‹ Épigraphie du Haute PoitouChapitre 2 sur 12 · PR: UE · texte numérisé non relu

PR: UE

De la fin du xr:° siècle, la précieuse inscription de l'église de Montierneuf qui constate la présence à Poitiers du pape Urbain II, gravée en capitales allongées propres à l'épigra phie régulière de cette époque ;

Au xu° siècle, la longue inscription en lettres onciales ‘qui se trouve encastrée dans le mur extérieur de St-Hilaire, et qui contient des sentences morales empruntées à la philosophie chrétienne, formulées en beaux vers latins ;

Au xs siècle, l'inscription hébraique du donjon de - Montreuil-Bonnin, remarquable par la netteté de ses caractères :

Au xiv°, l'inscription en belles capitales gothiques relatant l'époque de la construction du clocher de Persac ;

Au xv°, l'inscription en magnifiques caractères brisés et allongés , gravée en l'honneur de la mémoire du cardinal-archevêque Simon de Cramaud; puis celle en caractères saillants de la même forme, de la chapelle St-Gelais, aujourd'hui la Folie, près Poitiers ; puis encore les stances latines de la chapelle de Bois-Rogue, près Loudun, en gothique brisée minuscule ;

Au commencement du xvi° siècle, l'inscription de l’église de Pouillé, également remarquable par l'élégance de ses caractères gothiques ; vers la fin de ce siêcle, l'inscription en capitales étroites et irrégulières de St-Hilaire-du-Martray de Loudun, qui rappelle les ravages exercés par les protestants dans les églises de Loudun, et enfin, au siècle suivant, larestauration de leurs autels, rappelée par une dernière inscription en belles capitales carrées, et dont l'honneur revient à Louis de Rochechouart, duc de Chandenier.

Si nous ne nous abusons pas, ces préliminaires sont de nature à édifier déjà sur l'intérêt que peut présenter l'étude de nos inscriptions poitevines, et nous n'avons plus, avant

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0e d'entrer en matière, qu’à dire quelques mots sur Ja manière dont nous avons cru devoir partager ce travail.

La partie la plus essentielle est, à coup sûr, la série complète et par ordre de dates de ces inscriptions, restituées, autant que possible, quand elles sont incomplètes, commentées quand elles sont obscures, et annotées dans tous les cas, pour établir leur provenance, les monuments, les collections publiques ou particulières qui les portent ou les possèdent, et les auteurs ou les publications qui en ont déjà fait mention.

Mais cette espèce de dictionnaire annoté et disposé par ordre de dates, a aussi nécessairement besoin d'être précédé d'un examen d'ensemble qui assigne aux principales de ces inscriptions un rôle dans l'histoire de notre pays, à chacune des phases traversées, dans les siècies passés, par les populations qui nous ont précédés sur le sol. C’est donc par ces considérations générales que nous débuterons, en ayant soin de renvoyer, chaque fois qu'il en sera besoin, aux pièces du recueil que nous aurons mises en jeu.

Avant de passer outre et pour être fidèle à une habitude d'équité dont nous ne nous départirons jamais, disons que ce recueil, dont nous avions conçu dès longtemps la pensée, et en prévision duquel nous avions, en parcourant le département de la Vienne, réuni de nombreux fac-simile, avait reçu déjà un commencement d'exécution de la part de

” M. Rédet, élève de l’école des chartes et archiviste de la

Vienne, et qu'il avait même fourni un certain nombre de nos inscriptions dont les lectures courantes avaient été expédiées au comité des sociétés savantes, pour servir à la publication de l'épigraphie générale de la France. Mais ce savant confrère, en raison des obligations impérieuses de son travail de clas-

sification et de dépouillement de notre immense recueil des

ere

archives de la Vienne, ne pouvant suffire à compléter cette nouvelle besogne, et principalement à fournir au comité les fac-simile et estampages réclamés par lui, et qui nécessitaient un temps considérable et de nombreux déplacements, nous avons été amené à nous charger de reprendre et de compléter le recueil épigraphique de notre haut Poitou, de telle sorte que, de 60 pièces environ, il est monté à 300 documents de toute nature. Pour atteindre ce chiffre, nous avons ajouté aux inscriptions inédites de la Vienne que nous avons relevées et estampées sur place, celles éparses dans les publications de la Société, et même dans le précieux recueil manuscrit de dom Fonteneau, en ayant toujours soin d'indiquer leur provenance, afin de bien établir leur degré de crédibilité. Sur ces 300 inscriptions, 90 appartiennent aux édifices de Poitiers et à sa galerie lapidaire , 440 au reste du département, 20 à l'extérieur et 50 aux recueils particuliers.

Inscriptions païennes.

Au nombre des moyens employés à toutes les époques pour rappeler sans cesse aux peuples le nom et l'autorité des souverains qui les ont gouvernés, les monnaies frappées à leur efligie et les inscriptions gravées sur les monuments publics de leur règne ont été, sans contredit, les plus fréquemment employées et les plus efficaces.

Parmi ces derniers, les colonnes milliaires échelonnées le long des voies romaines de la Gaule étaient pour ainsi dire un memento perpétuel des noms et des titres de chaque empereur régnant, et même de sa filiation impériale, non-seulement pour le colon, qui s’écartait peu de ses rustiques pénates, mais aussi pour le voyageur parcourant avec rapidité quelques-unes des artères de cet immense réseau qui reliait

Lol les extrémités du monde romain au mille d'or qui s'élevait sur le Forum de la Ville éternelle.

Un certain nombre de ces bornes milliaires, parfois couvertes d'inscriptions assez détaillées , nous a été conservé par cette singulière circonstance qu'elles avaient été creusées en forme de tombeaux, après la chute de l'empire romain, et, comme telles, enfouies dans nos plus anciens champs des morts, qui, abandonnés depuis, nous en ont rendu quelquesunes assez intactes pour qu’on ait pu déchiffrer leurs inscriptions.

Elles suffisent presque à elles seules, malgré leur petit nombre {A}, pour nous faire passer en revue beaucoup : d'empereurs romains échelonnés dans un court espace de temps, tant 1ls semblaient avoir hâte de se remplacer l'un l'autre. À leur tête figure Nerva, le vieux sénateur que les conspirateurs portèrent au pouvoir après avoir délivré le ” monde de Domitien ; puis viennent en rangs pressés Trajan, son fils d'adoption , issu de famille consulaire ; Adrien, son allié, élevé à l'empire par les légions de Syrie, et dont le sénat se hâta, comme toujours, de ratifier l'élection appuyée par une armée victorieuse ; Antonin Pie, d'origine gauloise, fils d'adoption d’Adrien ; Marc-Aurèle, d'origine espagnole, issu de famille consulaire et gendre d’Antonin; Commode, qui trouva moins périlleux d'acheter la paix des peuples barbares qui attaquaient l'empire que de les combattre à la tête des légions romaines, fils indigne d’un père qui honora la pourpre par ses vertus ; Septime-Sévère , fils prétendu de Marc-Aurèle, que proclama l’armée d’Illyrie ; Héliogabale, ce fils adultérin de Caracalla, après qui les Césars renoncè-

(1) Voir le détail et la provenance de ces colonnes itinéraires Diaeees à la tête de la collection épigraphique du haut Poitou. i

rent au surnom d Antonin, que cet infäme débauché avait déshonoré en l'usurpant ; Alexandre-Sévère, cousin d’Héliogabale par sa mère Julie Mammée ; Tétricus, élu empereur des Gaules, d'Espagne et de la Grande-Bretagne, l’un des trente tyrans sous le règne de Gallien, et qui déposa de. lui-même un pouvoir sans racines ; Tacite, dont le règne trop court était gros de promesses; enfin Constance Chlore, adopté par Maximilien Hercule, et qui, victorieux dans les Gaules, succomba dans la Grande-Bretagne réunie par lui à l'empire, ayant alors à ses côtés son propre fils acclamé Auguste par toute l’armée romaine, ce fils qui devait être Constantin le Grand, et ouvrir enfin l’ère des triomphes pour le christianisme.

Les noms de ces empereurs, plus souvent légitimés par adoption que fils légitimes de leurs prédécesseurs, et l’intervention directe si fréquente des légions dans leur élévation à l'empire, c'est-à-dire de soldats en majeure partie étrangers à Rome, tandis que le sénat, réunion des représentants des familles romaines les plus illustres, consulté seulement pour la forme, se voyait réduit à donner passivement son adhésion aux faits accomplis, nous rappellent déjà dans quelle situation étaient les choses, du 11° au rv° siècle de notre ère, dans le monde romain. |

Si nous étudions plus attentivement encore l'une des formules gravées sur nos colonnes itinéraires , formules à peu près les mêmes pour toutes, nous ne tarderons pas à y retrouver les traces non équivoques de la profonde servitude à laquelle le peuple romain avait été réduit.

Prenons pour exemple la colonne itinéraire d’Antonin datant de l’an 440 de notre ère. On y lit, en suppléant aux abréviaions habituelles de la légende et aux mutilations qu'elle a subies, qu'elle fut élevée « sous le règne de l’empereur

Re » César Titus Ælius Hadrianus Antonin, l'auguste, lé pieux, » le grand pontfe, à son troisième tribunat, consul pour la » troisième fois, fils (adoptif) du divin Hadrien, petit-fils du » divin Trajan le Parthique, arrière-petit-fils du divin » Nerva. »

Arrêtons-nous. Ce peuple romain, si orgueilleux de sa puissance, et qui flétrissait de l'épithète de barbares tous les peuples de l'univers, a donc souvent choisi parmi les chefs des légions un César d'origine étrangère, l’a revêtu de la pourpre souveraine , et, mettant à ses pieds les dernières garanties de son ancienne indépendance et de ses libertés républicaines, ajouté à son titre d’Auguste la puissance tribunitienne et consulaire. Ce n'est pas encore assez , et pour que rien ne manque désormais à son autorité despotique-.et sans contrôle, 1l le décore en outre du titre et lui décerne les prérogatives de grand pontife, le plaçant ainsi au sommet de la hiérarchie sacerdotale, du haut de laquelle ce demidieu, armé de tous les pouvoirs militaires, civils et religieux, est devenu sacré pour tous, et gouverne désormais d'un signe de tête le monde romain.

Aussi, un peu plus tard, Commode fera précéder ses missives au sénat de ce pompeux étalage de titres :

L'empereur César Lucius Ælius Aurélius Commode, l’Auguste, le Pieux, l'Heureux, le Sarmatique, le Très-Grand, le Germanique , le Britannique, le Pacificateur de l'univers ; l'Tavinable. l'Hercule romain, Grand Pontife, jouissant de la puissance tribunitienne pour la dix-huitième fois, huit fois Imperator, sept fois Consul, Père de la patrie, à l’heureux sénat commodien, salut.

Les victoires et les triomphes que Commode s'attribuait élaient ceux de ses généraux sur les peuples ennemis de l'empire romain. Son titre de pacificateur, 1l l'avait acheté à

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beaux deniers comptants des chefs des nationsbarbares, auxquels 11 payait un tribut. Son invincibihité avait rapport à ses succès de gladiateur et d’histrion dans le cirque ; vêtu, : comme Hercule, des dépouilles d'un lion, il exigeait qu’on lui offrit des sacrifices, peuplait les carrefours et les temples de Rome de ses statues, et, comme dernière preuve d’asservissement des Romains, il imposait l’épithète de Commodien au sénat, à l'armée, à la ville de Rome, et au siècle même qu'il déshonorait (1).

Tels sont, dès le premier coup d'œil jeté sur les inscripons de nos bornes milliaires romaines, les souvenirs qu'elles réveillent en nous.

A côté d'elles, les inscriptions votives, associant dans un même hommage et dans un même culte les noms des empe- “reurs romains et ceux des divinités de l'Olympe, viennent compléter ce tableau (2).

‘Parmi celles-ci , 1l en est deux plus particulièrement liées à l’histoire du haut Poitou et de sa capitale (3), et elles nous apprennent que Limonum était le siége d'un collège de Flamines et d'Aruspices.

La première, gravée sur un cippe élégant, fut consacrée par un fils pieux à la mémoire de Sabinus, chevalier romain, augure venu de Campanie pour consulter dans les temples pictons les entrailles des victimes ; et la seconde nous signale la fondation d'un établissement de bains non loin de Vivône (4), dans la vallée du Palais, par la famille du chef d’un collége de Flamines.

Puis vient la magnifique inscription sur marbre blanc,

(1) Crevier, Histoire des empereurs.

(2) Vide Augusto et Mercurio, etc.

(3) Inscrip. de Sabinus et du balnéaire.

(1} Vivône, à 4 licues sud de Poitiers.

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l'honneur de notre galerie lapidaire, consacrée par la cité des Pictons à la mémoire de CI. Varenilla {4}, fille du proconsul Varenus et femme de M.-C. Pavius, lieutenant de l'empereur, propréteur de la province d'Aquitaine, consul désigné : dignités les plus élevées de l'empire, conférant dans les provinces conquises un pouvoir à peu près équivalent à celui des consuls, c'est-à-dire le droit de présider aux jeux publics, de rendre la justice, de commander les troupes, de veiller aux cérémonies religieuses, et de marcher dans la cité précédé de six licteurs (2):

Puis encore quelques stèles ornées de noms patriciens, des noms de ceux qui comptèrent pour quelque chose dans le monde romain, accompagnés des formules si connues de l'épigraphie latine ; mais rien encore qui rappelle le souvenir des populations vaincues, si on ne devine que beaucoup de terminaisons latines ont été substituées aux noms gaulois primitifs, dernier signe de leur profond asservissement à Rome (3).

Pour retrouver quelques-uns de ces noms primitifs, il faut interroger de plus humbles monuments, —Iles débris des poteries gallo-romaines qui sont parvenues jusqu'à nous ; — et là seulement, à côté de noms romains réels ou adoptés pour plaire aux vainqueurs, on rencontre aussi des noms celtiques pareils à ceux de quelques monnaies gauloises (4), et qui attestent l’industrie des artisans de la Gaule en concurrence avec celle des artisans romains.

Jusqu'à ce moment nous n'avons vu figurer sur les in-

(1) Voir le texte de cette inscription.

(2) La moitié de l’escorte des consuls.

(3) Selon M. Cardin, tous les noms d'hommes et de lieux étaient devenus latins au v° siècle.

(4) Voir les noms des potiers gallo-romains.

Scriptions de cette période que la langue de Rome victorieuse du monde, et que Rome imposait aux provinces conquises ; mais, sous cette langue officielle régnante, le peuple vaincu conserva nécessairement bien longtemps encore son idiome national, et ce fait, dont les monuments ont laissé bien peu de traces, a été exceptionnellement établi pour le haut Poitou par deux documents historiques d'un ordre bien différent et d'une haute importance.

. Nous voulons parler en ce moment de la courte inscription gravée en capitales rustiques sur le menhir du vieux Poitiers, et de l'inscription, un peu plus étendue, gravée à la pointe, en caractères cursifs, sur une lame d’argent découverte, dans une fouille récente, à Poitiers même.

La première a successivement exercé la sagacité de plusieurs savants qui, en désaccord sur les détails, se sont néanmoins trouvés d'accord pour reconnaitre qu'elle appartenait, ainsi que la suivante, au dialecte gaélique. Elle indiquait qu’à côté du rustique obélisque du vieux Poitiers, on avait élevé un tertre funéraire, près d’un pont sur le Clain, à un personnage originaire de Tarbes (4).

‘Voilà donc une imitation du style des épitaphes romaines en langage celtique.

La seconde appartient à un tout autre ordre d'idées, et va nous révéler l’une des superstitions auxquelles étaient sujettes les populations de la Gaule.

Cette inscription comprend cinq lignes, dont les derniers mots seuls sont en latin. Elle appartient à cette série nombreuse connue sous le nom de formules de Marcellus Empiricus, médecin de Théodose, originaire de Bordeaux (2).

(1) Inscription Ratn Brivaliom, etc.

(2) Voir l'inscription Bis Gonlorion, etc.

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C'est pour ainsi dire un écho de ces incantations magiques usitées, pour la guérison des maux, dans l'antiquité. Ces formules n'étaient toutefois , aux yeux des médecins et des hommes éclairés, qu'un stimulant moral, auxiliaire utile des remèdes qu'on prescrivait en même temps pour guérir les infirmités. Le recueil de Marcellus contient en effet non-seulement les incantations, mais encore les recettes médicales des physici et les pratiques populaires qui sont arrivées jusqu'à nous sous le nom de remèdes de bonnes femmes.

Quoi qu'il en soit, le peuple y avait foi, et les formules d'incantations se portaient comme des amulettes, gravées sur papyrus ou sur lame métallique, roulées dans un étui suspendu sur la partie malade , selon les prescriptions du formulaire antique, faits que notre découverte est venue confirmer de tout point.

Si brefs que soient ces documents, M. Pictet, le célèbre celtiste de Genève, n'hésita pas à les classer comme les plus considérables et les plus importants qui nous soient parvenus de cette langue perdue que parlaient nos pères gaulois, et leur rapprochement avec six autres inscriptions, plus écourtées encore, qu'ont fournies Vaison, Alise, Dijon, Autun, Volnay et Nevers, a prouvé qu'elles appartenaient à un des dialectes de la langue gaélique que parle encore aujourd'hui le peuple irlandais. Les inscriptions celtiques de notre Poitou viennent donc, comme le remarque M. Pictet, apporter une preuve de plus à l'appui du témoignage de César et de Strabon sur l'homogénéité de la race gauloise répandue sur cette vaste contrée -appelée la Celtique, et qui s'étendait de la Garonne et de la Narbonnaise à la Marne et à la Seine (4).

(1) Les Aquitains du temps de César ne dépassaient pas les limites du triangle compris entre les Pyrénées, la Garonne cet l'Océan.

Si nous rapprochons de ces documents épigraphiques les monuments contemporains, tout mutilés qu'ils nous soient parvenus, nous aurons donc tous les éléments pour reconstruire cette société romaine au moment où elle approchait de sa décadence.

Au sommet de la hiérarchie sociale, des empereurs qui se succèdent avec rapidité, et que les légions opposent fréquemment les uns aux autres: les luttes d’extermination entre les Césars, qui ne cessent qu’au moment où le concurrent le plus heureux vient enfin d'abattre tous ses rivaux et de réunir entre ses mains le triple pouvoir religieux, militaire et civil, qui lui assure l'empire du monde jusqu’au moment où le poignard des conspirateurs , souvent même le glaive de ses propres légions, l'envoie grossir enfin le nombre sans cesse croissant des dieux de l’Olympe ;

Au-dessous d'eux, dans les provinces conquises, le proconsul, le propréteur, César au petit pied, investi de pouvoirs équivalents dans un cercle plus restreint ; à ses côtés, les chevaliers romains, le flamine, l'augure, ministres d'une religion qui enseigne la volupté, déifie le succès et n’a que du mépris pour le malheur ; puis, au-dessous de ces élus qui planent si haut, la foule muette, passive, courbée sous le poids du travail. Ce peuple qui arracha de la carrière, charroya péniblement et dressa les matériaux de ces temples, de ces palais, de ces amphithéâtres, de ces formidables remparts qui ceignent la cité; qui nivela et construisit ces merveilleuxaqueducs (4) amenant l’eau dessources lointaines, traça et consolida cet immense réseau des voies romaines qui rayonnaient, autour de la cité, vers tous les orients de la

(1) Poitiers était pourvu de nombreux aqueducs, de remparts, de temvles, d'amphithéätres dont les ruines subsistent encore.

Gaule, et qui, la parcourant incessamment, transportait sur ses chariots ou à dos de bêtes de somme l'étain des Cassitérides, les poteries élégantes sorties de ses fabriques, la laine de ses troupeaux, les céréales de ses champs, les vins de ses coteaux, qu'il imagina le premier d'emprisonner dans des fûts de bois moins fragiles que les amphores romaines ; ce peuple, pour prix de tant de sueurs, pour récompense du sang versé par les légionnaires tirés de ses rangs et voués à la défense des frontières de l'empire, ce peuple de cultivateurs, d’artisans, de soldats, courbé sous une loi de fer, abruti par de honteuses superstitions, était contraint, pour fuir les exactions des impitoyables agents du fisc, de se cacher dans les entrailles de la terre, ou d'aliéner sa liberté au profit de patrons assez riches et assez puissants pour le soustraire aux sévices des collecteurs de l'impôt. N'oublions pas toutefois qu'il avait de loin en loin, dérision cruelle, l'autorisation d'assister debout, sur les derniers gradins de l'amphithéâtre, aux spectacles de ces couples de gladiateurs qui se transperçaient mutuellement de leurs épées, ou qui tombaient mutilés sous les étreintes des bêtes féroces du cirque, et d'applaudir aux victimes qui mouraient avec grâce.

| Inscriptions des premiers siècles chrétiens.

Au milieu de ces inscriptions paiennes ne nous transmettant que les noms de dignitaires de tout rang, sommités du monde romain dans notre contrée, tandis qu'elles laissaient dans une mystérieuse obscurité le reste de la population de la province conquise, vont apparaître des noms absolument inconnus, se rattachant à un tout autre ordre d'idées et de faits, et qui nous révèlent l'aurore d’une ère nouvelle.

Ces cultivateurs, ces artisans, ces esclaves même, plèbe

obscure et dédaignée, dont les noms ne nous sont arrivés qu'à la dérobée, dérisoirement conservés sur des débris de poterie, vont frapper désormais les yeux et occuper la place d'honneur sur des monuments respectables et dignes de toute notre attention. Ce sera pour nous la révélation d'une révolution profonde qui se préparait à envahir la vieille société, et dont le point de départ sera le juste mépris de ces croyances paiennes si pompeusement glorifiées par les inscriptions que nous venons de passer en revue.

Depuis longtemps déjà les esprits éclairés du monde romain, sans rechercher une croyance meilleure, avaient néanmoins reconnu l’imposture du culte païen, et l’on connaît le mot célèbre de Cicéron, que deux augures ne pouvaient se regarder sans rire. À l'exemple de ces grands sceptiques, le populaire avait commencé de bonne heure à tourner en dérision tous ces faux dieux, démonétisés à ses yeux par l'introduction incessante dans l'Olympe de Césars perdus de débauches et de crimes, au caprice des légionsrévoltées etd’un sénat déshonoré par ses bassesses, et 1] murmurait à juste titre contre les charges que lui imposaient les nombreux sacrifices ordonnés en l'honneur de ces tristes divinités. Aussi bien, quelle compensation à ses maux, quel soulagement à ses fatigues, quelle pensée consolatrice et morale trouvait-il dans cette religion des sens pour le soutenir et pour le relever de l'abaissement dans lequel la servitude l'avait plongé ? IL était naturel qu'il acceptât avidement une doctrine consolatrice qu'il appelait naïvement la bonne nouvelle. À côté donc des formules consacrées par l'épigraphie paienne, voilà que nous rencontrons de brèves formules à la suite de noms nouveaux, et qui, par leur sublime simplicité et la profondeur des pensées qu’elles éveillent, nous transportent brusquement et sans transition dans un ordre d’idées sans pré-

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cédents dans le monde romain. Les caractères épigraphiques de ces inscriptions inattendues n’ont à l'œil ni la rectitude ni la beauté de formes des pompeuses inscriptions païennes ; on sent, dès le premier aspect, qu'elles n'ont pas été sculptées par les graveurs habituels, et qu’elles s'adressent plutôt à l'esprit et au cœur des initiés qu'aux regards des indifférents. C'est qu'en effet le langage énigmatique qu'elles empruntent aux idées nouvelles qui germent dans les profondeurs de la société romaine n'est encore compris que d’un petit nombre d'élus. Pour ceux-là, il suffit qu’un signe encore mystérieux accompagne le nom d'un initié à la nouvelle croyance, pour qu'aussitôt ils s’agenouillent afin de réciter avec ferveur sur le tombeau une prière qui ne se termine plus par la formule banale du paganisme : que la terre lui soit légère ! maïs par cette autre formule, noble aspiration de la foi nouvelle : qu’il renaisse pour vivre éternellement dans le sein de Dieu !

Les premières inscriptions que nous rencontrons comme perdues au milieu des sépultures et des monuments romains de cette contrée sont donc appelées à réveiller dans notre esprit le précieux souvenir des débuts de cette grande transformation religieuse et sociale.

À leur tête nous appäraissent celles gravées sur les tombes recueillies dans le musée de Niort.

L'une ne porte que le seul nom du défunt, SUMMAREDUS ; sur l’autre, à la suite des deux noms LopEcENA et DEDIMIA, on lit ces simples mots : Hic REQUIESCENT IN PACE, formule restée depuis dans toutes les prières des morts : deux sœurs ou deux amies chrétiennes qui ont voulu reposer dans le même tombeau recouvert par le signe du salut profondément gravé sur la pierre (4).

(1) Voir ces inscriptions et les suivantes dans le groupe des premiers siè-

Sur une troisième inscription, celle-là recueillie à Civauxsur-Vienne, vaste champ des morts qui a reçu et rendu tant de tombes de tous les âges, depuis le paganisme jusqu'à nos jours, les noms de deux défunts réunis dans la même sépulture sont placés, comme sous une égide, immédiatement audessous du monogramme du Christ, accompagné de l'a et de l'a symboliques (4) : ÆrerRNaLISs kT SERVILIA, dit cette inscription, Vivaris 1N Deo |! Frère et sœur, mari etfemme, unis sur la terre, puissiez-vous tous deux revivre encore dans le sein de Dieu ! Souhait touchant et pieux inspiré par les plus pures et les plus consolantes croyances du christianisme.

N'est-ce pas là le signe d'une révolution profonde au sein de la vieille société qui s'écroule, le sensualisme et l'égoisme paiens remplacés par le dévoûment fraternel des chrétiens, par leur détachement des biens? et la doctrine qui console les afiligés est venue prendre la place de celle qui ne glorifiait que le succès. Désormais l'obéissance passive et l’esclavage des corps n’abaisseront plus les hommes, car la nouvelle foi vient de réhabiliter les âmes et de leur rendre la noble indépendance que la superstition antique leur avait enlevée. |

A côté de ces inscriptions consacrées à ces pieux mais obscurs chrétiens, et avec une sobriété de formule tout aussi remarquable, nous apparaît encore l'épitaphe de l’un des premiers chefs spirituels de l'Église de Poitiers : Hic R&-

cles chrétiens. M. Fillon y a reconnu les pseudonymes de deux saintes religieuses de Sainte-Croix de Poitiers, compagnes ‘de sainte Radégonde, qui s'échappèrent de ce monastère pendant les troubles qui l'agitèrent après la mort de sa fondatrice, pour aller mourir dans les bras l'une de l’autre en Vendée, et être réunies dansle même tombeau.

(2) Ego sum alpha et omega, principium et finis. À côté de cette inscription nous avons placé dans nos fac-simile, comme point de comparaison, une inscription en marbre blanc, rapportée des catacombes de St-Laurent-hors- Rome par M. Barbier de Montault, zouave pontifical.

QUIESCIT NECTARIUS ANTITES, dit simplement une inscription lapidaire provenant de l'ancienne chapelle deSt-Barthélemy, près Saint-Hilaire-le-Grand de Poitiers ; c'était là, en effet, que reposait l'évêque Nectarius, qui occupa le siége épiscopal de 290 à 304, et 1l n'était pas nécessaire d'ajouter de commentaires à la suite du nom d'un confesseur de la foi qui avait subi le martyre sous Dioclétien.

Le caractère de ces premières inscriptions chrétiennes est donc remarquable par une extrême simplicité et un laconisme qui puisait son éloquence dans le but élevé que les premiers chrétiens et leurs pasteurs envisageaient uniquement, sans se laisser détourner par aucune préoccupation étrangère à leur salut. |

Nous devons regretter que ces épitaphes des quatre premiers siècles chrétiens soient aussi rares dans une contrée où le flambeau de la foi fut apporté de si bonne heure, et dans laquelle brilla l’illustre évêque que saint Jérôme nommait le Rhône de l’éloquence latine ; mais nous aurions lieu d’être surpris bien davantage quand nous venons à constater qu'après ces dernières inscriptions, 1l nous faut franchir un long intervalle de quatre siècles avant de trouver d'autres inscriptions liées aux annales de ce pays, si nous ne réfléchissions que cette lacune même est un éloquent avertissement que nous traversons précisément en ce moment ces temps d'épreuves si longues et si cruelles que la vieille société eut à subir avant de renaître enfin de ses cendres. Si d’ailleurs nous cherchons des yeux les monuments chrétiens de cette époque reculée dans le haut Poitou, nous ne saurions en rencontrer d’autres que le baptistère St-Jean, conservé jusqu’à nos jours par la raison qu'il était construit en solides matériaux , more romano, tandis que les contemporains ou ceux qui s'élevèrent pour les besoins du culte pendant les

siècles suivants, construits vraisemblablement more gallico, c’est-à-dire en matériaux toujours exposés à devenir la proie des incendies, avaient disparu au milieu des tourmentes suscitées par les invasions barbares. Dès lors comment les édifices de cette nature auraient-ils préservé de la destruction les monuments épigraphiques placés sous leur faible égide, alors que la malheureuse Aquitaine, par sa situation géographique, par la facile accession de ses vastes plaines, était fatalement prédestinée à devenir la voie sanglante que parcoururent sans trêve les hordes barbares pour aller s'asseoir au delà des Pyrénées et en Afrique, et à fournir tous les champs de bataille sur lesquels se rencontrèrent, à tant de reprises différentes, les populations armées du nord et du midi de la France mérovingienne ? Mais si les inscriptions nous font défaut, la mémoire populaire a conservéle souvenir de ces noms terribles qui résument pour elle les grands événements qui dominent notre histoire locale, et les échos de vingt localités éparses dans ce vieux Poitou répondent encore aux noms de Clovis, d’Alaric, d'Abdérame, de Charles-Martel, et des princes aquitains Eudes, Hunold et Waiffre, qui résistèrent si longtemps avant d’être écrasés par Pépin et par Charlemagne, leurs terribles et victorieux adversaires (1).

Inscriptions des IX° et X° siècles.

Après avoir respiré un moment sous la puissance protectrice du restaurateur de l'empire d'Occident, le sol sera de

(1) On montre en Poitou le trône de Clovis et le gué que la biche indiqua à son armée sur les bords de la Vienne, auprès de Civaux, le tombeau d’'Alaric, tumulus près d'Anché; le lieu dit Moussais-la-Bataille, ou Abdérame fut vaincu, etc., ctç.

ES, LR

houveau profondément troublé dans le haut Poitou, comme sur les bords de la Seine et de la Loire, par les incursions des pirates normands; mais, cette fois, si les foules éperdues crient encore à Dieu, dans leur détresse, de les délivrer de la fureur de ces barbares (1), elles trouvent déjà sur bien des points un asile que leur a préparé le grand empereur. La réapparition des inscriptions lapidaires au 1x° siècle est intimement liée à ce nouvel ordre de faits. C’est, en effet, l’époque de la fondation des premiers monastères aux fortes murailles, soumis à la règle sévère de saint Benoît, et qui nous ont conservé presque toutes les inscriptions de ce temps.

L'une des premières qui nous soient parvenues rappelle précisément un souvenir du puissant fondateur de l’abbatiale de Charroux. Elle se lit sur le pourtour d'un précieux reliquaire byzantin dont il avait fait présent au monastère, et renferme notamment une prière à la Panagia ( toute sainte), nom souë lequel les Grecs invoquent encore . aujourd'hui la mère de Dieu (2). Elle nous rappelle donc déjà l'étendue des relations de Charlemagne avec le monde entier. Les murs de l'abbatiale de Saint-Hilaire nous ont également conservé une inscription dont le sens est encore une énigme, mais qui semble avoir quelque rapport avec les formules de Marcellus, dont nous avons cité un autre exemple.

Puis viennent les épitaphes de cette bonne religieuse de Sainte-Croix qui voulut reposer à l'ombre du tombeau de la sainte patronne de l’église de Sainte-Radégonde; et du second chef de cette autre abbaye royale de Saint-Savin, loué

(t) Une de leurs oraisons contenait ces mots : À furore Nortmanorum libera nos, Domine.

(2) Voir le texte grec de cette inscription.

= 96e surtout pour avoir apporté une réforme sévère parmi les religieux de ce monastère (4).

La sobriété et la simplicité du style sont les traits distinctüifs des inscriptions de cette période, pendant laquelle le nom du défunt n'est accompagné que d’une indication laconique constatant la date de sa mort etson rang, et d’une invitation à prier pour lui ; témoin celle-ci : En la xxxr11° année du règne de Charles (Charles le Chauve, 874) mourut Amélius, jeune frère lai; Ô toi qui lis cette épitaphe, offre une prière à Dieu pour le repos de son âme; ou celte autre, plus brève encore : Dans la xLvn° année du règne de Charlemagne, et le 11° des ides d'avril, mourut le clerc Madalfredus (?).

C’est encore avec la même sobriété d’éloges que l’épitaphe d’Adda, femme de Ramnulfe Il, comte de Poitou, est rédigée, ne faisant. uniquemént mention que de sa piété sur la terre, et de la récompense que cette piété a dû lui mériter dansle ciel .

Les seules épitaphes qui changent un peu d'allure sont celles d'un défunt du nom de Mitovus, sur l'authenticité de laquelle nos doutes sont fortement éveillés, et celle de Salomon, doyen de Saint-Hilaire, qui vivait au x° siècle. Nous mentionnons légèrement la première, qui pourrait bien avoir été composée, avec des réminiscences des églogues de Virgile, par quelque malin disciple de Rabelais, ravi de jouer un tour à la postérité, comme l’épigraphie en offre de nombreux exemples; la seconde, rédigée en vers latins dont les hémistiches s’astreignent souvent à rimer entre eux, s'étend. un peu davantage sur les qualités d’un dignitaire de l’abbaye de Saint-Hilaire, et sa rédaction est plutôt celle que nous

(1) Il se nommaït Dodon {Recueil de D. Fonteneau). (2) Voir les inscriptions d'Amélius, au 1x° siècle, et de Madalfredus, avec lcurs commentaires.

HOT rencontrerons vers la fin du xi° et surtout au x11° siècle, que celle du x°, époque que lui assignent les chartes mêmes de St-Hilaire (1).

Quoi qu'il en soit, toutes les épitaphes de cette période des ix° et x° siècles ont ce caractère commun que leurs dates sont uniquement indiquées par rapport aux années du règne des rois, et l'une de celles que nous avons citées (2) ne peut même offrir une date sérieuse et réelle qu’en faisant remonter le règne du souverain désigné jusqu’à l’année de son sacre du vivant de son père, au lieu de le rapporter seulement à l'année dans laquelle il monta réellement sur le trône.

S'il y avait un interrègne, la date partait de la mort du dernier roi, comme on le voit sur l’épitaphe de Mitovus, et nous savons par les chartes que l’Aquitaine adopta la formule : Regnante Christo, regem expectante, pendant la captivité de Charles le Simple, protestant ainsi énergiquement contre l’usurpation de Raoul.

Au siècle suivant, les embarras que suscitaient dans Ja supputation du temps les dates des règnes disparaïitront avec l'adoption de l’ère chrétienne comme point de départ de toutes les supputations à venir; mais on voit combien de temps il avait fallu pour se débarrasser enfin de cet usage romain, que nous avons trouvé si souvent reproduit sur nos bornes milliaires, de tout rapporter au règne des empereurs. Ne semble-il pas que cette nouvelle manière de rattacher les actes de l’humanité, au moment même de l'apparition du Sauveur venu pour régénérer le monde, resserrait encore les rapports de la société nouvelle, en la reliant à son point

(1) Voir les inscriptions de Mitovus et de Salomon. … @) Celle du clerc Madalfredus.

SA TON ee de départ et en rappelant à tous les esprits la véritable date de l'émancipation des hommes?

On voit combien de faits se groupent tout naturellement autour des inscriptions carlovingiennes. Par leur concision et leur simplicité, elles touchent encore aux premiers siècles de foi dont elles sont l'écho, et, par quelques formules déjà presque élégantes, à la culture des lettres qui renait à l'abri des murailles de ces fortes abbayes, de ces riches monastères, au sein desquels se réfugient et se forment de savants clercs, laborieuses colonies vouées à la prière, à l'étude et à la culture intelligente du sol, triple et fructueux exemple pour les populations qui les entourent. Puis, quand leur recueillement est troublé par les désordres du dehors, quand les colons du voisinage sont inquiélés par l'apparition des hordes nomades, quand un homme, fût-1l coupable, est poursuivi par la vengeance d'un ennemi implacable, les portes du monastère s'ouvrent à tous, et dans cet asile inviolable pour les habitants de la contrée, difficile à forcer pour des bandes pillardes, en raison de ses hautes murailles, de ses tours garnies de défenseurs, les réfugiés se trouvent à l'abri des sévices qui les menaçaient, et plus tard la médiation désintéressée des religieux s'interposera toujours entre eux et leurs perséculeurs. É

Cette seconde période du christianisme, si nous osons nous exprimer ainsi, vient donc en quelque sorte compléter la première : les premiers siècles de la foi nouvelle ont émancipé les âmes en les arrachant aux erreurs du paganisme ; ceux qui virent s'élever les abbayes carlovingiennes, en continuant la même œuvre moralisatrice, y ajoutèrent le bienfait de la culture de l'esprit, du développement de l'intelligence par l'étude, et la consolidèrent en donnant l'exemple de l'amour du travail.

En fouillant d'une main attentive les trop rares débris épigraphiques que ces communautés nous ont légués, nous avons rencontré, comme on l'a vu, un joyau venu de loin, de cet Orient berceau de nos traditions religieuses, et ce reliquaire byzantin nous a rappelé les relations étendues que le fondateur de nos premiers monastères avait établies dans le monde connu, tributaire de sa puissance et de son génie. Ces précieuses reliques données par les souverains aux abbayes n'étaient pas, au surplus, les seules dont leurs trésors se fussent enrichis. Souvent un pauvre religieux {4}, un clerc, un laïque ignorant, mais plein de foi, était allé, à travers mille périls, visiter les saints lieux, les églises d'Orient, celles de l'Italie; ilen rapportait presque toujours quelque parcelle de la vraie croix, du tombeau de Jésus-Christ, des ossements des martyrs, dont il enrichissait l’église où il avait été baplisé, l'établissement qui l'avait élevé ou qui l'avait secouru dans sa détresse. En exécutant isolément ces pieux voyages, les pèlerins apprenaient et enseignaient peu à peu à leurs contemporains les routes de l'Orient, intéressaient vivement par leurs récits les imaginations avides de merveilleux, et préparaient à leur insu ce que j’appellerai une troisième phase dans l’action du christianisme sur le monde, c'est-à-dire les résultats alors incalculables de l'entrainement des croisades : — les croisades , ces pèlerinages armés qui devaient tour à tour conquérir et perdre les saints lieux, élever sur les trônes de l'Orient de simples seigneurs français, établir de fraternels rapports entre le serf émancipé et son seigneur, amener l'affranchissement des communes, ap-

(t) Une des inscriptions de l'ahbatiale de Montierneuf, qui n'existe plus et qui datait des prernières années du xri° siècle, mentionnait expressément qu'un pèlerin du nom de Pierre avait rapporté de Jérusalem et donné à l'église, entre autres reliques, un fragment du saint sépulcre.

prendre aux peuples de l'Europe à se connaitre et à se prêter un mutuel appui dans ces luttes entreprises dans un même but, agrandir enfin l'horizon trop borné dans lequel se mouvaient encore les intelligences.

C'est sous de pareils auspices que va s'ouvrir devant nous le xr° siècle, dont les monuments religieux, si multipliés dans le haut Poitou, forment la première période architecturale sérieuse de la contrée. Le sol une fois couvert de ce blanc manteau d'églises, comme s'exprime un chroniqueur du temps (4), pour remplacer le vêtement de deuil que les troubles du x° siècle avaient étendu sur lui, nous offrira plus abondamment les inscriptions désormais protégées par leurs solides murailles.

Inscriptions du XI° siècle.

Sur les 24 inscriplions que nous apporte le siècle nouveau, quelques-unes sont encore d'une concision et d'une simplicité dignes des premiers âges : elles semblent empreintes de la foi vive de ce siècle renaissant à la vie, à la suite des terreurs du millénaire qui avaient assailli le précédent et porté tant de personnages frappés d'épouvante à léguer sans restriction leurs biens à l’Église, pour s'assurer des prières, comme l’attestent tant de documents de ce genre commençant invariablement par ces mots : Appropinquante mundi termino, ou mundi termino appropinquante, crebrescentibus ruinis, etc.; dons multipliés qui durent singulièrement contribuer à faciliter la.reconstruction des églises et des monastères tombant en ruines (2). Tel est le

(1) Glaber Radulphe.

(2) Voir la notice sur l'an mille, publiée par M. l'abbé Auber dans la Revuc de l'art chrétien. en 1861.

nt

caractère de l'épitaphe gravée sur une plaque de plomb trouvée dans le tombeau de Gérard, évêque de Limoges, exhumé et replacé à deux reprises dans l’abbatiale de Charroux, et qui se borne à rappeler la durée de son épiscopat ; celles encore de Vitalis, de Letbaldus, de Milon (1), religieux ou abbés des monastères de Montierneuf, de St-Hilaire, dont les noms ne sont accompagnés que d’une simple invitation aux chrétiens de prier pour le repos de leurs âmes, et de réciter à leur intention soit l'oraison dominicale, soit le De profundis. |

Toutes brèves que se montrent les épitaphes de Letbaldus et de Vitalis, elles ne nous révèlent pas moins un fait important : c'est qu'en vertu d’un lien hiérarchique qui reliait entre elles la plupart des communautés souvent placées à de grandes distances les unes des autres, l’abbaye de Montierneuf relevait de l’abbaye de Cluny, que l’abbé Letbaldus était le propre neveu de saint Hugues, abbé de Cluny, et que Vitalis, Vénitien d'origine, dignitaire de Montierneuf, fut l'un des dix-huit religieux que Cluny envoya pour fonder ce nouveau monastère soumis à sa règle.

Sur une quatrième épitaphe, celle de Robert, homme d’une éminente piété, la tournure élégante et poétique des phrases employées pour appeler sur lui les effets de la miséricorde divine annonce autant de foi dans le cœur que de culture dans l'esprit de l’épigraphiste, el nous y retrouvons par suite une preuve non équivoque que l'étudedes lettres se continuait dans le recueillement des cloîtres : le siècle suivant nous en apportera d’autres preuves encore.

À une époque où l'on relevait avec ardeur les églises chrétiennes, en substituant aux matériaux imparfaits des

(1) Voir ces épitaphes dans le recueil.

99 == anciennes constructions les matériaux solides et résistants qui devaient en assurer la conservation jusqu'à nos jours, nous devons nous attendre à rencontrer un certain nombre de formules de consécrations d'autels et d'églises, chargées de transmettre à la postérité les vocables et les dates de leur fondation.

C'est ce qui arrive en effet dans les brèves formules des six autels de l’abbatiale de St-Savin, des trois autels de l’abhatiale de Montierneuf et de l'église de Bouresse (1).

D'autre part, la découverte des tombeaux de saints fondaleurs des monastères et des églises, faite après que plusieurs siècles d'épreuves violentes en avaient effacé la trace, était également un événement qui ne pouvait passer inaperçu au sein d'une population vénérant constamment la mémoire de la sainte reine de France fondatrice du monastère de Ste- Croix, dans lequel on conserve encore précieusement le pupitre sur lequel elle appuyait son livre d'heure et la croix byzantine témoin de ses austérités. Aussi une inscription de l'église de Ste-Radégonde nous apprend-elle l'époque précise : annis mille Domini incarnationis bissexque pactis (4042), à laquelle eut lieu cette découverte importante, le nom de la pieuse abbesse, Béliarde, qui présida à cette invention, et la vénération que la communauté religieuse témoigna à sa sainte patronne, en faisant allumer autour du tombeau retrouvé des lampes qui ne devaient jamais s’éteindre. Et pour mieux constater l'exactitude et l'authenticité de la date de cette découverte, l'épigraphiste ne s’est pas contenté de relater l'année de l'ère chrétienne dans laquelle elle eut lieu. il a nommé, par surcroit de précaution, en même temps que l'abbesse du monastère , l'évêque qui occupait alors le siége de

(1 Voir ces inscriptions dans Ie groupe du x1° siècle.

ER Poitiers, Gislebert, le duc d'Aquitaine Guillaume V, et jus- . qu'au roi de France Robert, tous contemporains de l'événement, comme pour fortifier de leur témoignage le fait dont il confia le souvenir à la postérité (4).

Le changement qui s'est opéré dans la manière de supputer les dates est au surplus acquis désormais dans les inscriptions, qui les comptent toujours à partir del’ère chrétienne, comme nous l'avons déjà fait observer. Malheureusement ces inscriplions omettent souvent l'indication du millésime , comme nous pouvons le remarquer sur les épitaphes de l'évêque Gérard, de Robert, et sur les formules de dédicace de quelques autels, ce qui laisserait une lacune difficile à combler , si le facies des caractères épigraphiques et les indications éparses dans les chartes contemporaines ne venaient nous aider à éclaireir ces obscurités.

Ce ne sont pas toujours les évêques seulement qui, dans leurs diocèses, ont consacré les églises et leurs autels. Parfois aussi cette consécration a été faite par le’ chef suprême de l'Église catholique , et de pareilles consécrations sont des événements considérables que les fastes des églises ont enregistrés avec le plus grand soin. L'abbatiale de Montierneuf nous a conservé un souvenir de cette nature qui lui est commun avec la célèbre abbatiale de Charroux , dans la belle et longue inscription qui constate la cérémonie religieuse accomplie en l'année 1096, dans cette église, par le Pape Urbain IT en personne, assisté d'un cortége d'évêques et d'archevèques. La présence de cet ardent promoteur de la première croisade, dans le haut Poitou, éveille tout naturellementle souvenir de la part que cette contrée prit à cegrand mouvement religieux qui devait entrainer si longtemps les

1; Voir cette mscription dans le groupe du x1° siècle.

| — 34 — populations versl'Orient, sous la bannière de leurs seigneurs, faire l'illustration des Lusignan et les asseoir sur les trônes de Chypre, d'Arménie et de Jérusalem.

Lesélans del’enthousiasme religieux favoriseront les élans poétiques des imaginations fortement excitées : le Poitou, l'A quitaine, qui se glorifiaient déjà de compter au nombre de leurs comtes et de leurs ducs un Guillaume le Saint, un Guillaume le Brave ou le Hardi, un Guillaume le Grand, virent plus tard s'ajouter à cette pléiade illustre un Guillaume le Troubadour, légal en valeur des plus braves, l'égal en gaie science des Bertrand de Born, des Bernard de Ventadour, des Savary de Mauléon, ces chevaliers-poëtes dont s’enorgueillissaient les provinces voisines.

Au moment où nous allons quitter le xi° siècle, nous ne pouvons nous dispenser de dire quelques mots sur une dernière et bien singulière épigraphe gravée en grossiers caractères du temps sur le pourtour de l'un des plus curieux chapiteaux de notre musée lapidaire, provenant de l’une de nos plus anciennes églises de Poitiers (1). Le sculpteur s’est donné à cœur joie la satisfaction d’historier avec humour la surface du chapiteau, sur laquelle il a ciselé trois bas-reliefs contigus, dans lesquels on distingue successivement un cultivateur élaguant paisiblement un arbre fruitier, une lutte acharnée entre deux concurrents qui d’une main se tiennent par la barbe, et qui, de l’autre, se menacent réciproquement du tranchant de leurs serpes, tandis que leurs pauvres femmes s'efforcent, chacune de leur côté, de séparer les combattants ; mais, vains efforts ! la paix ne s'établit entre eux qu'après leur mutilation réciproque, et quand ils se jet-

(t) Nous l'avons publiée dans notre Essai historique sur l'abbatialc de St- Hilaire-le-Grand.

mn es tent dans les bras l’un de l'autre en signe de réconciliation, ils ont tous deux des jambes de bois. Cette moralité, comme le moyen âge aimait à les reproduire à profusion dans la décoration des églises romanes, avait offert probablement à quelque malin épigraphiste contemporain du sculpteur de ce chapiteau, dans l'expression grotesque des figures, quelque ressemblance prochaine ou éloignée avec des épisodes et des personnages du temps, car il a jugé convenable de nous transmettre ses impressions en gravant au bas de quelquesunes des figures des noms appartenant bien certainement à cette époque. Et c'est ainsi que nous retrouvons à la fois dans cette inscription le souvenir du goût des représentations scéniques si chères à nos aïeux, et la preuve évidente * que la malice gauloise n’a jamais cessé de laisser quelques traces, pendant le cours du moyen âge, pour arriver fidèlement jusqu'à nous. Mais c’est surtout dans le siècle suivant que ce goût des scènes symboliques se développera, et que la traduction peinte ou ciselée en relief du texte même des écritures, dans le but de frapper vivement les yeux de la foule, envahira de toutes parts les monuments religieux, en même temps que naïitront à la suite des mystères, des sotties, des moralités, les fabliaux et les poésies des trouvères et des troubadours, parce que tout s’enchaine et se tient dans le monde, et que l'esprit humain, qui s’estime toujours indépendant, subit inévitablement, à son insu, l'irrésistible impulsion des idées qui dominent chaque époque.

Inscriptions du XII siècle.

Au x11° siècle, les formules des dédicaces des autels, toujours en latin, sont aussi concises que dans le précédent {1},

(à Voir notamment celles des autels de Saint-Hilaire et de Monticrnouf.

op

el quelques memento gravés sur les monuments restaurés par de hauts dignitaires de l'Eglise appellent simplement sur eux la miséricorde divine ({); mais déjà un plus grand nombre d'épitaphes offrent d’élégantes formules, dans lesquelles le langage poétique et châtié nous annonce que le goût des lettres, déjà répandu dans le siècle précédent, s’est beaucoup accru dans celui qui vit briller les Gilbert de la Porée, évêque de Poitiers, et les Béranger de Poitiers, l'ami el l'émule d'Abeïlard.

Nos épitaphes ont surtout une tendance bien marquée à emprunter des sentences générales à la philosophie chréenne, formulées dans un style élevé, témoin cette inscription de Saint-Hilaire consacrée à la mémoire d’un défunt appelé Constantin (2) :

« La vie de l’homme, dit notre épitaphe, est aussi fugitive » que l'onde d’un fleuve ; le matin 1l jouissait d’une santé » florissante, et le soir il est sur le point d’expirer. Qu'il ne » mette pas non plus toute sa confiance dans ses richesses, » car il suffit d'un jour pour les lui enlever : qu'il suive » plutôt l'exemple du noble défunt Constantin qui repose » dans £e tombeau; il ne retint pour lui que l'estime et la » considération de ses contemporains, et distribua large- » ment ses biens aux indigents et à tous les afiligés, et s’ap- » pliqua à toujours remplir ses devoirs. »

Ne semble-t-il pas que ces pieux compositeurs d'éprtaphes ouvraient déjà, à plus de quatre siècles de distance, la voie à ces gracieuses et touchantes strophes de notre Malherbe :

(1) Voir les inscriptions de la façade de l'abbaye de Moreaux, près Som-

ir le texte latin de cette épitaphe et de celle de Guillerochus, emde la même philosophie.

ER pe La mort a des rigueurs à nulles autres pareilles;

Ou mieux encore à celles qui s'adressent aux regrets d’un père pleurant la mort de sa fille :

Mais elle étaît du monde où les plus belles choses Ont le pire destin, Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses, L'espace d'un matin.

Seulement l’épigraphiste du xn!° siècle est grave et religieux comme un sermon avant d'être poëte, tandis que l'écrivain qui clôt le xvi° et ouvre le xvur< siècle était poëte avant d'être moraliste, et tenait avant tout à cacher sous les fleurs des pensées morales qui, sous une forme moins séduisante, eussent peut-être effarouché ses contemporains.

N'était-ce pas, en effet, le temps où les vers français, latins, italiens et grecs s'escrimaient si bien dans les salons littéraires des dames des Roches, au sujet de la fameuse Puce chantée par les Pasquier, les Rapin, les Scaliger et autres beaux esprits du temps, voire de graves magistrats réunis pour les assises juridiques appelées les GRANDS JOURS DE POITIERS ?

L'épitaphe du tombeau de Guillerochus, prieur de Nouaillé, toute brève qu'elle est, se ressent également de la tendance de ce siècle sérieux à offrir toujours aux yeux des chrétiens des sentences imagées destinées à frapper vivement l'imagination. Ce n'est qu'un trait, à la vérité, mais ce trait porte coup et nous parait d'une touchante mélancolie. Il ne consiste que dans ces mols jetés à la suite de l'énumération des fonctions et des dignités du défunt dans cette abbaye : « Et maintenant il n'est plus que le gardien de son propre tombeau. »

Nous avons remarqué qu'au xi° siècle les épigraphistes ne se contentaient pas de demander des prières pour les défunts, mais qu'ils indiquaient, en outre, la nature même des prières à réciter. Cette habitude, devenue permanente au x siècle {les tombes de Milon et de Constantin en sont deux exemples} {A}, est poussée même jusqu’à graver sur la pierre la prière demandée au nom du défunt, et le tombeau offre, en quelque sorte, l'image d'un livre ouvert sous les yeux des fidèles, comme la crypte de l'abbatiale de Saint- Savin nous en offre un curieux spécimen.

C’est aussi au xu1° siècle que la sculpture et la peinture murale multiplient les mises en scène des épisodes des livres saints, en les accompagnant toujours soit de l'indication précise des personnages, soit des paroles remarquables que l'Écriture leur attribue , soit enfin de sentences propres À en expliquer la pantomime et à la transformer en salutaire leçon , ou, comme le disait saint Nil en parlant du but utile de ces décorations, « afin que les ignorants soient instruits, » et que les hommes éclairés se ressouviennent de ce qu'ils » ont appris (2). » C’est ainsi que les chapiteaux, les modillons, les archivoltes des portails de nos églises romanes ont été couverts de bas-reliefs qu'accompagnent très-fréquemment des noms ou de courtes légendes gravées à côté des personnages.

Saint-Pierre-le-Haut de Chauvigny est peut-être, de toutes les églises du Poitou, celle qui en offre les plus fréquents exemples. Les mots sANCTA MARIA sont placés sur le nimbe de la Vierge tenant l'enfant Jésus et recevant les présents des rois mages. GABRIEL ANGELUS DIXIT : GLORIA IN EXCELSIS

(1) On lit, en effet, sur ces épitaphes : Defuncto dicite psalmos, De profundis atque Pater noster.

(1) Ult indocti discant et ament meminisse periti.

DEO, accompagne la figure de l'ange Gabriel apparaissant aux bergers; et, par une sorte d'antithèse fréquente dans Ja symbolique chrétienne, on voit, sur des chapiteaux placés à l’opposite des premiers, l'image hideuse du démon avec les mots : ECCE DIABOLUS, afin d'éviter l’équivoque ; puis les mots : BABYLONIA MAGNA MERETRIX, accompagnant la figure d’une femme étalant le luxe séducteur de cette cité corrompue.

Dans une contrée voisine, l’église d'Aulnay offre, sur l’une des archivoltes de son portail ouest, un exemple complet de cette tendance de l’école romane à procéder par opposition dans son système de décoration symbolique. Auprès de chacune des figures disposées, d'après cette pensée dominante, le long de l’archivolte, on lit en effet successivement : IRA, PACIENCIA ; LUXURIA, CASTITAS; SUPERBIA, HUMILITAS ; LARGITAS, AVARICIA ; FIDES , IDOLATRIA ; CONCORDIA, DISCORpi ; etil est superflu d'ajouter que les figures symboliques des vices sont toujours hideuses, tandis que celles des vertus sont agréables à l'œil. Même il est bon de remarquer que, la figure du Sauveur occupant la clef de voûte de cette archivolte, la légende qui en part de chaque côté débute toujours par la figure de la vertu que le sculpteur a opposée au vice correspondant. C'est pour cela qu'au milieu de cette légende courbée, comme les deux branches de l’archivolte, les deux vertus humilitas et largitas se suivent immédiatement, et que les deux séries descendent symétriquement et dans le même ordre de chaque côté (1).

(1) Peut-être ces sculptures appartiennent-elles plutôt aux premières années du xzti° siècle qu'au x1r°, en raison de la forme ogivale des archivoltes introduite assez tard en Poitou; mais la forme des caractères de la légende et le style des figures appartiennent certainement encore à l’école romane.

Autant en arrive pour les nombréuses scènes reproduites par la peinture de ces temps Fecne sur les murs de nos édifices religieux.

C'est ainsi que les scènes du martyre de saint Savin et saint Savinien, dans la crypte de l’abbatiale élevée sous le vocable de saint Savin , portent tantôt les noms des personnages écrits verticalement -à côté d'eux, et tantôt quelque bref commentaire propre à expliquer les scènes que l'artiste a voulu représenter. Les murs intérieurs du baptistère Saint- Jean nous en offrent un autre exemple : au-dessous des figures des apôtres, debout et attentifs, l’épigraphiste retraça ce passage entier des Actes des apôtres, dont 1l ne reste plus aujourd'hui qu'une portion sur le mur :

Viri Galilæi, quid statis adspicientes in cœŒLuM ? ic JESUS QUI ASSUMPTUS EST A VOBIS in cœlum hic veniet quemadmodum vidistis eum euntem in cœlum {4}. |

Le xir° siècle continua les errements du x1t° dans ces représentations figurées, comme ce même baptistère nous en offre l'exemple dans la couche de peinture superposée à celle des x1° et x11° siècles, et qui, cette fais, représente l'histoire de saint Jean le précurseur, histoire tout à fait en harmonie avec la destination du monument et la légende qui accompagne encore les figures.

C'est ainsi que nos édifices religieux, étudiés de près, nous révèleraient au besoin, si l’histoire était muette à cet égard, le prodigieux mouvement que le zèle des croisades avait introduit dans le monde chrétien de l'Occident, par le

(1) Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous ainsi regardant le ciel ? Ce Jésus qui vient de vous être enlevé reviendra un jour de la même manière que vous l'avez vu monter au ciel. (Act. 1, v. 11.)

Les mots en capitales dans le latin sont les seuls conservés au bas des peintures.

besoin de multiplier les tableaux dont la source fut évidemment puisée dans la contemplation des églises peintes, dans l'Orient, de temps immémorial , — besoin de raconter en quelque sorte aux yeux à l'aide du ciseau ou du pinceau que les chroniqueurs et les poëtes, surexcités par tant d'événements merveilleux, traduisaient en même temps par les bégaiements d'une langue nouvelle échappée des langes de la langue latine, et qui allait désormais devenir celle de nos annales historiques, de nos chants populaires et de nos fabliaux.

Nous terminons nos observations sur l'épigraphie du xu° siècle en appelant l'attention sur l'inscription onciake du petit reliquaire de Verrue, renfermant des reliques venues de l'Orient, nouvelle preuve des continuelles relations que les croisades et les pèlerinages avaient établies entre les églises du monde catholique.

Inscriptions des XIII et XIV° siècles.

Nous réunissons à dessein dans celte appréciation générale les inscriptions de ces deux siècles, non pas absolument à cause de leur petit nombre, mais surtout parce qu'elles ont un double cachet commun.

Ce cachet, c'est de nous apparaître tout à la fois sous une forme épigraphique nouvelle et dans un langage qui ne s'était pas encore présenté à nous jusqu'à ce moment.

Pour quelques siècles, en effet, nous allons voir disparaître les capitales rustiques qui frappaient sans cesse nos yeux sur les inscriptions gravées depuis l’époque romaine, et, pendant les xuni° et xiv°, les inscriptions ne nous offriront plus que les beaux caractères de l'écriture gothique capi-

tale, dont quelques lettres dérivent directement de l’onciale ; puis, aux siècles suivants, ces élégants caractères, tout en réapparaissant de loin en loin, seront presque entièrement remplacés par d’autres formes alphabétiques connues sous le nom de gothiques brisées, jusqu'à ce que cette époque prétentieuse qu'on a nommée la renaissance vienne évoquer tout à la fois les errements des âges écoulés, mêler leurs caractères épigraphiques dans les inscriptions, et amener enfin l'adoption définitive de la belle capitale carrée pour l'épigraphie lapidaire. Dans le langage, le changement ne sera pas tout à fait aussi radical : la langue latine, exclusivement employée jusqu'alors dans le style lapidaire, occupera toujours une assez large place dans les inscriptions; mais, au milieu d'elles, les vides seront comblés par les premiers essais de ce vieux et naïf français qui, dès le début, nous semble appartenir entièrement à l'idiome du Nord ou langue d'oil, comme on en pourra juger par les inscriptions des années 1994, 1315, 1332 et 1365 de notre recueil. Toutes timides que paraissent encore ces innovations dans l'épigraphie poitevine, elles n'en accusent pas moins un changement radical dans les tendances de cette époque.

En effet, comme nous l'avons pressent déjà en parlant du mouvement profond irrésistiblement imprimé à l'Occident par les croisades, l'esprit humain, surexcité par tant d'événements et de spectacles, avait pris un essor extraordinaire, et ce ne fut plus seulement dans les monastères que les lettres furent culuivées. L'université de Paris, née dès le xn° siècle, contribua puissamment, dans les siècles suivants, à la renaissance des études classiques, et elle exerça une influence qu'on ne saurait méconnaître sur la formation de la langue française. D'un autre côté, si l’idiome romain avait fourni, dès la fin du x1° siècle, les éléments de la poésie des trouba-

dours, à la fin du siècle suivant, les trouvères, leurs émules du Nord, étaient déjà en état de lutter avantageusement avec eux, et l’un de nos plus célèbres chroniqueurs, Villehardouin, dans les premières années du xin° siècle, écrivait déjà en prose le récit de la prise de Constantinople par les croisés. L'usage du langage vulgaire, le vieux français, devenait donc de plus en plus commun. Si nous rencontrons toujours des inscriptions latines, quand il s'agira d'actes ou de souvenirs ayant un rapport direct avec les églises et le clergé, parce que le clergé n'aura pas cessé d'étudier les lettres comme par le passé, à côté de ces inscriptions, parfois même se mélant à la langue épigraphique en quelque sorte officielledu latin, nous remarquerons aussi des actes et des souvenirs exprimés en vieux français.

On pourra s'étonner avec quelque apparence de raison de ne compter dans ce recueil que quatre inscriptions appartenant au x1n° siècle, et six au xiv°, en comparant cette pénurie à l'abondance relative de ces sortes de documents que nous avons signalée aux xI° et x11°, et à celle beaucoup plus notable que nous aurons encore à signaler pour les siècles qui suivront le x1v°.

Toutefois, si on réfléchit que les fondations et les dédicaces formaient le fonds principal des siècles précédents, laborieusement occupés à relever les ruines des édifices religieux de la première période du moyen âge, on comprendra que le xi° et le xrr° siècles aient laissé en Poitou peu de chose à faire en ce genre aux siècles qui les ont immédiatement suivis ; aussi ce ne sera qu'au moment où l’école ogivale, si tard appliquée en Poitou, accolera enfin ses constructions élancées aux lignes sévères de l'architecture romane qui fait presque tous les frais de nos anciennes églises, que nous

eur verrous réapparaître les inscriptions commémoratives de ces additions.

Peut-être y aurait-il plutôt lieu de remarquer que les épitaphes pourraient du moins combler les vides de ce groupe de nos inscriptions lapidaires ; mais c'est icile moment de placer cetie remarque que c'est précisément dans cette période que commencent à s’accumuler, pour devenir de plus en plus nombreuses dans la suite, les sépultures couvertes de sculptures et de dessins au trait ou en bas-relief, qui donnent à ces monuments une physionomie toute particulière. Aux xi° et xni° siècles, en effet, lorsque les tombes étaient ornementées , c'étaient de larges croix à simple et à double branche, d’entrelacs, de feuillages épais, d'imbrications propres à l’école romane, comme celles que nous avons dessinées à Civaux, à Saint-Pierre-les-Églises, à Couhé, à Saint- Hilaire de Poitiers, etc.; ou bien encore, quand cette décoration comprenait des figures, elles n'avaient qu'un rapport indirect avec les défunts, et représentaient principalement des scènes symboliques, comme celles du sarcophage historié de Saint-Hilaire-de-la-Celle [les Carmélites) et celui de Loudun que possède M. le docteur de la Tourette. Mais, aux xmm° et xiv° siècles, c'est l'effigie du défunt ou de la défunte qui occupe toute la superficie de la pierre tumulaire ; toutes les classes sociales , toutes les professions y sont figurées par les insignes qui leur sont propres. Lachevalier croisé voudra être représenté armé de toutes pièces, avec sa cotte de mailles, son épée et son écu, et les mains jointes, dans l'attitude de la prière, comme les églises d'Oyron , de Vezières, de Nouzilly, de Ceaux, du Vigean et de Bussière-Poitevine, nous en ont fourni de précieux types ; la veuve et la damoiselle se montreront drapées de longs vêtements de deuil, comme à

— 45 — Saint-Pierre de Chauvigny, à Saint-Claud (1), à Saint-Saviol ; le prêtre y sera revêtu de sa chasuble, l'abbé du pallium, le simple cordelier de sa longue robe serrée à la taille par le cordon traditionnel, comme cela se voit à Clairvaux, à Vauxen-Couhé, et dans la chapelle de l’ancien couvent dela Rallerie, près Queaux.

Plus fréquemment encore, le champ des tombes ne présentera simplement que des insignes, suffisants néanmoins pour rappeler clairement la position sociale du défunt. Le pennon, l'épée, l’écu armorié, l’oliphant, indiqueront sufisamment la sépulture d’un chevalier, et à quelle famille il appartenait. Telle se montre la tombe du célèbre Chandos, encore debout sur la rive gauche de la Vienne, non loin de la dernière pile du pont sur lequel il fut tué par l'écuyer Saint-Martin. Le prêtre aura sur sa tombe une croix processionnelle, un calice, un missel, une étole, comme on en rencontre une foule d'exemples dans la Vienne. Le défunt que rien n’a distingué dela foule de ses contemporains n'aura qu'une croix plus ou moins ornée et fleuronnée ; mais les artisans tiendrônt à blasonner leurs pierres tumulaires de tous les instruments compagnons des labeurs de leur vie : l’'ouvrier en fer, des tenailles, un soufflet, un marteau, comme cela se voit à l’Ermitage près Civray, à Montreuil- Bonnin, etc.; le tonnelier, sa doloire , véritable modèle de l'antique ascia ; le terrassier, son pic et sa bêche ; le boucher, son couperet; le cardeur, le tisserand, les cisailles, les navettes, les peignes dont ils ont fait usage, tous insignes dont les tombes du cimetière de Bouresse offrent de si nombreux exemples.

Ces sortes de représentations figurées de l’état du défunt

(1) Près la Chapelle-Moulière.

== 6 — ne furent évidemment qu'un acheminement à l'adoption des épitaphes détaillées, qui vinrent effectivement remplacer plus tard ce luxe d'ornementation si bien en harmonie avec le besoin d'images qui semble avoir tenu une si grande place dans la vie des populations du moyen âge.

Si nous jetons un rapide coup d'œil sur les quatre inscriptions qui, dans ce recueil, représentent seules le xii° siècle dans le haut Poitou, nous trouvons trois d’entre elles gravées en gothique majuscule arrondie, premier point qui les distingue des inscriptions des siècles précédents, gravées en rustiques et en onciales, et, de plus, ce modeste groupe empruntant le secours de trois langues différentes. Le latin traditionnel retrace les souvenirs consacrés aux fondateurs de l’abbaye de Charroux, Charlemagne et Roger, comte de Limoges. Le vieux français, qui apparaît pour la première fois dans notre recueil, nous apprend qu'un chevalier de l'Hôpital a fait construire une annexe dans une maison de son ordre, et enfin la langue hébraïque, avec ses mystérieux caractères qui cheminent dans un sens opposé à celui des langues de notre Occident, est celle d’un pauvre juif du nom de Samuel , qui fut retenu prisonnier dans le donjon de Montreuil-Bonnin.

Les souvenirs éveillés par les deux inscriptions latines nous sont familiers déjà, car 1ls appartiennent à la fondation des premières abbayes du 1x° siècle. Celle du frère Guy de Caveron remue tout un ordre d'idées et d'institutions nées de l'enthousiasme guerrier et religieux des croisades, et surtout du besoin de protection qu'avaient les pèlerins visitant isolément les lieux saints. On sait, en effet, que les chevaliers de l'Hôpital ou de Saint-Jean de Jérusalem formèrent un ordre issu, pendant la première croisade, d'un hospice de pèlerins fondé, dès le milieu du xi1° siècle, dans le voisinage

AT du saint sépulcre. Soumis au triple vœu de pauvreté, d'obéissance et de chasteté, cet ordre s'acquit par ses exploits une grande renommée, et sa prospérité ne cessa de s'accroitre tant que subsista l'empire latin de la Palestine. Ses chevaliers, chassés de la Terre-Sainte, après la prise de Jérusalem et de Saint-Jean-d'Acre, par les Sarrasins,, vers la fin du xrn° siècle, s’établirent successivement à Chypre, puis dans l’île de Rhodes, d'où ils tinrent en échec les musulmans jusqu'au commencement du xvi° siècle, époque à laquelle ils s’établirent à Malte et prirent le nom de ce dernier siége de leur puissance. Cet ordre, comme on le sait, était partagé en huit langues ou provinces, et trois de ces langues nous appartenalent, savoir : France, Auvergne et Provence. Au xvn siècle, nous aurons l’occasion de signaler une inscription désignant précisément l'hôtel où siégeait le grand prieur d'Aquitaine, qui se nommait, vers 4667, Gilbert de Vielbourg.

Deux des grands prieurs appartenant à la province d'Aquitaine, Philibert de Naïlhac et Jean de Lastic, que l'Auvergne revendique aussi, devinrent grands maitres de l'ordre de Malte. Une autre inscription que nous rencontrons à la date de 1486, et nommant un des trésoriers de l'ordre, se chargera encore de nous remettre en mémoire la glorieuse résistance de Rhodes, sous le grand maitre Pierre d’Aubusson.

C'est donc un glorieux souvenir pour le haut Poitou que cette. modeste inscription en vieux langage est venu réveiller, en même temps qu'elle appelle nos regards sur les maisons hospitalières fondées par les chevaliers pour l’hébergement des voyageurs indigents et délaissés. Puis :l est difficile, en songeant aux établissements de l’ordre de Malte, de ne pas se rappeler en même temps ceux de l'ordre du Temple, fondé vers le commencement du xu° siècle par les

compagnons d'armes de Godefroy de Bouillon, à la suite de la première croisade , et dont les chevaliers ajoutaient aux trois vœux des chevaliers de l'Hôpital celui de porter les armes contre les infidèles et de protéger les pèlerins. Ce serait, suivant une tradition locale, dans le couvent des Cordeliers de Poitiers que Clément V serait venu instruire le procès célèbre qui devait amener la ruine de cet ordre puissant, dont les immenses richesses et l'influence portaient vmbrage à la puissance royale.

L'inscription hébraïque du donjon de Montreuil-Bonnin, écho lointain d'un épisode en apparence isolé et obscur, réveille également, de son côté, des souvenirs qui ne sont pas sans intérêt.

Il s'agit, en effet, de l’une de ces forteresses féodales autour desquelles s’agitèrent si souvent les drames sanglants des guerres du moyen âge.

Non loin de Poitiers, au sommet d'une pente escarpée de la vallée de la Boivre, s'élève encore la vieille enceinte du château fort de Montreuil-Bonnin, construite par des architectes militaires qui, n'ayant pas encore à redouter les ravages du canon, se contentaient d'élever bien haut de solides murailles crénelées et flanquées de tours à mâchicoulis, d'où pleuvaient sur les assaillants une multitude de projectiles ; on ne pouvait les emporter qu'en risquant de périlleux assauts à l’aide d’échelles que les défenseurs renversaient fréquemment dans les fossés, au grand dommage des assaillants entassés sur leurs échelons, à moins que le siége ne durât assez longtemps pour qu'il devint possible de pratiquer des mines sous ces remparts pour les faire écrouler.

Toujours est-il que cette redoutable forteresse, érigée dans l'origine par les ducs d'Aquitaine et devenue par héritage un des apanages de la maison de Lusignan, partagea la bonne

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et la mauvaise fortune de cette illustre famille. Elle fut emportée d'assaut, malgré son énergique résistance, par Philippe-Auguste et par saint Louis, vers le temps où ce monarque abattait sous les murs de Saintes la coalition des grands vassaux révoltés contre l'autorité royale.

Parmi les souvenirs de Montreuil-Bonnin, qui fut un des ateliers monétaires de la province, l’histoire locale a soigneusement enregistré le passage dans ses murs de quelques hôtes 1llustres, au nombre desquels on compte Richard Cœur-de-Lion, dominateur passager de l’Aquitaine , le bon connétable dont l'épée bouta hors de France l'Anglais, et ce La Noue au bras de fer , qui gagna ce surnom au siége de Fontenay, et fut le brave et fidèle compagnon d'armes de notre Henri IV. Aucun d'eux n’a laissé de traces visibles sur, les imposantes ruines de cette forteresse; mais sur l’une des fenêtres du donjon central on lit encore distinctement une belle inscription de trois lignes, profondément gravée dans la pierre en caractères de forme étrange pour les habitants de la contrée, et dont le sens mystérieux ne nous a été révélé que par le savant prélat occupant aujourd’hui le siége épiscopal d' Angoulême, que notre Société s’enorgueillit de compter au nombre de ses premiers fondateurs.

« Moi, Samuel de Baslou, dit l'inscription, j'ai été prison- » nier ici dans le mois d'Adar second, l’an quatre mille neuf » cent quatre-vingt-dix-huit (4). »

Ainsi it n’est resté d'autre souvenir écrit sur les murailles témoins de tant de drames historiques, et qui formaientun des domaines d'une maison royale, que celui d'un pauvre Israélite constatant simplement sa détention dans la forteresse,

(1) Voir au recueil épigraphique les notes qui accompagnent cette inscription.

ne et laissant la postérité incertaine sur les motifs qui l'avaient amenée, en l'an 1238 de l'ère chrétienne, époque correspondant à la date inscrite dans notre inscription hébraïque.

Sa détention fut-elle la punition de quelque trahison, ou doit-elle nous remettre en mémoire les mauvais traitements et les spoliations dont les Juifs furent si souvent les victimes au moyen âge, pendant toute la durée duquel ils eurent le monopole presque exclusif du commerce ? Mystère que le captif n'a pas osé nous révéler même dans un langage et sous le voile de caractères inconnus.

Sur les six inscriptions lapidaires du xiv° siècle, la moitié est rédigée en latin et l’autre moitié en vieux français. L'idiome national gagne évidemment du terrain, mais la forme des caractères en capitales gothiques arrondies les relie intimement à celles du siècle précédent.

Les inscriptions latines sont de courtes épitaphes ou souvenirs de fondations pieuses de trois membres éminents de l'épiscopat , les évêques Arnaud d’Aux, Fortius et Eméric de Mons, qui occupèrent le siége de Poitiers et moururent en 41318, 1357 et 1370. Les éloges, formulés en peu de mots, y sont encore réduits à de justes proportions.

Arnaud , l’un de ces trois évêques, avait été secrétaire de Clément V, et plusieurs fois il fut député vers Edouard II d'Angleterre, de 4308 à 4342, à l'occasion de l'instruction du procès des templiers.

Parmi les trois inscriptions en vieux langage de cette période, l’une est mi-partie latin et français, sorte de compromis, de transition, entre l’épigraphie monumentale et l'épigraphie familière : c’est celle consacrée au souvenir de la construction du clocher de Persac.

La partie latine de cette inscription fixe avec exactitude la date de cette construction (4345), objet principal de son

Re Re texte , et appelle sur son auteur la protection du ciel. Nous “n'avons guère à y remarquer qu'un naïf coup d’encensoir à l'adresse de l'orgueil local, et , c’est le cas de le dire, à l’orgueil du clocher : Hoc campanile quod non est cernere vile ! dit le lapicide; mais la partie française, encadrée dans le texte latin, commentaire rimé du texte savant en langage vulgaire, renferme un trait particulier, une sorte de confidence qui lui échappe, et nous apprend qu’à toutes les époques, ceux qui se mêlent des affaires communes ont toujours eu des luttes à soutenir, même pour faire le bien. En voici la teneur :

« Pierre Brunet dux de l’église

» Le (clocher) fit batir en cete guise

» La paroche (paroisse) l'en fut contraire » Mas cui que pesa lo fit faire

» Dunt il aguit grans maudissuns

» Qui sunt tornées à benissuns. »

Il y a done à croire que les corvées et les dépenses 1mposées à la population pour la construction de ce clocher excitèrent d'abord des murmures , qui se changèrent plus tard en bénédictions pour le promoteur de l’œuvre, quand elle fut achevée.

A notre avis, le constructeur du clocher de Persac fut encore plus heureux que bien d'autres.

La seconde inscription française est en quelque sorte une espèce de sauvegarde affichée dans son cadre de pierre, à la porte d'entrée du domaine de la Vacherie, près Poitiers, contre les prétentions des collecteurs de la taille et de l'impôt qui eussent été tentés d'instrumenter sur cet alleu. Le lapicide les avertit, en effet, que le propriétaire du lieu le tient à cens du roi, sans qu'aucun agent puisse réclamer de lui des droits de lods et ventes à mutation d'homme et de

D Roi seigneur, et cela en termes précis, comme ceux d'un acte bien et dûment notarié, stipulant, pour qu'ils n'en ignorent, à quelle date précise le fait eut lieu, et sous quel pape, quel roi et quel évêque, dont il invoque pour ainsi dire le témoignage en sa faveur, le tout en vers rimés, comme c'est l'usage établi pour l’épigraphie du temps.

La dernière inscription française, celle-là disparue de l'ancienne église des Carmes où elle était gravée, mais conservée dans le recueil si précieux de notre dom Fonteneau, est fort courte et se borne à rappeler que le sire de Felton et M" Jehan Chandos fondèrent l'église et le couvent des Carmes.

C'est le second des souvenirs laissés en Poitou par le sénéchal anglais (4), dont la mort fut également regrettée des Français et de ses compatriotes, heureux privilége de la loyauté unie à une brillante valeur, devant laquelle s’inclinent amis et ennemis.

Ces quelques mots consacrés au souvenir du célèbre connétable du prince de Galles, lorsque l’Aquitaine fut constituée en royaume en sa faveur par Edouard III, après la désastreuse bataille de Maupertuis , suffisent pour évoquer les funestes souvenirs de cette guerre dite de cent ans entre l'Angleterre et la France, guerre mêlée de succès et de revers des deux côtés , et pendant laquelle les populations du Poitou eurent tant à souffrir et se divisèrent si souvent entre les bannières opposées, triste fruit de toutes ces luttes armées engagées sur ce sol, et pendant lesquelles un ennemi habile sut si bien diviser les populations et les opposer les unes aux autres pour les mieux dominer.

(1) L'autre est son tombeau placé sur les bords de la Vienne, que nous avons cité plus haut.

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Inscriptions du XV: siècle.

Le xv° siècle nous apporte à lui seul un contingent de trente inscriptions, offrant ainsi un contraste assez brusque avec les deux siècles précédents, dont il se distingue en outre par le facies même de leurs caractères épigraphiques. Ce ne sont plus, en effet, les formes gothiques arrondies qui forment le fond des caractères alphabétiques de ces inscriplions, maisdes linéaments symétriquement brisés à leurs extrémités, et tellement liés entre eux, que les mots et les phrases semblent être d’une seule pièce et rendent leur lecture fort difficile, quand elle se complique d'abréviations et que les injures du temps et la main des hommes en ont altéré quelques parties. Dans celte période, la capitale gothique ronde n'est plus que très-exceptionnellement employée pour la totalité de l'inscription, mais assez fréquemment en initiales, au commencement des mots principaux ou de ceux placés au commencement des phrases.

Dix-huit de ces inscriplions sont rédigées en latin, et douze en français ; c’est à peu près la même proportion que dans le siècle précédent, mais établie sur des chiffres plus considérables.

Les inscriptions latines appartiennent encore aux épitaphes et aux actes du clergé ; mais déjà, notamment dans les campagnes, ce dernier commence à retracer ses souvenirs en français, comme le font généralement les laiques de toutrang. Les épitaphes sont en grand nombre (15 sur 30), et quelques-unes d’entre elles avec fondations d’obits. Ainsi, dans ce siècle, on ne se contente plus de demander des prières volontaires aux fidèles pour le repos de son âme, on veut s’assurer que

ces prières seront réellement offertes à Dieu, en consacrant à cet effet des revenus destinés à rétribuer le clergé des églises où les services seront fondés ; et comme les parchemins peuvent périr ou s'oublier dans les archives des chapitres et des communautés, le fondateur prend le soin, pour éviter ces inconvénients, de répéter presque mot pour mot, surla pierre, le contratsynallagmatique qui garantit l'exécution des clauses au profit des deux parties. C'est pour cette raison que certaines épitaphes du temps ont tout le facies de testaments rédigés en style de notaire. Le trait dominant, caractéristique des inscriptions du xv° siècle, c'est l'apparition d'un certain nombre de souvenirs ne se rattachant qu'à des individus sans une grande importance historique, mais appartenant à la classe moyenne qui conquiert peu à peu, dans les annales des cités, une place de plus en plus considérable.

Douze de nos inscriptions appartiennent au clergé, et dans ce nombre cinq sont consacrées au souvenir d'autant d'évéques ou archevêques.

Les hommes ou dames d’un rang plus ou moins élevé y figurent au nombre de dix-huit, dont trois maires de Poitiers.

Parmiles inscriptions du clergé, il faut citer les magnifiques pages gravées en gothique élégante sur les piliers de Saint- Pierre, et une autre inscription, consacrées à la mémoire du cardinal-archevêque Simon de Cramaud. La 4" partie constate qu'il fonda la psallette de la cathédrale, c'est-à-dire qu'il institua dans Saint-Pierre un maitre de chant destiné à dresser des enfants de chœur pour chanterrégulièrement les offices ; la seconde est en quelque sorte un commentaire qui vient compléter la première, et entre dans les détails les plus minutieux relatifs à cette institution et à quelques démélésdu chapitre avec l'évêque diocésain, au sujet de ses revenus, de telle sorte qu'elle figure utilement parmi les pièces jus-

ie üificatives de l’histoire decette cathédrale, par notre confrère M. l'abbé Auber. |

Simon de Cramaud fut, comme on le sait, appelé à parcourir une brillante carrière. Successivement maïtre des requêtes de Charles VI, chancelier de Jean de Berry, évêque d'Agen et ambassadeur à la cour d'Avignon, il devint évêque de Poitiers en 4385, puis évêque d'Avignon, patriarche d'Alexandrie, ambassadeur en Espagne, en Angleterre, en Italie, au sujet du schisme qui afiligeait l'Eglise, archevêque de Reims en 1408 et cardinal quatre ans plus tard. A côté des inscriptions de Simon de Cramaud, se placent, comme spécimens détaillés’ de fondations et d’obits, celles de Jean de l'Hôpital, chanoine de Saint-Hilaire, et de G. Laidet, curé de Saint-Pierre-l'Hospitalier, qui règlent dans le plus grand détail les cérémonies, jusqu'à indiquer non-seulement les prières à réciter à des époques déterminées, à voix hauteou basse, et par combien de voix, mais jusqu'aux aspersions à faire sur leur tombeau et au poids des cierges qui devront brûler pendant les offices.

Parmi les noms, en dehors du clergé, qui figurent sur les inscriptions du xv° siècle, quelques-uns, tels que ceux de Brezé, de Beauveau, de Philippe de Cluys, trésorier de l’ordre de Malte, de Pierre d'Aubusson, le grand maître, illustré par la défense de Rhodes, de Vignolles dit la Hire, le vaillant frère d'armes de Xaintrailles et de Jeanne d'Arc, d’Audry Marchand, conseiller de Charles VIT en son parlement de Poitiers, prévôt des marchands de Paris et gouverneur d'Orléans, se détachent entre tous les autres et jettent un vif intérêt sur ces documents historiques.

Parmi les noms appartenant à l’échevinage, il en est un aussi, celui de Boislève, rattaché par ses souvenirs de famille au célèbre prévôt des marchands de Paris sous

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saint Louis, qui organisa les corps de métiers et leur donna des règlements restés célèbres, Etienne Boileau, dont la véritable orthographe du nom était Boislève, comme celui de la famille angevine ou poitevine qui le porte. Ce fut à cette époque que l'échevinage poitevin, anobli, au siècle précédent. par Charles V, en récompense de sa fidélité à la couronne de France, donna aussi les règlements qui devaient régir les corporations ouvrières de la ville, formant la partie la plus active de la population.

Nous avons cité, au siècle dernier, une inscription en vers français. En voici une de même nature, provenant de l'abbatiale de Fontaine-le-Comte, qui prouve à quel point c'était un besoin de rimer les moindres indications :

Guy Doucet, abbé de ce lieu,

Fit, jadis, en l'honneur de Dieu

Ainsi réparer cette église.

En gloire soit son âme mise. — Amen.

Nous n'ajouterons plus qu'une seule remarque sur les inscriptions du xv° siècle : c'est qu'on rencontre au milieu de ce groupe deux quatrains en vers latins, tout à fait semblables, quant au sens moral qu’ils renferment, à ceux des complaintes et des moralités accompagnant les représentations scéniques que nous verrons figurer dans les fresques de Jouhet-sur-Gartempe, au siècle suivant, et qui dans celui-ci accompagnent déjà le bas-relief de la chapelle de Bois-Rogue, près Loudun, représentant le cadavre d'un homme mort au : milieu des hideuses convulsions de l’agonie. Il y a donc bien des éléments nouveaux introduits dans l'épigraphie du xv° siècle, el nous allons les voir prendre une extension plus grande encore dans celui qui va le remplacer.

— Inscriptions du XVI siècle.

Le xvi° siècle nous apporte un contingent de 66 inscriptions variées, non-seulement au point de vue des sujets qu'elles traitent, mais encore par les langues dans lesquelles ces sujets sont formulés et les caractères épigraphiques employés par les lapicides pour les graver sur la pierre et sur le métal. La langue nationale y acquiert définitivement une grande prépondérance. En effet, 42 de ces inscriptions sont rédigées en français ; mais comme ce siècle est savant pardessus tous les autres, à ce point qu'il traite volontiers de omni re scibili et de quibusdam aliis [un peu de tout et bien autre chose encore), et que l'on pindarise dans ses écoles , nous trouverons en outre 20 inscriptions latines, la plupart en prose cadencée, sinon en vers, deux en grec, une autre en hébreu, et une dernière en arabe.

Le xvi° siècle, siècle de renaissance avant tout, secoue énergiquement les langes gothiques du moyen âge, et s’il ne peut entièrement proscrire ses errements , il y entreméle le plus qu'il lui est possible des souvenirs de l’antiquité grecque et romaine, pour en composer un tout incohérent qu'il estime être le progrès. Les lapicides, sous l'inspiration des savants épigraphistes du temps, ne pouvant échapper brusquement aux habitudes du passé, ont donc encore employé les caractères gothiques du siècle précédent, mais en nombre déjà bien réduit, et donné la préférence aux capitales carrées des inscriptions romaines, ou même aux vapitales rustiques qui en dérivaient; et pour que rien ne manquât à celte transformation épigraphique, quelques novateurs, bravant toutes les règles admises, tracèrent des noms ou des sen-

tences philosophiques en caractères hardis, propres aux manuscrits de l’époque, jusque sur les murs des églises et les plus vieux monuments du pays, comme on peut en voir des exemples sur les bas côtés de Saint-Pierre-du-Marché à Loudun, et comme on en voyait encore, au siècle dernier, sur la surface de notre pierre levée de Poitiers, dont notre confrère M. de Chergé nous a conservé un si curieux spécimen.

Au nombre des sujets traités par les inscriptions qui nous occupent, les épitaphes figurent en grand nombre, les sentences morales abondent, les fondations ou restaurations d’édifices religieux reparaissent également, et avec elles les édifices civils, et des souvenirs particuliers ne se rattachant que très-indirectement à l'histoire locale. |

Le xvi° siècle fut par excellence celui des controverses et des guerres de religion ; ce fut également celui des représentations scéniques en plein air, si souvent répétées aux grandes fêtes de l'année , ou à l’occasion du passage des souverains dans nos cités; ce fut enfin l'époque du dogmatisme en tout genre. Nous n’aurons donc pas lieu d’être surpris de rencontrer dans les inscriplions du temps des traces non équivoques de toutes ces tendances, de toutes ces préoccupations, et nous en conclurons une fois de plus l'influence considérable, dominatrice même, exercée sur tous les esprits par le souffle régnant à chaque époque, et qui constitue précisément la physionomie particulière de chaque siècle.

Les épigraphes latines des membres du clergé du xvi° siècle conservent en commun, avec celles du siècle précédent, une certaine élégance de forme et de sobriété d'éloges, dont les inscriptions relatives à René Caillet, abbé de Montierneuf, et Florentd'Allemagne, abbé de Saint-Savin, peuvent donner une juste idée; mais l’enflure et l'exagération se font jour, par contre, dans le texte de quelques autres épitaphes latines ou

françaises. Hâtons-nous de dire cependant que, pour certains défunts, hommes véritablement d'élite, ces hyperboles ne sont la plupart du temps que le fait de malencontreux épigraphistes qui ont cru relever par les bouflissures de leur style des actes et des qualités qui se seraient mieux recommandés par une simple -et modeste énumération. Les épitaphes de d'Aunoy, de François du Fou et de Jean d’Archiac en offrent des exemples ; mais la plupart des autres s’absiennent de l’enflure, et si on les voit entrer dans beaucoup de détails au sujet des défunts, c'est qu'elles deviennent en quelque sorte des pages de biographie contemporaine, par lesquelles les défunts tiennent à se rattacher aux faits historiques de leur époque. A ce point de vue, de pareilles épitaphes sont d'une grande utilité pour compléter et redresser au besoin les arbres généalogiques des familles , et pour contrôler les dates et les noms des acteurs qui ont figuré dans les fastes historiques de la province.

Parmi les noms illustres dont les inscriptions du xvi° siècle nous ont conservé le souvenir , brillent ceux des Gouffier, dont les magnifiques tombeaux en marbre blanc sont l’ornement de l’église d'Oyron, avec une nombreuse escorte de chevaliers et d’écuyers, au nombre desquels on remarque les Grimouard, les Pierre de Culan, les Jacques de Villiers, qui servirent sous les ordres du grand écuyer de France ou du célèbre amiral de Bonnivet ; puis ceux des Rochechouart et des Morlemart, que nous verrons, danslesiècle suivant, occupés à réparer, dans les églises et les monastères, les désastres causés par les guerres de religion ; les noms unis des la Trimouille et des Montmorency, enfin celui du prince de Conti, noble champion de la cause royale. |

Après eux vient le nom de Francois du Fou, capitaine de la ville et du château de Lusignan, qui combattit sous

Charles VIII et sous Louis XIT, pendant les guerres d'Italie, et qui fut chambellan de François [*, comme son père Yves du Fou, issu de Cornouailles et grand sénéchal du Poitou, l'avait été sous le règne de Louis XT; puis le nom de François de Lauzon, juge-conservateur des priviléges de la ville de Poitiers , dont la famille était en possession de fournir à la magistrature et à la ville des membres distingués, et dont l’activité vigilante dévoila les menées perturbatrices de Jean de la Haye, lieutenant général de la sénéchaussée de Poiliers.

Mais de tous les souvenirs réveillés par cesinseriptions, les plus nombreux et les plus précis sont ceux qui se rapportent aux épisodes des guerres religieuses si actives et si funestes dans le haut Poitou. Cette série est ouverte par l’épitaphe de l'écuyer Pierre de Lagno, capitaine de trois cents hommes d'armes, qui fut tué sous les murs de Poitiers, pendant l'assaut que l’armée du maréchal de Saint-André livra pour soustraire la ville au pillage des troupes huguenotes, que commandait le capitaine de Sainte-Gemme. Puis vient cette inscription relevée dans l'ancienne église des Carmes de Loudun, qui ne saurait s'empêcher de parler en rimes :

« Le xx° jour de novembre

» Mille v cens soixante-huict

» Fut ce couvent mis en cendres » Par les huguenots destruict. »

Inscription qui trouve son pendant et sa compensation dans celle qui constate la mutilation et la restauration de la statue équestre de Notre-Dame de Poitiers, et dans une autre inscription gravée sur le revers du maître-autel de Saint-Hilaire de Loudun, au commencement du siècle suivant, et qui désigne Louis de Rochechouart, duc de Chandeniers, comme le réparateur des désastres causés par les guerres religieuses dans cette ville.

La date de 4569, qui est celle même du siége de Poitiers par l'amiral Coligny, réunit le plus de souvenirs épigraphiques. A leur tête il faut placer les inscriptions qui accompagnent le curieux tableau sur bois de notre musée, représentant à vol d'oiseau l'enceinte et les édifices de Poitiers à cette époque, ainsi que la disposition des attaques dirigées contre la ville par l’armée protestante.

Cette scène naïve, entourée des écussons de tout l’échevinage poitevin, et célébrée en prose eten vers sur le champ même du tableau, rappelle le nom de Joseph Le Bascle, alors maire de la ville, et celui de Jean Pidoux, qui remplissait les mêmes fonctions au moment où le tableau fut exécuté.

Au nombre des victimes du siége, nos épitaphes ont con: servé le souvenir de Jean d’Aunoux, qui, après s'être distingué dans les guerres étrangères sous François I‘ et Henri IT, commandait la ville de Saint-Maixent au moment du siége de Poitiers ; il accourut, aussitôt que cette nouvelle lui parvint, à la tête d’une partie du régiment de Brissac, pénétra de vice force dans la ville, et ranima par sa présence le courage des assiégés. À l'attaque d’une tour occupée par la Noue Bras-de-Fer, célèbre capitaine huguenot, 1l reçut un coup de mousquet qui le tua.

A côté de lui, François d’Aillon, propre frère du comte du Lude, gouverneur du Poitou, fut emporté par un coup de canon.

Le souvenir de cette famille, si intimement lié à l'histoire du Poitou, est encore rappelé par l'inscription gravée, à Anché, sur les murs de l’ancien logis du capitaine Walton, qui commandait la garde du comte du Lude.

Enfin l'épitaphe de l’écuyer Jean d’Archiac, qui servit sous les ordres du vicomte de la Guierche et du baron de

— 62 — Villequier , puis l'inscription du prince de Conti sur les murs de Mirebeau, terminent cette série des souvenirs consacrés aux guerres intestines du Poitou. |

Après les souvenirs relatifs aux guerres de religion, les inscriptions du xvi° siècle paraissent avoir une grande propension pour les sentences et les moralités. C'est ce qui résulte évidemment du texte d’un assez grand nombre d'entre elles, telle que celle-ci gravée sur le pourtour de l’ancien bourdon de Notre-Dame :

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