INTRODUCTION
De toutes les infirmités qui affligent l’espèce humaine, il n’en est pas de plus terrifiante dans ses manifestations, de plus déplorable dans ses suites, de plus décevante pour l’art de guérir, — que Y épilepsie. Il n’en est pas non plus qui soit plus anciennement connue, qui ait plus vivement frappé l’imagination populaire, ni qui ait été l’objet d’un plus grand nombre de travaux. Innombrables sont les documents qui s’y rapportent; il n’est guère d’ouvrage de médecine où il n’en soit question, et, si je voulais seulement énumérer tous les médecins qui en ont parlé, il me faudrait citer les noms de tous ceux qui, depuis Hippocrate, ont laissé une trace dans la science (1).
S’il faut en croire les anthropologistes, l’épilepsie affligeait déjà nos ancêtres aux temps préhistoriques.
Broca a démontré : 1° qu’à l’époque néolithique, on pratiquait une opération chirurgicale consistant à ouvrir iecrûne pour traiter certaines affections internes. Cette opération se faisait presque
(1) Pour en donner une idée, il me suffira de signaler ce fait, que, dans le Répertoire de Ploucquel (Reperlorium medicmœ practicœ, etc. Tubingæ, 1808) l’article Épilepsie a une bibliographie de vingt-six pages in-4°, avec trois colonnes petit texte par page! Il y a en outre neuf pages pour l’article Convulsion, souvent confondue, dit Ploucquct, avec l’épilepsie. Et, depuis 1808, quelle niasse nouvelle de travaux de tout genre sur le même sujet!
exclusivement, peut-être même exclusivement, sur les enfants; 2° que les crânes des individus qui survivaient à cette trépanation étaient considérés comme jouissant de propriétés particulières de l’ordre mystique.
Recherchant la cause de ces pratiques, Broca a été amené à penser que la trépanation chirurgicale avait été employée comme remède contre l’épilepsie, et pour donner une issue à l'Esprit ou Démon qui provoquait chez le malade des mouvements désordonnés. Broca a du reste montré que ce procédé était employé autrefois d’une manière courante, comme on le voit dans le curieux livre de Jean Taxil (1).
Si ces vues sont exactes, une double conclusion s’impose : la première, que l’épilepsie a existé de toute antiquité, qu’elle est aussi ancienne que l’homme même; la seconde, que, dès son apparition, elle a produit une impression d’horreur et de crainte, telle qu’on n’a pas cru pouvoir l’expliquer autrement que par l’intervention d’un Dieu irrité, qui envoie dans le corps du malade le Démon qui l’agite.
11 n’est donc pas étonnant que, du temps d’Hippocrate, l 'épilepsie fût appelée la maladie sacrée, tepov vocrsua ; non pas, comme cherche â l’expliquer Cœlius Aurelianus (2), parce qu’elle attaque lame ( sacrant animam), ou parce qu’elle siège dans la tête, qui, pour beaucoup de philosophes, est le temple sacré de l’âme, ou parce que le vulgaire appelle sacré tout ce qui lui parait grand ; mais bien parce qu’aux yeux de la foule l’intervention de la divinité était évidente, et que tous étaient persuadés qu’une maladie pareille ne pouvait guérir que par des remèdes bénits et des pratiques religieuses (3).
Il faut admirer Hippocrate d’avoir su se mettre au-dessus des préjugés vulgaires, et d’avoir osé écrire : « la maladie sacrée ne » me paraît avoir rien de plus divin ni de plus sacré que les » autres » (4). Mais l’autorité du père de la médecine n’a pu
(4 ) Traité de l'épilepsie, maladie vulgairement appelée, au pays de Provence, la goultcle aux petits enfants. Lyon, d G03, p. 227. — A. de Quatrefages. Hommes Jossücs et hommes sauvages. Paris. 488 S, p. 429.
(2) In Hai.ler. Artis medivœ principes. Lausanne, 4774, t. XI, p. 3, et Arétée, Ibid., 1772, t. V, p. d.
(3' Quod non humana ope tolli queat, sed divina. (ArÈTÉE, loc. cil., p. 54.)
(4) Hippocrate. Œuvres, trad. Littré, t- VI, p. 353.
FOLIE ÉIMLEPT1QLE.
détruire la croyance populaire (1 ), qui a persisté à travers les âges, attribuant l'épilepsie à une influence divine ou démoniaque. Aujourd’hui encore, c’est l’opinion courante chez les peuples non civilisés. Est-il sûr que chez ceux qui sont les plus fiers de leur culture, elle ne persiste, non seulement dans les âmes incultes et ignorantes, mais chez ceux mêmes qui se targuent de la civilisation la plus avancée?
A côté de cette théorie, qui est restée la croyance populaire, il faut placer les théories scientifiques, qui ont varié d'âge en âge, reflétant fidèlement la mode du temps et les doctrines régnantes, et ne durant que ce que duraient les systèmes qui les avaient inspirées.
La divergence des vues théoriques n’a pas empêché cependant que l’épilepsie fût en général bien observée et bien décrite. Cliniquement nous n’avons ajouté que fort peu aux descriptions que nous ont laissées les Arélée et les Boerhaave. Mais nos auteurs modernes ont trop facilement accepté et répété les assertions, souvent erronées, des anciens. Comme le dit Ceorget : « on n’a point assez présent à l’esprit combien on a abusé de la crédulité des hommes; combien de faits tronqués, controuvés, faux, se trouvent dans les ouvrages, et pour l’explication desquels on se met l’esprit à la torture, tandis qu’il ne faudrait que les considérer comme ils le méritent, et déverser sur les historiens le blâme qu’ils ont encouru (2) ». Aussi nous continuons à nous débattre au milieu de la même confusion, des mêmes erreurs. Nous ne pouvons espérer de jeter quelque lumière dans la question, si difficile et si obscure encore, de l’épilepsie, qu’en soumettant â une critique sévère les documents accumulés depuis des siècles
'1} A chaque page, dans les livres sacrés du Nouveau Teslament, cette croyance se fait jour sous sa forme naïve et touchante : « Seigneur, aie pitié de mon lits qui est lunatique et misérablement affligé; car il tombe souvent dans le feu, et souvent dans l’eau. » (Saint-Matthieu, XVII, p. 45). — « Un Esprit le saisit, qui aussitôt le fait crier, l'agite avec violence en le faisant écumer, et à peine il se retire de lui, après l’avoir comme brisé. » (Saint-Luc, IX, p. 39). — Voirmcore Saint-Matthieu, VIII, p. 16; — Saint-Marc, I, p. 23; Vil, p. 23. — Actes des apôtres, XIX, p. 12, etc.
•le trouve encore un témoignage de cette croyance populaire dans Don Quichotte. Quand Sancho est nommé gouverneur de son ile, un paysan vient à lui et lui dit ; « Seigm ur gouverneur, mon (ils est possédé du démon, et il n’y a pas de jour qu'il ne soit tourmcnlé trois ou quatre fois par les esprits malins; et de plus, comme il est tombé un beau soir dans le feu, etc o (T. Il, chap. XLV1I, p. 316, trad. Damas llinard. Paris, Î87G.)
(2) Physiologie du système nerveux, Paris, 1821 I. II, p. 363.
P , ÉPILEPSIE, — FOLIE JËPILEPTIQUE.
Il serait aussi contraire à une sage appréciation de les accepter sans contrôle, que de vouloir faire table rase de tout ce qui vient du passé.
Synonymie. — Peu de maladies ont eu des noms aussi divers. Beaucoup de ces appellations rappellent la croyance à l'origine divine, surnaturelle du mal : morbus divinus, deificus, lues deifica, morbus demoniaticus, aslralis, divinatio, maladie sacrée, etc.
Dans cet ordre d’idées viennent aussi les dénominations de mal de saint Jean (1), mal de saint Valentin, — probablement parce que l’on attribuait plus spécialement à ces saints le pouvoir de guérir l’épilepsie.
Tel est encore le terme morbus lunatieus, en raison de l’influence attribuée à la lune sur la production et la succession des attaques, — ou parce qu’on supposait le mal envoyé par Diane.
D’autres expressions reflètent, soit une idée théorique: analepsia (les Arabes et Lazare Rivière), parce qu’on faisait venir la maladie de l’estomac, opinion déjà formulée dans Hippocrate, Alexandre de Tralles, etc.; passio puerilis, mater puerorum (?), en raison de sa fréquence chez les enfants; catalempsia, caloptosis, apoplexia parva, etc.
Soit une particularité frappante dans les symptômes : mal de lu terre, morbus cadncus, à cause de la chute subite du patient (2); malum magnum, morbus major, haut-mal, en raison de la puissance irrésistible du mal.
Soit, enfin, une circonstance plus ou moins remarquable s’y rattachant indirectement : morbus comilialis, parce que, à Rome, on suspendait immédiatement les comices lorsqu’un citoyen tombait frappé d’épilepsie; morbus soutiens, fœdus, scelestus, à cause de l’idée d’horreur qui s’y rattachait.
J’ajouterai, pour terminer celte énumération, bien incomplète, l’expression morbus Ilerculeus, soit que, suivant Arétée, on ait l’habitude d’appeler herculéen tout ce qui est grand et formidable, soit, au contraire, qu’Hereule en ait été atteint lui-même. De ce
(4) On trouve dans Ambr. Paré une explication bien plus originale :« on le nomme dit-il, mal Sami-Jean, parce que la leste de saint Jean cheul en terre lorsqu'il fut décapité, puis posée dedans un plat à l'appétit d'Hér.idias. » (CE livres, édit. Malgaigne, Paris 4840, t. II, p. 80.)
i2) Les Allemamds disent : Fa II Suclit, fallende Sucht.ic falleu, tomber.
dernier fait, Boerhaave dit qu’il n’y a nulle preuve dans l’antiquité; c’est une erreur absolue : Y Hercule furieux, d’Euripide, est un magnifique exemple de fureur épileptique, comme nous le verrons.
Aujourd’hui, l’on ne se sert plus que du terme épilepsie, qui vient de e~'!, sur, et Xapêaveiv, prendre : « C’est un mot grec qui signifie surprise, ou rétention de tous les sentiments, dont il advient que le malade chet en terre, s’il n’est soutenu (1). »
Définition. — L’épilepsie est tellement répandue, tellement commune, que, même dans le vulgaire, chacun s’en tait une idée nette et précise. On se représente l’épileptique comme un individu qui, à intervalles plus ou moins rapprochés, est tout d’un coup, en pleine apparence de santé, terrassé par une attaque convulsive plus ou moins violente (2). On se figure malaisément un épileptique sans convulsions, et toutes les définitions s’inspirent de ce double élément : les attaques convulsives et les intervalles libres.
Mais, en y regardant de près, on ne tarde pas à reconnaître que, dans l’épilepsie, la convulsion est un élément essentiellement variable comme étendue, comme durée, comme intensité; qu'elle peut manquer complètement; qu’on peut la rencontrer, avec les mêmes caractères, en dehors de toute affection épileptique.
D’où cette conclusion forcée que la convulsion n’est pas l’élément obligé, constitutif de l’épilepsie; que celle-ci peut exister sans manifestation convulsive. 11 y a, en effet, et Mercurialis les avait déjà signalées, des épilepsies non convulsives.
11 est un autre élément, dont l’importance est bien plus grande, qui, lui, ne manque jamais, que l’on trouve dans toute manifestation épileptique, quelle qu’elle soit : c’est la perle de connaissance, subite, complète, absolue. C’est cette perte de connaissance
- (4) A. Paré. Loc. cit., p. 80.
(2) Subila vi morbi sœpe coaclus,
Ante oculos aliquis nostros, ut fulminis iclu,
Concidit, et spumas agi!, ingemil, et tremit anus,
Desipit, extentat nervos, torquetur, anhelat
Inconstante!-, et in jactando membre fatigat.
Lucrèce, l)e rerum tialurd, III, vers 48(5 et suiv.
qui est le symptôme pathognomonique de l’épilepsie. 11 n’y a pas épilepsie s’il n’y a pas cette perte de connaissance.
Certains auteurs l’avaient expressément reconnu : « Tous les épileptiques, dit Sennert (1), ont ceci de commun qu’ils perdent absolument le sentiment et ne conservent aucune idée de ce qu’ils éprouvent. »
Tissot n’est pas moins explicite : « Quelque violentes, quelque générales, dit-il, que soient les convulsions, si elles ne sont pas accompagnées de perte de connaissance et de sentiment, ce n’est point l’épilepsie (2). »
Portai également considère la perte du sentiment et de la connaissance comme un phénomène constant. Et presque tous ceux qui ont écrit sur la matière font entrer ce symptôme dans leurs descriptions, sans toutefois lui reconnaître l’inlluence prépondérante qu’il doit avoir. C’est lui cependant qui doit figurer au premier plan, qui est le symptôme dominant et caractéristique.
Nous dirons que « toute attaque d’épilepsie a pour caractère d’être soudaine et de déterminer l’abolition complète et instantanée de l’intelligence et de la sensibilité; il peut s’y joindre des convulsions plus ou moins généralisées, ou d’autres troubles nerveux ».
Divisions. — On peut être épileptique de bien des manières, et Boerhaave a fait la remarque qu’aucune maladie n’offre autant de variétés que l’épilepsie (3). Aussi les auteurs, frappés de ces différences, obéissant à des idées théoriques plus ou moins justifiées, ont classé diversement les épilepsies.
Il serait d’une érudition facile, mais vraiment sans grand intérêt, de reprendre et de discuter toutes ces classifications, que quelques-uns ont poussées au delà de toute limite. Aujourd’hui, on se borne généralement à admettre qu’il existe une épilepsie essentielle ou idiopathique, une épilepsie symptomatique et une épilepsie sympathique.
C’est la division proposée par Esquirol et acceptée par Delasiauve.
(t) Méd. pat., t. I, p. 728.
(2) Traité (le Tépilep'ic, p. 16.
(3) Tain multiplex et tant varius in diversis, ut nullus alius morbits sit tain polymorphus. ( Loc . cit., p. 637.)
L’épilepsie essentielle est celle qui se manifeste seulement par les troubles fonctionnels, sans qu’il existe aucune lésion appréciable à laquelle on puisse les rattacher. 11 est clair que cette forme, surtout fréquente pour les anciens, est devenue de plus en plus rare à mesure que l’anatomie pathologique a fait des progrès.
L’épilepsie symptomatique est celle que l’on peut attribuer à une lésion cérébrale manifeste : tumeur, plaie, fracture du crâne, foyer de ramollissement, etc.
Enfin, par épilepsie sympathique, on doit entendre celle qui se produit par l’irradiation d’impressions anormales siégeant dans une partie éloignée du corps, autre que l’encéphale. Telle l’épilepsie qui serait causée par la présence d’un ténia dans l’intestin, par la blessure d’un nerf sensitif de la face ou des membres, etc. On l’appelle aussi épilepsie réflexe.
Cette division a été critiquée; on lui a reproché d’être artificielle et insuffisante, et rien assurément n’est plus aisé que d’en signaler les lacunes et les inconvénients.
Tout d’abord, il est évident qu’il ne saurait exister d’épilepsie essentielle, au sens propre du mot, c’est-à-dire sans lésion. 11 faut qu’il y ait toujours, et dans tous les cas, altération du cerveau, puisque ce sont les fonctions cérébrales qui sont atteintes. La lésion existe, alors même que nos moyens d’investigation, incomplets et imparfaits, ne nous permettent pas de la déceler.
L’épilepsie symptomatique paraît moins discutable : un malade a une lésion cérébrale, gomme, exostose, tumeur, foyer de ramollissement, etc., et en même temps il éprouve des attaques d’épilepsie. Quoi de plus naturel que de faire dépendre celles-ci de celles-là, avec d’autant plus de raison que fort souvent la guérison de la lésion cérébrale est suivie de la disparition de l’épilepsie! Mais on doit remarquer que les mêmes altérations du crâne, des méninges, du cerveau, ont pu être observées un nombre infini de fois, sans être accompagnées d’aucune manifestation épileptique. 11 faut donc reconnaître que l’attaque d’épilepsie tient à une autre cause, plus mystérieuse, plus profonde.
Cette objection est encore bien plus applicable à l’épilepsie dite sympathique. On ne saurait nier que l’attaque d’épilepsie ne puisse être la conséquence d’une irritation nerveuse périphérique. Mais, outre que le fait est beaucoup plus rare que ne semblaient le
croire les auteurs anciens, il est encore de toute évidence que les altérations observées dans un organe quelconque peuvent bien être l'occasion de l’attaque d’épilepsie, niais qu’elles n’en sauraient être la cause directe.
A vrai dire, il n’existe qu’une seule et même épilepsie, toujours une et identique à elle-même; chaque fois que l’attaque épileptique se produit, le cerveau est modifié d’une seule et même façon. Cela me paraît indiscutable.
Mais l’attaque épileptique, ce syndrome nettement défini, peut se combiner avec une foule d’autres éléments jmorbides, et dans les proportions les plus variables : c’est ainsi que peuvent être constitués les différents types d’épilepsie (1).
C’est là un fait ordinaire en pathologie. L e délire, pour en citer un exemple, est un syndrome qui, à lui seul, caractérise l’aliénation mentale. Mais est-il un état pathologique, si léger soit-il, dans lequel le délire ne puisse apparaître à titre de complication accidentelle et passagère? C’est toujours au fond le même trouble morbide, et certainement aussi la même altération cérébrale; mais, tantôt le délire est l’élément essentiel de la maladie, qu’il caractérise à lui seul, tantôt il n’en est qu’une complication accessoire. Et il ne tire toute sa signification que des éléments morbides auxquels il est associé.
Je pourrais en dire autant de la fièvre et de tous les syndromes qu’étudie la pathologie générale.
L'accès épileptique, que l’on trouve avec ses caractères fondamentaux chez tous les malades auxquels nous donnons la qualification d'épileptiques, doit, comme les syndromes dont je viens de parler, être étudié à part, et indépendamment des éléments morbides auxquels il peut être associé.
■4) Celle idée se trouve déjà dans llouehet [Ann. wcd. psychol , 1853, p. 245) : « Simple symptôme, dit-il, qui accompagne une foule de maladies diverses, cette affection (l'épilepsie, ne devrait plus être considérée comme une maladie essentielle, pour laquelle il n'y a pas plus lieu de rechercher la cause directe dans un inconnu introuvable, etc. .. ».