ROUGEOLE
Voici une maladie épidémique et contagieuse, contre laquelle l’hygiène et les progrès de la science sont à peu près impuissants.
Telle elle était, il y a vingt-deux ans, telle elle est aujourd’hui, avec un nombre considérable de cas morbides, une mortalité variable, mais avec poussées épidémiques inexpliquables tous les trois ou quatre ans, comme l’indique notre courbe.
D’ailleurs la désinfection ne se pratique point et ne saurait se pratiquer utilement dans la rougeole, et l'isolement déjà difficile dans les autres maladies contagieuses, est complètement inutile dans la rougeole.
Cette maladie est extrêmement diffusible, se propage en masse, et ses germes ne vivent pas longtemps.
Courbe de la mortalité par ROUGEOLE, à Ivry, de 1877 à 1899.
Mortalité
El pourtant aujourd’hui la rougeole est la maladie qui fait le plus de victimes dans les milieux ouvriers.
De 1877 à 1898, nous trouvons un total de 209 décès dont 7 à l’hôpital Trousseau et 20a en ville !
El ce chiffre est au-dessous de la vérité, car bien des cas de décès sont signalés sous la rubrique bronchite ou broncho-pneumonie qui sont en réalilé des décès imputables à la rougeole. Ces accidents plus ou moins éloignés de la rougeole sont très fréquents chez les enfants débiles, descendants de parents tarés où même déjà tuberculeux. Les enfants qui se contagionnent si facilement, succombent avant leurs parents malades, à des accidents tuberculeux.
Sur les 209 décès, deux sont comptés aux décès varioliques.
Annuellement la mortalité varie de 1 à 21.
Mensuellement, c’est-à-dire pendant 22 fois chaque mois de notre période de 22 années, elle varie de 3 à
Très faible en janvier (6 cas) et octobre (3 cas), elle atteint son maximum en mai (29 cas), juin (33 cas), juillet (3o cas) et août (23 cas).
Voici d ailleurs le tableau de celle mortalité qui démontre l’épidémicité de la rougeole, et sa variabilité mensuelle.
Dans les mois de :
janvier.
cas ;
février,
cas ;
mars,
cas ;
avril,
cas ;
mai,
cas ;
juin,
cas ;
Mortaij
juillet, 3o cas ; août, 23 cas ;
septembre, 1 2 cas ; octobre, 3 cas ; novembre, 12 cas ; décembre, 16 cas.
i SELON L’AGE
58 décès au-dessous de 1 an ;
85 de 1 à 2 ans ;
36 de 2 à 3 ans ;
21 de 2 à 5 ans ;
5 de 5 à 6 ans ;
4 de 6 à 8 ans ;
o au-dessus de 8 ans.
La mortalité est comme on le voit, très forte au-dessous de 1 an, considérable de 1 à 2 ans, nulle après 8 ans.
Les enfants de 1 à 2 ans entrent presque pour moitié dans la mortalité.
Mortalité selon le sexe
Par rapport au sexe nous avons trouvé i3i enfants du sexe masculin et 78 du sexe féminin. Résultat conforme aux statistiques parisiennes.
Mortalité par quartier
Ivry-Port, 8.i3o habit, (dern. recensement), 98 ;
Ivry-Centre, 6.987 — — 65 ;
Petit-Ivry, 7.161 — — 56.
C’est dans le quartier d’Ivry-Port où la mortalité est la plus grande, mais c’est aussi le quartier le plus populeux d’abord, le plus encombré, le plus ouvrier et le plus indigent ensuite.
Mortalité par rapport a la morbidité
Cette question est absolument insoluble. Les parents n’appellent pas le médecin ou l’appellent une lois lorsque le premier entant de toute la famille est atteint. Néanmoins on peut dire que la mortalité ne dépasse g-uère 1/100 des enfants atteints.
Rôle des désinfections
Mais cette maladie est tellement contagieuse que les cas sont innombrables, et cette contagion est tellement rapide que l’on est en droit de se demander si la désinfection faite immédiatement à l’apparition du premier cas dans une famille donnerait d’heureux résultats : il est déjà bien tard. Pourtant, nous pensons comme M. Vallin qu’elle doit être faite. De plus il faudrait isoler, avant les prodromes, le sujet qui a été exposé à contracter la roug'eole.
Isolement et désinfection doivent néanmoins être effectués.
Epidémies de famille, de maisons, de quartiers
II y a épidémie de famille, pour ainsi dire charpie fois qu’il y a plusieurs enfants en bas-age dans celle famille. C’est une règle presque générale.
Pour la même raison, il y a des épidémies de maison chaque fois qu’il y a dans cette maison une épidémie de famille.
Les épidémies de quartiers tiennent absolument au hasard des rapports des quartiers entre eux, et de différentes maisons entre elles.
La mortalité se montre surtout dans les maisons les plus populeuses, les cités, les maisons à nombreux étages.
L’état d’insalubrité des maisons ne paraît pas avoir une grande influence sur la mortalité qui se montre — nous le répétons — dans les agglomérations d’enfants ou dans les familles nombreuses, comme si le germe rubéolique devenait plus virulent au fur et à mesure de sa culture dans un milieu infecté. C’est ce qui ressort de l’examen des lieux de décès.
Nous avons remarqué aussi que les loyers de culture et. partant de mortalité, varient de lieu d’une année a l’autre.
La rougeole apparaît en tout temps, et en n importe
quel lieu, mais sans nécessairement renaître clans les endroits frappés antérieurement.
Associations ou coïncidences morbides
La rougeole se rencontre assez fréquemment avec d’autres maladies épidémiques et contagieuses comme la coqueluche et la scarlatine, soit qu’elle précède l’une ou l’autre de ces maladies, soit qu’elle les suive ou qu’elle soit contemporaine avec elles.
La rougeole est souvent associée à la scarlatine, et parfois le diagnostic est assez difficile entre l’une et l’autre de ces maladies. Elle précède habituellement la fièvre scarlatine.
Nous n’avons rencontré qu’un cas de décès de rougeole suivi de scarlatine. Par contre nous avons rencontré 5 décès de rougeole compliquant une coqueluche en cours, ou inversement, de coqueluche survenant à la suite d’une rougeole et lui imprimant un caractère plus grave.
Aucun cas de décès par association avec la diphtérie.
Deux cas de décès (1882-1888) avec varioloïde et variole.
Chose remarquable, les décès rougeole-coqueluche ont été observés dans les années où la coqueluche n’était point grave, et où par contre la rougeole était meurtrière (1884-1898-1894).
Remarques générales
La période d’incubation et d’invasion de la rougeole nous parait être d’environ dix jours.
Ce qui explique la fréquence des rougeoles c’est (pie — outre sa contagion et sa grande diffusibilité — une première atteinte ne confère pas l’immunité.
Nous avons vu des enfants avoir deux fois la rougeole à un mois d’intervalle. Souvent nous avons rencontré des enfants ayant eu la rougeole plusieurs fois à quelques années d’intervalle, et c’est, très rarement que nous avons observé des rechutes de rougeole ou des rubéoles succédant à une première éruption de rougeole après quelques jours ou quelques semaines. Nous croyons comme MM. Chauffard et Lemoine (Gaz. des Hôpitaux, !li décembre 1895) à la réinfection plus ou moins éloignée, malgré l’opinion contraire de beaucoup
d’auteurs autorisés.
En étudiant la marche générale des épidémies, nous avons remarqué un fait qui se renouvelle chaque annee et que nous ne nous expliquons pas : la rougeole débute en général au Petil-Ivry, sur la colline (assez souvent chez des enfants fréquentant les écoles congréganistes non surveillées médicalement) et paraît etre originaire de Paris.
C’est surtout en avril (en 1896 c’était à la fin de mai) qu’apparaissent les premiers cas sérieux et de plus
en plus nombreux permettant de conclure à une épidémie (car la rougeole est endémique à Ivry comme nous l’avons dit). Elle continue une épidémie parisienne, se développe, progresse, se propage à Ivry-Cenlre, puis à Ivry-Port où elle est à son apogée lorsqu’elle est presque éteinte au Petit-Ivry.
La durée totale de l’épidémie annuelle de rougeole est de quatre à cinq mois — d’avril à septembre — et ne dépasse guère, dans chaque quartier, la durée de deux mois.