P:ND- C VI,/ VIT
On lisait au-dessous :
« Bloc de marbre blanc, dans Tégiisede Saint-Pierre, métropole de Poitiers, placée contre la muraille en manière de pierre
sépulchrale, et élevée sur d'autres, dans l'aile de la droite du chœur. Cette pierre a 7 pieds 2 pouces de long et 21 pouces de large, du côté des caractères, 12 pouces 2 lignes d'épaisseur. Les caractères de la première ligne passent 4 pouces, ceux de la seconde quelque peu plus de trois, ceux de la troisième 2 pouces, et à la dernière 1 pouce s(s^c) 5 lignes. On y voit 2 trous de crampons qui passent 5 pouces. Elle paraît avoir fait partie de frise d'entablement, de porte ou portique, peut-être d'arc triomphal. Des gens prétendent que le dernier mot de la première ligne n'est pas entier, pour moi je trouve que c'est FILIAE. Je crois aussi que le commencement de la dernière est ceci : VINC, et qu'au mot suivant la seconde lettre est un Q au lieu d'un 0 tel qu'il parait, ce qui doit faire AQUITAN, et qu'il manque un point après l'N entre AQUITAN et COS. Je pense encor que cette pierre pourrait venir de l'aqueduc précédent. Voici, je crois, comme il faudrait lire cette inscription quant aux abréviations et lettres indicales : CLARIA VARENILLIAE, CLARIUS VARENILLIUS. »
Trente-cinq ans après, le même antiquaire prit une nouvelle copie qu'il a donnée comme « plus fidèle ». Il est vrai que quelques erreurs de la copie précédente ont été corrigées, la quatrième ligne, en particulier, est à peu près fidèlement transcrite, mais par contre, le nom même de Varenilla n'est plus aussi correctement reproduit.
(( Un chanoine de Saint-Pierre, raconte de Beaumesnil, m'a dit, en 1770, qu'il avait vu quelque part que c'était ce Varenillius qui avait fait construire l'acqueduc (appelé arcs de Parigny ) et que [la pierre qui porte l'inscription] était un reste du monument funèbre élevé à sa fille. Un autre chanoine embéguiné d'Anglomanie voulait me persuader que c'était un ouvrage des Anglais, mais que personne ne pouvait le lire. IL semblait dire cela de la meilleure foi du monde, ce qui né témoignait pas peu l'étendue de son ignorance en fait d'antiquité (1). . .. Comme on a broyé des couleurs à l'huile sur cette inscription, elle est fort effacée et dégradée, ces couleurs ayant rempli non seulement la gravure des caractères, mais encore les petits creux accidentels ; ce qui devient des figures étrangères aux vraies lettres. »
Dreux-Duradier, en 1750, Allard, quelques années plus tard, firent à leur tour paraître des dessins et des lectures, un peu moins mauvais peut-être que ceux de leurs prédécesseurs. Le premier donnait aussi quelques renseignements, qu'il a bien
(l) L'abbé Gibaiilt (?) a annoté de Beaumesnil el défendu ce chanoine. « Beaumesnil, dit-il, est très injuste et se ressent encore du métier qu'il faisait quand il vint à Poitiers. » Nous avons déjà dit que cet antiquaire était comédien.
soin de dire « sine die et sine consule » , sur le transfert dont la pierre avait été l'objet :
((. .. Des personnes de 80 à 82 ans, dit-il, m'ont assuré 'que le transport avait été fait pendant l'épiscopat de M. de la Roche- Posay, évêque de Poitiers ; la cause [de ce] transport était l'embarras que ce marbre, de six pieds de long, faisait dans la petite église de Poitiers (1). Il fut d'abord mis sous une arcade de la clôture du chœur de la cathédrale, ce qui a pu faire dire à Mabillon : interiori muro nunc insertam. »
(( Après un examen fait sur les lieux, de l'inscription même et de la ponctuation, j'ai cru, dit encore Duradier, qu'on devait la lire de la manière qui suit : Claadiolae Varenillae Claudii Vareni consalis filiae civitas Pictonum funus, locum, statuam, motiamentwn pubticum Mœsta curavit, erexit nuncupavit. Soranus Pavius legalus Augusti, proprœtor provinciae Aquitaniae consul designatus Maritus^ honore contentus suâ pecanià ponendum curavit. »
Il est à peine besoin de faire remarquer qu'une telle lecture ne saurait en aucune façon convenir. Mabillon avait fait de Varenilla « une gauloise dont le savoir, ou quelque action brillante, lui avaient acquis l'estime des Poitevins » ; Dreux-Duradier, trompé surtout par le diminutif Claudiola, qu'il lisait on ne sait trop pourquoi , prétendait que la fille de Varénus devait être morte très jeune. Au point de vue de l'exactitude, les deux opinions se valaient.
En décrivant le temple Saint-Jean, Thibaudeau ne pouvait manquer de parler de l'épitaphe célèbre qui en fut extraite :
« Au milieu de cet édifice, dit-il, étoit un autel à la Romaine [Claudia Varenilla], d'un marbre un peu brun, de cinq à six pieds en quarré, c'étoit sur cet autel qu'étoit placée (sic) la statue et l'urne qui contenoit les cendres de la personne à qui ce mausolée étoit consacré.
« L'inscription étoit sur une des pièces de marbre de cet autel, de longueur d'environ six pieds, c'est le seul morceau qui se soit conservé. On ajoute que le bloc de marbre embarassant beaucoup cette petite église, M. de la Roche Posay, évêque de Poitiers, le fit porter, il y a environ cent ans, dans l'église cathédrale qui est à proximité. On y voit encore ce marbre près de la sacristie, et on y lit cette inscription en caractères romains parfaitement formés avec beaucoup d'abréviations. Les dernières lignes ont été un peu effacées :
<( Claudiœ Varenillœ^ Claudii Vareni constdis Filiœ Civitas Pictonum fwms, locum^ statuanij rnonumentam publicum,
(1) Le temple Saint- Jean.
mœsta curaviiy erexit^ nuncupavit^ Sorantcs Pavius, Legatus Aagasti Proprœtor Provinciœ Aqiiitantcœ, Consul designatus, Maritas honore contenlus, suâ pecunia, ponendum curavit. »
C'était peut-être aller fort vite en besogne que de préciser ainsi jusqu'à la façon dont l'inscription de Varenilla se trouvait placée dans le temple, et il est ass^urément très regrettable, — puisqu'il s'agissait de certains faits qui remontaient à près de cent ans, — que Thibaudeau se soit abstenu de citer les auteurs sur lesquels il s'était appuyé. S'il l'eût fait, il nous eût dit sans doute qu'il ne connaissait que le passage suivant, que nous emprunterons nous-méme au Journal du curé Bobinet :
u 1703. — Dans le mois de juillet en vue d'ajuster l'église de Saint-Jean, la plus ancienne paroisse de Poitiers, un prêtre nommé M. Grignon, de Bretagne, qui avait demeuré quelque tems à l'hôpital général^ faisant le missionnaire, voulant signaler son zèle par la réparation du pavé et quelques endrois de cette église, fit démolir un ancien monument qui étoit entre quatre piliers au milieu de l'église, qu'on croioit être le lieu où on égorgeoit les victimes lorsqu'elle étoit le temple des faux dieux; ce qui en faisoit voir l'antiquité et devoit pour ce sujet être conservé, selon le sentiment des plus judicieux » (2).
Dans le dernier volume de son ouvrage, Thibaudeau revient encore sur l'inscription de Varenilla, qu'il publie cette fois avec un fac-similé, en l'accompagnant de la lettre suivante :
« ... Vous écrivez cette inscription en lettres italiques, ignorez-vous, Monsieur, que ce n'est pas dans ce caractère que l'on écrit les inscriptions, et que cette manière décèle un écrivain peu versé dans l'antiquité. Voici, Monsieur, cette inscription telle qu'on la lit sur le marbre qui est à l'Eglise cathédrale de Poitiers. J'ai pris le soin de la faire graver, daignez y jetter (sic) les yeux, et vous vous convaincrez qu'il n'y a pas monanientiun publiciun^ mais nionimenitun pub lice, qu'on n'y lit pas mœsta curavit, erexit nuncupamt Soranus pavius, mais Marcus Censorinus pavius, qu'on ne doit pas lire legatus Augusti proprœtor, mais legionis Augustœ prœjèctus prœses etc. Voyez le nouveau traité de Dipp. par les religieux bénédictins de la congrégation de Saint-Maur, édition de 1755, pp. 646 et 647. ^) M***, Poitevin (3).
(1) « Cet empereur mourut l'an 14 de Jésus-Christ. » — La fausse attribution de Thibaudeau a eu naturellement pour effet de lui faire dater l'inscription du règne d'Auguste !
(2) Bobinet, p. 1422.
(3) Cette lettre semblerait émaner d'Allard de la Resnière.
Après Thibaudeau, Siauve — qui n'avait peut-être pas vu répitaplie de Varenilla — paraît s'être surtout inspiré de ce qu'en avait déjà dit Bourignon. Sa lecture est ainsi conçue :
(( Claudiae Varenr'llae, Claudii Vareni consulis fîlicte^ civitas Pictonum funus, locum, slatuam, monimentum publicum. Mardis Censormus Pavius^ legatus Augusti, propraeses pvovinciae Aquitaniae, consul designatus^ maritus, honore contentus^ sud pecunicc ponendum curavit. »
Enfin, quelques années plus tard, Dufour qui, s'il ne les ignorait pas, ne semble pas avoir tenu grand compte des travaux de ses devanciers, publiait encore un fac-similé de la « pierre sépulcrale de Cluarenille » et commettait à son tour quelques grosses erreurs :
« Cette inscription, disait-il, se compose de quatre lignes dont les caractères sont successivement inégaux. Les lettres de la première ont trois pouces une ligne de hauteur, celles de la seconde deux pouces huit lignes, celles de la troisième deux pouces deux lignes et celles de la quatrième, un pouce huit lignes. En voici l'explication :
« Cluarenillae Cluareni consulis Jiliae civitas Pictonum funus, locum, statuain, monimentum publicum, Marcus Censor Pavius legatus Augusti, propraeses provinciae Aquitanicae j consul designatus , maritus , honori contentus^ sua pecunia ponendum curavit. »
Dufour entrait ensuite dans de longues considérations pour établir que le temple Saint-Jean n'était pas autre chose que le tombeau même de Varenilla. Comme ces considérations n'ont aucun rapport avec l'épigraphie, nous nous dispenserons de les reproduire, comme aussi nous ne donnerons pas sur ce même sujet toutes les opinions, plus ou moins contradictoires, qu'ont fait paraître à différentes époques beaucoup d'autres auteurs qui se sont occupés de l'inscription de Varenilla.
Nous ne passerons pas toutefois sous silence une très imprudente affirmation de Dufour qui, sans tenir aucun compte de la forme même des caractères, et sans s'arrêter aux points séparatifs qu'il était pourtant bien facile de distinguer sur la pierre, proclamait d'une « façon incontestable » que « les noms de Cluarenilla et de Cluarenus n'étaient pas romains, mais wisigoths et que le mot consul ne pouvait recevoir d'autre interprétation que celle de comte. »
Millin, qui avait vu l'inscription de Varenilla lors de son passage à Poitiers, la décrivait ainsi dans ses Voyages :
« Cette vaste église, — il s'agit de la cathédrale, — renfer-
moit autrefois un riche trésor et plusieurs tombeaux. Il n'y a plus aujourd'hui qu'un seul monument, c'est un bloc de marbre qui est près de la sacristie ; l'inscription qu'on y lit est presque effacée parce que ce bloc sert de banc, et que les enfants montent dessus pour mieux voir les cérémonies qui se font dans le chœur, et qu'ils frottent les lettres avec leurs pieds. »
Le texte qu'il reproduisait contenait il est vrai cinq lignes, soit une de trop, mais les différents mots avaient été parfaitement lus et il les avait transcrits avec une exactitude que les auteurs suivants ne surent pas toujours observer. L'interprétation qu'il proposait était bonne, néanmoins elle ne fut que partiellement acceptée plus tard par Mangon de la Lande qui crut devoir s'en tenir encore à la lecture propraeses et faire de Varenus « un préfet proconsul de la cité des Pictons. »
(( L'édifice actuellement connu sous la dénomination de temple Saint-Jean, à Poitiers, était originairement, dit-il, et avant les constructions qui le défigurent, un tombeau romain élevé à la mémoire de Varenilla, fille du proconsul Varenus, préfet de la cité des Pictons, et épouse de Marcus Censor PavîuSj lieutenant de l'empereur et consul désigné. »
Grille de Beuzelin ayant combattu cette opinion généralement admise alors (1), que le temple Saint-Jean était le monument funéraire de Varenilla, et ayant osé dire, d'abord que l'édifice était trop grand « pour qu'il fût possible de le considérer comme une cella ))j ensuite « qu'aucun détail de construction ne présentait les véritables caractères de l'architecture antique » , Mangon de la Lande engagea avec lui une longue polémique, et publia pour la seconde fois l'inscription funéraire qui nous occupe. Sa copie était ainsi disposée :
« Claudia Varenill^e Claudii Vareni Consulis fili^,
CiVITAS PiCTOMUM (2) FUNUS, LOCUM, StATUAM, MONUMENTUM PVBLICUM (vOVIT); MaRCUS CENSOR PaVIUS LEGA-