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TROUBLES INTELLECTUELS. — FOLIE ÉPILEPTIQUE

.1 aurais pu, et peut-être même aurais-je dû, étudier les troubles intellectuels de 1 épilepsie, au chapitre consacré à l'accès épilt ’plique, d autant plus que beaucoup de ces troubles se rattachent étroitement a 1 accès. Mais ils ont une telle importance et ils nécessitent de si longs développements, qu’il m’a paru préférable de leur consacrer un chapitre spécial, dans lequel je réunirai tout ce qui se rapporte à la question.

Elle ne laisse pas que d’être complexe; car si, comme nous 1 avons vu, l’épilepsie n’affecte pas nécessairement l’intelligence, cependant il existe entre elle et la folie des rapports étroits que tous les auteurs ont signalés.

Hippocrate fait la remarque que « les mélancoliques deviennent d’ordinaire épileptiques, et les épileptiques mélancoliques » (1).

Galien (2) note également la substitution des affections mélancoliques et épileptiques. 11 signale aussi le trouble jeté dans les fonctions cérébrales par les attaques convulsives; ce qui, du reste, était de notoriété vulgaire (3).

Mais, jusqu’il Esquirol, tous les auteurs n’ont fait que signaler le fait, sans s’y arrêter ;4); c’est lui qui en reconnut d’abord l’importance.

Esquirol publia ses premières observations en 1817, dans le Journal de Corvisart, (3); plus tard, il écrivit l’article Épilepsie

(1) Tome V, § 31, p. 355.

(2) De locis affectis, chap. X.

(3) On lit dans Hérodote : « Tels furent les excès auxquels Cainbyse se porta contre ceux de sa maison, soit que sa frénésie fût une punition de l'outrage commis envers Apis, soit qu'elle lui vint d'ailleurs, comme une infinité d'autres maux qui affligent ordinairement l'espèce humaine. Caron dit que, de naissance, il était sujet à l'ipilepsie, que quelques-uns appellent mal sacré. II n’est donc pas étonnant que, le corps étant attaqué d'une si grande maladie, il n'eût pas l'esprit sain. »(Thai.ie, lïv. III, p. xxxiit).

(f) Willis, par exemple, dit : Epilepsia in altos morbos commutalur, non raro in paralysil*, melancholiam, aut maniant, desnrit. [()/>. omnia. Lyon, 1881, 2 vol., I, p. 450'.)

15) Tome XXXII.

du Dictionnaire des sciences médicales ; enfin il en fit un chapitre de son Traite des maladies mentales (1).

Ses élèves le suivirent dans cette voie : Calmeil, en 1824, étudiait les rapports de l’épilepsie avec l’aliénation mentale dans sa Thèse inaugurale.

Bouchet et Cazauvieilh traitaient le même sujet dans un mémoire qui, en 1825, obtint le prix annuel fondé par Esquirol (2).

Viennent ensuite les travaux de Foville (3), de Georgct (4), de Beau (3', de Leuret (G), de Billod (7), la thèse de Cavalier (8\ celle de Haushalter (9), enfin une foule de travaux qui, tant en France qu’à l'étranger, sont disséminés dans les thèses, les journaux de médecine, les traités des maladies mentales ou les ouvrages consacrés à l’épilepsie.

Quelle est l’opinion qui se dégage des recherches de cette première période, qui va depuis Esquirol jusqu’à Morel? C’est tout simplement que le délire des épileptiques peut revêtir les formes les plus diverses : dans sa statistique des femmes épileptiques de la Salpêtrière, Esquirol (10) compte des monomaniaques, des maniaques, desfurieuses, enfin et surtout des démentes : « La démence, dit-il, est l’espèce d’aliénation qui menace ie plus ordinairement les épileptiques. »

En 1843, Billod écrivait : « Les malades peuvent présenter à la suite de leurs accès toutes les variétés des maladies mentales, depuis le délire le plus général avec excitation jusqu’au délire le plus partiel. »

Telle est aussi la doctrine de Delasiauve : « Les perturbations mentales, dit-il, sont nombreuses et diverses. L’épileptique parcourt, en quelque sorte, tous les tons de la gamme maniaque, depuis l’irascibilité capricieuse, l’excitation turbulente, jusqu’à l’incohérence et la fureur la plus déréglée. » Et il décrit, non

(I) To ne I. Paris, 1833.

(2/ Arhines gèurr îles de médecine, 1823, t. IX et X.

(3) Al t Énilep ie in Dictionnaire de médecine ci de chirurgie pratiques. Paris, 1831.

(4) Art Épilepsie in I) ci. de métl. et de chirurg, pratiques, en 30 vol. Paris, 1833

(5) A r •litres de mèdr.c ne, 1836, t. XI.

(G) Arc’ 1res de mrd •< ine, 18 »3.

(7) A nnale* médira- psychologique*, 1843, t. II.

(8) Sur la Dire ir cpileg(i /ue. Moiltpe.lier, 1831.

(!l) Du de ire des épileptiques. Strasbourg, 1833.

(10; Loc. ci.., p. 112.

seulement la manie épileptique, mais la stupidité, la mélancolie, les monomanies, enfin la démence et l’idiotie.

Haushalter signale les formes suivantes du délire épileptique : l’idiotie, la démence, la stupidité, la lypémanie, la manie.

Dagonet(l) reproduit les idées de Delasiauve.

Enfin, dans des publications récentes, Ach. Foville (2) et Aug. Voisin (3) reconnaissent que la folie épileptique peut revêtir toutes les formes.

Dans toute cette première période, la folie est considérée comme une complication de l’épilepsie, j’ajouterai même comme une complication habituelle, car l’observation n’a guère porté que sur les épileptiques enfermés dans les asiles d'aliénés.

Il était réservé à Morel de renouveler complètement la face de la question, d'abord en affirmant que la folie épileptique a des symptômes qui lui sont propres, suffisants pour la caractériser nettement et pour empêcher qu’on ne la confonde avec aucune autre forme mentale, ensuite en soutenant que la folie épileptique n’est pas seulement l'épilepsie ordinaire compliquée d’un élément nouveau, le délire, mais que c’est la névrose elle-même transformée (4); le délire peut remplacer la convulsion, et, dans ce cas, il a des caractères neltemenls distinctifs. C’est là ce que Morel appelle Y épilepsie larvée.

Défendue avec la verve et le talent habituels de son auteur, la théorie de l’épilepsie larvée fut accueillie avec une grande faveur. Non seulement elle avait le rare mérite d’un aperçu scientifique original et nouveau, mais elle jetait un jour inattendu sur l’une des questions les plus obscures de la médecine légale, l’une de celles qui avaient donné lieu aux discussions les plus passionnées. Car Morel n'avait pas hésité à englober dans l’épilepsie larvée toutes ces formes mentales qui, « sous le nom de manie furieuse, folie instantanée, transitoire, manie périodique, voire même mélancolie avec stupeur, enfin folie homicide (S), » étaient depuis si longtemps l’objet des interprétations les plus diverses, des controverses les plus irritantes.

(t! Traité des maladies mentales. Paris, 1867.

(2) Art. Folie, in Dict. de méd. et de chtrurg. pratiques, t. XV.

(3) Art. Épilepsie. Ibid., t. XIII.

(4) Traité, p. t2o.

(8) Loc. cit., p. 42o.

Le premier travail de Morel sur l’épilepsie larvée parut en 1800 dans la Gazette hebdomadaire. Il eut la singulière bonne fortune de voir ses idées adoptées sans conteste, et en quelque sorte d’enthousiasme, par les aliénistes les plus éminents, non seulement en France, mais à l’étranger, en Allemagne, en Angleterre. J. Falret leur donna l'appui de sa plume élégante. Dans un mémoire inséré dans les Archives générales de médecine (1), il établit l’équivalence parfaite des symptômes convulsifs et intellectuels chez les épileptiques : il décrit un grand mal et u n petit mal intellectuels, semblables au grand mal et au petit mal convulsifs.

La découverte de l’épilepsie larvée marque une période décisive dans l’histoire de la folie épileptique : il n’est que juste de reconnaître le grand mérite de Morel.

Mais il restait un point à élucider. Quand, chez un épileptique, on constate du délire, est-ce toujours l’cpilepsie qu’il faut accuser d’en être la cause? Jusqu’à ces dernières années, cette question ne s’était même pas posée. Et cependant il y a là une distinction à faire, et qui n’est pas spéciale à l’épilepsie.

Qu’un individu infecté de syphilis prenne une angine, celle angine ne sera pas nécessairement une angine syphilitique ; elle peut être purement accidentelle, tenir à un refroidissement. Qu’un phtisique prenne la diarrhée : ce peut être la conséquence directe de la cachexie tuberculeuse, ayant déterminé des ulcérations dans l’intestin, mais elle peut aussi avoir été provoquée uniquement par l’ingestion fortuite d’un aliment indigeste. Si enfin, dans le cours d’une blennorrhagie, il survient une conjonctivite, ce ne sera pas nécessairement une conjonctivite blennorrhagique; une irritation purement locale peut avoir enflammé la conjonctive.

Il n’en est pas autrement dans l’épilepsie. Outre les troubles intellectuels intimement liés à l'attaque, naissant à l’occasion de l’attaque et disparaissant avec elle, on peut observer chez l’épileptique des symptômes de délire de toute autre origine : de délire toxique, par exemple (alcoolisme), ou d’un délire chronique, de même nature et de même cause que celui que l’on observe chez les aliénés en général. En effet, de même que l’épilepsie est compatible avec l’intégrité de l’intelligence, de même elle peut s’allier

(t) 1860, t. XVI, p. 661; 1861, t. XVII, p. 461; el t. X VIII, p. 4211.

a une prédisposition, héréditaire ou acquise, aux maladies mentales. Et pourquoi l’épileptique ainsi prédisposé ne deviendrait-il pas mélancolique par suite du chagrin que lui cause sa maladie? Pourquoi la douloureuse perspective de ne pas guérir ne le pousserait-elle pas au suicide? Pourquoi enfin ne s’imaginerait-il pas que son mal a été causé par un maléfice, un sortilège, le mauvais vouloir d’une personne qu'il connaît,* et pourquoi un délire systématisé ne s’échafauderait-il pas sur cette conception maladive?

La multiplicité des délires chez le même malade a été mise en lumière par Magnan (1) et ses élèves; cette conception, d’une si haute portée en clinique et en médecine légale, marque la troisième période, la période actuelle, dans l’histoire de la folie épileptique.

Lors donc, que l’on veut, actuellement, étudier les rapports de la folie avec l’épilepsie, il faut distinguer soigneusement le délire qui se rattache directement, intimement à l’altaque, délire qui seul mérite le nom de délire épileptique, et celui qui, pour une cause quelconque, survient chez l’épileptique (2).

A. — Délire épileptique.

Toute attaque, si légère soit-elle, entraîne, comme nous l’avons vu, un trouble profond dans l’intelligence : le malade perd instantanément, et pour un temps variable, toute conscience de ses actes; il ne revient à lui qu’après cette éclipse momentanée du moi.

Mais cette suspension momentanée des facultés intellectuelles peut être précédée, ou suivie, de symptômes de délire plus ou moins grave.

n. Délire qui précède T attaque. — Ce délire constitue en réalité une variété de Y aura ; c’est une aura intellectuelle qui con-

(1) MAGNAN. Üe ln coexistence de plusieurs délires de nature différente cher- le même aliéné, in Arch de neurologie. 1880, ll° I. - Gaknier. Coexistence chez un épileptique d'un double déir e. { Gazette hebdomadaire, 1880, n» 9.) — PiCHON. Des maladies de l’esprit. Pari 8. 1888.

(2; Toutes ces idées sout longuement défendues dans mon Mémoire présenté à 1 Académie de médecine en 1877; mais ce mémoire est resté inédit. Je ne réclame donc aucune priorité.

stitue le signe avant-coureur certain rie l’attaque. J’en ai déjà dit quelques mots plus haut, en parlant de l'aura. Chez beaucoup d’épileptiques, l’attaque convulsive est annoncée, plusieurs jours ou plusieurs heures à l’avance, par un changement dans l’humeur, dans le caractère; les uns deviennent tristes, maussades, ressentant un malaise intérieur qu’ils ne peuvent définir et qui les plonge dans une extrême anxiété. Le sommeil est agité par des rêves pénibles; la mémoire est troublée, les idées se brouillent. Quelques-uns ont des hallucinations, ou sont obsédés par des souvenirs désagréables.

J'ai connu un ancien soldat de marine, réformé pour épilepsie, se faisant remarquer par son caractère brutal, violent, querelleur. Scs attaques le prenaient environ tous les mois, et, invariablement, deux ou trois jours avant la crise, il devenait réclameur, demandait à sortir, disait qu’il savait travailler, qu’il pouvait gagner sa vie. Peu à peu il s’animait et arrivait rapidement au paroxysme de la colère. 11 fallait alors se bâter de l’enfermer; dans sa cellule, il criait, vociférait, proférait les plus terribles menaces, mettait en pièces tout ce qui se trouvait à sa portée : c’était une véritable fureur maniaque. Puis une attaque survenait, bientôt suivie d’une ou plusieurs autres; il tombait dans une profonde torpeur, d’où il sortait au bout de quelques heures, encore agité; mais le calme ne tardait pas à revenir, et durait jusqu’à la crise prochaine.

Chez d’autres malades, on remarque une exacerbation hypocondriaque; ils se plaignent d’éprouver un feu intérieur, d’avoir l’estomac chargé, les jambes faibles; ou, au contraire, comme je lai signalé plus haut, il existe une véritable euphorie . jamais ils ne se sont si bien portés, ils sont sûrs qu’ils n’auront plus d’attaques, etc. (jette conviction, ils cherchent à la communiquer à leur entourage, et pendant des heures, avec l’insistance monotone propre aux épileptiques, on les entend répéter les mêmes doléances, ou, au contraire, les mêmes paroles de satisfaction. Tout cela cesse avec l’attaque qui n’est pas loin.

Quelquefois il y a des actes instinctifs, des impulsions irrésistibles.

C..., à l’approche de ses attaques, est pris d’un irrésistible besoin de voler: il touille les poches de ses camarades et s’empare indistinctement de tout ce qu il y tiouve; chose curieuse, on ne remarque chez lui aucune tendance au vol dans les intervalles libres.

Une vieille fille épileptique, démente, s’agite toujours la veille de ses attaques; elle marmotte des injures, pince et mord ses voisines, va, vient, ne tient pas en place. D’habitude elle reste immobile à sa place, indifférente à tout ce qui l’entoure.

Un idiot épileptique, âgé de 18 ans, est pris, quelques heures avant la crise, d une sorte de frénésie ; il profère avec une volubilité extrême une espèce de chant cadencé qu il est impossible de comprendre; en un clin d'œil, il met en pièces ses vêtements, se griffe et se déchire la peau du visage.

R..., un autre idiot, épileptique dé naissance, presque sourd, chaque fois qu il doit avoir une attaque, se roule par terre en poussant une sorte de grognement inarticulé, mange de la terre, de l’herbe, l’écorce des arbres.

Dans cette catégorie de. symptômes délirants avant-coureurs de l’attaque, on peut ranger également le besoin irrésistible de mouvement qui s’empare de certains épileptiques, et qui fait qu’ils marchent devant eux, sans s’arrêter, pendant des heures entières, jusqu’à ce qu’ils tombent en proie à une convulsion.

Il est inutile de multiplier les exemples : j’ajouterai seulement que le délire anté-dpileptigue, quel qu’il soit d’ailleurs, est caractérisé par la soudaineté de son apparition, les impulsions violentes, et, une fois l’accès passé, l’oubli complet de tout ce que le malade a pu faire pendant celle période.

b. Délire qui suit l'attaque. (Délire postépileptique). — Suivant ,1. Falret, qui a donné du délire postépileptique une description en quelque sorte classique, ce délire affecterait surtout la forme de manie avec fureur, ou grand mal intellectuel. C’est, en effet, le cas le plus habituel; mais il peut arriver aussi que l’épileptique, aussitôt après l’accès, se livre à des actes déraisonnables ou dangereux, sous l’influence d’une impulsion soudaine, irrésistible, ou, au contraire, que l’on voie se dérouler une suite d’actes plus ou moins compliqués, tels qu’on les observe dans le vertige; c’est, pour employer l’expression de Charcot, une véritable scène de somnambulisme comitial. Ces trois variétés ont, comme nous le verrons, des caractères communs; elles ne diffèrent, au fond, pas plus entre elles que ne diffèrent entre elles les trois formes de l’accès épileptique, absence, vertige, grande attaque.

1° Impulsion. ■ — Un ouvrier, dans une rue qu’il traverse en

ÉPILF-I'SIE. — FOLIE ÉPILEPTIQUE

mangeant, plonge le couteau dont il se sert dans le ventre d’un passant, et continue son chemin et son repas (t).

Voilà un type d’impulsion soudaine, irréfléchie, non motivée, et c’est de cette façon qu’elles se produisent souvent chez les épileptiques, après un accès, complet ou incomplet. C'est presque invariablement un acte de violence, une tentative homicide. Un forgeron, qui avait toujours passé pour être doux, bien portant et inoffensif, travaille avec l’un de ses camarades. A un moment donné, son camarade se penche sur l’enclume, et le forgeron lui assène tout à coup sur la nuque un violent coup de marteau qui produit une grave blessure. L’enquête démontra que le forgeron était épileptique, et qu’il avait agi sans aucun motif (2).

II... est foudroyé par une attaqué ; un de ses camarades s’approche et veut lui venir en aide. Au môme instant, R... saisit son vase de nuit, et le brise sur la tète de celui qui venait à son secours. Pareil fait s’est déjà produit plusieurs fois.

La femme L..., âgée de ;50 ans, épileptique depuis l’àge de 8 ans, avait eu dans ces derniers temps des attaques plus fréquentes et plus fortes. Elle avait pris chez elle une de ses parentes qui devait la soigner, et elle la faisait coucher dans sa chambre, l'ne nuit, après une crise, elle prit son vase de nuit et en asséna un coup tellement violent sur la tête de sa compagne qu’elle l’étendit à ses pieds, grièvement blessée et évanouie.

Il y a quelques mois, un de mes épileptiques, remarquable par son extrême violence, eut une attaque pendant qu’il prenait un bain, et disparut sous l’eau. Il nous fallut de longs efforts pour combattre le commencement d’asphyxie; au bout d’une heure seulement le malade revint îi lui, et incontinent il nous assaillit à coups de pied et à coups de poing.

On peut observer de même des impulsions pyromaniaques. Motet a rapporté à la Société médico-psychologique (3) l’histoire d’un épileptique qui, dans son village, avait allumé vingt-trois incendies; il est vrai que la plupart (quinze) avaient eu lieu 1e. dimanche soir, sous l’influencé d’un appoint d’alcool. Ce malade eut un jour une attaque d’épilepsie sous les yeux de son gardien ; elle fut suivie d’un délire pendant lequel il se voyait entouré de flammes.

(t' Tardieu. Étude médico-légale sur la folie. Paris, 1872, p. EU.

(2) Legrand du Saulle. l.oc. cit., p. 48.

(3) Mai 1883.

Un des malades chez lesquels j'ai observé au plus haut degré cette tendance impulsive à la violence est un jeune homme, âgé actuellement de 21 ans, grand, bien développé, mais avec une remarquable asymétrie de la face et du crâne. Depuis l’âge de S ans, il a des absences, qui lui reviennent à peu prés tous les quinze jours : il pâlit, grimace, tourne la tête, laisse tomber ce qu’il tient à la main. En quelques secondes, il revient à lui, mais il est alors d une irritabilité extrême, frappe avec violence ceux qui se trouvent près de lui, profère des injures ou des obscénités, qui lui ont valu déjà un nombre infini d’algarades avec la police.

Je citerai encore, pour terminer, le fait suivant :

Un homme de 37 ans, cultivateur aisé, célibataire, est placé dans mon service parce que la veille, dans un accès de fureur soudaine, il s’était précipité sur sg mère septuagénaire et avait cherché à l’étrangler; on avait eu toutes les peines à la tirer de ses mains. Pendant les premiers jours, 11... se montra calme, triste, sans initiative, ne se plaignant que de son estomac, qui, disait-il, fonctionnait mal depuis longtemps. N’ayant à ce moment aucun renseignement sur le passé du malade, je dus laisser mon diagnostic en suspens : mais, le cinquième jour de son entrée, on le vit subitement pâlir, marmotter quelques paroles inintelligibles et s’ailaisser sur son banc ; bientôt il revenait à lui, mais toute la journée il resta troublé, maussade, mal à l’aise. Cet incident leva mes doutes; j’appris alors de la famille que 11... était sujet à des faiblesses de ce genre depuis son enfance, mais que l’on n’y avait attaché aucune importance et qu’on n'avait fait aucun traitement. Il ne se souvenait pas de l’attentat qu’il avait commis, se bornant à dire que « l’Esprit malin entraine souvent à faire du mal », et ne manifestant pas la moindre émotion quand je lui en parlais.

2° Somnambulisme comitial. — Il ne diffère pas, au fond, du vertige, et Beau n’avait pas tort de considérer le vertige comme un ensemble de symptômes d’épilepsie et d’aliénation mentale. On voit se dérouler une succession de faits, souvent fort compliqués, mais rappelant surtout les actes habituels du malade.

Ce qui n’est pas rare, c’est un besoin irrésistible de mouvement: un menuisier abandonne son établi, dépose ses outils et disparaît pendant huit jours. Il était allé à soixante lieues de son domicile et en était revenu sans'savoir pourquoi (1).

Un épileptique, dont Brierre de Boismont a rapporté l’histoire, avait un accès tous les mois. Dans l’un de ces accès, se trouvant à

U) Tardieu. Loc. cit.

la campagne, occupé aux travaux de la moisson, il saisit une Taux et, se précipitant à travers champs, il coupa, avec une extrême rapidité, tout ce qui se trouvait devant lui, poussé par une voix qui lui disait d’agir ainsi. Après avoir traversé beaucoup de terres labourées, il finit par tomber, épuisé de fatigue, au pied d’un mur, et s’y endormit.

Quantité d’exemples sont relatés dans les ouvrages sur l’épilepsie ; on en trouvera notamment dans Legrand du Saulle (1), Hughlings Jackson (2), et, bien avant ces auteurs, dans, la clinique de Trousseau; Falret les range dans ce qu’il appelle le petit mal intellectuel, par opposition au (jrand mal.

Ce qui est très remarquable dans ces phénomènes, c’est que l’épileptique cause et agit, dans un grand nombre de cas, comme s’il était pleinement conscient et maître de lui, et cependant on observe une certaine absence de perception, un trouble dans les idées ou une incohérence plus ou moins marquée. Il fait des choses étranges ou folles qui indiquent bien que l’esprit n’est pas dans son assiette normale. Comme le somnambule, il ne perçoit les objets qui affectent ses sens qu’autant qu’ils ont un rapport quelconque avec les idées et les sentiments dont il est possédé (3).

3° Manie, fureur épileptique. — Au coma consécutif à l’attaque d’épilepsie peut succéder brusquement une excitation cérébrale qui se traduit par des actes d’une violence inouïe. Le malade arrive instantanément, sans transition, au paroxysme de la fureur ; il crie, il s’agite d’une manière désordonnée, les traits sont crispés; la face est rouge, vultueuse, le regard brillant, le pouls accéléré.

Suivant A. Voisin, ces accès de fureur sont toujours accompagnés de fièvre; la température axillaire monte jusqu’à 39", et côlle du rectum jusqu’à 40° (4). J’avoue qu’il ne m'a jamais été possible de vérifier cette assertion en appliquant le thermomètre à un épileptique en fureur.

En proie à celte exaltation furieuse, l’épileptique est excessi-

il) Loc. cil.

(2) Itccuc scicniijiqite, 1876, t. XVII, p. 169.

(3) Mauuslby. Loc. cil., p. 223.

(4) Luc. cil., p. 398.

veinent dangereux; il mord, il frappe, il brise tout ce qui lui tombe sous la main; il commet les actes les plus atroces.

Un paysan d’une quarantaine d’années, épileptique depuis sa jeunesse, et qui, dans les derniers temps, a fait des excès alcooliques, a failli un jour tuer sa femme à coups de liaclie; c’est à la suite de cet événement qu’il fut séquestré. C’est un homme d’une constitution athlétique, habituellement sombre, silencieux, indifférent. A l'approche des attaques, qui surviennent environ tous les mois, les traits s’altèrent, la physionomie prend une expression de méchanceté; il se promène la tète baissée, en murmurant : « Cela ne peut pas durer ! Cela ne durera pas ! » 11 faut alors se hâter de l’enfermer, car l’attaque n’est pas loin, et elle est suivie, pendant deux ou trois jours, d’un état de fureur inexprimable. 11 se roule dans sa cellule, vocifère des menaces, grince des dents, mord avec rage tout ce qu’il peut atteindre: ses yeux sont injectés, sa bouche écume; la langue est sèche, la peau chaude, le corps baigné de sueur. Puis il tombe dans un lourd sommeil et, au bout de quelques heures, il se réveille abattu, brisé, courbaturé, sans aucun souvenir de ce qui s’est passé.

On comprend quels crimes atroces est capable de commettre un pareil malade lorsqu’il est en liberté. Ai-je besoin de rappeler le cas de cet épileptique qui, en 1875, dans l’arrondissement de Montargis, assassina en quelques heures sept personnes, dont quelques-unes lui étaient absolument inconnues, et que le hasard seul avait mises sur son chemin? Dans sa rage aveugle, le malade massacra son chat avec le même acharnement qu’il avait déployé contre sa femme et ses autres victimes.

Pareil fait s’est produit à Bordeaux en 1887 : un ancien matelot, épileptique d’ancienne date, frappe successivement à coups de couteau sept personnes qu’il rencontre dans la rue. 11 essaya également de blesser un cheval et le mordit aux naseaux.

Ces deux observations sont reproduites dans Legrand du Saulle.

La fureur épileptique s’accompagne fréquemment d’exaltation religieuse; j’en ai rencontré de nombreux exemples ;

D..., lithographe, a reçu une excellente éducation; mais il souffre d’une prédisposition héréditaire; sa mère est morte aliénée. Epileptique depuis l’âge de 15 ans, il a pu cependant devenir un excellent ouvrier dans son métier, et, môme à l’asile, dans les intervalles des attaques, il occupe ses loisirs à graver une carte. Il est habituellement triste, morose, irritable, comme honteux de son mal; grande exaltation religieuse, entretenue par des lectures pieuses.

Les accès viennent subitement. Au milieu de son travail, il s’interrompt, fait quelques pas dans la chambre, et crie d’une voix retentissante : « Dieu m’abandonne! » puis il tombe en convulsions. L’attaque finie, il reste en proie b un délire intense, marchant b pas saccadés dans sa cellule, et criant par intervalles : « Dieu m’abandonne! » Le calme revient au bout de deux ou trois jours (1).

De prime abord, le délire épileptique paraît revêtir le caractère de la manie, et il est généralement décrit sous le nom de manie épileptique. On y trouve, en effet, les principaux symptômes de

(1) Je reproduis ici une description qui me parait admirable de vérité et d'exactitude :

.. . Au moment où le lils d'Alcmène (Hercule) allait de sa main droite prendre un tison sur l’autel pour le plonger dans l'eau lustrale, il s'arrêta en silence; et, comme il lardait, ses tils le regardèrent. Il n’était déjà plus le même; il tournait ses yeux hagards, scs prunelles sanglantes s’élançaient hors de leurs orbites, et l’écume dégouttait sur sa barbe touffue. En môme temps il s’écria avec un rire d’insensé : « Pourquoi, mon père, allumer le feu lustral avant d’avoir tué Eurystbée? etc. » Alors, se mettant en marche, et s'imaginant avoir un char quand il n’en avait pas, il s'élance en idée sur le siège, et fouette comme s’il avait un aiguillon dans la main.... Et lui, parcourait eu tous sens sa demeure...., se dépouillant de ses vêtements, il lutta contre un ennemi imaginaire.... Puis, se croyant à Mycèncs, il fait entendre de terribles menaces contre Eurystbée. Son père alors, touchant sa main puissante, lui adresse ces mots : <r Mon lils, que t'arrive-t-il? »

. ..Hercule croit que c’est le père d’Eurysihée...; il le repousse et prépare son carquois et son arc, pour s’en servir contre ses propres enfants, qu’il croit ceux d’Eurysthée.... 11 poursuit un enfant autour de la colonne, et d'un trait lui perce le foie. .. Alors il tend son

jrc contre celui des enfants qui, tapi contre l’autel, se croyait à l’abri Hercule roulait

les yeux farouches d'une Gorgone; et, comme l’enfant se tenait en deçà de l’arc, il lève sa massue au-dessus de sa tète, comme un forgeron qui bal le fer, la laisse retomber sur la tète blonde de l'enfant, et lui brise le crâne.... Se croyant sous les murs des Cyclopes, il sape, ébranle les portes, en fait sauter les battants, et, d’un même coup, abat sa femme avec son lils. Alors il s'élançait pour immoler son vieux père, lorsque, visible à tous les yeux, apparut l’allas, brandissant dans sa main une lance armée d'un fer pointu. D'une pierre lancée contre la poitrine d’Hercule, elle arrêta le héros .., et elle le plongea dans un sommeil profond. Il tomba sur le sol, heurtant de l'épaule une colonne qui s’était brisée.... Nous avons aidé le vieillard à l'attacher à la colonne, afin qu'il ne puisse, à son réveil, commettre de nouveaux forfaits.il dort, l’infortuné! . . » Puis Hercule se réveille, et il ne se souvient de rien « Pourquoi ces liens qui attachent, comme le navire au rivage ma poitrine et mes bras vigoureux à cette colonne brisée? Pourquoi ces cadavres près de la place que j’occupe?... Je cherche en vain où je suis.... » Et la scène continue, jusqu à ce que peu à peu la lumière se fasse, et qu’on apprenne à Hercule ce qui s'est passé.

J'ai beaucoup abrégé cette admirable scène d'Euripide : mais n’est-ce pas la description complète d'un accès de fureur épileptique? Itien n’y manque, ni l'explosion soudaine, ni la fureur aveugle, ni les meurtres multipliés, ni l'inconscience absolue pendant le drame, ni enfin le coma qui termine la scène. En faut-il davantage pour affirmer, comme je le disais en commençant, que, pour les anciens, Hercule était un épileptique, d'où le terme morbus herculeus '! (EuniPiDE. Hercule furieux; théâtre, trad. Pessonneaux. Paris, 1818, * édit,, 1. 1, pp. 373 et suiv.)

la manie. 11 est vrai que ces symptômes s’accompagnent aussi de signes non douteux de dépression psychique, de telle sorte que l’on pourrait aussi bien les rattacher à la lypémanie, et c’est ce que fait Krafft-Ebing (1).

En réalité le délire épileptique n’est ni la manie, ni la lypémanie : c’est un état tout spécial qui peut tenir ù la fois de l'une et de l’autre, mais qui en diffère complètement au fond.

Le délire épileptique éclate presque toujours subitement, sans prodromes, et il arrive instantanément à son summum d’intensité; dans la manie, au contraire, la période d’excitation est précédée le plus souvent d’une période de tristesse, de dépression.

De même il tombe brusquement, sans transition : la manie ne se calme que graduellement.

La durée du délire épileptique est courte : quelques heures, quelques jours au plus. Dans la manie, l’agitation peut se prolonger des mois entiers, sans aucun répit.

Un autre caractère du délire épileptique, c’est la facilité, la rapidité avec laquelle il se change en fureur, fureur aveugle, indomptable, dont aucune description ne saurait peindre l’intensité. Jamais le maniaque n’est possédé de cette rage sauvage.

Quelle que soit d’ailleurs la violence du délire, jamais l’agitation de l’épileptique n’est franche, nette, comme celle du maniaque ; jamais on n’y rencontre cette exubérance, cette expansion, cette gaieté même qui accompagnent si fréquemment la manie. 11 y a toujours chez l’épileptique quelque chose de sombre, de farouche ; le malade est comme sous l’impression d’un horrible cauchemar. Son agitation se greffe sur un fond de dépression psychique et s’accompagne d’une obnubilation intellectuelle qui, à certains égards, rappelle celle de l’ivresse alcoolique.

Mais, outre ces différences tout extérieures, il y en a d’autres, bien plus importantes.

Ainsi, dans la manie, dans la lypémanie, le cerveau fonctionne activement; il y a des idées qui se succèdent, qui s’enchaînent, qui sont reliées entre elles par un lien plus ou moins logique. Tantôt, comme chez le maniaque, les idées sont si abondantes, elles se suivent si pressées, qu’avant même qu’elles soient entièrement formulées, une idée nouvelle remplace celle qui l’a pré-

(I) Fulie passagère, in Annales médico-psychologiques, 1870, t. I, p. 4D1.

cédée : d’où l’apparente incohérence du délire. Tantôt, comme chez le lypémaniaque, il y a toute une série d’idées se déduisant l’une de l’autre, ayant leur point de départ dans une conception délirante, dans une sensation douloureuse.'

Rien de pareil chez l’épileptique. A vrai dire, il n’y a pas chez lui délire proprement dit, car il n’v a pas d’idées. Le cerveau ne fonctionne pas('l). Et ce qui le prouve, c’est que l’épileptique n’a aucune conscience de ce qu’il fait, de ce qui se passe autour de de lui ; revenu à lui, quand l’accès est passé, il n’en garde absolument aucun souvenir, pas plus qu’il ne se souvient de l’attaque co n v ulsive.

Tandis que le maniaque, le lypémaniaque, après des semaines et des mois du délire le plus compliqué, se rappellent avec une exactitude minutieuse les moindres incidents de leur longue maladie.

On s’explique aussi que chez l’épileptique il n’y ait ni délire compliqué, ni incohérence des idées : en fait, il n’y a jamais qu’une idée, une seule, qui jaillit dans le cerveau troublé, et qui se répète incessamment la même.

Le symptôme fondamental du délire épileptique, celui que l’on trouve dans toute manifestation épileptique, c’est la perte de conscience complète, absolue.

A côté de ce symptôme fondamental, il en est un autre, presque constant aussi, c’est V hallucination, visuelle ou auditive, qui est presque toujours de nature terrifiante; ce qui tient sans doute à l’état habituel de dépression psychique du malade. Outre son caractère terrifiant, l’hallucination est aussi, dans le plus grand nombre des cas, de forme religieuse, ce qui peut encore s’expliquer parles préoccupations habituelles de l’épileptique.

C’est l’hallucination qui entretientl’agitation du malade : «l’agitaiion, dit Delasiauve, ne se maintient en général qu’autant que les hallucinations subsistent. Lorsqu’elles viennent à cesser, le malade tombe dans une sombre prostration. j>

C’est aussi l’hallucination, sans conteste, qui est la cause première des actes de violence auxquels s’abandonne l’épileptique

(I) Il serait plus exact de dire : Le cerveau fonctionne automatiquement, comme dans le rêve, le somnambulisme, etc. Mais comme tout s’y passe à l'insu et en dehors de la volonté de l'individu, j'ai voulu indiquer que le fonctionnement normal est aboli.

dans son délire : l’hallucination arme son bras, dirige ses coups.

11 se voit entouré de flammes, enveloppé dans un nuage couleur de sang, des spectres effrayants se dressent devant lui ; une voix lui répète sans cesse : « Tue! tue! frappe! » et il est entraîné ainsi à frapper au hasard, à coups répétés, jusqu’à ce que l’hallucination cesse, ou que le bras fatigué se refuse à continuer.

On s’explique ainsi que, dans ces accès de délire, l’épileptique frappe plusieurs victimes, et qu’il les frappe à coups répétés, s’acharnant sur elles avec une rage aveugle. Telle une machine lancée en avant, avec une puissance irrésistible, broyant tout sur son passage, et ne s’arrêtant que lorsque la force d'impulsion est épuisée.

Qu’au lieu d’une hallucination il y ait une idée délirante, le phénomène est identique. Cette idée n’est ni raisonnée, ni réfléchie; elle surgit on ne sait ni pourquoi, ni comment, au moment même de l’accès, et elle s’empare du malade avec une puissance irrésistible. D’ordinaire, c’est une idée dont le malade est habituellement préoccupé; et si, par hasard, c’est une idée de vengeance, telle que beaucoup d’épileptiques en nourrissent dans leurs intervalles libres, il peut arriver que le crime commis paraisse prémédité, alors cependant qu il a été également inconscient et instinctif.

R un épileptique sur lequel Guislain a publié un rapport médico-légal, en voulait à un de ses voisins qui l’avait fait condamner il quelques mois d’emprisonnement. Le jour même de l’attentat, R..., pendant plusieurs heures et sans discontinuer, repasse un couteau sur la meule, en répétant sans cesse : « Je t’aurai bien. » 11 sort en plein jour, le couteau à la main, court chez B... avec qui il avait eu des démêlés, porte un coup de couteau a la sœur de B... qui essave de défendre son frcre, atteint enfin celui-ci, et se rue sur lui comme un tigre. 11 lui fait une profonde entaille à la gorge et y enfonce ses ongles pour l’agrandir.... R... avait 30 ans; d était épileptique depuis l’àce de 7 ans, et les accès, devenus successivement plus frequents, dégénéraient chez lui en véritable rage. R... n’avait gardé aucun souvenir du crime. Aux questions que lui faisait le président des assises, aux details qu’on lui rappelait, il n’avait qu’une réponse : « Puisque vous me le dites, Monsieur, je dois le croire, mais je l’ignore complètement» (1).

Dans son exaltation furieuse, l’épileptique peut tourner sa rage contre lui-même.

(•1) Dejaegüere, iu Annales médicales belges, 1813.

ÉPII.EPSIE. — FOLIE ÉPILEPTIQUE.

HT

Morel cite une épileptique, remarquable par son irascibilité et sa méchanceté, qui, dans un accès de colère violente, prit un morceau de verre qu’elle tenait caché, et, se l’enfonçant dans le cou, s’ouvrit la veine jugulaire.

Cavalier, dans sa thèse, rapporte longuement l’histoire d’un sergent du génie qui, dans un état de grand mal épileptique, se frappa mortellement au ventre avec un couteau de poche.

Je ne saurais cependant voir dans ces cas de véritables suicides, accomplis de propos délibéré, raisonnés et réfléchis. Le malade s’est frappé, comme il aurait frappé n’importe quel objet à sa portée, parce qu’il y était entraîné irrésistiblement. Peut-être est-ce une idée de suicide qui l’a hanté antérieurement, qui reparaît tout d’un coup au moment de l’accès et qui est instantanément mise à exécution. Le véritable suicide, celui qui est le résultat de convictions délirantes, se présente chez les épileptiques dans d’autres circonstances, comme je le dirai plus loin.

Pour achever ce qui a trait au délire épileptique, je noterai encore que l’agitation inconsciente de l’épileptique ne se traduit pas nécessairement par des actes de violence; il peut y avoir simplement des chants, des cris, des mouvements désordonnés. Mais on remarquera la répétition incessante du même acte : tel malade poussera pendant des heures entières le même cri, ou répétera le même chant monotone.

En outre, et c’est Ilaushalter qui a établi cette distinction, la fureur peut être expansive ou concentrée. Dans ce dernier cas, l’agitation du malade se passe pour ainsi dire en dedans. Le visage est pâle, crispé, par moments convulsivement agité; les lèvres sont tremblantes, les dents serrées. Le corps éprouve des frissons convulsifs, les mouvements sont saccadés. On voit le malade se promener en silence, les poings fermés, le regard fixé à terre. Il est pensif et parait complètement absorbé en lui-même. Mais il suffit d’un geste, d’un mot, d’un frôlement léger, pour que la fureur ainsi concentrée éclaté avec une épouvantable violence : elle existait virtuellement.

Enfin la fureur peut alterner avec l’extase ou avec la stupeur. On peut voir, à la suite d’une agitation furieuse, survenir un état extatique, pendant lequel le malade, paraissant en proie à une vision intérieure, reste immobile, les yeux fixés au ciel, articulant des mots vagues et confus, ou poussant de temps en temps de grands cris : « Dieu est avec moi ! Dieu est tout puissant! », etc. ..

Un vieil ecclésiastique, à la suite de ses attaques, avait une courte période de stupeur, à laquelle succédait une violente agitation : le visage animé, il entonnait un cantique religieux, qu’il répétait à tue-tête pendant plusieurs heures. Puis il restait étendu sur son lit, les yeux fixés au ciel, complètement étranger à ce qui l’entourait, et comme absorbé par une vision céleste. Cette crise durait deux à trois jours.

Une particularité qu'il importe de signaler, c’est que le délire épileptique, quelle que soit la forme sous laquelle il se manifeste, se reproduit toujours identiquement de la même façon chez le même malade. Qui a vu un accès, les a tous vus, et peut prédire à coup sur que l’accès prochain ne différera pas de celui qui l’a précédé. C’est là un point important pour le diagnostic ; comme nous l’avons dit plus haut, c’est d’ailleurs une des caractéristiques de l’épilepsie.

B. — Délire remplaçant l'épilepsie (épilepsie

larvée).

Le délire épileptique a pour principaux caractères d’être soudain, impulsif, d’arriver rapidement à son summum d’intensité, de se répéter toujours le même chez le même malade, enfin d’être absolument inconscient. J’ajouterai qu’il ne survient qu’à l’occasion d’une attaque (grande ou petite) de vertige, qu’il la précède immédiatement, ou qu’il en est en quelque sorte la continuation directe. L’intensité du délire n’est nullement en rapport avec l’intensité de l’attaque : à la suite d’une simple absence, on peut observer un accès de fureur aussi violent qu’après une grande attaque. Seulement il faut cet ictus, fort ou faible, pour déterminer l’explosion du délire.

Mais on est allé plus loin. On a prétendu qu’au lieu d’affecter les centres moteurs et de se faire jour par une attaque convulsive, l’épilepsie peut se porter sur les centres psychiques et se traduire directement par une explosion de fureur ou un accès de délire.

Telle est, dans ses termes les plus simples, ce que Morel a appelé Yépilepsie larvée.

A priori, cette hypothèse n’a rien qui choque l’esprit, et on la trouve pressentie, bien avant Morel, par Renaudin, qui avait émis

l’idée que le trouble mental pouvait n’être qu’une représentation exceptionnelle de l’ébranlement convulsif (1), et par Billot (2), qui avait reconnu que le délire seul, sans la perte de connaissance et les convulsions, pouvait caractériser la folie épileptique.

Il n’en est pas moins vrai que tout l’honneur «le la découverte de l’épidémie larvée appartient à Morel : il a su la créer de toutes pièces et en tirer toutes les conséquences. Et, plus heureux que bien des inventeurs, il n’a trouvé que des disciples convaincus, plus portés à étendre la doctrine du maître qu’à la discuter. Seul, ou à peu près, au Congrès de 1878, j’ai osé critiquer et la théorie elle-même et l’extension exagérée que certains auteurs, et en particulier Legrand du Saulle, lui ont donnée.

Voyons, en effet, ce qu’il en est de cette épilepsie larvée, et si elle est établie sur des bases aussi indiscutables qu’on semble le croire.

L’expression larvée n’est pas nouvelle dans la science : Morel l’avait trouvée appliquée déjà à la syphilis et à la fièvre intermittente.

La fièvre intermittente se manifeste habituellement sous la forme d’accès, composés d’un stade de froid, auquel succède un stade de chaleur, puis une sueur profuse; ces accès se reproduisentavec une parfaite régularité, à intervalles fixes, deuxjours, trois jours, etc.

Quant à la syphilis, on sait qu’elle débute par un chancre induré, auquel succèdent, au bout d’un certain temps, les accidents secondaires (peau et muqueuses); plus tard apparaissent leslésions tertiaires (viscères et tissu osseux).

Lorsque ces phénomènes se déroulent avec leur régularité habituelle, le diagnostic n’offre aucune difficulté. Mais il peut arriver qu’ils apparaissent sous une forme inusitée, que certains intermédiaires manquent, qu’on ne puisse retrouver leur filiation naturelle. La fièvre intermittente peut affecter d’emblée la forme d’une névralgie, d’une congestion ; la syphilis se manifester par des accidents nerveux variés, etc.

Or, dans ces différents cas de fièvre intermittente larvée, de syphilis larvée, à quoi reconnait-on la nature du mal? Ce n’est pas

(t) Annales médico-psychologiques, -184-7, 2e série, 1. 1, p. 301.

(2) Ibid., 1830, t. II, p. 61 1.

à la forme des symptômes, qui, pris en eux-mêmes, ne diffèrent en rien de ce qu’ils sont dans d’autres affections. La congestion pulmonaire, une des formes fréquentes de la fièvre intermittente larvée, ne diffère pas symptomatiquement de celle qui est liée à toute autre cause. Ce sont des commémoratifs, ce sont des circonstances accessoires, c’est quelque chose d’insolite dans le mode d’apparition des accidents, qui donnent l’éveil, et la pierre de touche du traitement confirme le diagnostic. C’est alors que se vérifie l’adage hippocratique : Naturam morborum ostendunt curationes.

A-t-on procédé de même pour l’épilepsie larvée? Tout au contraire ; Morel a cherché dans la forme même du délire de quoi la caractériser.

« J’appelle épilepsie larvée, dit-il (1), une variété de l’épilepsie qui ne se révèle pas par les accès, par les vertiges et convulsions proprement dites, mais bien, au contraire, par tous les autres symptômes qui accompagnent l'épilepsie ordinaire avec ict-us apoplectique et convulsions, c'esl-k-d\re alternance périodique d’excitation et de dépression, manifestations, pour ainsi dire subites, de fureur, sans motif déterminant, ou sous l’influence de la cause la plus futile; caractère ordinairement des plus instables; oubli, ainsi que cela a lieu ordinairement dans 1 epilepsie, des actes dangereux accomplis pendant les fureurs momentanées ou transitoires; reproduction du même délire, des mêmes actes dangei eux ou extravagants à chaque nouvelle crise.

» Ajoutons encore que ces épileptiques , moins Mclus et les convulsions, accusent aussi certains phénomènes sensoriaux que l’on observe dans l’épilepsie proprement dite : il leur a semblé être plongés dans une lumière éclatante, ils ont vu des globes étincelants; l’un des malades disait être entouré d’arcs-en-ciel. 11 en est même qui ont éprouvé de véritables hallucinations de

l’ouïe. »

Voilà donc, pour Morel, un ensemble de symptômes assez significatifs pour déceler par lui-même, en dehors de tout phénomène convulsif, son origine, sa nature épileptique.

Dans les différents travaux qui ont été publiés sur 1 épilepsie larvée, dans la discussion qui eut lieu sur ce sujet à la Société médico-psychologique (1872-1873) la même tendance domine.

(1) Annales médico-psychologiques, 1869, 1. 1, P- 124-

« L’épilepsie larvée, dit Billod(l), est un trouble purement mental, purement intellectuel, caractérisé par des impulsions ou des tendances impulsives subites et irrésistibles, avec perte momentanée de la conscience et de la mémoire, sans convulsions. C’est précisément cette absence de convulsions qui constitue le trait distinctif entre l’épilepsie larvée et l’épilepsie convulsive. »

J. Falret n’est pas moins explicite : « L’épilepsie, dit-il (2), s’accompagne toujours de troubles mentaux plus ou moins prononcés et plus ou moins durables* tels que perte de connaissance, amnésie passagère, excitation maniaque, tendances impulsives, etc. Mais ces troubles intellectuels et moraux, tantôt se montrent seuls, tantôt se manifestent concurremment avec des phénomènes convulsifs bien connus. C’est précisément ce qui établit une différence entre l’épilepsie larvée et l’épilepsie convulsive. »

Il seraitaisé de multiplier ces citations : toutes montreraient, en somme, que c’est par les symptômes de l’accès délirant, et uniquement par eux, qu’on a eu la prétention de définir l’épilepsie larvée.

Mais lorsque l’on en arrive à étudier les nombreuses observations d’épilepsie larvée qui ont été publiées, on constate avec étonnement que le terme d’épilepsie larvée a été appliqué aux états morbides les plus disparates, et qu’on ne s’en est pas tenu aux termes de la définition donnée par Morel et universellement acceptée.

Une première catégorie de faits comprend ceux dans lesquels l’aliénation mentale éclate chez des individus qui, antérieurement, à une époque plus ou moins éloignée, ont eu des attaques d'épilepsie, entièrement disparues depuis.

L’observation la plus célèbre sous ce rapport, et qui a été maintes fois reproduite, est celle qu’Esquirol a empruntée à Gall :

Un paysan, né à Krumbach, en Souabe, et de parents qui ne jouissaient pas de la meilleure santé, âgé de 27 ans et célibataire, était sujet, depuis l’âge de 8 ans, à de fréquents accès d’épilepsie. Depuis deux ans sa maladie a changé de caractère, sans qu’on puisse en alléguer de raison : au lieu d’accès d’épilepsie, cet homme se trouve, depuis cette époque, attaqué d’un penchant irrésistible pour le meurtre. 11 sent l’approche de son accès plusieurs heures, quelquefois un jour, avant l’invasion. Du moment où il a ce

(U Annales médico-psychologiques, septembre 1873, p. 309.

(2) Ibid.

pressentiment, il demande avec instance qu’on le garrotte, qu’on le charge de chaînes, pour l’empêcher de commettre un crime. « Lorsque cela me prend, dit-il, il faut que je tue, que j’étrangle, ne fût-ce qu’un enfant. » Sa mère et son père, que du reste il chérit tendrement, seraient, dans ses accès, les premières victimes de son penchant au meurtre. «Ma mère, s’écriet-il, d’une voix terrible, sauve-toi, ou il faut que je t’étouft'e! » Avant l’accès, il se plaint d’être accablé par le sommeil, sans cependant pouvoir dormir; il se sent très abattu et éprouve de légers mouvements convulsifs dans les membres. Pendant les accès, il conserve le sentiment de sa propre existence ; il sait parfaitement qu’en commettant un meurtre, il se rend coupable d’un crime, etc. (1).

Falret regarde ce malade comme un épileptique; et cependant son délire manque précisément de ce qui constitue le symptôme pathognomonique de toute manifestation épileptique, la perte (le conscience. Gall a soin de préciser que pendant les accès le jeune homme conserve le sentiment de sa propre existence. Si c’est cependant une attaque de délire épileptique, il faut admettre de deux choses l’une : ou que la perte de conscience n’est pas un phénomène constant dans l’épilepsie, ce qui est en contradiction avec tout ce que nous observons, ou que le diagnostic est erroné, et c’est mon opinion.

Il existe dans la science un grand nombre d’observations semblables, auxquelles s’appliqueraient les mêmes réflexions.

Dans une seconde série de faits se rangent les observations de délire à explosion soudaine, avec impulsions violentes; on reste dans le doute sur la nature de ces accès, auxquels on reconnaît quelque chose d’insolite, jusqu’à ce qu’un jour on assiste à une attaque convulsive, ou même à une simple absence. Alors tout s’éclaire, c’est de l’épilepsie larvée!

Je le veux bien, mais que serait-il advenu de ce diagnostic, a posteriori , si l’accès convulsif, complet ou incomplet, avait continué à rester inaperçu?

Une femme de la campagne, Agée de 53 ans, à l’asile depuis douze ans, avait eu, avant son admission, plusieurs atteintes de dérangement mental. Pendant quatre à cinq jours, elle était d’une loquacité intarissable ; puis elle quittait sa demeure, courait dans la campagne, droit devant elle; au bout de quelques heures, elle redevenait calme.

(i; Esquirol. t. Il, p. 35't.

A l’asile, elle a de fréquents accès d’agitation, toujours les mômes. Elle marmotte, avec une extrême volubilité, quelques paroles inintelligibles, puis elle court dans le préau, avec une extrême rapidité, en criant : « Je suis méchante ! » Elle bat les malades qu’elle rencontre sur son chemin. Au milieu de sa course, on la voit souvent s’arrêter brusquement pendant quelques secondes : la figure est étonnée et grimaçante. Au bout d’un instant, elle se remet à courir.

Au mois de mai 187o, dans un de ces accès, elle fut tout à coup terrassée par une formidable attaque d’épilepsie.

Dès lors, plus de doutes; la malade était une épileptique, mais une épileptique longtemps méconnue, et non pas une larvée. Car évidemment les anomalies de son délire, les temps d’arrêt, les éclipses passagères n’étaient que des absences dont la signification véritable ne nous est apparue qu’après coup.

L’observation suivante n’est pas moins curieuse sous ce rapport:

Une jeune femme de la campagne, âgée de 28 ans, mariée, est amenée à l’asile pour un délire maniaque qui date de quinze jours. Aucun renseignement. Quelques jours après son entrée, la malade, qui paraissait se calmer, se met tout d’un coup toute nue dans sa cellule, grimpe le long de la fenêtre, brise les vitres de l’imposte, et fait passer bras et jambes à travers les carreaux; on eut toutes les peines du monde à la dégager. Un autre jour elle grimpe sur un arbre de la cour. Ces actes paraissent absolument instinctifs, la malade ne peut en donner aucune explication. Quelquefois elle entre en fureur, met tout en pièces autour d’elle, pousse des hurlements, ou répète indéfiniment le même mot. •

Cet état durait depuis des mois, le diagnostic restait incertain, quand, un matin, pendant la visite, nous la vimes tout d’un coup pâlir; les yeux se convulsent, les traits se crispent, la bouche est contractée, la tète tourne de gauche à droite; en quelques secondes tout rentrait dans l’ordre. Nous venions d’assister à un petit accès d’épilepsie, et tout s’expliquait. Nous apprîmes que plusieurs fois déjà des accidents semblables s’étaient produits, auxquels la religieuse de service n’avait attaché aucune importance. Enfin nous apprimes aussi qu’au début de sa maladie elle avait jeté par la fenêtre son enfant âgé de 4 ans.

Chez cette malade, pas plus que chez la précédente, ce n’était de l’épilepsie larvée : c’était de l’épilepsie méconnue; il y avait des accès convulsifs, mais nous ne les avions pas constatés; nous n’avions pas su les voir.

Il y a quantité d’observations pareilles, données, bien à tort suivant moi, comme de l’épilepsie larvée : la convulsion existe, mais elle est réduite à si peu, qu’il est malaisé de la découvrir.

Reste une dernière série de faits, ceux dans lesquels l’épilepsie convulsive et la folie alternent chez le même malade. Les attaques convulsives disparaissent et le malade délire, puis le délire cesse et les convulsions reparaissent.

Hoffmann (1) a rapporté un cas de ce genre; Flemming (2) cite un malade chez lequel l’apparition du délire fit disparaître les crises convulsives. Et l’on veut que chez ces malades ce soit toujours l’épilepsie, qui tantôt se manifeste sous forme de convulsions, tantôt sous celle de délire, d’agitation! Je crains que la conclusion ne soit hasardée. Rien ne prouve en effet que, si les grandes attaques ont cessé, il n’y ait plus d’accès incomplets, diurnes ou nocturnes : on sait avec quelle facilité ils peuvent passer inaperçus, même pour le malade et son entourage. Mais même, si la folie et l’épilepsie alternent chez un individu, cela ne permet pas de conclure qu’elles ne font qu’un.

J’ai connu un certain nombre d’épileptiques chez lesquels, à partir d’un certain moment, les attaques ont complètement cessé, et qui sont restés aliénés; j’ajouterai que leur aliénation mentale ne laissait pas que de ressembler au délire épileptique; elle revenait, en effet, par accès périodiques, se traduisait par des actes de violence, n’avait qu’une courte durée. Mais le malade restait conscient; ce qui suffisait pour ôter toute idée de manifestation épileptique. En voici deux exemples :

R..., né en J 834, tailleur de pierres; épileptique depuis la première enfance. Sa mère, étant enceinte de lui, devint épileptique au quatrième mois de la grossesse et succomba dans une attaque, après l’accouchement. Ce malade, sujet à de fréquentes attaques à la suite desquelles il avait des accès de fureur qui le rendaient extrêmement dangereux, fut séquestré en 1867 ; il avait alors 43 ans (il était marié et père de famille). Jusqu’en 1876 il eut encore des crises nombreuses, mais k partir de cette époque l’épilepsie disparut, et R... resta simplement l’aliéné le plus méchant, le plus difficile, le plus indisciplinable que j’aie connu. Généralement assez tranquille pendant deux k trois semaines, il devenait tout d’un coup, sans cause apparente, réclameur, insolent, faisant des menaces, se querellant avec tout le monde, se plaignant de tout. Au bout de quelques jours tout rentrait dans l’ordre. Je me suis souvent demandé s’il y avait chez ce malade des accès incomplets qui passaient inaperçus. On peut supposer aussi que

(1) De la folie épileptique, 18?>9, p. 14?).

(2) Pathologie et thérapeutique des maladies psychiques 1859, p. 118.

de son épilepsie il n’avait perdu que les crises convulsives; le caractère épileptique lui était resté, et c’est lui qui donnait son cachet aux manifestations délirantes.

Les mêmes réflexions peuvent s’appliquer ù l’observation suivante :

C... a été, à l’âge de 7 ans, victime d’un grave accident; il a été renversé par une voiture et a eu une fracture d’une vertèbre cervicale. Il a guéri cependant, mais en restant contrefait et en devenant épileptique. A mesure qu’il avançait en âge, il donnait plus de soucis à ses parents. Plusieurs fois il s’échappa du domicile paternel, vagabondant h l’aventure, mendiant son pain et se faisant arrêter par la police, tantôt h Bordeaux, tantôt à Toulouse ou k Nice. On dut l’enfermer à Bicêtrc où il resta dans le service des épileptiques pendant plus d’un an. Finalement il fut placé k Charenton. Depuis huit ans que j’ai pu l’observer, il n’a jamais eu d’attaque d’épilepsie; mais il a fréquemment, environ tous les deux ou trois mois, une période d’agitation pendant laquelle il devient querelleur, réclameur, et se livre alors aux actes les plus répréhensibles, volant ses camarades, détruisant leurs effets, leur imputant les actes les plus invraisemblables. Quelquefois, dans ces accès, je l’ai vu pâlir, sa figure se décomposant, et, pendant un instant, il paraissait tout à fait étranger k ce qu’on lui disait. Était-ce une attaque incomplète? Ou n’est-ce encore qu’un épileptique guéri des convulsions, mais non du caractère épileptique ?

Ces faits ressemblent â ceux de la première catégorie; ils donnent lieu aux mêmes difficultés d’interprétation.

Au surplus, le problème de l’épilepsie larvée est celui-ci : existe-t-il un délire qui, par lui-même, ait des caractères assez tranchés pour pouvoir être appelé épileptique? Depuis Morel, tous les auteurs ont répondu par l’affirmative : on me trouvera osé de dire que rien n’est moins prouvé.

Je prends l’un des écrivains les plus affirmatifs : Saint (1) déclare que la forme seule du délire décide s’il est de nature épileptique, que l’existence d’accès antérieurs est sans valeur (2).

(1) Arcli.Jùr Psychiatrie, t. V, 2e lleft, p. -503, t. VI, 1" Heft, p. 197.

(2) C'est avec cette doctrine qu'il a été facile de trouver l'épilepsie larvée dans l'histoire; je n'en rapporterai que deux exemples :

Henri II Plantagcnet, l'un des sucesseurs de Guillaume le Conquérant, avait un caractère qui ne pouvait souffrir la contradiction. Sa colère était la frénésie d’un insensé, la furie d une bêle féroce. Au milieu de ses accès de rage, scs yeux se tachaient de sang son visage paraissait tout de flammes, sa langue vomissait des torrents d'injures et d'im-

FOLIE ÉPILEPTIQUE

Pour lui, il y a quatre symptômes pathognomoniques : stupeur avec loquacité, actes d’une violence excessive, impulsive, inconsciente; manifestations délirantes de nature triste, angoissante; perte de la mémoire plus ou moins complète.

Ces signes sont à peu près ceux que donne Morel et, après lui, Legrand du Saulle. Mais je crois avoir (1) démontré qu’aucun de ces symptômes, au contraire, n’est pathognomonique, et qu’on les rencontre également chez des malades qui ne sont nullement épileptiques.

Il n’existe, pour établir d’une manière certaine, irréfragable, la nature du délire épileptique, qu’un seul signe certain, à savoir l’existence même d’accidents épileptiques concomitants. Et c’est au demeurant à quoi ont abouti les partisans, même les plus convaincus, de l’épilepsie larvée. Quand on étudie à ce point de vue leurs observations, on constate, non sans quelque surprise, que les symptômes qu’ils recherchent avec le plus grand soin, ce sont : les morsures de la langue, l’incontinence nocturne, les absences, les moments d’oubli, les congestions passagères, en un mot ce qui caractérise l’attaque convulsive. Et tant que l’on ne trouve rien dans cette direction, on reste dans le doute (2).

précations, ses mains portaient la vengeance sur tout ce qu'il pouvait atteindre. Dans une de ces circonstances, un page lui ayant présenté une lettre, il essaya de lui arracher les yeux et le page ne put s'échapper sans blessures. Dans une certaine occasion, Humet> son ministre favori, se risquait à justifier le roi d'Ecosse; Henri s’emporta tout d’un coup ; il appéila lluinet un traître, arracha son bonnet, détacha son épée, déchira ses vêtements, enleva la couverture de soie de son lit, et, ne pouvant faire un plus grand dommage, s'assit par terre, et se mit à ronger les nattes du plancher. (Lingard, Histoire d'Angleterre, 1. 1, chap. XII.)

Avec un peu d’imagination, c'est bien là de l'épilepsie larvée. Et le fait suivant;

Le cardinal de Richelieu, malgré tout son talent, a eu de grands accès de folie : il se figurait quelquefois qu'il était un cheval ; il sautait alors autour d'un billard en hennissant et en faisant beaucoup de bruit pendant une heure, et en lançant des ruades à ses domestiques; ses gens le mettaient ensuite au lit, le couvraient bien pour le faire suer et, quand il s'éveillait, il n’avait aucun souvenir de ce qui s'était passé. { Lettre de la princesse Palatine, o juin -1716, éd. Drunet, t. I, p. 250, et Annales médico-psychologiques, novembre 1873, p. 472.)

(1) Congrès international de médecine mentale. Paris 1880, p. 234 et suiv.

(2) On ne peut nier que beaucoup de folies transitoires, instantanées, homicides, etc., ne soient en réalité des folies épileptiques. Mais ce qui permet de rectifier le diagnostic, c'est précisément l'existence de l'un ou l’autre des signes de l'accès convulsif. Comme exemple topique je rappellerai l'histoire de ce conseiller de Casscl, qui, tout à coup, au milieu de la nuit, pris d'une fureur subite, essaya de tuer sa femme et de la précipiter par la fenêtre. Celle-ci avait lutté pendant une demi-heure, et la fureur du mari s'était

Rapportant l’histoire d’un individu qui, un jour, assassina deux hommes, sans motif, sans préméditation, et qui,' placé dans un asile d’aliénés, puis remis en liberté, ne présenta plus aucun signe de folie, Legrand du Saulle ajoute : « En présence de cet égoïsme navrant, de cette sécheresse affective et de cette absence absolue de toute marque de sentimentalité compatissante, je me suis dit in petto que T... ne pouvait être qu’un épileptique. Mais j’avoue que je ne me chargerais ni de soutenir, ni de démontrer cette opinion » (i).

De telle façon qu’après avoir démontré que l’épilepsie larvée existe per se, qu’elle a ses symptômes propres, qu’elle n’est en aucune façon l’épilepsie méconnue, on aboutit tï cette conclusion qu’il n’y a qu’un signe, un seul, qui permette d’affirmer qu’un malade est épileptique, et ce signe, c’est l’accès convulsif! Aussi bien Morel lui-même, quand il veut établir le diagnostic différentiel des folies épileptique, hystérique et hypocondriaque, ne peut s’empêcher de déclarer que le délire épileptique est toujours précédé ou suivi de crises convulsives ! (2).

Suivant beaucoup d’auteurs, on ne saurait admettre, en thèse générale, que l’on peut être ;ï la fois épileptique et complètement sain d’esprit. Tout épileptique, disent-ils, est original, fantasque, difficile à vivre, et peut, à un certain moment et sans qu’on puisse le prévoir, commettre des actes irrésistibles, de cause hallucinatoire et de nature dangereuse (Voisin).

Mais cela ne prouve nullement que tout épileptique soit aliéné. Ceux mêmes qui, lorsde leurs crises convulsives, sont sujets à ces accès de délire passager que j’ai décrit dans les chapitres qui

apaisée; il paraissait d'ailleurs épuisé par les efforts qu’il avait faits. Quelques instants avant cet accès de fureur, la respiration du malade était stertoreuse. Sa femme, effrayée, avait voulu le secourir, et c'est alors qu'il s'était jeté sur elle. (Marc, De la folie. Paris, •1810, t. Il, p. 1509.) Il est étrange, comme le fait remarquer llaillarger, que, dans ce cas, Marc n'ait pas soupçonné l'épilepsie. Car ici il a y un symptôme caractéristique de l'épilepsie convulsive, la respiration stertoreuse, et le délire a été subit, inconscient, impulsif, très court, comme il arrive chez les épileptiques.

(1) Annales médico-psijcholoijiques, mai 1872, p. 4M.

(2) Traité (les maladies mentales, p. 719.

précèdent, peuvent, dans les intervalles libres, jouir de l’intégrité de leur intelligence, lout au plus, pour employer l’expression de Legrand du Saulle, sont-ils des candidats à la folie.

Mais, chez un certain nombre d’épileptiques, outre le délire lugace lié à l’attaque, il peut survenir une aliénation mentale chronique, qui persiste dans les intervalles et qui n’a que des rapports éloignés avec l’affection convulsive.

Delasiauve avait déjà implicitement reconnu ce fait : « Parfois aussi, dit-il, 1 agitation maniaque, loin de s’unir étroitement avec les paroxysmes, s’en tient assez éloignée pour en paraître indépendante. »

Morel egalement avait écrit . « Je me suis demandé souvent (1) si les dispositions puisées dans le milieu où ces malades ont vécu antérieurement ne sont pas pour beaucoup dans les faits que je cite. Toutefois, je suis resté convaincu que la névrose épileptique influe sur les manifestations intellectuelles dont je parle. »

Mais ce sont surtout les travaux publiés, dans ces dernières années, par Magnan et ses élèves qui, comme je l’ai dit plus haut, ont établi la démarcation entre le délire épileptique proprement dit et la folie qui survient chez l’épileptique et qui peut revêtir les formes les plus variées.

Un exemple fera bien saisir les termes du problème, et je le trouve chez un malade qui a une triste notoriété, chez l’assassin du Dr Geoffroy, d’Avignon :

Cel..., âgé de 30 ans, était devenu épileptique deux ans après son mariage. L’épilepsie dura deux ans sans aucun signe de folie. Tout à coup, après une vingtaine d’attaques, qui s’étaient suivies presque sans interruption, il devint furieux. A partir de cette époque, les mêmes fureurs le reprenaient de temps à autre. Une fois, après avoir eu une attaque, et se trouvant très accablé, il voulut embrasser son père; mais, pris subitement d’un accès de folie, il l’étreignit si fortement qu’il l’aurait étranglé si l’on n’était accouru... Deux mois après, dans un de ses accès, il se précipita par la fenêtre. En d’autres circonstances, il était pris de fureur et voulait tuer quiconque se trouvait à sa portée.

Dans l’intervalle des attaques, il était intelligent, de bonne humeur et docile, quoique un peu vain et se croyant supérieur aux autres malades. Il était très attaché au médecin en chef, qui lui accordait de petites faveurs et pour lequel il travaillait avec plaisir.

(I) Loc. cit., p. 701 .

Vers la fin du mois de mars, il eut pendant deux ou trois jours une série d’accès ([ui furent suivis d’incohérence dans le langage; d’hallucination et d’une grande exaltation.

Au commencement d’avril, nouvel accès, mais isolé.

Le 21 avril, Gel..., rencontrant le médecin en chel, lui tendit la main, en proférant le mot union, sans se montrer d’ailleurs autre que de coutume. Le jour suivant, il fut calme, mais sombre.

Le 23, il se tenait dans un corridor au moment où passait le médecin; il prétendit avoir mal h la jambe et, au moment où le médecin se baissait pour l’examiner, il lui enfonça dans le dos une arme qu’il tenait cachée : c’était une forte paire de ciseaux dont il avait placé les deux lames en croix, les fixant dans cette position par son mouchoir de poche, ce qui lui avait permis de se servir d’une des lames comme d’un poignard.

Le médecin expirait une heure et demie après. Quant au meurtrier, la nuit suivante, il eut une attaque.

Interrogé sur ce qu’il avait fait, Cel... répondit que, depuis plusieurs nuits, les membres d’une société secrète, dont il entendait les voix, lui ordonnaient île tuer le médecin, sous peine de demeurer malheureux toute sa vie. 11 avait prononcé le mot union, pour s’assurer si le médecin faisait partie de cette société.

Après ce fatal événement, les accès épileptiques devinrent de plus en plus fréquents, tandis que les intervalles de lucidité se faisaient plus rares et plus courts; mais, pendant ces intervalles, le meurtrier ne cessait de déplorer ce qu’il avait fait ( 1).

Si l’on analyse cette observation, on est obligé de reconnaître que, dans le délire qui possédait Cel... au moment du crime, il n’existe aucun des caractères du délire épileptique, ni la soudaineté, ni l’impulsion subite, ni la perte de conscience. Bien au contraire : c’est une hallucination qui tourmente le malade pendant plusieurs jours : « il sera malheureux toute sa vie, s’il ne tue le docteur! » Cel... obéit à un mobile parfaitement réfléchi. « On ne peut nier, dit Laurent, l’intervention de l’intelligence, le secours des opérations intellectuelles et de la volonté. La combinaison d’idées qu’il a faite pour atteindre son but, le plan qu’il a dressé pour réussir sont là des éléments probatoires de toute évidence. On ne peut donc nier la préméditation. » En effet, le crime est savamment combiné; Cel... dérobe une paire de ciseaux dont il lie les branches de manière à en faire une arme plus sûre; il fait un mensonge à sa victime pour l’amener à sa portée. 11 n’y a jamais rien de pareil dans le délire épileptique.

(f) Laurent, Archives cliniques des maladies mentales, 1861, t. I. p. 2-16, passim.

J’ajouterai que Cel... se souvient du meurtre qu’il a commis, il le déplore ; jamais l’épileptique n’a le souvenir de ce qu’il a fait pendant son accès de fureur; jamais il ne regrette le mal qu’il a pu faire.

Maudsley, il est vrai, rattache le délire de Cel... à l’épilepsie : c’est pour lui une sorte de petit mal précurseur de l’attaque convulsive, qui éclate la nuit suivante.

Je ne saurais adopter cette conclusion : Cel..., suivant moi, a agi sous l’influence d’un délire systématisé tout à fait indépendant de son épilepsie. Par contre, il faut rattacher à celle-ci les accès de fureur qui survenaient après les attaques, et sous l'influence desquels il avait des tendances homicides.

11 y a donc, en réalité, chez Cel... deux espèces de délires bien distincts; et il en est ainsi chez la plupart des épileptiques aliénés. Parallèlement au délire épileptique proprement dit, lié à la maladie convulsive, il peut exister, à titre de complication, une aliénation mentale chronique de nature variable.

Pour étudier cette aliénation mentale, il convient avant tout de nous rappeler la distinction fondamentale que j’ai établie en commençant, entre l’épilepsie vulgaire (mal sacré, grande épilepsie), et les affections épileptiformes ou éclampsies. 11 ne saurait évidemment être question de celles-ci : dans les éclampsies en effet, le mal convulsif est lié à une lésion organique, dont il suit, si je puis dire, les péripéties, et dont il dépend absolument. Nous n’aurons à envisager que l’épilepsie vulgaire.

Or, l’épilepsie vulgaire est constituée, suivant moi, par deux éléments : la névrose convulsive et un arrêt de développement plus ou moins complet de l’intelligence. Cet arrêt de développement peut aller jusqu’à l’idiotie complète. 11 n’est donc pas étonnant de voir que tant d’idiots sont en même temps épileptiques (1). Mais, et j’insiste sur ce point que j’ai déjà touché (2) plus haut, l’idiotie (ou, à un degré moindre, l’imbécillité), n’est pas la conséquence de l’épilepsie : elle en est la compagne, et à eux deux les éléments indiqués constituent le mal sacré.

Nul doute que, dans le langage habituel, on ne confonde très

(T) Un tiers des idiots sont épileptiques; c'est le chiflïe donné par Georget et adopté plus tard par Delasiauve. C'est aussi celui trouvé par le regretté Ingels, de Gand. (Congrès d’Anvers, I8SS).

FOLIE ÉPILEPTIQUE

souvent le degré extrêmement variable, de faiblesse intellectuelle, avec la démence, et on le considère à tort comme un résultat de la maladie convulsive. Généralement, l’état de l’intelligence chez l’épileptique reste absolument stationnaire. S’il faiblit, s'il tourne à la démence, c’est qu’il est survenu une complication fortuite.

Ce point établi, nous n’avons plus à considérer que les délires variés qui peuvent survenir chez l’épileptique.

.lesignalerai d’abord le délire alcoolique. Beaucoup d’épileptiques s'adonnent à la boisson, et ont des attaques de delirium tremens, ou éprouvent les symptômes du délire alcoolique (1).

Legrand du Saulle a consacré quelques pages à cette variété de malades. « Certains convulsifs, dit-il, s’adonnent volontiers à la boisson.... Voici ce qui arrive alors : ou l’épileptique éprouve delà céphalalgie, des troubles plus accentués de l’intelligence et de la mémoire, tombe plus fréquemment, s’inquiète de son état et se prescrit à lui-même une sobriété qu’il sait garder, et alors il reste épileptique, mais n’est plus alcoolique; ou ses tendances ébrieuses puisent leur origine dans une prédisposition héréditaire, et il boit alors avec passion, d’une manière paroxystique, etc. »

Le même auteur a remarqué que certains convulsifs, quand ils sont plongés dans un inexprimable malaise, quand leur accès ne sort pas, absorbent sciemment du vin blanc ou de l’eau-de-vie, ou de l’absinthe, afin de précipiter une crise trop longtemps couvée.

Enfin, il faut noter aussi que certains épileptiques n’ont d’attaque que lorsqu’ils ont bu. J’ai connu un malade qui rentrait dans cette catégorie. A l’asile, où il lui était difficile, sinon impossible, de satisfaire son penchant, il se portait bien, et on avait eu l’idée de le charger du service de la salle d’autopsies, service dont

(4) Un carrier, âgé de Si) ans, grand travailleur et grand buveur, a été grièvement blessé à la tète et à la face dans une explosion de mine, il y a deux ans. Depuis cette époque il buvait moins, et surtout supportait moins la boisson. Un an après l'accident, attaques d'épilepsie qui se répètent environ tous les trois mois. Depuis ce'te époque il devenait triste, taciturne, croyait qu'on lui en voulait. Deux jours avant d'être amené à l'asile, il avait eu une attaque, mais qui n'avait pas eu de suite. Quelques heures après, il avait déclaré qu’il était ensorcelé, avait nommé ceux qui étaient ses ennemis, et s'était barricadé dans sa chambre. Là il avait tout brisé, et, armé d'un marteau, il avait déclaré qu'il briserait la tète du premier qui entrerait. Tout à coup sa chambre s'était remplie de figures grimaçantes, d'animaux qui allaient s'élancer sur lui. Pour les fuir, il se précipita par la fenêtre, d'une hauteur de 3 mètres. Ici le délire alcoolique est manifeste.

pendant plusieurs mois il s’acquitta très bien. Mais que découvrîmes-nous un jour? Pour satisfaire son penchant, le malheureux avait bu l’alcool dans lequel étaient conservées nos pièces anatomiques, et l’avait remplacé par de l’eau! Nous eûmes alors l’explication des attaques qui avaient reparu.

D’autres intoxications peuvent également être observées chez l’épileptique et se traduire par des symptômes délirants.

Je n’ai encore observé aucun épileptique morphinomane; mais le cas est possible; il a dû même se présenter. De même peut-être la cocaïnomanie. Enfin, pour les épileptiques que l’on traite par l’atropine, n’y a-t-il pas une grande chance d’intoxication?

En un mot, tous les délires toxiques peuvent se produire accidentellement et apporter leur contingent de symptômes propres qui s’ajoutent à ceux existant déjà.

L’observation suivante me paraît offrir un certain intérêt à un double point de vue :

P..., 28 ans, est amené au vingt-septième jour d'une variole confluente,, en proie à un délire maniaque intense : criard, incohérent, déchire et brise tout ce qu’il peut atteindre. Pas de fièvre, bon appétit, peu de sommeil. La première nuit, il se lève et brise les carreaux de sa chambre.

D’après les renseignements qui me sont donnés, j’apprends que P... est atteint d’épilepsie depuis l’enfance ; il a eu des convulsions au moment de la dentition; à l’ûge de 8 ans, première attaque d’épilepsie, h la suite d’une promenade ; il n'avait pas gardé son chapeau et l’on attribua le mal à une insolation.

Pas d’hérédité : il a deux frères et deux sœurs bien portants, les frères peu intelligents.

La variole a suivi chez notre malade un cours régulier.; depuis qu’elle a débuté, aucune crise épileptique. 11 entrait en pleine convalescence, quand il fut atteint d’un accès de manie, qui motiva son placement à l’asile.

Cet accès de manie guérit rapidement; au bout d’un mois, P... put être rendu h sa famille; il n’eut, pendant son séjour, qu’un seul accès incomplet, la veille de sa sortie.

11 est évident que chez ce malade nous avons observé un délire de convalescence accidentel, indépendant de l’épilepsie, n’offrant, d’ailleurs, aucun des caractères du délire épileptique.

1’... est encore intéressant à un autre titre. Comme on peut le penser, de nombreux traitements avaient été essayés pour le guérir de son épilepsie. Non seulement ces traitements étaient suivis

avec une grande rigueur, mais les parents tenaient note des attaques, afin d’apprécier exactement l’influence du médicament.

Le bromure de potassium a été pris pendant plusieurs années, d’après la méthode du professeur Charcot: 12 grammes la première semaine, 18 la seconde, 24 la troisième. Or, sous l’influence de ce traitement, il y a eu

en 1873, 33 attaques en 1876, 39 attaques

1873, 37 — Moyenne, 39,4 —

Le BrK fut abandonné en 1878 et remplacé par les dragées de Oélineau (six ou sept par jour) ; il y eut alors,

en 1878, 7 attaques en 1881, 12 attaques

1880, 8 — Moyenne, 7,8 —

Est-ce au traitement seul qu’il faut attribuer cette amélioration ?

En dehors des différents délires toxiques que je viens d’énumérer et dont le plus fréquent est incontestablement le délire alcoolique, on peut observer toutes les formes de délire vésanique.

Manié. — L’agitation maniaque du délire épileptique est de courte durée, automatique, inconsciente; elle diffère entièrement de la manie que l’on peut observer, chez quelques malades, dans l’intervalle des attaques (1).

Un de nos pensionnaires, que j’observe depuis dix ans et qui est enfermé depuis bien plus longtemps, n’a que de rares attaques d’épilepsie, à peine une tous les deux mois. Mais il a environ toutes les six semaines un accès de manie qui dure un mois environ et qui est caractérisé par une agitation incohérente, une loquacité intarissable, des actes extravagants. Cette excitation n’a aucun des caractères du délire épileptique : le malade ne manifeste, d’ailleurs, aucune tendance à la violence ; il est simplement bruyant et tapageur. Sa sœur, également épileptique, a pu se

(4) Voir l'observation précédente.

marier et diriger son ménage, quoiqu’elle ait eu aussi plusieurs accès de délire pour lesquels il a fallu la traiter dans un asile.

Delasiauve a signalé la manie qui éclate entre deux paroxysmes et, dans ce dernier cas, dit-il, souvent précédée d’obtusion, elle semble comme le réveil de l’activité cérébrale, semblable au délire spécial qui dérive de la torpeur dans la convalescence des fièvres typhoïdes. Et, plus loin, il parle d’un de ses malades chez lequel « on inclinerait d’autant plus volontiers à croire que l’agitation maniaque est en dehors de son action, qu’elle naît spontanément, sans être précédée de crises, et souvent même à une époque très distante des derniers accès. »

En opposition à l’agitation maniaque, il faut signaler la stupeur, ou, comme l’appelle Delasiauve, la stupidité. Là encore, il faut distinguer la stupeur postépileptique, directement liée à l’attaque, et cet état d’engourdissement habituel, permanent, tout à fait indépendant des crises convulsives.

Un jeune homme, âgé actuellement de 28 ans, épileptique depuis son enfance, mais n’ayant eu sa première grande crise qu’à l’âge de lo ans, a toujours été d’un caractère triste, sombre, irritable, fuyant, au collège, la société de ses camarades et cherchant à s’isoler. 11 souffre d’une prédisposition héréditaire; le père, professeur de faculté, est mort fou ; la mère est extrêmement nerveuse. A la suite des attaques, accès très courts de fureur et de violence; dans les intervalles, délire triste ; a cherché plusieurs fois à s’empoisonner. Depuis cinq ans qu’il est à l’asile, il est plongé dans un état de stupeur habituelle : il se tient immobile dans un coin, la tête penchée sur la poitrine, ne parlant à personne et ne répondant à aucune question. 11 n’a eu, dans cette période, aucune grande attaque; à rares intervalles quelques absences.

Les idées délirante^ les plus fréquentes chez les épileptiques sont assurément les idées de nature triste, dépressive.

Quelques-uns ont des idées de suicide; ils cherchent à mettre volontairement fin à une vie qui leur est devenue insupportable. Les tentatives de suicide qu’ils font dans ces conditions sont bien différentes des impulsions au suicide que j’ai signalées plus haut.

D’autres ont des idées de persécution : Ce!..., dont j’ai rapporté l’observation, a tué le docteur Geoffroy sous l’influence d’idées de ce genre.

Un épileptique, dont Legrand du Saulle a raconté l’histoire, tira un jour, sans provocation, deux coups de revolver dans la tète de son contre-maître, en lui disant : « Tu m’as assassiné moralement, voilà ta récompense. » L’enquéte révéla que, depuis quelque temps, le malade s’apercevait que ses camarades d’atelier le regardaient d’un mauvais œil; on se détournait de lui, on affectait de ne plus lui tendre la main. 11 entendit plusieurs lois qu'on disait de lui : « C’est Troppmann, un voleur, un assassin ! » Or, qui pouvait avoir répandu ces bruits sur son compte? Cela ne pouvait être que son contre-maître ; et il l’assassina froidement.

Les idées non moins communes sont les idées hypocondriaques, et surtout les idées religieuses.

Les préoccupations hypocondriaques ne manquent presque jamais; elles dominent plus ou moins le malade, lui font attacher une extrême importance à la moindre sensation qu’il éprouve, et le mettent sans cesse en quête d'un remède à ses maux.

L’exaltation religieuse n’est pas moins fréquente, à quelque culte qu’appartienne l’épileptique. S’il est protestant, il n’est pas rare de trouver en lui cette excitation sombre et farouche que Walter Scott a si admirablement peinte dans ses « Puritains »; son langage est biblique, fortement imprégné de l’Écriture sainte, et surtout de l’ancien Testament; il prophétise, il lance l’anathème. Dieu s’est révélé à lui, il l’inspire, etc.

Au contraire, le catholique est toujours préoccupé de son salut ; il se couvre de médailles bénites et de scapulaires; il attache une importance exagérée aux moindres pratiques. J’ai dit plus haut combien il était naturel de constater chez les épileptiques une tendance au mysticisme, à une religiosité exagérée. Où veut-on qu’ils trouvent une consolation ù leurs maux? Il n’est donc pas étonnant que le délire aussi conserve le caractère religieux.

L... a près de 50 ans aujourd’hui; il est épileptique depuis l’enfance. Son père l’était, ainsi qu’une cousine germaine, morte dans un asile d’aliénés. Cependant il s’est marié (n’a pas eu d’enfantsi et exploitait un commerce d’épicerie. Mais, à partir de la guerre de 1870, il se dérangea, commença à boire, et présenta des troubles intellectuels qui le forcèrent à renoncer à ses occupations. Du moment où il n’eut plus rien à faire, il se laissa aller à une dévotion exagérée, faisant de longues stations dans les églises, ne lisant que des ouvrages religieux, communiant et se confessant le plus souvent qu’il pouvait. Un dimanche de l’année 1882, une grande cérémonie eut lieu dans l’église qu’il fréquentait; la procession venait de se mettre en marche, quand tout à coup L... se précipita sur les porteurs, renversa la Statue de la

Vierge, frappa autour de lui, en criant : « Vous êtes tous des impies! Dieu va vous punir! » On ne put s’emparer de lui qu’après une lutte acharnée; reconnu aliéné, il fut placé dans mon service, où je l’observe depuis plusieurs années. Dans l’espace de six ans, il n’a eu que cent et sept attaques, environ dix-huit par an; mais, à la suite de ces attaques, des accès de manie furieuse avec teinte religieuse très accentuée. Dans les intervalles, il est devenu plus calme, quoique ses idées soient à peu près exclusivement des idées de religion et de mysticisme.

Il me paraît évident que les malades de cette catégorie deviennent beaucoup plus calmes dès qu’ils sont enfermés, parce qu’ils ne peuvent plus alimenter leur délire dans les pratiques sans cesse renouvelées d’une dévotion exagérée. C’est ce que j’ai pu observer chez le malade suivant :

La... est né en 1848. Ses parents vivent et n’ont aucune tare névropathique. Il a deux frères plus âgés, un frère plus jeune, bien portants. Un autre est mort en nourrice, b l’âge de 8 mois. Lui seul a eu des convulsions lors de la dentition. 11 a fait de bonnes études, était l’un des premiers dans sa classe; mais, à partir de l’âge de 12 ans, il eut des vertiges et. à 16 ans, sa première attaque. Il continua cependant ses classes et manifesta toujours une grande aptitude pour les mathématiques. Des années se passèrent sans apporter aucun changement notable dans la situation; La... vivait dans sa famille, qui cherchait à lui rendre l’existence aussi douce que possible. Peu à peu, cependant, et insensiblement, il se plongea dans la dévotion, faisant de longues stations dans les églises, multipliant les exercices religieux; en même temps il devenait plus dillicile pour son entourage; il reprochait leur tiédeur à ses parents et â ses frères. Finalement, il passait â l’église la plus grande partie de la journée; il poursuivait le curé et les vicaires, leur demandait des entretiens, leur exposait ses cas de conscience. Se confessant le plus souvent qu’il pouvait, il avait cependant l’esprit constamment timoré, se croyait en état de péché mortel, et, à peine avait-il reçu l'absolution, il voulait faire une nouvelle confession. C’est un des prêtres de sa paroisse qui m’a donné ces détails : La... était devenu pour le clergé une véritable obsession, car, si on voulait l’éconduire, il se mettait en colère, traitait son confesseur de «mauvais prêtre»; de crainte de scandale, on patientait. Il fallut cependant en venir à une séquestration, et peu à peu le malade est devenu plus calme : il est môme assez singulier de remarquer en lui une certaine indifférence pour les exercices religieux. Depuis près de trois ans qu’il est à l'asile, les attaques ont considérablement diminué : cent vingt-deux en 1886, soixante dix-neuf en 1887, et seulement une dizaine dans les dix premiers mois de 1888. Mais l’intelligence est très obtuse.

Les idées ambitieuses sont fort rares. Cependant Delasiauve a cité une malade qui prétendait qu’on lui devait quelques millions.

FOLIE ÉPILEPTIQUE

Un de mes épileptiques avait pris son père en haine, parce qu’il l’accusait de lui devoir 100,000 francs.

La paralysie générale peut-elle compliquer l’épilepsie? A priori la chose semble d’autant plus probable que, comme nous l’avons vu, il n’est pas de paralytique général, ou du moins il n’en est guère qui n’aient des attaques épileptiformes dans le cours de leur maladie : entre les deux affections, on peut donc supposer d’étroites relations. Cependant l’apparition de la paralysie générale chez un épileptique (j’entends l’épileptique vrai, vulgaire), paraît être fort rare. Je (1) n’en connais que deux exemples : l’un se rapporte à un employé de commerce, lils d’un père épileptique, et épileptique lui-même depuis l’enfance, qui devint paralytique général à l’âge de 33 ans, de chagrin d’avoir perdu sa femme; l’autre a trait â un homme de 42 ans, qui, depuis son enfance, avait eu des syncopes, suivies de forts maux de tête et accompagnées de perte de connaissance. Il présenta les premiers signes de paralysie générale vers l’âge de 41 ans. Sa mère et deux de ses enfants ont des syncopes exactement semblables aux siennes (2j.

Je pense qu’un grand nombre de paralytiques généraux ont eu des convulsions dans l'enfance, à la dentition, par exemple; il y aura un grand intérêt â rechercher ces faits, qui rentrent dans notre sujet.

L’observation suivante me paraît mériter d’être rapportée ici :

A..., tailleur, né en 1829, est arrivé, par son travail, â acquérir une belle aisance, et, vers l’ûge de 43 ans, il a pu se retirer des affaires et aller habiter la campagne.

A l’âge de 20 ans, A... avait eu des attaques d’épilepsie; elles l’ont tourmenté pendant près de dix ans, jusqu’à ce qu’un médecin, soupçonnant la cause réelle du mal, instituât un traitement énergique au mercure et à l'iodurc de potassium. A ... fut radicalement guéri et sa santé esl restée parfaite jusque vers l’âge de 43 ans. Il est à noter. cependant que, marié avec une femme bien portante, A... a eu huit enfants, tous morts en bas âge.

C’est au moment où il comptait se reposer, qu’il présenta les premiers

(1) Recherches sur l’étiologie de la paralysie générale chez l'homme. (Archives de neurologie, u° 41, 1887.)

(2) On trouve des faits semblables dans Parchappe (observ. 270 et 274), dans Calmnil, Burlurcaux (l)e la folie paralytique, Thèse de Paris, 4874), etc., mais ils restent en petit nombre.

symptômes de la paralysie générale à laquelle il succomba au bout de deux ans environ.

Et ce qui est curieux, c’est que pendant la durée de cette paralysie générale il n’y eut à aucun moment d’attaques épileptiformes.

Assurément on peut se demander s’il a existé un rapport entre la paralysie générale et l’épilepsie (syphilitique) qui avait disparu quinze ans auparavant. On peut se dire que l’épilepsie, tout en guérissant, avait laissé des résidus pathologiques, des cicatrices (?) dans le cerveau et que celui-ci, resté l’organe minons resislentiœ, avait fini par être atteint plus profondément. Cette explication me paraît plausible : mais alors il n’y aurait entre l’épilepsie et la paralysie générale qu’un lien indirect, l’altération du cerveau, reliquat de la syphilis.

La conclusion générale îi laquelle il faut arriver est que toutes les formes de folie (vésanies ou folies organiques) sont susceptibles de se montrer chez les épileptiques. Mais alors se pose immédiatement une autre question : quels sont les épileptiques plus spécialement prédisposés à la folie?

On a cherché à se rendre compte des circonstances capables d’expliquer l’apparition de la folie chez certains épileptiques, plutôt que chez d’autres; et l’on s’est demandé tout d’abord si la forme des accès exerce une influence.

Esquirol a dit, et l’on a répété après lui, que le vertige altère l’intelligence plus rapidement que la grande attaque. Mais cette assertion est loin d’être démontrée. Et il est d'autant plus difficile de savoir quelque chose de précis sur cette question, que d’ordinaire, chez le même malade, se montrent indistinctement, tantôt des vertiges et tantôt de grandes attaques.

La fréquence des attaques a-t-elle une action plus évidente? Les différents auteurs qui ont étudié cette question ont eu principalement en vue le délire épileptique proprement dit : on ne peut rien en préjuger sur la folie chronique, accidentelle. J’ai essayé d’aborder le problème d'une façon indirecte.

Sur quarante-huit hommes épileptiques réunis à un moment donné dans la même section, j’en avais trouvé treize dont les facultés intellectuelles étaient assez bien conservées pour qu’ils pussent se livrer à quelque occupation suivie. L’un était employé aux écritures; trois étaient tailleurs, un cordonnier; les huit autres étaient

occupés au service intérieur de leur quartier. Chez ces treize épileptiques, l’affaiblissement intellectuel est sans cloute inégal; mais il est loin d’être aussi prononcé que chez les trente-cinq autres, qui sont incapables de tout travail, si minime qu’il soit.

Or, en faisant le relevé des crises chez ces différents malades, pendant une période déterminée, la même pour tous, je suis arrivé aux résultats suivants :

Les 13 premiers malades ont eu, pendant une période de près de 4 ans (en tout 318 mois), 878 vertiges, 1,932 attaques (grandes), ce qui fait une moyenne mensuelle de 1,6 vertiges, 3,3 attaques; maximum : 7,1 vertiges, 9,6 attaques.

Les 34 (1) autres malades, dans le même laps de temps, pour un total de 818 mois, ont eu 2,243 vertiges, 4,469 attaques; moyenne mensuelle : 2,7 vertiges, 3,4 attaques; maximum : 24,3 vertiges, 13,3 attaques.

A ne considérer que ces chiffres, il en ressortirait la preuve que la fréquence des accès a une influence considérable sur l’état de l’intelligence dans l’intervalle des paroxysmes; les déments de la seconde catégorie présentent des moyennes bien plus élevées que les malades de la première. Il y a encore ce fait remarquable que, chez les premiers, la proportion des vertiges (ou petites attaques, car les deux ont été réunis sous la même rubrique) dans le nombre total des accès n’est que de 31,24 %, tandis, que chez les seconds, elle s’élève à 30,2 %. Ce qui semblerait corroborer l’opinion d’Esquirol sur l’influencé plus particulièrement néfaste des vertiges.

Je ne voudrais pas attacher aux chiffres précédents une importance exagérée; ils m’ont paru cependant présenter un certain intérêt; ils renseignent plutôt sur l’état de démence que sur celui de folie chronique.

Enfin, on a soutenu que les attaques nocturnes atteignent moins l’intelligence que les diurnes, ce que l’on a expliqué par le sommeil réparateur qui suit les accès survenus dans la nuit. Mais si l’on songe que les attaques nocturnes doivent être fréquentes dans ce que l’on appelle l’épilepsie larvée, on conviendra que cette bénignité relative n’est pas absolument démontrée.

Je crois que, pour expliquer l’apparition de la folie dans l’épi-

(1) J'ai négligé à dessein de comprendre daiis ce nombre un malade qui mourut en état de mal, après avoir eu en un mois 618 attaques et 764 vertiges.

lepsie, il faut remonter plus haut, rechercher par exemple l’hérédité vésanique ou l’hérédité nerveuse, en un mot chercher dans les prédispositions congénitales ou acquises, bien plus que dans les modalités variables du mal épileptique lui-même, les conditions qui favorisent l’explosion d’un délire chronique.

Pour terminer ce qui a trait aux rapports entre l’épilepsie et la folie, il me reste à parler des cas dans lesquels l’épilepsie survient comme complication dans le cours d’une vésanie, abstraction faite, cela va sans dire, de celle qui accompagne la paralysie générale.

Delasiauve pense que l’épilepsie peut être quelquefois considérée comme une des conséquences du désordre mental, mais il croit que cela n’arrive que très rarement : « Une simple déviation fonctionnelle, dit-il, comme celle dont dépend la folie, semble peu capable d’un tel résultat. »

Je suis persuadé, pour ma part, que lorsque l’épilepsie survient chez un aliéné, c’est toujours à titre de complication accidentelle, et parce qu’il s’est développé une lésion organique dans l’encéphale : nous retombons alors dans les épilepsies symptomatiques. Un malade, atteint depuis de longues années d’un délire de persécution parfaitement caractérisé, et que j’avais depuis longtemps dans mon service, fut pris tout à coup, à l’àge de 60 ans, d’une attaque d’épilepsie : c’était la première; elle n’eut aucune suite fâcheuse immédiate, mais à partir de ce moment l’intelligence faiblit considérablement et la marche devint d i ttîci le. Six mois après, nouvelle attaque, â laquelle il succomba. L’autopsie me fit constater une lésion que je n’avais jamais rencontrée jusque-là : la substance grise des hémisphères cérébraux était littéralement criblée dans toute son étendue de foyers apoplectiques (en nombre considérable), d’âges différents, allant du volume d’un pois à celui d’une tête d’épingle. Il n’est pas besoin d’ajouter que ce persécuté n’est devenu épileptique qu’à cause de la lésion corticale accidentellement survenue. Et il en est toujours ainsi. Dagonet signale un maniaque chronique qui fut atteint, longtemps après l’invasion de la folie, d’attaques d’épilepsie, qui, rares au début, et n’apparaissant que tous les deux . ou trois ans, se montrèrent plus tréquentes vers la fin de la vie. A l’autopsie on trouva une tumeur fibreuse, de la grosseur d’un œuf de pigeon, adhérente à la face interne de la dure-mère (1).

(I) l.oc. cil., p. Ü37.

Je citerai, pour terminer, un de mes malades persécuté par des hallucinations auditives continuelles, et sujet, sous l’influence de ses hallucinations, à de violents accès d’agitation. Après plus de trente ans de cette maladie, il fut pris, vers 1885, d’une première attaque d’épilepsie nocturne, avec morsure de la langue. Depuis, il en a eu trois autres ; j’ignore à quelle cause on peut les rattacher, mais l’intelligence a faibli : je soupçonne une altération du cerveau.

Traitement.

On ferait un volume si l’on voulait seulement énumérer tous les remèdes qui ont été proposés contre l’épilepsie : le règne végétal, le règne minéral, aussi bien que le règne animal, ont été largement mis à contribution, et il ne serait pas facile de trouver dans la matière médicale une substance quelconque qui n’ait été employée. A côté des médications inspirées par les idées théoriques qui ont successivement régné sur la nature du mal sacré (1), il faut reconnaître que l’empirisme le plus grossier s’est donné libre carrière. Sans doute, comme le fait remarquer Franck (2), « lorsqu’on a épuisé les indications rationnelles ou qu’on n’en a pas rencontré, il est permis de recourir aux médicaments empiriques appelés spécifiques anti-épileptiques. » Mais encore y a-til une juste limite. Et si, après tout, le malade est excusable de ne reculer devant rien pour obtenir une guérison ou un soulagement, il est plus difficile de comprendre que des médecins, et non des moindres, aient vanté et prescrit des remèdes comme ceux-ci : boire le sang chaud d’un gladiateur qui vient d’être égorgé (Celse(3)) ou d’un homme récemment tué, avaler des excréments humains ou ceux des espèces bovines, des fragments de crâne humain, etc. On trouvera cette longue énumération dans Franck, et je ne connais pas de lecture plus attristante pour la dignité humaine, parce que ce sont dés médecins, c’est-à-dire des hommes

(d) L'épilepsie étant supposée d'origine divine, on la combattait par les prières, les exorcismes : A Deo tmmissus morbus,... pôles! curari... expiato Dco oblalis sacrifie iis, mcantando carminibus, dit Boerliaave (p. 635;, rappelant les idées des anciens.

(2) Loc. cil., p. 364.

(3) Quidam, jugulati gladialoris calido sanguine polo, tali morbo sc liberaverunt. [De re medica, t. 111, § XXIII.)

de science, qui se sont laits les complices de toutes ces médications aussi monstrueuses qu’absurdes.

Pour établir le traitement de l’épilepsie sur des bases rationnelles, il faut avant tout déterminer à quelle espèce d’épilepsie on est appelé à remédier. S’agit-il de la grande épilepsie ou, au contraire, de l’une des nombreuses variétés que j’ai rangées dans les affections épileptiformes, les indications seront toutes différentes.

Dans les épilepsies symptomatiques, nous connaissons la cause, nous pouvons la combattre directement, et, quand elle est curable, nous pouvons espérer guérir l’épilepsie elle-même. Ainsi, dans les épilepsies syphilitique, alcoolique, saturnine, le traitement curatif de la syphilis, de l’alcoolisme, du saturnisme sera en même temps celui de l’épilepsie.

Malheureusement un grand nombre de cas restent au-dessus des ressources de l’art : l’épilepsie due à la paralysie générale ou à une hémorragie cérébrale ou à un foyer de ramollissement, ne pourrait guérir que si ces affections elles-mêmes étaient susceptibles de guérison.

Il est une des formes de l’épilepsie symptomatique dans laquelle une intervention active peut donner les plus beaux résultats, c’est l’épilepsie traumatique : chaque fois que l’on se trouve en présence de cette variété, l’indication du trépan se pose nettement. Sans remonter aux temps préhistoriques où, suivant Broca, la trépanation était d’un emploi fréquent, nous savons cependant qu’elle était pratiquée par les anciens, et au moyen âge surtout par les Arabes. Elle n’a jamais été entièrement abandonnée, et nous pouvons même nous étonner de la hardiesse des chirurgiens qui, à une époque où l’on ne possédait ni l’anesthésie, ni l’asepsie, ne craignaient pas de poser dix, quinze, vingt couronnes de trépan sur le crâne de leurs opérés (1). 11 n’en est pas moins vrai que, pour des causes qu’il n’y a pas lieu d’examiner ici, le trépan était tombé en désuétude; on ne l’appliquait plus guère, et ce n’est

(I) Qui ne connaît, dit Portai, la belle observation de Saviarl, d'une femme à laquelle on avait emporté par l’opération du trépan, réitérée une vingtaine de fuis, une grande partie du crâne? Cette femme demandait l'aumône dans les rues de Paris; il lui arriva plusieurs fois, que, les membranes du cerveau ayant été légèrement comprimées, elle s'était laissé tomber, et avait perdu quelque temps sa connaissance. [Loc. cit , p. 449.)

Stalpart van der Wiel raconte l’histoire d'un comte de Nassau, qui fut trépané vingt-sept fois, après une chute de cheval. (Franck, 1. 111, p. 3b9, note 78.)

que dans ces dernières années que les chirurgiens sont revenus à une pratique qui, je le cr'ois, sera féconde en résultats heureux.

Pour Gowers, le trépan n’est acceptable que dans les cas où la maladie est la conséquence d’un traumatisme à la tête, où il y a des os enfoncés, où le début localisé des accès suggère que leur centre fonctionnel est à la surface du cerveau. Mais cependant on a relaté des cas où l’opération a été utile malgré l’absence de symptômes localisés.

L’ancienneté de la maladie est une condition défavorable; pourtant on a cité des cas de guérison après trente-trois ans (1), après dix ans (2). Écheverria, qui a publié un travail important surce sujet dans les Archives de médecine (3), donne une statistique de 14ù cas d’épilepsie traumatique qui, traités par la trépanation, ont donné 93 guérisons, ce qui fait 64,1 %; 18 améliorations, £> pas de changement, 1 aggravation; 28 morts, soit 19

.le ne possède qu’un seul fait de trépanation, qui a été pratiqué dans mon service dans le courant de cette année, et qui n’a pas encore été publié. 11 s’agit d’un jeune homme de 2o ans, épileptique depuis l’âge de 11 ans; un an auparavant, il était tombé d’une hauteur de plusieurs mètres et s’était grièvement blessé au crâne : il y avait une cicatrice froncée dans la région fronto-pariétale droite. Le cas n’était pas très favorable, puisque le mal datait d’une quinzaine d’années; cependant je me crus autorisé à proposer l’opération, d’autant plus que les attaques commençaient par une douleur au niveau de la cicatrice. Au point de vue des convulsions, mon malade ne parait pas, jusqu’à présent, avoir retiré un grand profit de la trépanation; mais, chose singulière, l’état mental a paru s’améliorer très notablement. Le malade, qui était sombre, irritable, est devenu beaucoup plus gai, plus sociable; et, sous ce rapport, je m’applaudis de l’avoir opéré. (Juant à l’opération elle-même, elle a été tellement bénigne (il n’y a pas eu un instant de fièvre, et la réunion a eu lieu par première intention), que je n’hésiterai nullement à recourir à ce moyen, absolument inofi'ensif aujourd’hui, chaque fois qu’il y aura indication de le faire. On sait d’ailleurs que dans ces derniers temps des chirurgiens ont trépané des épileptiques chez lesquels

(1) I.ARREY, 4836.

(2) Clark, Lancet, février 1886.

(3) 1878, t. II, pp. 529 et 652.

il n’existait aucune lésion extérieure du crâne, et ils affirment avoir eu des succès.

Dans les épilepsies sympathiques ou réflexes, lorsque l’on a quelque raison de supposer que l’épilepsie est liée à l’existence d’une lésion ou d’une altération située dans un organe éloigné, la première indication consiste à combattre cette lésion, à remettre l’organe atteint dans son état normal.

Si, par exemple, on suppose que le malade est épileptique parce qu’il a un ténia ou des lombrics dans l’intestin, il faut commencer par expulser ces parasites. Si l’on croit que la cause du mal est dans la suppression d’un flux naturel, menstrues chez la femme, hémorrhoïdes, etc., il faut essayer de rappeler cet écoulement. Les indications se posent d’elles-mêmes dans tous ces cas. Mais on devra s’attendre à de fréquents mécomptes : trop souvent on considère comme cause ce qui n’est qu’une simple coïncidence.

Le traitement chirurgical peut faire merveille quand l’épilepsie est due à l’irritation d’un nerf périphérique. Il y en a dans la science des exemples fameux : on sait que Schroeder van der Kolck guérit une jeune fille, devenue épileptique à la suite de l’introduction d’un morceau de verre dans la paume de la main, par la simple extraction du corps étranger au bout de quelques années.

Franck guérit, par la castration, un jeune homme devenu épileptique à la suite d’un coup qu’il avait reçu sur les testicules (1).

Aussi a-t-on souvent proposé, et un grand nombre de chirurgiens ont eu la hardiesse de pratiquer, l’ablation des testicules pour guérir l’épilepsie. On oublie que déjà Cœlius Aurelianus avait dit : Eunuchismus vires amputai, non epilepsiam solvit (2) (certains opérateurs n’ont pas craint non plus d’enlever les ovaires). Il y a assurément moins d’inconvénients à extirper les ovaires qu’à pratiquer la castration chez l’homme : on sait avec quelle facilité cette dernière opération engendre la mélancolie et pousse au suicide. De toutes façons, ce sont des remèdes dangereux, peu recommandables. L’heureuse réussite de Franck, quelques autres cas favorables publiés par les auteurs, ne me paraissent pas sutii-

(4) Tome III, p. 366, note 89.

(2) Loc. cil., p. 66.

FOLIE ÉPILEPTIQUE

sants pour justifier une pratique aussi aléatoire. Pour moi, je m’y refuserais absolument, même si le malade nie le demandait.

Par contre, je comprends fort bien que Tissot ait dit qu’il n’hésiterait pas amputer le nerf qui anime l’endroit d’où part le mal : je comprends qu’on enlève un orteil, qu’on excise une cicatrice douloureuse, qu’on extirpe un polype, qu’on pratique même l’élongation des nerfs : tous ces moyens ont donné d’heureux résultats dans des cas déterminés, et le risque que court le malade est minime en comparaison du but qu’il s’agit d’atteindre.

On le voit, dans les affections épileptiformes, quelles qu’elles soient, le traitement peut et doit s’adresser à la cause. Or cette cause est extrêmement variable; le traitement lui-même varie suivant les cas.

Lorsqu’il s’agit, au contraire, de Vqnlepsie vulgaire, la cause nous échappe absolument; nous ne pouvons nous attaquer qu’à un seul élément, l’accès convulsif. Mais comme la convulsion épileptique trahit toujours, tout nous porto ù le croire, une seule et même modalité nerveuse, il n’est pas déraisonnable d’espérer que l’on trouvera un remède, un modificateur du système nerveux, tel, qu’il empêche cette modalité de se produire. Ce sera le spécifique de l’épilepsie, comme l’opium est le spécifique de la douleur: car l’opium calme la douleur, quels qu’en soient le siège et la nature.

Malheureusement nous sommes encore loin de posséder ce remède souverain; et quand nous récapitulons l’innombrable quantité de médicaments qui ont été successivement mis en oeuvre, et qui ont eu, presque tous, leur période de vogue et d’engouement, nous sommes obligés de reconnaître que l’abondance des moyens trahit une indigence réelle, et notre seule consolation est de penser que l’épilepsie guérit toute seule, plus souvent qu’on ne le croit.

Burlureaux divise les médicaments anti-épileptiques en dangereux, insignifiants et utiles.

Parmi les moyens dangereux, il signale avec raison tous ceux de la méthode débilitante : émissions sanguines répétées, purgatifs et vomitifs à outrance. Mais il y joint ceux de la médication révulsive : exutoires, cautères, sétons, moxas, vésicatoires, frictions stibiées, etc. Je ne crois pas que ces moyens doivent être entièrement rejetés du traitement de l’épilepsie. Sans nul doute,

ils ne doivent être employés qu’avec prudence ; mais bien loin de les proscrire, je suis tenté de croire que l’on n’y recourt plus assez souvent. Le vieil A. Paré nous raconte l’histoire « d'un jeune homme âgé de 20 ans ou environ, lequel tombait souvent d’épilepsie : mais incontinent que son ulcère (séton) commença à ietter sanie, n’est tombé audit accident (1). » 11 n’y a d’ailleurs aucun danger à appliquer un séton ou un cautère; il fut un temps, rapproché de nous, où ces pratiques étaient d’un usage absolument banal et populaire (2).

Bien autrement dangereux sont ces remèdes violents, véritables poisons, qui, non seulement n’apportent qias la guérison, mais ajoutent une intoxication grave â la maladie. Nous nous rappelons tous l’un ou l’autre de ces malheureux errant pendant des années de clinique en clinique, et auxquels l’usage prolongé du nitrate d’argent avait donné comme seul prolit une coloration presque noirâtre de la peau. Que dire de l’aconit, de la digitale, delà noix vomique, de la cantharide et de tant d’autres substances, qui non seulement ne guérissent pas, mais qui n’ont même pas l'excuse d’être inoffensives!

La liste des moyens que l’on peut appeler inutiles serait interminable : c’est surtout dans le monde végétal qu’on les a cherchés, et beaucoup d’entre eux ont joui et jouissent même encore d’une vogue populaire qu’il est plus facile de constater que d’expliquer. Je citerai, par curiosité, le narcisse des prés, l’oignon blanc, le selinum palustre, la pivoine, le gui de chêne, le sureau, le gayac, les bourgeons de vigne, les (leurs de buglosse, le pollen de noisetier, les fleurs de muguet, le dictame blanc, etc. Notons qu’il s’est trouvé des médecins, et des plus réputés, qui à tous ces moyens ont attribué des guérisons certaines!

Il est cependant un certain nombre de substances qui ont été expérimentées par des observateurs sérieux, et qui paraissent avoir donné des résultats favorables dans un grand nombre de cas.

(1) Loc. cit., t. Il, p. 80.

(2) Le trépan lui-même ne devrait pas être banni du traitement du grand mal. Quand on peut supposer que les os du crâne, prématurément soudés, hypertrophiés, compriment le cerveau et empêchent son développement, la trépanation semble indiquée. C était I avis de Lamolte, qui croyait précisément que l'épilepsie pouvait provenir du défaut d ampliallon dit crâne, et qui, dans un cas de ce genre, crut devoir proposer le trépan (Pohtal, p. 289.)

Généralement on ne les a employées qu’après-les avoir expérimentées sur les animaux et avoir constaté leur action sur le système nerveux.

La picrotoxine, principe actif de la coque du Levant, coculus indiens, agit sur la moelle, le bulbe et le cervelet, et possède, au dire de Planat (1), des propriétés anti-convulsivantes. Essayée contre l’épilepsie, elle lui aurait donné de bons résultats, confirmés plus tard par les expériences de Dujardin-Beaumetz et Couyba. Ce dernier a cité un cas très favorable chez un enfant de 5 ans (2). La dose journalière est de 20, 30 et 60 gouttes d’une teinture obtenue en faisant macérer 200 grammes de coque du Levant dans 1000 grammes d'alcool rectifié. Le Ur Hambursin (de Namur) (3) est partisan de doses plus fortes : commençant par 10 gouttes de teinture matin et soir, il augmente chaque jour de 2 gouttes jusqu’à 60. Puis chaque mois on élève la dose de 10 gouttes jusqu’à 100. Si les accès ne disparaissent pas alors, on peut aller jusqu’à 150.

Gowers dit qu’il a eu une apparence de succès dans un seul cas; il rapporte les expériences de Ramski 11, d’après lesquelles la picrotoxine, à la dose de 15 à 18 milligrammes, produit invariablement un accès en vingt ou trente minutes. Le fait rapporté par Gowers ne peut d’ailleurs pas être considéré comme un succès complet, puisque, après une interruption de quelques mois, il y eut une nouvelle attaque.

Le curare, qui paralyse les nerfs moteurs, qui rend les muscles insensibles aux incitations qui leur sont envoyées par la moelle, et qui diminue la tension artérielle, paraissait indiqué; on n’a pas manqué de l’expérimenter, avec peu de succès sans doute, puisqu’on n’en parle plus guère. Cependant, en 1879, Kunze avait obtenu six guérisons sur vingt malades traités par des injections hypodermiques de 1 centigramme. En 1881, Edi essen annonçait trois guérisons et trois améliorations sur treize malades. Plus tard, Bourneville et Bricon (4) sont arrivés à des résultats beaucoup moins satisfaisants.

U) Journal (le thérapeutique, 1875 pp. 377, 424, 413. (Vice médical, 1880-81.)

(2, Journal de médecine et de chirurgie pratiques, 1880, p. 214.

(3) Société de médecine de Garni, 1880, et Bulletin de l'Académie de médecine de Belgique, 1880, p. 94.

(4) Archives de Neurologie, 1885.

Un remède qui a eu beaucoup de vogue, très anciennement employé, mais recommandé dans ces derniers temps par des médecins tels que Bretonneau et Trousseau, la belladone , paraît avoir donné des succès. Trousseau avait une grande confiance dans ce médicament; il arrivait à en donner jusqu’à 20 centigrammes d’extrait par jour, et il continuait cette dose pendant des mois et des années; la longue durée du traitement lui paraissait être une condition de succès. Gowers associe volontiers la belladone à un remède dont je vais parler plus loin, au bromure de potassium, et il se loue beaucoup de cette association; il croit même que, donnée seule, la belladone est rarement utile

Au lieu de la belladone on a employé Y atropine, mais c’est un médicament dangereux à manier.

Les sels de zinc (oxyde, laetate, valérianate) ont eu leur moment de vogue. Herpin (de Genève) prétend avoir guéri avec ce remède vingt-huit épileptiques sur quarante-deux (1). Mais Bourneville, qui a repris cette médication, n’en a pas obtenu de résultats bien probants (2). Herpin donnait l’oxvde de zinc à la dose de 10 à 80 centigrammes chez l’enfant, et il allait jusqu’à 6 grammes chez l’adulte.

On a recommandé encore les sels de cuivre et surtout le sulfate de cuivre ammoniacal, O'r,02 à 0er,0o; la jusquiame et Vhyoscy amine; le cannabis indica et une foule d’autres remèdes; mais j’ai hâte d’arriver à ce qui constitue aujourd’hui le traitement classique de l’épilepsie, je veux parler de l’emploi des bromures et en particulier du bromure de potassium.

C’est Lavcock qui, le premier, en 18o3, préconisa ce sel contre le mal comitial, et depuis cette époque son emploi s’est tellement répandu qu’aujourd’hui épilepsie et bromure sont deux termes qui s’impliquent l’un l’autre. Certains auteurs lui ont consacré un véritable dithyrambe, comme par exemple Legrand du Saulle, d’après lequel, grâce au bromure, on pourrait à coup sûr supprimer toutes les manifestations graves et inquiétantes de l’épilepsie.

Toujours est-il que le bromure de potassium, expérimenté depuis une trentaine d’années sur une vaste échelle, est, de tous

(1) Union médicale, 1863; Bulletin de thérapeutique, -I800; Gazette des hôpitaux, 18;>6.

(2; Bcchcrches sur l'hystérie et l’épilepsie, 1876, p. 62.

les remèdes opposés à l’épilepsie, celui qui paraît avoir donné les résultats les plus satisfaisants.

La première condition pour obtenir de bons effets, c’est de n'employer qu’un bromure chimiquement pur, exempt d’iodure et de chlorure de potassium, ou d’autres sels de potasse, tels que le carbonate et le sulfate. Il doit être administré au commencement des repas, ou une demi-heure après le repas, et en plusieurs lois dans la journée. La dose de début doit être faible, au plus 2 à 3 grammes; on augmente de 0,50 à ! gramme tous les dix jours, jusqu’à ce que l’on soit arrivé progressivement à 6 ou 8 grammes, quantité qu’il ne faut pas dépasser. Quelques auteurs cependant sont allés jusqu’à 15 grammes (1). 11 y a un critérium d'action thérapeutique qui indique le moment où il faut cesser d’augmenter la dose, c’est la suppression de la nausée réflexe qui» à l’état normal, est produite par l’introduction d’une cuiller à la base de la langue. Ce signe, découvert par À. Voisin, a été confirmé par tous les observateurs. Pour que le traitement soit efficace, il faut qu’il soit continué longtemps, des années entières. Comme le disait Trousseau, « l’économie doit sans cesse être sous l’empire du médicament, si vous ne voulez pas qu’elle retombe sous le joug de la maladie. » Quand un épileptique a été un an sans crise, Legrand du Saulle veut qu’on continue le médicament de deux jours l’un pendant la première quinzaine de chaque mois et tous les jours pendant la seconde quinzaine. Après deux ans, on le donne de trois jours l’un pendant la première quinzaine, et tous les jours pendant la seconde quinzaine, et ainsi de suite (2).

Le bromure de potassium agit par le brome plutôt que par le potassium; c’est, d’après les expériences nombreuses qui ont été faites (3), un modérateur puissant de la force excito-motrice du bulbe; il diminue l’action réflexe. On a prétendu aussi, mais sans preuve certaine, qu’il produit la contraction des capillaires du cerveau. Son action sur le système nerveux n’est pas douteuse, mais est-ce réellement le spécifique de l’épilepsie ?

Ceux mêmes qui le prônent avec le plus de conviction sont obligés de reconnaître qu’il ne réussit pas toujours ; et cela est si

(1) Gowers va même jusqu’à une once (31 gr.) qu’il donne en une fois tous les cinq jours (p. 406).

(2) Pronostic et traitement de l’épilepsie, 2' édit., 1873, p. 18.

(3) Notamment Otto, Arclt. f. Psijcli., 1876.

vrai que, depuis que le bromure de potassium a été introduit dans la thérapeutique, on n’a pas cessé de lui chercher des équivalents : tous les bromures y ont passé, le bromure de sodium, d’ammonium, de zinc, d’arsenic, de nickel, de calcium; il y a quelques jours à peine, l’Académie de médecine de Paris récompensait un travail sur le bromure d’or. Le bromure d’éthyle a été administré en inhalations, pendant un à deux mois, par Bournevi lie et d’Ollier. Bref, tous les bromures ont été expérimentés, mais c’est celui de potassium qui reste au premier rang. Dans quelques cas, on s’est bien trouvé de l’association de plusieurs bromures. Bail recommande la médication du trépied (bromures de potassium, de sodium et d’ammonium), et ce mélange aurait guéri une épilepsie rebelle au bromure de potassium seul.

11 faut dire aussi que beaucoup de médecins associent au bromure de potassium d’autres médicaments actifs, tels que l’arsenic, la belladone, etc. Gowers recommande vivement ces mélanges, qu’il considère comme plus efficaces que l’administration séparée de chaque substance en particulier.

S’il est incontestable que le traitement par les bromures, devenu le traitement classique de l’épilepsie, est celui qui donne les meilleurs résultats, il faut convenir cependant qu il n est pas sans inconvénients, ni même sans dangers.

11 rend l’haleine fétide, trouble les digestions, diminue les aptitudes génésiques, produit un état d’engourdissement et de torpeur de l’intelligence. Souvent il metïle malade dans un état d’irascibilité qui rend son commerce insupportable. Legrand du Saulle raconte quelque part qu’une jeune femme, délivrée de ses attaques par l’emploi prolongé du bromure, était devenue tellement difficile pour son entourage, que le mari, à bout de patience, appelait de tous ses vœux la réapparition des crises, qui servaient

de détente.

On a prétendu aussi qu’en supprimant les attaques, le bromure détermine souvent des accès de manie ou de fureur.

L'acné bromique est une éruption qui signale presque toujours :ie début du traitement (1) ; elle se montre principalement à la 'face, au front, quelquefois à la poitrine et aux membres.

Enfin, on a décrit un véritable empoisonnement par le brome,

(j) Gowers croit qu’on

l’évite en associant au bromure 1 arsenic.

tantôt sous forme de bromisme aigu, qui est caractérisé par une sorte d’ivresse, et qui se dissipe rapidement lorsqu’on supprime le médicament, tantôt sous forme de bromisme chronique; c’est alors une véritable cachexie. Le malade est pâle, amaigri, la bouche est sèche, l’haleine d’une fétidité insupportable; l’appétit a disparu; il existe un état habituel de torpeur, d’hébétude; l’intelligence est profondément troublée; l’acné est confluente et couvre le visage et la poitrine. Quand alors l’emploi du bromure n’est pas immédiatement suspendu, on risque de voir apparaître des accidents graves et même mortels, précédés, d’après Voisin, de symptômes de délire analogues à ceux de la paralysie générale.

Malgré ces inconvénients, le bromure de potassium reste, pour la plupart des médecins, « un médicament merveilleux » (Burlureaux); je serais donc mal venu de jeter une note discordante dans le concert d’éloges qu’il est convenu de lui prodiguer. Et cependant — est-ce ma faute, ou ne suis-je tombé que sur de mauvaises séries ? — je suis obligé d’avouer que j’ai eu bien rarement à me louer de l’emploi de ce médicament. Il ne m’a pas fait guérir, ni même améliorer un seul épileptique, ce qui peut s’expliquer par ce fait qu’on ne place dans les services comme le mien que les malades les plus gravement atteints. Mais, de plus, les épileptiques que l’on m’amène ont été tous ou presque tous saturés de bromure pendant des années ; non seulement ils n’ont pas guéri, mais leur état s’est aggravé au point qu’il a fallu les enfermer; et ils arrivent avec tous les signes de la cachexie bromique.

Je me rappelle un malheureux jeune homme, âgé de 21 ans, mais en paraissant 15 â peine, épileptique depuis l’âge de 4 ans, et, depuis des années, gorgé de bromure, d’après la méthode de Legrand du Saulle. Le pauvre enfant était dans un état de profonde cachexie, absolument hébété, l’haleine fétide; il avait la face, le cou, la poitrine couverts d’une acné confluente; les attaques n’avaient pas diminué de fréquence. Après un mois d’un traitement tonique et réconfortant, j’avais le plaisir de constater une amélioration marquée; l’acné avait presque disparu, l’appétit était revenu A ce moment, il fut retiré par sa famille.

Et combien d’autres pourrais-je citer chez lesquels le bromisme sans doute était moins grave, mais qui, au point de vue de leur mal, en avaient retiré aussi peu de profit !

Quelle que soit d’ailleurs la médication employée, il va sans dire qu’elle doit être aidée par une bonne hygiène, générale et cérébrale. Tous les auteurs, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, ont insisté sur ce point, et quelques-uns sont entrés dans des détails minutieux relativement au régime, aux exercices, aux vêtements. Galien proscrit le vin aux épileptiques; Tissot recommande la sobriété et, autant que possible, une alimentation végétale. Quelques médecins, tels que Cheyne, Chrétien, auraient obtenu des guérisons par l’usage exclusif du lait. En quoi tout le monde s’accorde, c’est que l’épileptique doit se montrer continent, n’user du coït qu’avec modération : quelques-uns voudraient même une continence absolue.

Je pense qu’en pareille matière il est impossible de tracer des règles précises; il convient de choisir, dans chaque cas particulier, l’hygiène la mieux appropriée; et, tant sous le rapport des aliments que sous tous les autres, ce qui convient à l’un ne doit pas nécessairement convenir aux autres (1).

On a recommandé les changements d’air, les voyages, mais sans qu’on puisse leur attribuer une influence bien évidente. Les exercices physiques, la vie au grand air, la gymnastique peuvent avoir de bons effets, comme en général tout ce qui facilite le jeu normal des fonctions. Ferrus prescrivait les travaux horticoles et agricoles, et il a obtenu ainsi plusieurs guérisons remarquables, celle entre autre d’un officier de marine, qui, obligé par suite de son épilepsie de quitter sa profession, entra, sur le conseil de Ferrus, à la ferme de Grignon, où il resta plus d’un an exclusivement adonné aux travaux agricoles, et qui fut ainsi délivré de son mal.

Est-il besoin d’ajouter que les épileptiques doivent être traités avec douceur, avec indulgence, et cependant avec fermeté? Ce sont là des prescriptions générales, qui s’appliquent, non pas spécialement aux épileptiques, mais à tous les déshérités.

11 me reste à dire quelques mots du traitement de l’attaque, si

(4) C'est ce qu’on peut dire de 1'liydrotliérapie, qui ne réussit pas à tous les épileptiques. Je n'ai pas parlé de Y électricité, qui n'a pas encore donné de résultat sérieux, et encore moins de la thérapeutique suggestive, qui ne pouvait manquer d'être employée après les retentissants travaux de ces dernières années. J'ai peine à croire que la suggestion puisse enrayer une attaque épileptique. Son triomphe est l'hystérie; je crains qu'elle ne soit obligée de s’en contenter.

ÉPILEI'SIE. — FOLIE ÉPILEPTIQUE

l’on peut appliquer ce terme aux mesures de précaution qu’il sera nécessaire de prendre. Il est clair que lorsqu un épileptique tombe en convulsion, il faut éviter qu’il ne se blesse, desserrer sa cravate pour faciliter la respiration, etc. Mais l’expérience prouve que, malgré l’apparence inquiétante des symptômes, tout rentre bientôt dans l’ordre, et le plus sage est de s’abstenir de toute intervention active. Je ne comprends pas comment des vues théoriques ont pu donner à un médecin de la valeur de Marshall -Hall l’idée véritablement extraordinaire de proposer la trachéotomie pour empêcher l’épileptique d’étouffer pendant l’attaque (comme si cela arrivait!) et, ce qui me confond davantage, c’est qu’il ait osé la pratiquer !

Dans certains cas, quand l’accès débute par une aura périphérique, on peut l’empêcher d’éclater. Ce sont surtout les attaques qui commencent par une aura périphérique unilatérale, spécialement quand celle-ci part de la main ou du pied, qui peuvent être enrayées, et le mode le plus ordinaire d’obtenir l’arrêt consiste à appliquer une ligature serrée autour du membre au-dessus de la partie qui entre la première en convulsion. On trouve déjà ce procédé décrit dans Galien : parlant d’un garçon de 13 ans, chez lequel l’épilepsie partait des jambes, il raconte que les médecins avaient lié le membre au-dessus du point primitivement affecté, et qu’ils prévinrent ainsi le retour de l’accès qui avait lieu chaque jour (1).

La flexion exagérée de l’un des deux orteils (Brown-Sequard), des frictions énergiques, la compression simultanée des régions temporale et sous-occipitale ont également réussi dans quelques cas. Au lieu d’un simple lien autour du bras dans lequel se manifestait l’aura, Buzzard a fait dans quatre cas l’application d’une bande circulaire de vésicatoire (2). Yallendcr faisait pendant l 'aura une injection d’apomorphine, et il arrêtait ainsi les attaques. On a proposé également l’application de la glace sur la colonne vertébrale ou sur la région précordiale (Bourneville et Charcot). Enfin, quelquesmalades,sentantvenirleuraccès, peuvent l’arrêter en inspirant du nitrite d’amyle : Gowers en cite un curieux exemple.

(t) De lacis uffcctis, eliap. XI, trad. Daremberg.

(2) Congrès de l’ Association medicale britannique. Cambridge, 1880, 18 août.

Il ne faudrait pas croire, comme le pensait Pélops, le maître de Galien, et comme on l’a répété depuis avec toutes les variantes imaginables, que la méthode dont je viens de parler enraye l’attaque parce qu’elle empêche l’ascension vers le cerveau d’une vapeur (1) quelconque. Elle est également efficace dans les convulsions dues aux maladies organiques du cerveau. Comme le dit Brown-Sequard, « cette ligature agit, non pas en empêchant une prétendue irritation de se propager de l’extrémité du membre au centre cérébro-rachidien, mais en produisant une irritation qui se transmet au centre nerveux et y modifie cet étal morbide, qui, après avoir donné origine à l’aura, aurait causé les autres phénomènes de l’attaque, si la ligature n’avait été appliquée (2).

J’arrête ici cette longue énumération, fatalement incomplète. Je voudrais qu’en traitant les épileptiques on s’inspirât sans doute du vieil adage : Melias est anceps remedium, quam milium, mais qu’on y joignît toujours le corollaire : Primo non nocere.

Médecine légale.

Les questions de médecine légale qui peuvent se présenter ù l’occasion de l’épilepsie sont des plus importantes et des plus complexes. Dans les limites que je me suis tracées, je ne saurais évidemment les traiter avec tous les développements qu’elles comportent : du moins il convient de préciser les problèmes que l’on est à tout moment appelé à résoudre.

La première question qui se pose est celle de Yassistance à donner aux épileptiques.

À en croire certains auteurs, le sort des épileptiques est profondément triste : suivant Legrand du Saulle, il faut obtenir « que les épileptiques inspirent désormais â leur entourage moins de désaffection, de dégoût, de honte et de terreur; qu’ils ne se fassent plus autant haïr et craindre; qu’ils puissent davantage encore vivre en liberté; qu’ils ne soient plus, enfin, les parias de l’humanité. »

Burlureaux dit aussi que « la situation d’un épileptique dans

(1) Aujourd'hui nous disons irritation.

(2j Archives de physiologie normale et pathologique, 1868, t. I, p. 318.

notre société actuelle est vraiment lamentable. Meilleur à celui qui ne possède pas de fortune personnelle, etc. »

Il y a là une exagération évidente et un sentimentalisme hors de propos. Que les épileptiques soient à plaindre, que leur mal soit affreux, personne ne dira le contraire. Mais, véritablement, sous le rapport social, les épileptiques ne sont pas plus mal partagés que tous les autres infirmes. Qu’il y en ait dans le nombre que leurs familles négligent, abandonnent, ou même repoussent : hélas! cela n’est pas douteux. Mais où Legrand du Saulle a-t-il donc vu « qu’on les laisse vivre et mourir dans l’abandon? qu’on fasse le vide autour d’eux? que le dévouement médical même ne leur soit pas toujours resté? »

J’ai toujours vu, quant à moi, que les familles, assez malheureuses pour compter un épileptique dans leur sein, riches ou pauvres, n’ont jamais cessé de les entourer de la sollicitude la plus touchante, de la vigilance la plus infatigable. Elles n’ont reculé devant aucun sacrifice pour obtenir la guérison; elles ont essayé de tous les traitements et, quand elles sont obligées de se séparer de leur malade, on peut être certain qu’elles ont épuisé tous les autres moyens dont elles pouvaient attendre quelque soulagement; qu’elles ont supporté, tant que cela a été humainement possible, et le mauvais caractère, et les accès de fureur, et les dangers, et les craintes renaissant à chaque nouvelle crise. Et, ce qui reste leur vœu le plus ardent, c’est que le malade présente bientôt une amélioration assez marquée pour qu'elles puissent le reprendre. Voilà ce que j’ai constaté, non pas une fois, mais cent fois, et, comme j’imagine que les malades que je vois et leurs familles ne diffèrent pas des malades et des familles que l’on voit partout ailleurs, je demeure convaincu que les épileptiques ne sont pas aussi déshérités qu’on veut bien nous le dire.

La meilleure preuve n’en est-elle pas d’ailleurs dans ce fait que (c’est Legrand du Saulle lui-même qui donne ce chiffre) 36,000 sur 40,000, c’est-à-dire les neuf dixièmes, vivent en liberté? Or, comme il doit y avoir des pauvres parmi eux, il faut bien admettre qu’ils subviennent à leurs besoins par le travail, ou que la charité publique leur vient en aide. 11 n’est pas douteux non plus qu’un grand nombre d’épileptiques occupent des fonctions, des emplois, dont personne ne songe à les déposséder tant qu’ils sont capables de les remplir.

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