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DE L’ACCÈS ÉPILEPTIQUE

Tous les auteurs reconnaissent que l’accès épileptique peut se présenter sous diverses formes, mais ils ne sont pas d’accord sur les variétés qu’il convient d’établir.

Ainsi Delasiauve admet la grande attaque ou l’accès complet, l’accès intermédiaire, le vertige et V absence (1).

Axenfeld décrit l'attaque complète, l'attaque incomplète, et enfin la petite attaque ou vertige, dont il reconnaît trois variétés : le vertige simple ou absence, le vertige avec troubles moteurs, le vertige avec troubles psychiques (2).

Sandras n’avait décrit que l’attaque complète et l’attaque incomplète ou vertige (p. 204).

J’estime qu’il y aurait tout avantage à délimiter ces variétés plus rigoureusement, et je crois que l’observation clinique permet de rapporter toutes les attaques d’épilepsie aux trois types suivants :

1° la grande attaque, ou attaque complète, avec convulsions généralisées de tout le corps;

2° l'absence, dans laquelle la convulsion n’existe pas;

3° le vertige, dans lequel il n’y a également pas convulsion, mais qui s’accompagne de la reproduction automatique de mouvements coordonnés.

Au premier de ces types, à la grande attaque, se rattacherait comme simple variété l'attaque incomplète, dans laquelle les convulsions, au lieu de s’étendre à tout l’appareil musculaire, n’affectent qu’un ou plusieurs groupes de muscles.

Toutes les manifestations de l’épilepsie peuvent être ramenées à l’un des trois types que je viens de définir. Dans chacun d’eux, la perte de connaissance est complète et absolue, et c’est là, je ne saurais trop le répéter, le signe pathognomonique de l’épilepsie.

A. Grande attaque. — Le malade, après avoir, ou non,

(1) hoc. cit., pp. 34 et suiv.

C2) Axenfei'.ü et IIuciiAtiu. Loc. cil., pp. 777 et suiv.

éprouvé un certain nombre de prodromes (aura), pâlit subitement, pousse un cri, et tombe comme foudroyé.

A partir de ce moment, il est complètement insensible, il est devenu absolument étranger à tout ce qui se passe autour de lui.

Bientôt une raideur tétanique (convulsion tonique), se manifeste sur quelques points, et se propage rapidement à tout le corps. A cette raideur tétanique succèdent, après quelques secondes, des secousses brèves, violentes, semblables à autant de commotions électriques; puis des convulsions cloniques de plus en plus étendues, et généralement plus marquées dans une moitié du corps. Après avoir duré un temps variable, elles deviennent plus rares, moins fortes; un ronflement sonore s’établit, et le malade tombe dans un assoupissement profond.

Ce sommeil peut se prolonger pendant des heures entières. Quand l’épileptique se réveille, il a l’air troublé, égaré, confus : il ne sc souvient de rien, ni du cri qu’il a poussé, ni de la chute qu’il a faite. Peu ù peu il revient à son état de santé habituel et reprend ses occupations journalières.

Telle esL, dans ses traits généraux, l’attaque épileptique complète, la grande attaque, le haut-mal.

Pour en avoir l’exacte physionomie, il convient d’analyser isolément les différents symptômes que je viens d’énumérer, de noter leur succession, de signaler aussi quelques manifestations, qui, quoique secondaires, ne laissent pas que d’avoir leur importance.

Au début de l’attaque, le malade pâlit : sa face devient livide, cadavéreuse, se décompose. Mais cette pâleur ne dure qu’un instant, elle est bientôt remplacée par une coloration violacée qui augmente tant que durent les convulsions, et ne se dissipe graduellement que lorsque celles-ci s’arrêtent.

La pâleur de la face, au début de l’attaque, est absolument caractéristique; elle ne manque jamais, pas plus que la perte de connaissance. Celle-ci est si complète, si absolue, que l’épileptique tombe n’importe où il se trouve, dans le feu, dans l’eau, sur un corps vulnérant quelconque, au point de se blesser grièvement, ou même de se tuer. Toute sensibilité réflexe est également abolie : on peut pincer, piquer, chatouiller le malade : il ne réagit en aucune façon.

La raideur tétanique (convulsion tonique), d'abord limitée â

quelques points, bientôt étendue à tout le corps, fait que celui-ci est raide, immobile, la tête renversée en arrière, ou fléchie sur le côté. Puis viennent ces petites secousses brèves, saccadées, dont j’ai parlé, et qui se transforment en convulsions cloniques généralisées. 11 n’est guère de muscles qui restent épargnés. Ceux de la face, violemment contractés, rendent la physionomie hideuse. Les mâchoires se convulsent, les dents grincent, et quelquefois se brisent; la langue, tuméfiée, saisie entre les arcades dentaires, est profondément mordue, parfois même coupée en deux.

Une écume sanguinolente recouvre les lèvres; des mucosités s’échappent des narines. Le tronc, les membres, sont agités par des secousses continuelles; les doigts sont contractés, le pouce renversé dans la paume de la main; les pieds trépignent violemment. Tissot prétend, — mais c’est un ami du merveilleux, — que les doigts des pieds s’écartent si étonnamment, qu’ils paraissent allongés du double! et encore, que le pied se courbe si prodigieusement que le bout du gros orteil est porté presque sous le talon (?)

Quelques épileptiques sont soulevés par bonds et lancés au loin : un enfant de Bicôtre, idiot., paraplégique, était projeté à 40 centimètres de sa chaise; il y tombait dans une position perpendiculaire à celle qu’il avait auparavant (Aug. Voisin).

Dans la période tétanique, la poitrine est immobile, la respiration arrêtée, la suffocation imminente. Mais, dès qu’apparaissent les convulsions cloniques, la respiration se rétablit, convulsive, inégale, tumultueuse, râlante; le malade pousse de véritables rugissements. Ce râle est produit par la colonne d’air qui bal l’écume sanguinolente accumulée dans l’arrière-gorge et rejetée par la bouche. C’est le stade de ronflement.

Comme on peut le penser, la circulation participe au trouble général, et il est aisé de s’imaginer de quelle façon. Au début, tout le système musculaire, les muscles de la vie de relation aussi bien que ceux de la vie organique, est tétanisé : à ce moment il y a violente contraction du cœur, resserrement des vaisseaux. Cet état ne dure qu’un instant ; il est suivi d’un relâchement non moins général. Aussi les mouvements du cœur sont-ils ralentis pendant la phase tonique, accélérés pendant les convulsions cloniques.

Enfin, on observe fréquemment l’émission involontaire de 1 urine, des matières fécales et l’excrétion du sperme. '

Durée . Quelle est la durée d’une attaque, telle que je viens de la décrire? Les appréciations varient singulièrement. Elle est, dit Aug. Voisin, de trois à dix minutes. Tissot avait déjà donné le chiffre de dix minutes. Suivant Delasiauve, une attaque ne saurait se prolonger au delà de cinq minutes, ni durer moins de deüx minutes. Il fait remarquer qu’en réalité l’attaque a fini dès que la respiration est redevenue libre, et qu’il n’y a plus de spasmes musculaires.

Si au contraire on fait durer l’attaque depuis le moment où le malade perd connaissance jusqu’à ce qu’il soit entièrement revenu à lui, il est clair qu’on peut lui assigner une durée allant de quelques minutes à plusieurs heures. C’est ainsi qu’Esquirol admet comme durée moyenne cinq à vingt minutes : « Je les ai vues, ajoute- t-il, chez un homme âgé de 30 ans, persister pendant cinq à six heures. » (C’étaient, sans doute, des attaques imbriquées?)

Nul n’a poussé l’analyse aussi loin que Beau. Dans une attaque complète, il considère quatre phases distinctes :

1° Etat tétanique : cinq à trente secondes ;

2° Convulsions cloniques : une à deux minutes;

3° Stade de ronflement : trois à huit minutes;

4° Retour de la sensibilité et de l’intelligence : dix à trente minutes.

Mais le stade de ronflement indiquant déjà la fin de l’accès, il résulte en réalité de ccs chiffres que l’attaque ne dure guère au delà de deux à trois minutes. C’est le chiffre accepté par Trousseau (1); il se rapproche de celui adopLé par Legrand du Saulle : quarante à cent vingt secondes. Lasègue n’admet pas plus d’une minute. Je crois qu’en réalité l’attaque véritable ne se prolonge jamais au delà d'une à deux minutes.

Dès que se produit le ronflement, la face se décolore; quelquefois elle se couvre de sueur et le patient tombe dans un profond assoupissement. Rien n’est plus variable que la durée de ce sommeil, qui peut être de plusieurs heures. Camuset (2) a même publié l’histoire curieuse d’un épileptique âgé de trente ans, épileptique depuis l’enfance, ne tombant que dix à douze fois par

il) Loc. cil., t. Il, p. 52.

(2) Annales mèdicu-p.sychul., I88G, t III, p 3G.

an, chez qui le coma consécutif ù l’attaque se transformait en un sommeil calme et profond de six à huit heures.

Fréquence. — L’attaque d’épilepsie que je viens de décrire, la grande attaque, est généralement isolée, et ne se reproduit qu’après un temps variable. Certains épileptiques ont leur crise chaque jour, ou chaque semaine, ou une fois seulement par mois, ou tous les trois mois, ou moins souvent encore. D’autres ont, à certaines périodes, plusieurs attaques par jour, puis restent épargnés pendant des semaines. Chez les uns l’attaque ne survient que la nuit, ou seulement le matin au réveil ; d’autres sont frappés indifféremment le jour ou la nuit, avant ou après le repas. Une foule de circonstances individuelles ou accidentelles influent sur la fréquence des accès. Tel en a sûrement quand il a bu ; tel autre après chaque rapprochement sexuel. Il est des femmes qui n’ont leurs attaques qu’aux époques menstruelles. 11 serait absolument impossible d’énumérer toutes les variétés que l’on peut rencontrer. Pour ne citer que quelques chiffres pris sur les épileptiques traités dans mon service, je signalerai Me., qui, depuis dix ans, n’a jamais eu plus de six û huit attaques par an, tandis que G., placé dans le même quartier, en a toujours eu de soixante à quatre-vingts. D’autres épileptiques tombent encore bien plus souvent: dans le courant d’une année, T. a eu 285 attaques, Ma.. 258, B. 182.

Étal de mal. — Mais les attaques sont surtout fréquentes lorsqu’au lieu d’apparaître isolées, elles surviennent par séries, se succédant sans interruption les unes aux autres, de telle sorte qu’une attaque nouvelle commence avant que la précédente soit terminée. Ce sont hiles attaques imbriquées de Trousseau; elles constituent le paroxysme ou état de mal. Voisin a vu des épileptiques en état de mal avoir jusqu’il quatre cent éinquante attaques dans les vingt-quatre heures. J’ai vu mourir un jeune épileptique qui, dans l’espace de huit jours, avait eu cinq cent quatrevingt-dix-sept grandes attaques et sept cent cinquante et une petites (incomplètes) .

Assurément, dans l 'état de mal, il y a quelque chose de plus que la répétition fréquente des attaques. Dans la majorité des cas, on observe un collapsus, qui peut aller jusqu'au coma le plus

complet, et qui persiste entre les deux accès successifs, sans retour de la lucidité. L’attaque est suivie d’une hémiplégie plus ou moins complète, quelquefois avec contracture des muscles; enfin l’accélération du pouls, la fréquence de la respiration, mais surtout l’élévation de la température, doivent faire admettre une poussée méningitique , à laquelle, le plus souvent, le patient succombe. Il résulte des recherches de Bourneville (1) que, tandis que dans l’attaque isolée la température ne dépasse guère 38° ou 38"o pendant et après l’accès, elle monte à 40° et même 42" dans l’état de mal. Cette élévation de température est d’un pronostic fâcheux: chaque fois que je l’ai notée chez un de mes malades, j’ai pu, avec certitude, pronostiquer une fin prochaine ; deux fois seulement sur quatre-vingt-onze cas le malade a survécu. Mes observations ont fourni à Broquôre les matériaux de sa thèse (2).

J’ajouterai que ce n’est pas précisément dans la grande épilepsie, dans V épilepsie vraie, que Vêlai de mal est fréquent. On l’observe plus souvent dans les épilepsies dites symptomatiques, et notamment dans celle qui complique la paralysie générale. Sur deux cent dix paralytiques généraux que j’ai vus mourir dans une période d’environ dix ans, soixante-sept, soit près d’un tiers, sont morts en état de mal, après une série d’attaques épileptiformes (3).

Attaque incomplète. — Il convient de signaler ici, à côté de l’attaque d’épilepsie complète, de la grande attaque, l'attaque incomplète, qui n’en diffère que parce que les convulsions, au lieu de s’étendre à tout le système musculaire, ne comprennent que quelques muscles, un côté du corps, par exemple, ou un membre, ou un groupe de muscles; mais la pâleur delà face indique également le commencement de l’accès, et la perte de connaissance est tout aussi complète, alors même, comme il arrive souvent, que le malade n’est pas précipité par terre.

Il me reste, pour compléter cette description, à parler des suites de l’attaque, des phénomènes variés qui peuvent en être la consé-

(1) Boorneville. Études cliniques et thermomètriques sur les maladies du système nerveux. Paris, 1872, p. 2i6.

(2) BROQUÈRE. Considérations sur les attaques apo/jlectifonncs et épileptiformes de la paralysie générale. {Thèse de Paris, 1882.)

(3) Dans la même période sont morts en état de mal, dans mon service, cinq épileptiques et dix-neuf aliénés atteints de folie chronique ou de dé.nence liées à des altérations organiques du cerveau.

Il)

quence. Mais auparavant je dois m’arrêter à un symptôme que je n’ai fait qu’indiquer, et qui mérite cependant une mention spéciale, moins peut-être en raison de son importance réelle, qu’à cause des interminables discussions dont il a été l’objet : je veux dire Y aura.

Aura. — Sous ce nom sont désignés certains phénomènes avant-coureurs de l’attaque, qui en sont comme les prodromes. Delasiauve a fait justement remarquer que ces phénomènes appartiennent à une double catégorie, les uns éloignés, les autres immédiatement rapprochés de l’accès : « On peut les comparer, dit-il, aux phénomènes précurseurs de l’orage. La pesanteur de l’atmosphère, une température suffocante, et l’agitation des nuées en sont la menace; elles le font craindre. Les lueurs qui sillonnent le ciel et les grondements électriques annoncent qu’il est près d’éclater (1). »

Les symptômes de la première catégorie, ou prodromes éloignés de l’attaque, varient singulièrement d’un malade à l’autre. Mais quand on a observé pendant quelque temps l’épileptique, on peut très souvent annoncer, un ou deux jours à l’avance, l’attaque qui va éclater. L’un devient plus irritable, cherche querelle à son entourage; un autre est inquiet, agacé, a de l’insomnie, des cauchemars, de mauvais rêves; quelquefois des rêves érotiques et même des pertes séminales. Un autre se plaint de l’estomac, de la tête, des jambes. Tel autre, au contraire, se sent plus dispos, mieux en train, et se réjouit de l’amélioration survenue dans son état. Par un singulier hasard, j’observe en ce moment même deux jeunes épileptiques, qui, à plusieurs reprises, m’ont présenté cette sorte d 'euphorie; après être restés, l’un quinze jours, l’autre trois semaines, sans avoir de crise, ils se félicitaient devant moi de cet heureux résultat : le soir même, ils étaient terrassés par une violente attaque.

Les troubles dont je viens de parler, variables à l’infini, ne constituent cependant pas l’aura proprement dite. Celle-ci fait partie intégrante de l’accès ; elle le précède immédiatement et n’a que la durée d’un éclair.

Cette aura a été l’objet d’une foule d’hypothèses : on a fini par

(I) Loc. cil., p. 43.

la considérer comme une sorte de vapeur, chaude ou froide, qui semble partir du tronc ou des membres et s’élever vers la tête (1), et l’on a fait honneur de cette belle théorie à Galien, qui n’a jamais rien écrit de pareil (2). En réalité, l’aura est un symptôme essentiellement variable, se reproduisant toujours le même chez le même malade, mais consistant tantôt en une sensation, tantôt en un phénomène musculaire, une crampe, une palpitation, un tremblement; tantôt en un trouble psychique, tel qu’hallucination visuelle ou auditive, etc. De là les variétés d 'aura sensitive, motrice, intellectuelle (3), etc., chaque épileptique ayant à cet égard son individualité propre. Quelques exemples suffiront à donner une idée de ces différentes variétés :

C... voit apparaître un individu qui lui ressemble : « Je vois mon nez! » s’écrie-t-il, et il tombe. — Une jeune fille, devenue épileptique à l'âge de 11 ans, voyait une vache fondre sur elle; elle n’avait que le temps de crier : « La vache! voici la vache! » et aussitôt elle était précipitée par terre. — D..., au moment où il va tomber, se voit transporté dans le monastère où il a été novice; il revoit la chapelle, le cloître, avec une étonnante précision. — Chez d’autres malades, il y a, au début de l’accès, une hallucination variable, telle que mauvaise odeur, bruits de cloches, voix déterminée qui répète chaque fois le même mot, lumière éclatante, boule de feu, nuage couleur de sang, etc. — II ... , au moment d’avoir son attaque, éprouve une douleur aiguë à la région précordiale; — un autre sent un engourdissement qui débute dans le petit doigt, gagne le bras : au même instant il tombe.

Je pourrais multiplier ces exemples à l’infini. On peut se demander si l’aura est un phénomène constant, ou sinon, quelle

(1) C'est la définition de Littré et Ilobin, Oict. de X y sien, 10e édit., 183a.

0) Galien signale une variété d'épilepsie commençant par une partie quelconque, puis remontant vers la tète d'une manière sensible pour le patient même; il cite comme exemple un jeune garçon de lit ans, chez lequel l'épilepsie partait des jambes. Mais il a soin de déclarer que les épilepsies ont toutes cela de commun, que l’encéphale est affecté. Pour ce qui est de l'aura, il s’en réfère à l'explication donnée par son maitre Pélops : ou il y aurait ascension d'une certaine qualité, produite par l'altération des parties contiguës, ou il s'agit d'une substance vaporeuse. (Galien, œuvres complètes, trad. Daremberg, Paris 18-iG, t. Il, p. 573;.

(3) Gotvers, qui a trouvé l'aura chez la moitié de ses malades (503 sur 1,000), y cousacre un long chapitre (p. 02 et suiv.J.

en est la fréquence. Les auteurs varient singulièrement dans leurs appréciations. Herpin (de Genève) ne l’a observée qu’une fois sur cent; Georgct, une fois sur vingt; Beau , dans la moitié des cas; Piorry, presque toujours. Esquirol se borne à dire que Y aura se montre dans un grand nombre de cas; Delasiauve l’a notée cent quatre-vingt-trois fois sur deux cent soixante-quatre. J’ai lieu de croire que, si les épileptiques étaient tous en étal de rendre compte de leurs sensations, on noterait Y aura dans un grand nombre de circonstances où l’on suppose qu’elle n’existe pas. Presque chaque malade ressent un symptôme avant-coureur immédialde l’attaque.

Suites de l’attaque. — La grande attaque, dont je viens de faire la description, peut entraîner des accidents immédiats (1) : les chutes déterminent des contusions, des plaies, des ecchymoses, quelquefois même des lésions plus graves, telles que des fractures, des luxations, des brûlures. 11 y a même lieu de s’étonner que ces accidents ne soient pas plus fréquents. J’ai vu un épileptique, tombant dans un accès sur le rebord d’un trottoir, se fracturer l’avant-bras; un autre se brisa la mâchoire inférieure. Plusieurs fois on a dirigé sur mon service des épileptiques qui, dans leurs familles, s’étaient cruellement brûlés en tombant dans le feu : l’un avait tout un côté de la face détruit, l’œil était perdu ; un autre avait une affreuse brûlure de tout le membre inférieur gauche; le pied n’était plus qu’un moignon informe, et, après plus d’une année de soins, la plaie n’était pas cicatrisée. Tout récemment, un de mes vieux épileptiques, prenant un bain, eut une attaque et disparut sous l’eau. Quoiqu’on accourût immédiatement à son aide, l’asphyxie avait fait de tels progrès qu’il fallut plus d’une heure d’efforts pour le ramener à la vie.

Les convulsions, ù elles seules, sans chute, peuvent être assez violentes pour déterminer, soit une fracture, soit une luxation. Telle cette épileptique de la Salpêtrière qui, à chaque crise, se luxait la mâchoire; tel ce malade qui, après une attaque nocturne dont il n’avait nul souvenir, se réveilla le matin avec une luxation de l’épaule.

Les troubles de la circulation se traduisent par des congestions,

(1) Un des plus fréquents, et des plus caractéristiques, c'est la morsure de la langue que j'ai signalée plus haut.

ÉPILEPSIE. — l'OLIE ÉPILEPTIQUE.

îles hémorragies, qui se font par le nez, les oreilles, les yeux, les bronches ou clans la trame même des organes (ecchymoses de la conjonctive, apoplexie pulmonaire, cérébrale ou méningée, piqueté ecchymotique sur la face, la poitrine ou d’autres parties du corps).

A la longue, et en se répétant, les attaques ont une influence durable, également fâcheuse. Ainsi l’on a remarqué que les épileptiques, en général, ont les mouvements gauches, embarrassés, d’une gaucherie toute particulière; leur démarche est lourde, incertaine; leur physionomie, dure, immobile, sans expression; il semble que les muscles du visage aient perdu leur souplesse, leur élasticité. Ces altérations me paraissent tenir, soit à la fréquence des convulsions, qui, â la longue, troublent et entravent le jeu des muscles, soit aux chutes répétées et aux contusions, plaies contuses, ecchymoses, qui en sont le résultat et qui produisent dans le tissu cellulaire et dans les muscles des épanchements lents à se résorber. De là l’épaississement et l’immobilisation du tissu musculaire et, par suite, à la face, ce masque farouche si caractéristique. « L’épilepsie est envieuse de la beauté », a dit Arétée. Le plus beau visage perd rapidement son charme, sans compter les horribles cicatrices qui, trop souvent, achèvent de le défigurer.

Ce n’est pas seulement au visage que l’on observe l’épaississement du tissu cellulaire et de la peau, conséquence des congestions sans cesse répétées et des stases sanguines qui se produisent à chaque attaque; il est général et sans doute il est pour beaucoup dans cette gaucherie des mouvements, cette maladresse que j’ai signalées. C’est peut-être là aussi qu’il faut chercher la cause principale de l’obtusion de la sensibilité physique, à laquelle nul épileptique n’échappe. Quelles que soient la gravité et l’étendue des plaies que se font ces malades, ils paraissent en souffrir très peu et ne s’en plaignent guère : c’est une observation que l’on peut faire journellement.

On observe fréquemment, soit après une attaque isolée, mais surtout après une série d’attaques, des troubles nerveux graves. Le plus souvent c’est une hémiplégie, complète ou incomplète, quelquefois seulement une monoplégie. Au bout de deux à trois jours, quelquefois au bout de quelques heures, elle se dissipe. 11 est plus rare d’observer la paraplégie. Cependant je l’ai vue survenir deux fois chez le même épileptique, dans le courant d’une année : ce malade, après son paroxysme, resta complètement paralysé des

FOLIE ÉPILEPTIQUE

membres inférieurs (avec perle du mouvement et de lu sensibilité) pendant toute une semaine. Ces accidents se dissipèrent spontanément.

Quelquefois l’épileptique reste aphasique pendant quelques jours. Mais, comme le fait remarquer Iluchard (1), il s’agit dans ce cas d’un trouble qu’il faut distinguer des pseudo -aphasies résultant uniquement des troubles intellectuels profonds qui accompagnent l’attaque.

De même on voit quelquefois succéder à l’attaque une cécité complète, qui dure quelques heures ou quelques jours, mais qui se dissipe d’elle-même, sans traitement.

L'albuminurie est-elle une conséquence de l’attaque d’épilepsie? C’est là une question très controversée. Suivant quelques auteurs (2), il y aurait toujours de l’albumine dans l’urine des épileptiques après l’attaque. Suivant d’autres (3), on ne la rencontrerait que dans quelques cas seulement. Je dois dire que, dans les nombreux essais que j’ai faits, je n’ai jamais, dans aucun cas, trouvé trace d’albumine dans l’urine de mes épileptiques. D’ailleurs, les recherches de Kleudgen (4) prouvent que c’est un fait sans aucune importance (o). J’ai traduit et résumé son mémoire dans les Annales médico-psychologiques (1881), et je partage entièrement son opinion.

Un auteur, Kowalewsky (6), a prétendu que chez tous les épileptiques le poids du corps diminue après chaque attaque. Après l’état de mal, la perte de poids peut être de 15 livres en vingtquatre heures (7). Dans l’épilepsie psychique, le malade perdrait jusqu’à un quart de son poids total (8). Je n’ai jamais rien vu de pareil et j’avoue que cette perte de poids me paraît absolument

(-1) AXËNFELO el llUCHAIII). Loc. cil., p. 779.

(2) Seïeeht, Huppert, Rarow, etc.

(3) Bazin, Otto, Fürstner.

(4) Archiu. f. Psychiatrie, XI, lift. 2, pp. 478-506.

(5) Sur celle question de l'albuminurie post-épileptique, il existe un grand nombre de travaux : outre le mémoire de Kleudgen, cité plus haut, et qui donne une bibliographie assez complète, je citerai Hupfert, Arch. f. puthol. A liai., Iîd. 59, p. 367 et suiv.; — Otto, Berlin, klin. Wochenschrift, 4876, n° 42; — v. Rabenau, Arch. f. Psych., t. Vil» p. 220; — Christian, Ann. méd. psychol., 1881,5, p. 191; Manille, ibid., 4880, 4, p. 445, et discussion à la Soc. méd. psychol.

(6) Archiu, f. Psychiatrie, XI, lift. 2, p. 350.

(7) Ibid., p. 36t.

(8) Ibid., p. 365.

inexplicable. D'ailleurs Kranz (1), se basant sur 400 pesées, a démontré que les variations de poids, quand il y en a, ne sont soumises à aucune règle fixe et n’ont aucune signification.

De tous les phénomènes post-épileptiques, les plus importants, à coup sûr, sont les troubles psychiques : ce sont ceux qui méritent le plus notre attention. Ils trouveront leur place dans l’histoire de la folie épileptique.

L’attaque, telle que je viens de la décrire, la grande attaque, représente, comme je l’ai dit, le type complet delà manifestation épileptique. Mais ce n’est pas elle qui se produit toujours : le mal peut se montrer sous d’autres formes, également caractéristiques, qu’il me reste à étudier.

B. Absence. — Dans l’absence, nul prodrome. C’est au milieu de la santé en apparence la plus parfaite que, tout à coup, les sens et l’intelligence sont annihilés, et cela pendant un temps parfois si court, que le malade reprend la conversation au point où il l’avait laissée, achève la phrase qu’il avait commencée, reprend le travail auquel il était occupé sans que rien, absolument rien, ait trahi aux yeux de son entourage cette subite et grave éclipse du moi. Un malade joue au whist : au moment de lancer une carte, il s’arrête brusquement, pâlit, mais, avant même que ses partners étonnés aient eu le temps de l'avertir de cette distraction soudaine, il est revenu à lui et continue le jeu comme si rien n’était survenu. « Il n’est pas tombé, n’a rien vu, rien entendu, rien senti : il a été isolé du monde extérieur, il a été absent (2). >rSi l’entourage avait pu voir ce qui s’est passé dans ce temps si court, il aurait constaté que le visage a pâli, que le regard est devenu fixe, qu’une légère contraction a tordu la bouche : à cela s’est réduite la convulsion.-

On pourrait, à la rigueur, depuis la grande attaque jusqu’à l 'absence, établir une échelle non interrompue, dans laquelle seraient rangées toutes les variétés imaginables de l'attaque convulsive, depuis les secousses violentes et désordonnées qui, dans la grande attaque, ébranlent l’appareil musculaire tout entier, jusqu’au simple rictus qui reste inaperçu dans l’absence, en

(t) Cité par Burlureaux. Loc. cil., p. 131.

(2) Legrand du Saulle.

passant par toutes les nuances intermédiaires ; petites attaques, attaques incomplètes, etc., suivant qu’une partie seule du système musculaire est convulsée, qu’il y a, ou non, chute sur le sol, etc.

C. Vertige. — Dans cette forme de l’ictus épileptique, le malade ne tombe pas foudroyé, comme dans la grande attaque, il n’a pas de convulsions. Les symptômes ne se bornent pas non plus, comme dans l’absence, à une perte fugitive de connaissance. Ils sont beaucoup plus complexes : il y a up véritable automatisme, comparable à celui que l’on observe chez les somnambules : « c’est une interruption de la vie intellectuelle, la vie animale continuant », a dit avec raison Herpin. Aussi faut- il remarquer que les actes inconscients des vertigineux se rapprochent le plus souvent de ceux auxquels le malade a l’habitude de se livrer dans ses moments de lucidité (1) ; ou du moins ce sont des actes communs delà vie qui se reproduisent par une sorte de réminiscence toute mécanique.

L’un des auteurs qui ont le mieux décrit le vertige, Beau, s’exprime ainsi : « Le malade se lève d’un air étonné, cherche autour de lui, fait des paquets, veut se déshabiller, et essaye de se débarrasser des personnes qui le retiennent. Si on le laisse aller, il se promène d’un air égaré, a une démarche un peu choréique, et bat quelquefois ceux qui se trouvent sur son passage(2).»

Trousseau a rapporté un certain nombre de faits qui sont classiques (3) :

Un architecte de Paris, épileptique depuis longtemps, ne craint pas de monter sur les échafaudages les plus élevés des maisons en construction. Jamais il ne lui est arrivé d’accident. Au moment de sa crise, on le voit courir précipitamment sur les échafaudages, prononçant, ou plutôt, criant son nom, d’une voix haute et brève. Un quart de minute après, il reprend son travail, n’ayant gardé aucun souvenir de l’acte singulier auquel il s’est livré.

Un président de tribunal se lève pendant l’audience qu’il préside, passe dans la salle voisine, et rentre au bout de quelques secondes, sans savoir ce qu’il vient de faire : il était allé uriner dans la chambre du conseil.

(1) llOBKltTSON. Automatisme des épileptiques. ( llritish mcd. Journal, 21 avril, 1871.)

(2) Beau. I.oc.cit.

(•1) Clinique médicale de l'Hôtel- Dieu, 21 2' édit. Paris, 18(15, t. Il, pp. 58 fet suiv.

Un jeune homme, excellent musicien, est pris de ses accès pendant qu’il fait sa partie dans un orchestre : « cependant il continue de jouer, et, chose remarquable, quoique restant absolument étranger à ce qui l’entoure, quoiqu’il ne voie et n’entende plus ceux qu’il accompagne, il suit la mesure. »

Radcliffe rapporte une observation analogue, celle d’une jeune fille, qui, pendant qu’elle était sous l’influence d’un accès, jouait les morceaux de musique les plus difficiles, sans aucune faute.

Gowers (1) cite un professeur de musique qui dut abandonner sa profession, parce qu’un jour, pendant qu’il donnait une leçon à une demoiselle, après une attaque si légère que son élève ne s’en était pas aperçue, il commença tout à coup à se déshabiller.

Et Gowers fait la remarque fort juste que les actes automatiques des vertigineux sont généralement simples et naturels : ils ne sont rendus équivoques que par les circonstances insolites où ils se produisent. Ainsi les actes que l’on observe le plus fréquemment sont, par exemple, l’acte de se déshabiller, celui de monter un escalier, celui d’empocher tout objet qui se trouve à portée, sans souci du propriétaire, et sans qu’il y ait d’ailleurs aucune intention de vol.

Les actes peuvent être plus complexes : un camionneur, cité par Gowers, parcourait pendant une heure les rues les plus fréquentées de Londres, sans occasionner le moindre accident, et sans qu’il s’en souvînt un instant après.

11 n’est pas impossible de voir des vertigineux, qui, interpellés pendant leur attaque, répondent aux questions qu’on leur fait. Mais ils n’ont aucune conscience de ce qu’ils répondent, et revenus à eux, ils n’en ont aucun souvenir. Il y a là, comme le fait observer Trousseau, quelque chose de comparable à ce qui arrive à certains individus, qui, dans l’état de sommeil, répondent aux questions qu’on leur adresse, et, une fois éveillés, ont perdu tout souvenir de ce qui s’est passé.

On voit par la description qui précède, qu’entre la grande attaque, l’absence et le vertige, il y a une différence d’aspect considérable : tous trois cependant caractérisent également bien l’épilepsie, et ont ce trait fondamental de ressemblance, qu’ils

(1) Gowers. De l'épilepsie, trad. Carrier, 1883, p. i85 et suiv.

s'accompagnent de la perte de connaissance complète. 11 suffit que l’une de ces trois formes soit observée chez un malade, pour qu’on soit en droit de le déclarer épileptique. Mais, tandis que certains patients n’ont jamais eu que de grandes attaques, d’autres, au contraire, n’ont eu que des absences ou des vertiges. Parfois il arrive que le mal ait débuté par les absences, et pendant des années il n’y a pas eu d’autres symptômes, jusqu’à ce qu’un beau jour éclate une grande attaque. Je soigne un jeune homme de 22 ans, qui, depuis l’âge de 4 ans, est sujet à des faiblesses, en moyenne une par quinzaine. C’est un épileptique avéré, qui, à la suite de ses absences, présente des troubles intellectuels très graves. Il n’a eu encore que quatre grandes attaques, dont la première à l’âge de 15 ans.

Le plus souvent le même malade présente alternativement l’une ou l’autre forme, et cela est surtout le cas chez les vieux épileptiques de nos asiles. Dans les relevés que j’ai sous les yeux, et qui embrassent une période de plus de vingt ans, je vois qu’il est très peu d’épileptiques qui n’aient eu tantôt de grandes attaques et tantôt des petites (vertiges ou absences), et, je puis le dire par avance, sans que les unes paraissent indiquer une plus grande gravité que les autres. C’est qu’en effet l’ictus épileptique est toujours au fond identique à lui-même.

Quelle est la cause anatomique, quelle est la lésion de cet ictus? C’est ce qu’il importe de rechercher maintenant.

Physiologie pathologique de l’accès

L’épilepsie est une maladie de l’encéphale (1) ; c’est l’opinion de l’antiquité, et il semble que jamais l’idée n’eût dû venir d’en placer le siège ailleurs. Cependant les anciens ont été unanimes aussi à professer que tantôt l’épilepsie naît dans le cerveau, que tantôt elle part de l’estomac ou de toute autre partie éloignée du corps (2).

(1) Cu indu vitann est, ubl seiisus motusque oriyo hnbelur (Alex, de Thalles, loc.cii., p. 52). — « L'épilepsie est une affection de l'encéphale » (Galien. l)e lotis affectis, loc. cit., p. 558).

(2) .V or b us comilialis tribus modis generatur : vel enim capite primario laborante, vel slomacho, vcl alta quedam particula affecta (Alex, de Thalles, p. 52).

Mais, quand bien même il faudrait croire à cette origine multiple de l’accès, il n’en resterait pas moins évident que, dans un paroxysme où les facultés intellectuelles, sensitives, motrices, c’est-à-dire les fonctions mêmes du cerveau, sont profondément troublées, il est impossible que l’organe cérébral lui-même ne soit pas gravement atteint, que ce soit primitivement ou secondairement. C’est dans l’encéphale, et non ailleurs, qu’il faut chercher la cause directe de l’accès d’épilepsie : comme ledit Boerhaave. il doit nécessairement se produire pendant le paroxysme quelque fait nouveau, corporel ou physique (corporea sive pliysica), qui n’existait pas auparavant (1).

Boerhaave (2) fait encore la remarque que la cause de l’épilepsie est double : l’une, qui produit le paroxysme et qui disparaît avec lui, l’autre, qui lui survit et qui prépare le paroxysme suivant. C’est dire qu’il faut à la fois faire la physiologie pathologique de l’accès, et l’anatomie pathologique de la maladie.

De tout temps on a cherché à expliquer l’accès épileptique; on a invoqué les fluides vitaux, les esprits animaux, etc. Mais ces explications n’ont duré qu’autant que les systèmes eux-mêmes qui les avalent inspirées. On n’est arrivé à quelque notion positive que grâce aux progrès de la physiologie expérimentale, et ces progrès sont tout modernes. C’est en décomposant les phénomènes si complexes de l’activité cérébrale, en prenant isolément chacun d’eux et en examinant dans quelles conditions il se produit; c’est enfin, en faisant naître artificiellement des manifestations fonctionnelles, identiques à celles que nous rencontrons dans les troubles morbides qu’il s’agit d’expliquer, que la physiologie expérimentale vint jeter quelque lumière dans la question (3).

Tout d’abord on a cherché l’explication des phénomènes de l’accès épileptique dans les troubles de la circulation cérébrale. Pour les uns, c’est à l’anémie du cerveau qu’il faut attribuer les convulsions. On s’appuie, d’une part, sur une vieille expérience

(t) Loc. cil., p. GSt.

(2) llœc causa (mirifici hujus morbi) est duplex : una quæ présentai i paroxysmum jam praducit, dum pdroxysm us fil ; altéra est ilia, quœ, dum paralum est intervallum, facit ilium dialhesin ad regenerationem paroxysmi (loc. rit., p. 6521.

(3) J. Fai.ret. Des théories de l'épilepsie, in Ârch. gêner, de inéd., 1839, t, II, p. 82, et 1862, t. XIX, pp. 24 2 et 38t.

d’Asthley Cooper, qui avait montré qu’en comprimant les artères principales du cerveau (carotides et vertébrale) chez un lapin, et en empêchant ainsi tout afflux de sang vers l’encéphale, on provoquait des convulsions qui cessaient dès qu’on rétablissait le cours du sang. D’autre part, sur les expériences plus récentes de Kussmaul et Tenner : ces auteurs ont démontré que, dans toutes les grandes hémorragies, il se produit des convulsions (1). Comme d’ailleurs l’accès commence toujours par la pilleur de la face, n’est-ce pas une preuve que le sang se retire momentanément du cerveau?

A cette théorie on peut objecter tout d’abord que rien n’autorise à conclure de la pâleur de la face à l’anémie du cerveau; rien ne prouve qu’il existe une relation aussi étroite entre les vaisseaux de la face et ceux de l’encéphale. En outre, la pâleur de la face ne dure qu’un instant; si même il était démontré quelle s’accompagne d’anémie du cerveau, cette anémie elle-même n’aurait qu’une durée fugitive, et l’on ne s’expliquerait pas qu’elle pût être la cause des symptômes que l’on voit se dérouler, alors qu’elle est presque instantanément remplacée par la congestion. Si l’anémie était la seule coupable, son action cesserait dès que le sang revient dans les vaisseaux : le lapin de Cooper revenait à lui dès que les carotides n’étaient plus comprimées.

Il est vrai que la congestion du cerveau a trouvé encore beaucoup plus de partisans que l’anémie, et c’est une doctrine bien ancienne que celle qui attribue l’épilepsie à la congestion du cerveau. Elle s’appuie sur les autopsies : chaque fois qu’un épileptique succombe dans un accès, on trouve le cerveau gorgé de sang. Mais n’est-il pas évident que, bien loin d’être la cause de l’accès, la congestion n’en est que le résultat? la succession des phénomènes morbides en est la preuve.

Comment d’ailleurs a-t-on pu croire que les symptômes si graves, les troubles si profonds de l’épilepsie, soient le résultat de simples changements dans la circulation cérébrale? Est-il rien de plus fréquent, de plus banal, que ces modifications dans le cours du sang?

Les théories fondées sur les troubles de la circulation cérébrale

(I) Untersucliungen über Ursprung und Wesen der fallsüchtigen Zuckungen, etc., in Moleschott's Untersucliungen zur Naturlehre des Metischen, Heidelberg, }8j8.

FOLIE ÉPILEPTIQUE

mènent tout naturellement à celles qui invoquent une altération du sang. S il ne suffit pas, pour expliquer la perte de connaissance, de dire qu’elle est due à la privation de sang (anémie), ou

la compression de la substance cérébrale par le sang en excès (congestion), on a cru trouver une explication plausible en disant que, dans le premier cas (anémie), il y a privation d’oxygène, tandis que dans la congestion (pléthore veineuse) il y a accumulation d acide carbonique. Il y aurait donc une véritable intoxication.

G est ainsi, c est par 1 existence d’un principe toxique dans le sang, que Ion explique l’épilepsie des albuminuriques, celle des femmes en couches : le rein ne fonctionnant pas normalement, 1 urée, au lieu d’être excrétée, reste dans le torrent circulatoire, arrive au cerveau qu’elle irrite, et provoque les convulsions (1). Est-ce l’urée en nature qui agit? Sont-ce au contraire des produits de décomposition de l’urée qui interviennent (2)? Ou y a-t-il rétention de matériaux excrémentitiels plus complexes? Au fond, peu importe : l’explication du phénomène reste la même.

Seulement, si l’on admet les épilepsies par intoxication, il faut également faire entrer en ligne de compte celles dans lesquelles il y a introduction dans le sang de poisons venus du dehors : telle l’épilepsie alcoolique, l'épilepsie saturnine.

De toutes façons la théorie de l'épilepsie toxique ne saurait s’appliquer qu’à un nombre de faits restreint, et il faut chercher une autre explication pour les épilepsies, infiniment plus nombreuses, dans lesquelles aucun agent toxique ne saurait être incriminé.

A ces théories invoquant, soit des troubles de la circulation du sang, soit une altération de ce liquide, en a succédé une autre, qui a eu un grand retentissement, et qui a été défendue par des physiologistes de premier ordre : c’est celle qui fait dériver l’épilepsie d’une excitation de la moelle allongée.

Pour la comprendre, il faut se rappeler que le système nerveux se compose d’un centre moteur, qui est la moelle épinière, avec son prolongement, bulbe et protubérance; de conducteurs centripètes, nerfs sensitifs et filets sensitifs du grand sympathique, de

(1) Frericrs. Traité (Us maladies des reins. Lcipz/g. 1882. — Tord. Medical Times,

8 et 12 août 1854.

(2) On a prétendu que l'urée se décompose dans le sang et donne du carbonate d'ammoniaque, qui serait l'agent épileptogène.

conducteurs centrifuges, nerfs moteurs cérébraux et rachidiens, et filets moteurs du grand sympathique (1).

La moelle allongée est le siège des mouvements réflexes, ou du pouvoir excito-moteur. Qu’elle subisse une excitation maladive, venant soit de la périphérie, soit du centre cérébral, il se produira des mouvements réflexes, plus ou moins désordonnés, plus ou moins violents : ce seront les convulsions épileptiques. Telle est, dans ses traits généraux, la théorie que Marshall-Hall a défendue le premier (2).

Brown-Sequard est venu ensuite compléter cette doctrine par de nombreuses publications, et une foule d’expériences aussi variées qu’ingénieuses. 11 admet en résumé que, dans l’attaque d’épilepsie, la perte de connaissance est due à la contraction subite des vaisseaux de l’encéphale, par suite de l’irritation des nerfs vaso-moteurs émanés du grand sympathique. A cette contraction des vaisseaux succède une dilatation veineuse. Quant aux convulsions générales, elles sont dues à l’action réflexe s’exerçant de la moelle allongée sur les nerfs moteurs.

Il est démontré expérimentalement que l’arrêt de la circulation, dans les vaisseaux de l’encéphale, peut déterminer une perte complète de connaissance; il est probable aussi que cet arrêt peut être produit par le resserrement vasculaire dû à une excitation des fibres vaso-motrices qui innervent ces vaisseaux : ce fait est admis par tous les physiologistes (3). On peut admettre également qu’une modification irritative, s’opérant dans les éléments du bulbe rachidien, de la protubérance annulaire, des pédoncules cérébraux et cérébelleux, et dans ceux® de la moelle épinière, détermine, à des degrés variables, des convulsions (4); et d’ailleurs Brown-Sequard a démontré qu’en enlevant à un animal les hémisphères cérébraux, on n’empêche pasles convulsions de se produire. Enfin, que ces convulsions puissent être provoquées par une excitation périphérique, c’est ceque le même expérimentateur a prouvé

(!) Burlureaux. Lee. cit.. p. 132.

(2) A. Foville. Considérations physiologiques sur l'accès d'épilepsie. (Thèse de Paris, 1857, el Annules médico-psychologiques, 1838, p. 333. — Brown-Sequard. Resear chcs ou epilepsy. Boston, 1837. — Depuis cette époque Brown-Sequard a publié quantité de mémoires et de travaux sur ce sujet; voir notamment les Archives de physiologie normale et pathologique, 1808, 1800, 1870, etc. v3) Vulpian. Leçons sur l'appareil vaso-moteur. Paris, 1873, t. Il, 18' leçon, p. 117.

(4) Ibid., p. 133.

en rendant des cobayes épileptiques par la section de la moelle épinière ou d’un nerf de la périphérie, et en montrant qu’il suffit alors d’irriter la peau dans une région déterminée (zone épileptogène), pour provoquer une attaque (1).

A toutes ces expériences, je ferai une objection fondamentale : elles visent presque exclusivement la convulsion. Or, la convulsion n’est qu’un élément secondaire dans l’épilepsie; elle peut même manquer complètement. Est-il ensuite bien certain que le cerveau de l’homme, pendant l’attaque, soit dans le même état que le cerveau du cobaye chez lequel on a provoqué une épilepsie expérimentale? Il y a là des inconnues au sujet desquelles il est plus facile d’accumuler des hypothèses que d’avancer un fait précis. Même quand nous recourons à l’examen de la rétine pour nous faire une idée de ce que devient la circulation intra-céphalique (2) durant l’accès, nous ne sommes autorisés à aucune conclusion certaine, attendu que, comme Vulpian le dit (3), il n’est pas impossible qu’une dilatation des vaisseaux du fond de l’oeil existe en même temps qu’un resserrement de ceux de l’encéphale.

La théorie de Brown-Séquard, malgré les lacunes qu’elle présente, malgré les objections qu’elle soulève, avait cependant rallié de nombreux partisans, lorsque, il y a quelques années, la découverte des centres psycho-moteurs du cerveau vint donner à la question un aspect nouveau. Les expériences de Ferrier, de Hughlings-Iackson, de Hitzig, etc., ont montré qu’en irritant certaines régions de l’écorce du cerveau on détermine des convulsions semblables à celles de l’épilepsie. Cette épilepsie expérimentale, facile à provoquer chez le chien et chez la plupart des mammifères, surtout par l’excitation électrique, se traduit, suivant le cas,

(1) Vulpian. Leçons sur l'appareil vaso-moteur. Paris, 1875, t. II, 18e leçon, p. 138.

(2) Magnan a constaté chez une femme épileptique, dans l'intervalle des attaques, une dilatation des vaisseaux du fond de l’œil, analogue à celle qu'il avait observée chez les animaux rendus épileptiques par l’injection intra-veineuse d'essence d’absinthe. [Société de Biologie, comptes rendus, 1873, p. 73). — Tout récemment Knies, de Fribourg (Treizième Hunion des neurologistes, i) et 10 juin 1888, in Semaine médicale, 13 juin 1888, p. 237), a rapporté qu'il avait eu l’occasion d’examiner le fond de l’œil chez un garçon de 14 ans. épileptique, en status eptlepticus, et chez un homme de 35 ans, atteint d’épilepsie probablement syphilitique; il a pu constater pendant l’attaque un spasme des artères de la rétine, suivi de dilatation des veines.

(3) Loc. cd., p. 138.

par des attaques limitées (monospasme, hémispasme), ou par des attaques symétriques, généralisées. Mais, dans les attaques limitées, l’animal conserve sa connaissance; dans les attaques généralisées seulement, il paraît inconscient (1). De telle sorte qu’ici encore l’on est autorisé à dire que les irritations portées sur l’écorce du cerveau, tout aussi bien que celles transmises à la moelle allongée, produisent, à la vérité, des convulsions, et des convulsions semblables à celles des épileptiques, mais elles ne produisent que cela, et ce n’est pas l’épilepsie.

Je crains que, de longtemps encore , il ne faille renoncer à pénétrer le mystère intime du mal. Tout au plus, et par induction, en nous aidant des données physiologiques définitivement acquises, pouvons-nous, avec quelque vraisemblance, approcher de la solution du problème.

La perte (le connaissance, c’est-à-dire la suppression momentanée, subite et absolue des fonctions cérébrales, étant le caractère fondamental de l’épilepsie et signalant le début de l’attaque, il semble évident que c’est le cerveau, siège de ces fonctions, qui est primitivement atteint. 11 se produit comme une sidération du système nerveux, semblable à celle que produit un choc violent sur le crâne. Et l’analogie est d’autant plus frappante, qu’à la suite des traumatismes crâniens, on observe non seulement la perte de connaissance, mais souvent aussi un état d’automatisme inconscient, tel que nous le voyons dans le vertige.

Dans l’épilepsie, on peut supposer que la lésion primitive siège dans les hémisphères cérébraux, à leur partie antérieure : c’est là (pie l’on s’accorde en effet à placer les facultés supérieures qui sont subitement abolies.

Dans l'absence, le seul symptôme étant la perte de connaissance, la région cérébrale proprement dite doit être seule atteinte.

Dans la grande attaque, au contraire, l’insultus épileptique doit se propager aux organes qui président aux mouvements : centres psycho-moteurs, moelle allongée, etc. On peut même ajouter que, d’après les travaux des physiologistes les plus récents (Kussmaul, Brown-Sequard, Nothnagel), c’est le pont de Varole qui est surtout

U) Fiiançois-FjunCK cl Pitres. Recherches expérimentales et critiques sur les convulsions épileptiformes d’origine corticale, in Archives de physiologie, t. XV, 1883. — François- Franck. Leçons sur les / onctions motrices du cerveau, professées au Collège de France. Paris, 1887.

intéressé pour les mouvements qui se produisent dans le tronc et les extrémités inférieures ; tandis que l’irritation du plancher du quatrième ventricule détermine la convulsion des muscles innervés parles nerfs crâniens (Schrœder van der Kolk et Stilling) (1). Mais c’est là, au point de vue qui nous occupe, un fait accessoire, et même controversable dans certains détails.

Enfin dans le vertige, les choses se passent comme dans le somnambulisme, comme dans certains états de rêve ou d’ivresse alcoolique : le cerveau est absent, et cependant les centres locomoteurs fonctionnent et exécutent les mouvements plus ou moins compliqués dont ils ont l’habitude. Par conséquent, dans le vertige, le mal se propage du cerveau aux centres locomoteurs placés hors du cerveau, dans la moelle épinière. Les expériences de Flourens, de Vulpian, de Forster, répétées plus tard par Onimus, montrent comment les choses se passent. Après avoir enlevé le cerveau à des grenouilles, à des carpes, à des canards, Onimus a constaté que, sous l’influence de la moindre stimulation extérieure, ces animaux, ainsi mutilés, placés dans l’eau, se mettaient à nager, et nageaient même avec plus de régularité qu’à l’état normal, aucune influence psychique ne venant les entraver (2). C’est exactement ce que nous voyons dans le vertige épileptique.

En résumé, dans l’épilepsie, et quelle que soit la forme de l’attaque, c'est le cerveau qui est toujours et primitivement atteint. Mais les autres parties de l’encéphale et même de la moelle épinière peuvent participer au choc, et les symptômes de l’attaque varient précisément suivant le nombre et la nature des organes encéphaliques et médullaires qui sont ébranlés.

Peut-on aller plus loin, peut- on essayer, après avoir déterminé le siège de l’épilepsie, de se faire une idée de la modification même dont le cerveau doit être atteint? Sans doute, il faut admettre que la substance nerveuse a des propriétés spéciales, n’appartenant qu’à elle et n’ayant leur analogue dans aucun autre tissu vivant. Et il est infiniment probable que beaucoup de phénomènes morbides, que nous attribuons, faute de mieux, à des troubles de la circulation, tiennent en réalité à des modifications

(1) Notii.nagel, de Breslau, coafér. Volkouan, a’ 33. Gazette mid. de Strasbourg, septembre 1874.

(2j Journal de l'anatomie et de la physiologie de Robin, novembre 1870-71, p. 6i4.

de la cellule nerveuse, se produisant directement et d’une façon que nous ignorons.

La force nerveuse étant de la nature des courants et le système nerveux étant incessamment parcouru par les courants qui vont, les uns du centre à la périphérie, les autres de la périphérie au centre, qui nous dit que beaucoup d’états morbides, dits nerveux, ne sont pas de simples déviations des courants normaux ?

Schrœder von der Kolk, le premier, je crois, pour donner une idée de l’épilepsie, a comparé le système nerveux à une bouteille de Leyde qui se chargerait progressivement et dont la décharge (convulsions épileptiques) serait provoquée par une cause irritative quelconque. Govvers également compare sans cesse les phénomènes de l’attaque au passage d’un courant.

La comparaison est ingénieuse; mais, en admettant qu’elle soit juste, il resterait à montrer pourquoi cette bouteille de Leyde se charge de fluide et pourquoi, à un moment donné, l’explosion a lieu. Dans la bouteille de Leyde, on connaît la source d’électricité avec laquelle on charge l’appareil ; on connaît également le conducteur avec lequel on le décharge. Chez l’épileptique tout cela reste ignoré, et c’est par une simple vue de l’esprit que nous comparons la convulsion épileptique à un courant qui, parti d’un point du système nerveux, sillonne impétueusement tout l’arbre cérébro-spinal, foudroie le malade et détermine, dans tous les nerfs qu’il traverse, une agitation désordonnée suivie d’un épuisement (1) profond.

Simple hypothèse : est-il utile de l’ajouter à toutes celles qui ont encombré la science? Avouons plutôt notre ignorance et bornonsnous à étudier cliniquement le mal : c’est là un terrain solide, sur lequel nous ne risquons pas de nous égarer.

Anatomie pathologique.

D’après ce qui précède, on voit que pour la première partie du problème posé par Boerhaave, nous n’aboutissons qu’à une hypothèse. Serons-nous plus heureux pour trouver la cause qui survit au paroxysme, et prépare le paroxysme suivant? en d’autres termes,

(1) Epuisement par lequel on peut expliquer un certain nombre de phénomènes postépileptiques, paralysie, aphasie, cécité, etc.

existe-t-il une altération que l’on puisse regarder comme caractéristique de l’accès d’épilepsie, et que l’on ait rencontrée à l’autopsie des épileptiques?

« Avouons franchement, dit Esquirol, que l’anatomie pathologique a jusqu’ici répandu peu de lumière sur le siège immédiat de l’épilepsie (1). »

Delasiauve est également obligé de reconnaître que « l’histoire de l’épilepsie n’a été que faiblement éclairée par les investigations cadavériques (2). »

Grasset, dans son ouvrage paru en 18SG, considère 1 anatomie pathologique de l’épilepsie comme complètement obscure.

C’est aussi la conclusion à laquelle arrive Burlureaux. Et j’aurais pu, en remontant le cours des âges, citer presque tous ceux qui ont étudié la maladie, pour montrer combien ds considèrent les données anatomo-pathologiques comme incertaines.

Jos. Franck cependant n’hésite pas à dire que « pour qu un cadavre d'épileptique n’ait rien présenté de morbide, il faut que le cerveau, la moelle épinière, les nerfs, leurs plexus et les ganglions n’aient pas été examinés avec un soin sutlisant (3>. »

3 11 se peut que Franck ait raison, mais il pose mal la question. Il ne s’agit pas en effet de savoir si chez un épileptique il existe une altération quelconque dans un organe quelconque, ou dans une partie quelconque du système nerveux; il faut trouver une lésion qui soit en rapport direct avec l’épilepsie, telle, par exemple, que l’hémorragie cérébrale avec l’hémiplégie, et de lésion de

ce genre nous n’en connaissons pas.

Parmi les altérations que l’on rencontre à 1 autopsie, il en est d’ailleurs un grand nombre qui ne sont que secondaires, qui, loin d’être la cause de l'épilepsie, n’en sont que le résultat. 11 est aisé de s’expliquer comment elles se produisent : chaque attaque s’accompagne de troubles de la circulation intra-ciânienne et médullaire. Quand l’épileptique succombe dans une crise, ou trouve tous les signes de la congestion cérébrale : sinus gorges de sang, veines des méninges dilatées, etc. Si, au contraire, ce qui est le cas le plus fréquent, l’épileptique survit, ces phénomènes congestifs se dissipent d’eux-mêmes. Mais à la longue, et en se

(4) Tome I, p. 13».

(2) Loc. cil., p. Ith ;3) Loc. cil., p. 342.

.ÉPILEPSIE. — FOLIE ÉRILEPTIQUÈ.

répétant, ils ne disparaissent plus complètement; ils laissent après eux, dans les différentes parties de l’encéphale, des reliquats d’ordre congestif, épaississement des vaisseaux, raptus sanguins, œdèmes, altérations des cellules, etc. La nutrition de l’organe cérébral finit par être profondément troublée : il se passe quelque chose d’analogue à ce que j’ai signalé plus haut pour la peau et le tissu cellulaire sous-cutané.

Lors donc que l’on considère des troubles cérébraux, qui, en raison de leur fréquence, paraissent avoir une influence pathogénétique sérieuse, il importe de se demander tout d’abord si ce ne sont pas précisément de ces altérations secondaires.

C’est l’objection que l’on peut faire, et qui a été faite, à certaines lésions auxquelles on a voulu faire jouer un rôle prépondérant : je n’en citerai que quelques-unes.

Follet (1), et plus tard Baume (2), se basant sur un certain nombre d’autopsies pratiquées à l’asile de Quimper, avaient attribué une importance considérable à l’inégalité de poids des hémisphères cérébraux : sur cinquante cas, Follet avait trouvé une différence moyenne de 50 grammes ; Baume, sur vingt autopsies, avait trouvé une moyenne de 40 grammes. Mais déjà Baillarger (3) avait considéré cette inégalité plutôt comme un effet que comme une cause; et Delasiauve (4), analysant les faits recueillis dans son service de la Salpêtrière par Bourneville et Duchesnc, était arrivé à cette conclusion que, dans la majorité des cas, les différences sont nulles ou peu sensibles, que d’ailleurs l’inégalité signalée n’était en rapport ni avec l’ancienneté, ni avec l’intensité ou la fréquence des crises.

J’ajouterai que, d’après mon expérience personnelle, l’inégalité des hémisphères cérébraux est un fait commun, quel’on rencontre chez la plupart des aliénés, et même en dehors de l'aliénation mentale : elle me paraît sans signification spéciale dans l’épilepsie.

Plus récemment, quelques auteurs ont voulu attribuer un rôle important à la sclérose des cornes d’Ammon, lésion très fréquente suivant Meynert, très rare d’après Gowers. Ce dernier prétend même ne l’avoir jamais rencontrée dans les cas d 'épilepsie, et ne

(1) Annales mèdico-psijcholoqiqnes, 1837.

(2) Ibid., 1862.

(3) Société de médecine de Paris, 12 juin 1837.

(i) Journal de médecine mentale, 1861, pp. 193 cl 196

l’avoir trouvée que deux fois chez des malades qui n’étaient pas épileptiques (1). Cependant, elle a été signalée par Bouchet et Cazauvieilh, par Lépine, Bourneville et bien d’autres. Coulbaut en a rapporté un grand nombre d’exemples dans sa thèse (2). Mais ce qui montre bien que la sclérose des cornes d’Ammon n’a pas l’influence qu’on veut lui attribuer, c’est que Nothnagel a produit directement des lésions de la corne d’Ammon (par piqûre ou injection d’acide chromique), et ces lésions n’ont déterminé aucun trouble quelconque (3).

Les mêmes incertitudes, les mêmes contradictions existent pour toutes les autres altérations anatomo-pathologiques trouvées dans le cerveau des épileptiques : le problème reste entier (4).

Si l’attaque d’épilepsie, telle que je viens de la décrire, est une manifestation morbide toujours identique à elle-même, indiquant, chaque fois qu’elle se produit, une seule et même modification du cerveau, il s’en faut cependant qu’elle survienne toujours dans les mêmes circonstances, qu’elle s’associe aux mêmes symptômes. C’est parce qu’elle se combine, d’une façon variable, avec d’autres éléments morbides qu’elle donne naissance aux différentes formes d’épilepsie, dont la clinique, l’observation journalière nous forcent ;'t admettre l’existence.

Lorsque nous entrons dans un asile réservé aux épileptiques, ou si, dans un de nos asiles d’aliénés, nous considérons le quartier réservé aux épileptiques, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer chez tous les malheureux que réunit une même infor-

(1) Loc. cit., p. 316.

(2) Thèse de Paris, 1881.

i3) Nothnagel. Maladies de l'encéphale, trad. Keraval, 1 vol., Paris, 1883, p. 477.

(4) Telles, par exemple, que l’altération des ganglions du grand sympathique, admise par Écheverria; l’induration de la substance cérébrale, notée par Haller, et que j'ai rencontrée plusieurs lois; l'ossification prématurée des sutures, l'épaississement anormal des os du crâne, leur développement irrégulier, le rétrécissement du trou occipital (Solbrig), etc.

tune, un air de famille, une ressemblance d’allures et de manifestations extérieures qui frapperaient l’observateur même le moins attentif. Il y a là une catégorie bien nette, bien tranchée. Il ne peut y avoir aucune hésitation au sujet des malades auxquels convient la dénomination d’épileptiques. Et quoique, parmi les autres aliénés, il y en ait certainement plus d’un également sujet à des attaques convulsives en tout semblables à celles des épileptiques proprement dits, l’idée ne viendra à personne de les confondre : jamais on ne songera à placer dans le quartier des épileptiques un paralytique général ou un dément, sous prétexte qu’ils ont également des attaques. Il y a entre ces différents malades une différence profonde, évidente, bien que l’attaque de ceux-ci ne diffère en rien des attaques de ceux-là.

En outre, et en quelque sorte d’instinct, on réunit les épileptiques et les idiots. C’est qu’entre eux il y a une ressemblance indéniable, et nous verrons que la véritable épilepsie ne va pas sans un certain degré d’idiotie.

Tous les épileptiques que leur ressemblance pathologique fait ainsi réunir dans un même quartier ont eu leur première crise dans l’enfance ou dans l’adolescence, et depuis elles se sont répétées avec une désespérante régularité. Chez tous l’intelligence est peu développée, obtuse, engourdie; le caractère est sombre et irritable. D’autres symptômes encore leur sont communs, comme nous le verrons. C’est là Yépilepsie vraie, la grande épilepsie, le morbus sucer , Yépilepsie vulgaire, etc.

A côté de ces épileptiques, nous en trouvons un nombre, presque illimité, chez lesquels, pour une cause quelconque, et à un âge variable, on a vu éclater un accès ou une succession d'accès, identiques à ceux des épileptiques vrais.

Un homme fait une chute sur la tête; il est blessé au crâne par un coup de bâton, un éclat d’obus : à la suite de ce traumatisme, il a des attaques d’épilepsie : épilepsie traumatique. . -

Tel boit avec excès; pendant des années il abuse de l’alcool ; un jour il est foudroyé par une attaque : épilepsie alcoolique.

Un troisième souffre d’une vérole mal guérie; les accidents tertiaires se manifestent sous forme d’une exostose du crâne, d’une gomme de la dure-mère ou du cerveau : épilepsie syphilitique.

Un vieillard est frappé d’apoplexie cérébrale, il reste hémiplé-

gique, et bientôt il a des convulsions : épilepsie post-hémiplégique, suite de lésion cérébrale.

Je pourrais y joindre et l 'épilepsie saturnine, et Yépilepsie urémique ou urinémique (éclampsie des femmes enceintes', et celle de la paralysie générale, et bien d'autres, toutes celles notamment qui succèdent à des lésions périphériques.

Toutes ces épilepsies ont le caractère commun de ne survenir qu’accidentellement, à tout âge, à l’occasion d’une cause morbide bien déterminée, dont elles ne sont qu’un effet. Elles disparaissent, en général, avec la lésion qui leur a donné naissance. Ce ne sont pas à proprement parler des épilepsies, ce sont des affections épileptiformes.

Mais ce n’est pas tout : il est incontestable que l’épilepsie peut débuter dans l’enfance et durer pendant toute une existence, même fort longue, sans que ni l'intelligence, ni aucune autre fonction cérébrable soit sensiblement atteinte. On cite même de ces épileptiques qui ont été doués de facultés supérieures. 11 faut donc admettre l’existence d’une épilepsie compatible avec l’intégrité des fonctions cérébrales.

De tout ce qui précède, je conclus que l’épilepsie doit être divisée en : 1° épilepsie compatible avec l’intégrité, ou même avec un développement remarquable de l’intelligence; c'est la simple névrose; 2° épilepsie vraie, grande épilepsie, épilepsie vulgaire; 3° affections épileptiformes (éclampsies).

1° Épilepsie compatible avec l'intégrité ou avec un développement remarquable de l'intelligence. — Les auteurs qui ont écrit sur l’épilepsie ont répété, les uns après les autres, sur la foi des historiens, que beaucoup de grands hommes, de ceux qui ont laissé dans les annales de l’humanité une trace ineffaçable de leur passage, étaient épileptiques. On cite César, Mahomet, Pétrarque, Charles-Quint, Pierre le Grand, et, tout près de nous, Napoléon, l’archiduc Charles, le pape Pie IX.

Nulle question assurément ne serait plus intéressante à étudier; mais il faudrait compulser et comparer les documents sur lesquels on s’appuie, et surtout les soumettre à une critique sévère.

Si les personnages en question avaient réellement des accès convulsifs, étaient-ce des accès épileptiques? A quel âge, dans quelles conditions ont-ils été atteints? 11 est clair, par exemple,

que si Newton, arrivé à l’extrême vieillesse, perd la mémoire, tombe en démence, est affligé d’attaques convulsives, il n’y a rien là qui doive être taxé d’épilepsie. Si éclatant qu’ait été le génie de Newton, il ne pouvait le mettre à l'abri des infirmités de la vieillesse. C’est ainsi que nous avons vu l’un des grands généraux du commencement du siècle mourir à l’âge de 84 ans, après avoir eu dans les quatre dernières années de sa vie de fréquentes attaques (1). Ce n’est pas le mal caduc véritable. Pour que Newton puisse passer pour un épileptique, il faut démontrer que, depuis son enfance, et pendant toute son existence, il a eu des crises d’épilepsie, et que ces crises n’ont pas empêché son génie de se développer. Bien entendu, je ne prends Newton que comme exemple, sans me prononcer sur le fond même de la question.

Il faudrait également, dans cette revue, éliminer ceux qui, à l’âge adulte, ont pu être atteints, accidentellement, d’une épilepsie traumatique, ou syphilitique, ou alcoolique.

Resteraient uniquement ceux qui, dans l’enfance ou dans l’adolescence, seraient devenus les victimes du mal caduc et auraient néanmoins joué un rôle éclatant dans les affaires du monde. Or, il semble que ce soit là un fait indubitable.

Plutarque prétend que César tombait du haut-mal, et il cite plusieurs circonstances capitales où l’atteinte de ce mal l’empêcha d’agir comme il l’aurait dû, l'une, notamment, qui fut une des causes de sa ruine. On sait que le- Sénat, venant lui apporter de nouveaux honneurs, il ne daigna pas se lever devant lui, ce qui provoqua un vif mécontentement : « Pour s’excuser de cette faute, il allégua sa maladie, à cause que le sens ne demeure pas en son entier à ceux qui sont sujets au mal caduc, quand ils parlent debout sur leurs pieds devant une commune, ainsi se troublent aisément et leur prend soudain un éblouissement (2). » L’auteur ajoute, il est vrai : « mais cela était faux » ; et il est possible que, dans le cas particulier, l’épilepsie n’ait été pour rien dans l’impolitesse de César. Mais le fait seul d’avoir invoqué cette excuse, ne permet-il pas de croire que le mal existait réellement chez lui, qu’il était de notoriété publique?

Pour Mahomet, il paraît avéré qu’il tombait du haut-mal et

(1) Cité par Trousseau.

(2) Traduction Amyot.

qu’il faisait croire que les plus violents paroxysmes de son épilepsie étaient autant d’extases et de signes de l’esprit de Dieu qui descendait en lui (1). On sait qu’à chaque crise il prétendait voir l’ange Gabriel. Or, dans l’hypothèse de l’épilepsie, on s’explique fort bien l’exaltation religieuse de Mahomet; on comprend que chaque crise ait été précédée d’une aura hallucinatoire, toujours la même, l’apparition de l’ange Gabriel. Rien de plus naturel non plus que l’entourage du Prophète ait vu dans tous ces phénomènes une preuve de l’intervention divine. Ce serait méconnaître étrangement les lois de la pathologie mentale que de considérer Mahomet comme un fourbe et un simulateur.

Mais, laissant de côté ces personnages historiques, au sujet desquels la controverse est trop facile et la certitude trop contestable, je trouve, parmi nos contemporains, un exemple de mal caduc chez un homme éminent, et sans qu’il puisse subsister aucun doute, car les détails les plus circonstanciés nous sont donnés par un historien fidèle, qui a été l’ami, le confident du malade. Je veux parler de Gustave Flaubert, l’auteur de Madame Bovary. Flaubert était épileptique; il a eu sa première attaque vers l’âge de 20 ans, et il est mort dans une crise, âgé de plus de 50 ans. Je n’ai pas à discuter ici la valeur littéraire de cet écrivain : quelle que soit la place définitive que l’histoire lui réserve, il n’en restera pas moins comme un homme d’un talent supérieur, et son chef-d’œuvre, il l’a écrit, quoique épileptique (2).

J’ai vu mourir, à l’âge de 60 ans environ, et en complète démence, un compositeur de musique, qui avait passé les dix

dernières années de sa vie dans une maison de santé; il était

épileptique depuis l’âge de 15 ans, et pourtant il avait écrit des opéras comiques et d’autres compositions, qui avaient fait sa réputation. Au moment d’être atteint de la maladie mentale qui motiva son internement, il mettait la dernière main à un grand opéra dont les connaisseurs faisaient un grand éloge.

Je n’irai pas jusqu’à dire que, chez les hommes que je viens de citer, l’épilepsie n’ait pas imprimé son cachet spécial. G est elle qui peut nous faire comprendre et les passions violentes dont ils

(1) BAYLF. Diction, art. Mahomet.

(2) Maxime Ducamp. Souvenirs littéraires, in Revue des Deux-Vondes, l'r septembre 1881, p. 18.

ont été les esclaves et les contrastes singuliers de leur existence. L’histoire de Flaubert est pleine de particularités qu’il faut rapporter au mal dont il souffrait. Néanmoins il demeure établi que des hommes d’une intelligence supérieure ont pu être épileptiques, durant une longue vie, sans que leurs facultés maîtresses aient subi aucune atteinte.

Que si nous descendons de ces sommets et que nous considérions ceux qui, bien qu’atteints du mal sacré, ont pu satisfaire cependant à toutes les exigences de leur position sociale, nous serons forcésdereconnaîtrequ’il enexisteun nombre considérable.

Legrand du Saulle, dans un de ses derniers ouvrages, prétend qu’il y a en France environ quarante mille épileptiques, sur lesquels quatre mille seulement sont enfermés dans les asiles d’aliénés et les maisons de santé. Restent trente-six mille qui vivent en liberté et sur lesquels il y en a certainement un bon nombre qui sont infirmes, incapables. Mais combien d’autres remplissent des fonctions, exercent des métiers, dirigent des affaires !

Les auteurs ont en général prêté peu d’attention à ces faits; ils les considèrent comme rares et exceptionnels, alors qu’au contraire ils sont très fréquents.

Esquirol (1) rapporte l’histoire d’un jeune homme qui, après dix-neuf ans de maladie, avait conservé toute son intelligence; « c’est le seul que je connaisse, ajoute-t-il, et j’ai vu plus de six cents épileptiques! » Ce qui s’explique, non comme le croyait Esquirol, par la rareté du fait, mais uniquement parce que le médecin n’est consulté que pour les cas graves.

Renaudin (2) cite un épileptique qui était parvenu à dissimuler sa maladie pendant plus de quatorze ans; il avait pu se faire admettre deux fois comme remplaçant et avait résisté aux fatigues de la guerre d’Afrique.

J’ai connu un conducteur des ponts et chaussées qui, âgé de près de 60 ans, remplissait encore parfaitement ses fonctions. Il était marié, avait deux filles bien portantes, et cependant, depuis son enfance, il n’avait cessé d’être tourmenté par des attaques de haut-mal.

(1) Tome I, p. 281.

(2] Annales médico-p^ijchologiques, I8o0, p. 478.

Un épileptique avait le métier découvreur : il périt accidentellement; dans une attaque il fut précipité du toit d’une maison en construction. Son fils, que j’ai connu, était également épileptique : il était portefaix. Il me fit connaître, parmi ses camarades, plusieurs hommes atteints du même mal, et qui étaient hommes de peine, terrassiers, commissionnaires, en un mot qui exerçaient les professions les plus fatigantes.

Haushalter (1) parle d’un enfant de 14 ans, épileptique depuis 1 âge de 3 ans, qui, loin d’avoir l’intelligence affaiblie, possédait des dispositions et un jugement rares chez les individus de son âge.

J’aurais pu multiplier ces exemples; ceux que j’ai rapportés suffisent â montrer que l’épilepsie, en tant qu’attaque convulsive, ne porte pas nécessairement atteinte à l’intelligence. Elle n’entrave pas les fonctions du cerveau, elle peut même coexister avec des facultés supérieures. C’est une infirmité avec laquelle l’individu vit, dont il peut bien souffrir par moments, mais qu’il supporte sans déchoir.

Il n’en est pas toujours ainsi.

2° Épilepsie vraie (haut-mal, grand mal, mal sacré). —

Si l’on voulait décrire la grande épilepsie d’après les malades que nous sommes obligés de tenir renfermés dans nos asiles, on tracerait un tableau trop sombre et par là même infidèle. Entre les épileptiques privilégiés dont je viens de parler dans le chapitre précédent et ceux dont je vais parler maintenant, il y a une gradation progressive, insensible, avec des nuances à l’infini : seuls, quelques traits généraux sont communs à tous.

La grande épilepsie débute toujours, soit dans la première enfance, soit plus tard, vers l’âge de 8 à 10 ans, ou encore, de lo â 20 ans, à l’époque de l’adolescence. « Passé 20 ans, dit Lasègue (2), elle est non seulement invraisemblable, mais impossible. ■» Peut-être est-il plus exact de dire que, passé 20 ans, elle est très exceptionnelle.

La première attaque éclate à l’improviste, souvent au milieu de la santé la plus florissante, et l’on s’évertue à lui chercher une

(1) Loc. cil., p. 14.

(2) Loc. cit., p. 881.

cause- occasionnelle souvent futile. Mais cette première attaejue, (|uelle qu’elle soit, donne au mal sa physionomie propre, celle qu’il gardera à travers toutes les vicissitudes de la maladie. On peut affirmer avec certitude que toutes les attaques qui surviendront seront la reproduction fidèle de la première. Personne n’a plus insisté sur ce caractère du haut-mal qu’ErJenmeyer, qui prétend que, chez le même individu, les accès se répètent, jusque dans leurs détails les plus insignifiants, avec une régularité mathématique (1). Peut-être y a-t-il quelque exagération à être aussi affirmatif qu’Erlenmeyer; ses propositions ont été contestées dans ce qu’elles ont de trop absolu. Mais, d’une façon générale, il est dans le vrai : un épileptique qui tombe sur le côté gauche, ou sur la face, ou sur le dos, tombera toujours sur le côté gauche, ou sur la face, ou sur le dos. S’il a une aura, cette aura sera invariablement la même à chaque nouvelle crise. En outre, on ne peut nier la tendance des épileptiques il répéter fréquemment, automatiquement, les mêmes actes, ce qui, au point de vue médico-légal, offre une grande importance (2).

L’épilepsie une fois établie, les attaques se reproduisent à intervalles extrêmement variables, suivant les individus, et avec une • fréquence qui varie également dans les limites les plus étendues. J’ai compulsé avec soin les registres sur lesquels sont exactement relevés les accès (grandes attaques, petites attaques, vertiges), observés dans les quartiers d’épileptiques. J’ai pu ainsi passer en revue un très grand nombre (plusieurs centaines) d’épileptiques pendant une période de plusieurs années. Il m’a été impossible de tirer de ces chiffres aucune donnée générale. Chez certains malades j’ai remarqué qu’à mesure qu’ils vieillissaient, les attaques devenaient plus fréquentes; mais chez un grand nombre d’autres, au contraire, elles se montraient plus rares. Quelques-uns, enfin, ont eu, depuis plus de dix ans que je les connais, le même chiffre tous les ans. Et cependant, ni chez les uns, ni chez les autres, je n’ai pu constater aucun changement appréciable dans l’état général.

(I) Die Consequenz in der Epilepsie. [Corresp.-Blntt der deuischen Gescllschaft Jür Psychiatrie und gerichiliclie Psychologie, nos S et G, mai-juin 1875.)

2) Erlenmeïeh ajoute : « Lorsqu'on veut juger les grands hommes dont l'histoire a enregistré les actions extraordinaires, et apprécier l'indomptable ténacité dont ils ont fait preuve pour atteindre leur but, on est obligé de se demander si cet esprit de suite, qui les a guidés, n’était pas une conséquence do leur épilepsie? », p. 3t>.

Le nombre des attaques n’est pas non plus, pris en lui-même, un élément bien significatif : entre un épileptique qui a deux, trois, quatre cents attaques par an, et celui qui tombe à peine une fois par mois, on ne peut pas dire à priori que le premier soit plus gravement atteint que le second. Mais il n’est question ici que des attaques isolées, et non point de celles dont la succession rapide constitue l’état de mal. J’ai du reste déjà signalé plus haut combien la fréquence des attaques est variable, et c’est dans la grande épilepsie surtout que l’on constate cette variété.

Au surplus, ce ne sont pas les attaques elles-mêmes qui peuvent donner la caractéristique du grand mal : elles ne diffèrent en rien de ce qu’elles sont chez tous les épileptiques. Il faut la chercher ailleurs.

Intelligence. — Les auteurs ont noté que l’épilepsie et l’idiotie sont fréquemment associées : suivant Georget, le tiers des enfants épileptiques sont en même temps idiots; d’après Herpin, le cinquième. Je crois qu’il n'y a pas là une association fortuite; je suis persuadé au contraire que, dans la grande épilepsie, il y a toujours un arrêt de développement de l’intelligence, c’est-à-dire un degré variable d’idiotie, qui peut aller depuis le plus léger degré de l’imbécillité jusqu’à l’idiotie complète, compatible seulement avec une vie végétative. Et si je voulais d’un trait caractériser le grand mal épileptique, je dirais que c’est l 'épilepsie greffée sur l’imbécillité ou l’idiotie.

L’idiotie sera d’autant plus prononcée, que l’arrêt de développement du cerveau et en général du système nerveux cérébrospinal, se sera produit à un âge plus tendre. Or, la première attaque d’épilepsie s’étant en général montrée à ce moment, on pourrait supposer que c’est l’épilepsie qui a arrêté les progrès ultérieurs de l’intelligence. Ce serait, à mon avis, une erreur; il n’y a là qu’une simple coïncidence; l’idiotie et l’épilepsie apparaissent en même temps, et probablement par le fait d’une même altération cérébro-spinale (1), ou de lésions concomitantes. L’épilepsie, à elle seule, ne saurait être la cause de l'infériorité de

(I) Pourquoi certains idiots seulement sont-ils épileptiques? C'est une question à laquelle ou ne saurait actuellement trouver une réponse. 11 est probable, il est même certain que chez l'idiot épileptique, il y a quelque chose de plus que chez l’idiot non épileptique. Mais quoi?

l’intelligence, puisque, d’une part, nous avons vu qu’elle n’empêche pas un développement, même remarquable, des facultés intellectuelles, et que, d’autre part, les attaques se succèdent pendant de longues années chez le même malade, sans qu’il en résulte aucun affaiblissement de l’intelligence (1).

En résumé, la faiblesse intellectuelle de l’épileptique n’est pas un effet, un résultat des attaques : c’est un élément constitutif de la maladie.

Sensibilité morale. — « Si les malheureux épileptiques, dit Arétée, pouvaient être témoins eux-mêmes de ce qui se passe pendant l’accès de leur mal, je suis porté à croire qu’il leur deviendrait insupportable de vivre plus longtemps; heureusement la privation de la vue et des sens cache à chacun d’eux ce que ce spectacle a de hideux et d’atroce » (2).

Le mal caduc est en effet si affreux, que celui qui en est affecté devient rapidement un objet de terreur et de pitié, souvent aussi de dégoût. La plupart des carrières se ferment devant lui. Il faut qu’il renonce aux douceurs de la vie de famille, aussi bien qu’aux rêves de l’ambition. De là naturellement un état habituel de tristesse et de méfiance. L’épileptique a honte de sa maladie : il s’en cache avec une sorte de crainte ; et il est probable que l’air habituellement gêné et contraint de beaucoup de ces malades ne tient qu’à l’appréhension continuelle dans laquelle ils vivent, que l’accès, éclatant à l’improviste, ne trahisse aux yeux de tous un secret qu’ils s’efforcent de dissimuler le plus qu’ils peuvent.

Il ne faut donc pas s’étonner si l’épileptique fuit le monde, s’il recherche la solitude, s’il ne se lie qu’avec ses compagnons d’infortune, et si, dans la vie habituelle, il se montre défiant, ombrageux, soupçonneux.

D’ailleurs son caractère est bizarre, fantasque, mobile. Quoiqu’il doive notablement différer suivant le milieu dans lequel vit le malade, et la manière dont celui-ci est traité par son entourage, cependant il présente toujours une grande mobilité de sentiments,

(1) Remarque faite déjà par Sandras : a l’cudant le cours de l'épilepsie, l'intelligence

t este longtemps aussi étendue et aussi saine que s'ils n'étaient pas malades la maladie

épileptique ne trouble pas sérieusement rinlclligcncc. » ( Traité des maladies nerveuses. Paris, 1831, t. I, p. t!0J).

(2j Cure des maladies chroniques, 1. 1, ehap. IV.

passant rapidement et sans transition de la gaieté à l’abattement, de la confiance au désespoir.

L’épileptique est généralement d’une impressionnabilité extrême : un rien l’émeut et le porte au paroxysme de la colère : « Ce qui, ditCalmeil, ébranle à peine un homme d’une susceptibilité ordinaire, porte dans leurs sens un trouble profond. » Je me permis un jour de faire observer à un de mes malades, grand et vigoureux garçon de 26 ans, qui me réclamait avec insistance des remèdes, qu’il avait fort bonne mine : il n’en fallut pas davantage pour le mettre hors de lui. Sans l’intervention des gardiens, il se précipitait sur moi avec fureur.

La sensibilité morale est émoussée, obtuse; rien n’égale l’indifférence des épileptiques pour tout ce qui ne se rapporte pas directement à eux. Et quand, par hasard, dans leurs accès de violence, ils ont fait quelque victime, c’est en vain qu’on chercherait à surprendre chez eux l’ombre d’un regret ou d’un remords.

Un épileptique, remarquable par son exaltation religieuse, lance un jour un violent coup de pied sur la région scrotale d’un malade inoffensif, parce qu'il l’avait frôlé en passant près de lui. Ce malade était affecté d’une hernie inguinale irréductible, il y eut rupture de l’intestin et péritonite mortelle. Placé en présence du cadavre de sa victime, le meurtrier ne donna aucun signe d’émotion ; il se borna à dire qu’il prierait pour l’âme du défunt (1).

D’autres particularités peuvent encore être relevées (2) : il en est deux qui me paraissent caractéristiques :

D’abord une tendance marquée à l’hypocondrie. Tous les épileptiques sont préoccupés de leur santé, réclament des remèdes, veulent qu’on s’occupe d’eux. Le moindre malaise est pour eux un sujet de doléances sans fin, de même ques’ils croient ressentir la moindre amélioration, ils manifestent une joie excessive. On comprend facilement cet état d’esprit : leur mal ne doit-il pas être l’objet de leurs préoccupations incessantes, et qui pourrait s’étonner de leur crédulité dans l’etticacité des moyens les plus bizarres?

Ensuite un sentiment religieux est poussé jusqu’à l’exaltation, chez quelques-uns jusqu’au fanatisme. Us cherchent dans la religion, ce suprême consolateur des affligés, un refuge contre les

(4) Hausiialter. Loc. cit., p. G.

(2) Voir Morel. Traité des maladies mentales, pp. 696 et suiv

ÉHLKPSIE. — FOLIE ÉPILEPTIQUE.

.douleurs et les misères sans cesse renouvelées de. leur triste existence. Et sans doute aussi ils ont foi dans celte intervention divine dont on leur a enseigné la toute-puissance et dont ils attendent un miracle en leur faveur !

Le tableau que je viens de tracer comporte, cela va sans dire, des nuances à l’infini. Dans ses traits généraux cependant il s’applique à tous ceux qui sont atteints du haut-mal. Certaines conditions morbides ou extra-physiologiques peuvent contribuer à en assombrir les teintes. Beaucoup d’épileptiques sont portés aux plaisirs de l’amour, ou pratiquent l’onanisme : ce sont des conditions essentiellement fâcheuses. Il en est qui s’adonnent à l’alcool. D’autres, dans l’espoir de se guérir, suivent des traitements débilitants ou de nature â altérer leur santé ! Ce sont là des causes d’affaiblissement et d’aggravation du mal.

État physique. — Chaque fois que l’on a voulu décrire les lésions somatiques de l’épilepsie, on a choisi ses modèles dans la catégorie de malades que j’étudie actuellement, c'est-à-dire dans ceux affectés de haut-mal. C’est chez eux que l'on rencontre, sinon toujours, du moins très fréquemment, les altérations physiques quej’ai indiquées comme résultant de la répétition même des attaques : la gaucherie et l’incertitude des mouvements, la dureté et le manque d’expression de la physionomie, l’insensibilité à la douleur, etc.

Y a-t-il quelque chose de plus dans la grande épilepsie? L’arrêt de développement de l’intelligence s’accompagne-t-il de malformation physique? Dans beaucoup de cas cela n’est pas douteux. J’ai vu récemment deux jeunes épileptiques, âgés l’un de 25 ans, l’autre de 23, tous deux atteints depuis la première enfance : on leur donnerait à peine 15 ans, tant ils sont chétifs. Mais j’en ai connu bon nombre aussi bien développés que les individus bien portants de même âge et de même constitution. Quelques-uns même avaient une taille et une corpulence au-dessus de la moyenne. Féré prétend cependant que chez les épileptiques la force musculaire est notablement diminuée, non seulement après les attaques, ce qui est naturel, mais même dans l’intervalle des accès (1). La différence cependant n’est pas bien sensible et, d’une

(t) Bulletin de la Société de biologie, n° 2, 1888.

façon générale, on ne peut pas dire que l'habitus extérieur ait quelque chose de bien caractéristique.

Mais où l’on a prétendu qu’il existe des altérations certaines et constantes, c’est dans la forme du crâne. L’idée n’est pas absolument nouvelle : on trouve déjà dans le Sepulchretum des faits à l’appui de cette théorie (1). Mais Lasègue, dans ces dernières années, a donné à la malformation du crâne une importance tout à fait prépondérante, affirmant que, dans l’épilepsie vraie, il y a toujours asymétrie fronto-faciale, saillie d’une des moitiés du frontal, asymétrie de la voûte palatine.

J’ai examiné à ce point de vue, non seulement les tètes des épileptiques vivants que j’ai à soigner, mais aussi les crânes d'un certain nombre de ces malades, morts dans mon service, et j’ai constamment trouvé une asymétrie bien marquée. Mais une première difficulté s’est présentée quand j’ai voulu traduire toutes ces malformations par une formule générale ; je n’y suis pas parvenu.

Ensuite j’ai été obligé de reconnaître que les mêmes asymétries se retrouvent également sur les crânes des idiots, sur ceux des aliénés que l’on est convenu de ranger parmi les dégénérés héréditaires, et môme sur ceux de beaucoup d’autres aliénés qu’on ne peut ranger dans aucune des catégories précédentes. Il m’a donc fallu conclure que l’asymétrie crânienne n’est pas propre à l’épilepsie, et je m’explique très bien comment le professeur Lombroso est arrivé à considérer l’épilepsie, la folie morale et la criminalité de naissance, non comme trois entités distinctes, mais comme trois formes d’une même maladie, les mêmes anomalies se retrouvant dans les trois cas (2). L’asymétrie crânienne signitie simplement qu’il y a eu anomalie de développement du crâne; elle se rattache plus étroitement à l’idiotie, et c’est pour cela qu’on la rencontre chez tous les épileptiques vrais (3).

(1) Suturarum prava dispositio in tribus epilepticis (appendix); Causa a cqnfortnatiune capitts singulari ut plurimum dcpendet (additam. IV), etc., I, seclio XII, de Epilepsia.

(2) Arch. di psichiatra, scienze fenali, etc., année 1883.

(3) Il est bien évident, et je le dis par avance, que l’asymétrie crânienne ne saurait être invoquée dans tes épilepsies accidentelles que j’aurai à étudier plus loin.

En résumé, la grande épilepsie, Y épilepsie vraie, nous présente les éléments constitutifs suivants :

-1° La première attaque apparaît dans l’enfance ou à l’adolescence, très exceptionnellement après 20 ans. Cette première attaque donne à la maladie sa physionomie propre : les attaques subséquentes lui ressembleront absolument ;

2° Développement incomplet de l'intelligence (imbécillité, idiotie);

3" Etat habituel de dépression psychique, avec tendance à l’hypocondrie et à l’exaltation religieuse; grande mobilité des sentiments; excessive irritabilité;

4° Anomalies dans le développement physique (asymétrie crânienne et faciale, etc.);

o° Enfin, quelle que soit la durée du mal, il reste stationnaire, â moins de complications fortuites.

3° Affections épileptiformes. — Sous le nom d’affections épileptiformes, je propose de comprendre toutes les épilepsies décrites sous le nom d 'épilepsies symptomatiques , sympathiques, etc. Elles sont extrêmement nombreuses, puisque toute lésion qui détermine des attaques d’épilepsie cause une affection épileptiforme.

Elles n’ont qu’un seul symptôme commun : c’est Y attaque, Y ictus, tels que je les ai décrits. Sous ce rapport il y a identité parfaite entx’e l’épilepsie vraie et l’affection épileptiforme. Mais d’autres caractères permettent d’établir la différence :

1° Les affections épileptiformes peuvent survenir à tout âge, depuis l’enfance jusqu’à l’extrême vieillesse;

2" On peut toujours les rattacher à une cause accidentelle bien déterminée et très souvent à une altération organique tangible et manifeste ;

3° Elles guérissent, en général, quand on peut faire disparaître cette cause organique ;

4° Elles ne s’accompagnent nécessairement d’aucune malformation physique, d’aucun développement incomplet de l’intelligence ;

o° Enfin, et c’est là ce qui, à mon avis, les distingue surtout de l’épilepsie vraie, ce sont de véritables processus pathologiques, qui ne restent pas stationnaires, mais qui vont en s’aggravant, pour

peu qu’ils durent. Ce sont des maladies à évolution fatale et progressive. Aussi, dans l’intervalle des crises, la santé n’est pas intacte, et la démence arrive rapidement, si l’on ne parvient à enrayer le mal.

Il serait impossible de faire la description complète de toutes les affections épileptiformes, ou même de les énumérer toutes. Un ne serait pas éloigné de la vérité en disant que toute lésion quelconque du système nerveux, central ou périphérique, est susceptible, dans des conditions que nous ne connaissons pas toujours, de donner naissance à des attaques d’épilepsie. Je vais rapidement passer en revue les variétés les plus fréquentes et les plus importantes.

A. — K |>ilc|>*lcs symptomatiques.

a. Épilepsie traumatique. — Cette variété est très fréquente. Westphal l’a produite expérimentalement en donnant de petits coups répétés sur la tête de cobayes. Toute espèce de traumatisme du crâne peut la déterminer, et rien qu’en étudiant à ce point de vue les épileptiques que j’ai connus, je trouve les causes les plus variées : chute sur la tête du haut d’un mur, du haut d’un arbre, d’un trapèze; bille de bois lancée avec force contre l’occiput d’un enfant de 12 ans; coup de pied de cheval au front, à l’occiput; coups de sabre sur la tête; éclat d’obus labourant profondément le pariétal; fracture du frontal dans une explosion de mine, etc.

Dans tous ces traumatismes, les os peuvent rester intacts ou bien être fracturés; et quant aux lésions cérébrales immédiates, elles peuvent offrir tous les degrés de gravité, depuis la simple commotion rapidement dissipée jusqu’aux lacérations les plus étendues des os, des méninges, du tissu cérébral.

Il est toujours difficile, et souvent impossible, de préjuger sur quelle partie du cerveau s’est localisé le choc; et il peut arriver qu’alors même que la face externe du crâne est le siège d’une cicatrice profonde, on ne trouve aucune lésion intérieure correspondante. L’observation suivante en est un exenîple ;

Observation I. — M..., mécanicien de chemin de fer, entré en 1884, à l’âge de 68 ans. Il y a vingt ans, dans une rencontre de deux trains, M... est grièvement blessé au front, perd connaissance, etc. Il guérit cependant et

put reprendre son service, mais en souffrant toujours de céphalalgies rebelles. Au bout de deux ans il eut de véritables attaques d’épilepsie, qui le forcèrent de prendre sa retraite et d’aller vivre dans la famille de son lrère. Quoiqu’il menât une vie extrêmement sobre et régulière, son intelligence s’affaiblit graduellement; les attaques, assez rares (en moyenne une patmois', furent suivies d’accès de délire qui rendaient M... dangereux pour son entourage; il fallut le placer dans une maison de santé. 11 y succomba dans un état de complète démence après huit mois de séjour.

Chez ce malade, la blessure du crâne avait laissé une cicatrice, longue de 4 centimètres, profonde, siégeant dans la région fronto-pariétale droite; la peau était absolument adhérente, .le pensais qu’il cette cicatrice extérieure correspondait, h l’intérieur du crâne, une lésion plus ou moins étendue, et je pratiquai l’autopsie avec le plus grand soin. Mais je pus constater que l’os n’avait été lésé que dans sa table externe, qu'à sa face interne il était intact ; et il me fut impossible de découvrir aucune altération ni dans les méninges ni dans le cerveau.

Mais dans un grand nombre, de cas on trouve des adhérences des méninges au crâne, des ossifications de la dure-mère, quelquefois des esquilles qui se sont détachées du crâne et jouent le réde de corps étrangers, etc.

L’épilepsie traumatique ne survient jamais aussitôt après le choc; entre la blessure et la première attaque, il s’écoule un intervalle souvent fort long (vingt ans, dans une observation de Greffier, citée par Burlureaux).

C’est surtout de cette forme de l’épilepsie que l’on peut dire qu’elle se montre à tout âge : il n’est pas, en effet, de période de la vie dans laquelle on soit à l’abri d’un accident. Mais on comprend qu’elle présente un aspect différent suivant l’âge du blessé. Lorsque le traumatisme a lieu dans la première enfance, ou même plus lard jusqu’à l’adolescence, comme il détermine une perturbation profonde dans l’organe encéphalique, on s’explique qu’il ait pour effet l’arrêt du développement de l’intelligence. L’épilepsie traumatique se rapproche alors singulièrement de la grande épilepsie; cette ressemblance a été signalée par Lasègue; elle est d’une haute importance pratique.

Une particularité que je veux encore signaler, et qui est fréquente, c’est que l’attaque débute par une douleur ou un tiraillement au niveau de la cicatrice : on a là une forme de l 'aura sensitive.

b. Épilepsie syphilitique. — Elle est très anciennement

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connue. On trouve dans le Sqiulchretum de Bonet une observation intitulée : Epilepsin luis venereœ soboles (1). Boerhaave signale l’épilepsie a lue venerea. Il en est question dans les commentaires de Van Swieten, dans l’ouvrage d’Astruc, dans la lettre IX de Morgagni. Jos. Franck lui consacre un chapitre spécial et en rapporte deux cas (2). Elle est signalée par Tissot, Maisonneuve, Portai; plus tard par Yvaren (3), Hildenbrand (4), Gros et Lancereaux (5), Zambaco (6) et un grand nombre d’autres auteurs. Je citerai seulement encore le professeur Fournier qui, dans ces dernières années, lui a consacré plusieurs leçons de son livre Sur la syphilis du cerveau , et Gowers (7), qui en parle longuement.

Comment la syphilis intervient-elle dans la production de l'épilepsie? Il paraît démontré que c’est une des formes sous lesquelles peut se manifester la syphilis héréditaire. Burlureaux en rapporte un cas emprunté à Althaus. Mais, dans le plus grand nombre de cas, c’est la syphilis acquise qui doit être incriminée.

La plupart des auteurs admettent que l’épilepsie syphilitique peut survenir sans qu’il y ait aucune lésion appréciable du système nerveux, dépendant de l’infection spécifique. Il est très difficile, pour ne pas dire impossible, de se prononcer sur ce point avec une entière certitude, car les lésions qui existent au début peuvent être de telle nature qu’elles disparaissent entièrement et sans laisser aucune trace, par l’effet du traitement; en outre, ces lésions peuvent être peu apparentes et consister en simples exsudats ou épaississements le long des vaisseaux, ou sur les enveloppes du cerveau . Pour peu que la syphilis soit ancienne, ^qu’elle ait été négligée, il existe, dans les os du crâne ou dans les organes intracrâniens, des altérations matérielles graves, gommes, exostoses, carie, etc. Elles peuvent même avoir lésé si profondément l’organe encéphalique, que, même après la guérison de. la syphilis, l’épilepsie persiste. J’en citerai des exemples.

Gros et Lancereaux ont rassemblé vingt-neuf cas d’épilepsie syphilitique recueillis dans divers auteurs: quatorze avaient été

(1) Additam. obs. III.

(2) T. III, p. 336.

(3i Métamorphoses de la syphilis.

(4) Thèse de Strasbourg, 1839.

<o) Des affections nerveuses syphilitiques. Paris, 1861.

(6) Des affections nerveuses syphilitiques. Paris, 18(32.

(7) Loc. cil.

publiés comme des épilepsies sans lésion appréciable du système nerveux; dans douze, il y avait des lésions osseuses ou méningiennes ; trois fois il existait une alteration du tissu cérébral (gomme, induration, ramollissement).

L’épilepsie syphilitique ne se manifeste guère avant l’ûge de 25 à 30 ans, plus souvent même entre 30 et 45 ans, ou encore plus tard. C’est un accident tertiaire, pouvant ne survenir que fort longtemps après l’infection primitive.

Au point de vue des symptômes, il n’v a aucune différence avec la grande épilepsie : ce sont les mêmes crises, les mêmes manifestations typiques. Mais elles ne restent pas longtemps nettes, isolées; elles se compliquent rapidement de phénomènes cérébraux plus ou moins graves (hémiplégies, monoplégies, troubles oculaires, etc.), dus uniquement à la marche envahissante de la lésion cérébrale. Plus on s’éloigne du début, plus les crises se rapprochent et s’aggravent, plus la démence s’accentue, et, si le traitement spécifique est appliqué trop tardivement, il reste impuissant.

Observation II. - X... a contracte la syphilis étant étudiant; il ne parait l>as s’en être jamais débarrassé complètement, et il eut le tort grave, lui qui était médecin, de se marier en pleine puissance de vérole. Il arriva ce qui était aisé à prévoir : sa femme le quitta après quelques mois et se retira chez ses parents. Quant h X..., son état s’aggrava progressivement; h l’ûge de 30 ans, il commença ù avoir des absences; cinq ans plus tard, il eut de grandes attaques et tomba rapidement dans la démence. Après avoir été traité dans un grand nombre d’hôpitaux, il vint échouer dans notre asile, où il fut emporté, après six mois de séjour, par une série d’attaques épileptiformes. Quand ce malade entra, il était dans un état de démence absolue; il ne se souvenait ni d’où il venait, ni depuis combien de temps il était à l’hôpital; il ne reconnut même pas sa femme quand elle vint le visiter. 11 portait aux jambes de larges ulcères d’origine non douteuse : l'iodure de potassium à la dose de 2 grammes par jour en amena rapidement la guérison, mais sans exercer aucune influence sur les attaques. L’autopsie ne put être pratiquée. ,

Observation III. — Syphilis; attaques d'épilepsie; symptômes de paralysie. — Un voyageur de commerce, Agé de 32 ans, amené par ses affaires dans la ville de N..., descend, le 15 novembre, à l'hôtel où il avait l’habitude de s’arrêter et où il était connu depuis plusieurs années. Le soir même, il est pris d’accès cérébraux qui sont considérés d’abord comme une congestion, mais qui, d’après le médecin aussitôt appelé, ne sont autre chose que des

Folie épileptique.

attaques d’épilepsie. Ces attaques se répètent à plusieurs reprises; dans l’intervalle, il y a d’abord du coma, puis un état d’excitation. Le 19, on l’amène à l’asile.

A ce moment, il existe un affaiblissement considérable des extrémités inférieures; le malade a peine à se tenir debout. 11 vacille sur ses jambes, qu’il tient écartées, se laisse aller, tantôt en avant, tantôt en arrière. La parole est embarrassée; il trouve difficilement les mots et peut b peine articuler ceux qu’il veut prononcer. La physionomie est hébétée; il ne comprend rien, ne se doute pas qu’il a quitté son hôtel, sourit niaisement en montrant sa langue qui est épaisse, chargée d'un enduit blanchâtre. 11 tortille machinalement sa cravate et son col, ne cesse pas de boutonner et de déboutonner son gilet. A la longue, il finit par dire en riant : « qu’il a fait la noce, qu’il gagne beaucoup. »

C’est un homme de petite taille, trapu, vigoureux, b cheveux noirs, d’un embonpoint marqué. La face est colorée, la santé physique parait bonne- Pas d’inégalité pupillaire. X... est employé dans la même maison depuis quinze ans; il a fait quelques excès, et notamment des excès vénériens. Depuis plusieurs annés, il a la syphilis pour laquelle il suit un traitement. On a trouvé dans ses effets des pilules mercurielles et des ordonnances signées d’un spécialiste renommé. Cependant, en l’examinant, on ne trouve pas de signes de syphilis actuelle, ni engorgements ganglionnaires, ni manifestations cutanées; cicatrice de chancre sur le gland.

L’état du malade s’améliora rapidement; mais il a perdu complètement la mémoire de tout ce qui lui est arrivé depuis le 15. 11 se rappelle son arrivée b l’hôtel, mais, b partir du moment où il a eu son attaque, plus rien, absolument rien.

Il fut retiré par sa famille le £6: il avait b peu près repris son état normal

Quoique celte observation n’ait pu être suivie assez longtemps, que j’ignore absolument ce qu’est devenu le malade, il me paraît cependant qu’elle peut être donnée comme un exemple d’épilepsie de cause syphilitique. Peut-être était-ce le début d’une paralysie générale? Où l’épilepsie a bien imprimé son cachet, c’est dans l’amnésie complète qui a suivi l’attaque, et le prompt retour à l’état normal.

Je rapporterai encore une observation curieuse de Portai (1) : un enfant qu'une nourrice atteinte d’un vice vénérien avait allaité, devint rachitique..., il fut sujet à des convulsions, à une dentition vicieuse et irrégulière, enfin, à de vrais accès d’épilepsie. Cet enfant fut soumis à l’usage des bains et prit longtemps du sirop de Bellet (au mercure). Son habitude extérieure rachitique parut

(1) Loc. cit., p.282.

ÉPILEPSIE. — FOLIE ÉI’ILEPl IQUE.

éprouver une espèce d’amendement; les accès épileptiques diminuèrent, s’éloignèrent, et enfin n’eurent plus lieu...

Et Portai ajoute : « je ne doute nullement que l’on ne parvienne à obtenir de plus heureux effets qu’on n’a encore fait des préparations mercurielles dans le traitement des épilepsies qui proviennent du vice vénérien » (1).

c. Épilepsie alcoolique. — Beaucoup d’épileptiques s adonnent à la boisson, deviennent des alcooliques. On voit alors se développer chez eux les symptômes de l’alcoolisme, qui se surajoutent, en les aggravant, à ceux de la maladie convulsive. Ce

n’est pas là l’épilepsie alcoolique.

L’épilepsie alcoolique est celle qui se manifeste chez un alcoolique, après une intoxication prolongée. On ne l’observe donc guère que chez l’adulte.

Elle a été signalée déjà par Magnus Iluss, qui distingue une épilepsie alcoolique et des convulsions épileptiformes chez lis alcooliques. Legrand du Saulle note le vertige et l’attaque franche d’épilepsie dans l'alcoolisme aigu, et les convulsions épileptiformes ou hystéro-épileptiformes dans l’alcoolisme chronique. Je n'attache aucune valeur à ces distinctions : 1 épilepsie alcoolique présente les mêmes variétés d’attaques que toutes les autres.

Dagonet (2) admet que l’épilepsie peut être la conséquence de l’alcoolisme accideiHel : « On peut observer, dit-il, des personnes prises d’attaques épileptiformes violentes, apres avoir absorbé, même accidentellement, et en assez grande quantité, du vin blanc, par exemple, mêlé à l’eau-de-vie, lorsque surtout cette dernière est de mauvaise qualité. »

Mais elle est bien plus fréquente dans l’alcoolisme aigu et dans l’alcoolisme chronique. Drouet (3) est arrivé aux données statistiques suivantes : sur 329 alcooliques entrés à l’asile de Ville- Evrard, depuis le mois de février 1868 jusqu’au lo juillet 1872, il

1) On le voit, déjà Portai pressentait une relation entre la syphilis elle rachitisme. En outre, il attribue une si grande influence au vice vénérien, qu'il dit: t Je crois qu'il y a un moins grand nombre d'épileptiques en France, surtout dans les provinces du nord, qu'en Italie et en Espagne, où il y en a encore davantage, à cause aussi de cuelque vice scrofuleux ou syphilitique qui y domine. »

(2| Annales médico-psychologiques, 1873. t. IX, p. 390.

(3) Annales médico-psychologiques, 187o, t. XIII, p. 193.

y on avait 54, soit un pou plus de 1 sur 10, qui avaient eu des attaques d’épilepsie à un moment quelconque de leur maladie et sous l’influence seule de l’intoxication ébrieuse aiguë ou chronique. Sur ces 54 épileptiques, il y avait 45 hommes et 9 femmes, tous âgés de 20 â 60 ans. Mais, tandis que 2 seulement avaient de 20 à 30 ans, 8 de 50 à 00, le plus grand nombre, soit 44, étaient âgés de 30 à 50 ans.

Ce qui, suivant Lentz (1), s’explique par ce fait, que l’invasion des convulsions présuppose une saturation alcoolique avancée. Drouet donne une explication analogue. 11 décrit trois degrés dans l’aptitude convulsive : 1° d’abord il faut, pour provoquer les convulsions épileptiques, la circonstance d’excès plus considérables que d’habitude; 2° plus tard elles peuvent survenir en dehors du delirium tremens, et alors que les malades boivent avec une intempérance modérée; 3° enfin l’aptitude convulsive peut s’établir â demeure, et persister, alors même que le malade a cessé de faire des excès alcooliques.

Est-ce l’alcool, sont-ce des substances tenues en dissolution dans l'alcool qui sont la cause déterminante de l’épilepsie? Cette question a été posée après les expériences que Marcé d’abord, Magnan ensuite, ont faites sur l’essence d’absinthe.

Magnan est arrivé â cette conclusion que c’est l’essence d’absinthe qui, seule, dans l’alcoolisme, provoque les convulsions épileptiques; seule elle serait épileptogène. Ces conclusions sont évidemment trop absolues. Personne ne nie l’action spéciale que peut exercer l’essence d’absinthe, quoique pourtant on ait signalé des buveurs d’absinthe invétérés (prenant jusqu’à dix et quinze petits verres par jour), à l’armée d’Afrique, par exemple, qui n’ont jamais eu d'attaques convulsives.

Ingels et Semai en Belgique (2) ont rapporté des observations absolument concluantes d'épilepsie alcoolique, sans absinthe. Legrand du Saulle rejette également cette étiologie restreinte : il fait remarquer d’abord que les alcooliques épileptiques boivent en général en même temps que l’absinthe, d’autres liquides, tels que vin blanc, bitter, eau-de-vie. Ensuite il établit qu’à Paris la consommation d’absinthe est beaucoup moindre qu'on ne l’ima-

(I De l'alcoolisme. Bruxelles, 1884, p. 418.

(2, bulletin de la Soc. de médecine mentale belge, u°4, pp. 34 il 3G.

"1110. « A Paris, dit-il, l’ouvrier boit du vin rouge et non que du vin rouge. Les femmes, les cochers et les chiffonniers, boivent du vin blanc et de l’eau-de-vie. Quant à l’absinthe, elle est recherchée surtout par les petits employés, les sous-officiers des corps sédentaires, les commis, et en général les déclassés de toute categorie (1). . . ,

Mon observation personnelle m’a conduit aux memes conclusions. Du reste, voici ce que dit Samt, dans un travail paru en 1875 dans VArchiv /'. Psychiatrie, VI, Ie heft., p. 146 : il fait observer que les buveurs de Berlin deviennent plus fréquemment épileptiques que ceux de Paris. Magnan et Bouchereau ont trouvé, pour 1870, 31 épileptiques sur 378 aliénés, soit 1 sur 12, et pour 1871, 15 épileptiques sur 591 aliénés, soit 1 sur 19.

La proportion est bien plus forte à Berlin. D’après Westphal, 30 % des alcooliques admis dans l’année sont épileptiques avant même que le delirium tremens ait éclaté; 30 % des autres sont frappés d’épilepsie au début même du delirium tremens. Sur trente et un alcoolisés sortis de la Charité de Berlin pendant le mois de novembre 1874, sept étaient épileptiques, dont quatre avec delirium tremens. Proportion d’autant plus remarquable, que l’usage de l’absinthe est inconnu des buveurs berlinois. 11 faut donc que les alcools qu’ils absorbent renferment des substances épileptogènes encore plus actives que l’absinthe.

Sur 187 épileptiques dont j’ai réuni les observations (109 hommes et 78 femmes), j’ai noté l’alcoolisme 17 fois (15 hommes et 2 femmes), soit exactement 1 sur 11. Étaient-ce des buveurs d’absinthe ? Quelques-uns peut-être ; mais pour la plupart cela me paraît douteux, étant données les habitudes du pays qu ils habitaient.

Un de ces malades avait eu sa première crise à l’âge de 18 ans, après un pari, qu’il exécuta, de boire un litre d’eau-de-viè, alors qu’il était déjà pris de vin.

Dans les deux observations suivantes, je suis certain que l’absinthe n’a joué aucun rôle.

Observation IV. — Une jeune femme de la campagne, sans antécédents héréditaires, ni maladies antérieures, se marie et exploite une auberge avec son mari. Elle y prit l’habitude de boire, et bientôt elle s’enivra régulière-

(1) fitudc mcdica-léjàle sur les épileptiques, t’aris, 187-7, p. 138.

ment chaque jour. Elle ne tarda pas h avoir des attaques d’épilepsie très violentes, quelquefois suivies de délire furieux. Un jour elle tomba près du foyer de sa cuisine, et se blessa grièvement à la tète. J’essayai diverses médications; mais, ne pouvant obtenir que la malade s’abstint de boire, je persuadai au mari de quitter son auberge. Il s’y décida; la jeune femme perdit ses habitudes d’intempérance, l’épilepsie disparut. Deux grossesses heureuses se succédèrent à court intervalle, et, pendant les cinq années que ' je pus encore suivre ma cliente, je pus m’assurer que sa santé était redevenue parfaite; il n’y eut plus aucun accident convulsif.

Observation V. — Un jeune homme de 28 ans, commis-négociant, appartenant à une famille de buveurs (père, mère, un frère ivrognes!, mais ayant toujours mené la vie la plus sobre et la plus régulière, perd sa femme, et, de chagrin, se met à boire. Au bout de quelques mois, première attaque de delirium tremens, et, dès le début, attaque d’épilepsie formidable. Il guérit de cette première atteinte, et pendant six mois il put reprendre son travail de bureau, sans nouvelle crise convulsive. Mais il recommença h boire, et, à la suite d’une série d’attaques, il fut pris d’accidents cérébraux qui l’enlevèrent rapidement.

Ces deux malades, j'en ai la certitude complète, n’avaient jamais bu une goutte d’absinthe : la bière, le vin blanc, des eaux-de-vie de prunes et de cerises, de qualité inférieure, avaient été les seuls liquides ingérés.

Observation VI. — II..., 41 ans, treillageur (autrefois garçon de recette dans une banque), entre le 24:septembre 1881, en proie à une attaque de delirium tremens. Ce malade, d’après les renseignements qui me sont donnés, aurait eu des convulsions à l’époque de la dentition, une fièvre typhoïde h l’âge de 5 ans, mais ces accidents n'auraient laissé aucune trace, et la santé était parfaite. Un frère est mort de méningite, étant enfant. Depuis des années, mais surtout depuis la guerre de 1870, H... buvait; il était arrivé à prendre par jour 2 litres de vin rouge et une grande quantité- de petits verres. Le l" janvier 1875, première atteinte de delirium tremens, dont il guérit. Seconde atteinte en mars 1877, mais beaucoup plus grave, car, h partir de cette époque, il eut des attaques d’épilepsie, grandes et petites, et des accidents cérébraux, tels que changement de caractère, affaiblissement de la mémoire, et par intervalles, probablement à la suite des attaques, délire passager. Un nouvel accès de delirium tremens motiva son internement; il eut une grande attaque d’épilepsie le jour même de son entrée, le 18 octobre une petite attaque, le 6 novembre une grande. Sa famille le retira le 18 novembre; il était guéri du delirium tremens, mais de 1 épilepsie? J’ignore ce qu’il est devenu.

Chez ce malade, l’épilepsie avait un caractère de gravité qu il

faut attribuer sans doute aux lésions cérébrales et méningées produites par l’intoxication alcoolique prolongée; mais il ne parait pas que ce fût un buveur d’absinthe.

Pour terminer, je dirai qu’aujourd’hui il est généralement admis que l’épilepsie que l’on observe dans les cas d’empoisonnement par l’alcool (on devrait dire les alcools), n’est pas due à l’alcool lui-même, mais à certains produits surajoutés. Parmi ces produits il faut signaler l’essence d’absinthe; mais il en est un grand nombre d’autres, encore mal étudiés, et dont l’influence épileptogène ne paraît pas contestable (1).

d. Épilepsie saturnine. — L’empoisonnement par le plomb se traduit par des accidents cérébraux variés, sur lesquels depuis longtemps s’est portée l’attention. Suivant Tanquerel des Planches (2), les convulsions sont les accidents cérébraux saturnins les plus fréquents. Mais tantôt ce sont des convulsions partielles ou générales, avec conservation du sentiment; tantôt ce sont des attaques d’épilepsie ou épileptiformes (3). L’épilepsie saturnine se déclare tantôt brusquement, sans être annoncée par aucun phénomène précurseur ; tantôt on observe quelques dérangements du côté delà tête, avant l’invasion de l’attaque. Quelquefois l’attaque est précédée par une espèce de tournoiement qui fait croire aux malades que tous les objets tournent sans cesse autour d’eux. Chez d’autres, il existe, quelques heures ou un jour avant l’attaque, un peu d’agitation, une douleur frontale médiocre. Chez quelques-uns, l’épilepsie est précédée d’amaurose. Jamais cependant on n’a pu constater l’existence d’une aura (4). L’attaque est tantôt complète, tantôt partielle; mais elle est généralement suivie, soit de coma, soit de délire. Enfin il n’est pas rare d’observer la succession d’attaques qui constitue l’état de mal, et qui se prolonge vingt-quatre heures et au delà.

L’épilepsie saturnine est grave : suivant Tanquerel, la mortalité est d’un cinquième. Grisolle a vu mourir presque tous ses malades.

(1) Voir Laborde. Communication à l'Académie de médecine, 2 et 16 octobre 1888, et discussion.

(2) Traité dei maladies du plomb. Paris 1889, 2 vol.

(3) T. II, p. 298.

t4j Ibid., p. 301.

Rosenstein, cité par Rosenthal, a démontré que l’intoxication saturnine chronique ne provoque ni albuminurie, ni altérations chroniques des reins; mais qu’après la mort, on trouve dans le cerveau des’animaux mis en expérience la présence du plomb dans le tissu cérébral, avec anémie cérébrale. De même, dans le cerveau de l’homme qui a succombé, on rencontre du sulfate ou de l’albuminate de plomb.

e. Il existe, outre les variétés que je viens de signaler, une foule d’autres affections épileptiformes ou éclampsies (1), que l’on voit survenir dans les deux sexes et à tous les âges, et qui se rattachent à des causes diverses. Parmi celles-ci, la maladie de Bright est l’une des plus fréquentes. L’éclampsie urémique ou brujhtique pourrait à la rigueur être classée parmi les épilepsies toxiques, car, comme j’ai eu l'occasion de le dire, on a cherché à l’expliquer par un empoisonnement du sang, conséquence du trouble de la sécrétion rénale.

Ce trouble rénal a été également invoqué pour rendre compte de l’épilepsie qui se lie à l’état puerpéral, et qui constitue Y éclampsie puerpérale.

On sait que Y éclampsie puerpérale peut se monter à toutes les époques de la puerpéralité; mais c’est habituellement dans le courant du huitième au neuvième mois de la grossesse que les attaques débutent, et avant tout phénomène de travail : celui-ci ne se déclare que pendant les attaques, et en est la conséquence (2).

Je ne puis entrer ici dans le détail de toutes les particularités qui se rattachent à ces éclampsies, et notamment â celles des femmes enceintes (3). Il suflit de signaler cette deuxième variété de maladie épileptiforme, dans laquelle on explique la production de l'attaque par un empoisonnement du sang, lié à l’affection du rein. Du moins, c’est la théorie qui a survécu à celles qui voulaient rendre compte des attaques, soit par une altération matérielle des centres nerveux ou de leurs enveloppes (Marchai de Calvi), soit par une congestion cérébro-spinale (Broussais, H. Blot, etc.1,

(t) Le mot éclampsie, introduit dans la science depuis Sauvages, est un terme général, simplement synonyme d 'affection épileptiforme ou épilepsie.

(2) Ést. Baili.Y. Art. Éclampsie, du Dict. de Jaccoud, 1870.

(3) Braun (maternité de Vienne) a trouvé quarante-quatre cas d'éclampsie sur vingtquatre mille accouchements, soit environ un sur six cents.

soit par une irritation réflexe du système spinal, ayant son point de départ dans la souffrance de l’utérus (Scanzoni, Tyler Smith, Krause, Kiwisch), soit enfin par l’anémie du cerveau (Kussmaul et Tenner, Sée). Mais, comme je l’ai dit plus haut quand j’ai étudié la physiologie pathologique de l’accès d’épilepsie, on n’est pas fixé sur la nature de l’empoisonnement du sang, et le sujet demande de nouvelles recherches.

L’épilepsie alcoolique, l’épilepsie saturnine, l’éclampsie urémique, peuvent être considérées comme des épilepsies toxiques : c’est un agent toxique, alcool (ou substances contenues dans l’alcool), plomb, matériaux de l’urine, qui vient irriter le cerveau, et détermine les convulsions. Existe-t-il d’autres poisons pouvant exercer la même action? J’ai rapporté, il y a quelques années, l’histoire d’un éthéromane qui, après une longue intoxication par son poison favori (il n’était pas alcoolique), finit par succomber en état de mal (11.

L’ergot de seigle paraît être également épileptogène (2).

Enfin, on a accusé l’impaludisme : depuis Hippocrate, il y a eu des médecins pour prétendre que l’intoxication palustre peut être cause de l’épilepsie. Le fait ne me parait pas certain. 11 se peut cependant que des accès pernicieux se manifestent sous forme d’attaques épileptiq ues.

J’arrive maintenant aux épilepsies liées aux affections cérébrales proprement dites : elles sont extrêmement nombreuses. Je ne sais s’il existe une lésion quelconque du crâne, des méninges ou de l’encéphale, qui ne puisse entraîner des attaques d’épilepsie; aussi ne saurais-je vouloir même les énumérer toutes. Je signalerai les plus importantes, et parmi celles-ci :

f. L epilepsie qui complique la paralysie générale. — Lie

toutes les affections cérébrales, il n’en est aucune dans laquelle les convulsions épileptiques soient aussi fréquentes que la paralysie générale. C’est à se demander si cette épilepsie n’est pas un symptôme constitutif de la maladie. Elle n’a pu échapper à l’attention des premiers observateurs, Bayle, Calmeil, et depuis nul n’a

(1) Christian, in llullelin de la Sac. de médecine de Pari*, t. XXI, p. 108. Siemens. Arch.f. Psijcli. und Xervenkrankli., l. XI.

décrit la paralysie générale sans accorder à ce syndrome une importance considérable, et méritée.

Il est encore difficile actuellement de préciser les rapports qui existent entre la paralysie générale(méningo-encéphalite chronique diffuse) et l’épilepsie. Calmeil déjà avait cherché à résoudre ce problème : « Ce ne sont que des symptômes, dit-il, en parlant des attaques épileptiformes (1) ; il serait important de déterminer ce qui se passe dans le cerveau au moment où ils se manifestent. J’espérais, en multipliant les autopsies, arriver à quelque résultat positif à cet égard; mais jusqu’ici je n’ai trouvé aucune différence essentielle entre les cerveaux de paralytiques morts au milieu des convulsions et les cerveaux des paralytiques qui n’ont pas eu de convulsions. »

Ceci était écrit en 1826. Nous ne sommes pas plus avancés aujourd’hui. Je me souviens qu’au début de mes études j’avais vu mourir coup sur coup plusieurs paralytiques généraux en état de mal, et chaque fois l’autopsie m’avait révélé une hydropisie aiguë du cerveau (liquide extrêmement abondant dans les ventricules et dans la cavité de l’arachnoïde). Je croyais tenir l’explication que je cherchais, quand de nouvelles autopsies vinrent bientôt me démontrer que ce fait n’avait aucune signification précise (2).

Il est à noter que les convulsions épileptiformes se produisent dans la paralysie générale à toutes les périodes de la maladie. Tantôt elles ouvrent la scène : un homme, en pleine apparence de santé, est terrassé par une attaque, à laquelle on cherche une cause banale quelconque. Des mois se passent, 1 intelligence s’altère insensiblement; un beau jour éclate un accès de manie caractéristique, avec embarras de la parole, etc., et l'on se trouve en présence d’une paralysie générale qui va évoluer plus ou moins rapidement.

De pareils faits ne sont pas rares. On en trouve dans Legrand du Saulle (3); avant lui Morel (4), Billod et bien d’autres en avaient rapporté. Mais, quoi qu’en dise Legrand du Saulle, il n’y a pas lieu d’en faire une classe à part. Ce ne sont pas deux maladies qui se surajoutent; l’attaque épileptiforme marque le début de la paralysie générale; elle en est le premier symptôme.

(1) De la paralysie considérée chez les aliénés. Paris, 1826, p. 2 .il.

(2) IUïle avait déjà eu cette idée.

(3) Etude médico-légale sur les épileptiques, cliap. VI.

(4) Affaire Cliorinsky.

On peut voir, il est vrai, des épileptiques véritables, (Te ceux atteints réellement de la grande épilepsie, devenir paralytiques généraux : ce sont des cas d’un tout autre ordre; j’en apporterai des exemples plus loin.

Le plus souvent, les attaques épileptiformes surviennent dans le cours de la paralysie générale et pendant tout le temps de son évolution. Il n’est guère de paralytique qui soit à l’abri de cette complication, et, ce qu’il y a de remarquable, c’est qu’en général l’attaque survient subitement, sans prodromes, sans qu’on puisse la rattacher à une cause occasionnelle quelconque. Elle éclate la nuit, pendant le sommeil, ou le matin, au réveil, ou pendant le repas, ou à la promenade. Souvent elle se dissipe sans laisser de traces, mais presque toujours elle marque une aggravation dans les symptômes cérébraux; elle est suivie de délire, d’agitation, d’un trouble profond dans les idées, d’hémiplégie passagère; l'intelligence reste plus affaiblie qu’auparavant . Enfin, â la période terminale, c’est surtout sous forme d’attaques imbriquées, d’état de mal, que les convulsions épileptiformes se produisent, et un tiers des paralytiques généraux succombent de cette façon (voir plus haut).

On rencontre dans la paralysie générale et chez le même malade tantôt la grande attaque, tantôt une simple absence, tantôt un trouble vertigineux; les conséquences sur la marche de la maladie sont également fâcheuses. Je ne donnerai comme exemple que l’observation suivante ;

Observation VII. Officier de cavalerie, 37 ans, marié, père de cinq enfants. C’est un grand, bel homme, cheveux et barbe noirs. Il parait qu’il n’existe aucun antécédent héréditaire. Il y a quatre ans, le malade a fait une chute de cheval, dans laquelle il s’est fracturé la jambe et a eu une forte commotion cérébrale. A partir de cette époque, changement d’humeur et de caractère; il a négligé sa femme et ses enfants, est devenu joueur, a perdu presque tout son avoir dans les tripots, a mené une conduite tout à fait extravagante. Les choses en étaient là, quand, le 16 décembre 1886, il fut pris d’une attaque épileptiforme, dans laquelle il se mordit la langue. Huit jours après, le v2o, excitation violente qui force de le placer à l’hôpital militaire, où il met tout en pièces. Quelques jours après, il est transféré à l’asile.

A son entrée, les signes de la paralysie générale étaient évidents, la maladie présentait les symptômes et suivit la marche classiques. Après une période d’excitation assez longue, M. X... était devenu calme, lorsque, le

24 avril 1887, pendant qu’il jouait au billard, il eut une nouvelle attaque épileptiforme; elle n’eut pas de suite; il avait pissé dans son pantalon, mais ne s’était pas mordu la langue.

22 décembre. — Le matin, au réveil, forte attaque, suivie d’une agitation maniaque furieuse pendant quelques heures, puis calme complet.

2 janvier 1888. — Attaque faible, sans chute, mais pendant deux jours le malade est complètement égaré, ne comprend rien, chiffonne, bredouille sans cesse les mêmes mots; 14 février, attaque forte, reste troublé, hébété.

Depuis ce moment la paralysie générale progresse rapidement; l’intelligence baisse; amaigrissement, marasme, escarres. Il succombe au commencement de juillet. L’autopsie ne révéla que les lésions habituelles de la paralysie générale.

g. Épilepsie par lésion de l'encéphale (1) ou de ses enveloppes. — Elles sont excessivement variées et nombreuses : il n’est pas d’altération morbide du crâne, des méninges, de l’encéphale, qui ne puisse se traduire symptomatiquement par des attaques épileptiformes. Beaucoup de ces épilepsies rentrent sans doute dans l’une ou l’autre des catégories précédentes : épilepsie traumatique, syphilitique, etc. Celle même de la paralysie générale pourrait être rattachée aux lésions diffuses qui sont constantes chez les paralytiques généraux. Mais, en dehors de ces cas, il en existe dans la science un nômbre presque infini, avec lésion localisée de l’encéphale ou de ses enveloppes.

Je ne pourrais assurément faire une énumération complète de tout ce qui a été observé. On lit, par exemple, dans le Sepulchrelum des observations d’épilepsie a carie cranii (III), a vitio durœ meningis (IV), ab apostemale in cerebvo (XX), ab abcessu in cerebro (XXI), etc. Jos. Franck donne une interminable liste de tout ce qui a été trouvé à l’autopsie : on y trouve, comme dans l’ensemble des observations publiées dans ces derniers temps, les tumeurs de tout siège et de toute nature : les lésions des méninges, abcès, fausses membranes (pachyméningite), hémorragies; les hémorragies du cerveau, les kystes hydatiques, les foyers de ramollissement, le cancer, etc. En voici quelques exemples :

Obsekvation VIII. — Hémorragie cérébrale, hémiplégie gauche, épilepsie, démence. — Un négociant, âgé de 67 ans, goutteux depuis de longues années,

(f) La lésion peut siéger ou dans le cerveau proprement dit, ou dans le cervelet, ou dans le bulbe; je pourrais citer des exemples de chaque espèce, mais cela m'entraînerait trop loin.

presque sourd, est frappé d’hémorragie cérébrale (hémiplégie droite, paralysie de la langue, etc.). Les accidents de paralysie se dissipèrent assez bien pour qu’au bout de quelques mois le malade pût quitter sa chambre et retourner même à son bureau. Cependant la surdité était plus marquée, et la mémoire avait faibli. Trois ans se passèrent sans nouvel accident. Mais, au commencement de la quatrième année, la perte de mémoire fait des progrès, l’intelligence baisse, les jambes deviennent plus faibles. Puis surviennent de fortes attaques d’épilepsie, qui se répètent h intervalles irréguliers. A partir de ce moment la démence fait de rapides progrès; le malade ne reconnaît plus même ses enfants, il n’a plus la notion du temps et est étranger h tout ce qui se passe autour de lui. En même temps son caractère change: il a des fureurs subites pendant lesquelles il cherche à étrangler la servante qui le soigne avec le plus entier dévouement. 11 succombe dans une attaque, un an environ après le début de l’épilepsie. L’autopsie ne put être faite.

Quoique l’autopsie n’ait pas permis de constater dans quel état se trouvait le cerveau, il est possible cependant de considérer ce cas comme une épilepsie posthémiplégique, et de supposer qu’il y a eu successivement hémorragie cérébrale, cicatrisation du foyer, puis, autour de ce foyer, travail de ramollissement; c’est sans doute û ce dernier qu’il faut rattacher l’épilepsie.

L’observation suivante me paraît offrir un grand intérêt :

Observation IX. — A..., Si ans, entre en juin 1881. Les seuls renseignements que nous ayons obtenus sur ce malade sont les suivants : pendant qu’il était au service militaire, il reçut un jour un coup de pied de cheval a l’occiput. Quelques semaines plus tard il était épileptique. On le réforma, et il fut placé à l’Hôtel des Invalides, où il resta une quinzaine d’années. Mais alors il devint difficile, méchant, agressif; il faillit même un jour tuer un de ses camarades; il fut transféré dans notre asile d’aliénés.

A son entrée, il présentait un certain état de torpeur intellectuelle; il avait de la peine à parler, et, en outre, il avait un grincement des dents presque continu, qui finissait par l’agacer, disait-il, et auquel il remédiait en plaçant son mouchoir entre les arcades dentaires. Il était irritable, réclameur, mais pendant les cinq ans qui suivirent son admission, il n’eut jamais aucune attaque d’épilepsie, ni complète, ni incomplète : du moins, on n’en constata jamais. Vers la fin de 188o, son intelligence s’affaiblit notablement, et en môme temps l’embarras de la parole était de plus en plus marqué. Cependant la santé physique restait bonne.

Le 25 avril 1886, on le trouva dans les cabinets d’aisances en proie h une attaque d’épilepsie. Transporté à l’infirmerie, il eut, coup sur coup, de non . velles attaques, et il succomba h 3 heures du matin, sans avoir repris connaissance.

L’autopsie fut pratiquée le 27. On constata tout d’abord une épaisseur

extraordinaire des os du crâne; au niveau des bosses frontales, elle n’était pas moindre de 0n,,01, et dans le voisinage de l’occipital, elle allait jusqu’à 0m,01o.

L’encéphale pèse 1,070 grammes; entre l’hémisphère cérébral droit et le gauche il y a une différence de poids de 40 grammes au profit du premier \480 grammes et 440 grammes).

La première circonvolution frontale gauche est complètement ramollie et réduite en une bouillie blanchâtre qu’entraîne facilement un mince filet d’eau.

Le ventricule moyen gauche est rempli par un énorme caillot de sang récent, pesant environ 30 grammes et débordant au dehors autour du tube et de la protubérance.

Il s’agit, ce nie semble, d’une épilepsie traumatique transformée plus tard en épilepsie cérébrale, par suite de la lésion consécutive de la circonvolution frontale (foyer de ramollissement). La mort a été amenée par l’hémorragie.

h. Épilepsies infectieuses (?). — On a vu quelquefois l’épilepsie survenir à la suite d’une fièvre exanthématique, rougeole, scarlatine, variole. Pariset en a signalé à la suite de l'épidémie de lièvre jaune de Harcelone; Delasiauve en a vu un cas après une atteinte de choléra. A ces maladies il faut joindre la fièvre typhoïde, la méningite tuberculeuse, parce que toutes ont le caractère commun de produire des foyers infectieux disséminés dans les centres nerveux. Ou moins, c’est l’explication que l’on propose actuellementet qu’ont défendue avec talent Marie (1) et Lemoine (2). Ces auteurs sont persuadés que la plupart des épilepsies qui surviennent dans l’enfance tiennent, non pas à l’hérédité, mais à l’inlluence accidentelle de l’uneou l’autre des maladies infectieuses si fréquentes à cet âge. Et ces épilepsies infectieuses de l’enfance se rapprocheraient beaucoup, par leur processus, des épilepsies toxiques, syphilitiques, éclamptiques et même traumatiques de l’adulte. Dans les unes comme dans les autres, le cerveau serait atteint dans sa substance, soit par des dépôts de corps étrangers (plomb dans l’épilepsie saturnine), soit par des plaies, des ruptures vasculaires (traumatisme), soit enfin par des foyers microbiens disséminés (syphilis, maladies infectieuses).

(I) Progrès médial, 1877.

Ijid., ï2l avril 1888.

Ces lésions cérébrales guérissent toutes par un procédé identique, la cicatrisation des petits foyers; ce seraient ces cicatrices persistantes qui deviendraient une cause d’irritation permanente et détermineraient l’épilepsie.

La théorie est séduisante, mais les épilepsies infectieuses sont-elles aussi fréquentes que semblent le croire Lemoine et Marie, notamment chez les enfants? C’est un point sur lequel je reviendrai plus loin.

li. — Epilepsies sympathiques, réflexes, périphériques.

Les anciens, à l’imitation d'Hippocrate, avaient cru que certaines épilepsies ont leur cause originelle, non dans le cerveau, mais dans l’estomac. Puis, ce cadre s’est élargi : on a décrit des épilepsies partant des organes génitaux, du foie, du pancréas (1), en un mot, d’un organe quelconque.

L’idée que l’on se faisait de l’aura a certainement été pour beaucoup dans cette théorie. Du moment que l’attaque débutait, avec une régularité absolue, par une douleur dans l’estomac, ou dans un membre, ou dans la région génitale, que cette douleur montait vers le cerveau, où son arrivée déterminait la perte de connaissance et la chute soudaine, il était naturel de penser que le mal lui-même siégeait primitivement dans l’endroit où apparaissait la douleur initiale. Quelques guérisons heureuses, obtenues par un traitement appliqué directement à l’endroit d’où partait l’aura, sont encore venues confirmer cette manière de voir et ont fait accorder à l’épilepsie sympathique une place considérable.

Trop considérable même; car, à côté d’observations authentiques, les auteurs, même les plus sérieux, ont compilé les fai ts les plus invraisemblables. Quand on lit le livre de Tissot et qu’on voit avec quelle complaisance il répète des histoires puisées au hasard, on s’explique la sévérité de Georget qui, à l’exemple de Pison, de Willis, de Moor, rejette absolument les épilepsies sympathiques (2).

(!) Observation XXXIX du Sepulchreium.

(2) Loc. cil., t. II, p. 363.

Cependant l’épilepsie sympathique existe; les expériences célèbres de Brown-Sequart l’ont démontré péremptoirement. Qu’on l’appelle sympathique, comme les anciens; réflexe ou périphérique, comme le veut le langage scientifique moderne, il faut reconnaître qu’il existe une variété de l’épilepsie qui peut être provoquée par une irritation périphérique.

Tout le monde sait en quoi consistent les expériences de Brown-Sequart : chez des cobayes, il pratique une section transversale du centre nerveux spinal, ou d’un peu plus.de la moitié postérieure de cet organe, ou d’une de ses moitiés latérales, et constamment, chez ces cobayes, il se produit, au bout d’un certain temps, une affection convulsive épileptiforme (1).

Brown-Sequart a démontré en outre que des cobayes, rendus ainsi épileptiques, naissent des petits épileptiques, et que, pour provoquer une attaque, il suflit d’irriter chez eux certaines parties de la peau, une région limitée qui constitue une zone épilept o gène (2).

Enfin, la section du nerf sciatique, du poplité interne, des racines postérieures des nerfs dorsaux ou lombaires, chez des cobayes, produit également l’épilepsie (3).

Ce sont là des faits d’expérimentation indiscutables, et qui ont été bien souvent répétés depuis, lis sont corroborés par la clinique.

Ainsi Brown-Sequart a recueilli une trentaine d’observations, chez l’homme, dans lesquelles l’irritation d’une partie déterminée de la peau provoquait une attaque d’épilepsie ; et Vulpian pensait que le nombre des cas de ce genre serait plus considérable, si l’on pouvait examiner toutes les régions de l’enveloppe cutanée. Beaucoup d’auteurs ont constaté des zones épileptogènes chez certains de leurs malades : Voisin, Bochefontaine, Gowers, en ont rapporté des exemples. Dieulafoy, dans sa thèse d’agrégation (1873), cite un malade atteint de névralgie sciatique gauche par suite d'une contusion violente de la cuisse, chez lequel le pincement de la face et du cou du côté gauche provoquait une épilepsie avec convulsions dans tout le côté gauche.

Un malade de Magnan était devenu épileptique à la suite d’un

(I) Archives de physiologie, 1869, t. Il, p. 210. (2j Ibid., p. 213.

(3; Ibid., p. 301.

coup de pied de cheval sur le talon gauche; un autre, dont Billroth a publié l’histoire, à la suite d’une contusion du nerf sciatique. Un trouve dans Franck (1) l’histoire d’un jôune homme de 23 ans, qui devint épileptique après un coup sur le scrotum : il guérit par la castration.

Je pourrais énumérer un nombre infini d’épilepsies (2) qu’on a rattachées à des troubles dentaires, à des lésions de l’oreille, aux troubles delà menstruation, aux excès sexuels, etc. Mais combien de ces faits qui sont pour le moins douteux ! Combien de fois a-t-on pris pour cause ce qui n’était qu’un symptôme, ou même que l’effet de la maladie !

Enfin, il est un grand nombre d’observations auxquelles, malgré toute ma déférence pour les autorités qui les ont publiées, il m’est absolument impossible de donner créance. Quand je vois des épilepsies attribuées ù l’amaigrissement, ou à l’obésité, ou à la présence d’un ténia ou de quelques lombrics dans l’intestin, ou à mille autres causes aussi petites et aussi banales, je crois sage de rester dans le doute. Je me dis que les faits de cette nature sont d’autant plus fréquents qu’on les recherche dans des auteurs plus éloignés de nous, et qu’ils ont singulièrement diminué au fur et à mesure que les conditions d’observation scientifique sont devenues plus rigoureuses.

L’épilepsie sympathique, réflexe, périphérique, existe réellement, mais il faut ne l’admettre qu’à bon escient. Il faut surtout éliminer complètement tous les cas dans lesquels il y a simplement convulsions, sans perte de connaissance : ces cas ne sont pas de l’épilepsie.

Ceci m’amène à dire quelques mots de ce syndrome clinique si improprement appelé épilepsie jacksonnienne, parce que c’est H ughlings- Jackson qui, en 1863, en a fixé l'anatomie pathologique, mais déjà connu depuis 1827, où Bravais, dans sa thèse, en avait donné une description complète. Cette épilepsie jacksonnienne, appelée aussi épilepsie partielle, sympathique, hémiplégique, est caractérisée par des convulsions débutant généralement

(4) l.oc. rit., J!. HCC, noie 89. •

(2) J'ai soigné un capitaine d’infanlerîe, sans aucune prédisposition héréditaire, qui, en Crimée, eut le gros orteil emporté par un éclat d'olms. Quelques mois après la cicatrisation, il avait eu des attaques d'épilepsie de plus en plus fréquentes, et qui nécessitèrent son placement dans une maison de santé; huit ans après, il était en complète démence.

par l'extrémité d'un membre, et se localisant dans ce membre. Après l’attaque, le malade peut rester atteint de paralysie plus ou moins complète, allant depuis la parésie la plus légère jusqu’à la paralysie complète des muscles envahis par les convulsions. Sous ce rapport, il n’y a rien qui différencie l’épilepsie jacksonnienne de l’épilepsie véritable; car non seulement les véritables épileptiques peuvent avoir de ces attaques partielles, mais chez eux aussi elles sont souvent suivies d’hémiplégies, de paralysies plus ou moins complètes, temporaires. Mais ce qui établit entre les deux une démarcation absolue, c’est que, dans l’épilepsie jacksonnienne, il n’y a pas perte de connaissance; ou, si elle survient, ce n’est qu’après les convulsions. Aussi l’auteur de l’étude la plus récente et la plus complète qui ait paru sur ce sujet, le Dr E. Rolland, a-t-il fort justement conclu que l’épilepsie jacksonnienne n’a de commun avec l’épilepsie que le nom. C’est, un symptôme d’une lésion cérébrale qui, le plus souvent, siège dans la zone psycho-motrice de l’écorce cérébrale, ou au voisinage de la zone motrice (1).

Étiologie.

Dans tout ce qui précède, j’ai essayé de mettre en évidence :

1° Que la manifestation épileptique, l’ictus, l’attaque, est un syndrome constant, invariable;

2° Qu’il peut coexister avec l’intégrité de l’intelligence et même avec des facultés supérieures ;

3U Que, suivant qu’il se combine avec d’autres éléments morbides, il aide à constituer des maladies différentes.

Cette distinction me paraît fondamentale et donne seule l’explication des variétés, presque innombrables, de l’épilepsie. Elle est surtout importante quand on veut étudier l’étiologie. Autre chose est de savoir ce qui cause la maladie, autre chose ce qui est la cause directe de l’accès.

Quand on parle des directions épileptiformes, leur étiologie est en quelque sorte contenue dans leur appellation même. Dans les épilepsies traumatiques, alcooliques, saturnines, syphilitiques, le titre seul indique la cause pathogénique certaine. Et 1 on se con-

(1) E. Rolland. De l'épilepsie jacksonnienne. Paris, 1883.

tente de cette étiologie qui, pourtant, n’est pas complète, car tout individu blessé à la tête ne devient pas nécessairement épileptique, et toute syphilis cérébrale ne se complique pas fatalement d’épilepsie.

Dans la (fraude épilepsie, il n’y a pas de cause aussi évidente : sans doute, elle ne va pas sans une malformation congénitale du crâne. Mais cette malformation peut-elle être considérée comme cause de l’épilepsie? Difficilement, puisqu’elle existe dans une foule de cas où il n’y a pas épilepsie. Peut-être faut-il rattacher les deux à une même cause organique encore inconnue. Toujours est-il que, dans l’état actuel de la science, nous ne pouvons que poser le problème, et que, provisoirement, nous sommes ramenés à l’ancienne division classique des causes prédisposantes et des causes occasionnelles : les premières devant nous apprendre pourquoi certains individus apportent en venant au monde la perspective de devenir épileptiques dans les premières années de leur existence; les autres expliquant le pourquoi immédiat de la première attaque.

Parmi les causes prédisposantes, la plus importante certainement, sinon la seule, c’est l 'hérédité.

Hérédité. — L’épilepsie est-elle une maladie héréditaire au sens propre du mot? c’est-à-dire des parents épileptiques donnent-ils naissance à des enfants épileptiques? suivant la formule : « I£pilepticus genuit epilepticum ».

Hippocrate l’a cru. 11 fait remarquer que rien n’empêche que celui dont les parents sont affectés du mal sacré n’en soit atteint lui-même et ne le transmette à ses descendants. Cette opinion a été admise par presque tous les anciens, mais fortement contestée par beaucoup de modernes.

Hoffmann, il est vrai, considère l’épilepsie comme la plus héréditaire des maladies : « neque est ullus morhus magis gentilitius, et qui tam facile a parentibus ad liberos devolvatur quam epilepsia (1). »

Roerhaave également croit que l’épilepsie essentielle, celle qu’il appelle exquisilissima, est héréditaire : « hæc vero inventa est contigisse per labem hœreditarïam. Epileptici parentes, vel sola

(I) Medic. ration. System., t. II, p. 10.

mater, vel pater, gignunt prolem, in qua similis propagalur epilepsia » (1). C’est Boerhaave aussi qui signale l’hérédité qui saute une génération, qui, du grand’père, se transmet au petit-fils sans passer par le père.

Bien d’autres auteurs sont arrivés aux mêmes conclusions : je citerai, parmi les anciens, Slalil, Siemsens , Van Swieten , Baumes, etc., et parmi les modernes : Beau, Piorry, Herpin, Hammond, Sieveking, Reynolds, Trousseau, qui « ne comprend pas que des auteurs recommandables aient mis en doute un fait accepté par la généralité des praticiens (2) » ; Gowers, qui déclare « qu’il est peu de maladies sur la production desquelles l’hérédité exerce une influence plus grande », etc.

Mais, à ces imposants témoignages, on peut en opposer d’autres qui attestent l’opinion, tout opposée, que l’épilepsie n’est pas une maladie héréditaire.

Tissot, par exemple, ne semble nullement convaincu de l’hérédité de l’épilepsie : « quand l’épilepsie, dit-il, serait quelquefois héréditaire, comme il le paraît, il ne faut pas croire que ce soit une hérédité inaliénable (3) ».

Louis la rejette absolument, de même Doussin-Dubreuil et Delasiauve. Enfin, tout récemment, de jeunes médecins, dont j’ai déjà cité les noms, sont encore plus catégoriques : « j’admets, écrit l’un d’eux, que l’enfant puisse naître épileptique, si la cause morbide l’a frappé pendant la vie intra-utérine; mais ce que je ne saurais admettre, c’est que l’enfant puisse être conçu épileptique (4). »

Ces opinions contradictoires s’expliquent en partie par les statistiques, qui ont donné des résultats tout à fait disparates.

Ainsi Maisonneuve, sur 84 cas, n’a trouvé l'hérédité que 4 fois; Leurct, 1 fois sur 67 ; Beau, 22 fois sur 232. Tandis que d’autres auteurs sont arrivés à des chiffres bien plus considérables : Bouchet et Cazauvieilh (3), 31 fois sur 110.

Esquirol, sur 321 épileptiques, a trouvé 103 fois des traces d’hérédité ; Moreau (de Tours) (6) a rapporté les observations de

(1) Loc. cil., p. 683.

(2) Tome 11, p. 80.

(3) Loc. cit.

Lemoine, in Progrès médical, 18S8, p. 2!)8.

$) Mémoires de l'Académie de médecine, t. XVIII, 1884.

'124 épileptiques, chez lesquels il a trouvé 30 fois (soit l,sur 4) l’épilepsie chez les ascendants.

Aug. Voisin (1) a noté que, dans 17 ménages où le père ou la mère étaient épileptiques, il y a eu 3fi enfants, dont '16, soit environ la moitié, sont morts de convulsions ou restés épileptiques.

Echeverria a donné une statistique importante (2) : une série de 136 épileptiques mariés (62 hommes, 74 femmes), ayant eu 633 enfants, a produit 78 enfants épileptiques (42 hommes, 36 femmes), soit 15 %.

Gowers, dont j’ai donné l’opinion plus haut, analyse 1218 cas qui lui sont personnels, et il en trouve 429, soit 35 %, dans lesquels existait l’hérédité névropathique. Sur 394 épilepsies héréditaires, il a trouvé le père épileptique 45 fois, la mère 46 fois.

Je signalerai encore les chiffres donnés par Dejérine (3) et empruntés à Bourneville : sur 350 épileptiques (242 femmes, 108 hommes), l’épilepsie chez les ascendants n’a été notée que 13 fois.

On voit combien ces chiffres diffèrent entre eux, et c’est à dessein que j’ai reproduit quelques statistiques donnant des résultats opposés. II est difficile, en présence de ces résultats, de s’expliquer comment John Cheyne, qui pratiquait en Irlande, a pu prétendre que, si l’on interroge avec soin les épileptiques, on trouvera que ceux mêmes dont ni le père ni la mère n’ont présenté de traces de cette maladie, ont cependant toujours quelque membre de leur famille, oncle ou tante, ou grand’mère ou grand’père, atteint d’épilepsie.

11 y a, dans la question qui m’occupe, comme le fait remarquer Lucas (4), deux points de vue tout à fait distincts : 1° le fait même de l’hérédité; 2° sa fréquence.

Or, la question de fréquence est, dans l’état actuel de la science, sans solution ; elle ne l’est pas seulement pour l’épilepsie, elle l’est pour toutes les affections en général.

Tout autre est la question de fait. S’il est avéré que le père ou la mère d’un épileptique sont également épileptiques, quelle raison

(1 ) Ai l. ttpilepsie du Dictionnaire de Jaccoud.

(2) Journal of mental science, oclobre 1880.

(8) Hérédité dans les maladies du système nerveux. ( Thèse d'agrég. l'aris, 1886.) (4) Tome II, p. 72i.

y a-t-il de nier l’hérédité ? Or, les observations de ce genre sont nombreuses.

Zacutus Lusitanus raconte l’histoire d’un homme épileptique qui eut huit fils et trois petits-fils atteints du même mal. Gowers a connu une famille dans laquelle cinq membres étaient affectés d’épilepsie : la mère, une tante maternelle, deux oncles et un cousin; une autre, dont quatorze membres étaient épileptiques : la mère et la grand’mère maternelle, une sœur de mère et une fille du frère de la mère, quatre sœurs et cinq enfants des sœurs.

Je signalerai, parmi mes malades (1)':

M..., père et sœur épileptiques;

La..., père épileptique; cousine germaine idem, morte dans un asile d’aliénés;

Des..., mère épileptique.

La question de fait est donc indiscutable : il y a des familles où le père et la mère épileptiques ont donné naissance à des enfants épileptiques; il faut donc, et c’est la conclusion de Dejérine (2), croire à l’hérédité directe (3).

Reste à se demander pourquoi elle est si rare. A cela on peut répondre que l’épilepsie n’échappe pas aux lois qui régissent l’hérédité en général : nulle maladie héréditaire n’est fatalement héréditaire. Une foule de causes, inconnues ou difficiles à dégager, peuvent contrarier ou même annihiler l’action de l’hérédité.

D’un autre côté, il faut considérer que les épileptiques en général ne se marient guère, et ceux qui se marient n’ont, pas tous des enfants. Enfin certains auteurs ont remarqué que les enfants des épileptiques ne vivent pas.

Reconnaissons à chacun de ces éléments une certaine valeur,

(1) Dans une série d'épileptiques que j'ai observés il y a quelques années (G7 hommes et 4G femmes;, j’ai trouvé l'épilepsie chez le père 43 fois (3 hommes et 8 femmes); chez la mère 13 fois (9 hommes et G femmes); chez les deux 1 fois (1 homme). Au total, 29 fois sur 107, à peu près 3 fois sur 11.

(2) Loc. cit., p. 116.

(3) C’est du reste et cela a toujours été, l’opinion populaire. Echeverria cite un curieux passage tiré des Cronikles of Scotland, par Hector Bœlhius, traduit par John Bellenden, Ëdimbourg, 1336 : « Celui qui avait le mal caduc, celui qui était imbécile ou idiot, celui qui avait des infirmités susceptibles de se transmettre du père au fils, était châtré, pour que son sang infecté ne se propageât pas. Les femmes qui avaient un vice quelconque de celte nature, étaient bannies de la société des hommes; si elles enfantaient, elles et leurs enfants étaient enterrés vivants. » (Gowers, note, p. 437.)

et nous nous expliquerons pourquoi l’épilepsie héréditaire, celle transmise directement des parents aux enfants, est relativement peu fréquente.

Hérédité névropathique. — Si, pour les raisons que je viens de donner, l’hérédité directe est rare, il semble au contraire que l’hérédité névropathique soit fréquente et que certaines affections nerveuses des ascendants prédisposent leur descendance à l’épilepsie. Comme le dit Piorry, dans sa thèse pour le professorat, « certaines affections dont les parents sont atteints peuvent se transporter des pères aux enfants, en prenant une forme nouvelle. »

Quand on trouve chez les ascendants des épileptiques des maladies telles que la folie, l’hystérie, la chorée, les affections cérébrales, on conclut que ces états morbides ont passé aux enfants en se transformant et en produisant l’épilepsie. Et de même des parents épileptiques donnent le jour, non à des enfants épileptiques, mais à des enfants aliénés, idiots, choréiques, hystériques, etc. C’est surtout l’alcoolisme qui paraît devoir être incriminé : un père alcoolique donne facilement naissance à un enfant épileptique. C’est un fait qui, jecrois, a été signalé pour la première fois par Quatrefages; depuis, il a été fréquemment noté, et il paraît être absolument démontré. J’en citerai plus loin un remarquable exemple.

Les statistiques qui mettent en lumière l’hérédité névropathique ne manquent pas. Celle de Musset (statistique de Bicêtre), qu’on trouve reproduite partout, donne pour 170 épileptiques, 3 pères aliénés, 17 mères aliénées, 27 parents aliénés, 23 mères hystériques, 2 mères choréiques.

Dans la statistique de Herpin (de Genève), qui porte sur deux séries de faits, on note, dans la première série, comprenant 33 familles de 243 personnes, 7 épileptiques et 48 affections cérébrales; dans la seconde série, comprenant 27 familles et 137 personnes, 3 épileptiques et 20 affections cérébrales.

Enfin, Moreau (de Tours), dans son analyse de 124 observations d'épilepsie, signale la folie 26 fois, l’ivrognerie 24 fois, etc.

Il ne faudrait pas cependant accepter sans contrôle les chiffres qui précèdent, pas plus que ceux des statistiques similaires : les auteurs ont eu le tort de mélanger toutes les formes d’épilepsie, et, il faut le dire aussi, les maladies les plus disparates. Moreau

(de Tours), à côté de la paralysie, qu’il signale treize fois chez les parents, note l'excentricité de ceux-ci dix fois.

11 convient donc de faire quelques réserves. Mais on peut considérer comme démontrée la loi même de l’hérédité névropathique, et des parents alcooliques, aliénés, hystériques, donnent fréquemment le jour à des enfants épileptiques (1).

Je terminerai en donnant l’histoire résumée d’un de mes malades : j’ai eu la bonne fortune d’obtenir des détails précis.

Observation X. — G..., soldat d’infanterie de marine, a eu une première attaque d’épilepsie à l’âge de 17 ans (il en a 20 actuellement), à la suite d’une frayeur (?), étant tombé accidentellement dans la Seine. Au début, les attaques étaient incomplètes, surtout nocturnes ; le malade pissait souvent au lit. 11 put dissimuler sa maladie et se faire enrôler dans l’infanterie de marine. Mais, arrivé au corps le 1er décembre, il eut, dès le 21, une violente crise, suivie de délire furieux. Il fut conduit à l’hôpital de la marine, et de là évacué sur l’asile de Cbarenton, où je l’observai pendant quelques mois. Voici ce que j'ai pu apprendre sur la famille de G...; les détails m’ont été donnés par la mère, femme intelligente, laborieuse, et qui supporte avec un rare courage l’existence difficile qui lui est faite.

Le père, charretier, grand travailleur, mais ivre tous les soirs, n’a jamais eu d’ailleurs aucun symptôme de delirium tremens; la mère est bien portante, laborieuse.

De ce mariage sont nés six enfants : 1° le premier, mort-né; 2° le second, mort de méningite à 3 mois; 3° le troisième, mort de convulsions à 13 mois; 4° le quatrième, épileptique, mort à 13 ans de fièvre typhoïde; o° une fille, épileptique; 6° un fils, notre malade, épileptique : physiquement peu développé ; quand un accès le prend, il crie : «j’ai mal ! » et tombe.

J’ajouterai que la fille (n° 5), mariée il y a quelques années, a fait une fausse couche à sept mois; un second enfant est né viable, a été allaité par sa mère, est mort à six mois de méningite.

Je signalerai quelques autres faits encore :

Da..., père alcoolique;

Po..., père alcoolique;

Pa..., épileptique et sourd-muet : grand’mèrc maternelle aliénée;

Cho..., père suicidé, sœur sourde-muette ;

Gé..., mère extravagante, sœur aliénée ;

Ma..., né au forceps pendant une attaque d’éclampsie de la mère; a un frère plus jeune, bien portant.

Hérédité hétérogène. — A l’hérédité névropathique vient s’ajouter

(f) Dans la statistique de Bourneville, l'alcoolisme des ascendants est noté 51,6 °/oî la folie, 16,8 °/o.

l’hérédité hétérogène : on accuse de la production de l’épilepsie chez les enfants certaines maladies constitutionnelles des parents, telles que la phtisie, la goutte, l’arthritisme, etc. Moreau (de Tours) note la phtisie trente-cinq fois (sur cent vingt-quatre cas).

N’cst-ce pas aller trop loin ? Je défie bien que l’on trouve un épileptique quelconque qui n’ait parmi ses ascendants l’un ou l’autre qui n’ait souffert de migraines ou de douleurs arthritiques, ou qui n’ait été emporté par une maladie telle que le cancer, ou la phtisie, etc. S’ensuit-il qu’on puisse faire remonter l’épilepsie jusqu’à cette origine lointaine? Je ne saurais l’admettre.

Il est un point de vue qui me paraît infiniment plus important à considérer et sur lequel l’attention ne s’est pas suffisamment arrêtée. 11 n’avait pas échappé aux anciens, et quelques modernes l’ont étudié; il me semble cependant trop négligé.

Quand nous étudions l’influence de l’hérédité, nous ne considérons en général que les états morbides permanents qui peuvent exister chez les parents. Ne serait-il pas plus utile de tenir compte de l’état de santé du père et de la mère au moment de la conception, de la mère pendant la durée de la grossesse? Ce sont là des états transitoires, passagers, par là même difficiles à déterminer dans le plus grand nombre de cas ; mais par eux, et par eux seuls, il est possible d’expliquer les anomalies et les apparentes contradictions de ce que nous croyons être les lois de l’hérédité.

Regardons autour de nous, et nous verrons des parents bien portants, bien équilibrés, engendrer des enfants mal venus, sourds-muets, épileptiques, idiots, etc. Nous nous étonnons et nous croyons observer une dérogation aux lois de la reproduction. Dans d’autres familles, nous voyons cinq, six enfants, nés du même père et de la même mère, tous bien portants, bien constitués, sauf un seul, ou deux, ou trois, qui sont idiots ou épileptiques, ou aliénés. Pourquoi ?

Quelquefois nous apprenons des particularités qui nous éclairent : au moment de la conception de tel enfant infirme, le père était malade, ou souffrant; il venait d’éprouver un violent chagrin; ou même il était accidentellement ivre. Ou bien c’est la mère qui n’était pas dans son état normal; c’est elle dont la grossesse a traversé des phases difficiles, etc.

Les anciens, ai-je dit, connaissaient ces influences. Ils faisaient naître Vulcain difforme de Jupiter ivre de nectar. Ils savaient que

les enfants engendrés dans l’ivresse naissent stupides, hébétés. « Jeune homme, disait Diogène à un enfant stupide, ton père était ivre quand ta mère t’a conçu. »

Cette influence fâcheuse de l’ébriété passagère des parents a été reconnue depuis par tous les auteurs, et nous avons vu combien est puissante son influence dans la genèse de l’épilepsie.

Mais il est d autres états, plus transitoires encore, comme les passions et les affections morales, sous l’influence desquels s’exerce le coït, et qui peuvent transpirer dans le nouvel être (1). « Pourquoi, dit Hufeland, n’admettrait-on pas qu’un enfant, engendré dans un moment de mauvaise humeur ou d’incommodité, se ressentira lui-même, plus ou moins, de cette disposition (2)? » On cite un fils de Louis XIV, conçu dans une crise de larmes et de remords de M",e de Montespan, que les cérémonies du jubilé avaient provoquée, et qui garda toute sa vie un caractère triste et chagrin, qui le fit nommer l 'enfant du Jubilé par les courtisans.

Morgagni (3) rapporte l’observation suivante : un enfant âgé de f.j mois, premier-né de personnages d’une haute noblesse, conçu, au milieu des troubles de l’âme, d’un père qui n’était pas bien portant par la mauvaise disposition de son système nerveux, avait la tète plus grosse, et, à un an, quelque chose de semblable à l’épilepsie.

Le fait du marquis Brignoles de Gènes (4) me paraît rentrer dans la même catégorie : de son mariage naquirent six enfants; le premier bien portant, le deuxième et le troisième épileptiques, les trois derniers bien portants. 11 me paraît évident, et sous ce rapport l’observation offre une lacune regrettable, qu’entre la naissance du deuxième et du quatrième enfant, il a dû exister, soit chez le marquis, soit chez sa femme, un état maladif, qui seul permet d’expliquer l’épilepsie du deuxième et du troisième enfant, les autres étant restés indemnes.

Somme toute, étant donné un épileptique, pour connaître exactement la part du père et de la mère dans la production du mal, il faudrait pouvoir déterminer, non seulement l’état de santé habituel de ces deux facteurs, mais encore l’état dans lequel l’un

(1) Lucas, t. II, p. 503, passim.

(2) Ib.d., p. 50 î.

(3/ Tome I, lettre IX, 4, p. 168.

(4) Lucas, t. II, p. 730.

et l’autre se trouvaient au moment de la conception, et enfin l’état de la mère pendant toute la durée de la grossesse. En un mot, ce n’est pas l’hérédité d'état seule, c’est aussi l’hérédité du moment qu’il faudrait connaître. Et pour ma part, j’inclinerais volontiers à considérer cette dernière comme prépondérante.

Épilepsie connée. — A la question de l’hérédité se rattache celle de l’épilepsie connée, c’est-à-dire qui existe dès le moment de la naissance. Tous les auteurs ne l’admettent pas, par exemple Tissot (1).

Pour expliquer qu’un enfant puisse naître épileptique, on suppose qu’une femme enceinte, assistant à une attaque d’épilepsie, en soit ébranlée au point que cet ébranlement se transmette au foetus : hæc fit, dit Boerhaave en parlant de Yepilepsia congenita , si gravida animo turbalur maxime, imprimis si epilepticum cadentem videal (2).

L’observation VIII de la troisième centurie de Fabrice de Hilden est intitulée : Matrona videns epilepticum cadentem, infantem poslea epilepticum progenuit, et il cite deux faits à l’appui, invoquant d’ailleurs le témoignage de son illustre ami llorslius. Il explique la production de l’épilepsie chez l’enfant par la vive impression ressentie par l’imagination de la mère.

C’était la théorie chère aux anciens ; et, chose curieuse, les auteurs qui se sont refusés à admettre la transmission héréditaire de l’épilepsie expliquent de celte façon que d’un père épileptique naisse un enfant épileptique : « la mère, disent-ils, étant vivement impressionnée en assistant aux attaques de son mari. » 11 serait bien étrange cependant qu’une femme, ayant épousé un épileptique, ne s’habituât pas à le voir tomber. Mais, en tous cas, il me semble plus naturel et plus conforme aux lois de la physiologie de supposer que, lorsque une femme enceinte est effrayée par la vue d’une attaque de haut-mal (comme dans l’observation de Hilden), cette frayeur se traduit par un trouble nerveux profond qui retentit sur le fœtus et en altère le développement normal. Nous ignorerons sans doute longtemps encore pourquoi ce trouble aboutit à l’épilepsie.

(t) toc. cil., p. 274.

(2; Loc. cil., p. Ü74.

En résumé, de toutes les causes prédisposantes, ou, si l’on préfère, constitutionnelles, de l’épilepsie, nulle ne me paraît plus importante que l’hérédité. Je ne pense pas que l’on puisse sérieusement nier l’hérédité directe; elle est plus rare peut-être que l’hérédité transformée (par névrose, alcoolisme, etc., des parents). La plus fréquente, à mon avis, c’est celle que l’on peut appeler l’hérédité du moment; mais combien nous sommes encore ignorants à ce sujet ! Espérons qu’en se dirigeant de ce côté, des recherches patientes et longtemps continuées permettront de soulever un coin du mystère.

Les autres causes constitutionnelles que l’on a étudiées sont l'âge, le sexe, le tempérament.

Relativement à l'àge, il y a une distinction capitale à faire : la grande épilepsie appartient exclusivement â l’enfance ou à l’adolescence. Les affections épileptiformes peuvent survenir à tout âge. Fautede faire cette distinction, on n’arrive â aucun résultat sérieux; et cela fait que toutes les statistiques qui ont été publiées (Calmeil, Beau, Leuret, Delasiauve, etc.) sont à revoir; elles ne peuvent rien apprendre, puisque la question qu’elles doivent résoudre n’a pas même été posée.

Est-il bien important de savoir si l’épilepsie est plus fréquente chez l’homme ou chez la femme? 11 faut le croire, à voir le zèle avec lequel tous les auteurs ont aligné les chiffres qui devaient résoudre la question (1). Par suite d’une opinion sans doute préconçue, on incline généralement ù faire pencher la balance du côté de la femme. Pourquoi? parce qu’elle a une susceptibilité nerveuse plus grande, parce que les fonctions spéciales qui lui sont dévolues peuvent s’accompagner de troubles sérieux, soit à leur origine, soit à leur déclin ou dans leur cours, etc. Mais en quoi tout cela peut-il influer sur la malformation organique qui est la base même de la grande épilepsie ?

Que dire enfin des tempéraments? Quiconque a eu à diriger un service d’épileptiques sait qu’on trouve indifféremment parmi eux des natures faibles, délicates, débiles, et des organisations fortes et puissantes. J’en ai connu qui étaient de véritables athlètes, â côté d’autres dont le développement physique s’était manifeste-

(I) Les statistiques ne donnent que des résultats incertains, ou môme contradictoires. Si à la Salpêtrière il y a plus de femmes épileptiques que d'hommes à Bicètre, cela peut tenir à des causes purement accessoires.

ment arrêté à un âge voisin de l’adolescence. C’est un fait que j’ai déjà signalé plus haut.

Veut-on aller plus loin et rechercher l’influence des tempéraments nerveux, sanguin, lymphatique et autres? On n’arrivera à rien, parce que, jusqu’à présent, on n’a pu ni définird’une manière précise, ni délimiter d'une façon exacte ce que l’on entend par tempérament.

J’arrive aux causes occasionnelles. C’est encore un chapitre rempli d’erreurs et de confusions, parce que les auteurs n’ont pas pris soin de bien séparer les causes de l’épilepsie de celles de la première attaque, de celles enfin qui, chez un épileptique, amènent le retour des attaques.

Par une tendance naturelle à l’esprit humain, chaque fois que deux phénomènes se succèdent l’un à l’autre à court intervalle, on établit entre eux un rapport de cause à effet; on considère le premier en date comme ayant produit le second : posl hoc, ergo propter hoc.

L’épilepsie ne pouvait échapper à cette loi. Qu'un enfant, qu’un adolescent tombe, foudroyé par une attaque, on cherchera une cause directe, immédiate, et sûrement on en trouvera une.

C’est même parce qu’on en trouve toujours une, que l’on a nié plus volontiers encore l’épilepsie héréditaire. Pourquoi, en effet, invoquer une hérédité problématique, incertaine, quand on a sous la main une cause évidente, certaine, indiscutable, telle qu’une fièvre exanthématique, qu'une fièvre typhoïde, etc.? N’est-il pas plus simple et plus logique de croire à une épilepsie infectieuse? C’est le raisonnement que tiennent des médecins assurément fort distingués.

Je répondrai cependant que les maladies infectieuses invoquées sont tellement fréquentes (quel est l’enfant qui échappe à la rougeole ou à la scarlatine?), qu’il y aurait lieu de s’étonner de l’extrême rareté des épilepsies consécutives. Je dirai, en second lieu, que les maladies même les plus sûrement héréditaires ne se montrent guère aussitôt après la naissance, mais seulement plus tard dans la vie, souvent même fort tard, et, elles aussi, à l’occasion d’une cause accidentelle.

Qu’un enfant de lu ù 20 ans, né de parents chétifs, malingres, tuberculeux, la poitrine étroite, le teint pâle, la santé délicate, devienne phtisique: il y a mille chances que l’entourage accusera

un refroidissement, un écart de régime, l’onanisme, lesurmenage, que sais-je? On cacliera soigneusement la cause véritable, la tare héréditaire. Est-il cependant un médecin qui puisse admettre qu’up simple refroidissement fasse naître des tubercules dans le poumon?

A-t-on jamais vu un enfant rachitique, bossu, contrefait, dont la déformation n’ait été attribuée à une chute, à un effort ? Depuis quand cependant une chute a-t-elle suffi pour rendre un enfant rachitique ?

Pourquoi n’en serait-il pas de même de l’épilepsie ? Je veux bien que le jeune homme de 15 ans soit devenu phtisique après un refroidissement, que l’enfant rachitique n’ait eu sa déformation qu’après une chute, mais ce ne sont pas là les causes vraies, ni de la phtisie, ni du rachitisme. Et de même quand on vient me dire que tel enfant est devenu épileptique après une cause accidentelle, fût-ce une rougeole, ou une fièvre typhoïde, je proteste. Je crois que l’enfant était né avec l 'aptitude épileptique; il avait en naissant la malformation caractéristique et nécessaire : la cause que l’on invoque n’a été qu’une occasion.

Cela posé, il convient d’examiner de plus près les causes occasionnelles de l’épilepsie, ne fût-ce que pour les ramener à leur juste valeur. Parmi ces causes, il n’en est pas qui ait été invoquée plus fréquemment que la frayeur.

Frayeur. — C’est un véritable dogme que de dire que la peur est la cause la plus habituelle de l’épilepsie. Tous les auteurs affirment le fait, se répétant les uns les autres, renchérissant même les uns sur les autres, sans compter qu’ils s'appuient tous sur des statistiques. Sur 86 observations d’épilepsie, Maisonneuve signale la peur 36 fois, environ 3 fois sur 7; Bouchet et Cazauvieilh, 27 sur 70, environ 2 sur 5; Leuret, 37 fois sur 100; Beau, 45 %• Delasiauve l’a trouvée 84 fois sur 200, ce qui est à peu près le chiffre de Bouchet et Cazauvieilh, 2 sur 3. Tout récemment Gowers a cherché à faire ressortir la grande importance de cette cause.

Il est vrai que d’autres observateurs donnent des chiffres inférieurs : Herpin, par exemple, ne signale la peur que chez 9 % de ses malades.

Lasègue est le seul qui ait osé protester contre une doctrine qui . a pour elle d’être ancienne et universelle : il nie formellement

que l’on puisse citer un seul cas d'épilepsie franche qui, après enquête sérieuse, doive être rapportée à une frayeur.

L’opinion de Lasègue nie paraît absolument vraie (1). Je ne crois pas que jamais, dans aucun cas, la peur, à elle seule, si intense qu’elle soit, puisse provoquer l’épilepsie, ou, pour préciser davantage, puisse déterminer un accès d’épilepsie.

Quand on étudie les innombrables observations dont les ouvrages sur l’épilepsie sont remplies, on est étonné de voir avec quelle facilité les auteurs les plus sérieux ont accepté les causes les plus insignifiantes. On lit, par exemple, dans les Éphémérides des curieux delà nature, qu’une femme enceinte est devenue épileptique à la vue d’un lièvre sortant d’un arbre et parcourant la route (2), une jeune fille, tt la vue d’une nichée de petits oiseaux sans plumes (3). Un auteur, Maier, cité par Franck, raconte gravement qu’une jeune fille est tombée de son premier accès, au retour de la tragédie de Marie Stuart (4). Et mille histoires sont de cette vraisemblance ! Chose singulière, Gowers en rapporte quelques-unes au moins aussi étranges, et dont Lasègue a fait vertement la critique.

A côté des observations dans lesquelles on trouve, comme cause de l’épilepsie, une circonstance tellement insignifiante qu’il est véritablement impossible d’y croire, il y a les faits dans lesquels il y a eu manifestement erreur d’interprétation. Parmi les causes terrifiantes citées complaisamment par Franck, se trouve celle-ci : la vue de la couleur rouge (o). Pour qui sait combien il est fréquent de voir l’accès débuter par une aura , consistant précisément en une couleur rouge, on ne verra certainement dans l’observation de Franck que le premier phénomène de l’accès. Il en est absolument de même quand Nothnagel et Mosso nous parlent d’enfants dont les accès sont précédés de songes affreux : ces songes ne sont pas la cause des accès; ils en font partie, ils en sont un symptôme. Et c’est ainsi qu’il faut interpréter un très grand nombre des faits qui encombrent les statistiques.

II est du reste surprenant que, lorsqu’on vient à étudier les effets de la terreur portée à son maximum d’intensité, et dans les

(1) L'opinion de Trousseau se rapproche beaucoup de celle de Lasègue. ( Loc . cit., p. ï>2.,

(2) Décembre, t. Il, an. 4, app.; observation 16.

(3) Décembre, t. Il, an. 2, observation 190.

(4) Franck, p. 318, note 45.

(5) Page 349, note 77.

conditions les moins douteuses, on ne trouve jamais l’épilepsie comme résultat. C’est ce qui est arrivé à Burlureaux (1) qui, pendant plusieurs années, a été médecin des sapeurs-pompiers de Paris : « Force nous est d’avouer, dit-il, n’avoir jamais eu connaissance d’un seul accès d’épilepsie déterminé par les émotions parfois terribles qu’ont à subir nos soldats. ».... « A la guerre, les otliciers, les soldats les plus braves, passent par des émotions qui devraient produire des épidémies d’épilepsie; or, l’épilepsie dans l’armée est l'apanage des jeunes soldats qu’on réforme à leur première année de service. »

J’ai vu, quant à moi, un certain nombre de malades chez lesquels on pouvait légitimement accuser une grande frayeur comme cause de la maladie mentale ; plusieurs avaient failli être fusillés pendant la guerre ou pendant la commune, ou n’avaient échappé à la mort que d’une façon en quelque sorte miraculeuse : aucun n'était devenu épileptique; c’étaient presque tous des paralytiques généraux (2).

11 est à remarquer que Mosso, dans son livre sur la peur (1886), ne parle guère de l’épilepsie. Avec les théories qui ont cours dans les auteurs, l’épilepsie aurait dû, au contraire, lui fournir le plus grand nombre d’exemples.

Burlureaux prétend qu’à la suite des tragiques événements de 1871, un grand nombre de Parisiens sont devenus épileptiques (3). Sur quoi base-t-il cette assertion? je l’ignore. Je me l’explique seulement, s’il comprend dans sa liste les alcooliques épileptiques. En tous cas, si la frayeur ou, pour parler d’une façon plus générale, les émotions terrifiantes, ont été un facteur étiologique non douteux, il s’y mélangeait un si grand nombre d’autres causes, qu’il est bien difficile de lui faire sa part exacte.

J’ai rapporté au Congrès d’Anvers (1885) l’histoire d’un soldat devenu épileptique à la suite d’une frayeur violente : d allait être percé d’un coup de baïonnette, quand il parvint à se mettre hors d’atteinte. Mais j’ai eu bien soin d’ajouter que ce soldat était fils d’un épileptique alcoolique, et frère d’une idiote. La peur n avait pu jouer qu’un rôle accessoire.

(1) Loc. cit., p. 182,

(2) Il y a l’observation fameuse de Pinel, l’artilleur qui voit son camarade tué a côté de lui. Devient-il épileptique? Nullement; il tombe dans la stupeur. (Pinel, Traite de la

manie, p. 18o.)

(8) Loc. cit., p. 181.

J’ai connu un sous-officier réformé pour épilepsie : il avait un jour dû punir un de ses hommes, qui, furieux, saisit son fusil chargé et le coucha en joue. Sans l’intervention d’un camarade qui détourna l’arme, le sous-officier était tué. Quelques jours plus tard, il eut sa première attaque. Mais ce malade avait sa mère et une sœur épileptiques. Lui-même, à l’âge de 14 ans, avait eu une crise mystique, et était entré dans un couvent de trappistes, avec l’intention de se faire religieux. 11 en sortit quelques années plus tard pour s’engager.

On trouve dans l’ouvrage de Calmeil (1) un fait très instructif : un charpentier, âgé de 52 ans, avait reçu dans l’enfance un coup violent sur le pariétal gauche; fracture et perte de substance de l’os. Devenu militaire, il est réveillé une nuit par des coups de pistolet tirés à son oreille et des cris que l’ennemi approche; il fut vivement effrayé, et eut quelques jours après une première attaque d'épilepsie. A partir de ce moment il resta épileptique, mais à accès rares. A o2 ans, délire ambitieux, etc. 11 mourut à Charenton, et l’autopsie révéla une vaste dépression sur le pariétal gauche, avec perte de substance de l’os, la dure-mère appliquée sur l’orifice et formant un tampon membraneux, etc.

On peut assurément dire que chez ce militaire l’épilepsie a été provoquée par la terreur éprouvée dans la nuit. Mais le traumatisme de l’enfance et la tare cérébrale consécutive avaient préparé le terrain : la frayeur n’a été qu’un accident fortuit.

Et il en est toujours ainsi chez l’adulte; dans tous les cas que je puis me rappeler l’impression morale terrifiante n’a été qu’un appoint.

Mais, dira-t-on, ce n’est pas chez les adultes, c’est chez les enfants, les jeunes gens, les femmes, que la frayeur agit surtout; car chez eux l’imagination est plus impressionnable, plus facile à ébranler, l’émotivité est plus grande. Je n’en disconviens pas; mais je ne puis m’empêcher de faire la remarque que les causes terrifiantes auxquelles on attache une si grande influence sont, si je puis dire, de la vie journalière. Quels sont les enfants qui, dans leurs jeux, ne se sont amusés â s’effrayer les uns les autres ? Est-il un seul de nous qui de son enfance n’ait rapporté quelques souvenirs de ce genre? Legrand du Saulle est venu un jour raconter à la Société médico-psychologique l’histoire de huit enfants devenus

(1) Traité des maladies inflammatoires du cerveau, t. Il, observ. 119, p. 83

épileptiques parce qu’ils avaient vu un cadavre. Or, ces huit enfants étaient entachés d’hérédité (1). Mais j’ajouterai : quel est l’enfant qui n’a pas vu un cadavre? qui n’ait perdu l’un des siens, et des plus proches, qui n’ait touché la main glacée de celui que la veille encore il avait connu plein de vie ! Ceux que la peur rend épileptiques le seraient devenus tout aussi bien par toute autre cause.

Je demeure convaincu que la peur agit infiniment moins souvent sur les enfants qu’on ne le dit : à cet égard les familles s’abusent ou abusent le médecin (2). Jamais d’ailleurs la peur ne peut, de toutes pièces, produire un accès d’épilepsie : tout au plus peut-elle être suivie de la première attaque chez celui qui est en puissance (l'épilepsie.

Je suis encore plus sceptique à l'égard d’une autre cause, que Cullen a signalée le premier, à savoir que l’habitude de simuler l’épilepsie finit par produire l’épilepsie véritable; et je n’ajoute aucune foi aux observations citées à l’appui. On sait que beaucoup de mendiants exploitent la charité publique en simulant le hautmal ; on leur donne même un nom spécial dans l'argot du métier (les Sabouleux). En a-t-on jamais vu devenir réellement épileptiques? Notons d’ailleurs que ces industriels mènent une vie vagabonde, commettent toutes sortes d’excès, souffrent de la misère, s’alcoolisent, contractent la syphilis, — et ce serait justement la cause morale, absolument insignifiante, — qui produirait le mal !

Une dernière cause morale à laquelle on attribue une grande importance, et que nul n’a encore osé récuser, c’est Y imitation > étiologie qui s’abrite sous le grand nom de Boerhaave. Cet illustre médecin a cru avoir observé à Leyde une véritable épidémie d’épilepsie, qu’il a décrite, et que depuis on trouve signalée partout. Franck, en 1796, entrant comme médecin ordinaire à l’hôpital de Vienne, dans lequel les épileptiques étaient reçus dans les mêmes salles que les autres malades, s’aperçut bientôt que la vue d’un accès déterminait la même maladie chez l’un ou l’autre des autres malades, surtout chez les femmes. Il demanda et obtint une salle

(1) Annales médico-psychologiques, 1883. t. I, p. SOS.

(2' D'après lout ce que j'ai dil précédemment, la grande épilepsie ne va pas sans une malformation organique. Dira-t-on que la frayeur peut causer cette malformation ? Et pense-t-on que les familles admettront facilement l'idée de la lare héréditaire?

spéciale pour ses épileptiques. Mais il en résulta un autre mal : à peine un malade était pris par un accès, que les malades voisins, entendant de leurs lits ses cris ou sa chute, suivaient son exemple. LVoù il résultait un concours d’attaques épileptiques diflicile à décrire. Ces attaques, ajoute Franck, ne peuvent être expliquées que par l'imitation (1).

l)ussé-je être accusé d’irrévérence, et pour les deux grands hommes que je viens de citer, et pour tous ceux qui ont scrupuleusement répété leurs récits, je dirai que Boerhaave et Franck ont commis une erreur absolue de diagnostic. Ils ont eu affaire à des hystériques, et non à des épileptiques. Autant l’hystérie est imitative, autant l’épilepsiej’est peu. Four soutenir le contraire, il faut n’avoir jamais vu un quartier d’épileptiques.

Assurément, j'ai connu des centaines d’épileptiques, soit isolés dans le monde, soit réunis dans des quartiers spéciaux. J’affirme que jamais, en aucune circonstance, je n’ai vu une attaque, survenant chez l’un ou l’autre des malades, en déterminer chez ceuxqui vivaient dans le même milieu, qui en étaient les témoins involontaires. Est-ce que, d’aventure, quand un épileptique tombe dans la rue, et ce n’est pas chose rare, les passants sont atteints de convulsions ?

Chaque fois que l’on parle d’épidémies d'épilepsie, on commet une erreur : c’est hystérie qu’il faut dire.

S’il me paraît nécessaire de restreindre considérablement l’action des causes dites morales, j’en dirai tout autant des causes dites hygiéniques, telles que saisons, climats, professions, etc.

On peut supposer, non sans vraisemblance, que l’épilepsie est plus fréquente dans certaines contrées, dans certains climats, que dans d autres. Mais on n’a sur ce point que des données vagues et incertaines (2). Portai, que j’ai cité plus haut, semblait croire qu’il y a plus d épileptiques en Italie et en Espagne qu’en France, mais il accusait moins le climat lui-même que la syphilis. Franck, après une pratique de seize ans, était arrivé à celte conclusion, que l’épilepsie est plus fréquente en Lithuanie qu’en Allemagne. Burlureaux a essayé de résoudre la question pour la France : grâce

(1) Loc. cil., p. 348, note 47.

(2) Legrand du Saulle admet qu'il y a 40,000 épileptiques en France. Mais sur quui hase-t-il cette statistique ?

aux documents statistiques que lui a fournis le Bureau de recrutement du Ministère de la Guerre, pour une période de dix ans, il a pu établir que, dans cette période, Tulle et ses environs ont foruni 49 épileptiques sur 10,000 inscrits; Paris, lu; Fontainebleau, 4; Toul, 8, etc. (1). Mais l’auteur paraît attribuer la plus au moins grande fréquence du mal dans ces différentes régions, au plus ou moins grand nombre de mariages consanguins qui s’v contractent. Or, rien jusqu’à présent ne prouve que la consanguinité joue un rôle dans la production de l’épilepsie : c’est en tous cas une cause indépendante du climat et des conditions météorologiques.

Les saisons, les variations atmosphériques, peuvent, chez un malade, exercer une influence, en ce sens que les accès seront plus ou moins fréquents, soit au printemps, ou en automne, ou par le temps sec, ou par le froid, etc., mais elles ne seront jamais par elles-mêmes une cause d'épilepsie. En consultant les relevés des attaques observées dans mon service pendant plusieurs années, j’ai pu m’assurer que, même à ce point de vue, il est impossible de formuler aucune, loi.

Je ne m’arrêterai pas à examiner d’autres causes encore, telles que les professions, les habitudes, le régime, auxquelles les auteurs les plus autorisés ont donné une importance que je ne puis m’expliquer; si elles exercent une influence, ce ne peut être que d’une façon très indirecte. Ainsi les ouvriers qui manient le plomb sont plus exposés à l’épilepsie saturnine; mais c’est là une épilepsie toxique, qui pourra atteindre quiconque s’empoisonnera avec le plomb.

II est un point cependant sur lequel je veux faire quelques remarques : ce sont les rapports entre l’épilepsie et tout ce qui touche à la vie sexuelle, aux fonctions génitales, rapports qui ont été étrangement exagérés.

Déjà dans Arétée on trouve cette singulière proposition, « que le coït produit quelque chose d’analogue au mal caduc; il en est le symbole, pixpT) E-'AstpiT), dit Démocrite (2) ». Et ce qui est plus étrange, c’est que nul n’y a contredit (3). PourSennert, le spasme

(1 1 Voir Buulureaux. l.oc. eu., p, 169.

(2j Tome 1, chap. IV.

(3) COELUIS Aurelianus (loc. cit., p. 66) dit que pour beaucoup d'auteurs le colt est considéré comme une petite épilepsie; mais il ajoute : eunuchismus vires amputai, non epilepsiam solvil.

vénérien n’est qu’une courte épilepsie : epilepsia brevis ; et Delasiauve accepte cette définition. Boerhaave (1) dit que le coït est une véritable épilepsie : coilum esse veram ejrilepsiam. Trousseau a également accepté cette formule.

J’avoue qu’il ne m’a jamais été possible de trouver, entre le spasme voluptueux qui accompagne le coït et la perte de connaissance soudaine de l’accès d’épilepsie, uneanalogie quelconque, même lointaine. Rien, absolument rien, à mon sens, n’autorise à rapprocher ces deux ordres de faits ; et il faut reconnaître que les observations qui doivent mettre en évidence l’épilepsie causée par les excès sexuels ne sont pas faites pour entraîner la conviction, si nombreuses qu’elles soient.

Quand un individu est épileptique, les rapports sexuels aggravent son mal et amènent la répétition fréquente des attaques. Delasiauve fait remarquer que des malades, presque exempts d’attaques tant qu’ils vivent à l’asile, sont atteints de nouveau dès qu’ils sortent et qu’ils se livrent aux plaisirs sexuels, même modérés. A plus forte raison, s’ils font des excès.

Mais tout cela ne prouve pas que le coït soit une cause d’épilepsie. Et même, si l’on admet ma classification des épilepsies, on comprend que cette cause ne puisse être invoquée. En effet, la grande épilepsie, survenant dans l’enfance ou l’adolescence, apparaît à une époque de la vie où la sexualité se dessine à peine. Quant aux affections épileptiformes, elles ont chacune une cause spéciale, déterminée.

Chez les enfants et les jeunes gens, on accuse l 'onanisme. Mais ne prend-on pas l’effet pour la cause? Si les jeunes épileptiques se masturbent avec rage, c’est parce qu’ils sont malades : ce n’est pas l’onanisme qui cause leur mal ; il en est un résultat. Lasègue(2) me paraît être dans le vrai quand il cherche à diminuer l’influence de l’onanisme, ridiculement exagérée par certains auteurs, et j’ai moi-même défendu la même thèse (3).

Tout ce que l'on peut dire, c’est que les excès sexuels, aussi bien que l’onanisme, sont des causes d’affaiblissement, et, quoiqu’ils ne soient au fond qu’un symptôme, ils deviennent cependant une cause d’aggravation de la maladie.

(d) Lnc. cit., p. 632.

(2; Eludes

(3) Art. Onanisme, du Dictionnaire de Dechambre.

Dans le sexe féminin, tout ce qui touche à la menstruation, à la grossesse, à l’accouchement, a été soigneusement étudié.

De ce que chez beaucoup de jeunes filles la première attaque a coïncidé avec l’apparition des règles, ou que l’établissement de la menstruation a aggravé l’épilepsie préexistante, ou de ce qu’enlin chez quelques-unes les menstrues s’établissent difficilement, péniblement, on a conclu à une influence bien établie de la fonction menstruelle. Voisin a prétendu que souvent, chez des personnes qui auparavant n’avaient que des vertiges ou des absences, les grandes attaques se montrent au moment où s’établit la menstruation. Beaucoup d’observateurs ont noté que les attaques étaient plus fréquentes ou plus violentes au moment des règles. Mais c’est là un fait banal, car il est peu de femmes chez lesquelles la période menstruelle se passe sans quelques orages; les épileptiques ne sauraient échapper à cette loi; il n’est pas étonnant que leur état morbide soit temporairement aggravé. Quant à la ménopause, elle paraît n’exercer aucune action spéciale.

La grossesse a-t-elle une influence? Si oui, elle a été diversement interprétée. Car, si les uns prétendent qu’elle enraye les attaques, d’autres soutiennent qu’elle les provoque, ou du moins qu’elle les rappelle. Pinard (1) a vu onze femmes épileptiques devenues enceintes, accoucher toutes à terme et normalement; quatre avaient vu leurs accès entièrement suspendus; chez cinq ils avaient été notablement atténués; chez les deux autres il n’y avait eu aucun changement.

Je me souviens qu’à Strasbourg, le professeur Stoltz, dans ses cours, enseignait que, lorsqu’une femme épileptique devient enceinte, il est de règle que les attaques ne se montrent plus pendant toute la durée de la grossesse, mais reparaissent après.

L’accouchement ne paraît pas provoquer l’épilepsie, alors même qu’il est long, difficile et douloureux; bien entendu, je laisse de côté l’épilepsie ou éclampsie puerpérale, qui est une affection épileptiforme toute différente.

Je ne veux pas continuer cette revue des causes, que je n’ai faite que pour montrer combien la plupart d’entre elles sont obscures, douteuses, incertaines. Pour moi, d’ailleurs, l’étiologie de l’épilepsie se résume dans les propositions suivantes :

(1) Art. Grossesse, du Dictionnaire de Decliambre.

•1° Épilepsie vraie : malformation congénitale (influence héréditaire) ;

2° Affections épileptiformes : causes variées, bien déterminées pour chaque variété (centrales : épilepsies symptomatiques; périphériques : épilepsies réflexes).

Diagnostic.

11 faut deux choses pour établir le diagnostic de l’épilepsie :

1° Démontrer que l’attaque est bien réellement une attaque d’épilepsie ;

2“ Déterminer à quelle forme d’épilepsie (épilepsie essentielle ou affection épileptiforme) elle se rattache.

La première question n'est pas toujours facile. Nous avons vu, en effet, que l’attaque se manifeste sous des formes bien différentes, et, s’il ne peut subsister aucun doute quand on voit se dérouler tous les symptômes d’une grande attaque, il peut, au contraire, très bien se faire qu’une absence, qu’un vertige même, passent inaperçus, ou que leur signification véritable soit méconnue.

Dans les attaques convulsives complètes, le diagnostic ne saurait, je le répète, offrir aucune difficulté sérieuse ; Yaura, la perte de connaissance, la pâleur de la face, le cri initial, l’écume aux lèvres, la morsure de la langue, sont un ensemble de signes assez caractéristiques pour exclure toute autre hypothèse que celle d’épilepsie.

Ce n’est que lorsque l’attaque survient la nuit qu’on court risque de la méconnaître. On a vu des personnes affectées depuis plusieurs années d’épilepsie nocturne, sans que ni le malade, ni son entourage, en eussent seulement soupçonné l’existence. Trousseau en a cité des exemples.

Avec un peu d’attention et de sagacité, le médecin parvient cependant à démêler la vérité. L’épilepsie nocturne s’accompagne souvent d’incontinence d’urine et de matières fécales; le malade, en se réveillant, se plaint de courbature et de malaise qu’il ne sait à quoi attribuer; il a de la céphalalgie, quelquefois même des accidents plus graves: un malade de Trousseau s’était luxé l’épaule dans une attaque nocturne dont il n’avait aucun souvenir. Flaubert, au dire de son biographe, avait eu, avant sa grande attaque,

une ou peut-être plusieurs attaques nocturnes, dont, au moment même, personne n’avait pu se douter, et qui se traduisaient par des malaises consécutifs inexpliqués.

D’autres signes encore ont une grande importance : la salive sanguinolente dont l’oreiller est taché, le piqueté ecchymotique très tin qui peut exister sur le visage, les ecchymoses de la conjonctive, mais surtout les morsures de la langue et des lèvres, qui sont un symptôme presque pathognomonique.

L’attaque d’épilepsie peut être rattachée à une simple congestion cérébrale. L’erreur est facile quand le médecin est appelé auprès du malade plongé dans le coma consécutif. Mais si l’on apprend que pareille attaque s’est répétée de temps en temps; que le coma a été précédé de convulsions ; s’il existe des cicatrices sur la langue ou une morsure récente ; si enfin il n’y a pas de paralysie consécutive durable, il ne sera pas malaisé de donner aux symptômes leur signification véritable.

Peut-on confondre l’attaque d’épilepsie avec l’attaque d’hystérie? Cette question, à mon avis, ne saurait se poser quand il s’agit de l’hystérie simple. Mais il est des hystéries graves, des hystéroépilepsies ou des hystéries épileptoïdes (Lasègue), dans lesquelles le diagnostic différentiel peut offrir des difficultés.

S’il y a hystéro-épilepsie, c’est-à-dire combinaison chez le même malade de l’hystérie et de l’épilepsie, ce qui, suivant certains auteurs, arrive très fréquemment chez la femme, on trouvera mélangés, en proportion variable, les symptômes de l’accès d’épilepsie et ceux de l’accès d’hystérie, .le crois qu’en général il ne sera pas difficile de faire la part de chacune des deux affections. 11 ne faut pas oublier dans ces cas de rechercher les stigmates de l’hystérie : zone hystérogène, hémianesthésie, etc. Quelquefois le diagnostic est difficile : Legrand du Saulle a plusieurs fois entretenu la Société médico-psychologique d’une jeune fille de son service, qui, en 1883, avait eu plus de 30,000 (!) crises convulsives; il était tenté de la considérer comme épileptique. N’était-ce pas plutôt une hystérie grave, empruntant le masque de l’épilepsie? Cen’est d’ailleurs qu’un fait absolument exceptionnel, plus curieux qu’instructif; dans l’immense majorité des cas, il est facile de distinguer l’hystérie de l’épilepsie. Il ne faut jamais perdre de vue que le caractère fondamental, pathognomonique de l’épilepsie, c’est la perte de connaissance, complète, absolue. Où elle n'existe

pas, il n’y a pas épilepsie. Quelle que soit donc l’intensité des convulsions, quand bien même le système musculaire tout entier y participerait, il n’y aura pas épilepsie, s’il n’y a pas en même temps l’inconscience. C’est ainsi qu’il sera, non seulement possible de distinguer l’épilepsie de l’hystérie, mais encore des autres affections convulsives, telles que l'épilepsie jacksonnienne, et surtout des états morbides dits épileptoïdes, que certains auteurs admettent trop facilement. En effet, de deux choses l’une : ou ces états épileptoïdes offrent les caractères fondamentaux de l’épilepsie, et alors il n’y a pas lieu d’en faire une classe à part; ou ces caractères fondamentaux manquent, et, dans ce cas, ce n’est pas l’épilepsie. Car, on est épileptique ou on ne l’est pas, on ne saurait l’être à demi, ou au quart.

Le diagnostic est plus difficile quand, au lieu d’attaques complètes, il n’en existe que d’incomplètes, vertiges, absences. Que de fois l’absence est-elle prise pour une syncope, pour une congestion passagère! L’entourage du malade, le malade lui-même s’accordent pour induire le médecin en erreur, tant l’idée seule d’épilepsie est terrifiante ! C’est en tenant compte de la soudaineté de l’invasion, de la perte de connaissance, de la pâleur de la face, de l’égarement de la physionomie, de la rapidité avec laquelle les accidents se dissipent, de la répétition plus ou moins fréquente de phénomènes morbides identiques, enfin du manque absolu de souvenir, qu’il sera possible d’éviter l’erreur. Il suffira, pour un observateur attentif, de constater l’existence simultanée d’une grimace, de la pâleur de la face, d’une certaine fixité du regard, pour que les doutes soient levés.

On comprend avec quelle facilité ces accès incomplets passent inaperçus ou restent méconnus s’ils ne surviennent que la nuit. Le diagnostic peut alors rester incertain fort longtemps, jusqu’à ce qu’une circonstance fortuite mette sur la voie de la vérité.

Ce premier point établi, l’existence de l’épilepsie bien constatée, il reste à déterminer à quelle espèce d’épilepsie se rapportent les attaques : question de la plus grande importance pour le pronostic et le traitement, beaucoup plus qu’au point de vue dogmatique.

C’est en vain que l’on chercherait, dans la forme même des. attaques, quelque caractère qui permît d’établir une différence entre l’épilepsie vraie, l’épilepsie vulgaire, et lesaffections épilcpti-

Él’ILEPSIE. • — FOLIE ÉPILEPTIQUE.

formes, généralement comprises sous le nom d’éclampsie. Il n’en existe aucun; tous les auteurs sont d’accord sur ce point.

La fréquence des accès, leur mode de succession, ne présentent non plus rien de spécial.

L’âge, lors de l’apparition de la première attaque, a une importance au contraire très grande.

L’épilepsie vulgaire débute toujours dans l’enfance ou dans l’adolescence; par conséquent, chaque fois que la première attaque se sera produite dans l’âge adulte ou dans la vieillesse, on pourra affirmer qu’il s’agit d’une affection épileptiforme.

Mais la proposition inverse n’est pas absolument exacte : il ne suffit pas que l’épilepsie ait débuté dans l’enfance ou dans l’adolescence, pour qu’on élimine d’emblée l’idée d’une épilepsie accidentelle : l’épilepsie traumatique est de tous les âges; on a observé chez l’enfant des épilepsies syphilitiques; enfin, il faut tenir compte de celles qui ont pour causes une méningite tuberculeuse, un exanthème fébrile, une maladie infectieuse et qui peuvent également apparaître dans les premières années de la vie.

Dans les cas de ce genre une enquête minutieuse est nécessaire : il faut se rappeler que les malformations crâniennes, caractéristiques de la grande épilepsie, n’existent pas ou n’existent qu’exceptionnellement et accessoirement dans les affections épileptiformes.

Quant à déterminer à quelle espèce d’épilepsie accidentelle l’on a affaire, on n’y arrivera que par l’étude attentive de chaque cas particulier : antécédents ou symptômes concomitants de syphilis dans les cas d’épilepsie syphilitique, en même temps que bons effets du traitement spécifique; cicatrices du crâne dans l’épilepsie traumatique; signes d’empoisonnement par le plomb dans l’épilepsie saturnine; symptômes de l’alcoolisme dans l’épilepsie alcoolique, etc. Il m’est impossible d’énumérer toutes les variétés qui peuvent se présenter.

Il ne faut pas se dissimuler, d’ailleurs, que le diagnostic n’est pas toujours facile : que de fois l’épilepsie syphilitique est-elle restée méconnue! Althaus, cité par Burlureaux (1), est appelé auprès d’un enfant né de parents syphilitiques, mais n’ayant aucun stigmate de la maladie héréditaire, et qui, de 2 à 9 ans, a des crises typiques d’épilepsie; à 9 ans, l’intelligence commence Il faiblir. Althaus le traite par l’iodure et obtient la guérison.

(1) Loc. cil., p. 125.

C’était donc une épilepsie syphilitique, non une épilepsie essentielle; mais il a fallu la sagacité du médecin pour établir un diagnostic que personne avant lui n’avait soupçonné.

D’une façon générale, on peut dire aussi que Vêlai de mal, c’està-dire la succession ininterrompue d’un grand nombre d'attaques, est un symptôme beaucoup plus fréquent dans les alïections épileptiformes que dans l’épilepsie vulgaire.

Enfin, les suites immédiates de l’attaque sont beaucoup plus souvent des lésions permanentes (hémiplégie, contractures, etc.) dans les affections épileptiformes, surtout quand celles-ci sont liées à une altération du cerveau (tumeur, cancer, foyer de ramollissement, etc.). Notons encore que la démence arrive rapidement dans l’épilepsie accidentelle, tandis que dans l’épilepsie vraie, l’état de l’intelligence reste stationnaire.

Épilepsie simulée. — A la question du diagnostic se rattache celle de la simulation de l’épilepsie. Nulle maladie n’est, peutêtre, simulée plus fréquemment ; mendiants cherchant à exploiter la commisération publique, soldats essayant de se faire réformer, accusés voulant se faire passer pour irresponsables, tels sont les cas sur lesquels le médecin a maintes occasions d’être consulté.

Est-il donc si facile de se faire passer pour épileptique? Au yeux du vulgaire, peut-être; jamais, pour un médecin tant soit peu attentif.

Le véritable épileptique tombe n’importe où, dans le feu, dans l'eau; il se blesse souvent grièvement. Le simulateur choisit son endroit, il évite de se faire du mal, il oublie de se mordre la langue. Il ignore aussi que les convulsions sont généralement plus accentuées dans un côté du corps. Mais, et c’est là le point capital, jamais le simulateur ne pourra produire la pâleur cadavéreuse de la face, qui signale le début de l’accès; il ne pourra pas davantage arriver à l’insensibilité pupillaire, ni provoquer le piqueté hémorragique ou les ecchymoses sous-conjonctivales, si fréquents dans l’épilepsie.

Avec tous ces signes, il est impossible qu’un médecin attentif puisse être induit en erreur (1).

(I) On connaît cependant l'anecdote souvent racontée, de Caltneil, tombant dans de violentes convulsions devant Esquirol, qui croyait la simulation impossible. Esquirol, après un mompnt d'examen, np put s'empêcher de dire : « Pauvre. garçon, il est, épilep-r

Pronostic.

Toute attaque d’épilepsie est grave par elle-même, parce qu’elle indique l’existence d’un trouble profond dans le cerveau , c est donc un symptôme qui mérite toujours d’être pris en sérieuse

considération. . .

Isolée elle compromet très rarement l'existence; on pounait même dire que, par elle-même, elle n’est jamais une cause < e mort. Mais si l’on réfléchit que le malade frappé d’une attaque perd toute conscience, qu’il peut tomber dans le feu, dans 1 eau, que si l’accès le prend dans son lit, il peut avoir la face appliquée contre son oreiller et succomber asphyxié; qu’il n est pas raie qu’il se fasse quelque fracture, quelque luxation ou quelque coi tusion grave; qu’il se morde profondément la langue; si, d.s-je on tient compte de tous ces accidents possibles, et J en a. vu de nombreux exemples, on conviendra que le malheureux ep, .optique n’est jamais sûr de l’heure prochaine. 11 y a quelques jours û peine j’en ai observé un qui, pris d’une attaque pendant son repas, faillit être étouffé, et ne put qu’à grande peine elre rappelé

" Les" attaques subintrantes (état de mal) sont infiniment plus / . comme ie l’ai dit plus haut, elles entraînent presque

fatale ment la mort, quand elles s’accompagnent d’une élévation

"Ta Ibmedcl’tuaquc n’inllue pas sensiblement sur le Pronos,^c '

„ „ , èut Pis dire par exemple, qu’un malade qu, n'a que des

iü»i

se manifeste chez lui. .nrn„ -i,ôrent moins l’intel-

On a dit aussi que les attaques nocturnes Ue cm .

ligence que les attaques diurnes . cest lop.niu

Axenfeld est d'un avis opposé.

tique! . »

En réalité, toutes les particularités de l’accès d’épilepsie me paraissent n’avoir, au point de vue du pronostic, qu’une importance tout à fait secondaire. C’est dans la cause même de l’épilepsie qu’il faut chercher les motifs du jugement à porter. Il faut en revenir à la division que j’ai proposée : la grande épilepsie, l’épilepsie vulgaire, s’accompagnant d’une malformation organique congénitale, est évidemment une affection très grave; non pas qu’elle compromette l’existence autrement que par les accidents qu’elle peut entraîner; mais elle ne va pas sans un arrêt de développement de l’intelligence, et, alors même que les accès disparaissent, le malade reste imbécile ou idiot. Ce n’est que très exceptionnellement que l’on peut observer des individus ayant des attaques et une intelligence normale.

Les affections épileptiformes, par contre, sont d’un pronostic très variable, qui tient uniquement à la cause originelle du mal. La syphilis cérébrale, l’alcoolisme, le saturnisme pouvant guérir, il en résulte que les épilepsies syphilitique, alcoolique, saturnine, sont elles-mêmes très curables. J’en dirai autant de l'épilepsietraumalique, qui peut disparaître par suite d’une opération chirurgicale. il en est autrement des épilepsies liées aux lésions cérébrales incurables (cancers, hydalides, hémorragies, etc.) : elles sont elles-mêmes au-dessus des ressources de l’art. Et il y a encore cette différence entre ces épilepsies et l’épilepsie vulgaire, c’est que celle-ci reste indéfiniment stationnaire, tandis que les autres s’aggravent parallèlement aux progrès des maladies cérébrales qui les occasionnent.

Les épilepsies symptomatiques comportent, pour ainsi dire, chacune un pronostic particulier; il en est de même des épilepsies sympathiques : de nombreux exemples prouvent que celles-ci guérissent souvent.

Mais il importe cependant, même lorsque l’on se trouve en présence d’une épilepsie curable, de se rappeler que souvent la cause de l'épilepsie peut disparaître, et celle-ci persister néanmoins. Ainsi un syphilitique est radicalement guéri de sa syphilis, et cependant l’épilepsie continue : on peut se dire alors que le traitement a été impuissant à faire revenir le. cerveau à son état normal, que des cicatrices indélébiles restent là comme de véritables épines et entretiennent l’aptitude convulsive.

Marche. — Durée. — Terminaison.

Marche. — Il ne faut pas se figurer l’épilepsie comme une maladie à évolution plus ou moins régulière. En tant que névrose, elle a au contraire une tendance singulière ;i rester stationnaire. Telle a été la première attaque, telles seront les suivantes, et cette situation peut se prolonger pendant une longue existence, sans modification aucune.

Les choses se passent tout autrement dans les affections épileptiformes, mais cela tient alors, non à l’épilepsie en elle-même, mais aux lésions organiques dont elle dépend.

Suivant Gowers, l’épilepsie peut commencer de trois manières différentes : ou bien de petites crises apparaissent seules pendant des mois et des années, avant que surviennent les grandes attaques; ou bien, au contraire, une grande attaque éclate d’emblée à un moment donné, et ces attaques se renouvellent à intervalles plus ou moins éloignés; ou, enfin, après une seule grande attaque, on reste des mois ou des années sans en observer de nouvelles.

En examinant mes malades, il me paraît facile d’en trouver qui répondent à chacune de ces catégories : un jeune homme, âgé de 22 ans, très impulsif, et par suite dangereux, a, depuis l’âge de i ans, des absences survenant â peu près tous les quinze jours. Il n’a eu, dans toute cette période, que trois grandes attaques. Un autre a eu sa première attaque (grande) à l’âge de 8 ans, après une longue promenade au soleil et, depuis cette époque, il a continué à en présenter très régulièrement.

Gowers a recherché quel était le temps écoulé entre la première et la seconde attaque, puis quel intervalle séparait les accès suivants. Je ne veux pas dire de mal de ces statistiques, mais que peuvent-elles nous apprendre?

Un point plus intéressant, peut-être, c’est de connaître le moment des attaques. Sont-elles plus fréquentes de jour ou de nuit? Et quand elles sont nocturnes, à quelle heure surviennent-elles de préférence? Féré a récemment étudié cette question (1), et il lui a paru que les attaques nocturnes se montrent de préférence au moment du réveil, ou quand le malade va s’endormir, c’est-à-dire

(1) Société de biologie, séances de 1888.

quand les hallucinations hypnagogiques surviennent. Y a-t-il un lien entre les deux phénomènes? se demande Féré.

Durée. — Sauf quand elle produit les acciüents que j’ai énumérés (chutes dans le feu. dans l’eau, sur un corps vulnérant, etc.), l’épilepsie, par elle- même, ne compromet pas l’existence, elle n’est pas de nature à abréger la vie. On peut même s’étonner qu’un mal qui, à chaque crise, trouble si profondément la circulation et la respiration, n’entraîne pas plus fréquemment de complications cardiaques ou pulmonaires. Dans tous nos services d’épileptiques, nous en avons qui atteignent un âge avancé et qui succombent alors à une affection intercurrente quelconque.

Terminaison. — L’épilepsie peut se terminer par la mort, dans une attaque (abstraction faite, bien entendu, des accidents mortels); et l’on est quelquefois obligé de se demander pourquoi tel épileptique, qui, depuis trente ou quarante ans, a eu de fréquentes attaques, et des plus violentes, auxquelles il a résisté, est emporté soudain par une crise qui n’a pas paru plus forte que celles qui l'avaient précédée. L’autopsie ne donne pas toujours l’explication cherchée.

L’épilepsie peut aussi guérir : il n’est pas rare de voir des malades être débarrassés, à un moment donné, de leurs attaques, et n’en plus avoir le reste de leur vie. Faut-il faire honneur de ces guérisons aux différents traitements? Quelquefois ils sont si insignifiants qu’en vérité on ne saurait leur attribuer qu’une influence douteuse, et il vaut mieux croire à une guérison spontanée. Mais, dans l’épilepsie vulgaire, qu’est-ce qui guérit? C’est l’attaque qui disparaît; l’imbécillité ou l’idiotie persistent. J’en ai quelques exemples sous les yeux : un jeune homme de 20 ans, épileptique depuis l’âge de 3 ans, n’a plus d’attaques depuis quatre ans, mais il est dans un état de complète imbécillité; sa famille elle-même, qu’il n’a jamais quittée, ne sait à quoi attribuer la disparition des attaques. 11 n’est plus épileptique : il reste imbécile.

Il en est tout autrement, pas n’est besoin de le faire remarquer, dans les affections épileptiformes, qui, lorsqu’elles guérissent, peuvent guérir complètement et sans laisser de traces.

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