‹ Épilogue à l'art chrétienChapitre 10 sur 16 · CHAP1TRE IX · texte numérisé non relu

CHAP1TRE IX

Depuis mon départ de Naples en 1832 jusqu’au printemps de 1837, j’axais á peine passé quarante-huit heures avec M. de la Ferronnays á Pise oü il était xenu en 1834 inslaller Alexandrine et Albert en qui les symptómes du mal auquel il devait succomber deux ans plus tard ne laissaient déjá plus d’illusion á personne. Notre entrevue se ressentit nécessairement de la tristesse des prévisions qu’on ne voulait pas s’avouer, de sorte qu'il y eut je ne sais quoi de lúgubre et de forcé dans les épanchements réciproques auxquels nolis essayámes, á plusieurs reprises, de nous livrer, et qui semblaient devoir étre facilités par le souvenir des jours heureux qu’ Albert et moi avions passés en semble, dans cette méme ville, trois ans auparavant. Malheüreusemerit la contrainte ne fut complétement surmontée ni de part ni d’autre, et cela joint á l’effet que produisirent sur moi et encore plus sur ma timide compagne les sombres préoccupations d’Alexandrine, dontlecoeur

ÉP1LOGUE.

était trop serré pour s’ouvrir si vite, fit queje n’obéis pas á mon premier mouyement qui eüt été de passer avec eux l’hiver á Pise et de contribuer de notre mieux á laisser le moins de prise possible aux pressentiments avant-coureurs de la catastrophe que les lio ni mes de l’art s’accordaient á regarder, sinon comme prochaine? du moins comme inévitable. Un seul mot d’Albert aurait suffi pour nous décider ; mais ce mot, qui fut plus d’une fois sur ses lévres. ne fut malheureusement pas prononcé.

Nous nous séparámes done tristement pour ne plus jamais nous revoir, et je me hátai de mettre á profit les restes de la saison d’automne, pour aller reprendre á Munich le travail que mon expédition conjúgale de l’hiver précédent m’avait forcé d’interrompre. Gette détermination que je pris á contre-coeur, et qui me donnait, vis-á-vis du fils, Fapparence de la froideur, et YÍs-á-YÍs du pére, qui avait des droits plus sacrés que jamais á nía reconnaissance, l’apparence de quelque chose qui sentait presque Fingratitude, cette détermination, disje, Fuñe des plus inexplicables et des moins motivées que j’aie prises dans tout le cours de ma Yie, devaitétre pour moi plus tard la source des plus cuisants remords, méme avant la mort d’Albert. Ces remords commencérent des mon arrivée á Munich oü je trouvai M. de Montalembert trés-occupé de son IListoire desahíte Éiisabeth , mais occupé encore plus de l’ami malade qui Fattendait á Pise et qu’il joignit bientót en effet, malgré les tribulations de toul genre que lui suscita la pólice autrichienne dans tous les États italiens oü elle avait droit de surveiliance.

LONDRES ET BOURY.

Notre brusque départ de Pise avait été d’autant plus blessant pour Albert, que j’avais déjá eu, envers lui et envers sa famille, le tort impardonnable de m’arréter a Rome et de ne pas continuer mon voyage jusqu’á Naples, ne fút-ce que pour remercier son pére de sa clialeu reuse intervention dans l’affaire de mon mariage. 11 est vrai que j’avais alors pour excuse et pour excuse trop légitime, la peur que me faisaient, depuis mes expériences de 1831 et 1832, les chaleurs caniculaires en Italie. Mais á Pise, oü notre séjour aurait co'incidé avec la saison la plus belle et la plus sainé, rien de pareil n’était á craindre, et je me serais épargné les regrets amers qui m’attendaient deux ans plus tard.

Ce qu’Albert avait alors le plus á coeur, c’était de voir s’établir entre les deux jeunes ménages la méme intimité qui avait existé entre lui et moi pendant notre séjour en Toscane. C’était aussi le désir d’Alexandrine qui avait conservé de nos relalions de 1832 un souvenir plus aííectueux queje nele supposaiset qui, malgré sa froideur apparente, regrettait de voir échapper l’occasion d’acquérir une nouvelle amie dont la sympathie, á peine entrevue, donnait des espérances qui ne devaient se réaliser que pour elle.

Tous ces regrets tardifs se trouvent consignés dans une lettre qu’Aibert m’écrivait de Pise quelque temps aprés l’arrivée de M. de Montalembert.

« Je regrette chaqué jour davantage, mon cher ami, « que tu n’aies pu rester á Pise avec ta femme. La vie « intime que nous menions jadis a trois, et que nous au- « rions ici menée á cinq, aurait achevé de dissiper tous « ces petits nuages qui ont plané á notre horizon, et

« queje regarde d’ailleurscomme n’ayant jamais existé, « tant ils ont laissé peu de traces dans mon ame. Quel- « ques semaines passées ensemble eussent sufíi pour « détruire certaines opinions fausses que tu t’es formées « sur mon Alexandrine. Au reste je suis tranquille sur « cet article et j’ai la certitude que tu lui rendras jus- « tice un jour... Montalembert m’a parlé longuement « et délicieusement de ta femme, ce qui m’a fait regret- « ter encore davantage que tu nous aies privés d’une « occasion si favorable, la seule peut-étre qui se présen- « tera d’ici longtemps, d’acquérir quelques droits á son « amitié. Alexandrine me charge d’exprimer son regret « d’avoir cessé de la voir au moment oü elle commen- « gait, á se sentir attirée vers elle et á se défaire de la « timidiíé qui lui est habituelle, quand il s’agit de faire « une nouvelle connaissance. »

II y avait, dans ces paroles, de quoi alléger le poids que j’avaissur mon coeur, depuis notre séparation; mais il y avait de quoi rinonder de joie dans celles que M. de Montalembert y ajoutait, á la íin de la méme lettre, comme pour porter le dernier coup á mes défiances et á'mes préventions ombrageuses :

« Je ne puis te dire combien je suis contení d’Alexan- « drine; elle me fait l’effet d’une tout autrepersonneque « celle que j’ai connue autrefois. Jen’ai pastrouvénon « plus en elle aucune trace de cette tristesse dont tu a m’avais parlé : au conlraire, il&sont tous deux gais et « se font illusion á qui mieux mieux; mais j’ai trouvé « en elleune simplicilé, unebonté, une. enfance d’áme, « une Empfánglichkeit pour toutes les idées et les sen- « sations religieuses, qui m’ont remplid’étonnement et

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« de satisfaction. Son dévouement et sa sollicitude pour « Albert sont admirables. Eníin elle a fait sur moi la « plus favorable impression, etjamais je n’avais soup- « gonné que la vie diplomatique et mondaine eút pu « avoir si peu de prise sur elle; c’est surtout á ton pro- « pre égard que tu es injuste envers elle, car tu la soup- « qonnes toujours d’étre prévenue contre toi, tandis « qu’elle est tout áfait prévenue pour toi el queje crois « qu’aprés son mari et sa mere il n’y a personne dont « elle aimerait plus la société que la tienne. »

Cette lettre qui, un an auparavant, m’aurait fait franchir les Alpes avec non moins d’empressement que j’eq avais mis á franchir l’Apennin pour aller joindre Albert en 1831 , me trouva maintenant absorbé par les prévisions de ma double paternité; car mon premier volume et mon premier enfant devaient voir le jour a peu prés á lámeme époque, et cette époque n’était plus fort éloignée. II fallut done attendre que le retour de la belle saison permit au pauvre malade de satisfaire en toute süreté, aprés quatre ans d’absence, son immense désir de revoir sa terre natale, et alors, quel que füt le lieu qui lui serait assigné pour demeure, j’étais bien décidé á subordonner mes projets aux siens et á réaliser, autant que possible, ce reve de vie commune qu’il avait laissé s’évanouir á Pise.

Mais les médecins de cette vilie en décidérent autrement. lis furent d’avis qu’un grand voyage de mer, de Naples á Odessa, ferait plus de bien á la poitrine d’Albert que tout autre régime, et comme Alexandrine voyait au bout de ce voyage le cháteau de Korsen qu’ habitad sa mere devenue princesse Lapoukhyn, la piété

filíale, d’accord avec la sollicitude conjúgale, rendit la tentation irrésistible. L’absence des deux voyageursfut longue, et leur silence presque aussi long que leur absen ce. Enfin une lettre de Vienne nous parvint au com* mencement d’octobre, lettre rassurante par le ton de gaieté affeclucuse dont elle était écrite, mais désespérante par l’impossibilité oü nous nous trouvions encore une ibis de céder á l’impulsion qu’elle excitait en nous. Un célebre médecin xiennois, consulté par Albert, venaitde luí dire que l’air des lagunes pourrait le guérir en uu seul hiver, et le pauvre malade, qui ne se trouvait pas trop afTaibli par son long voyage, s’accrochait á cette espérance avec une confiance qui aurait pu t romper un observateur superficie!. 11 ne connaissait Yenise que par i’enthousiasme avec lequel je lui en avais parlé dans nos conversations de Florence, et il était assez naturelque l’impression qui lui en était restée fit éclore de nouveau, dans son imagination fébrile, ce reve de vie commune dont la réalisation avait été jusqu’alors impossible. On eüt dit que Eintimité conjúgale ne faisait que rendre plus vif son besoin d’intimité avec ses amis.

« Pourquoi, » me disait-il dans cette malerflcontreuse lettre arrivée un mois trop tard, « pourquoi ne passes- « tu pas cet liiver á Yenise que tu aimes tant? Nous « eussions vécu ensemble, tu aurais pu apprécier ma « chére Alexandrine et reconnaítre raffection qu’elle le « porte, comme moi, de mon cóté, je me serais efforcé « d’acquérir l’amitié de ta femme. Nous eussions mené « une bien douce vie, á part de tous les bruits du <( monde. »

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Hélas! oui, cette vie eút été bien douce, et le souvenir qui nous en serait resté eut été plus doux encore, á cause du soulagement que notre sympathie aurait pu apporter á des douleurs trop fáciles á prévoir. Mais la méme fatalité qui m’avait poursuivi en 1834 et qui devait encore me poursuivre en 1836, mettait un obstacle insurmontable á l’accomplissement d’un devoir que le nouvel appel fait a mon amitié rendait plus impérieux que jamais. Par suite d’un autre appel fait a ma reconnaissance filiale par celle á qui je devais le récent accroissement de mon bonheur, je venáis de franchir le détroit et de prendre mes quartiers d’hiver, avec ma femme et mon enfant, dans le cháteau de ma bellemere, quand la lettre de ce pauvre Albert me parvint. Plus il mettait de discrétion dans l’expression de son désir, plus j’étais tenté de m’y rendre; mais les détails qu’il me donna dans la lettre suivanle, me convainquirent qu’il n’y avait pas péril immédiat en la demeure, et qu’en me rendan t auprés de lui au printemps, je n’arriverais pas trop tard pour lui porter quelques consolations.

Malheureusement ce printemps ne devait m’apporter que des souffrances etdes tribulations de tout genre. Un crachement de sang, causé par la rupture d’un vaisseau dans mapoitrine, me rendait non-seulementtoutvoyage, mais toute locomotion impossible, et cela pendant que je recevais, coup sur coup, les messages les plus tristes sur la santé du pauvre Albert, alors acheminé vers Paris. L’idée de m’y trouver avant lui, ou du moins avec lui, me poursuivait d’autantplus que j’étais encore sous i’impression de la derniére lettre qu’il m’avait

écrite de Yenise, et qui surpassait, tant pour la franchise que pour la tendresse, toutes celles que j’avais reques de lui depuis longtemps. II m’y parlaít de ses deux grands griefs, nía froideur envers sa famille depuis ilion mariage, et mon injustice envers Alexandi ine; mais ii m’en parlait pour me prédire que cette máme Alexandrine serait pour moi 1 'ange de la réconciliation , et que je ne tarde rais pas á regretter amérement d’avoir négligé les occasions de la connaílre plus tót. C’était la sa prophátie favorite toutes les fois qu’il m’écrivaif; mais ici elle avait quelque chose de plus solennel, comme si un instinct secret ravaitaverti qu’il m’adressait son dernier adieu.

La fausse nouvelle de sa mort me parvintle vendredi saint. Je me traínai, comme je pus, de mon lit, jusqu’á la chapelle. Oncomprend íoutce que cette coineidence dut ajouter de ferveur á mes priéres. Le jour de Paques, je communiai á son inten tion, et immédiatement aprés, j’écrivisáM. de Montalembert une lettre de condoléance mutuelle dans laquelle je lui disais, en parlant de notre pauvre Albert :

« Ses deux derniéres lettres, en me prouvant que « son affection pour moi était inextinguible, ont rendu « mes regrets, dans un certain sens, plus amers. Deux « ans plus tót, j’aurais moins souffert, parce queje (( n’aurais pas cru tant perdre. Maintenant je perds « toutes les douceurs que je m’étais promises d’une « liaison qui n’avait plus besoin que d’une heure de « conversation, pour redevenir ce qu’elle avait été « dans nos beauxjours de 1831 et 1832. »

Ce sou venir, qui était certainement un des meilleurs

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de sa vie, comme ele la mienne, semblaiL lui éfre deven u plus cher, á mesure qu’il sentait ses forces ciécroitre. Quand il fut arrivé á París, la bonne Alexandrine, qui savait tout Pintérét qu’il prenait á mon ouvrage dont il m’avait vu tracer la premiére esquisse á Floreuce, mil un matin sur son lit le premier volume qu’il ne connaissait pas encore. Quand il FaperQut á son réveil, un éclair de joie enfanline brilla dans ses yeux entr’ouverts. Trop faible pour en lire méme un seul chapilreavec suite, il le feuilletait avidement, pour voirau moins ce queje clisáis de ses tableaux ele predilection que je lui avais appris á aimer et dont l’impression s’était conservée, diez lui, pendant prés de cinq ans, dans loute sa fraicheur, tant la perception de l’idéal, sous cette forme, comme sous toutes les aulres, lui était devenue naturelle, par suite de l’essor tout exceptionnel qu’avait prisen lui cette faculté!

Enfin, dans les premiers jours ele juillet, j’appris que tout était consommé! G’était M. de Montalembert qui m’annongait cette triste nouvelle avec les émouvants détails que tout le monde alus dans le Récit cT une sceur , et méme avec un détail de plus qui me concernait personnellement, et qui fut pour moi une immense consolation. « Trés-peu de temps avant sa mort,» me disait mon correspondant, « je me suis approché d’Albert et « je lui ai parlé de toi et de ta derniére lettre oü tu « t’ exprimáis sur lui avec tant de tendresse. II m’a « serré la main avec émotion et m’a dit : Rio , oh! oui, o ce bou garcon, (lis lui que je l'aime bien. — 11 ne par- « lait deja plus, du moins á moi. »

Ce futía mon legs qui était comme le prélude d‘un

autre legs encoré plus précieux, iríais en jouíssance duquel je ne devais entrer qu’un an plus tard.

Ce second legsétait l’amitié de sa femme á laquelle il n’avait cessé d’inculquer, surtout depuis leur récent séjouráYenise,la conviction de l’influence quej’avais eue sur son progrésintellectuel et moral, progres qu’il attribuait, trop modestement et trop exclusivement, aux relations intimes qui avaient exista entre nous, immédiatement avant la découverte du trésor qui devait faire briller, dans tout leur éclat, les bebes qualités de son ame.

La premiare explosión de cette afíection, que je pourrais appeler testamentaire, eut lieu un peu plus de deux mois apres la mort d’Albert, quand Alexandrine et moi nous nous rencontrámes á Paris; elle revenan! d’Allemagne pour se rendre au cháteau de Boury, moi venant d’Angleterre pour me rendre en Bretagne. C’était le soir, et la chambre oü nous Pattendions était assez mal éclairée. Quand j’entendis laxoiture s’arréter á la porte, je ne pus m’empécher de trembler, et quand j’entendis des pas sur l’escalier, je íremblai encore davantage ; car la pauvre femme ne savait méme pas que je fusse en F ranee et je redoutais l’impression que mon apparition imprévue ne pouvait manquer de produire sur elle. En eíFel, elle ne m’eut pas piutót apergu en franchissant le seuil de Ja porte, qu’elle se précipita vers moi avec un cri déchirantauquel se mélait mon nom indistinctement articulé ; puis, passant convulsivement ses bras autour de mon cou, elle parut comme sufFoquée par le paroxysme desa douleur, jusqu’á ce qu’elle se füt soulagée par un torren t de Jarme?, apres quoi ses

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yeux devinrent tout á coup mornes et secs, et elle ne parut rien entendre de tout ce qui se disait autour d’elle. La secousse avait été des plus violentes. C’était de toutes les rencontres qu’elle pouvait faire, celle qu’on redoutait le plus, á cause des souvenirs que ma vue devait nécessairement réveiller en elle.

Le lendemain je la trouvai calme et bien plus affectueuse pour moi qu’elle ne l’avait jamais été. C’était un dimanche. Elle me demanda de la conduire ala grandmesse dans l’églisede Saint-Sulpice, afin que nous pussions prier ensemble pour Albert; puis, Toffice terminé, elle prit avec moi le chemin de la rué Madame, et m’introduisit dans la chambre mortuaire oü elle avait re<ju le dernier soupir de son mari. Son premier soin fut de me rassurer contre le retour d’une scéne violente comme celle déla veille. Aprés quoi, elle me fit une sorte d’invenlaire fúnebre de tous les meubles, m’indiquant l’ordre dans lequel ils avaient été placés, tant pour l’appareíl de la communion nocturne que pour celui du supréme adieu. Son calme ne se démentit pas un instant devant tous ces objets, pas méme devant le fauteuil dans lequel Albert avait rendu le dernier soupir, pas méme quand elle s’agenouilla prés de moi, pour dire une courte priére a son intention. Quand je me relevai, il me sembla qu’un lien nouveau s’était formé entre nous trois et que mon amitié pour Alexandrine venait de recevoir une sorte de sanction sacramenlelle qui la rendrait féconde non-seulement en jouissances pour le coeur, mais aussi et surtout en bénédictions pour Lame. On voit que nous approchons peu á peu des régions de l’idéal.

Mais ce n’est pas Alexandrine seule qui aura le privilége de nous y introduire. Elle a depuis longtemps auprés d’elle une ame soeur de la sienne, coulée, pour ainsi dire, dans le méme moule, mais cependant plus prononcée dans sa tendance á s’élever toujours de plus en plus vers l’immuable et l’infini. C’était bien d’elle qu’on pouvait dire : Ascensiones in corde suo dispo suit. Cette ame privilégiée était Eugénie dont j’avais déjá entrevu les hautes aspirations en 1830, mais sans en soupconner toute la portée. Depuis lors, ses pensées, müries par les angoisses dont elle avait été témoinet qu’elle avait partagéesavec undévouement sans mesure, s’étaient arrangées dans son espril, pour ainsi dire, á son insu, et elle les avait écrites naívement sans autre but que celui de se familiariser avec les idéesqui lui promettaient le plus de consolations. Je savais déja, par une lettre de M. de Montalembert, que ce journal existait, II l’avait lu, sans quel’auteur en süt rien, avec Jaconnivence d’ Alexandrine, et la maniere dont il me parlait de l’impression que cette lecture avait faite sur lui avait vivement excité nía curiosiié.

« Tu sais, me disait-il, que je suis assez versé, de- « puis quelque temps, dans la litlérature ascétique, « dans l’étude des saintes et belles pensées que Fací mour de Dieu et du ciel a dictées aux ámes élues; « eh bien, je te déclare, la main sur la conscience, « que jamais et nulle part, pas méme dans Suso , je « n’ai lu quelque chose de plus admirable, de plus dé- « licieux, de plus édifiant. Jamais je n’ai cru que « l’horreur du mal, que l’amour passionné et exclusif « de Dieu el du ciel pouvait maitriser á un leí point

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« une áme humaine, surtout dans le temps oü nous « vivons. »

Maintenant mon tour était venu, gráce á la méme connivence, de me livrer á la méme délectation, et ceux qui ont lu les fragments de ce journal, publiés á la suite du Récit cTune Sceur , comprendront sans peine qu’á datcr de cejour, mon admiraíion, sinon mon affection, ait été presque égaiement partagée entre Alexandrine et Eugénie, chacune d’elles réalisant ou aspirant á réalíser le genre d’idéal qui correspond á la passion du sacrifice. Quelle délicieuse initiation quelques mois ou méme quelques semaines de vie intime avec des ames si privilégiées, ne promettaient-elles pas á qui pourrait les comprendre ou seulement suivre de loin l’essor qu’elles semblaient si pressées de prendre par déla les préoccupations terrestres !

C’était la précisément la douce perspective que j’avais alors devant moi. On me pressait d’aller á Boury, que je ne connaissais pas encore et. si je n’avais pas eu un devoir filial á remplir en Bretagne, j’aurais certainement obéi á l’attrait qui me sollicitait dans une autre direction. Cet attrait était la présence de M. de la Ferronnays que je n’avais pas vu depuis deux ans et sur lequel on disait que la mort si édifiante de son fils avait produit une impression dont les effets devenaient chaqué jour plus visibles. Dans de pareilles conditions, aucune pensée nepouvait étre plus altrayante pour moi que celle de faire un détour par Boury, quand je repasseraispar París pour retourner en Angleterre. Mais le méme obstacle qui m’avait retenu de l’autre cote du détroit, pendant l’agonie d’Albert, vint en core con-

trarier ce derni^r projet, et quand ma santé fu t assez bien rétablie pour me permettre d’en entreprendre fexécution, une sommation impérieuse m’arrivait d’Angleterre, oü, par suite d’un discours prononcé par moi l’année précédente, j’avais été nommé président du Cymrigiddion ou congres gallois qui avait été annoncé pour la fin d’octobre dans la ville d’Abergavenny. On jugera de ce que dut me coüter mon sacrifice, par la lettre suivante queje retpis la veille méme de mon départ :

« Boury, same di soir.

« Cher Monsieur Rio,

« Je ne saurais vous dire combien je regrette de ne « pas vous avoir vu ici. J’espérais tant y causer long- « temps avec vous ! Je vous y aurais montré encore « mille choses écriies bien précieuses(l), et il m’eüt été « si doux de voir encore quelqu’un de plus de ceux « qui aiment Albert et qu’il a tant airnés. — Je vous «aurais encore donné des preuves de sa tendre et « constante aífection pour vous ! Hélas, cher ami, sou- « vent je ne puis encore me figurer de l’avoir vraiment « perdu, malgré cette horrible habilude de 5 mois déjá ! « O priez pour moi, pour que mon exil ne soit pas « long .

« Mon beau-pére vient encore de me chargerde vous « prier de venir nous voir. Je lui ai dit que je craignais « que cela ne se püt pas, puisque vous partiez aprés-

(1) C’était le Journal qui a été publié dans le Récit d'une Soeur.

« demain pour l’Angleterre. Mais, cher bou M. Rio, je « vous en conjure, s’il arrivait encore un retarda votre « départ, oh alors venez, venez, vous serez si bien « regu ! — Que Dieu vous comble de bénédictions tou- « jours ! Je demande a votre excedente femme une pete tite priére pour moi, mais ni pour ma santé ni pour « la prolongation de ma vie.

« A revoir, je 1’espere, au ciel encore plus que sur « terre. Croyez-moi toujours votre amie et aimez-moi « pour l’amour d’Albert (1). « Alexandrine. »

II fallut done différer encore de neuf mois, c’est-ádirejusqu’á l’été de 1837, la satisfaction d’un désirou plutót d’un besoin auquel cette série de désappointements n’avait fait que donner une intensité toujours croissante. Heureusement pour moi, j’avais affaire á des coeurs que l’absence, quelque prolongéequ’elle füt, ne pouvait pas refroidir, et les Jettres que nous recevions prouvaient assez que l’impatience était reciproque.

La correspoudance fot done tres-active entre nous et les solitaires de Boury pendant l’hiver de 1836 á 1837, et Ton ne manquait pas une occasion de nous rappeler l’engagement que nous avions pris. Mais il y avait des obligations de famille qui passaient avant toutes les autres, et je fus obligé departir seul. Ma premiére ren~

(1) Jusqu’á présent, je n’ai pas cruqu’il fút nécessaire de prémunir mes lecteurs contre la tentation d’imputer á une misérable spéculation d’amour-propre tous les détails que je donne, dans les pages précédentes et dans celles qui vont suivre, sur lesscénes émouvantes auxquelles j’ai été melé et sur les manifestations dont j’ai été l’occasion ou méme l’objet. Les facultés admiratives sont comme les facultés aimantes : quelle que soit leur intensité, elles ne prouvent rien en faveur de celui qui en est l’objet ; mais elles révélent dans les ames qui en sont douées leur degré d’aptitude á la perception de l’idéal, lors méme que cet idéal est imaginaire. C’est surtout á cet ordre de phénoménes psychologiques qu’on peut appliquer le beau verset du psalmiste : Ascensiones in corde suodisposuit. lí 19*

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contre avec M. de la Ferronnays eut lieu á París. Depuis trois ans, c’est-á-dire depuis l’époque de notre triste séparation á Livourne, nous nous étions yus une seule fois dansle printemps de 1835, quand il avait traversé rapidement París pour aller préparer rinstallationde sa famille dans ce méme cháteau de Boury qui était destiné a occuper une si grande place dans nos souvenirs communs, quand la catastrophe déjá trop facile áprévoir, je veuxdirela mort d’Albert, viendraitdonner áce séjourunesortede consécration fúnebre. Maintenantl’épreuve était consommée. Connaissant la natureexpansive de celui que j’allais aborder, je m’étais attendu á une de ces explosions de douleur d’autant plus irrésistibles qu’ellesont été plus longtemps comprimées.Mais je n’étais pas au courant de ce qui s’était passsé d’extraordinaire dans cette ame privilégiée. Quel changement et quelle surprise, malgré tout ce qu’on m’avait dit pour m’y préparer ! quelle douceur dans le regard, quel attendrissement dans la voix, jadis si ferme et si sonore, et surtout quelcharme, toutnouYeau pour moi, dans ce mélange de noblesse et de mélancolie, devenu, depuis son malheur, le caractére distinctif de sa physionomie que j’avais trouvée, dans les premiers temps, presque trop imposante, surtout quand il yjoignait le ton un peu militaire, quoique jamais impérieux, dont il donnait ses ordres!

A ce changement extérieur correspondait un cbangement intérieur dont il était plus pressé de s’entretenir avec moi qu’avec aucun autre de ses amis, á cause de Tespéce de remords que lui causait le souvenir de notre contro verse un peu chatouilleuse de 1832, sur ce qu’il appelait alors les tendances mystiques du pauvre Albert, tendances qu’il jugeait au point de vue

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de rhomme du monde et qu’il regardait comme in~ compalibles avec le genrede progrés auquel il attachait le plus d’importance. Maintenant que la lumiére qui éclaire les régions du monde idéal avait commencé á luiré pour lui, il avait appris á subordonner les intéréts de la vie pratique á des intéréts supérieurs, et en appliquant ce nouveau mode d’appréciation á la revue rétrospective des symptómes de prédestination qui avaient marqué les cinq derniéres années de la vie d’Albert, il était obligó de s’avouer á lui-méme que ce qui lui avait causé jadis tant d’alarmes, n’était pas une des moindres consolations que Dieu lui avait ménagées dans sa douleur.

De la á l’application du grand remede des ames malades qui sont pressées de guérir, il n’v avait qu’un pas, et ce pas avait été franchi. La petíte église de Sainte- Valére avait été le théátre de cet événement, le plus mémorable de tous dans une vie qui se compose, pour ainsi dire, d’événements mérnorables, bien qu’ils ne soient pas tous éclatants. La visite d’action de gráces que nous y fimes ensemble, des le lendemain de mon arrivée, était, en quelque sorte, le pendant de celle que j’avais faite, l’année précédente, á la chambre mortuaire de la rué Madame, et l’on devine sans peine, d’aprés ce début, sur qui et sur quoi roulérent nos conversations devenues plus intimes que jamais. Les roles étaient désormais intervertís. Ce n’était plus moi qui défendais les aspirations idéales contre le positivisme de mon correspondan! de 1832, c’était mon correspondan! positiviste de 1832 qui, pour m’élever á lahauteur ou il était lui-méme parvenú, faisait appel a mon coeur

encore plus qu’á ma raison, et suppléaii , par la tendresse, á ce qu’il pouvait y avoir d’incomplet dans ses arguraents.

Une semaine entibre fut consacrée á ces épanchements réciproques par lesquels s’inaugurait une ere riouvelle dans notre amitié. J’osai demander son portrait comme souvenir de cette inauguration, et malgré sa répugnance presque invincible pour toute complaisance de ce genre, mon ambition ne tarda pas á élre satisfaite. Une autre ambition que je n’avais pas moiméme, mais qu’il eut pour moi, lui suggéra l’idée de me mettre en rapport avec quelques-uns des personnages les plus influents du parti légitimiste, par Tentremise desquels il se figurait qu’on pourrait assurer mon élection, comme député de mon département. Son enthousiasme pour la réalisation de cette idée, rendit son langage tellement persuasif? que tout en ne songeant qu’á me donner des patrons, il me donna des amis parmi lesquels il y en eut un dont le tempérament intellectuel avait beaucoup d’analogie avec le sien et qui, á ce titre et á beaucoup d’autres, m’inspira une sympathie prononcée á laquelle il ne manqua, pour étre complétement réciproque, que des occasions plus fréquentes de nous voir et de nous comprendre, pendant le peu d’anriées qu’il vécut encore.

Cette nouvelle acquisition dont je n’eus pas alors le temps d’apprécier toute la valeur, était le marquis de Brézé á qui sa noble attitude dans la chambre des pairs oh il représentait le parti vaincu, avait concilié l’eslime et parfois Fadmiration de ses coligues, sans excepter ceux qui professaient le plus d’éloignement pour ses doc-

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trines politiques. M. de la Ferronnays, par cela seul qu’il ayaitrefusé sonserment á la dynastie de j uillet, se faisait un scrupule de blámer ceux qui avaient cru pouvoir ou devoir agir autrement, pourvu toutefois que leur caractére et leur conduite les missent á l’abri de toutsoupgon de vile ingratitude ou de spéculation plus vile encore. Non-seulement mon noble ami avait trouvé cetle double garantie dans celui dont il est ici question, mais indépendamment des dons qui avaient trait a la vie publique, il avait trouvé, dans son ancien collégue, des qualités d’esprit et de coeur tellement attrayantes, qu’il saisissait avidement toutes les occasions de lui montrer tout le prix qu'il attachait á leur sympathie réciproque. Maliieureusement ces occasions furent trésrares, et le temps qui restait pour lesfaire naitre ou en profiter, devait étre trés-court.

Malgré tout le charme de cette nouvelle relation, j’étais pressé d’arriver á Boury oü Alexandrine et Eugénie nous attendaient avec une impatience facile á comprendre. Notre voyage deParis á Gisors, dans le coupé d’une mauvaise diligence, a travers des villages tréspeu pittoresques , eút été trés-prosa'ique, si la pauvreté des conditions accessoires n’avait été rachetée par une faveur du sort qui voulut que nous fussions tete á tete pendant toute la route. Heureusement pour moi, il n’y avait pas encore de chemin de fer, et cette circonstance, jointe á la lenteur de notre véhicule, laissa le champ libre a mon interlocuteur pour dérouler devant moi, pendant plusieurs heures consécutives, les péripéties les plus émouvantes non pas de sa vie politiquea qui n’avait plus pour lui qu’une importance se-

condaire, mais de sa vie intérieure et des bénédictions que lui promcttait la pliase nouvelle dans laquelle elle venait d’entrer. Ce fut á la suite des épanchemeuts reciproques auxquels cette longue conversaron donna lieu, queje lui entendis prononcer ces belles paroles qui suffiraient pour le caractériser :

« Je ue me souviens pas d’avoir jamais eu dans raa « xie un seul mouvement de bonne opinión de moi- « méme. »

Et cela fut dit non-seulement satis la moindre jacfance, mais avec une simplicité pleine de candeur qui prouvait á quel point cette ame vraiment privilégiée s’ignorait elle-méme. L’émotion que ce discours produisit en moi n’était pas de celles dont on su ¿ prime les marques a volonté. Je restai pendant quelque temps muet d’admiration et de respect, et quand nous descendimes de voiture, je n’étais pas encore complétement remis de l’espéce de stupéfaction dans laquelle m’avaient jeté cette confidence et tout ce qui l’avait suivie.

Avec des souvenirs comme ceux que réveillait ma présence, il était difficile que la joie de nous retrouver ensemble ne fut pas tempérée par un retour iuvolontaire vers un passé qui nous était cber a divers titres, et dont le contraste avec le présent était d’autant plus vivement senti, qu’il y avait plus de personnes qui participaient ensemble á ce sentiment. Or tous les membres de la famille qui avaient accompagné Albert depuis Yenise jusqu’a París, c’est-a-dire depuis le commeneement de sa longue agonie jusqu’á son dernier soupir, étaient la présents, et mon cceur, pour le mo-

LONDRES ET BOURY.

ment, n’en demandait pas davantage. Maiscelui de mes hótes n’était pas satisfait. lis trouvaient que quelque chose manquaitá la complete satisfaction de tous, tant qu’ils n’auraient pas au milieu d’eux celle qu’un devoir impérieux retenait de 1' antro cóté du détroit et qu’ils n’avaient fai t qu’entrevoir á Livourne trois ans auparavant. On offrait d’aller á sa rencontre jusqu’au Havre, si elle voulait s’embarquer á Southampton ; et moije me laissais vaincre par des dispositions si bienveillantes envers une inconnue, et pour triompber de ses scrupules maternels, je faisais de monautorité conjúgale un usage qui ne devait pas tarder á étre aussi doux pour son coeur que pour le mien. En un mot le voeu dont je m’étais rendu le trés-docile interprete, fut presque immédiatement exaucé.

Notre premiére visite fut á l’école des filies du village, oü on nous avait ménagé unesurprise pluspropre á nous faire pleurer qu’á nous faire rire. Les deux maitresses, que nous ne recounümes pas d’abord, et qui s’étaient entendues avec notre introducteur, étaient en fonctions quand nous entrames. C’était Olgaeí Eugénie, dont l’ambition, en fait de charité, ne connaissait pas de limites et pour qui le soulagement des miseres matérielles ou spirituelles despauvres était quelque chose de plus qu’une distraction á leur douleur. Le goüt qu’elles y avaient pris, toutes trois, avait transformé cette charité en une véritable jouissance dont l’expression combinée avec celle d’une mélancolie permanente, donnait á leur physionomie, mais plus particuliérement á celle d’Alexandrine, un atlrait indéfinissable.

Ce double caractére reparaissait dans nos récréations

LONDRES ET BOURY .

musicales qui étaient aussi fréquentes que le comportaient les habitudes de la famille et la délicatesse de l’organe mis en réquisition. La voix d’Alexandrineétait plus triste et plus pénétrante. On eüt dit qu’elle avait toüjourslesyeuxfixéssur unetombe. La voix d’Eugénie avait quelque chose de plus célesteet se mariaitadmirablement avec celle de sa belle-soeur. Je n’ai pas besoin de dire que leurs chants de prédilection étaient ceux qui exprimaient le mieux leurs aspirations personnelles presque toujours dirigées vers le monde invisible. C’était presque toujours la romance de Moeris qui servait de debut a nos petils concerts, parce que c’était á la fois un souvenir de Rome et un souvenir d’Albert qui la redemandait toujours pour inaugurer nos charolantes soirées de la Via Sebastianelii . Mais quelle différence les six années qui venaient de s’écouler avaient mise dans l’accent de- la voix et méme dans l’acception des mots! c’était toujours une élégie; mais la note dominante n’était plus la méme. G’était bien le cas de dire avec le grand poete qui avait été son premier initiateur á cet ordre d’émotions :

Amore

Acceso da virtu sempre altro accese

C’était en obéissant á des influences du méme genre qu’Alexandrine chantait ou se faisait chanter par Eugénie le fií de la Vierge , composition charmante et vraiment idéale dans sestendances, et si bien assortie á l’espéce de mysticisme qui présidait á nos relations réciproques, que nous ne pouvions pas nous empécher de la fredonner partout, méme dans nos promenades. Nous en eussions volontiers fait un cantique du soir, si nous n’avionspas

LONDRES ET BOERY.

craint de profauer notre chapelle. íl y avait surtout une strophe, la derniére de toutes, qui s’était si bien emparée de Fimagination de M. de la Ferronnays, qu’il la cbantait en guise de monologue, des qu’il était seul dans sa chambre ou dans les allées de son jardín. 11 est vrai que les deux derniers vers de cette strophe ouvraient une perspective bien attrayante pour une áme disposée comme l’était alors la sienne ;

Adieu, pauvre fil blanc, je t’aime, volé encore Mais ne vas pas

T’accrocher en passant au buisson qui dévore Et tend les bras ;

Ne te reposes pas quand du haut des tourelles Le jour a fui,

Volé haut prés de Dieu, les seuls amours fidéles Sont avec lui!

Cette exhortation tíñale, soit qu'il se la répétát á húmeme, soit qu’il se la fit chanter par Tune de ses filies, le rendait á la fois joyeux et pensif, et quand le chant finissait, il y avait toujours un silence proportionné á Fintensité de Fimpression qui avait été produite. C’était comme si Fon avait proposé un verset de la Bible ou de l’Évangile á nos médilations, tant il nous était difficile de ne pas regarder comme sublime tout ce qui traduisait, ne fut-ce qu’approximativement, l’élan sympathique de nos ames. Assurément ce n’était ni la qualité de la poésie ni la qualité de la musique qui opérait ces merveilles; mais il y avait entre les di vers meinbres dont se composait notre petite association une sorte d’harmonie préétablie qui modifiait, á notre égard, les rapports naturels entre l’effet et la cause, de sorte

qu’une composition médiocre, soit musicale soit poétique, qui était en rapport avec nos sentiments intimes, nous inspirait le méme enthousiasme que la composition la plus sublime. Rien ne prouve mieux cette partialité de nos jugements ou plutot de. nos impressions, que le poéme composé par l’abbé Gerbet sur les catacombes et chanté par nous sur notre air favor i du FU de la Vierge , A quoi il faut ajouter que de tous Ies souvenirs que nous avions rapportés de Rome, celui-lá était le plus tenace et le plus solennel.

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