‹ Épilogue à l'art chrétienChapitre 9 sur 16 · RETOUR A VENISE · texte numérisé non relu

RETOUR A VENISE

Je mourrai done dans Venise asservie!... De cette mer le flux et le reflux,

Sans la changer, auront usé ma vie !

Je me résigne et je n’espére plus .

L’espoir serait une ombre mensongére, Pour m’y livrer, hélas, je suis trop vieux ; II faudra voir la banniére étrangére Jusqu’á ma mort flotter devant mes yeux.

Bon étranger, voguons sur ces lagunes, Laissons la joie á qui peut la goüter, Dérobons-nous aux clameurs importunes, Aux délateurs payés pour écouter.

Allons plutót sur ce roe solitaire Voir le soleil se coucher radieux :

Je n’aime point la musique étrangére Ni leurs soldats défilant sous mes yeux.

La je pourrai vous parler sans contraíate D’un noble cceur brisé par nos revers Sans que la honte y laissát son empreinte, Etsans qu’il vit Venise dans les fers.

La liberté lui fut cbose trop chére

Pour que, sans elle, il vécüt dans ces lieux.

Aussi vit-il sur la terre étrangére

Pour n’avoir pas d’esclaves sous les yeux.

Je l’ai serví pendant quarante années.

Combien de fois, dans son ardent amour,

De son pays pleurant les destinées,

A-t-il maudit jusqu’á, l’éclat du jour !

« Oh ! que ne puis-je, exempt de ces miséres « Dormir en paix auprés de mes aieux,

« Et ne plus voir les armes étrangéres « Sous tes rayons resplendir á mes yeux ! »

En s’éloignant, il vit sur le rivage Des murs nouveaux de canons bérissés, II vit des feux allumés sur la plage Et prés de la des boulets entassés.

II vit flotter, par le droit de la guerre, De nos tyrans l’étendard odieux :

II vit passer la frégate étrangére Et pour pleurer il se couvrit les yeux.

Pauvres enfants de la méme patrie Chacun de nous partageait ses douleurs; Mes compagnons avaient l’áme attendrie, Et nos sanglots répondaient á ses pleurs. II débarqua dans un lieu solitaire;

Je recu*s la ses déchirants adieux,

Sur que, toujours, sur la terre étrangére, Yers son pays il tournerait les yeux.

Et bien souvent j’ai révé que mon maitre Reparaitrail parmi nous en vainqueur,

Et que sa voix, si facile á connaitre,

D’un sang nouveau réchaufferait mon cceur; Que nos douleurs n’étaieDt que passagéres, Qu’il reverrait le toit de ses a'ieux,

Qu’il reviendrait des rives étrangéres Et que ma main lui fermerait les yeux.

Hélas, je crains que ton cceur ne se brise,

Dit l’étranger en retenant ses pleurs,

Quand tu sauras qu’aux bords de la Tamise Le sort a mis un terme á ses douleurs.

La tienne, helas! en devient plus amére; Mais pour t’aider á la supporter mieux, Apprends, du moins, qu’une main étrangére, Au lit de mort, n’a pas fermé ses yeux.

Pour ne pas laisser refroidir la nouvelle ardeur que j’avais puisée dans ce eontact accidentel avec l’áme du peuple Yénitien, je me hátai de mettre la main a l’oeuvre, et déjá je m’étais tracé d’avance les taches successives qui m’étaient suggérées par maprédilection crois« sante pour Yenise et pour son école, lorsqu'une lettre

RETOUR A YENISE.

de M. deMontalembert vint bouleverser toutes mes résolutions. Outre l’appel pressant qu’il faisait en son propre nom á mon amitié, il me disait que M . de la Mennais était disposé á sacrifier mil le dioses au plaisir de fairele voyage de Munich avec moi . Comment ñaurais-je pas fait en retour le sacrifice qu’on me demandad, quand cette demande me venait d’un homme dont le caractére ne me semblait pas moins élevé que le génie, et sur le compte duquel aucune de mes illusions n’était encore détruite? Ássister aux ovations que les plus illustres écrivains allemands ne pouvaient manquer de décerner au plus illustre des écrivains franjáis, me paraissait une bonne fortune qui n’était pas á dédaigner, sans parler du surcroit de jouissance que ma qualitó d’ami et de Bretón me ferait trouver dans cet hommage présumé qui attendait mon compatriote.

On comprend que ce second voyage de Munich, entrepris sous de pareils auspices et avec une pareille perspective, devait porter de tout autres fruits que celui de i année précédente, et laisser dans mon esprit des traces bien autrement profondes.

GHAPITRE VIII.

Trois mois de vie commune avec l’abbé de la Mermáis pendant mon dernier séjour á Rome, n’avaient pas produit entre nous le degré d’intimité que semblaient promettre des relationsaussibienalimentées que lesnótres. D’un cote, mon coeur était trop absorbé par mon afíection pour Albert, et de l’autre, je trouvais que l’auteur de YEssai sur l'indifférence en maiiére de religión se rendait coupabled’un péché presqueaussi grave a mes yeux par son indifférence en matiere d’esthétique. S’il nous arrivait quelquefois de visiter ensemble une galerie ou une église, jamais il n’éprouvait, en présence du chef-d oeuvre le plus imprévu, ce saisissement d’admiration spontanée qui, dans cet ordre d’émotions, est le pointde départ des sympathies les plus impérieuses. II savait et peut-étre il sentait que le beau constituait un domaine a part; mais il laissait á d’autres le soiu d explorer les merveilles de ce nouveau monde, et I on peut voir dans les pages qu’il a écrites sur le voyage

qu’il íit alors á travers les Romagnes et la Lombardie, a quel point les oeuvres d’art proprement dites lui étaient indifférentes. Tout ce qu’il a vu á Bologne, ce sont les abus du gouvernetnent pontifical, et a Ferrare le vandalisme de la garnison autrichienne. Ce sont toujours les préoccupations politiques qui dominent. Elles sont encore plus exclusives quand il arrive á Yenise. 11 y a vu la misére de la population, la ruine du cornmerce, Finsolence de la pólice, et les canons braqués sur la place Saint-Marc; mais il n’a pas vu un seul tableau, ni une seule statue, ni méme une seule église, tant son sens esthéíique était encore obtus á cette époque !

Le premier symptóme de progrés que j’apercus en lui dans cette direction, fut la curiosité que lui inspirerent mes notes manuscrites, surtout celles que j’avais recueillies l’année précédente á la suite de mes conversalionsavec les hommes qui avaient le plus travaillé á éclaircir toutes les questions relatives á la pliilosophie de l’art. Je suis persuadé que mon interlocuteur n’était pas, sous ce rapport, beaucoup plus avancé que les au- Ires philosophes francais, ses contemporains ou ses devan cié rs, et qu’il ne songeait pas plus qu’eux á regarder Festhétique comme l’annexe ou le complément indispensable de tout sysléme philosophique. Ce fut á Munich que ce point de vue lui fut révélé pour la prendere fois, et ceux qui ont lu son Esquisse (Tune phUosophie , savent tout le partí que sut tirer de cette découverle sa merveilleuse puissance d’assimilation.

Mais c’étaientdes sympathies politiques bien plus que des sympathies philosophiques qu’il venait chercheren

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Baviére, el qui en effet ne lui firent pas défaut. L’attitude qu’il avait prise vis-á-vis du gouvernement sorti de la révolution de 1830, étail, quant aux principes, celle des catholiques bavarois vis-a-vis des successeurs du ministre Montgelas et vis-á-vis du roi lui-méme, toutes les fois qu’il voulait faire de sa prérogative royale un usage incompatible avec la liberté religieuse garantie á tous ses sujets. Ce fut ainsi qu’en vertu d’une espéce de loi des suspects délibérée h huís clos, on se mit un jour á destituer et persécuter, sans forme de procés, une certaine catégorie de fonctionnaires auxquels on reprochait d’étre secrétement affiliés á la puissance occuite qu’on appelait en France la congré gation , el dont les réseaux s’étendaient, disait-on, á tous Jes pays catholiques. Or la Baviére avait le malheur d’étre représentée, auprés de quelques États secondaires, par des dipiomates que leur qualité d’émigrés frangais pouvait Taire passer pour congréganistes, et quelques-uns d’entre eux furent en effet compris dansle remaniement auquel on crut devoir soumettre le personnel de quelques légations. Les catholiques se plaignirent amérement; mais on dédaigna leurs plaintes. Le roi rappela ce qu’il avait fait pour eux, et s’oublia jusqu’á dire de maniere á étre entendu : « Que veulenl-ils queje fasse de plus pour eux?» — « Que vous vous retiriez d’entre le soleil etnous,» avait répondu Gorres dans une brochure qui fit alors grand bruit, et qui prouva que le terrible Champion du Mercare du Rhin n’avait rien perdu de sa verve.

II y avait done déjá une sorle d 'harmonie préétablie entre les catholiques bavarois et les catholiques frangais

tels qu’ils étaient représentés par l’abbé de la Mermáis dont l’orlhodoxie était encore intacte; á quoi il faut ajouter la conquéte qu’il avait faite par l’entremise du journal Y Avenir, d’un des plus illustres représentants de la philosophie allemande, de Francois Baader devenu, depuis l’année précédente, son coreligionnaire enthousiaste, et méme son collaborateur trés-actif.

II y eut un moment oü je crus qu’il allait faire une autre conquéte bien autrement importante que celle-lá; ce fut quand le fameux Schelling, qui en était alors á la troisiéme phase de sa carriérephilosophique, me confia mystérieusement son désir ou plutót son besoin d’avoir un entretien particulier avec l’abbé de la Mennais qu’il ne connaissaií que par ses écrits, mais qu’il regardait, sur ce seul témoignage, comme le premier dialecticien de son temps. En prenant le mot dialectique dans son acception purement scolastique, cet éloge n’avait rien de bien extraordinaire. Dans la langue philosophique de Schelling, il avait une tout autre poríée, surtout k cause du mystére dont il voulait que cette entrevue füt entourée; car les instances que je fis á plusieurs reprises, pour obtenir que M. de Montalembert y fut admis, n’eurent d’autre résultat que de me faire déclarer par mon inferlocuteur que je n’y étais admis moi-méme qu’afin de lui servir de truchement pour le cas oü sa pensée aurait besoin d’étre traduite.

Sa pensée d’alors n’était plus sa pensée d’autrefois, et j’élais assez au courant de la différence qui existait entre Tune et l’autre, pour nepas désespérerdelui voir faire un pas décisif dans la méme direction. Ses legons toutes récentes sur la philosophie de la révélation, et

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l’impression sérieuse qu’elles avaient produite méme en dehors de l’Université, étaient regardées par un bon nombre de ses admirateurs comme des signes du temps, c’est-á-dire comme les symptómes d’une réaction dont Tanarchie croissante des intelligences, surtout de celles qui se vouaient aux explorations métaphysiques, faisait chaqué jour sentir davantage le besoin. Une fois lancé dans cette voie de conciliation avecle dogme chrétien, Schelling avait fait ou du moins avait paru faire des concessions prodigieuses non-seulement au christianisme tel que le concevaient la plupart des théologiens protestants ; mais méme á l’Église catholique avec son organisme traditionnel, et il en était presque venu a regretter que celte unité de doctrine á laquelle cette Église devait toute sa forcé, ne pütpas étre transplantée, avec plus ou moins de restrictions, dans le domaine des Sciences philosophiques.

Évidemment c’était la sa préoccupation dominante, comme le prouva bientót la tournure que prit la longue et curieuse conversalion á laquelle j’eus le privilége d'assister. Mais au lieu de chercher dans la foi le remede au mal qui travaillait les intelligences, il voulait qu’on le cherchát dans la Science elle-méme ou plutót dans ceux que leur génie aurait rendus dignes d’en étre, en quelque sorte, les grands prétres ; et il était facile de voir, á travers toutes ses précautions oratoires, qu’il était trés-disposé á se décerner ce sacerdoce a lui-méme.

L’entrevue dont il est ici question, avait lieu tréspeu de jours aprés notre arrivée á Munich, de sorte que nous n’avions pas eu le temps de nous mettre au

courant du point du vue nouveau que Schelling n’avait encore développé que de vive voix et devant des auditeurs auxquels la contradiction était interdite. Aussi notre stupéfaction fut-elle grande, quand il se mit á nous expliquer, en guise de préambule, son ingénieuse combinaison des trois églises apostoliques entre lesquelles il répartissait l’oeuvre de la rédemption du genre humain. A saint Pierre le patronage du catholicisme, un peu engagé dans l’esprit cérémonial du juda'isme; á saint Paul le patronage du protestantisme avec des affinités pour le spiritualisme hellénique; á saint Jean le patronage de la grande Église qui sera commune aux trois apotres et qui sera comme le Panthéon du christianisme.

Telle était la solution proposée par Schelling au nom de la Science, c’est-á-dire au nona de la Science allemande, seule compétente á résoudre ces grandes questions, vu que le génie allemand était, selon lui, le génie le plus universel !

Ce n’était pas sur cette thése, un peu trop arbitraire, que la discussion pouvait s’engager entre les deux antagonistes. La dialectique de M. de la Mennais était trop aristotélique pour se laisser prendre á de pareils piéges, et Schelling se convainquit bientót qu’il n’avait pas eu tort de l’appeler le premier dialecticien de son temps. Ce fut en effet gráce á l’habileté avec laquelle il maniait cette arme, qu’il parvint á se maintenir, pendan! toute la durée du débat, sur le terrain qu’il avait choisiet qui lui était plus avantageux que celui de la métaphysique sur lequel Schelling n’avait pas d’égal. La bonne foi de ce dernier, pendant tout le cours de cette curieuse

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controverse qui dura plus d’une heure, ne m’inspira pas moins d’admiration que la hauleur de vues qu’il déploya devant nous á plusieurs reprises, et quand nous nous séparámes, je fus presque tenté de m’en vouloir de la trop grande part de sympathie qu’il m’avait, pour ainsi dire, extorquée ; mais cela méme me rendait plus fier de l’espéce de triomphe que mon compaíriole venad de remporter, devant moi, sur le plus puissant génie de l’Allemagne. Seulement je regardais comme un malheur pour notre cause qu’il n’y eüt pas eu des centaines et méme des milliers d’auditeurs pour transmettre l’impression qu’un pared spectacle aurait infailliblement produite.

Telle ful ma premiére exclamation quand je me trouvais seul avec l’abbé de la Mennais. J’aurais voulu qu’il profitát du surcroit de verve que lui avait donnée cette controverse, pour en écrire tous les détails ; mais il s’y refusa par un sentiment de délicatesse quéje n’eus pas le courage de combattre. Alors je me bornai á lui demander une simple esquisse qu’il fínit par m’accorder, moyennant l’engagement que je pris de n’en faire usage qu’aprés la morí des deux parties belligérantes. Yoici cette esquisse, telle que je la posséde écrite et signée de sa main :

« On est mutuellement convenu qu’un des caracteres « de l’époque nouvelle oü nous entrons, serait l’affran- « chissement spirituel des peuples; c’est-á-dire, selon « la Mennais, que la conscience et l’intelligence ces- « seraient d’étre, á aucun degré, dépendantes du pou- « voir purement humain.

« Schelling, allant plus loin, a expliqué que cette

« indépendance s’étendait, dans son opinión, jusqu’a « l’Église elle-méme , de sorte que chacun ne dépendant « que de sa propre raison pour ses croyances, il se for- « merait néanmoins une croyance universelle, fondée « sur l’invincible conviction, qui serait le fruit du dé- « veloppement de la Science, laquelle des lors remplace cerait la foi; et que cette Science qui se suffirait á « elle-méme, et qui raménerait le genre humain a « 1’unité, auraitpour base, d’une part, les faits primi- « tifs, et de l’autre une mélhode encore inconnue au « monde, au moyen de laquelle on déduirait progres- « sivement et d’une maniere rigoureuse des faits pri- « mitifs, le ehristianisme tout entier, ou, en d’autres « termes, toutes les lois de l’humanité.

(( La discussion s’étant établie lá-dessus, la Mennais « a fait observer :

« Io Que ces faits primitifs sur lesquels la Science « devait opérer, et sans lesquels elle n’existerait pas, « faits dogmatiques autant qu’historiques , devaient « d’abord étre crus et crus comme inébranlablement « certains, et qu’ainsi la Science, loin de se suffire á « elle-méme, reposait nécessairement sur une foi an- « térieure, et d’une tout autre nature que les con- « victions scientifiques ; 2o Que le développement cí scientifique de cette foi antérieure, en le supposant « possible dans le sens de Schelling, ne le serait du « moins jamais que pour un petit nombre d’hommes, « et que la masse du genre humain y resterait toujours « étrangére.

« Schelling en est convenu, en ajoutant méme que « la masse du genre humain continuerait d’étre con-

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« duite par voie d’autorité , croyant sans discussion « a i’enseignement de ceux qui auraient formé leur « conviction par la méthode scientifique.

« Surquoi la Mermáis a fait remarquer que, selon « cette idée, le principe catholique élait reconnu comme « indispensable pour la masse du genre humain, et « qu’on en affranchissait seulement ceux que, dans « l’Église catholique, on appelle le corps enseignant, « ceux qui sont destinés á former par l’enseignement « la foi des autres. Schelling en est convenir.

« Mais, a demandé la Mennais, quelle certitude « aura-t-on des résulfats scientifiques obtenus? Si on « dit que la raison qui les affirme ne saurait errer, on « rend la raison de chacun plus infaillible que l’Église « méme, qui ne s’attribue qu’une infaillibilité de trate dition ; on la rend infaillible comme Dieu méme. Si « elle peut errer, toutes les vérités sans exception, « toutes les lois de l’humanilé restent dans le doute.

« Schelling n’a pas voulu attribuer á la raison de « Thomme cette infaillibilité divine; et sui la seconde « partie du dilemme, c’est-á-dire sur la possibilité de « l’erreur, et par conséquent de convictions oppo- « sées parmi ceux qui forment scientiíiquement leurs « croyances, il a dit que Faccord, Funité serait dans « la méthode seule et non dans rapplication de la « méthode.

« Ce n’était pas résoudre la difficulté, mais Tavouer, « mais la déclarer insoluble. Schelling l’a senti, et il « a paru convenir :

« Io Qu’il y avait un ordre de faits primitifs indé- « pendants de la science et qui lui servaient de base.

« 2o Que ces faits, outre les événements hisíoriques « consignés dans les monumenls du christianisme, « comprenaient les dogmes, les préceptes, en un mot « tout ce qui est de foi dans l’Église catbolique, et pro- « posé par elle comme teL

« 3o Que les faits primitifs ainsi définis subsistaient « par eux-mémes; que la Science ne les donnait pas « et ne pouvait pas les infirmer.

« 4o Que tout résultat scientiíique en contradiction « avec ces faits, par cela seul était reconnu faux, et « devait étre rejeté comme tel : ce que Schelling aavoué « formellement. »

<( F. DE LA MeNNAIS. ))

« Munich, 28 aout 1852. »

Malgré Fextréme réserve que je mis, et M. de la Mennais encore plus que moi, dans le récit que nous dümes faire á nos amis de ce qui s’était passé dans oetfe conférence, il y eut des félicitations indiscrétes, et celui á qui elles étaient adressées, devint bientót, pour quelques-uns de ses coreligionnaires bavarois, l’objet d’un véritable enthousiasme auquel le philosophe franjáis ne fut pas insensible. II ne le fut pas non plus á une autre tentation que lui suscitérent ses nouyeaux admirateurs, quand ils surent qu’il portait, dans son sac de voyage, le manuscrit d’un grand ouvrage philosophi que, fruit de longues et proíondes méditations, et que c’était en vue d’y mettre la derniére main qu’il était venu interroger de prés le génie germanique. On disait méme que c’était dans cet arsenal portatif qu’il avait pris les armes avec lesquelles il avait vaincu le géant de

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la philosophie protestante ; et Fon comprend sans peine que ces appréciations exagérées aient vivement excité la curiosité des nouveaux partisansqueM. de laMennais venait de conquérir, et aux instances desquels il ne luí était pas facile de résister longtemps. II fut done convenu que la lecture du précieux manuscrit serait faite par lui, á haute voix, devant un auditoire d’élite, dont les sympathies, exaltées par son récent triomphe, lui étaient acquises d’avance.

L’ouvrage avait pourtitre: Essai d'un systéme de philosophie catholique ; et, malgré mon incompétence, je fus certainement un de ceux qui applaudirent avec le plus d’eiithousiasme aux développements que l’auteur donnait á son point de vue. Pour ne pas laisser refroidir le feu sacré que ses paroles allumaient dans mon ame, j’allais chaqué jour, á la fin de chaqué séance, écrire dans mon journal une analyse approximative de ce que j’avais entendu, ce qui me privait souvent du plaisir de prendre part aux promenades que nous avions l’habitude de faire ensemble. Cette privation ne fut pas longue; car des que M. de laMennais sut la cause de mon absence, il mit á ma disposition un second exemplaire de son manuscrit moins complet, ala vérité, que le premier, mais dont les lacunes correspondaient précisément á la partie que je m’étais suffisamment assimilée (1).

(I) Quelle que füt alors et soit encore aujourd’hui la valeur intrinséque de ce manuscrit, elle est surpassée par sa valeur accessoire, c’est-á-dire par le partí qu’on en peut tirer pour mesurer la dislance qui sépare l’auteur de 1’jEssai d’un systéme de 'philosophie catholique en 1830, de l’auteur de VEsquisse d’une philosophie en 1840. Indépendamment du plan général qui est á peine esquissé dans le manuscrit que je posséde, il y a le changement d’esprit et de ton qui, dans l’ouvrage

L’impression produite par cetle lecture, ne me íut complétement connue que l’année suivante, quandje renouai mes relations avec Schelling et que je me trouvai plus á méme de comprendre ses objections et ses Solutions.

Le fait est qu’on avait trouvé trés-peu satisfaisantes les excursions de M. de la Mennais dans le domaine de la haute métaphysique, ce qui n’était pas étonnant de la part d’un auditoire composé, en grande partie, d’écrivains ou de professeurs plus ou moins initiés aux évolutions hardies déla philosophie allemande. On lui reprochad, avec encore plus de raison, son érudition superficielle et certaines lacunes dont personne ne se serait apercu en France et dont il ne se serait pas apergu lui-méme, si son contact momentaué avec le génie germanique ne les lui avait pas révélées. La plus grave de ces lacunes était celle qui avait rapport á l’esthétique, cette Science nouvelle alors préconisée par tous les chefs d’école et á laquelle M. de la Mennais, en guise de réparation, devait consacrer plus tard le chapitre le plus intéressant de son Esquisse d'nne philosophie.

Quoi qu’il en soit, ses auditeurs de 1830, tout en réservant leur jugement sur Tensemble de ses vues, rendirent pleine justice á l’élévation de ses pensées et surtout á l’esprit éminemment catholique qui respirait dans tout l’ouvrage et qui ne laissait de place á aucune inquiétude sur les croyances ultérieures de l’auleur.

de 1840, dégénére souvent en hostilité plus que latente contre les raémes doctrines que l’auteur s’était proposé de défendre dans l’ouvrage de 1850 (Voir l’Appendice n° 1, á la fin de ce yolume).

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II y eut done fraternilé complete entre lui et ses nouveaux amis qui crurent ne pouvoir mieux lui témoigner leur sympathie qu’en se cotisant entre eux pour lui donner, en guise d’adieu, un banquet magnifique dont l’art du cuisinier ne fit pas tous les frais. II y eut un art plus noble et plus approprié á la circonstance, qui vint porter á son comble le sentiment qui avait déterminé cette reunión accidentelle. Cet autre art á l’apparition duquel on ne nous avait pas préparés, était la musique, et le professeur Schlottauer, chargé de nous faire cette surprise, avait choisi de préférence l’un des chants nationaux les plus propres á faire vibrer á Funisson les coeurs de tous les convives, nationaux ou étrangers. Au plus fort de notre émotion, un léger bruit se fit entendre á la porte de la salle, et M. de la Mennais sortit aussi imperceptiblement que possible, de sorte que le musicien, absorbé par son role, ne discontinua pas son chant.

La commission que Fenvoyé de la nonciature venait de remplir auprés du héros de la féte, avait laissé ce dernier si parfaitement maltre de lui-méme, qu’en le voyant rentrer avec son air dégagé et sa bouche presque souriante, aucun de nous ne soupeonna la gravité du message qui venait de lui étre délivré, surtout quand nous Fentendímes demander avec insistance qu’on répétát les couplets qui avaient été chantés en son absence. Ce méme sang-froid, inconcevable dans un homme ordinairement si peu maitre de lui-méme, ne se démentit pas un instant, soit pendant le temps que nous fümes encore atable, soit pendant Fexcursion assez lointaineque nous fímes ensuite le long de FIsar, pour

aller prendre le café dans le charmant village de la Menterschwaige. Et cependant le message qu’il avait regu á la fin du diner, était bien fait pour troubler sa digestión; car le papier qu’on lui avait remis et dont ii avait lu seulement les premieres lignes, n’était autre chose que la fameuse lettre encyclique par laquelle Grégoire XYI condamnait définitívement le nouvel évangile politique dont l’abbé de la Mennais s’était fait le principal apótre.

Le coup était rude, etles circonstancesdans lesquelles il avait été porté, semblaient devoir le rendre plus rude encore ; car une blessure profonde venait d’étre faite á son orgueil au moment méme oü ses coreligionnaires allemands lui décernaient une sorte d’ovation comme complément des félicitations que lui avait attirées, de leurpart, sa controverse avec Schelling. Qu’il dissimulát son ressentiment devant ses botes et qu’il parvint á refouler, pendant quelques heures, au fond de son ame 1’amertume dont cette condamnation imprévue semblait devoir la remplir, c’était un effort, méritoire sans doute, mais pour lequel il ne fallait, aprés tout, aucune gráce su rnatu relie, tandis qu’il en fallait une prodigieusement efficace pour opérer, dans un homme comme celui que nous connaissions, l’espéce de miracle par lequel se termina cette mémorable journée^

Non-sealement je n’avais aucun soupcon de ce qui s’était passé entre le messager du nonce et l’abbé de la Mennais, mais je n’avais entendu sortir de la bouche de ce dernier aucune parole qui put trahir des préoccupations étrangéres á la féte qu’on nous donnait. Qu’on juge de ma surprise quand, en rentrant le soir

dans notre logis, il nous lut avec une émotion visible, mais sans le moindre symptóme de dispositions hostiles envers le Saint-Siége, le document qui semblait envelopper dans la mémecondamnation la cause de la liberté religieuse et la cause, non moins sainte á ses yeux, de la nationalité polonaise. «Dieu a parlé, » nous dit-il en terminant, « il ne me reste plus qu’á dire : fíat volun- « tas tua et á servir ces deux causes par mes priéres, « puisqu’il me défend, par Torgane de son Vicaire sur « la terre, de les servir par ma plume. » Et il se promenait de long en large dans la chambre en reproduisant et en développant les mémes sentiments avec une verve de résignation qui nous rendait muets de surprise et d’admiration. Le lendemain, je sus que ce soir-lá sa priére avait été plus longue qu’á l’ordinaire. L’augure quej’en tirai fut confirmé par une conversation intime que nous eümes ensemble et qui était la prendere de ce gente dont il m’eüt honoré ¡usque-lá. G’était la veille ou l’avant-veilledeson départ, et par conséquent il n’v avait pas de temps á perdre pour me mettre au courant des projets pátriotiques que lui avait suggérés tout ce qu’il avait vu et entendu depuis son arrivée á Munich et á l’exécution desquels mon concours, si je restáis en Allemagne, ne lui semblait pas devoir étre inutile. II aurait voulu qu’on parvint á faire comprendre aux évéques de la province de Bretagne l’avantage qu’il y aurait pour eux et pour leurs diocéses respectifs á mettre á contribution la Science théologique des universités allemandes, si supérieure, á tant d’égards, á celle de nos séminaires frangais. II ne désespérait pas de recruter par lui-méme quelques missionnaires de ce

genre et d’y joindre (ce qui était une ambition loute nouvelle) une petite colonie de jeunes artistes qui viendraient faire leur apprentissage á Munich ou a Francfort et profiter de l’élan qu’Overbeck, Cornelius et Veith avaient imprimé á la nouvelle école.

Quel contraste entre les dispositions plus que concillantes qu’il manifestait alors, et celles qu’il a consignées dans ses lettres écrites de Rome quelques mois ou méme quelques semaines auparavant, lorsqu’il disait : qu'un des plus beaux jo-urs de sa vie serait celui oü il sortirait de ce désert moral , de ce grand tombeau ou ron ne trouvait plus que des vers et des ossements. A quoi il ajoutait les plus sinistres prophéties sur le résultat de la lutte effroyable qui allait sengager sur tous les points de C Eur ope et dont l'issue n' était pas douteuse , quoi que pussent faire nos Gallicans tombés dans le dernier excés de fabrutissement et de la rage , quoi que pussent dire les frénétiques imbéciles auxmains desquels Dieu avait remis le Pape , dont le role et la mission étaienl de préparer et de hdter les derniéres des tructions qui devaicnt précéder la régénération sociale ; et précisant de plus en plus ses prédictions comminatoires, il cherchad á troubler la conscience et l’imagination de la plus orthodoxe de ses correspondantes, en lui disant : Encoré vingtans d'unpareil état , et le catholicismesera mort. Je regar de notre époque comme une sorte de jugement dernier terrestre oü se fait la sépar ation des bous et des méchants , des fous et des gens sensés , de lout ce qui meurt et de tout ce qui doit vivre (1 ) .

(1) Correspondance de Lamnnais, yol . II, p. 251, 252, 258.

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Ces ébullitions de colére, qui passaient nécessairementde la conversation del’abbé de la Mermáis dans ses letlres, avaient été soigneusement supprimées pendant tout le ternps qu’Albert et moi avions fait ménage commun avec lui; etla discrétion deM. de Montalembert envers celui en qui il s’efforgait encore de voir un pére et un ami, avait été portée si loin, qu’en arrivant en Allemagne. je ne possédais presque aucune des données nécessaires pour mesurer la distance qui séparait le la Mennais de Munich du la Mennais de Rome, pasplus que je ne possédais celles qui auraient pu me suggérer des conjecturespour l’avenir; de sorte quemón imagination,secondée, dans son élan, par une admiration sincére et par une aífection devenue chaqué jour plus sérieuse, me peignait mon héros sous les couleurs les plus propres á me rendre fier du role qu’il avait paru m’assigner dans Fexécution de quelques-uns de ses projets.

La correspondance trés-inoffensive qu’il entretint avec moi jusqu’á la íin de 1 832, me laissait á peine entrevoir Famertume croissante de ses sentiments envers tous ceux qui lui faisaient obstacle ou ombrage. II était encore plus discret sur les relations qu’il avait nouées, en arrivant á Paris, avec certaines notabilités littéraires qui l’attaquérent par soncóté le plus vulnérable. A forcé de lui répéter qu’il était une lumiére envoyéedu ciel, et que ni lui ni personne n’avait le droit de metlrecette lumiére sous leboisseau, on avait réveillé dans son sein le serpent de Forgueil que les magiciens de Munich n’avaient fait qu’endormir, el Fon put bientót juger, par la nature des produits qui sortirent de sa plume, á quel point les salutaires influences de n 12

ces magiciens avaient été remplacées par des influences contraires.

L’abbé Lacordaire, qui avait été témoin des félicitations décernées par les professeurs bavarois et du bon effet qu’elles avaient produit, fut le premier á s’apercevoir que le mal était sans reméde. Des lors il se crut obligé d’abandonner définitivement son ancien maitre dont les écarts étaient fáciles á prévoir, et le 4décembre 1832, il le laissa seul, avec l’abbé Gerbet, dans sa solitude de la Chenaie, en déclarant quecette détermination extréme lui était dictée par des motifs d’honneur. II était en effet difficile á un prétre persuadé, comme l’était, de son propre aveu, l’abbé Lacordaire, que l'Église avait eu de trés-sages raisons pour ne pas aíier aussi vite qu'onaurait voulu , il était, dis-je, difficile á un prétre pour qui cette méme Église n’avait pas cessé d’étre une mere, den’élrepas parfois déconcerté et méme scandalisé par tout ce qu’il entendait dire contre son influence et surlout contre ses décisions. Le mois qui avait précédé la sécession de l’abbé Lacordaire était précisément celui qui avait étéjusque-lá le plus fécond en explosions de colére, en prédictions sinistres et en sarcasmes dont famertume touchait presque au blasphéme. Cette recrudescence provoquée en partie par la manifestalion intempestive de farchevéque de Toulouse et par le bref pontifical qui en fut la suite, se remarque dans la plupart des leltres que l’abbé de la Mennais écrivaitalors, sansexceptercelles qu’il adressait auxplus pieuses, auxplusorthodoxes, auxplus romaines de ses correspondantes. De quel oeil suppose-t-on qu’une sainte femme comme la comtessede Senft pouvait

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lire la diatribe suivante datée dujour mémede laTous* saint et trahissant des inspirations qui anraient pu étre bien différentes, si l’auteur avait seulement récité son bréviaire ce jour-lá (1)?

« Je suis alié á Rome, et j’ai vu la le plus infáme « cloaque qui ait jamais souillé des regards humains. « L’égout gigantesque des Tarquins serait trop étroit « pour donner passage á tant d’immondices. La, nul « autre Dieu que l’intérét ; on y vendrait les peuples, « on y vendrait le genre humain; ony vendrait les trois « personnes de la sainte Trinité, Tune aprés l’au- « tre, ou toutes ensemble, pour un coin de terre, ou « pour quelques piastres. J’ai vu cela, et je me suis dit : « — Le mal est au-dessus de la puissance de l’homme, « — et j’ai détourné les yeuxavecdégoütet avec effroi. « Ne vous perdez point dans les stériles et ridicules « spéculations de la politique du moment. Ce qui se « prépare, ce n’est aucun de ces changements qui finis- « sent par des transactions, et que des traités réglent, « mais un bouleversement total du monde, une trans- « formation compléte et universelle de la société. Adieu « le passé, adieu pour jamais ; il n’en subsistera rien. « Le jour de la justice est venu, jour terrible oü il sera « rendu á chacun selon ses ceuvres; mais jour de gloire « pour Dieu qui reprendra les renes du monde .

« Vous dites bien vrai, tout s’en va; mais ce qui s’en « va est-il done tanta regretter? C’est de la boue qui « coule dans un égout et pas autre chose. Regardons

(t) Ge fut Lamartine qui, dans la persuasión oü il était que le temps passé á prier était un temps perdu pour le génie, obtint de Léon XII cette malheureus« exemption pour l’abbé de la Mennais.

« de loin, et bouchons-nous le nez. Voudriez-vous que « la Providence eüt laissé plus Iongtemps, au milieu « des nations, ces immenses amas, ees monlagnes d’or- « dures, dont la putréfaction, infectant l’atmosphére, « aurait finí par tuer le genre humain? Elle a dit : « Non, je veux qu’il vive ; » et la voilá qui balaye cette « fange, comme on balaye les rúes la veille d’un jour « de féte. Et en effet, n’en doutez pas, c’est la féte, la « grande féte des peuples qui se prépare et qui com- (( meneera lorsque le monde aura été purifié (1). »

Dans une autre lettre oü il attaque plus ouvertement le Saint-Siége, il compare le bruit qu’a fait la récente encyclique de Grégoire XYI au son des cloches qui disent tout ce qu’on veut, et il demande s’il n’est pas bien triste que ce son-lá nous arrive de la métropole du monde chrétien et que le bourdon de Saint-Pierre soit destiné á convoquer les peuples á Poffice solennel du despotisme gallican (2).

Telles étaient les pensées qui fermentaient dans le cerveau du malade trés-peu de jours avant le départ de Pabbé Lacordaire.

L’ouvrageauquell’abbéde laMennais travaillait alors, devait nécessairement se ressentir du trouble que la passion avait jeté dans son esprit. Cet ouvrage n’était pas encore celui qui devait paraítre, un an plus tard, sous le titre de Paroles d'un croyant . C’était , d’aprés le témoignage de Maurice de Guérin qui était alors á la Chenaie, un ouvrage dans lequel l’auteur résumait

(1) Correspondance, vol. 2; p. 247, 258.

(2) Ibid., p. 248.

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toute sa philosophie en lui donnant des développements nouveaux. « C’est la, dit-il, qu’il concentre tous les « rayón s de sa Science et de son génie. II n’a rien fait «jusqu’ici de comparable á cela. Attendez-vous aun « grand étonnement et á une grande admiration dans « le monde, quand cet ouvrage paraitra (1). »

Cette appréciation du nouvel adepte ne pouvaitpas étre celle de l’abbé Lacordaire qui ne croyait plus á Pinfaillibilité de son maitre, ni méme celle du bon abbé Gerbet qui faisait encore alors des efforts presque surnaturels pourycroire, etdontle na'if dévouement se prétaitáune collaboration dont il ne soupgonnait pas la portée; car l’abbé de laMennais ne rinitiaitqu’alapartieinoffensive de son nouveau systéme philosophique, et se gardait bien de le mettre au courant des confidences aventureuses qu’il hasardait dans ses lettres au révérend Pére Ventura dont il aurait voulu faire un cómplice de sa défection. Ce qu’il lui dit d’une certaine classe intéressante de croyants qui pensent que le catholicisme a fait son temps et qui attendent une religión nouvelle plus en harmonie avec les besoins nouveaux de l’humanité, porte un cachet d’animosité auquel il était difficile de se méprendre, et si le Pére Ventura avait été moins discret, la scission entre le maitre et les disciples aurait couru risque d’éclater dés la fin de 1832.

Les positions respectives devaient s’aggraver terriblement dans le courant de l’année suivante qui vit paraitre les Paroles cTun croyant , cette production frénétique a laquelle l’auteur préludait par ces étranges

(1) Voir la Viede MST Gerbet par l'abbé de Ladoue, vol. 1, cbap. í.

paroles consignées dans une lettre qu’il adressait le 25 janvier 1833 a la comtesse de Senft :

« Le monde, sous sa forme ancienne, est usé. Les « hommesont abusé de tout ; ils ont dénaturé, corrompu « tout. Yoilá pourquoi la vieille hiérarchie et polia tique et ecclésiastique s’en vont ensemble ; ce ne sont « plus que deux spectres qui s’embrassent dans un tom- « beau (1). »

II gardait encore moins de ménagements dans la correspondance tres-active qu’il entretint avec M. de Montalembert pendant le printemps de cette méme année :

f< Congoit-on quelque chose de plus exécrable que « les mesures sollicitéespar lord Gray contre les Irlan- «dais? Que feront ceux-ci? Se laisseront-ils traiter « comme les Saxons le furent par Guillaume? Résiste- « ront-ils, et s’ils résistent, quelles chances de succés « ont-ils, sans armes, sans discipline, sans organisation « militaire? Pauvre peuple ! Qui ne prendrait en haine « le principe qui préside á toutes nos sociétés? Et c’est « ce principe que Rome soutient ! N’ayant plus de rois <( á sacrer, depuis qu’ils se moquent d’elle, pour ne pas « rester tout á fait oisive, elle s’est mise á sacrer le « bourreau. II n’y a pas en Europe un gouvernement « qui ne reléve de Satan, leur seigneur lige, qui ne lui « ait voué foi et hommage; c’est la féodalité de l’enfer. »

Et c’est un écrivain naguére signalé comme le Champion presque fanatique de l’orthodoxie, qui a pu écrire ces étranges paroles ainsi que les suivantes qui, quoi-

(1) Correspondemos, yol. 2; p. 262.

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que d’une date postérieure, peuvent leur servir de commentaire :

« II ne faut pas nous géner en politique, mais seule- « ment cesser de parler de l’Église et de ses afTaires. « Je voudrais méme changer nolre langage sur un point « et substituer le mot de christianisme á celui de ca- « tholicisme, pour mieux montrer que nous ne voulons « plus avoir rien á faire avec la hiérarcliie. Que notre « cause soit celle de la liberté; nous la défendrons (x comme chrétiens, comme horames, avec une parole « franche et haute, et tant pis pour qui s’en forma- « lisera. »

Aprés toutes ces explosions de colére contre Rome et la hiérarchie romaine, il ne restait-plus qu’á insulter personnellement le chef de cette hiérarchie, et Ton va voir si l’écrivain s’est refusé cehe satisfaction :

« Rome est bien le pays de la haine basse qui marche « dans l’ombre et blesse en se cachant. Notre bon Pére « Y. (Ventura) vient d’en étre victime comme tu le « verras par sa lettre incluse. Cette vengeance d’hom- « mes infames qui poussent un lache et imbécile vieil- « lard, me peine profondément á cause del’attachement « que le P. Y. avait pour le séjour de Rome. C’était « son bonheur, sa vie. Dieu punirá tous ces attentats « d’une tyrannie mourante. »

Pendant tout le temps qu’avait duré cette crise, c’está-dire pendant Phiver et le printemps de 1833, je voyageais en Angleterre et dans le pays de Galles, et quoique ma correspondance avec M. de Montalembert füt alors plus active que jamais, son affection encore vivace pour le chef de la phalange qu’il l’avait aidé á

recruter, ne lui permettait pas de me faire part de ses craintes ni des symptómes de plus en plus graves sur lesquels elles étaient fondées, et il se contentad de me transmettre les messages réitérés de l’abbé de la Mennais, qui me pressait d’exécuter, dans le courant de l’été, la promesse queje lui avais faite á Munich au moment de notre séparation.

L’idée de passer un mois á la Chenaie , dans des rapports plus ou moins intimes avec un homme exaspéré comrae il l’était alors, ne m’aurait probablement pas souri si j’avais été au courant de cette exaspération ; mais oulre que je devais y trouver M. de Montalembert, á qui nos souvenirs communs de Munich n’étaient pas moins chers qu’á moi, j’étais bien aise d’avoir une si bonne occasion de renouer le til de certaines conversations qui m’avaient paru d’un excellent augure pour l’avenir. Je me trouvai done exactement au rendez-vous qui nous avait été donné dans la petile ville dePloermel, et l’accueil fut tellement cordial de part et d’autre que j’aurais pu me faire illusion sur les changements survenus depuis notre pélerinage de Baviére, si le regard assombri de l’abbé de la Mermáis et la profonde tristesse empreinte sur tous ses traits, ne m’avaient fait soupgonner un violent conílit intérieur, dont l’issue était pour le moins douteuse. Quand nous arrivámes á la Chenaie, les violences de langage commencérent; mais elles avaient trait aux soufFrances de la Pologne bien plus qu’aux abus imputés á l’autorité pontificale, et la présence, au milieu de nous, d’un brave émigré polonais non moins inébranlable dans sa foi religieuse que dans sa foi politique, renfermait la

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coiwersation dans des limites que la simple convenance n’aurait pas permis de franchir (1).

Ce fut done surtout la question polonaise qui fit éclater nos sympathies réciproques, et peu á peu le plus fougueux des quatre interlocuteurs , qui s’était déjá soulagé de sa colére en écrivant la plus grande partie du formidable pamphlet qui allait bientót faire tant de bruit dans le monde, nous proposa de nous en faire goüter les prémices'par la lecture de quelques chapitres.

Malgré la discrétion que l’auteur avait apportée dans le choix de ces chapitres, il était difficile qu’une certaine inquiétude ne se mélát pas á Tenthousiasme que cette lecture excitait dans nos ames. Mais ce dernier sentiment dominait tellement tous les autres, que la critique était impossible. Méme plus tard, quand l’oeuvre fut complétement achevée, il y eut des lecteurs non moins orthodoxes que nous, qui furent tentés de la mettre au-dessus du livre de Job et de l’Apocalypse de saint Jean. L’abbé Gerbet lui-méme fut un peu ébloui avant d’étre scandalisé (2).

Quant a moi, j’eus le temps de me remettre de la secousse imprimée á mon imagination ; car pendant les quinze jours que je passai encore á la Chenaie aprés le départ des autres pélerins, il ne fut pas question une seule fois, entre mon lióte et moi, des Paroles el' un

(1) Ce refugié polonais était le comte César Plater, mort, il y a quelques années, dans le grand-duché de Posen.

(2) C’était le marquis de Coriolis qui disait que « ce livre était au-dessus de Job, d’Isaie et de Jean tout ensemble. » Un autre disait, avec plus de raison, « que c’était un bonnet rouge planté sur une croix. »

croyant. Ignorant les tempétes successives qui avaient bouleversé son ame depuis son départ de Munich, je me figuráis toujours quej’avais devant moi le vainqueurde Schelling, le convive de la Menterschweigh, le philosophe chrétien résigné á son nouveau role et impatient de remplir les lacunes qu’on lui avait signalées dans son systeme philosophique. Ce qui rendait mon illusion incurable, c’est qu’il revenait sans cesse sur nos souvenirs communs de 1832, particuliérement sur ceux qui se ratlachaient á l’objet spécial de mes recherches. Je vis bientót que, par suite de ses méditations sur les théses que je m’étais efforcé de lui développer, l’art avait acquis á ses yeux une importance dont nul philosophe frangais ne lui avait donné l’exemple. Non content de faire appel á ma mémoire qu’il ne trouvait pas aussi bien fournie qu’il l’aurait voulu, il me demandad mon journal dont il avait déjá lu quelques pages, non sans se moquer de mes formules trop servilement empruntées á la phraséologie germanique. Maintenant il m’aurait bien pardonné cette servilité ; maisje n’avais pas mon journal et je ne pouvais mettre a son Service que mes souvenirs, combinés, il est vrai, avec un certain nombre d’idées personnelles auxquelles les derniers mois de mon séjour á Munich avaient commencé á donner une certaine consistance. Or ces idées, que je n’avais pas encore eu le temps de mürir, se rapportaient presque toutes á Pesthétique ou á la Science du beau, devenue pour moi l’objet d’une véritable passion, depuis que j’avais pu en puiser les premieres notions dans les conversations de Schelling et dans ses ouvrages. Plus d’une fois l’abbé de la Mennais m’ exprima le regret

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d’avoir manquéune si belle occasion, et d’étre condamné, par son ignorance de la langue allemande et Finsuffisance de nos traducleurs, á glaner dans un champ oü, cet obstacle une fois franchi, il aurait pu trouver une moisson surabondante.

Quoi qu’il en soit, je crus xoir que sa conversión á l’orthodoxie, en matiére d’esthétique, était des lors trés-avancée, et quoiqu’il ne me lüt aucune portion de son grand ouvrage philosophique déjá en partie refondu , je ne doutai pas que, malgré Fexemple contraire donné par tous nos philosophes, la Science du beau n’y düt occuper une place proportionnée á son importarme, et c’est ce qui est arrivé en efíet, comme on peut le voir dans le troisiéme volume de son Esquisse (Tune philosophie oü les chapitres consacrés aux beaux-arts sont ceux qui accusent le plus de compétence de la part de l’auteur et qui ont soulevé contre lui le moins d’objections.

L’effet ordinaire et presque infaillible de toutes ces excursions dans les régions de Fidéal, était de calmer temporairement Firritation dont il ne pouvait se défendre toutes les fois qu’on touchait á certaines questions que (ous ses visiteurs n’évitaient pas aussi soigneusement que moi. Quand j’avais été pendant longtemps avec lui, ce qu’il y avait de sombre dans sa tristesse qui était permanente, disparaissait peu a peu pour faire place a une mélancolie douce, parfois méme affectueuse, et alors son éloquence, pénétrante plutót qu’entrainante, remuait mon ame dans ses plus intimes profondeurs. Je me souviens particuliérement d’une journée marquée par une série d’impressions diverses dont la résultante

serait difficiie á formuíer. Mon hóte, sans m’en prévenir, avait dit la messe le matin (peut-étre la derniére), etil l’avait dite avec des íntentions mytérieuses sur lesquelles je vis bien qu’il lui était pénible de s’expliquer. Sa voix comme son regard avait quelque chose de fúnebre, et chaqué souvenir qu’il évoquait semblait choisi tout exprés pour renforcer cette disposition. Notre promena de méme, dirigée vers un étang que je n’avais pas en core remarqué, devait avoir le méme effet, comme le prouve l’extrait suivant d’une lettre qu’il écrivait, le lendemain méme de ce jour, á M. de Montalembert :

« Hier, en me promenant sur le bord de notre étang, « je remarquai sous un rocher qui forme une espéce « de voüte et d’oü sort un chéne isolé, une place que « je destinai en moi-méme pour mon tombeau.

« Les frais n’en seront pas considérables, une croix « gravée en creux dans le roe, et quelques mottes de « gazon sur le pauvre mort, voilá tout. Cette sépulture « champétre, dans un coín, á l’écart, plait á mon ima- « ginatíon. Je n’aime de ce monde que la nature, et « c’est en son sein que je veux me reposer. Tout ce qui « rappelle les hommes me fait mal. »

II y avait des moments oü l’idée d’aller en Orient chercher un asile tranquille et solitaire, obsédait son esprit, et je crois fermement qu’il l’aurait mise á exécution s’il lui était resté quelque chose de son patrimoine. « Je suis las de l’Europe, » écrivait-il á M. de Montalembert, «je la trouve píate et dégoütante. Les « hommes ne sont bons nulle part, mais les pires sont « ceux au milieu desquels nous vivons dans la plus « hideuse et la plus sotte des quaire ou cinq parties de

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« ce burlesque monde. Malheureusement,depuis qu’on « m’a dépouillé de ma fortune , íout projet d’émigra- « tion est devenu enliérement inexécutable. »

On remarquait presque toujours un redoublement d’amertume dans le langage de l’abbé de la Mennais, quand quelque chose ou quelque parole réveillait en luí un souvenir. Ce jour-lá , il fut plus mailre de luiméme, je dirais presque plus résigné qu’á Tordinaire. II me sembla qu’á plusieurs reprises , en parlant du triste état auquel on l’avait réduit, il fut sur le point de laisser échapper un secret qui n’en était pas un pour moi, mais auquel je n’avais pas osé faire allusion, n’étant pas bien sur que la reconnaissance l’emportát en lui sur l’amour-propre. II y a des secrets qui, pour un homme de coeur, devraient étre impossibles á garder (1 .)

Mais le meilleur souvenir que j’emportai de la Chenaie, fut celui d’une journée que vint passer avec nous l’abbé Jeande la Mennais, á qui son frére avait déjá fait comprendre l’utilité du projet que lui avait suggéré son séjour de Munich. Rien ne semblait plus facile que de recruter, dans les écoles récemment fondées en Bretagne, un nombre suffisant d’éléves que leurs dispositions spéciales pour les arts du dessin désigneraient au choix de leurs madres, et qui, aprés un noviciat plus ou moins long en terre étrangére, viendraient rallumer le feu sacré la oü il paraissait irrévocablement cteint;

(1) Je veuxparler de la pensión annuelle que lui faisait M. de Montalembert, et sur laquelle M. de la Mennais fut, jusqu’á la fin, d’une discrétion impénétrable.

reve chimérique, s’il en fut jamais, et dont la réalisation , méme lointaine , aurait exigé des conditions qu’aucun de nous n’était en mesure de remplir.

Cela ne nous empécha pas d’envisager la question sous toutes ses faces, et je fus alors plus convaincu que jamais de l’imporlance que l’abbé de la Mennais atíachait á ce gen re de progrés, naguére si peu compris par lui. Sa correspondance méme s’en ressentit , du moins avec ceux de ses amis dont l’initiation avait devaneé ou facilité la sienne ; et lui qui, á Rome et á Veuise, s’était montré si indiíférent sur l’avenir de l’art, écrivait a M. de Montalembert, quelques jours aprés mon départ, ces paroles remarquables qui annongaient une conversión complete :

«II est affreux de voir á quel point laFrancs se bar- « barise. Le sentiment des arls, des á présent si faible « en elle, achévera de périr avec les derniers monu- « ments qui s’épanouissent encore sur son sol comme « des fleurs d’un autre age. Deucalion et Pyrrha fai- « saient des hommes avec des pierres : il semble qu’on « fasse des pierres avec les hommes de ce temps.C’est « un autre genre de transformation.»

Mon projet, en quittantla Chenaie, était de rejoindre M. de Montalembert en Allemagne, et d’y reprendre, plus sérieusement que jamais, les études que mon voyage d’Angleterre avait brusquement interrompues. C’était un til trés-facile á renouer, gráce á la persévérante sympathie de mes amis bavarois qui m’attiraient á Munich, gráce surtout á l’espéce de fascination qu’exergait sur moi, méme de loin, réblouissant génie de Schelling. Des notre premiére entrevue, il me parla

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de 1’abbédelaMennais, et touten évitant defaireallusion á leur controverse de l’année précédente, il laissatomber quelques paroles dans lesquelles je crus entrevoir le désir d’obtenir , par mon intermédiaire, certains éclaircissements que j’élais hors d’état de donner raoiméme et qui pourraient aboutir á quelque chose de mieux que la satisfaction d’une savante curiosité. Je priai done M. de la Mennais de ne pas perdre de vue, dans les lettres qu’il m’écrirait, l’usage que j’en pourrais faire pour continuer, plutót comme son interprete que comme son suppléant, l’oeuvre qu’il avait si heureusement commcncée.

Mais les choses avaienl bien changó depuis l’été de 1832, et le la Mennais d’alors diíférait, en bien des points, du la Mennais d’aujourd’hui. C’était tout au plus s’il lui restait assez de foi catholique pour attacher quelque importance a la conversión d’un protestant. De noiiveaux griefs contre le parti légilimisle et contre le Saint-Siége, auquel il imputait les procédés ouvertement hostiles de l’évéque de Rennes, avaient mis le comble á son exaspération, et moi qui n’avais pas été instruit de toutes ces hostilhés, quand elles étaient encore latentes, je ne comprenais rien á leur subi!e explosión, et je n’en teñáis aucun compte dans Ies na’ives Communications que j’adressais á mon fougueux correspondan t. Malgré cette dissonance dans nos préoccupations respectives, il íaisait un eífort sur lui-méme pour reprendre la controverse du mois d’aoüt 1832 au point oü il l’avait laissée; mais il Ja reprenait sans verve et plutót pour l’acquit de sa conscience philosophique que de sa conscience religieuse.

Voici une des lettres qu’il m’écrivait , quand il était dans ces étranges dispositions :

« J’espére, mon cher ami, n’avoir pas besoin de « vous dire tout ie piáis i r que m’a fait votre lettre;

« vous avez dü en étre sufflsamment convaincu d’a- « vanee, si vous connaissez bien raes sentiments pour « vous. Je n’oublierai jamais les jours que nous avons « passés ici ensemble dans une si douce communica- « tion de pensées et d’afíections , jours écoulés trop « tót mais qui renaitront, s’il plaít á Dieu , á votre « retour du long voyage que vous avez jugé nécessaire « pour compléter vos études sur l’art. Montalembert « aura pu vous dire en partie combien j’ai eu á souífrir « depuis votre départ. Les tétes ont été saisies tout á « coup d’une espece de frénésie de bétise. Le bref et « le livre de Mickievicz en ont été la cause principale, a á laquelle cependant il en faut joindre une autre. « On a persuadé aces pauvres carlistes que le triomphe « de leur parti était assuré pour le mois d’octobre, ou « au plus tard pour le mois de janvier, et que l’em- <i pereur Nicolás en serait rinstrument. Done, toute « irrévérence envers l’empereur Nicolás, n’est pas seu- « lement un crime, mais un sacrilége. De la desfureurs « qui n’ont pas de nom. Cette espéee d’étres-lá ne « ressemble á rien de ce que l’on connaissait.

<v 11 faut les voir, dressés sur leurs pieds de der- « riere, allonger les oreilles pour recueillir, sans en a perdre une seule, les stupidités dont on les ílatte, et «le cou tendu, baver péle-méle leurs malédictions et « leurs espérances. C’est tout ensemble risible et ef- « frayant. Mais laissons cela. Je ne sais quand je pour-

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« rai me remettre á mon travail : je n’en ai maintenant « ni la forcé physique ni le courage .

« En atlendant, parlez-moi de l’état des esprits dans « l’Allemagne protestante, sous le rapport de la reli- « gion, de la philosophie et de la politique. Les rensei- « gnements que vous me donnerez á cet égard me « seront trés-précieux. Je suis curieux de savoir jusqu’a « quelpoint on commence á y sentir le besoin du prin- « cipe traditionnel, qui seul peut fournir une base so- « lide, non-seulement á la spéculation dans l’ordre de « puré Science, mais encore á la connaissance des lois « spiritueiles et morales de 1’homme. Lorsque le prin- « cipe de liberté, de mouvement et de progrés, long- « temps presque étouffé diez les cathoiiques, s’y dé- « veloppe rapidement et méme, dans quelques peuples, « trop exclusivement, on aimerait á voir les nations «protestantes graviter áleur tourvers l’unité qui leur « manque, et se rapprocher, pour ainsi dire, du foyer « central vers lequel convergent et oü s’harmonisent « tous les besoins, toutes les tendances et toutes les « lois de 1’humanité. Schelling, dontlegénis est siper- « Qant et l’áme si droite, pourra beaucoup pour háter « ce moment qu’appellent de leurs voeux les esprits « élevés, et qui commencera l’air de la grande paciíi- « catión. Les obstacles sont nombreux, je le sais; la « route qui conduit á ce noble but est encore encom- « brée depréjugés et de passions de toutes sortes: mais « la vérité est plus puissante que les passions et les « préjugés. Que ceux done qui Iravaillent á réaliser « l’avenir magnifique (|ue la Providence prépare au íl \'ó

« monde, ne perdent point courage : quelques difficul- « tés qu’ils rencontrent, leur triomphe est assuré, car « ils ont pour eux Finstinct méme de la vie que Dieu a « mis dans le genre humain.

« Quant á moi, je vous le répéte, je me sens telle- « ment faible et abattu, que je n’ai pas la forcé de lier « deux idées et d’assembler quatre paroles. II ne me « reste, en vérité, de vivant que mon coeur. Ce coeur, « mon cher ami, vous est etne cessera jamais de vous « étre bien tendrement dévoué. Je remercieDieu d’avoir « formé entre nous une si douce et si étroite et si « durable unión. Elle me consolé de beaucoup de dou- « leurs. Méme de loin ma pauvreáme maíade s’appuie « sur la vótre et sur celle de Montalembert. Yous u m’étes l’un et l’autre toujours présents, et dans mes « tristessesje songe aujour oü je vous reverrai. Mes « regards, qui fuient ce qui m’environne, vous suivent « dans vos coursesloiníaines. Quelquefois il me semble « que je suis prés de vous, et alors je me sens sou- « lagé. Adieu, adieu, aimez-moi et priez pour moi. »

A des lettres si affectueuses il était impossible de ne pas répondre avec la plus entiére coníiance, excepté sur les points qui pouvaient faire surgir, entre mon correspondant et moi, des dissidences que je voulais éviter á tout prix. Au lieu done d’aborder avec lui les questions brülantes devenues Fobjet de ses préoccupations presque exclusives, je lui paríais longuement de mes conversations avec Schelling, et plus longuement encore de mes explorations dans le domaine, chaqué jour plus attrayant pour moi, de la Science noavelle que ce méme philosophe avait inauguré dans son euseignement sous

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le nom d’esthétique, et qui menagait de donnerá mon travail, á peine commencé, un caractére beaucoup trop spéculatif.

Mais toutes ces'spéculations, quelque abstraites qu’elles fussent, ne pouvaient me faire perdre de vue le grand projet patriotique concu á Munich l’année précédente et approuvé á la Chenaie par tous ceux qui pouvaient concourir á son exécution, particuliérement par l’abbé Jean, dont les écoles déjá ílorissantes pouvaient servir de pépiniéres á la colonie sur laquelle nous avions fondé tous trois les plus magnifiques espérances. J’avais done entamé des négociations, qui ne furent pas toutes stériles, avec quelques-uns des artisles les plus éminents, entre autres avec le peintre Yeit de Francfort, et les dispositions dans lesquelles je trouvai les théologiens déla Faculté de Munich ál’égard de mes compatriotes bretons, me parurent tellement encourageantes, que j’annongai á l’abbé de la Mennais l’intention oü j’étais d’écrire directement á l’évéque de Yannes, afin que mon diocése ne fut pas moins favorisé que celui de Saint-Brieuc. Voici la curieuse réponse queje recus poste pour poste :

« Yoilá, moncher ami, votre si bonne et si iutéres- « sante lettre du 29 septembre qui m’arrive, et je me « hále de vous en remercier. Je ne crois pas que votre « démarche prés de l’évéque de Yannes produise aucun « fruit. On ne vous comprendra point, et si fon vous « comprenait, ce serait pis encore. Quant au projet en « lui-méme, il pourrait élre bon, mais avec d’autres « hommes pour en diriger l’exécution. Dans son état « présent, c’est un oeuf sans germe: je ne \ousconseiile

« pas de le couver. De plus, j’ai cette persuasión, qu’un « séjour en Allemagne ne peut étre utile qu’á des jeunes u gens déjá formés, ayant des principes sürs el des « idées fixées, capables en fin de discernement et á « l’abri d’un fol et aveugle enthousiasme tel que celui « que nous avons vu tourner bien des tetes déjá. La « proposition de Yeit est d’une autre nature ; il serait « extrémement désirable qu’on püt en profiter. Mais, « en ce moment, on ne doit songer á quoi que ce soit « pour la Bretagne. L’unique Service qu’on püt s’oc- « cuper de lui rendre présentement, serait de trouver c< et d’y envoyer un médecin habile dans le traitement « des maladies mentales. II y aurait, je vous le jure, de « quoi exercer son zéle et son talent. Proposez cette « cure au bon Ringseis. Je ne counais au monde que sa « charité quipüt n’étre pas eífrayée de l’entreprendre. (( Une autre difficulté, outre la pensión qui, quoique « trés-modique, ne laisserait cependant pas d’étre une a charge, serait d’apprécier, avec quelque degré de (( süreté, les dispositions du jeune homme sur quitom- « berait le clioix, et méme d’en trouver un qui süt appré- « cier lui-méme les immenses avantages et le bonheur « inespéré d’une position telle que serait la sienne. « Souvenez-vous done que l’art est cliose inconnue u dans notre province, qu’il n’y existe pas trace d’une « pensée, d’un sentiment qui s’y rattache. Mon avis est u toujours qu’on ne fera rien en ce genre qu’en com- (( mengant par organiser des écoles élémentaires : et « vous savez s’il est facile, sous notre régime légal et « au milieu des passions de partí, de tenter avec succés « une oeuvre quelconque de cette nature. »

MUNICH

Ce que je lui avais écrit sur Schelling dans ma derniére lettre, ne lui avait inspiré qu’un médiocre intérét. L’esprit de prosélytisme, un instant réveillé par la perspective d’un triomphe d’amour-propre, s’était complétement éteint chez lui. Au point oü il en était venu á l’époque dont il est ici question, une conversión qui eüt été son ouvrage, l’aurait plutót embarrassé que réjoui. Aussi le message dont il me chargeait cette foisci pour Schelling, ne ressemblait-il plus au premier. C’était une capitulation mal déguisée devant un adver saire auquel il ne demandait plus aucune concession :

« Je vous paríais de Schelling dans ma premiére « lettre. Assurez-le bien de ma sincére admiration pour « son beau génie ct de ma constante amitié pour sa « personne. II estl’homme du monde avec lequel mon « esprit sympathise le plus. Je crois que si nous avions « le temps et la facilité de pénétrer plus avant l’un « dans l’autre, nous nous trouverions mutuellement « d’accord sur le fond essentiel des choses; et cela c’est « beaucoup, c’est tout. Les différences qui pourraient « rester sur des points secondaires ne seraient qu’un « avantage de plus, car elles deviendraient, par la dis— « cussion, unmoyenréciproqued’investigation, d’éclair- « cissement et de développement. »

Pour se rendre compte de cette insouciance qui était comme le prélude de la guerre á outrance qu’il allait bientót déclarer á la hiérarchie catholique et á son chef, il ne faut pas oublier que par suite de la condamnation lancée dans le public par l’archevéque de Toulouse, Grégoire XYI avait publié deux brefs dont le dernier, adressé á l’évéque de Rennes, constituait, pour ainsi

dire, ce prélat juge en dernier ressort de l’orthodoxie de l’abbé de la Mennais. Sur sa réponsetrop évasive á la sommalion épiscopale, il avait été suspendu de tous ses pouvoirs dans son diocése, et on lui avait signifié qu’ils ne lui seraient rendus que quand il aurait donné des preuves satisfaisantes de son entiére soumission á la décision du Souverain pontife. Ceci se passait au moment méme oü le rebelle qu’on voulait dompter, s’apprétait á répondre, par la publication des Varóles d'un croyant, aux provocations des puissances tant spirituelles que temporelles. Des lorsson parti fut pris, et malgré les signatures subséquentes qui lui furent extorquées par l’importunité ou par l’amitié, on peut dire qu’ádaterde cette époque, sa ruplure avec TÉglise catholique fut, dans son for inlérieur, aussi complete qu’elle pouvait l’étre.

Cette crise était trop violente pour que nos relations n’en fussent pas atteintes. Les confidences que nous avions échangées á la Chenaie, bien qu’elles n’eussent pas établi nos points de vue respectifs, avaient cependant laissé entrevoir á mon interlocuteur certaines tendances diamétralement opposées aux siennes et qui se reflétaient nécessairement dans la partie la plus sérieuse de ma correspondance, c’est-a-dire dans mon appréciation soit des hommes, soit des idées dans ieurs rapports avec la tache ardue que j'avais entreprise. II aurait voulu que je me misse en garde contre la philosophie de Baader, et que je ne me perdisse pas dans les espaces imaginaires en cherchant á m’élever jusqu’aux plus hautes sphéres de l’esthétique. Enfin il aurait voulu que j’eusse substitué á (outes ces visées plus ou

moins chimériques, ma participaron active, clans la mesure de mes lumiéres et de mes forces, a la solution des grands problémes qui occupaient tous les esprits doués de quelque prévoyance. G’était la matiére d’un sermón en trois points qui devait servir de clóture á notre correspondance et qui, pourcette raison, mérite de trouver place ici :

«Je serais fáché que vous vous jetiez dans le mys- « ticisme de Baader, non qu’il soit vide de toute vérité, «mais parce que cette sorte de vérité, trop souvent « conjecturale, n’offre rien depratique, et que presque « ioujours elle se trouve mélée avec de solennelles ex - « travagances qui la rendent tout au moins suspecte et « en dégoutent les hommes. Je crois, d’ailleurs, cette « voie dangereuse : elle excite trop la curiosité mau- « vaise des mystéres du bien et du mal. II faut savoir « se contenter de la Science de cette vie, et laisser á « l’autre celle qui lui appartient et que Dieu lui a ré** « servée. Je suis charmé de ce que vous me dites au « sujet du dessin que Yeit vous a promis et de ceux que « vous espérez obtenir de Cornelius et d’Overbeck, Ce ,« sera un fort agréable ornement pour votre livre, que « je vous engage á achever le plus vite possible. Bornez u vos recherches et votre travail, ou vous n’en finirez « jamais. Si tout est dans tout, comme on l’a dit9 le « mieux est de tirer de tout quelque chose et de s'en « teñir la. Qu’est-ce que Thomme pourrait tenter et de- « mander de plus ? .

« Pour moi, je suis plus persuadé encore que je ne « i’étais, quand vous me quittates , que la politique

« seule, spéculative el pralique, est aujourd’hui le vrai c< champ de bataille, etqu’on se trémousse forl inútil e—

« ment en dehors de cette lice oü se décideront les « destinées du monde. Je ne suis pas moíns convaincu « qu’il n’y a point d’alliance possible entre la liberté « et le catholicisme actuel, le catholicisme de la Rome « temporelle et de l’épiscopat, qui a uni ses intéréls « aux siens ; et que, par conséquent, ceserait folie que « de chercher la un appui qu’on n’y trouvera point; « qu’il faut déslors attendre la grande réforme queDieu « prépare et que lui seul peut opérer , réforme dont « nulle pensée humaine ne saurait prévoir l’étendue et « la profondeur. La philosophie, la Science, l’art, voilá « maintenant nos moyens d’action, nos armes pour « défendre la sainte et magnifique cause de la justice « et de l’humanité. La Providence ne veut pas cette « fois que ce soit l’Église qui sauve les peuples; elle « veutau contraire que ce soient les peuples qui sauvent « l’Église, l’Église impérissable dont la vie, méme ter- « restre, n’est pas attachée á une forme unique, et qui « en a déjá requ de Dieu plusieurs, comme l’épouse rece goit des vétements de l’époux. Laissons s’accomplir « ce mystére divin que l’intervention de 1’hommeet son « regard méme profaneraient. Profitons individuelle- « ment des recours célestes dont la source ne tarit jaa mais. Restons fermes et inébranlables dans la grande « unité, mais croyons bien aussi que nosefforts doivent « se porter ailleurs en ce moment, si nous ne voulons « pas qu’ils demeurent stériles. Surtout que le passé « soit passé pour nous; gardons-nous bien d’y voir le « modéle de ce qui doit étre ; jugeons-le et nel’adorons

MUNICH

« pas. Telles sont, mon cher ami, mes convictions bien c< arrétées. Je vous les livre pour ce qu’elles sont, c’est-á- « dire, comme les vues d’un esprit trés-faible , mais « sincére. Adieu, vons savez comme je vous aime et « combien je suis heureux d’étre aimé de vous. »

Cette lettre , oü les idées de mon correspondant étaient plus fortement accentuées que dans aucune des précédentes, me jeta dans une cruelle perplexité; car, bien que mon amitié pour lui n’eüt encore que deux ans de date, elle avait été alimentée par des souvenirs communs qui, bien que récents, me tenaient trop au coeur pour que l’idée d’une rupture ne me füt pas extrémement pénible. Cependant il y avait la un programme nettement tracé qui ne pouvait étre le mien, malgré le beau role que l’auteur y assignait á l’art, á cóté de la philosophie , pour réaliser les prétendues merveilles que la Providence tenait en réserve pour un avenir tres-prochain. II fallait done répondre, d’une maniere quelconque, á l’appel qu’il semblait me faire; mais comme la partie négative de ma réponse devait porter sur les points qui prétaient le plus á la conmoverse, celle que j’aurais á soutenir contre un pareil géant, ne pouvait manquer de tourner á mon désavantage. Je pris done la résolution de me taire et j’eus lieu de croire qu’il avait compris les motifs de mon silence; car il ne m’en fit jamais un reproche ni par écrit, ni de vive voix. Nous nous revimes , l’année suivante, immédiatement avant la publication des Paroles d'un croyant et immédiatement aprés mon mariage, á l’occasion duquel il avait renouvelé spontanément et sans aucune sollicitation de ma part, le té-

moignage infiniment flatteur qu’il rendait toujours de moi, quand il s’agissait de m’acquérir ou de me con* server un ami. C’était un titre plus sacré que tous les autres á ma reconnaissance. Malgré les tristes pressentimenls qui m’obsédaient, je la lui exprimai avec assez d’émotion pour trouver encore cette fois le chemin de son coeur, de sorte que ses félicitations, sans étre aussi affectueuses qu’elles l’auraient été dans l’automne de l’année précédente, en Bretagne, avaient cependant, malgré notre contrainte réciproque, un cerlain accent de cordialité qui se soutint jusqu’a la fin de notre entretien, tout en laissant, dans son esprit comme dans le mien, la triste conviction que c’était le dernier eíTort d’une amitié trés-compromise. Toutes mes tentatives pour me ménager une occasion de lui parler á coeur ouvert, furent inútiles. Non-seulement il éludait toutes les questions qui se rattachaient á la périlleuse contro verse dans laquelle il s’était engagé, mais il évitait méme de me parler des projets qui avaient été le principal aliment de notre correspondance et qui, pour moi, n’avaient rien perdu de leur charme. Quelques mots que je hasardai sur notre chimérique espoir de naturaliser l’art chrétien en Bretagne, ne provoquérent de sa part qu’un sourire d’incrédulité, auquel s’associa le témoin muet, mais non impassible, de notre conversation. Ce témoin, que je voyais alors pour la premiére et la derniére fois, était M. Sainle-Beuve. Malgré l’impression favorable que m’avaient laissée quelques-unes de ses compositions en vers et en prose, je ne pus me défendre d’un triste pressentiment en voyant, á travers ses réticences et ses ricanements trop significatifs, l’ascendant

MUNICH

déja trés-prononcé qu’il avait pris sur l’esprit de celui dans lequel, pour plus de süreté, il feignai t de reeonnaitre un maitre. La pente était done devenue tresglissante et le danger d’autant plus imminent que les anciens amis étaient obligés de se taire , sous peine d’étre répudiés l’un aprés Fautre. Aussi ma surprise ne fut-elle pas tres-grande, quand M. de la Mennais me signifia, quelques mois aprés, qu’avec des idées aussi incompatibles que les nótres, l’union des coeurs était impossible. Áinsi se terminérent les relations qu’une admiration sincére de ma part et une sympathie non moins sincére de la sienne avaient établies entre nous a Munich et qui, ravivées par des Communications encore plus intimes dans la solitude de la Chenaie, auraientpu exercer la plus heureuse influence sur mes futurs travaux, ne fút-ce qu’en m’apprenant a les circonscrire.

CHAP1TRE VIIÍ.

Les quatre séjours successifs quej’avais faits á Munich, de 1830 á 1834, combinés avec mes trois voyages d’Italie, m’avaient appris que l’art était une bien plus grande chose que je ne 1’avais soupgonné au débuí de mon entreprise. Ce caractére de grandeur presque accablante pour des facultés aussi peu exercées que les miennes, du moins dans cette direction, futd’abord pour moi une cause de découragementj non-seulement á cause de Ja nouveauté des idées, mais aussi á cause de la nouveauté du point de vue oü il fallait me placer, pour apprécier leur valeur. Avec une éducation esthétique aussi élémenlaire ou plutót aussi nulle que la mienne, ce procédé d’orientation ne pouvait manquer de donner lieu á une foule de tátonnements préliminaires presque toujours stériles á cause de l’irrégularité de ma marche et de l’impétuosité de ma poursuite. Depuis que Schelling, devenu membre de l’Académie des Sciences de Munich en 1807, y avait,

en quelque sorte, intronisé l’esthétique par son fameux discours sur les rapports des beaux-arts avec la nature, non-seulement la Science du beau avait pris le pas sur loutes les autres, mais elle s’était rendu íributaires toutes les branches de littérature, et la notion de l’idéal était devenue aussi familiére aux romanciers qu’aux poetes et aux pbilosophes. C’étaient ces derniers, comme je l’ai déjá dit ailleurs, qui fournissaient les lingots, et les autres en faisaient de la petile monnaie qui avait cours dans toute l’Allemagne.

G’était sur cette pelite monnaie que je m’étais jeté tout d’abord, en attendant queje fusseen état d’apprécier les lingots. Des mon premier séjour á Munich, en 1830, j’avais dévoré les lettres de Goethe sur l’Italie, les romans de Tieck, et par-dessus tout ceux de l’incomparable Jean-Paul Richter, son Titán , son Hesperus , son Siebenkaes qui étaient, á mes yeux, autant de chefsd’oeuvre que rien n’avait égalés parmi les productions analogues des nalions modernes. Je devins encore plus enthousiaste et plus affirmatif aprés avoir lu la Loge invisible qui me parut surpasser et qui surpasse en effet, sous le rapport des tendances idéales, tout ce que la littérature contemporaine a jamais offert de plus attrayant aux imaginations difíiciles á satisfaire. Cette idée d’élever un enfantdans un souterrain éclairé par une lumiére artificielle, et de le rendre, pour ainsi dire, amoureux de la mort, en lui disant que mourir c’est passer de cette lumiére souterraine á une lumiére supérieure qu’on appelle le soled; puis, aprés cette premiére ascensión, lui apprendre á mourir une seconde ibis et á lever les yeux vers le ciel avec un re-

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doublement d’attrait pour cette mystérieuse délivrance qu’on appelle la raort, cette idée, dis-je, ou plutót cette donnée psychologique qu’on pourrait, ajuste titre, appeler transcendantale, ouvrait á l’auteur des perspectives jusqu’alors inexplorées. Jamais chef-d’oeuvre littéraire, ancien ou moderne, n’axait fait sur mou áine une si forte impression, el je doute que Jean-Paul ait trouvé, parmi ses compatriotes, un lecteur dont les sympathies lui aient été plus violemment conquises que les miennes. C’était en cótoyant les sinuosités de l’Isar dans les beaux jours de septembre, que je faisais cette lecture dont l’impression générale se résumait pour moi dans ces helles paroles du psalmiste : Ascensiones in cor de suo disposuit , paroles que l’auteur aurait pu donner pour épigraphe á son livre, s’il avait mieux su se teñir en garde contre les piéges de sa fougueuseimagination.

Les idées ou plutót les tendances qui constituent le principal mérile des romans de Jean-Paul Richter, se retrouvent dans presque toutes ses autres productions, et l’on peut dire qu’il fut, pendant tout le cours de sa longue carriére, un des plus ardents missionnaires de cette religión de l’idéal inaugurée par Schelling dans son systeme de philosophie transcendantale. Mais le disciple, dans Pessor qu’il prit á la suite de son maitre, s’éleva rarement au-dessus de la región de l’esthétique proprement dite, en prenant toutefois ce mot dans son acception la plus large. Tout ce que je veux donner á entendre par cette restriction, c’est ([ue Jean-Paul ne fit que des excursions raí es et irréguliéres sur le terrain des spéculations métapliysiques.

Son génie, commecelui del’école littéraire álaquelle il se faisait gloire d’appartenir, se trouvait beaueoup plus á l’aise quand il puisait ses inspirations, malheureusement tres-vagues, á la source oü Schelling venait de commencer á puiser les siennes, c’est-á-dire dans les traditions religieuses le plus énergiquement répudiées par la philosophie du dix-huitiéme siécle. II y a telle pagedeses écrits, et particuliérement de ses écrits didactiques, qu’on pourrait citer comme un fragment d’apologie du chrislianisme, toujours au point de vue de l’idéal tel que son génie l’avait congu, et tel que le concevaient d’autres génies contemporains, comme Schlegel, Eschenmayer et Jacobi qui fut á la fois son correspondant et son ami, et qui eut sur luí l’avantage d’étreplacé dans de meilleures conditions pour l’appréciation du beau et du vrai.

Dans cette appréciation, Jean-Paul est toujours poete, etc’est toujours son imagination qui est en jeu, ce qui ne veut pas dire que les hommages qui lui sont suggérés par cette faculté, suspecte á tant de titres, soient á dédaigner. La maniere dont il expliquait la révolution qui avait fait éclore la poésie romantique, équivalait á une sorte de profession de foi; car il disait que l’empreinte du christianisme était si fortement marquée sur cette poésie, qu’on aurait pu tout aussi bien l’appeler poésie chrétienne. Selon lui le christianisme avait été une sorte de jugement dernier qui avait porté une sentence de mort contre le vieux monde du paganisme et des sens, et avait inauguré á sa place le monde des esprits. On se figurerait difficilement, á moins d’avoir lu ses ocuvres, la fécondité et Toriginalité des apercus

MUNICH

que luí fournissait ce point de dáparl. II faut voir, dans son Introduction á /’ esthétique , áquelle hauteur de vues il pouvait s’élever, gráce á cette initiation spontanée, tout incompléte qu’elle était. «II y a des hommes, » dit-il, « danslesquels l’instinct du divin parle plushaut « et plus clairement que dansd’autres, et qui en obéis- « sant á cet instinct, s’élévent á une vue d’ensemble de « l’une et de l’autre spliére. C’est dans ces conditions « que rayonneront pour eux rharmonie et la beauté « des deux mondes, de maniere á n’en faire qu’un seul « tout, et voilci le génie; et la réconciliation entre les « deux mondes, voilá ce que j’appelle l’idéal. »

Quelque vagues que puissent paraítre ces aper^us qui, dans Thorizon artificiel de Jean-Paul, sont toujours plus ou moins nuageux, ils n’en sont pas moins précieux á recueillir, non-seulement á cause de leur valeur intrinséque, mais encore et surtout á cause de leur affinité avec d’autres manifestations du méme genre qui avaient eu lieu sur plusieurs autres points de l’Allemagne, et qui tendaient, souvent á l’insu de leurs auteurs, á réaliser, en la modifiant, la tentafive de Prométhée, c’est-á-dire á reconquérir le feu du ciel pour réchauffer les ames et éclairer les intelligences. C’était la continuation du mou\ement réactionnaire contre la littérature du dix-buitiéme siécle, mouvement devenu de plus en plus irrésistible par suite de l’abus que nous avions fait de notre prépondérance tant militaire que littéraire.

Cette réaction, qui s’étendit successivement á toutes les branches de culture intellectuelle, n’a pas obtenu dans les appréciations des historiens, méme nationaux, II u

une place proportionnée á son importance ; car, outre Fennemi du dehors, il fallait se défendre contre Fennemi dudedans; oulre Finfluence francaise qui pénétrait partouf, il y avait l’influence prussienne qui, par sa compliciié avec la prendere, menacait de faire avorter les germesdont le développeraent était incompatible avec les imporíations étrangéres. C’était done dans le nord de FAllemagne que cette innovation était le plus difficile á repousser, et cependant ce fut dans le nord de FAllemagne que la résistance fut la plus forte, la mieux organisée, en un mot ce fu! la que se réveilla tout d’abord le génie national et que le cuite de l’idéal commenca á faire sérieusement partie de la religión nationale.

Plus la lecture des oeuvres de Jean-Paul m’avait fait éprouver d’enthousiasme, plus je teñáis á connaitre les sources oü on me disait qu’il avait puisé ses étranges inspiralions, et ce fut ainsi que je fus conduit á passer rapidement en revue ce groupe d’écrivains privilégiés dont le role fut si glorieux et si peu compris, Haman, Claudius, Jacobi, ShenkendoríF, Stolberg et d’aulres étoiles de moindres dimensions, tous voués á la méme cause et entrainés par les mémes aspirations, tous luttant contre Fesprit du dix-huitiéme siécle et faisant converger leurs efforts vers le méme but, phalange d’élite s’il en fut jamais, et dans íaquelle il est difficile, par cela méme, de désigner un chef ; car, si le génie d’Haman Femporte incontestablement sur celui de ses compagnons d’armes, d’un autre cóté, Jacobi et Stolberg ont livré plus de batai lies et payé davantage de leur personne ; Jacobi surtout, Finfatigable auteur d’un

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si grand nombre d’écrits dans la plupart desquels l’idéal, sous des formes saisissantes ou fugitivos, semble planer devant les yeux du lecteur. C’était aussi une maniere de prolester con Iré le positivisme et le terrorisme de la fin du dix-huitiéme siécle ; et ces protestations ólaient d’autant plus éloquentes qn’eiles se faisaient en présence et souvent au profit des victimes réfugiées sur la (erre étrangére. Le fameux román de Woldemar paraissait au plus fort de la Terreur , c’est-á-dire au commencement de l’année 1794 !

Mais le grand mérile et en méme temps le grand bonheur de Jacobi et de ses amis, fu t de réaliser dans des conditions qui ne s’étaient jamais produites et qui ne se reproduiront peut étre jamais, cet idéal spéculatif objet de leurs plus ardentes aspirations, et dont la réalisation complete est le plus souvent ajournée pour les ames qui en sont éprises. A défaut de cede réalisation complete, incompatible avec les défail lances de la deslinde terrestre , il y eut pour Jacobi et pour les autres membres de cette pieuse association, une réalisation partielle á laquelle concoururent, outre lesámes privilégiées que j’ai deja nommées, d’autres ames dont lecommerce avec Dieu était encore plus intime et qui surent entrelenir ce commerce en dépit de la terreur qui régnait autour d’elles, et des obslacíes que leur suseitaient les bouleversements politiques dont le nord de rA'lemagne éiait alorsle théálre. La plus belle et la plus héroíque de ces ames, celle qui exergait la plus puissante attraction autour d’elie, ét< i t la princesse Amélie Gallitzin qui, pendan t plus de vingt ans, cdiíia la ville de Münster par le speclacle des plus héroiques

vertus. On peut dire qu’au point de vue de l’idéal, il n’y avait pas alors en Europe de cour aussi riche ni aussi bien composée que la sienne. Ses courtisans habituéis étaient précisément cette phalange d’élite dont j’ai parlé plus haut et á laquelle il faut ajouter le nonti de Bernard Overberg qui savait si bien apprendre aux autres ámonter Féchelle de Jacob au sommet de laquelle il était parvenú depuis longtemps. Mais avec la princesseGallitzin, il s’agissait plutót de monter les marches du Calvaire; car les longues souffrances qui précédérent sa mort , sans jamais épuiser son courage , furent une véritable passion, et l’on peut dire qu’elle vida la coupe jusqu’á la lie, mais en tenant toujours ses yeux fixés sur le Tliabor (1).

Ceux qui eurent la plus large partdans son héritage, je veux dire qui furent le plus fidéles aux inspirations puisées auprés d’elle, furent Stolberg et Jacobi. Haman était mort á Münster en 1788, et sa qualité de protestant n’avait pas empéché de lui ériger, dans le jardín méme du cháteau, un monument fúnebre dont j’y trouvai encore les débris en 1850. On sera peut-étre surpris d’apprendre que, du vivant de la princesse Amélie, Goethe lui-méme , poussé par une curiosité queje n’ose pas appeler pieuse, avait fait son pélerinage á ce sanctuaire dont les oracles, comme il était facile de le prévoir, ne pouvaient étre qu’inintelligibles pour lui. Ce n’était pas la le genre d’idéal qui convenait á une imagination comme la sienne, et ceux qui ont lu

(1) Voir l’ouvrage intitulé : Dmkwürdigheiten aus dm Liben der Túrstim Amalia von Gallitzin. — Yo n Dr Theodcrr Katerkamy.

ses romans, comprendront sans peine que, cbez lui, cette faculté ait été non moins difficile á convertir que lecoeur. íi en fut tout autrement de Jacobi qui, tout en étant doué d’un génie trés-inférieur á celui de Goethe, put se mouvoir bien plus librement que lui dans les plus hautes sphéres de l’idéal. Si Ton voulait extraire de leurs oeuvres respectives toutes les pensées neuves, sublimes ou profondes qui s’y trouvent disséminées, on serait étonné du résultat de cette opération qui certes ne serait pas a l’avantage du plus célebre de ces deux écrivains. La prédilection de Jacobi pour Pascal, dont il s’est plus d’une fois approprié les pensées en les interprétant et les développant á son point de vue (1), est un autre titre de supériorité sur Goethe qui cherchait ailleurs les objets de son enthousiasme. Aussi Tidéal qu’il intronisa dans la cour de Weimar différait-il prodigieusement de l’idéal intronisé parla princesse Amélie áMünster, et de celui que Jacobi lui— méme devait aider á introniser dans le midi de l’Allemagne, quand il fut appelé á présider l’Académie de Munich.

Ce fut la que j’entendis, pour la premiare fois, parler de lui et de ses oeuvres dont les premiares que je lus, aprés celles de Jean-Paul, me íirent l’effet de m’ouvrir de plus larges perspectives dans le domaine que je me

(i) Entre toutes les pensées de Pascal, celle qui semble avoir le plus frappé Jacobi et qui est en eífetla plus frappante pour unidéaliste comme lui, estcelleci : « Les vérités divines sont infiniment au-dessus de la nature ; Dieu seul peut les mettre dans l’áme. II a voulu qu’elles entrent du coeur dans l’esprit, et non pas de l’esprit dans le coeur. Par cette raison, s’il faut connaitre les choses humaines pour pouvoir les aimer, il faut aimer les choses divines pour pouvoir les connaitre. » — Pascal.

proposais d’explorer. Je crus alors mon initiaíion préliminaire suflisamment avancée el, pour arriver á mon initiation défí uitive, je me langai avec Schelling dans les han tes spéculations de l’esthélique, el je crus na'ívement que !a lecture de ses ouvrages, jointe aux relations presque quotidiennes que j’entretenais avec lui, me mettrait bieniót au courant des grandes découvertes qu’il avait faites d instes régions de l’idéal. Mais je m’apercus bientót que le zele ne suppléait pas aux conditions essentielles qui me manquaient pour pouvoir suivre cet aigle dans son vol, et le sentiment de mon impuissance paralysa si bien celles de mes facultés qui correspondaient a Facquisition tant dósirée par moi, que ce fu t s 'ulemeot á la fin de mon troisiéme séjour á Munich, c’est-á-dire dans l’été de 1833, queje parvins a me faire une idée bien nette de la place qu’occupait la Science du beau dans son systeme pliilosophique.

C’esl que, pour suivre l’ordre chronologique de ses produclions esthétiques, il avait fallu commeneer par son Idéalisme transcendantai , fuñe de ses ceuvres les plus ardues et en méme temps les plus merveilleuses, si fon considere qu’elle est sortie de la tele d’un jeune homme de vingt-cinq ans. Pour ne parler ici que des chapitres qui ont trait a l’objet spécial de mes études, ©n peut diré qu’aucun philosophe, depuis Plalon, n’a fait une si large parí á 1’esthétique, ni mieux démontré le droit qu’a cette Science, qui n’est pas nouvelle, de figurer dans tout sysléme philosophique qui a la prétention d’étre complet.

Dans celui de Schelling, on pourrait presque dire que

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c’est l’art quioccupe les sommités; car seul il réalisela solution du grand probóme qui a pour but d’expliquer l’harmonie préétablie entre le moi intuitif et le moi actif, c’est-á-dire Fidentité primitivederactivitéaveugle et de Factivité qui agit avec conscience, iden titó mystérieuse et méme contradictoire au premier aspect, mais qui n’offre plus ni contradiction ni mystére, du moment oü Ton admet, dans Fintelligence méme, une intuition par laquelle le moi, en présence d’un seul el méme phénoméne, est tout á la fois agissant avec conscience et sans conscience. Une pareil le intuition n’est autre chose, dit Schelling, que Yintuition de i art , et c’est par la que sera résolu tout le probléme de la philosophie transcendentales yu que dans le produit de l’art, Fintelligence arrivant, á la parfaite reconnaissance de Fiden tité des deux activités et a la parfaite intuition d’elle-méme, a atteint le but auquel tend la productixité, c’est-á-dire qu’elle a atteint Yabsolu. G’est la le mot magique qui est comme la clef de voúte de Fédifice ; car cet absolu , fondement général de Fharmonie préétablie entre la conscience et Fobjet, exerce sur l’agent producteur une puissance mystérieuse et irrésistible comme le destin, et cette puissance est ce qu’on appelle le Génie ; de sorte que, pour Fartiste qui en est doué, Fabsolu dépouille, pour ainsi dire, le \oile dont il se couyre pour les autres, et le pousse irrésistiblement á réaliser ses ceuvres.

Yoilá, certes, un privilége dont les artistes avaient droit d’étre llers, á condition néanmoins de ne pas comprendre toute la portée du systéme dont il est déduit; caree systéme nelaisse guére de place aux inspi-

rations orthodoxes proprement dites, et les perspecíives qu’il ouvre aux facultés créatrices du sculpteur ou du peintre sont trop vagues pour déterminer leur essor. Mais, d’un autre cóté, il est juste de reconnaitre qu’au point de vue de la spéculation philosophique, nul écrivain moderne, avant Schelling, n’avait assigné a l’art un role si transcendant. II vajusqu’á dire que Varí est la seule révélation proprement dite, et y mettant toujours pour condition l’inconscience de celui qui en est Forgane. Selon lui, « le véritable artiste est pousséa la « production presque malgré lui, et ainsi que l’homme « du destin ne fait pas ce qu’il veut, mais qu’il estFin- « strument d’une forcé supérieure, ainsi Partiste, quel- « que plein qu’il soit d’idées, semble placé sous l’in- « fluence d’un pouvoir qui Poblige d’exprimer des « choses qu’il ne comprend pas lui-méme entiérement, « et dont la signification est infinie. Le génie n’est ni « Factivité aveugle ni l’activité agissant avec con- « Science; il est plus haut, et les comprend toutes « deux. Ce qui, dans l’art, appartient á cette derniére, « ce qui est exercé avec connaissance et reflexión, est « la partie technique, qui peut étre apprise et ensei- « gnée, tandis que ce qui en appartient á la premiére « est spontané, et ne peut étre enseigné ni acquis : c’est « la poésie de l'arl » (Systéme de Fidéalisme transcendantal, p. 463-470).

De déduction en déduction, Fauteur arriva á cette formule qui résume toutes les précédentes : Toute oeuvre esthétique est un infini représenté d’une maniere finie; d’oü il concluí que Varí est supérieur á la Science . En effet, la Science, dans sa plus haute fonc-

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tion, a le méme probléme á résoudre que l’art; majs ce probléme est pour elle un probléme infini. L’avantage que l’art a sur elle, c’est qu’il arrive la oü la Science ne fait que tendre sans cessc. L’art est done le type de la science.

C’était la une conclusión bien hardie et propre a effaroucher les savants. Cependant Schelling va encore plus loin et tire de ce rapport de subordination cette conséquence rigoureuse quoique inattendue, c’est qu’il n’y a pas de génie dans les Sciences; car ce que le génie y trouve comme d’instinct, peut aussi se trouver par l’étude et n’est pas nécessairement le produit du génie.

Ainsi Ton voit que, dans le systéme en question, tout roule sur la desunión iníinie de deuxactivités opposées, désunion que l’art seul ale privilége de faire cesser; et la facultó qui intervient dans cette opération merveilleuse, c’est l’imagination, qui a ici une tout autre signiíication que dans la psychologie ordinaire, et dont le mode d’actionest 1’intuition esthétique sur laquelle repose la conscience la plus parfaite que nous puissions avoir de nous-mémes. C’est á ce point de vue quel’artest pour Schelling le seul organe et en mémetemps l’éternel document de la philosopbie, en ce qu’il atteste continuellement ce que la pliilosophie est incapable de représenter extérieureinent. L’art, dit-il dans son langage le plus dithyrambique, est pour le philosophe ce qu’il y a de plus élevé, parce qu’il luí ouvre, pour ainsi dire, le sanctuaire oü brüle d’une mémeflamme, dans une primitive et éternelle unión, ce qui existe séparé danslanature et dans l’histoire, et ce qui se fui t con-

stamment dans la vie réelle et dans la pensée. Ce que nous appelons la nature est un poéme dont l’intelligence est impossible, parce qu’il est écrit en caracteres mvstérieux, mais dans lequel, si nous pouvions le déchiffrer, nous découvririons l’odyssée de l’esprit qui, livré auné merveilleuse illusion, se cherche lui-méme en sefuyantsans cesse... La nature est, pour l’arliste, ce qu’elle est pour le philosophe, c’est-á-dire le monde idéal apparaissant continuellement sous des formes finies (1).

Mais ce n’était pas assez pour Schelling d’avoir monteé l’art dans ses rapports avec F ensemble de son systéme philosophique, il fallait encore le montrer dans ses rapports avec les autres branches des connaissances humaines. C’était une tache que nul autre n’avait entreprise avant lui et dont il s’acquitta avec une profondeur et une élévation de vues dont on fu t d’aulant plus étonné qu’elles étaient consignées dans un modeste opuscule destiné á servir d’introduction ou de correctif aux cours de l’Université.

C’était en 1804, c’est á-dire quatreans aprés la publication du Sysiéme de l'idéalümetranscendantal , el Fon devine sans peine que son auteur sut metlre cet espace de temps á profit pour combler des lacunes a mesure qu’elles étaient apercues, et pour étendre ses découvertes, psychologiques ou autres, dans de nouvelles directions. De toutes les acquisitions faites par lui dans cet intervalle et de raffermissement de ses conquétes

(I) Voir pour l’ensemble du Systéme de Vidéalisme transcendental , le troisiéme volume de YHistoire de la yhilosopliie allemande , par D. Wilm.

MUNICIÍ.

antérieures était résultée une conviction plus forte que jamais de l’importance du role de l’idéal dans les créaiions du génie humain, méme dans celles qui, au premier aspect, en paraissent le moins susceptibles. C’est ainsi qu’en traitant de la Notion absolue de la science , ct la vue du travail scientifiqúe qui tend de plus en plus á se diviser, il proclama, dans l’intérét du progrés tel qu’il lecongoit, l’unité de la science et de l’art, en prenant ce dernier mot dans sa plus large acception. C’est par suite de la méme tendance qu’il atlribue á une tradition primitive qui est comme Fexpression de la vi e éternelle de la science, les prétendues conquétes que s’arroge l’orgueil humain ; car, á moins d’admettre Fexistence d’un peuple primitivement éclairé par une révélation divine, il dit qu’il est impossible que l’homme, tel qu’il est maintenant, se soit éclairé par lui-méme et qu’il se soit élevé seul de l’instinct á la conscience, de l’animalité á la raishn. G’est ici la premiére apparition de cette thése favorite de l’auteur, thése á laquelle il devait donner plus tard de plus ampies développements dans son fameux ouvrage sur la Philosophie de la révélation.

En traitant de l’étude de la philosophie proprement dite, il s’attache moins á en faire ressortir les avantages qu’á dissiper les inquiétudes auxquelles la hardiesse de certaines hypothéses qui ne manquaient pas d’affinité avec les siennes, avait donné lieu. Ici encore, c’est en se réfugiant dans les régions de l’idéal comme dans une fortéresse imprenable qu’il échappe aux objections. II n’v a point de science, dit-il , qui soit réellement en opposition avec la philosophie; c’est plutót en elle que

les autres branches du savoir s’unissent et s’identifient. II y a aussi de l’idéal dans son dómame. II y a aussi le génie poétique en philosophie ou, si l’on veut, l’imagination philosophiquc qui est pour Jes choses idéales ce que Fautre imagination est pour les choses réelles, c’está-dire la réduction á Fidentique du général et du particulier.

Dans son exposition de ce qu’il appelle la conslruc tion historique du christianisme , c’est encore le méme point de vue qui domine. Au monde ancien qui était l’expression de Finfini dans le Fin i, il oppose le monde moderne qui, sous Fempire de la religión chrétienne, a fait prévaloir le cóté opposé, c’est-á-dire le cóté idéal par lequel le fini doit faire retour á Finfini. C’est en vue de ce retour que le Christ, aprés avoir accompli sa mission, a laissé aprés lui la promesse de la venue de Fesprit, ou du principe idéal par lequel s’expliquent toutes les institutions, tous les mystéres du christianisme.

Schelling distingue, á travers toute Fhistoire, deux courants essentiellement différents de religión et de poésie, dont Fun représente l’idéalisme et Fautre le réalisme. Le premier, aprés avoir traversé le monde oriental, trouva dans le monde chrétien un lit permanent, et en se mélant au sol de FOccident, enfanta le monde moderne. Le second a produit, dans la mythologie grecque, par son alliance avec l’art, des chefsd’oeuvre d’une incomparable beauté; mais cette beauté se ressentait presque toujours de la source á laquelle les artistes voués a son cuite avaient puisé leurs inspirations.

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Aprés avoir assignó a la Science du Beau une place si importante dans son Systcme de l'idéalis?nc transcendantal, Pauteur se serait mis en contradiction avec luiméme si, dans un ouvrage qui embrassait Pensemble des études unrversitaires, cette Science dont il était, pour ainsi dire le créateur, n’avait pas occupé une place proportionnée á Pimportance qu’il avait, plus que personne, contribué á lui donner.

Au lieu de s’arréter au dilettantisme superficiel de ses devanciers et de la plupart de ses contemporains, il fait presqu’un devoir á l’homme religieux et á l’homme d’État de se procurer ce genre d’initiation, et il sait trouver des arguments appropriés á chacun d’eux. Au premier il montre que, xu le lien intime qui unit l’art et la religión, il est impossible de donner á celle-ci une réalité objective autrement que par l’art, de méme qu’il est impossible de donner á l’art un monde poétique á exploiter autrement que dans la religión et par la religión. A Thomme d’État, moins accessible de sa nature á ces hautes consi dérations, il fait envisager le déshonneur ( die Schande) qu’il y aurait pour lui a n’avoir ni gout ni connaissance de l’art, attendu que ce genre de patronage est un des priviléges qui honorent le plus les princes et les dépositaires immédiats de leur pouxoir.

Mais ce qu’il s’attache le plus á démontrer, c’est la sainteté de Part, de cet art qui, dans la langue platonicienne, était l’instrument des dieux, le révélateur des divins mystéres et de Péternelle beauté dont le pur rayón illumine les ames et dont l’image est aussi cachée á l’oeil vulgaire que celle de la vérité qui

lui correspond. Or il n’y a que la philosophie qui remplisse les conditions voulues pour s’élever á cette hauteur, et l’on peut dire sans exagération que, scientifiquement parlant, le philosophepénétre plusavant que tout aulre dans Fessence de Fart et y voit plus clair que Partiste lui-méme; d’oü Fon peut légitimement conclure non-seulement que Fart n’est pas étranger á l’enseignement philosophique, mais que c’est seulement par la philosophie et dans la philosophie qu’on peut apprendre quelque cliose de Fart d une maniere absol ue.

L’esthétique ou la Science du beau était done, aux yeux de Schelling, le couronnement nécessaire de l’édifice intellectuel, et plus nécessaire encore á l’édu catión du vrai philosophe, pour qui la philosophie de l’art était un postulat impérieux, attendu qu’il pouvait y contempler l’essence de sa Science favorite comme dans un miroir magique et symbolique. Ce sont les propres termes de Fauteur, á qui son enlhousiasme croissant pour son sujet fournit un langage de plus en plus poétique.

Lorsque Schelling publia, en 1803, Fouvrage didactique dontje viens de parler, il avait échangé le séjour d’léna, ou il avait eu Fichte pour collégue, contre le séjour de Wurlzbourg, c’est-á-direqu’il venait depasser d’une université protestante dans une université calholique, et cela par le choix des professeurs eux-rnémes qui cependant n'étaient pas ses coreligionnaires. Qu ils aient exercé sur lui une ceríaine influence, c’est ce qu’on ne peut mettre en doute, quand on compare ses productions antérieures avec celles qui marquérent

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cette secunde phase de sa carriére philosophique. Ontre que le christianísme, considéré comrne source accidentelle d’inspirations, joue un bien moindre role dans son eslhétiquede l’année 1800 que dans celle de l’année 1803, nous savons qu’il publiait en 1804 un ouvragequi avait ponr titre : la Pliilosophie el la Religión , et qui lui attirait, de la part du plus brulal de ses collégues, Taccusalion trés-peu fondée d' obsciirantüme.

Ce ful pendant son professorat de Wurtzbourg que Schelling visila la galerie de Dresde, dont les chefsd’oeuvre le íirent hésiter, pendant quelque temps, entre sa Yoeation eslhétique et sa vocation philosophique; car, comme il me le disait lui-méme vingt-cinq ans plus lard, il voyail la deux champs également vastes á exploiter; avec cette différence que pour l’un, il avait ses instruments d’exploitafion sous la main, tandis que pour l’autre, il aurait fallu a! ler les chercher par déla les monts, ce qui élail impossible. Mais les idées pouyaienl s’élaborer parlout, el l’on peut dire qu’aucun philosoplie, (lej)uis Plalon, n’avaitapportéautantd’aptitude et d’enthousiasme que lui á celte élaboration.

11 faut avouer aussi que Schelling fut merYeilleusement favorisé par les circonslances. Dans le midi de l’Allema^ne etpresquesur les coníins de l’Italie, il y avait unedynaslie royale qui semblait you1oíi‘ surpasser toules les dynaslies contemporaines, non-seulement par son gout pour les arts et les leltres, mais aussi par i’intelhgenee el la générosilé de son palronage, et c’était précisément celle dynastie qui attirait SehelÜLg dans la capuale de laBaviére, non pas, comme on aurait pu le croire, pour y conlinuer son enseignement philosophi-

que, mais pour étre investí de fonclions analogues au goüt que venaient de renforcer en lui ses voyages k Dresde etá Weimar. En un mot l’année 1807 le vit devenir membre de l’Académie des Sciences de Munich, et membre d’autant plus actif, qu’ayant été attaché k la section des Beaux-Arts, il en devint , bientót aprés, secrétaire général. Ce fut en cette qualité qu’il pronon§a, dans une occasion trés-solennelie, son fameux discours sur les rapports des beaux-arts avec la nature, discours plein deverve et d’apercus ingénieux, et qui était comme la prise de possession définitive d’un domaine que personne n’était plus en état de lui disputer.

La pensée fondamentale de l’auteur était toujours la méme, c’est á-dire la corrélation entre la puissance créatrice du génie et la puissance créatrice déla nature qu’il faut concevoir comme divine, afín de retrouver dans Fharmonie de l’univers cette supréme beauté que le véritable artiste voit en Dieu.

Quand on a lu ce discours d’un bout á l’autre et qu’on est revenu de l’espéce d’exlase que fait éprouver cette lecture, on se demande, ou du moins je me suis demandé, la premiére fois que j’en pris connaissance, si un auditoire réuni á l’occasion d’un anniversaire de naissance royale et composé nécessairement d’éléments tres-disparates était en état de suivre l’orateur dans son essor vers les régions de l’infini et de recevoir, sans éblouissement, les retlets de son idéalisme transcendental. 11 aurait fallu pour cela que l’éducation esthétique de la nouvelle génération füt beaucoup plus avancée qu’elle ne l’était encore. Peut-étre enlrait-il

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dans les calculs du grand prétre de la science nouveltc de se conten ter d’entr’ouvrir les portes du sanctuaire pour faire naitre dans ses auditeurs le désir d’une initiation plus complete. On serait tenté de croire qu’il avait cet objet en vue dans les magnifiques digressions dont il a, pour ainsi dire, émaillé son discours, et qui, cutre le charme de la poésie, avaient alors celui de lanouveauté; caraucundes préjugés contraires a sa théorie favorite n’y est épargné. Tout admirateur qu’il est de Winkelmann et de la sagacité avec laquelle celuici a révélé, dans la mesure de sa compétence relative, certains mystéres de l’art antique, il retranche de sa couronne tous les fleurons qu’il regarde comme usurpés, et il réduit á leur juste valeur plusieurs appréciations fausses ou superficielles qu’on s’était trop háté de transformer en oracles.

La question de décadence, que Schelling s’était déjá posee á lui-méme dans d’autres occasions, avait ici un intérét tout particulier á cause du brillant avenir que semblait promettre á la nouvelle école le patronage intelligent du prince royal qui faisait partie de l’auditoire. La premiére fois que l’auteur avait traité cette grande question dans son idéalisme transcendantal, il n’avait pas séparé la destinée de l’art de celle de la philosophie, et il avait semblé décerner á Fuñe et k lautre un privilége d’indéfectibilité moyennant un retour périodique á leur source commune. « On doit « s’attendre, dit-il, h ce que la philosophie et toutesles « autres Sciences placées sous sa direction, quand elles « auront atteint leur point de perfection, retourneront,

pour s’y retremper, dans l’Océan commun de la poésie Il 15

ÉPILGGUE.

« d’oú elles sont sorties. Le moyen de ce relour de la « philosophie á sa source sera une mythologie nouvelle (t qui ne sera pas Pinvention de tel ou tel poete, mais « celle de toute une génération. »

Yoilá certes une prophétie bien hardie; et cependant celle qui se rapportait á Part Pétait bien davantage. Onpeut méme dire qu’elle était téméraire, vu la date trop prochaine que le prophéte fixait pour son accomplissement. Aprésavoir énuméré, avec rectification, les conditions qui dépendent des pouvoirs publics , il touche briévement á une thése qui était susceptible des plus riches développements historiques, savoir : la diversité des inspirations suivant la difTérence des ages; puis se laissant emporter par Penthousiasme du moment enprésence d’un auditoire qui ne demandait pas mieux que de le partager, il lui jette ces paroles brülantes dont le retentissement durait encore quand je connus celui qui les avait prononcées :

« Puisque chaqué áge a son inspiration, u’est-il pas « permis d’espérer que notretemps aura aussi la sienne, « maintenant que tout annonce une entiére rénovation, « á une époque qui a vu naitre un monde nouveau et « qui doit étre jugée d’aprés une tout autie mesure, « une mesure plus grande, qu’aucune époque précé- « dente? Ce méme sentiment auquel la nature et Phis- « toire se révélent de nos jours plus vivantes, n’est-ii « pas faitpour rendreá Part aussi une vie nouvelle? Une « foi nouvelle, un savoir nouveau peuvent seulsdonner « á Part rajeuni une activité féconde en merveilles « semblablesá celles des siécles passés. Un Raphaél en «tout pareil á celui de P histoire ne reviendra pas;

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« mais il pourra étre donné á un autre Raphaél d’ex- « primer, avec une méme originalité, la beauté su- « préme. »

Ce qui manquait essentiellement a Schelling, c’ était l’étude comparative des anciennes écoles et des ceuvres qui en étaient sorties. Sous ce rapport, son éducation esthétique était beaucoup moins avancée que celle de Rumohr ou de Frédéric Schlegel. Trop enivré de ses propres théories pour prendre la peine de les comparer avec les faits , il en était encore á regarder la Niobé comme le dernier mot de l’art antique, et le siécle des Médicis comme celui qui avait le mieux réalisé toutes les conditions de prospérité pour l’art moderne. Quand il dit de Raphaél qu'il a réuni harmonü/uement fhu~ main et ledivin et qu'il a repre senté les dioses te lies qiCelles sont dans Péteme lie nécessité , il ne dit ríen de bien neuf ni de bien lumineux. Mais il est plus original, sinon plus intelligible, quand, aprés avoircaractérisé arbitrairement l’école de décadence que les Carraches avaient fondée á Bologne, il investit un de leurs disciples d’une sorte de sacerdoce dont la principale fonction semble devoir étre de dire gracieusement á l’assistance : ite missa est . Yoici dans quels termes il énonce et appuie cet étrange paradoxe :

« Quelque diverses que soient les directions dans « lesquelles l’art s’est essayé depuis Raphaél, un seul « parait avoir réussi á fermer á jamais le cercle des « grands maitres avec une sorte de nécessité. Ainsi que « l’ancienne mythologie se termine et s’aceomplit par « la fable de Psyché, la peinture ne put se renouveler, « si ce n’est s’élever plus haut aprés Raphaél, que par

« la place prédominante qu’elle donna á lame. Guido « Reni fut le véritable peintre de 1’áine .

« C’est la le cercle que l’art doit sans cesse parcou- « rir, et ce n’est jamais qu’en revenant toujours á ses « premiers commencements, en se rajeunissant pour « ainsi dire, qu’il peut fleurir et enfanter de nouvelles « merveilles. »

Ceci était vrai dans une certaine mesure ; mais ce n’était pas en s’inspirant des oeuvres du Guide que l’art pouvait revenir a ses premiers commencements et se rajeunir. Sur ce point l’intuition esthétique de Schelling était complétement en défaut; ce qui s’explique d’abord par l’étude trés-superficielle qu’il avait faite des grandes écoles italiennes, et ensuite par l’espéce de fascination qu’avaient exercée sur lui les trois ou quatre chefsd’oeuvre du Guide qu’il avait vus dans les galeries de Dresde et de Munich, et qui sont en effet trés-supérieurs á la plupart des tableaux dont il décora les églises de Rome et de Rologne.

Un appréciateur moins spiritualiste que Schelling aurait surtout admiré la Vénus de Dresde qu’on dirait inspirée de la Vénus de Francia, et qui offre un contraste si frappant avec les inspirations impures des Carraches, toutes les fois qu’ils ont traité le méme sujet. Mais il y avait un autre chef-d’oeuvre du méme artiste, qui avait subjugué bien autrement, je n’osepas dire la pieuse imagination, mais rimagination semi-religieuse de notre philosophe. C’était le tableau de la Pinacothéque représentant Y Assomption de la Vierge et sur lequel Schelling semble avoir voulu verser á pleines mains les trésors de sapoésiedescriptive. « C’est

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« la, dit-il, que toute apreté, toutedureté plastique est « détruite jusqu'á la derniére trace. C’est la que la « peinture elle-méme, semblable á Psyché délivrée de (( ses liens, semble s’élever sur ses propres ailes vers « l’état de transfiguration. Si, d’une part, la Niobé de « Florence est la plusliaute perfection de la sculpture, « Texpression de Fáme dans le marbre, on ne peut nier, « d’autre part, que la vierge du Guide ne soit le dernier « eífort de la peinture, qui semble ici s’affranchir de « hombre et des teintes obscuros, et n’employer, pour « ainsi dire, que la lumiére. »

Quand je lus ce discours pour la premiére fois en 1830, mon horizon esthétique était trop borné pour que je pusse en comprendre la partie purement philosophique, ce qui ne fit qu’enflammer davantage mon enthousiasme pour la partie poétique, la seule qui eüt alors quelque valeur á mes yeux. II en fut tout autrement quand je revins en 1832 et surtout en 1833, avec Ja riche moisson d’observations et de documents que j’avais recueillis, sur lespas de Rumohr, dans les proxinces centrales de l’Italie, et auxquels j’avais joint, sous ma propre responsabilité, le résultat de mes recherches dans les États vénitiens et dans la Lombardie. C’était plus qu’il n’en fallait pour affermir mon point de \ue qui ne pouvait plus étre celui de Schelling dans l’appréciation du mérite comparatif des écoles et des artistes qui les avaient illustrées. Mais cette restriction ne me fit rien rabattre de mon admiration pour son génie, et je continuai de puiser, dans sa conversation et dans ses ouvrages, l’enthousiasme qui m’était nécessaire pour poursuivre jusqu’au bout la tache de plus

en plus attrayante que j’avais entreprise. Tous ceux qui l’avaient connu depuis son arrivée a Munich et qui avaient suivi, pendant ces vingt années, sa marche triomphale á travers les champs les plus inexplorés de la philosophie, s’accordaient k reconnaitre que jamais il n’avait montré ni plus d’élévation dans ses idées, ni plus de verve dans leur développement. Quant á leur orthodoxie, c’était une question á laquelle l’auteur lui« méme passait pour attacher trés-peu d’importance, bien que le christianisme füt alors, bien plus qu’il ne P avait jamais été, l’objet de ses préoccupations philosophiques. On attendait avec une impatiente curiosité le nouveau travail qu’il avait annoncé sur la Mylhologie primitive ; mais, au lieu de satisfaire cette impatience, il préparait les matériaux d’un autre ouvrage qui, sous le titre de Philosophie de la Révélation , devait amener unephase nouvelle et peut-étre définitive dans les évolutions de sa pensée. Les espérances naives qu’avait fait naítre l’entretien qu’il avait eu, en 1832, avec l’abbé de la Mennais, n’étaient pas encore complétement dissipées en 1833, date de mon troisiéme séjour á Munich et de ma conversión complete á la religión esthétique dont cette Tille était devenue le sanctuaire.

Si Schelling, ainsi que je Pai dit ailleurs, était comme le grand prétre de cette religión, il avait, pour l’aider dans sa propagande, des auxiliaires non moins pénétrés que lui de Pimporlance de leur mission, et qui se chargeaient de taire l’application de ses principes átoutesles branches de la littérature et des beauxarts. Le plus ardent, le plus éloquent et aussi le plus

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orthodoxedeces missionnaires fut sans contredit Joseph Goerres qui, aprésavoir subí dans sa jeunesse, peut-étre á soninsu, l’influence de l’auteur de VIdéaiisme transcendantal, en avait conservé des tendances qu’il ne s’avouait pas á lui-méme, mais qui n’en sont pas moins visibles dans plusieurs de ses ouvrages et parliculiérement dans sa Myslique chrétienne . Les ar tistes euxmémes avaient leur part de l’enthousiasme général, et á forcé d’entendre répéter que l’art et la philosophie puisaient leurs inspirations a la méme source et poursuivaient la méme fin, ils étaient tentés de prendre au sérieux le role que la Science contemporaine leur assignait dans le mouvement général des esprits. II en était de méme des poetes, auxquels Schelling avait décerné des attributs dont il n’y avait pas méme d’exemple dans le paganisme. Non-seulement il avait placé presque sur la méme ligne l’imagination poétique et l’imagination philosophique qui était un organe de sa création, mais il avait inventé, pour la premiére de ces facultés, un attribut spécial qu’il appelle Yintuition productive par laquelle seule se résout le probléme de la désunion infinie entre deux activités opposées, Tune relative au monde réel, Tautre relative au monde idéal. Plus il avance dans Texposition de sa doctrine, plus les pi ivi— léges de la poésie s’étendent, pour ainsi dire, sous sa plume ; il en fait la mére et la nourrice de la philosophie ainsi que de toutes les autres Sciences, et c’est á cetle occasion qu’il parle de cet Océan de poésie auquel elles devront faire retour pour s'y retr emper d l'aide d'une mytkologie nouvelle.

L’opuscule publié par Schelling en 1806, sous le

titre d 'Aphorismes, allait encore plus loin, s’il est pos sible, danslaglorification delapoésie. II déclarait, sans détour, que l’école qu’il voulait fonder était une école de poésie, mais de poésie tout objective comme la musique des sphéres, et il invitait tous ceux qui partageraient son enthousiasme, á travailler de concert avec lui á ce poéme éternel qu’on appelle la philosophie. « Dans ce travail il ne doit y avoir ni maítres ni dis- « ciples. Le maitre de tous est le méme Dieu qui les « inspire tous (1). »

Mais s’il y avait, dans les idées philosophiques de Schelling, de quoi exciter Tenthousiasme des artistes et des poetes, il y avait aussi, et méme surabondamment, de quoi justifier les inquiétudes croissantes qu’inspiraient á certains esprits moins fáciles á éblouir, le succés prodigieux de son enseignement. Eschenmayer et Jacobi, tous deux protestants, furent les premiers á sonner Talarme, du moins parmi les philosophes. Eschenmayer, tout en s’honorant d’avoir été disciple de Schelling, n’avait pas craint de lui signaler les dangereuses conséquences que pourraient tirer de son interprétation de la nature ceux qui seraient séduits par son apparence de grandeur, et il aurait voulu qu’il füt possible de suppléer par la foi á ce qu’il y avait d’insuffisant dans la religión de Tabsolu (2). Ce fut en réponse á ce postulat que Schelling composa, sous le titre de Philosophie et Religión , Touvrage dont nous avons parlé plus haut et qui lui attira, de la part

(1) Aphorisme 28.

(2) Eschenmayer, Die Philosophie in ihrem Vbergange zur Nichtphilosophia. Erlan-

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de quelques-uns de ses collégues, le reproche d’obscurantisme, reproche assurément bien immérité, puisqu’il affirme, sans ambages, que la sphére de la foi est inférieure á celle de la philosophie. Mais on lui en voulait de s’étre inspiré de la tradition biblique pour introduire dans son systéme un dogme analogue á celui de la chute primitive, bien qu’en appliquant ce dogme a toute la création, il se soit évidemment inspiré du Phédon de Platón.

Quant á la doctrine de la révélation propremeut dite, dans Tacceplion tbéologique du mot, il P avait repoussée, au début de sa carriére, avec une hauteur de langage qui ne permettait d’attendre de lui aucune concession. Selon lui, il ii’y avait ni dans la Science, ni dans la religión, ni dans l’art, aucune révélation plus haute que celle de la Divinité dans le tout. De cette révélation, de la foi qu’on aurait en elle, dépendait le salut du monde; car elle était la source de toute inspiration etde tout progrés.

Les ouvrages dans lesquels Schelling a^ait le moins ménagé les susceptibilités religieuses de ses contemporains, étaient précisément ceux qu’il avait publiés dans l’année qui précéda son installation á Munich, comme membre de PAcadémie des Sciences. On se demandait si c’étaient ses récentes publications qui lui avaient valu cet honneur de la part d’un souverain qui professait une religión si peu respectée par le jeune et pétulant académicien. La plupart de ses collégues, enfants du dix-huitiéme siécle comme lui, ne lui savaient aucun mauvais gré de ses excentricités pliilosophiques ; mais il y en avait un, plus clairvoyant et plus consciencieux

que Ies autres, qui crut ne pas pouvoir laisser passer, sans réfutation, des propositions telles que celle-ci: « Avec la pliilosophie de la nature commence une ere « nouvelle. Elle seule peut satisfaire aux besoins de « l’époque. La foi ne peut plus satisfaire Hiumanité. « Elle ne veut plus croire, mais voir. »

Le Champion dont il est ici question était Frédéric Jacobi, 1’ami de la princesse Galitzin, d’Haman et de Stolberg, et 1’une des ames les plus tendres, les plus purés, les plus élevées qu’il füt possible de voir. II avait trop vécu dans l’atmosphére presque mystique de Munster pour ne pas éprouver une tristesse mélée d’indignation á la vue des triomphes décernés á un systéme qui lui semblait attentatoire á la souveraineté de la conscience humaine. Lui qui regardait la foi comme la seule source legitime de la Science et qui en appelait toujours á ce qu’il y a en nous d’illimité, d’infini, d’éternel, se crut obligó, comme président de l’Académie des Sciences, de mettre ses coreligionnaires en garde contre une philosophie qui reléguait la foi parmi les besoins secondaires de Ehumanité. Jacobi publia done un essai de réfutation des doctrines de son collégue. Mais les armes étaient trop inégales, et l’Académie elle-méme était trop imbue des idées dénoncées par son clief pour que le conílit ne tournát pas au désavantage de l’agresseur. Jacobi se vit forcé de se démettre de sa présidence et ne survécutpas longtempsá son échec. Son adversaire avait eu la cruauté de terminer sa réponse par cettephrase insultante: « II faut « que Jacobi devienne le fondateur d’un ordre qui fasse « vceu de stupidité volontaire. »

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Depuis cette époque jusqu’á celle oü commencérent mes relations avec Schelling, son systéme philosopliique avaitsubi des modifications importantes, et lestendances chrétiennes avaient fini par y occuper assez de place pour donner á ce systéme un tout autre aspect. Le compte rendu de la conversation qu’il eut avec l’abbé de la Mennais en 1832, peut donner une idée approximative des progrés que le philosophe allemand avait faits dans cette direction. Mais ce document, bien que trés-curieux en lui-méme, n’est pas assez explicite pour servir de base a desconjectures plausibles sur la valeur et l’étendue des conquétes que le christianisme pouvait avoir faites dans une ame assaillie par toutes les séductions du succés, succés de propagande parmi ses lecteurs, succés d’enthousiasme bien autrement contagieux parmi ses auditeurs pour lesquels la question d’orthodoxie, protestante ou catholique, devenait chaqué jour plus indifférente.

Un Champion bien autrement redoutable que Jacobi suivait d’un oeil inquiet et pénétrant les progrés de cet enseignement á double face qui, tout en ayant l’air de s’incliner devant l’autorité de la Révélation, donnait aux vérités révélées des interprétations tellement arbitraires, qu’il était impossible de les concilier avec aucune espéce de tradition. Souvent méme il était difficile deles concilier entre elles, surtouí quand on comparait les Solutions données par l’auteur dans sa Phüosophie de la nature et dans son Idéaiisme transe endantal , avec celles qu’il laissait, disait-on, entrevoir dans sa Philosophie de la Révélation , dont il venait de fairela matiére de son enseignement officiel. A cóté de lui, un autre

professeur, ce méme Champion qui brülait d’entrer en lice avec luí. développait, á des intervalles moins rapprochés et devant un moins nombreux auditoire, un ensemble de doctrines dont le point de départ et la tendance offraient beaucoup moins de priseá la critique, et auxquelles il n’a manqué, pour avoir plus de retentissement au dehors, que d’étre revétues d’une forme plus rigoureusement scientifique. Ce rival de Schelling, sinon en popularité, du moins en génie, étaitle philosophe ou plutót le théosophe Franz Baader, avec lequel ma liaison fut d’autant plus intime qu’il s’était imposé le devoir de me prémunir contre le genre de séduction auquel il me croyait plus particuliérement exposé par suite de mon enthousiasme pour la nouvelle philosophie de Schelling que j’étais trop porté á regarder comme une rétractation del’ancienne. Baader, qui était plus difficile et surtout plus clairvoyant que moi en fait de conversión philosophique, ne se lassait pas de me répéter que cette prétendue Philosophie de laRévélation dont on faisait tant de bruit, ne révélerait rien du tout, et que le jour oü le philosophe servirait ce plat á ses lecteurs, ceux-ci n’y trouveraient qu’un ragoút pan théiste avec une sauce chrétienne.

Ceci se passaiten 1833, quand mon initiation philosophique était un peu moins élémentaire, et que l’espéce d’éblouissement que m’avaient causé mes premiers rapports avec ces deux hommes extraordinaires, avait fait place á une appréciation plus recueiilie de ledrs facultés ou plutót de leurs tendances respectives. Outre que celles de Baader étaient plus en harmonie avec mes besoins intellectuels et surtout avec mes aspirations re-

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ligieuses, il avait une verve de conversation qui s’enflammait á la moindre étincelle et qui permettait rarement de Pécouter avec une íroide attention. Sa maniere de captiver son auditeur était de l’associer a l’espéce d’élan qu’il s’imprimait á lui-méme et qui se renouvelait á chaqué nouveau point de vue que son improvisation, non moins fréquente que brillante, mettait en lumiére. Dans les entretiens que j’avais eus avec lui en 1830 et méme en 1832, c’était surtout le point de vue politique qui avait dominé. En 1833, d’autres préoccupations avaient remplacé ou du moins absorbé celle-lá. En voyant le terrain que gagnait chaqué jour la fausse philosophie, il entrevoyait, dans un avenir plus ou moins éloigné, des résultats qui feraient payer bien cher a notre siécle la triste satisfaction de s’appeler siécle des lumiéres. Pour lui il n?v avait de vraie lumiére que celle qui émane directement de Dieu, comme il n’y a de vraie philosophie que celle qui a pour point d’appui (. Anhaltspunt ) Dieu et sa lumiére en tant qu’elle éclaire Pintelligence húmame. Par conséquent, il n’y avait pas de génie contemporain, littéraire ou philosophique, dont Pautorité pút contre-balancer á ses yeux, je ne dis pas seulement celle de la Bible ou de l’Évangile, mais méme celle d’un simple croyant initié, par une gráce toute spéciale, aux mystéres de la réhabilitation des ames. En un mot, il avait plus étudié et surtout plus médité les oeuvres de Jacob Boehme, deHaman, d’ Angelus Silesius et de Saint-Martin, que cebes de Goethe, de Kant, de Fichte et de Schelling.

Avec cetle prédilection pour les auteurs mystiques, jointe á une imagination qui découvrait les rapports les

plus inattendus entre le monde visible et le monde invisible, on comprend que Baader ait eu la clef de plus d’un sanctuaire qui restait fermé aux regards profanes. On comprend aussi la profonde différence qu’il devait y avoir entre Finitiation que je lui dus et celle que j’avais regue de Schelling. Celui-ci avait assigné á l’esthétique une plus grande place dans son systéme philosopbique et un role plus brillant tant dans Féducation individuelle que dans Féducation des peuples; mais Baader m’avait appris á percevoir l’idéal a travers les nuages lutnineux qui couronnaient les sommités de la Science. Ce fut seulement alors que je compris toute Timportance du mysticisme dans l’histoire de Fart clirétien et plus particuliérement dans l’histoire de Fécole ombrienne qui m’était complétement inconnue en 1830, mais dont le berceau. avait été pour moi un but de pélerinage en 1832. Sur ce chapitre et sur celui de l’art en général, la différence entre mes deux guides était frappante. Autant la divination esthétique de Schelling l emportait sur celle de Baader pour l’appréciation conjecturale des produits des écoles lombardes, autant cetíe méme faculté dans Baader Femportait sur celle de son rival, quandil s’agissait d’apprécier Fécole ombrienne d’aprés la source á laquelle elle puisait ses inspirations. Je peux di re qu’á cet égard, córame a beaucoup d’autres, le théosophe fut pour moi un meilleur guide que le phiíosophe , et si mes progrés ne furent pas aussi satisfaisants qu’ils auraient pu Fétre, ce ne fut certainement pas la faute de Baader, attendu queje pouvaisjouir de ses improvisations en ville et á la campagne, presqu’á toutes les heures du jour, sans

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excepter celles des repas que nous prenions souvent ensemble, dans le méme hotel et á la méme table. Que si quelque obstacle imprévu venait déranger cette douee habitude, je trouvais dans la société du jeune docteur Hoffmann, dont l’enthousiasme pour son maitre est encore aujourd’hui ce qu’il était alors (1), un supplément d’autant plus profitable qu’il savait mettre á ma portée, en les dégageant de leurs formules trop abstraites ou trop mystiques, les idées dont la portée ou Tenchainement m’avait échappé dans la conversation ; car celle de Baader, plus qu’aucuue autre dont il me soit resté le souvenir, ressemblait á un feu roulant par le mélange d’éclairs et de fumée qui en jaillissait, et il arrivait parfois que la fumée était trop épaisse pour laisser apercevoir la lumiére.

Si les inconvénients produits par cette maniere de procéder ne s’étaient fait sentir que dans l’improvisation, le mal eut été facilement réparable; mais les écrits de Baader, tout en accusant une profondeur de vues qui n’a peut-étre jamais été surpassée, laissent tant a désirer soas le rapport de la méthode scientifique, que rassimilalion des grandes idées qu’ils contiennent ne saurait étre que le privilége d’un trés-petit nombre d’adeptes. Le titre de fermenta cognitionis qu’il a donné á l’un de ses meilleurs ouvrages, aurait pu s’appliquer a tous les autres et méme servir de devise á l’auteur.

(1) Le professeurHoffmann apublié non-seulement tous les ouvrages de son maitre, avec une excellente introduction en téte de chacun d'eux, mais il a composé lui-méme un travail trés-remarquable qui mériterait d’étre traduit dans notre langue et qui a pour titre : Baader consideré córame fondateur de la yhilosofhie de l'avenir.

ÉP1LOGUE.

Quoi qu’il en soit, les relations que j’eus avec lui, surtout pendant la durée de mon troisiéme séjour á Munich, me furent extrémement profitables, et si les ailes me manquérent pour le suivre dans les sublimes régions de sa philosophie vraiment transcendantale, du moins je compris ou je crus comprendre les rapports qui devaient exister entre les découvertes qu’il y faisait et ce'lles que j’ambitionnais de fairemoi-mémeála recherche d’un autre genre d’idéal.

Maintenant mon lecteur pourra aisément se figurer la fermentation que devait exciter, dans mon imagination fébrile, cette accumulation de matériaux puisés á des sources si diverses et qu’il fallait enfin mettre en oeuvre. Mais á quel procédé fallait— il avoir recours pour concilier les notions ou les inspirations de l’idéal plus ou moins panthéiste de Schelling avec celles de l’idéal mystique de Baader, et comment faíre pour concilier les unes et les autres avec les impressions décisives que j’avais rapportées de mon second voyage d’Italie? Le moment était venu de mettre tous ces métaux en fusión et de faire sortir de cette opération quelque chose qui pút satisfaire, au moins á quelque degré, l’attente de mes patrons et la mienne.

La large part faite á l’élément poétique dans la philosophie de Schelling á travers toutes les phases successives par lesquelles elle avait passé, constituait en sa faveur un droit de prééminence d’autant plus sacre pour moi, que cette partie de son systeme était précisément la seule que je pusse me flatter de bien comprendre. Plus je relisais, plus il me semblait que la poésie, jaillissant des profondeurs de son sujet ou plu-

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tót des profondeurs de son ame, coulait a pleins bords dans toutes les directions, pénétrant dans tous les interstices et faisant disparaltre toutes les délimitations artificielles. G’était surtout quand il parlait de la poésie en tant qu’elle revét les formes de l’art, que le philosophe semblait oublier sa vocation ofílcielle , pour entrer, á pleines voiles , dans un domaine embelli d’a\ance par son imagination et oü il se flattait d’avoir eu pour introducteur le divin Platón lui-méme, auquel cependant il n’avait pas emprunté sa belle découverte de Yintuüion esthélique qui joue un si grand role dans les déxeloppements qu’il donnait á sa théorie.

Ainsi subjugué par les attributs, tout nouveaux pour moi, dont il avait investi la poésie, je voulais que ce mot, pris dans son acception la plus étendue, füt inscrit sur le frontón de mon édifice, avec les additions nécessaires pour spéciíier les parties de ce xaste domaine queje me proposais d’explorer, et ce fut ainsi qu’aprés une longue élaboration intérieure, je parvins eníin á trouver un titre qui répondait á mes exigences, mais qui se ressentait un peu trop des habitudes synthétiques contractées dans le commerce de trois génies de premier ordre, dont l’horizon intellectuel était trop disproportionné au mien. Mais cette disproportion ne les empécha pas de me prodiguer les plus généreux encouragements.

DE LA POÉSIE CHRÉTIENNE, DANS SON PRINCIPE, DANS SA M ATIERE ET DANS SES FORMES.

Tel fut rincroyable programme queje pris avec moi- II 16

rnérne l’engagement de remplir et qui supposait de ma part encore plus d’ignorance que de présomption. Car, avant d’arriver á l’art chrétien proprement dit, il fallait aborder et résoudre une foule de questions psychologiques, historiques et littéraires qu’on ne pouvait pas traiter superficiellement, sans discréditer d’avance Ja these déjá trés-aventu reuse qu’il s’agissait de soutenir contre des préjugés deux ou trois fois séculaires, réputés indestructibles. Ce¡ne serait done qu’aprés avoir accompli, dans la mesure de ses Torces, cette tache préliminaire, que l’auteur pourrait procéder á l’investigation et á l’appréciation des oeuvres d’art depuis le premier réveil du génie chrétien jusqu’á sa décadence dont il importait surtout de signaler les causes tréscompliquées et parfois imperceptibles. 11 s’agissait done d’entreprendre une rexue á la fois comparative et rétrospective des divers produits d’imagination chez tous les peuples chrétiens, en commencant par les produits légendaires qui devaneen t tous les autres, et en les suivant á travers leurs transformations successives depuis la ballade jusqu’á l’épopée. C’était déjá plus qu’il n’en fallait pour absorber indéfiniment mon activité intellectuelle, quelque dévorante qu’elle pút étre. Que serait-ce done quand, outre ces excursions téméraires dans un domaine dont je n’apercevais pas les limites, j’aurais á m’orienter dans le domaine de l’art proprement dit, en tenant compte non-seulement de la différence des produits, mais aussi de la différence des aptitudes chez les diíTérents peuples que le christianisme avait eu pour mission de régénérer? II y avai done eu, outre la régénération intellectuelle et m órale,

une véritable régénération esthétique Irés-inégalemeut répartie entre les divers pays européens, et c’était surtout celle-Ia qu’il s’agissait pour moi d’étudier et de conslater dans les monumenls que son iníluence avait faitéclore. C’était une tache que je n’aurais certainement pas entreprise, si j’en avais soupgonné toutes les difficultés et toute l’étendue, méme en la restreignant aux appréciations qui avaient l’idéal pour objet. Ce qui ajoutait encore á mesperplexités, c’étaient les nouvelles lacunes queje découvrais chaqué jour dans mon éducation esthétique, et dont quelques-unes seulement pouvaient étre rempjies par ceux que j’avais pris l’habitude d’interroger et d’écouter comme des oracles.

Les deux voyages que j’avais faits en Italie et qui devaient étre bienlót suivis d’un troisiéme exécuté dans des condi tions encore plus favorables, pou vaient passer pour une préparation suffisaníe á la composition d’un ouvrage sérieux sur l’origine et les progrés de la sculpture et de la peinture chrétienne ; mais je n’avais donné qu’unc attenlion superficielie á l’architecture et á la musique, comme si j’avais pressenti que, sous ce double rapport, l’exégése allemande serait iníiniment préférableá l’exégése italienne,

Cette fois-ci ce nefut ni áSchelling ni á Baader, que j’eus affaire. Mon principal initialeur fut ce méme Górres dont la parole écrite ou improvisée avait déjá éclairci ou simplifié pour moi bien des problémes qui dépassaient de beaucoup, surtout dans les premiers temps , la portée de mon intelligence. Ceux qui oní lu sa Myslique chrétienne , comprendront sans peine qu’il n’était pas donné á tous ses audiieurs de

suivre cet aigle dans son vol, et qu’il devait arriver quelquefois aux plus attentifs de le perdre de vue, surtout quand ils étaient aussi peu familiarisés que je le fus d’abord, avec les brusques allures de son esprit et avec raccentuation tant soit peu sauvage qu’il donnait á ses paroles. Au point de familiarité oü j’en étais venu maintenant, ce dernier inconvénient n’existait paspour moi, et le premier, celui des régions inaccessibles, se faisait beaucoup moins sentir dans les écrits ou les conversations de Corres, qui se rapportaient á l’architecture. De toutes les branches de l’art, c’était la seule dont il lui était impossible de ne pas parler avec enthousiasme, non pas tant pour la chose en elleméme qu’á cause d’une certaine association d’idées qui remontad a l’époque pour lui si odieuse de nos guerres d’outre Rhin, époque que nous avions souillée, selon lui, par tous les genres de vandalisme et dont presque tous les édifices religieux de 1’Allemagne portaient encore des traces. Or, á ses yeux, le plus beau titre de gloire de la patrie commune était le systéme d’architecture inauguré par le génie germauique au moyen áge, et il aurait voulu propager cette conviction pour en faire un article de foi patriotique á laquelle on donnerait pour symbole la cathédralede Cologne, avec la résolutionfortement arréléed’en achever la construction .

11 y avait prés de vingt ans que ce voeu avait été proclamé par Górres dans son Mercure duRhin , quand je cherchai auprés de lui un supplément á mes connaissances trop élémentaires. Cette proclamation avait été lancee par lui a 1’occasion des projets gigantesques que

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la récente évacuation du territoire allemand avait suggérés a des imaginations encore imprégnées du mauvais goüt du dix-huitiéme siécle. II avait été question de construiré des temples avec des portiques, et d’orner de sta* tues et de colonnes monumentales toutes les iles du Rhin et ses deux rives. Pour combatiré ces prétentions surannées qui menagaient de tout envahir, il avait retrouvé toute sa verve du champ de bataille, et l’appel rju’il adressait a ses compatriotes des provinces rhénanes dont la plupartétaient aussi sescoreligionnaires, ne respiraient pas moins d’enthousiasme patriotique que les appels aux armes par lesquels , depuis la réaction politique de 1813, il avait rendu son nom si populaire d’un bout al’autre de rAllemagne.

Ainsi ce fut par la généreuse initiative de Gorres que fut déterminé, dans son origine, c’est-á-dire des 1814, le mouvement d’opinion publique qui, renforcé plus tard par d’autres manifestations analogues, devait aboutir au résultat que nous admirons aujourd’hui. Aussi saluait-il de loin tous les symptómes de résurrection qui pouvaient ílatter ses espérances, et accueillaitil avec une sorte de reconnaissance paternelle, tous les ouvrages qui avaient pour but la glorification de son église favorite. Quand le grand ouvrage de Sulpice Boisserée sur la cathédrale de Cologne parut en 1824, ce fut encore Gorres qui se rendit l’interpréte, et Pinterpréte ému, de la gratitude nationale, comme si, par cette publication, il s’était cru autorisé ásaluer, avec plus de confiance, le futur accomplissement d’un de ses voeux les plus chers.

A dater de cette époque, il y eut, entre lui et Boisse-

rée, une espéce de ligue offensive et défensrve contre les détracteurs de Tari germanique,et je n’ai pas besoin d’ajouter que, malgré mon extréme ignorance, je ne tardai pas á devenir un de leurs adeptes les plus fervents. Boisserée qui avait une vocation trés-prononcée pour le prosélytisme et qui avait fait jadis deux tentatives malheureuses en ce genre, Tune auprés de Goethe, Fautre auprés de l’impératriee Marie-Louise, ne dédaigna pas de travailler á ma conversión ou plutót á mon instruction qui, á dire vrai, laissait beaucoup á désirer. Autant j’avais scandalisé Baader en lui avouant que je ne connaissais ni les écrits de Saint-Martin, ni son histoire, autant je scandalisai Sulpice Boisserée en lui disant que, pendant mes dix annéesde séjourdansla capitale de la France, je n’avais méme pas eu la pensée de visiter la Sainte-Chapelle qu’il regardait comme be plus précieux joyau de notre architecture gothique et qui, á ce titre, avait été pour lui le but d’un pélerinage consciencieusement accompli. Mais á Fépoque dont je parle, c’est-á-dire durant la période comprise entre la restauration et la révolution de 1830, les pélerins de ce genre étaient extrémement rares, et la plupart des avocats ou magistrats de province qui venaient passer leurs vacances á Paris, oubliaient ou ignoraient qu’il y avait á cóté du P alais de justice , un monument particuliérement intéressant pour ceux d’entre eux qui avaient enlendu parler des Établissements de saint Louis.

Pour moi, j’eus lieu de croire que l’aveu de mon ignorance me l’avait fait pardonner. Car mon seeond initiateur ne inontra pas moins de zéle que le premier

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á remplir les lacunes qu’il apercevait dans cette partie de mon éducation esthétique. Non pas qu’il eüt, au méme degré que Górres, le don de généraliser ses vues; mais il lui était extrémement désagréable d’entendre quelqu’un parler avec enthousiasme de l’art chrétien et supprimer ce qui était, á ses yeux, l’art chrétien par excellence. De la un zéle, souvent intempestif, pour faire prévaloir sa Ihése favorite qui, malgré les autorités imposantes dont il l’appuyait, ne pouvait étre la mienne; mais je n’en écoutais pas moins, avec une religieuse attention, les explications souvent trésplausibles et toujours instructives par lesquelles il s’efforcait de me rendre digne de partager ses convictions.

Le profit que j’avais retiré de mes relations avec lui pendant l’été de 1830, se réduisait á fort peu de chose. Outre que j’étais absorbé par mes ministres prévisions sur la destinée de mon pays et sur la mienne, je n’étais pas múr pour le genre d’initiation dont Sulpice Boisserée ne dédaignait pas de se faire Tinsírument. Quandje revins á Munich, en 1832, j’étais beaucoup moins indigne de l’importance qu’il semblait attacher á ma conversión. Non-seulement j’avais réparé, des le lendemain de mon retour á París, l’omission scandaleuse dont je m’étais rendu coupable en ne visitant pas la Sainte- Chapellc , mais je m’étais laissé persuader par mon ami M. de Montalembert, que le román de Notre-Dame de París était un appel adressé, sous la forme la plus séduisante, a ce qui restait encore de susceptibilité esthétique dans le sentiment national engourdi ou dépravé par trois siécles de domination paienne en matiére de

goüt. Quelque indéterminé que füt encore mon point de vue á cette époque, il eut un grand charme de plus h mes yeux quand je vis que celui de mon jeune ami ne différait pas beaucoup du mien. Ce fut lui qui me fit visiter, en 1832, les vieux cloitres de Rome devant la plupart desquels j’avais passédédaigneusementen 1830. Ce fut encore lui qui, afín de satisfairesa passion naissante pour les antiquités monumentales des grands ordres monastiques, me fit faire le pélerinage duMont- Cassin et la revue complete des églises gothiques de Naples et de ses environs; de sorte qu’en arrivant á Munich quelques mois aprés, je me trouvai assez riclie pour faire part de mes richesses á ceux qui n’ avaient étudié l’art gothique qu’en de^á des frontiéres de la patrie allemande.

Mes acquisitions furent encore plus considérables en 1833, par suite de deux voyages importants queje fis dans le courant de cette année, l’un en Angleterre sous le patronage du général Malcolm, l’autre dans les provinces rhénanes avec M. de Montalembert plus épris que jamais de la glorieuse mission qu’il s’était donnée. La premiére chose qui m’avait frappé en arrivant en Angleterre, était l’aspect imposant des vieux monuments d’arcbitecture tant civile que religieuse et la pureté de goüt qui avait présidé á leur restauration. Quel contraste avec les ruines dont le vandalisme révolutionnaire avait couvert la France et que les gouvernements subséquents avaient plutót aggravées que réparées! Ce respect des Anglais pour leurs antiquités nationales, et l habitude de vivre, pour ainsi dire, au milieu d’elles dans leurs résidences rurales, avaient des lors porté

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leurs fruits, et la plupart des bibliothéques de eháteaux étaientpourvuesd’ouvragesarchéologiquesquidonnaient 1’histoire et la description des monuments qu’on avait sous les yeux. C’était comme une premiére initialion aun ordre d’émotions et d’idées qu’une éducation esthétique plus avancée pouvait développer plus tard.

En effet je pus m’assurer de ce développement pendant le séjour assez long que je fis á l’Université de Cambridge. La setrouvait un archéologue non moins communicatif que savant qui ne demandait pas mieux que de me mettre au courant des progrés que sa Science favorite avait failsen Angleterreetqui possédait en outre tous les renseignements nécessaires pour comparer ces progrés avecceux que la méme Science avait faits sur le continent et particuliérement en Allemagne. Je veux parler du docteur Whewel qui avait déjá jeté les fo.ndements de la renommée scientifique qu’il s’est acquise depuis et qui a contribué, plus qu’aucun de ses collégues, á donner au collége de la Trinité la prééminence entre tous les colléges dont se compose l’Université de Cambridge.

Une excursión qu’il avait faite, l’année précédente, dans les provinces rhénanes, luí avait fourni les matériaux d’un intéressant ouvrage qui servit de texte á nos premiéres conversations. Mais un Service bien autrement profitable fut celui qu’il me rendit en faisant avec moi la revue chronologique des nombreux édiíices dont la piété de leurs fondateurs catholiques avait jadis orné cette seconde métropole intellectuelle de la Grande- Bretagne. Tous ces édi fices portaient l’empreinle des siécles dans lesquels ils avaient été fondés, depuis le

moyen age proprement dit, jusqu’á l’époque de la Reforme, de sorte qu’on pouvait, en quelques heures, faire un cours d’architecture golhique plus complet qu’on ne l’aurait fait en plusieurs semaines de lecture. A quoi il faut ajouter les ressources d’une érudition lumineuse, puisée aux meilleures sources et toute préte á résoudre les difíicul tés les plus imprévues, non-seulement á Cambridge méme, mais dans toutes les villes et villages des environs oü il yavait quelque monument qui promettait une satisfaclion, méme passagére, á ma curiosité. II va sans dire que la vieille cathédrale d’Ély, pía** cée á une distancefacile á franchir, futpour moi le but d’un pélerinage tout spécial, et que j’y exploitai largement les trésors de Science archéologique accumulés par mon conducteur.

Pendant ce temps-lá, mon compagnon de voyage de l’année précédenle, en Italie et en Allemagne, ouvrait sa premiére campagne contre le vandalisme contemporain et dénoncait á l’indignation publique, dans l’intérét de l’art chrétien encore trés-incompris, les destructeurs et les profanateurs de notre art national et de nos monuments bistoriques. Le 1er mars 1833, M. de Montalembert publiait safameuse lettre á Yictor Hugo, et cet appel courageux fait au petit nombre de partisans que le bon goüt, en matiére d’antiquilés religieuses, avait encore conservés parmi nous, fut comme le premier signal d’une résurrection regardée jusqu’alors comme impossible, méme par ceux qui la désiraient le plus. C’était une autre campagne en faveur de l’art chrétien h la réhabilitation duquel nous travaillions avec un but identique; ou plutót c’était la

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méme campagne, maisavec d’autres armes etsur un autre champ debatailleoüron avait á combatiré, pro aris ct focis, tantót contre des démolisseurs officiels, tantót conlre de stupides spéculateurs dont la cupidilé brótale ne comprenait pas qu’un monument quelconque pút avoir d’autre valeur que sa valeur vénale.

Cette lutte héro'ique contre le vandalisme sous sa forme la plus antipathique au sentiment national, si ce sentiment n’avait pas été pervertí, est sans contredit un des plus intéressants épisodes de la vie de M. de Montalembert, et c’est une des raisons pour lesquelles j’ai cru devoir en parler ici. Les combats par lesquels il a préparé, pendant vingt-cinq ans, le triomphe de la cause qui nous était commune, ont été livrés a des intervalles tellement irréguliers, soit dans la presse périodique, soit dans la chambre desPairs, qu’il estdifíicile d’en apprécier le résultat général á travers le brüit des discussions politiques auxquelles cette cause se trouvait accidentellement mélée.

Quoi qu’il en soit, le jeune orateur qui s’était vouó á sa défense, l’avait prise tellement au sérieux que, pour mieux remplir sa tache et en méme temps pour généraliser ses vues, il méditait un nouveau voyage d’Italie et d’Allemagne dans des conditions plus favorables á la satisfaction de ses besoins intellectuels, que n’avaient été celles de l’année précédente. Aprés avoir parcouru la France dans tous les sens pour étudier nos monuments du moyen áge ou pour déplorer leur mutilation, il voulait se livrer á la méme étude dans les pays limitrophes qui avaient subi notre domination et qui s’en ressentaient encore. Mais l’idée d’entreprendre seul

cette longue excursión lui était pénible. A peine avail-il publió sa iMtre á Víctor Hugo , qu’il redoubla d’instances pour me persuaderde le rejoindre au plus (ót. II m’écrivaitá la datedu 13 mai 1833 :

« Mon ami, je scns plus que jamais qu’il me serait « impossible de voyager, c’est-a-dire de courir dans un « intérét de curiosité, sans toi. Albert tout au plus pouo vait te remplacer; mais je ne sais ce qu’il devient... « Au nom du ciel, laisse done la ton Angleterre, et re- « viens ici un peu, pour que nous puissions nous « concerler. II y a six mois que tu es dans cette Ierre « de brouillards. Yiens done te refaire un peu Frana Qais. »

Le résultat de toutes ces négociations, qui devaient élre reprises enBretagne, fut que nous ferions ensemble, toujours en vue de notre progrés archéologique, un voyage á travers l’Alíemagne, et que nous commencerions par les provinces rhénanes, c’est-á-dire par la cathédrale de Cologne! Quel rendez-vous pour deux amis dont l’imagination et le coeur étaient disposés comme lesnótres! Quel point de départ pour le genre de conquétes auxquelles nous aspirions l’un et l’autre, lui pour aífermir celles qu’il avait deja faites dans la méme direction, moi pour remplir une lacune qui laissait planer de gros nuagessur mon horizon esthétique! Les études préliminaires que j’avais faites á Munich, renforcées par mes conversations avec des hommes aussi compétents que Boisserée, Gorres et Whewel, avaient été une excedente préparation au pélerinage que j’accomplissais maintenant et qui, entre autres jouissances, me procurait celle d’admirer les progrés que mon com-

pagnon de voyage avait faits dans cette branche de Fart chrétien, depuis que nous nous étions séparés á Munich. Boisserée que nous rencontrámesá Coblentz, n’en fut pas moins frappé que moi, et quand il entendit raconter les détails de la récente campagne de M. de Montalembert contre le vandalisme franjáis dont les traces en Allemagne étaient encore subsistantes, je crois qu’il fut tenté de s’attribuer á lui-méme la premiére impulsión de ce zéle chevaleresque qui trouvait si peu d’imitateurs.

Quoi qu’il en soit, cette rencontre imprévue nous fut extrémement profitable , non-seulement a Coblentz méme, mais aussi dans les autres villes que nous visitámes en remontant le cours du Rhin et du Mein jusqu’á Francfort oü le peintre Veit, le disciple chéri d’Overbeck, jouaitun role analogue áceluidu peintre Cornéliusdans la capitale de la Baviére. C’élait une counaissance nouvelle qui promettait aulant de profit que d’ agrément, et notre attente fut si bien remplie, que nous prolongeámesnotre séjour bien au déla des limites que nous nous étions presentes. Mais ce temps ne fut perdu ni pour mon ami, ni pour moi. Nous avions besoin l’un etl’autre, mais moi beaucoup plus quelui, de recueillir et de comparer nos impressions. Les siennes étaient nettes et fécondes, parce qu’elles avaient été préparées par des études historiques et techniques faites sur íes monuments mémes ou sur leurs débris qui jonchaient notre sol. Les miennes, au contraire, étaient vagues et décousues, et de plus je venáis de constater, á mon grand chagrín, que l’idéal chrétien, représenté par l’arcliitecture, n’entrait pas aussi facilement dans mon

esprit que l’idéal chrétien représenté par la peinture ou par lamusique. En vain mon compagnon de voyage, qui marchait de conquéte en conquéte sur un terrain bien étudié d’avance, recourait-il á tous les arguments que pouvait lui suggérer la conscience de ses propres forces, pour combatiré ce qu’il appelait mon découragement et pour me déterminerá partager avec lui les jouissances d’une lente excursión á travers l’Allemagne céntrale jusqu’en Bohéme ; cette perspective, quelque atírayante qu'elle fu t pour mon coeur, ne pouvait contre-balancer, a mes yeux, les avantages que me prometlait un troisiéme séjour á Munich oü j’avais contracté des habitudes intellectuelles qui pouvaient, dans une certaine mesure, me teñir lieu d’inspiration. D’ailleurs j’avais la, plus que parlout ailleurs, des auxiliaires aussi compéúents que dévoués, qui avaient assisté, pour ainsi dire, á l’éclosion progressive de mes idées sur l’art et sur la poésie chrétienne, et je ne voulais pas retourner en Franceavant d’avoir, sous leurs auspices, sinon avec leur concours, donné sa forme définilive h l’ouvrage dont il me íardaitde commencer Texéculion.

Si j’avais voulu aborder mon sujet par le cóté qui m’était le plus familier, c’est-á-dire par la peinture et la sculpture envisagées au point de vue de leur régénération par le chrisiianisme, les matériaux que j’avais recueillis dans mon secondvoyage d’Italie, étaientassez abondants et d’assez bou alui pour m’autoriser á risquer une premi ere íeníative ineompléle, en prenant l’engagement d’achever mon deuvre plus tard. Mais de toutes les partiesdonl elle devail se composer, la partie qui avait rapport á Barí proprement áii átait precisé-

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ment celle dont je me défiais le plus á cause de mon iguorance des procédés techniques qu’il fallait cependant admetlre comme des éléments légitimes d’appréciation. Pour me faire pardonuer mon incompétence á cet égard, je comptais un peu sur Ies chapitres qui précéderaient celui-la. particuliérement sur celui oü je traiterais de la légende comme m a ti ere de poésie chrétienne, sujet encore intact et d’une richesse inépuisable, pour lequel j’avais rassemblé les matériaux les plus précieux depuis les évangiles apocryphes jusqu’á la derniére transformation ou plutót profanation subie, au seiziéme siécle, par la légende de Roland. Ce qui avait trait ala forme dramUique et á la représentation des Mystéres dans tout le cours du moyen age, laissail encore beaucoup á désirer ; mais je croyais savoir qu’il y avait áFlorence, dans la bibliothéque particuliére du Grand-Duc, une collection plus ou moins compléle de compositious de ce genre, et j’étais décidé á ne pas mettre la derniére mainá cette partie de mon ouvrage, sans avoirpuisé dans ce trésor lointain qui excitait depuis deux ans ma convoitise, le supplément d’information dont j’avais besoin.

Mais il y avait dans mon plan, tel queje l’avais concu, un autre sujet qui ne m’intéressait pas moins que la poésie légendaire, et que des circoustances locales avaient rendu doublement attrayant pour moi. Je veux parler de la musique telle que l’avait faite le double courant de l’enthousiasme religieux et de l’enthousiasme clievaleresque, noo-seulement daos ce qu’on a cou turne d’appeler les siécles de foi, mais aussi á des époques plus rapprochées de nous, quand la voix des

peuples subjugués semblait condamnée á ne plus proférer que des cris de miséricorde vers le ciel ou des cris de vengeance vers les hommes. Tel était précisément l’élat dans lequel s’était trouvée une grande partie de l’Allemagne, pendant les jours, pour elle si néfastes, de la domination francaise. Toutes les péripéties si émouvantes de la lutte engagée pour reconquérir l’indépendance du territoire germanique, étaient restées lettre cióse pour tous ceux qui appartenaient á la méme génération que moi. Nous ignorions surlout le role vraiment sublime qu’avaient joué, dans ce qu’on appelait la guerre de délivrance, les deux génies auxiliares dontrunion n’avait peut-étre jamais été siétroite, je veux dire la poésie et la musique. Je savais le parti que les Spartiates avaient tiré de cette unión si bien pratiquée par Tyrtée; je savais aussi combien avait été irrésistibleTélan imprimé á nos volontaires républicains par le chant de la Marseillaise ; et s’il est per mis de compara* les petites choses aux grandes, je n’avais pas oublié ce qu’avaient été pour nous, dans notre campagne de 1815, les fortes modulations par lesquelles notre barde le Thiec qui mourut en chantant, redressait nos allures ou préludait a nos victoires.

Mais rien de tout cela ne pouvait se comparer á la violente impression que produisit sur moi, peu de íemps aprés mon arrivée á Munich en 1830, la rencontre que je fis d’un 'privat-docent de l’université d’Iéna, lequel avait été acteur et , d’aprés les apparences , acteur trés-énergique dans le grand drame qui avait fini par avoir pour théátre TAllemagne tout entiére. Autour de lui se pressait un groupe detudiants sympathiques et

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curieux qui fréquentaient habituellement le débit de biére danslequel nous noustrouvions entassés cejourla. Je liai conversaron avec celui qui me parut le plus communicatif, et j’appris bientót que le hérosde látete, l’un des éléves les plus enthousiastesdu célebre Fichte, avait été ensuite son compagnon d’armes jusqu’á la fin de la guerre, et que le temps qui s’était écoulé depuis, n’avait refroidi en rien la verve poétique et militaire que l’enthousiasme patriotique avait développéeen lui. Ce fut alors que j’entendis raconter, pour la premiére fois, la scéne si émouvante qui se passa dans la ville d’Iéna, le jour oii ce méme Fichte, sans rien perdre de son sang-froid habituel, aprés une courte allusion aux blessures saignantes de la patrie et aux nouveaux devoirs qu’elle imposait á ses enfants, dit á ses éléves en guise de péroraison finale et de legón supplémentaire :

« Le cours sera done suspendu jusqu’á la fin de la « campagne; ou nous le reprendrons dans notre patrie « devenue libre, ou nous serons morts pour reconqué- « rir sa liberté. »

Puis? descendant de sa chaire, il traversa la foule et alia se placer dans les rangs d’un corps qui partait pour l’armée.

Et lenarrateur, autour duquel ses jeunes auditeurs pálissaient d’émotion, entonnait pour eux un de ces beaux chants de Kórner qui avaient fait battre tant de coeurs á Tunisson du sien; et le mien battait aussi, plus touché de la beauté du spectacle que de la beauté des vers, car la langue poétique ne m’était pas encore assez familiére pour que je pusse la comprendre par l’ou'ie II 17

aussí facilement que par les yeux ; mais Tenthousiasme dont j’étais témoin était trop nouveau pour moi et trop sponlané pour n’étre pas conlagieux. Aussi nul ne fut plus exact que moi au rendez-vous quiavait lieu chaqué soir dans la méme salle, et nul ri'en sortit plus impatient que moi d’y revenir. C’était une véritable ivresse a Jaquelle assurément la biére n’avait aucune part; car ma jouissance était trop vive, trop absórbante pour qu’aucune autre püt s’y joindre. Cet état d’exaltation dura toute une semaine. Je crus qu’il avait aiteint son paroxysme, le jour oü j’entendis cbanter á quatre voix, les Chasseurs de Lutzow, ce rhythme siplein d’élan dans lequel Táme du poete Korner et celle du musicien Weber semblent deux métaux mis en fusión par le méme feu et jaillissant de la méme fournaise, Cependant il y eut un autre chant, non pas plus excitant, cela était impossible, mais incontestablement plus éinouvant que celui-la, c’est le cbamp fúnebre ou plutót la priére poétique de ce méme Korner, priére composée par lui au bruit du canon et sous 1’influence manifesté du pressentiment de sa mort prochaine :

Valer, du segne mich!

ln deine Hand befehl’ich mein Leben,

Du kannst es nehmen, du hast es gegeben ; Zum Leben, zum Sterben segne mich ; Yater, ich preise dich.

Le jour oü j’entendis chanter cette sublime invocation par le compagnon d’armes de Fíchte, je n’en étais plus réduit aux conjectures sur la signification des mots, car je m’étais procuré le précieux recueil qui ve-

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nait d’étre publié á Leipzig ( Auswahl deutscher Heder) et qui, a datei* de cette époque, a été partout moa inséparable compagnon de voyage et, pour ainsi dire, aioa bréviaire musical daas lequel il a’était pas permis aux profaaes de lire. Afín de aie donaer cette permission á moi-méme, je me remis á la pratique avec un zéle que je ae m’étais jamais coaau et qui íiait par étre couroaaé d’assez de succés pour me donaer le droit de parler avec eathousiasme de ma aouvelle acquisitioa devaat ceux que je jugeais cüpables de l’apprécier.

Le premier appréciateur vraiment compétent que je rencontrai en F ranee, fut un jeune arfiste en qui le géuie qui lui a valu, de nos jours, une célébrité européeane, était encore á l’ótat inconscient. La spécialité de son organisation, comme celle de son esprit, le rendad plus apte qu’aucun musicien franjáis á me seconder daas lapetite propagande queje méditais de faire, sur une trés petite échelle, daas une trés-petite partie de la sociéíé parisienne. Le lecteur trouvera sans doute moa projet bienhardi; mais il me pardonnera peutétre ma hardiesse, quaad ii saura que le coopérateur auquel je pensáis s’appelait Liszt, et que l’auteur des deux recueils, jusqu’alors inconnus, que j’apportais d’au déla du Rhin, s’appelait Franz Schubert.

Le théátre de nos exploits, á la fois bruyants et modestes, était le salón de Mnie la marquise Levayer, diez laquelle se réunissait, plusieus s fois par semaine, une société qui, sous le rapporl des sympathies politiques et autres, ne laissait rien a désirer á une espéce de proscrit comme moi. On ne s’afÜigeait pas trop du présent, on ne désespérait pas de l’avenir ou, si les vieux fui-

saient des prédictions trop sinistres, les jeunes, parmi lesquels brillait de tout son éclat juvénile Mlle de Roncherolle, se mettaientau piano avec M. Liszt qui n’avait pas dédaigné de composer des accompagnements pour nos cliants favoris. Et ce fut ainsi que se passérent les deux mois beaucoup trop courts qui précédérent mon départ pour l’Angleterre á la fin de 1832.

La je ne fus pas moins favorisé par le sort que je ne l’avais été á París. Je le fus méme davantage á cerlains égards; car si, dans ma charmante retraite de Saint- Léonard, je ne trouvai pas un savant inspirateur comme Liszt, je trouvai en revanche toutes les jouissances decceur et d’imagination que jepouvais désirer; car mes hótes étaient ces mémes amis avec lesquels j’avais fait, quelques mois auparavant, le voyage de Rome á Yenise, et la maison que nous occupions était située de maniere á me donner, particuliérement dans cette saison, mon spectacle de prédilection, celui d’une mer s’étendant á perte de vue et venant lourdement briser ses vagues á nos pieds, de maniere á en faire jaillir l’écumejusqu’ánosfenétres, ce qui ne faisait que redoubler la verve musicale de Miss Olympia et quelquefois aussi la mienne.

Je me souviens particuliérement d’une journée oü nous eümes ce spectacle et cette jouissance au complet, gráce á une violente tempéte qui faisait tout craquer autour et au-dessus de nous. II y avait des moments oü les flots violemment brisés, mélant leur bruit tantót sourd, tantót éclatant, aux rafales impétueuses du vent de sud-ouest, ne nous permettaient pas de nous entendí e aux deux extrémilés de la méme chambre. Dans

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la plus terrible de ces journées, je m’étais assis auprés d’une croisée entr’ouverte pendant qiron jouait une sonate de Beethoven avec accompagnement de harpe. J’étais véritablement placó la córame entre deux harmonies, dont le contraste produisait sur mon ame un eíTet que je ne décrirai jamais. La musique avait un caractére sua\e et mélancolique, et il ne fallut que la simple modulation du prélude pour faire vibrer toutes les cordes de mon coeur. Quand la vague, arrivée au máximum de son volume et de son mugissement, se brisait en écume sur la plage, je ne percevais plus les sons d’aucun inslrument ; mais au retrait de la vague qui devenait de moins en moins assourdissante, des cbants mélodieux se débrouillaient peu á peu de ce chaos et me plongeaient dans une triste réverie á laquelle un craquement subit des vitres ou de la toiture mettait brusquement fin. Quand notre concert fut terminé, on me pria d’écrire quelques vers sur un álbum, ce que je fis avec docilité, mais avec un sentiment trésvif de mon impuissance. Les quatre derniers seulement me sont restés dans la mémoire :

Combien, dans l’avenir, me seront chers les lieux Ou les jours d’ouragan élaient des jours de fétes,

Ou j’avais, pour aider mon essor vers les cieux,

L’aile de l’harmonie et l’aile des tempétes!

Avec ina provisión de musique et celle que Miss Olympia avait elle-méme apportée d’AUemagne, nous avions de quoi faire faire face non-seulement a nos besoins légitimes, mais méme á nos caprices qui n’étaient pas moins impérieux que nos besoins. Par suite d’une svm-

pathie qui n’était ni récente ni accidentelle, nous noiís accordions á donner la préférence aux compositeurs allemands, et c’étaient euxqui faisaient presque exclusivement les frais de nos récréations musicales, si toutefois on peut appeler de ce nom une chose que nous prenions tellement au sérieux* C’était á peine si nous nous en laissions distrairepar latentation de monter les deux beaux chevaux arabes que le général Malcolm avait fait venir d’Orient, et sur lesquels nous faisions de joyeuses excursions íantót á la baie de Pevensey oü débarqua jadis Guillaume le Conquérant, tantót á un village distant d’environ huit milles, oü nous admirions les ruines de l’abbaye de la Balaille ( Battle-abbey ) encore plus imposantes par leur caractére que par le grand souvenir historique qu’elles nous rappelaient.

Le séjour que je fis ensuite á Cambridge, sans avoir tout le charme de celui de Saint-Léonard , ne fut pourtant pas complétement stérile en jouissances analogues a celles queje venáis d’éprouver. Outre que mon recueil de chants allemands m’ouvrit l’entrée deplusieurs maisons oü ce goüt avait été plutót éveillé que cultivé, je trouvai quelque chose de mieux qu’une curiosité savante dans certains professeurs qui avaient déjágoüté, sur le continent, les prémices des émotions que leur promettaienl les productions de la nouvelle école. Mais leur admiration, trop concentrée pour étre contagieuse, était presque toujours passive, tandis que celle de leurs éléves, au monis de ceux avec lesquels le hasard me mit en rapport, comme Kemble et Monleilh, avait, dans ses manifestations , quelque chose de la spontanéité germanique. Aussi les soirées doublement

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agréables queje passais á chanter, avec ces deuxjeunes enthousiastes , les éjaculations pieuses ou belliqueuses de Kórner, furent-elles, sans contredit, un des meilleurs souvenirs que j’emportai de ce premier séjour á Cambridge.

Mon zéle pour les produits du génie allemand ne s’élait done pas refroidi, et quand, aprés avoir terminé notre excursión dans les provinces rhénanes, je pris seul la route de la Baviére au lieu de prendre, avec mon ami, celle de la Bobéme, la nouvelle passion qui m’avait poursuivi de Munich á Paris, puis de Paris en Angleterre, et qui ne pouvait jamaisétre qu’une passion malheureuse, n’en entrait pas moins pour beaucoup dans ma détermination. Par suite de la direction imprévue qui, depuisl’élé de 1830, avait été imprimée á mesidées et que j’attri buais presqueexclusivement aux influencesétrangéres que j’avais récemment subies, j’en étais venu á me regarder comme une sorte de nourrisson avorté de la Muse germanique, et j’agissais comme si j’avais été persuadé quel’airet la lumiére de Munich m’étaient indispensables tant pour éclaircir mon horizon intellectuel que pour l’agrandir.

Cet éclaircissement et cet agrandissement étaient plus difficiles pour la nouvelle táche que j’allais entreprendre, et á laquelle je ne pouvais apporter que des connaissances trés-superficielles. Pour comble d’embarras, je ne trouvai plus dans Schelling^ en parlant avec lui de Teslhélique musicale, cette abondance et cette originalilé de vues qu’il avait coutume de déployer toutes les fois qu’on touchait á une question qui relevait, directement ou inclirectement, de sa Science

favorite. Quant á Baader, il enveloppa ses explicalions dans des formules tellement mystiques, que je dus renoncer non-seulement á les appliquer, mais méme á les comprendre. II ne parvint á mettre á ma portée que les emprunts qu’il fit á son auteur de prédilection, je veux dire á Saint-Martin, dont il aimait á proclamer la compétence et presque l’infaillibilité dans touíes les questions qui tiennent aux mystéres de l’áme humaine. L’extrait suivant qu’il copia, exprés pour moi, dans un des principaux écrits du théosophe frangais, semblerait prouver que l’appréciation de Baader n’était pas tout á fait dénuée de fondement :

« La musique a pour but de percer les régions du « temps qui nous enveloppent. Le bonheur étant notre « lieu de repos, la musique a pour objet de nous y u ramener lorsque nous en sommes sortis, et non pas « de nous en faire sortir quand nous y sommes établis. « Avec la musique l’homme peut, non-seulement porter « son étre jusque dans la région divine, mais faire encore « descendre cette région divine dans tout son étre ; ornáis il faut que 1’homme yjoigne sa parole puré. (( C’est parce que les animaux n’ont ni admiration ni « parole qu’ils n’ont point de musique. L'homme est « comme la lyre de Dieu, il tend sans cesse par sa pací role á en exprimer les diverses puissances. La racine « organique et mélodieuse de notre étre est une source « simple , qui renferme en elle seule tous les or- « ganes de ses modulations. Mais Dieu tire á son gré « de sa lyre des sons tristes et déchirants, ou des sons « douxet récréatifs, ou il n’en tire point du tout. » — (Saint-Martin, Esprit des dioses .)

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Mais ce n’était pas avec des apercus ingénieux que je pouvais suppléer a l’insuffisance de mes études préalables, tant historiques que techniques, insuffisance dont je ne m’étais pas fait une idée, méme approximative, avant le jour oü Górres el le major Seyfried, mes deux principales autorités en pareille matiére , essayérent de me faire mesurer du regard le nouveau champ que je me proposais de parcourir. La supériorité des inspirations chrétiennes sur les inspirations paiennes était facile á constater; mais, en musique, on était réduit á des conjectures psychologiques dont la xaleur était nécessairement arbitraire. II en était de méme pour la plupart des compositions antérieures á l’organisation définitive du cuite dans les deuxprincipaux centres des traditions musicales en Italie, c’est-ádire á Rome et á Milán. Pour faire une liistoire tant soit peu satisfaisante de cette premiére période, il fallait commencer par extraire des ouvrages des Peres de l’Église, tant grecs que latins, tout ce quiavait rapport á la musique et á son role spirituel comme auxiliaire de la piété. On me disait qu’en lisant, dans cette iniention, les confessions et les lettres de saint Ausustin, d’une part, pour l’Église occidentale, et d’autre parí, pour PÉglise oriéntale, les homélies de saint Jean Chrysostome et surtout ses commeníaires sur les psaumes, je pourrais me figurer approximatrvement ce que serait une pareille opération, si elle était faite sur une grande échelle ; a quoi il fallait ajouter qu’elle serait toujours incompléte, á cause de Pabsence presque totale de documents techniques.

On aimerait á savoir ce qui se chantait dans les pre-

miéres écoles de chant fondées a Rome par le Pape Sylvestre immédiatement aprés le triomphe défmitif du ehrisüanisme dans la personne de Constantin. Un événement qui affranchissait a la fois les imaginations el les consciences , ne pouvait pas rester sans influence sur la seule branche de l’art qui se prélait á une régénération immédiate. II dut y avoir des chants de triomphe répétés d’un bout á l’autre de PEmpire, dans le genre de celui que saint Ambroise entonnait un peu plus tard dans sa cathédrale de Milán, et qui, d’aprés le témoignage de saint Augustin, fut comme un signal donné á toutes les autres églises (1)*

C’était comme une inauguration solennelle de ce qu’on pourrait appeler la musique lyrique, laquelle devait recevoir plus tard de nouveaux développemenls par Pintroduction des hvmnes, dont la véritable floraison ne commence qu’avec le moyen age, pour continuer ensuile, sousdes iníluences trés-variées, jusqu’á Pépoque oü la décadence du goüt chrétien coincide avec la renaissance des lettres paiennes.

Mais ce qui m’intéressa le plus dans cette revue rétrospective, malheureusement trop rapide, ce fut d’apprendre qu’il y avait une musique qui correspondait á Pidéal aseétique et dont Phistoire ne serait pas impossible á tracer, si Pon avait le courage et le loisir d’en recueillir les matériaux dans les lieux, trés-éloignés les uns des autres, oü ils ont été dispersés. La musique fut en effet l’art de prédilection des ordres monastiques, par la raison toule simple que le chant, qui en estla plus

(1) Voir les Confessions, liv. 9, ch. 6.

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liante expression, s’identifiait avec raccomplissement de leu r premier devoir. Aussi cet art occupait-il !e premier rang dans les études de la jeunesse élevée par les moines, et le souvenir des succés obtenus par eux dans cet enseignement fut toujours précieusement conservé dans les monastéres qui en avaient été le théátre. Qui ne sait les rnerveilles opérées par la fameuse abbaye de Saint-Gall, qui envoyait des missionnaires dans toutes les directions pour convertir á l’orthodoxie musicale les populations dont le goüt n’était pas suffisamment cb ristianisé. L’histoire de cette propagande dans laquelle on voit figurer tous les réformateurs de l’ordre des Bénédictins ainsi que tous ses principaux docteurs et écrivains,n’estpas un des moindrestitres degloiredes disciples de saint Benoit, bien que ce soit le plus ignoré, et ce fut précisément cette considération* renforcée par l’abondance des documents, qui me fit aborder cette partie de mon sujet plus résolüment que toutes les autres. Mais je m’apergus bientót que j’avais trop présumé de mes forces, et jeme contentai de marquer provisoirement les points les plus saillants de la route que j’aurais á parcourir, dans le casoii les difficullés qui m’apparaissaient de loin, ne seraient pas insurmontables.

Uneautretentation du mémegenre et plus irrésistible encore, si j’avais eu le temps d’y succomber, étaitcelle de consacrer un chapitre spéciai á la musique légendaire, c’est-á-dire a la musique épanouie, pour ainsi di re, avec la légende, nourrie de la méme séve et de la méme rosée et jouissaní avec elle d’une popularité commune, de génération en généralion. II n’est personne qui n’ait éprouvé quelquefois dans sa vie combien cette

association de destinées ajoute á la puissance de Fuñe et de Fautre. En supposant deux mélodies parfaitement égales au point de vue de Finspiration, il est certain que celle qui réveille dans l’auditeur un souvenii légendaire, produira sur luí un tout aulreeffet que celle qui tire tout son charme de sa valeur intrinséque. Et ceci n’est pas seulemeut vrai des chants élégiaques ou autres chants populaires. 11 y a des hymnes, les uns joyeux, les autres fúnebres qui jouissent du méme privilége, el si, en récitant les psaumes, on savait se rendre compte des circonstances particuliéres sous Fempire desquelles ils ont été composés, Fimpression qu’ils sont destinés a produire serait a la fois plus profoude et plus durable.

On peut dire que Munich est une ville privilégiée sous cerapport; car elle a des légendes qui scrvent d’accompagnement á des chants spécialement réservés aux grandes solennilés religieuses, commecelui qu’Orlando Lasso, maitre de chapelle du duc Albert de Baviére et rival degloirede Palestrina, Fit exéculer ases enfants de choeur dans une occasion mémorable dont le souvenir s’est perpélué parmi les générations suivantes. C’était en 1 584, le matin méme du jour oü laprocession de la Féte-Dieu devait déployer ses pompes dans les principales rúes déla ville. Mais un violent orage, suivi de pluies torrenlielles, avail assombri les imaginations et mena^ait de rendre tous les préparatifs inútiles. Le duc était d’autant plus contrarié, qu’il avait fait venir le prince-évéque d’Eichstadt pour jouer le principal role dans cette grande occasion. En vain ilfaisait monterdes observateurs au haut de la tour de Féglise de Saint-

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Pierrepour voir sil’on n’apercevaitpas quelque éclaircle á l’horizon. Les réponses qu’ils rapportaient étant de plus en plus sinistres, leduc fl t son sacrifice et ordonna de chanter dans 1 église les quatre évangiles qui devaient se chanter dans les quatre reposoirs. Aussitót Orlando Lasso, en guise de prélude, fit entonner son fameux motet: Gústate et videtequam suavis sit Dominas timentibus eumet confidentibus ei. A l’instant méme la pluie cessa, le ciel s’éclaircit, et la procession sortit au milieu des démonstrations joyeuses de la Coule qui croyait fermement á une intervenlion miraculeuse, et qui y crut plus fermement encore quand elle vit le ciel redevenir sombre et pluvieux á partir du moment oü le saint sacrement eut repassé le seuil de l’église. Depuis ce jour, l’usage a prévalu de chanter le méme motet, loutes lesfois qu’on ordonne des priéres publiques pour obtenir le beau lemps.

Combien d’anecdoles du méme genre ne pourrait-on pas recueillir non-seulement dans les chroniques du moyen age et dans les biographies de saints, mais aussi dans les traditions locales des villes et méme des villages! Plus je fouillais dans les documents qui se rapportaient á ce genre de productions et á la musique religieuse en général, plus je restáis convaincu que c’était une mer sans rivage, méme en bornant mes recherches aux populations d’origine germanique; car il est indubitable que, sous le rapport de la susceptibilité et de la productivité musicales, cette race a été particuliérement privilégiée entre toutes les races européennes. Pour aucune autre la musique n’a été une source si féconde d’émotionspieuses et patriotiques, ni un si puis-

sant auxiliaire des révolutions tant politiques que religieuses. Taeite nous dit que les Germains de son ternps chantaient les lois de Thuiscon pour semieux pénétrer de leur esprit, et Ton sait quel instrument formidable la musique fut entre les mains de Luther pour organiser et affermir le protestantisme autour de lui. Ce fut par suite de eette magique influence que l’on parvint, avant la fin du seiziéme siecle, á bannir presque entiérement d’une grande parlie de l’Allemagne ce que les piétistes appelaient la musique profane, pour y substituer les chants deglise en langue vulgaire (Kirchenlieder), lesquels se multipiiérentá tel point que, dans les premieres années du dixdiuitieme siecle, on n’en comptait pas moins de 33,000, attribués á 500 compositeurs qui s’étaient transmis eette tache de génération en génération. Le tableau de la lutte entre les deux religions sur ce terrain tout á fait nouveau, me semblait susceptible du plus vif intérét, et plus il se déroulait a mes regards, plus j’étais impatient de le traeer.

Mon impatience était encore plus grande a l’égard de la musique lyrique qui semble avoir plus d’afíinité avec le génie de l’Allemagne méridionale et sans doute aussi avec le catholicisme qui en est la religión dominante, surtout parmi les populations rurales chez lesquelles la verve musicale s’éteiut plus tard que chez les autres. La récente publication des chants populaires autrichiens avait encore aiguisé ma curiosité sur ce point; car je pon vais les comparer ou les faire compare** par des juges plus compótenls que moi, avec les produits aualogues des autres nations, par exemple avec les inéiodies irlaudaises ou avec les airsécossais ou avec tes

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chants des bardes gallois , trois collections précieuses que j’avais rapportées de moa vovage d’Angleterre et qui n etaienl pas restées oisives entre mes mains.

Mais mon idéal en ce genre ótait toujours Kórner et son école, et quand je trouvais, dans les siecles précédents, un musicien- poete qui avait joué un role analogue au sien, cette découverte me comblait de joie. Je me souviens encore de l’enthousiasme avec lequel je lisais, dans la chrouique de Diebold Schilling de Berne, la part qu’eurent les Tyrtées de son temps aux victoires remporíées par les Suisses sur les ducs de Bourgogne. Dans la guerre du méme peuple contre FAutriche, le méme genre d’auxiliaires avait rendu le méme genre de servjces, et il y eut une bataille, ceíie de Sempach en 1386, dont le gain paraít avoir été dü en grande partie a Fárdente intervention d’un certain Halbsuter qu’on pourraijt bien appeler le Kórner de son siécle, dénomination qui appartient plus justement encorea un poete souabe nominé Yeit Weber que son enlhousiasme pour la liberté helvétique faisait courir en chantan t au-devan.t de tous les dangers et á qui, pour comble de bonne fortune, la victoire remportée á Murten, .en 1476, inspira la plus bello de ses compositions guerriéres.

Ainsi, dans toutes les directions, s’ouvraient pour moi des perspectives attrayantes; mais plus elles se multipliaient, plus j’étais ébloui et presque découragé par cette multiplicité méme; et cependant on me laissait entrevoir bien d’autres problémes dont la solution serait urgente, si je voulais me rendre compte desvicissitudes auxquelles l’art musical appliqué au cuite avait

été soumis aussi bien que les autres arts. Quand et comment l’équilibre avait-il été rompu entre l’harmonie et la mélodie, toujours au préjudice de la derniére, par les grands madres eux-mémes? Quelle influence cette rupture avait-elle exercée sur les compositions du xviii* siécle et en quoi reconnait-on l’empreinte de ce siécle sur elles? L’introduction du style d’oratorio dans les églises fut-elle un progrés ou ne fut-elle pas plutót un symptóme de décadence au point de vue de l’inspiration, et faut-il savoir bon ou mauvais gré á la Chapelle Sixtine d’avoir résisté á cette invasión étrangére, pour rester íidéle aux traditions de Palestrina? Entin, dans des temps plus rapprochés de nous, comment fallait-il interpréter le peu de cas que Mozart et Joseph Haydn faisaient de leu rs propres compositions religieuses, et l’insouciance avec laquelle ce dernier cédait a son frére Michel la prééminence dans cette branche inférieure de sonart? ♦

Ici je me trouvais sur un terrain oü mes pas avaient besoin d’étre affermis ; car du moment oü ii s’agissait de montrer un certain ordre d’inspirátions aux prises avec les tendances du xvme siécle, ce n’était plus seulement unequestion allemande, c’était une question européenne qu’il fallait aborder, Or ma vue était encore beaucoup trop faible pour embrasser un si vaste horizon. D’un autre colé, les matériaux que j’avais recueillis pour l’histoire des principales formes de la poésie chrétienne (forme légendaire, forme dramatique, forme épique)étaient encore trop incomplets pour que je pusse immédiatement les mettre en oeuvre. Je n’éíais en mesure d’engager la lutte avec la partie adverse, c’est-á-

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dire avec presque fous mes compatriotes, que sur un point, celui des origines de la peinture chrétienne et de ses véritables sources d’inspiration. Les impressions que j’avais rapportées de mon second voyage d’Italie étaient encore dans toute leur fraicheur, et les études subséquentes que j’avais faites sous les auspices de mes maitres de Munich n’avaient pas peu contribué á féconder ces impressions et á les systématiser. J’avais done quelque chance de me faire pardonner mon exces de confiance, si je les livrais séparément au public. Une fois cette résolution prise, je voulus, avant de l’exécuter, faire un troisiéme voyage d’Italie, en 1834, pour achever de constater les rapports entre l’école ílorentine et l’école ombrienne qui était comme le point culminant de nía théorie esthétique. Puis, aprós avoir terminé ce que je croyais étre mon dernier pélerinage au déla des monts, je revins en France avec celle que Dieu avait associée désormais á toutes mes émotions; maisje n’v revins qu’aprés avoir fait un détour par les montagnes du Tyrol, pour aller payer un dernier tribut de reconnaissance á mes amis de Munich qui, depuis quatre ans, avaient travaillé avec un zóle tout fraternel á ma régénération intellectuelle.

Je ne fus pas plutót installé á París, que je mis la main á l’ceuvre avec toute la ferveur d’un apótre qui croyait bien plus á la grandeur de son role qu’á sa compétence pour le bien remplir. On m’avait répété si souvent et de tant de manieres que j’allais faire une révolution dans les idées esthétiques de mes compatriotes, qu’il m'eüt été impossible, avec la meilleure volonté du monde, de ne pas croire á la réalité de ma voca-

tion * de sorte que la verve inspirée par la nature méme du sujet se trouvait renforcée par la verve de ma conviction.

Ce fui surtout en écrivant les chapitres relatifs á l’école mystique et á l’école ombrienne, que je sentís l’action presque poignante de cette double verve qui atteignit son ppint culminant le jour oü j’abordai, avec des docunients puisés á une source toute nouvelle, le drame si émouvant de Savonarole. Je l’écrivais á Saint- Germain, pendant l’été de 1835, dans une charmante maison située tout prés de la terrasse et dont les fenétres, ouverles sur un ravissaiit paysage, donnaient á Fceil des distractions que l’esprit ne pouvait. pas toujours s’empécher de partager. C’était la que je lisais á M. de Monlalenibert, le plus synipathique et le plus assidu de nos visiteurs, les portions de mon manuscrit que jesavais étre le plus en harmonie avec ses impressions personnelles qui n’étaient pas toujours Féclio des miennes. C’ótait la queje recevais, pour ainsi dire, a bout portan!, les éloges les plus flatteurs pour le présent, et les prédictions les plus encourageantes pour l’avenir, prédictions qui allaient étre si cruellement démenties par l’événement.

Quand ma tache fut terminée, nous partimos pour FAngleterre oü nous avions promis de passer la plus grande partie de l’année 1836, et la j’attendis avec une anxiété dont le principal ingrédient n’élait pas Famourpropre, cette explosión de sympathies qui devait accueilliv mon aventúrense publication. Les jours et les mois s’écoidérent saus que ni la presse parisienne, ni la presse étvangére, bien que je comptasse des amis

dans l’uneet dans l’autre, rompissent le silence qu’elles semblaient étre convenues de garder ci mon égard. Enfin, cinq mois aprés la mise en vente, je recus une lettre dans laquelle on m’annoncait officiellement que le nombre d’exemplaires vendus dans cet intervalle, s’élevait á douze !

Ce contraste avec le rapide succés qu’avait obtenu, septans auparavant, mon premier ouvrage si inférieur a celui-ci sous tous les rapports, était pour moi quelque chose de pis qu’un désappointement ; c’étaii un scandale , en prenant ce mot dans son acception évangélique, c’est-á-dire que ma foi dans les idées qui avaient servi de base et d’aliment á mon travail, en fut momentanément ébranlée. «L’idéal serait-il done une chimére?» me disais-je avec une sorte de désespoir ; car il me semblait que, s’il fallait renoncer á l’idéal tel que j’en avais congu et développé la notion, toutes les autres formes sous lesquelles il avait ravi ou subjugué les imaginations, me deviendraient suspectes et fini— raient par perdre au moins une partie de leur empire sur la rnienne. Á quoi il faut ajouter la parí qu’avait eue notre cuite commun de l’idéal soit esthétique, soit religieux, aux relations d’amitié qui s’étaient établies entre les membres, maintenant dispersés, de notre ambitieuse association. J.aseule consolation qui me restait, si j’avais eu assez d’abnégation pour y recourir, c’était d’imputer á ma seule ineompétence l’écbec que venait de subir, dans ma personne, la sainte cause á laquelle je m’étais prématurément dévoué.

Quoi qu’il en soit, je regardai mon pacte avec la

poésie chrétienne sous toutes ses formes et particuliérement sous la forme de l'art, comme irrévocablement rompu, et pour me consoler de cet amour malheureux, je me mis immédiatement á la recherche d’un autre amour; ou plutót cet amour était deja tout trouvé, car il avait commencé á poindre á l’époque de mon premier séjour en Angleterre, quand j’avais entendu raconter, pour la prendere fois, par des bouches non suspecles, les persécutions de tout genre par lesquelles on avait fait expier aux familles catholiques leur fidélité á la foi de leurs péres. II y avait la un long drame dont je n’avais fait qu’entrevoir les sanglantes péripéties et qui, en se combinant avec les phases correspondantes de l’histoire littéraire, était susceptible d’un intérét bien supérieur á celui que pouvait offrir séparément l’histoire politique du méme pays. Pourquoi, puisque j’étais sur les lieux et a la portée de tous les documents authentiques, ne tracerais-je pas pour mes compatriotes trop oublieux de Thospitalité qu’ils avaient re<yue, le tableau desépreuves analogues aux leurs, par lesquelles avaient passé, non pas une génération, comme en France, mais dix générations successives qui, sous une forme ou sous l’autre, avaient toutes fourni leur contingent de victimes? Pour Paccomplissement d’une pareille tache, les circonstances de temps et de lieu étaient on ne peut plus favorables. II dépendait de moi defixerlá temporairement mon séjour dans le pays de Galles richement pourvu de bibliothéques particuliéres, ou de changer ce séjour contre celui de Londres, quand les ressources locales, soit en hommes, soit en documents, me paraítraient insufíisantes. C’était une maniere charmante de partager ma

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vie entre la ville et la campagne, surtout si je trouvais moyen d’intercaler entre les deux une petite excursión continentale, soit veis le Morbihan, soit vers le cháteau de Boury dont je faisais déj á , par anticipation, le but d’un pélerinage annuel.

Mais j’avais á vaincre, pour ce qui concernait la prendere partie de mou projet, c’est-á-dire ma renonciation définitive á l’art chrétien, sous quelque forme que ce ful, j’avais, dis-je, á vaincre l’opposition a la fois énergique et ílaüeuse de mes deux amis les plus cliers dont l’un, M. de la Ferroimays, y mettait une insistance presque superstitieuse, comme s’il s’était agi d’une sorte de prédestination littéraire, et l’autre, M. de Moníalembert, me reprochad, avec une apparence de juslice, de l’abandonner sur le champ de bataille au moment oü il travaillait á réhabiliter l’idéal chrétien dans l’histoire, comme je l’avais réhabilité dans l’art. G’était le moment oü il metlait la derniére main a sa Fie ele sainte Elisa betii , et il m’annongait, dans des termes qui ne iaissaient aucune place au doute, que la publication de cet ouvrage serait immédiatement suivie d’une appréciation aussi complete que possible du mien.

Sur ces entrefaites, l’occasiori aprés laquelle j’avais vainement soupiré depuis la mort d’Albert, vint enfin s’offrir á moi, et j’allai chercher auprés d’Alexandrine et de ceux qui parlageaient son deuil, ce que je regardais d’avance comme la plus efficace des consolations.

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