‹ Épilogue à l'art chrétienChapitre 11 sur 16 · SUK LE FIL DE LA VIERGE. — ROMANCE · texte numérisé non relu

SUK LE FIL DE LA VIERGE. — ROMANCE

liier, j’ai visité les grandes catacombes Des temps anciens,

J’ai touché de ilion front les immortelles tombos Des vieux chrétiens :

Et ni Lastre des nuits, ni les celestes sphéres,

Lettres de feu,

Ne m’avaient mieux fait lire, en profonds caracteres,

Le nom de Dieu !

Sacrés lieux, oü l’amour pour les seuls biens de Lame Sut tant souffrir.

En vous interrogeant j’ai senti que sa flamme Ne peut périr,

Qu’a chaqué étre d’un jour, qui mourut pour défendre La vérité,

L'Étre éternel et vrai, pour prix du temps, doit rendre L’éternité.

J’ai sondé, d’un regard, leur poussiére bénie,

Et j’ai compris

Que leur ame a laissé comme un souffle de vie Dans ces débris ;

Que dans ce sable humain qui, dans nos mains mortelles, Pese si |>eu,

LONDRES ET BOURY.

Germent pour le grand jour les formes éternelles De presque un Dieu.

C’est la qu’á chaqué fosse on croit voir apparaítre Un troné d’or,

Et qu’en foulant du pied des tombeaux, je crus étre Sur le Thabor 1

Descendez, descendez au fond des catacombes,

Aux plus bas lieux,

Descendez, le coeur monte, et du haut de ces tombes II voit les cieux!

Par un contraste bienétrange, qui n’étaitpas alors trésrare danslesfamilles les plus chrétiennes et quiestpeutétre encore moins rare aujourd’hui, pendant que nous chantions ces pieuses romances dans une chambre on lisait tout haut dans la chambre voisine, pour Pinsíructioii de mademoiselle Olga qui n’y avait guére de goüt, Y Histoire des républiques italiennes deSismondi. Jepuis direqu’il n’y avait la personne pour qui cenomfüt aussi imposant que pour moi. Dans les années qui avaient précédé immédiatement mon premier voyage áRome, j’avais lu á plusieurs reprises, avec un bénéficematériel toujours croissant, i’ Histoire\des Francais ,du mémeauteur, et cettelecture m’avait laissé une impression de respect, sinon pour ses idées, du moins pour sa science. 11 en avait été autrement quand, apres mon second voyage d’Jtalie, je voulus lire son Histoire des républiques italiennes, pour étudier la part que chacune d’elles avait eue dans le développement des diverses branches de l’art chrétien. Non-seulement, ma curiosité sur ce point ne futaucunementsatisfaite, mais jetrouvai Pouvrage écrit daus un esprit tellement hostile á toutes les grandes

institutions et á toas les grands souvenirs qui avaient excité raon récent enthousiasme, qu’á dater de cette époque, Sismondi devint pour moi i’objet d’une déíiance que je m’efforgais de rendre aussi contagieuse que possible. La tache élait d’autant plus facile et mes arguments d’autant moins suspects que je les empruntais en grande partie á un écrivain protestant, je veux dire le célebre professeur Léo qui, tout en se laissant influencer par son point de vue, axait traité le méme sujet avec une impartialité relative dont il serait difficiie de citer un autre exemple dans l’histoire littéraire du protestantisme.

Cette question spéciale conduisait nécessairement á une question plus générale, celle de savoir jusqu’á quel point on pouvait se flatter de corriger ou de contrebalancer les impressions produites par des leclures historiques ou autres, dans lesquelles les croyances incuL quées par la premiére éducation, étaient implicitement niées ou du moins mises en état de suspicion. Pendant plusieurs jours, on ne parla pas d’autre chose. M. de la Ferronnays, que ce probléme n’avait jamais occupé jusque-lá, l’envisageait sous toutes les faces pour trouver une solution pratique; car, aprés la question du mal, était xenu la question du reméde, et cette question avait abouti á un dilemme qui avait déjá préoccupé plus d’un esprit sérieux. II fallait de deux choses Tune :

Ou subir la supériorité scientifique de nos adversaires, ou leur faire subir la nótre en traitant les mémes sujets avec plus d’érudition et des points de vue difFérents.

Cette solution ou piutót cette revanche était-elle

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possible pour l’liistoire des républiques italiennes, histoire doublement intéressanle pour nous á cause du role prépondérant qu’y jone la Papante et des ínterprétalions arbitraires auxquelles ce rólea trop souvent donné lieu? Oui, cette solution était possible á deux conditions. II fallait d’abord trouver un écrivain voué á la grande cause qu’il s’agissait de gloriííer, et réunissant toutes les facultés intellectuelles qui pouvaient garantir le succés de son oeuvre; et quand on aurait bien constaté son aptitude, il fallait Tenróler sous notre banniére a quelque prix que ce füt, et répartir entre nous, pendant un certain nombre d’années, les sacritices pécuniairesa l’aide desquels nouspourrionspousser notre expérience jusqu’au bout.

Ce fut Alexandrine qui la premiére nomma le Champion, alors trés-peu connu, quí aurait pu en effet remplir, avecplus de succés qu’aucunde sesconlemporains, la difíicile mission dont il s’agissait. Elle avait lu, quelque temps au paravan t, Ies Recherches sur Dante et laphilosophie catholüjue au treiziéme siécle, et Timpression qui lui était restée de cette lecture, faisait que le nom d’Ozanam et celui de lltalie ne pouvaient étre séparés l’un de l’autre dans son esprit. Elle n’eut pas besoin de grands frais d’éloquencepour faire agréer soncandidat, etje fus immédiatementchargéde cette négociation dont le succés meparaissaitinfaillible; carleproduit des trois souscriptionsde Boury, auxquelles vint s’ajouter bienlót celle du marquis de Brézé, était plus que suffisant pour tenter n’imporle quel débutant a qui notre cause était chére et h qui Ton offrait une si belle occasion d’agrandir son horizon historique. Mais la piété filíale retenait alors II 20

M. Ozanam auprés de sa vieille mere aveugle, et ce premier échec nous découragea si bien, que nous ajournámes indéfiniment l’exécution de notre projet.

Si nous avions tant á coeur le redressement des erreurs historiques des siécles passés, on comprend que les erreurs historiques contemporaines aient occupé une grande place dans nos conversations : je veux dire dans celles qui avaient lieu entre M. de la Ferronnays et moi. Tout en persistant dans son intention de me faire écrire ses mémoires, il s’obstinait á croire que le suecas de mon livre sur l’art chrétien était seulernent différé, et il aurait voulu que je me misse en mesure de remplir l’engagement que j’avais contracté ne fut-ce qu’envers moi-méme. Mais la blessure faite á mon amour-propre était encore trop récente pour que ses exhortations, toutes paternelles qu’elles étaient, pussent ébranler ma résolution. J’étais trop persuadé que ma verve esthétique, si bouillante de 1832 á 1835, si refroidie en 1836, ne se rallumerait plus jamais, tandis que ma verve historique enrichie, pour ainsi dire, aux dépens de l’autre, n’attendait qu’un signal de lui pour couler á pleins bords.

En attendant ce signal qu’il promettait de me donner pendant l’été de l’année suivanl.e, nous clioisissions parmi les matériaux que je devais mettre en oeuvre, ceux qui étaient les plus propres á rendre d’avance ma tache attrayante, et nous passions des demi-jocrnées entiéres á faire ce dépouillement qui, par suite des commentaires et des éclaircissements auxquels il donnait lieu, avait tout le piquant d’une histoire anecdotique, tout en faisant ressortir les grands traits á l’aide

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desquels on pouvait caractériser les hommes et les dioses.

Plus ce tableau anticipé se déroulaif devant mes yeux, plus j’étais fier d’avoirá le tracer; et comme je prévoyais que ce ne serait pas un travail de quelques jours ni méme de quelques semaines, je résolus de venir m’établir á Boury, avec ma famille, pendant toute labelle saison de 1838, etaíin de pourvoir d’avance au besoin le plus urgent, nous entrames en pourparlers avec le propriétaire d’une maison bourgeoise qui était á proximilé du cháteau.

Ce fut avec cette douce perspective et avec des souvenirs plus doux encore que nous primes congé de nos amis. Mes relations avecM. de la Ferronnays, affermies et développées dans la direction la plus utile á mon progrés spirituel, avaient pris un caractére de confiant abandon qui rendait désormais tout malcntendu impossible entre nous. Je peux dire avec vérité que jamais regard lmmain n’avait pénétré si avant dans les replis les plus intimes de ma conscience et de mon coeur. Si je ne pénétrai pas aussi avant dans les replis du sien, la faule en fut á moi seul ; car sa coníiance ne fut pas moins illimitée que la mienne.

Les impressions que j’avais emportées de Boury n’étaient point de celles que Féloignement affaibüt, et malgré la répugnance de M. de la Ferronnays pour tout ce qui ressemblait a des protestations de reconnaissance, on comprendra sans peine que j’aie été pressé de lui exprimer la mienne aussitót aprés mon arrivée en Bretagne. Sa réponse ne se Fit pas longtemps attendre.

« Boury, 29 aoüt.

« Yotre lettre m’a fait d’autant plus de plaisir, mon « cher Rio, qu’elle m’est arrivée au rnilieu des bou- « quets, des couplets, des préseuts et des embrassades « que cliacun, ce jour-lá, méme , me prodiguait en « rhonneur du bon saint Augustin, mon patrón. Nous « avions mis la célébration de sa féte et de la mienne « au di manche 27, afin d’y faire participer plus de « monde ; quand je dis nous , c’est une maniere de partí 1er; je n’ai ríen su, ríen vu, rien deviné, et á la trés- « grande honte de ma finesse diplomatique, tout s’est « arrangé, préparé, exécuté á ma barbe et sous mon (( nez, sans queje me sois douté de la moindre chose. « Le chef de la conspiration avait pour cómplices tous «les habitants du cháteau, tous ceux du village, tous « ceux des communes voisines ; dans tout cela pas un « seul traitre, et je n’ai pas eu le plus léger soupQon. « Je m’étais si bien laissé absorber par la distribution « des prix que j’avais moi-méme fixée á ce méme di- « manche 27, qu’on aurait pu préparer et faire autour (( de moi cinq ou six révolutions aussi facilement,aussi « commodément que mon bon ami Polignac a laissé (( faire celle qui a si bien arrangé nos aífaires. Cette « distribution des prix a eu tout le succés qu’elle pou- « vait avoir; un appareil et un éclat dont on n’avait «pas encore eu d’exemple á Boury; un Veni Creator « chanté parmesenfantsavecaccompagnementd’orgue; « un excelleut discours improvisé par l’abbé Gerbet; « 1’émotion des parenfs, la ¡oie des enfants, celle des « couronnés surtout auxquels on a servi, dans le jar-

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« din, un copieux déjeuner; un temps admirable, tout « cela avait merveilleusement bien préparé la surprise « qu’on me ménageait. Vous vous figurezaisément, mon « cher ami, ce que doit étre entre nous (sous le rapport «• des sentiments et des douces émotions) une í'éle de « famille. Les ¡armes du eceur, les miennes surtout, « ont coulé avec abondance ; la tendresse de mes en- « fants, leur joie de m’avoir si bien attrapé; les fémoi- « gnages d’altachement que m’ont donnés les habitants « et particuliérement les pauvres de la commune ; tout « cela m’a ému plus que je ne puis vous l’exprimer, et « ce n’est que par mes larmes de vieillard que j’ai pu « répondre á tout ce qui a été dit et fait de bon pour « moi daus celte journóe. Cher ami, je puis vous Je dire «avecvérité, vingt fois dans lasoiréej’ai répété et j’ai «entendu redire autour de moi : Mon Dieu, quel dom- « mage que nolre bon Rio et son excellente femme ne « soientpas ici! Cornme leurs coeurs s’harmoniseraient « bien avec les sentiments doux et vifs qui agitent les « nótres ! Oui, mon cher Rio, la féte eüt été pour moi « plus complete, il ne s’y serait melé ni désirs ni re- « grets, si vous aviez été, avec votre femme, au milieu « de cette famille de bonnes gens, oü vous étes l’un et « l’autre si bien appréciés etsi cordialement aimés. J’ai « cependant eu une consolation et une sorte de petit « dédomrnagement : c’est de recevoir votre lettre au « milieu de cette bonne journée. Je vous assure bien « qu’elle n’a pas été le bouquet qui m’a fait le moinsde « plaisir, et j’ai regardé son arrivée, au milieu detoutes « mes douces émotions, comme un bou et heureux « présage. Je ne veux pas oublier de vous parler de

« ma derniére surprise. Le soir, au moment oü nous «allions nousretirer, tous mes enfants ont entouré le « piano, et la, sur le bel et si touchant air de la priére « de Moise, ils ont chanté cbacun un couplet ravissant, « tous répétant, en choeur, la premiére partie du pre- « mier couplet. C’était l’abbé Gerbetqui avait composé « les paroles. Je n’ai pas besoin de vous dire que le soir « de cette journée de famille, la priére a été splendide,

(( foule dans la chapelle et musiqueü! á faire fondre « en larmes, et á porter au ciel toutes les ames pré- « sentes á ces touchantes invocations. Yoilá, mon cher <( Rio, des scénes et des compensations que le ciel tient «« en réserve et qui consolent de bien des peines; aussi mon pauvre coeur, souvent oppressé, se sent pres- « que aussi étonné qu’il est heureux de toutes les douces « et bienfaisantes agitations qu’on vient de lui faire « éprouver. »

On voit que cette féte de famille qu’il n’avait peutétre jamais célébrée, je ne dis pas aussi joyeusement, mais aussi sérieusement que ce jour la, avait en quelque sorte ravivé toutes les tendresses de son coeur; et certes je n’avais pas á me plaindre de la part qui m’était faite. Mais, outre que j’avais dérogé á la loi qui m’interdisait certaines expressions incompatibles, selon lui, avec la véritable amitié, il ne voulait pas manquer ne si bonne occasion de me répéter encore une fois la le^on, désormais superflue, sur laquelle il avait tant insisté dans les premieres années de notre correspondance.

« Ce m’est une joie bien douce, me disait-il, de vous

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« entendre répéter ces bonnes assurances d’un attache- « ment queje sais mériter, par la sincérité de celui que « je yous ai voué. Je veux encore que vous y ajoutiez « la promesse formelle de ne plus jamais revenir á ces « doutes, ces méfiances, ces inquietes susceptibilités sur a lesquelles je yous ai souvent fait la guerre. Yous con- « naissez maintenant assez mon caractére et mon coeur « pour savoir bien á quoi yous en teñir désormais sur « l’un comme sur l’aulre. Je ne vous accorde pas plus « le droit de douter de moi que je ne me reconnais « celui de douter de yous; toujours et partout yous de- « vez cornpter sur mon afíection comme moi sur la « vótre. Ge n’est pas tout : il y a des mots qui ne doi- « vent jamais se retrouver dans les lettres que vous « viécrivez : tels sont ceux d ' aclmiration, de reconnais - « sanee , de dévouement et autres expressions du méme « genre. Elles ne conviennent ni á vous ni á moi, elles « me font rougir et m’obligent á taire sur moi-méme des « retours si humbles que j’en demeure tout confus et « tout mal á mon aise. II n’y a pas d’étre au monde qui « soit moins admirable que moi, croyez-m’en sur ma « parole. Quand yous me parlez de votre admiration, « c’est comme si vous faisiez á un voleur l’éloge de sa í< probité. Je n’ai jamais rien fait, ni ne pourrai jamais « ríen faire qui mérite votre reconnaissance ni votre « dévouement ; ce sont de ces sentiments que Ton garde a et qu’on doit étre fier et content d’éprouver pour ceux « auxquels on ne peut pas rendre le bien qu’on en re- « Qoit. II n’en est pas de méme entre vous et moi ; le « vrai niveau, mon cher Rio, celui qui, bien réelle- « ment égalise tous les rangs, tous les ages, toutes les

« situations , c’est restime vériíable, fondée sur une « juste apprcciation des qualités de l’áme et du cceur, a etpuisque nous avons eu le bonheur de nous inspi- « rer inutuellement ce bon et précieux sentiment. nous « sommes absolument sur le pied d’une parfaite égalité « et nous n’avons k nous parler que de notre attache- « ment. N’est-il pas vrai que s’il dépendait de vous de « me rendre l’homme du monde le plus heureux, et « d’assurer le bonheur de mes enfants, vous le feriez « avec joie et empressement? II en est de méme de moi « pour vous et les vótres ; cela est tout simple, tout na- « tu reí, et le cas échéant pour l’un ou pour l’autre, je « pense qu’aucun de nous deux ne devrait de la recon- « naissance á l’autre, par la raison que celui qui donte nerait le bonheur serait mille fois plus heureux encore « que celui qui le recevrait. Aimez-moi done loujours « et tant que vous pourrez, mais. au nom du cieí, ne « m’admirez jamais et ne me parlez jamais de reconté naissance. »

Cette défense me parvenait au moment méme ou il m’était plus difíicile que jamais d’en teñir cornpte. M. de la Ferronnavs, non conlent de monter la tete du marquis de Brézé sur ma candidature éventuelle dans le Morbihan, avait agi avec non rnoins de succés sur l’esprit du général de Clermont-Tonnerre, arni intime dugénéral deCadoudal qui élait aussi lemienel dont le patronage m’était ainsi doublement assuré. Beureusement pour moi, des rancunes vivaces qui remonlaient h l’année 1815 et qui avaient été transmises de pére en fils dans des familles dont nousavions trop brutalement

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stigmatiséla prudence (1), vinrent susciter des obstacles que la tiédeur de mon ambition politique aurait suffi pour rendre invincibles.

La lettre suivanteque m’écrivait, peu de tempsaprés, le marquis de Brézé, monlre a quel point les suggestions de M. de laFerronnays avaient réussi á lui faire prendre ma candidature au sérieux :

París, 18 mars 1838.

« La vive amitié queje vous ai vouée, cher monsieur, « date déja delougues années, et si j’avais ardemmeut « désiré qu’une fraternité politique vint en resserrer les « liens, les obstacles qui se sont opposés á la réalisation « de vos esperances n’ont pu altérer les sentiments que « vous m’avez inspirés. Recevez done mes bien sincéres « remerciments de votre aimable souvenir. J’espére « que nous n’aurons pas encore quilté Paris lorsque « vous nous reviendrez, et j’aime h vous assurer que ma « femme partage d’avance la satisfaction quej’auraiá « vous revoir, qu’elle sera heureuse de faire connais- « sanee avec Mmt Rio. Je vous remercie de la bonne « nouvelle que vous m’annoncez en m’apprenant que « vous vous occupez d’un ouvrage sur l’Angleterre ; ce « pays si voisin de nous est encore bien peu connu, « méme de ceux qui en parlent le plus ; aussi, pour ma « part, me féliciterai— je de pouvoir rapprécier d’aprés « vos inspirations. Souvent, dans les derniéres années

(1) Je Teux parler de la collision qui faillit éclater á Muzillac entre nous et la compagnie d’élite composée de retardataires qui ne nous joignirent qu’aprés le résullat connu de la bataille de Waterloo. Ce triste épisode de notre campagne est raconté tout au long dans l’ourrage intituló : la peíiíc chouannerü ,

« de la Restauraron, j’avais eu la pensée de me fixer « pendant quelque temps de suite sur le sol britannique « afín d’en étudier les institutions et de mieux com- « prendre, en les comparant, celles qu’on nous avait « donuées. Mais la révolution de Juillel m’a oté ce désir; « elle a changé, modifié, changera, modifiera bien « davantage encore, avec le temps, la situation de « tous les États de FEurope. L’application des formes « représentatives, telles qu’on les envisageait il y a vingt « ans, devient un probléme plus difficile á résoudre « chaqué jour. Que les lories reviennent au pouvoir ou « restent dans l’opposition , l’aristocratie anglaise est « en décroissance, elle ne peut plus que se débattre « plus ou moins longtemps, et sa ruine aménera celle « déla constitution. La nótre aura encore moins dedu- « rée. Que m’importent done aujourd’hui des institu- « tions qui ne présentent plus d’avenir? On vit au jour « le jour, personne ne croit méme en soi, on comba! c< sans savoir oü l’on va; tout ce qu’on peut désirer, au « milieu de cette confusión générale, c’est de travailler « á conserver intacte saconsidération personnelle. Cette « lutte égo'iste est triste et afílige Fáme quand on aime « son pays, quand surtout on avait espéré qu’avec le o temps de nombreux amis viendraient vous seconder « et suppléer á votre insufíisance. C’esl pour cela, cher « monsieur, que je mettais tant de prix á votre élection ; (( homrae de coeur, de conviction, d’entrainement, vous « auriez, je n’en doute pas, ravivé notre opposition á « la Chambre des députés. Les questions religieuses, « objet de vos études et de votre attrait, auraient trouvé « en vous un puissant orateur; le moment de les pro-

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« duire était opportun... Mais vous ne nous viendrez « pas, et je me trouve sans appui quand j’en aurais si « grand besoin, sans ami politique vérilable, sans con- « seils..! Aussi je me sens parfois bien découragé, et ce « seníiment de découragement est d’autant plus pénible « que je m’efíorcedavantage de le dissimuler. »

A vrai dire, je ne me sentáis pas assez d’animosité contre les hommes qui gouvernaient alors la France, pour remplir l’attente de mes compatriotes. Assurément les expressions énergiques ne m’auraient pas manqué pour flétrir les abus de pouvoir dont ce département, plus qu’aucun autre en France, avait alors á se plaindre, surtout en ce qui concernait la liberté du cuite. Mais je n’aurais pas eu le courage de faire remonter aux dépositaires immédiats des grands pouvoirs de l’État la revanche peu généreuse que les vaincus de 1815 prenaient sur leurs adversaires désarmés qui leur avaient donné l’exemple de la modération dans la victoire. C'éta'it surtout contre Je jeune clergé, composé, engrande partie, de mes compagnons d’armes des Cent jours, qu’étaient dirigées les persécutions mesquines des autorités locales au choix desquelles avait présidé, dans la premiére ferveur de la révolution de Juillet, un malheureux esprit de réaction que les ministéres subséquents ne s’étaient pas crus assez forts pour désavouer. De la l’audace des persécuteurs poussée souvent jusqu’a la provocation etdonnant lieu á des conflits isolés que le premier signal de guerre étrangére aurait infailliblement fait dégénérer en guerre civile.

A l’époque oü j’arrivai dans le pays, le mécontentement était á son comble parmi les pasteurs et leurs

ouailles, surtout dans les campagnes. En méme temps qu’un inspecteur de Puniversité disait aux éléves de philosophie : « Vous assistez aux funérailles d’un grand cuite, » le premier fonctionnaire du départemenl disait h des ecclésiastiques venus pour lui exposer leurs griefs : « Yous étes un mal nécessaire, » etpour remédier h ce mal, il avait transformé en missionnaires de corruption, dans les villages suspects, les soldats qui composaient les garnisons des villes en leur donnant pour consigne de coramencer par séduire les femmes pour étreplussürs de convertir les hommes.

Les obligations personnelles que j’avais h M. Guizot depuis la révolution deJuillet, n’étaient ignorées d’aucun de mes amis; car je puis dire qu’á mon arrivéeen Bretagne dans le printemps de 1831, j’y afíichai ma reconnaissance pour leservicequ’il m’avait rendu aprés mon retour d’Allemagne. Plus tard son intervention n’avait été ni moinsgénéreuse ni moins délicate, quand il s’était agi de proteger les fréres de l’abbé Jean de la Mennais contre les obstacles que suscitaient á leur zéle l’esprit d’irréligion combiné avec l’esprit de rivalité. Maintenant il s’agissait d’une violation bien autrement flagrante des droits de la famiile et de la conscience. Cen’claient plus des garnisaires, comme sous PEmpire, c’étaient des séducteurs que Yon plagait au foyer domestique avec des primes d’encouragement que Pon ne prenait méme pas la peine de dissimuler. Le récit des tentatives déjá faites, quoique sur une échelle trés-restreinte enflamma mon zéle patriotique, et quand je repassai par París pour retourner en Angleterre, je demandai une audienceá M. Guizot qui me l’accorda sur-

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le-champ. Son indignation, bien que plus contenue que la mienne, n’en fut pas moins active. II me demanda de lui adresser un rapport sous forme de lettre, qu’il communiquerait á son collégue le général Bernard, donl les intentions loyales lu ¿ étaient parfaitement connues, et duquel il oblint en effet tout ce qu’il était possible d’obtenir sans suscifer un conflit entre le ministre de la guerre et les autorités départementales.

Ce nouveau service était, á mes yeux, encore plus méritoire que le premier, parce que, pourle rendre, il avait ralla engager une lutte et braver les susceptibilités ombrageuses des passions locales qui ne trouvaient que trop d’écho dans la presse. Je devais bientót fournir h M. Guizot une autre occasion de les braver plus courageusement encore.

On comprend que la reconnaissance et l’estime inspirées par de pareils actes, ne pouvaient guére étre compatibles avec l’animosité politique qui était la premiére condi tion de sympathie entre les populations armoricaines et quiconque aspireraitá l’honneur de les représenles Celte objection était celle sur laquelle j’insistais le plus dans ma correspondance avec M. de la Ferronnays.et je larenforgais quelquefois par une autre objection qui supposaií de ma part une intention queje n’avais pas alors: c’est que monentrée dans la vie politique serait incompatible avec la continuation d’un ouvrage de longue haleine comme celui que j’avais entrepris et qui se trouvait á peine ébauché.

J’aurais voulu disculer cette question avec lui de vive voix, et si des motifs impérieux ne m’avaient pas forcé de háter mon retour en Angleterre, je me serais certai-

nement détourné de ma rouíe pour repasser par Boury. J’avais encore une autre raison pour faire ce détour : c’était de donner a Alexandrine la consolation qu’elle nous demandait avec instance, celle d’aller passer avec elle ne füt-ce qu’une seule journée, afin de pouvoir prier ensemble sur la tombed’Albert, dont la dépouille mortelle venait d’étre transférée de París dans son asile définifif. Elle aurait voulu qu’undes deux amis intimes du défunt, M. de Montalembert ou moi, assistát avec elle á cette lúgubre cérémonie, et puisque cette participation n’avait pas été possible, elle demandait au moins une courte visite, et elle la demandait dans des termes qui semblaient devoir rendre le refus impossible :

Boury, 16 octobie 1857.

« Cher excellent ami, que je sois done fáchée que « vous ne puissiez pas venir nous voir encore un peu ! « Je 1 avais bien espéré avant votre retour en Angle- « terre, et il s en est fallu de si peu que je vous voie á « Paris. Mon beau-pére et Eugénie étaient avec moi. « Vous savez que nous venions prendre le corps de mon « Albert! Cher ami, que ne pouvez-vous venir voir son « tombeau ! Les pierres n’en seront gravées que dans « quelques jours. Je dis les pierres , car ce sont deux « pierres qui couvriront nos deux cercueils qui se tou- « cheront. Elles se joignent parfaitement et leur in- « scription sera commune : Modicum passos ipse per- « ficiet .

« Oh ! cher ami, ma seule consolation dans cette « douleur a été de voir cette place vide á cóté de son « cercueil qui attend le mien. Lorsqu’on descendait ce

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« corps chéri d’un cóté, je pensáis avec joie que l’autre « cóté verrait une fois la fin de mes peines ! — Jugez ce « qu’a dú étre pour nous de voir entrer dans notre « jardín et passer par le chemin que prennent tous íes « arrivants au cháteau, de voir une caléche contenant « le cercueil d’Albert! Quand nous avons passé devant « la maison sans nous arréter, de penser que si son « ame délicieuse avait encore animé son corps, il serait « descendu la... et se serait tant réjoui de s’installer ici « avec nous ! L’avant-veille de sa mort il parlait d’aller <( á Boury. O monDieu, la faiblesse dans une peine si « déchiranle doit étre pardonnée ! Si nous connaissions « le Ciel nous ne gémirions plus, je le crois bien ; mais « la barriere est si grande, si impénétrable entre les « deux mondes que toute la douleur nous reste... Ré- « pondez-moi au moins, si vous ne venez pas; mais « comme je vous regrelte et votre chére femme aussi, « que j’aime tout autant que je vous aime, ce qui est « beaucoup, beaucoup dire.

« Alexandrine. ))

La lettre qu’Eugénie adressait á ma femme le méme jour, n’était pas moins pressante. Elle avait, au méme degré que cello d’ Alexandrine, Téloquence du coeur; mais elle avait de plus l’éloquence des larmes ; car le papier en était resté imprégné dans plusieurs endroits, et la plus grosse était tombée sur une fin de phrase oü elle disait qu’á cóté de la tombe d’Albert, il y en avait « une autre déjá ouverte qui attendait que Dieu termi- « nát la triste vie de sa pauvre femme ! » Puis elle faisait un dernier et touchant appel á notre sympathie : « Mes

« bons amis, j ’aurais voulu vous avoir la tous les deux. « N’y-a-il done aucun moyen d’obtenir un petit détour a qui vous ferait passer au moins une journée avec « nous? »

Assurément la tentation était forte, mais l’obstacle était encore plus fort k cause de la difficulté des Communications jointe au devoir impérieux qui nous appelait en Angleterre. Nous fumes done obligés de passer outre et de nous consoler, de part et d’autre, par la perspective de la réunion projetée pour le printemps de l’année suivante. Mais á peine avions-nous eu le temps d’échanger nos condoléances á ce sujet, qu’un événement imprévu vint tout á coup changeren réjouissances et en actions de gráce le deuil qui assombrissait depuis longtemps l’existence de cette famille si rudement éprouvée. Eugénie avait erifin trouvé un époux digne d’elle, et la longue lettre que son pére m’écrivait pour m’annoncer cette bonne nouvelle, est sans conlreditla plus belle paraphrase qui se soit jamais faite áuNunr dimiüis servum tuum. Je me borne k en citer le passage suivant, pour montrer quelles étaient les cordes que cette bénédiction du ciel avait fait plus particulié— rement vibrer dans son áme :

« Vous nous connaissez assez, mon clier Rio, pour « étre bien súr que ma bonne femme et moi ne faisons « pas un seul retour sur nous-mémes, et que nous voyons,

« sans regret et sans tristesse , le grand isolement a dans lequel nous allons nous trouver. Dieu reste avec « nous, mon ami ! Est-ce done étre isolé ? 11 nous prouve « qu’il nous aime en nous envovant, dans nos vieux « jours, une consolation plus grande que nous n’osions

LONDRES ET BOURY.

c< la désirer. Amour, espérance, priéres, reconnais- « sanee, ah soyez tranquille pour nous, la vie nous « sera douce et légere. Notre temps finit, le soir ar- « rive, nous pouvons déja entrevoir l’aurore du jour (( sans fin ; et maintenant que je suis Iranquille sur le « sort de mes pauvres filies (car Eugénie pourra teñir « lieu de m&rea ses smurs), Dieu peut nous appeler. « J’ai tant d’amour pour lui dans le coeur que je sens « que, confian! dans son intime miséricorde, je puis « paraítre en sa présence sans aucune crainte. » Assurément je ne puis pasme reprocher de ne m’étre pas associé de loin aux joies paternelles de celui qui me tenait cet admirable langage. Cependant je ne pouvais me défendre d’un certain serrement de coeur, en Yoyant que, dans notre correspondance devenue plus active que jamais, il n’était plus question des cliarmants projets que nous avions formés pour l’été de 1838, et á l’exécution desquels M. de la Ferronnays avait paru ne pas attacher moins de prix que moi. Les pressentimerits que m’avait donnés ce silence, ne tardecen t pas a se vérifier, et ce fut avec un véritable chagrin quej’apprisla prochaine dispersión des principaux membres de la familie dans des directions et a des distances qui rendaient impossible ou du moins invraisemblable tout rapprochement entre eux et moi pendant la saison que je pouvais leur consacrer. Alexandrine allait visiter sa mere á Yienne, pendantque M. de la Ferronnays se rendait a Prague, et ni elle ni lui ne paraissaient espérer d’étre de retour á Boury avant le commencement de Fautomne. 11 est vrai que cela nous laissait encore deux niois á passer ensemble, si j’avais 11 21

été libre; malheureusement je ne l’étais plus, depuis que j’avais accepté un role dans le Cymrigiddion ou congrés gallois de cette année, role que personne ne pouvait jouer a nía place á cause de la présence des députés armoricains que j’avais fait inviter á cette féte, pour renouer, aprés plusieurs siécles d’interruption, les antiques relations entre les deux principales branches de la grande famille celtique.

Je dus done me résigner á ne pas satisfaire, cette année-lá, le besoin de me retrouver avec Fami incomparable dont l’influence, bornée d’abord á la région du coeur, avait fini par s’étendre á toutes mes facultés, mais d’une maniere de plus en plus inégale, á cause de la préférence, de plus en plus marquée, qu’il donnait aux progrés de l’áme sur les progrés de Fintelligence. Aussi les questions religieuses, tant spéculatives quepratiques, tinrent-elles une grande place dans notre correspondance, quand il fut de retour á Boury. La mort subite de son plus ancien ami, le duc de Fitz- James, dont le noble caractére avait beaucoup d’analogie avec le sien, lui avait causé une profonde tristesse dont l’empreinte, de plus en. plus adoucie, ne pouvait manquer de se retrouver dans ses lettres ; et moi, de mon cote, j’étais absorbé par une étude nouvelle qui soulevait des problémes dont la solution n’était pas moins intéressante pour lui que pour moi.

Cette étude a laquelle j’avais consacré les loisirs des trois hivers que j’avais passés dans ma charmante retraite de Llanarth, était celle de la littérature anglaise dans ses rapports avec les vicissitudes religieuses par lesquelles l’Angleterre avait passé depuis Fétablissement

LONDRES ET BOLRY.

du protestantismo jusqu’au bilí d’émancipation conquis par O’Connell. Le sujet était atlrayant á tous les points de vue et promettait de me dédommager amplement de la tentative malheureuse que j’avais faite sur un terrain oü presque personne ne m’avait suivi, je veux dire sur le terrain de l’art chrétien auquel je croyais avoir dit un éternel adieu. Cette croyance s’était affermied’autant plus que mes nouveaux amis d’Angleterre, les protestants encore plus que les catholiques, étaienl presque tous d’accord pour m’encourager dans la voie nouvelle oü je venáis d’entrer et au bout de laquelle ils apercevaient des résultats qu’ils appréciaient diversement selon la diversité de leurs points de vue. Lemien était connu d’avance et ne leur donnaitaucunombrage. J’arrivais a Londres aprés une étude consciencieuse et approfondie d’une ou plusieurs questions partielles qui se rattachaient a la question générale, etj’avais bien soin de déterminer d’avance en moi méme les points obscurs sur lesquels je ferais projeter les rayons lumineux, quand je trouverais des lumiéres accidentelles k exploiter. Celles que me fournissait, pour les ópoques plus éloignées de nous, la Science historique de Hallam et de Macaulay, étaient inappréciables, sauf les ingrédients inévitables des préjugés de tempérament et d’éducation auxquels il faut joindre, en ce qui concerne le dernier, d’autres préjugés plus intraitables puisés a une autre source. Mais je trouvais dans tous les deux un empressement plein de cordialilé á éclaircir mes doutes et a corriger mes appréciations, et la différence méme qu’il y avait entre leurs points de vue res. pectifs était pour moi un avantage de plus. Lesgrands

trcTvaux historiques de Hallam et surtout son histoire constiíutionnelle d’Angleterre, que j’avais lúe avec fruit avant de connaitre l’auteur, lui avait conquis 1’ estime de tous les esprits sérieux, et quand je le vis pourla prendere fois, il me fit l’effet d’un homme revétu d’une espéce de sacerdoce qui rendait toute contradiction inconvenante et par conséquent impossible de la part d’un étranger comrne moi. Mais cette premiére impression, fruit d’une observation trés-superficielle, ne tarda pas á faire place á une impression toute contraire, quand je me trouvai melé au groupe d’illustres amis que le grand historien recevait asa table. Peu ápeu je m’enhardisá lui parler de mathése favorite qui impliquait nécessairemenl la négation de plusieurs inductions qu’il avait tirées des mémes faits, en les envisageant á un point de vue tout diíférent du mien. C’était assurément bien hardi de la part d’un débutant qui, en matiére de critique historique, n’avait pas méme fait ses premieres armes ; mais, outre que j’avais aífaire a un interlocuteur en qui le sentiment méme de sa supériorité ne faisait que renforcer la courtoisie, jepuisais une certaine confiance dans les études préparatoires auxquelles je m’étais livré depuis Irois ans el qui m’avaient conduit, le plus souvent sans préméditation de ma part, a passer en revue toutes les chroniques et la plupart des ouvrages de controverse qui avaient été publiés en Angleterre, depuis le grand schisme qui avait mis fin á son unité religieuse. C’était une lecture repoussante, s’il en ful jamais, et qui demandad une certaine résignation, pour étre continuée jusqu’au bout, surtout quant ala premiére tache, déjá

LONDRES ET BOURY.

fort pénible, s’en ajoutait une seconde plus pénible encore, celle d’extraire les passages Jes plus propres a constater la férocité, ladup'licitéet la cupidité des persécuteurs. Tous ces extraits que je conserve encore aujourd’hui et qui auraient trouvé leur emploi, si ma vocation esthétiquen’avait pas fini partriompher de ma vocation historique, composaient, pour ainsi dire, mon arsenal portatif, quand j’entrais en campagne, et je les relisais, dansmes heuresde loisir, qui étaient fort rares, avec une persévérance qui prouvait á quel point j’avais peur de compromettre, par les infidélités éventuelles de ma mémoire, la cause que j’avais á coeur de défendre. Avec un antagoniste aussi sérieux et aussi consciencieux que 1’ était Hallam, ce danger était moindre ; car il était impossible de porter plus loin qu’il ne le faisait, du moins avec moi, le respect pour les convictions religieuses d’autrui, surtout quand ces conviclions avaient pour fondement supplémentaire desarguments commeceux que m’avait fournis l’étude comparative des deux religions qui s’étaient disputé l’empire des consciences en Angleterre.

Une des premieres connaissances que je lis chez Hallam, fut celle de Lord Mahon, aujourd’hui Lord Stanhope, qui était alors au début de sa carriére, comme historien, et qui avait le bon esprit de cultiver, de préférence, les relalions, aristocratiques ou non, qui lui oífraient la meilleure chance d’agrandir son horizon intellectuel. Sous ce rapport et sous d’autres encore, il se distinguait essentiellement de la classe á laquelle il apparlenait par sa naissance, et la classe á laquelle il apparlenait par la Science et le talent, lui rendait en

considération les avances qu’il faisait en politesse. J’avai- lu, avec un vif intérét, tout ce qu’il avait écrit sur rhistoire d’Angleterre au xviii6 siécle, bien que la question qui m’occupait n’y füt traitée que d’une maniere trés-accessoire. Je luisavais surtout gré de sa récente réfutation d’un impertinent écrit de Lord John Russell sur la Révolution frangaise, réfutation qui, á mesyeux, donnait á son auteur le droit de se poser comme disciple de Rurke. Or, depuis que j’avais trouvé dans la bibliotliéque du cháteau de Llanarth, la collection des oeuvres du grand patrióte irlandais, non-seulement je 1’avais mis au niveau des plusfameux orateurs de l’antiquité, mais, sous le rapport du caractére et du coeur, je lui décernais invariablement la premiére place, dans le présent comme dans le passé, dans mes souvenirs personnels comme dans mes souvenirs historiques, aussi loin que je pouvais les faire remonter. En un mot, cette mémoire, encore plus sainte que glorieuse, était devenue et est restée pour moi l’objet d’un véritable cuite. Mais presqu’aucun de mes interlocuteurs n’ était disposé á partager mon enthousiasme. II y en avait méme qui ne pouvaient s’ empécher d’en sourire. Chose étrange! c’était surtout parmi mes coreligionnaires catholiques que je trouvais des contradicteurs. lis en étaient encore á l’impression qu’avait laissée dans l’esprit deleurs peres, whigs incorrigibles, la rupture solennelle de Rurke avec son ami Fox dans la chambre des communes, rupture qu’ils s’obstinaient á flétrir comme uneapostasie politique, tandis que c’était au contraire son plus beau titre á la sympathie et á l’admiration de toutes les ames douées du genre de

LONDRES ET BOURY.

prévoyance que donne l’enthousiasme de la vraie liberté joint á la crainte de la perdre.

Une des premieres demandes que jefis á LordMahon, en sa double qualité de chrétien et de tory, fut de m’indiquer un marcliandde gravures chez qui je pusse trouver un portrait de Burke; car, malgré le zéle que j’y avais misl’année précédente, toutes mes tentatives avaient échoué. Celle-ci échoua de méme, ainsi queplusieursautres faites, endésespoir de cause, auprésdepersonnes peu soucieuses de me procurer ce genre de satisfaction. Enfin, je crus toucher au moment de l’obtenir par l’entremise d’une femme d’origine irlandaise, dont l’active sympathie m’était assuréed’avance pour des raisons que je raconterai bientót. Cette femme était la célebre Mrae Norton qui possédait elle-méme le cher portrait, objet de mes ardentes convoitises, etqui s’engageait á m’en trouver un semblable dans un assez bref délai. Autre déception qui se renouvela l’année suivante, par la raison toute simple que ce portrait ne pouvait se trouver nulle part, etjedus quitter l’Angleterre avec cette rancune de plus contre ses habitants. Ce fut seulement en 1843 qu’en me promenant sous les arcades qui longent la place du dome de Bologne, je découvris enfin l’image bienconservée de mon héros chez un marchand de vieilles gravures trés-surpris de posséder un pareil trésor.

Quand je reprocháis cette insouciance á mes interloculeurs du parti whig,je les embarrassaisd’autant plus, que j’avais souyent pour auxiliaire, dans ces petites escarmouches, l’homme qu’ils étaient le plus tentés de proclamer infaillible en matiére d’appréciation histo-

rique. Cet homme, investí depuis peu des fonctions de secrétaire d’État de la guerre, était Lord Macaulay ou plutót M. Macaulay; car ces deux désignations correspondent á deux phases trés-différentes de sa carriere littéraire. Le Macaulay de la prendere phase, l’auteur de tant de chefs-d’oeuvre publiés sousle titre modeste d 'Essais, avait, dans son récit du fameux procés de Hastings, parlé si admirablement de Burke et de son role, que je lui en savais presque autant de gré que s’il m’avait rendu un service personnel; áquoi il faut ajouter que toutes les fois qu’on parlait devant lui des mesures atroces par lesquelles on s’était efforcé d’extirper le catholicisme en Angleterre, il prenait énergiquement partí pour les victimes, de maniere a exprimer quelque chose de plus que la simple compassion. II était alors véritablement éloquent, plusqu’á la chambre des Communes oü son talent oratoire, bien que trés-applaudi, s’éleva rarement á la hauteur qu’on était en droit d’attendre d’un homme qui, par sa Science et ses facultés, semblait réunir toutes les conditions des grands succés parlementaires.

Non, ce n’était pas sur ce théátre que M. Macaulay déployaií:, avec le plus d’avantage, les prodigieuses ressources de son esprit et surtout de sa mémoire ; c’était dans la conversation. La il régnait en maitre et quelquefois en despote, ce qui n’était pas du goüt de tous ses interlocuteurs, particuliérement de ceux qui avaient déjá tenu ou qui aspiraient á teñir le méme sceptre. Quant á moi dont l’humble role était tracé d’avance et pour qui ces brillantes impro visations avaient le charme additionnel de la nouveauté, je les

écontais, surtout dans les premiers temps, avec une sorte d’extase produite en partie par l’abondance et l’á-propos des citations par lesquelles il aimait á renforcer ses arguments. Et ces citations n’étaient pas seulement empruntés á ses poetes favoris de la langue anglaise, dont il pouvait réciter de inémoire des compositions tout entiéres; il mettait égaleinent á contribution les chefs-d’oeuvre de l’antiquité classique, et ce fut lui, si je ne me trompe, qui, le premier, me donna le spectacle, si souYent renouvelé depuis, d’un diner ou d’un déjeuner oü les convives, sans étre hellénistes de profession, citaientdes auteursgrecsaussi naturellement que nous citons des auteurs frangais. On sait que Lord Brougham, qui connaissait les susceptibilités de son auditoire, se permit quelquefois cette licence dans les plus graves discussions parlemeniaires.

Quoi qu’il en soit, je ne fus pas de ceux á qui les improvisations luxuriantes de M. Macaulay causaient de l’impatience ou de l’ennui. «Tetáis trop heureux de trouver dans ses appréciations, quelque diffuses qu’elles pussent étre, un supplément á mon ignorance de tant de petites choses qui avaient trait á Thistoire contemporaine, et auxquelles on faisait devant moi, des allusions plus ou moins spirituelles que je ne pouvais pas comprendre. Mais il y avait des énigmes dont il ne fallad pas lui demander la solution, parce qu’il y avait des hauteurs de doctrine auxquelles son génie pratique ne pouvait pas s’élever, comme il devait le prouver dans la secondephase de sa carriére littéraire, lorsque, devenu Lord Macaulay, il passa du role de critique consciencieux et spirituel á celui d’bisíorien élégant et par-

tial, ce qui satisfaisait á la fois le bon goüt et les mauvais préjugés du plus grand nombre de ses lecteurs.

C’était un spectacle assez curieux de voir Hallam et Macaulayauxprises Pun avec l’autre, á cause del’effort que faisait alors chacun d’eux pour déployer le genre de qualités et le genre d’avantages par lesquels brillait son adversaire. J’eus plusieurs fois ce spectacle sous les yeux dans le printemps de 1 839 ; mais je l’eus plus complet et plus intéressant qu’á l’ordinaire en déjeunant un matin, avec ces deux rivaux de gioire, chez le poete Samuel Rogers qui n’aimait pas que son hospitalicé füt gátée par des controverses trop bruyantes. Son role, comme le mien, fut forcément muet ce jour-lá, du moins pendan t la premiére heure, ce qui le mit de fort mauvaise humeur contre ses hótes. Quant á moi, j’étais toutyeux et tout oreilles, et ce que je voyais et entendáis, melaissa une impression tellement vive, que je ne pus m’empécher de la consigner dans mon journal, enemployant, pour tracerle principal portrait, la langue que je savais le mieux ce jour-lá.

« Lundi 25 mai. Ce matin déjeuner chez Rogers « avec Hallam et Macaulay. (Pa été, presque tout le « temps, un feu croisé entre les deux rivaux. C’était á « qui prononcerait le plus de paroles dans un temps «donné; leur volubilité était eífrayante. Tous deux « étant doués d’une prodigieuse mémoire et d’une fací chité non moins prodigieuse d’élocution, le dialogue « a pu trés-difíicilement dégénérer en conversaron gé- « nérale. Pendant la premiére heure, les deux illustres « interlocuteurs ont semblé vouloir nousprouver qu’ils

LONDRES ET BOURY.

« étaient inépuisables méme sur les sujets les plus (( étrangersáun homme de lettres, marine, uniformes, « pólice, Code civil, etc. Enfin Rogers est parvenú á les « tirer de ces chemins de traverse, et peu á peu la « séance est devenue intéressante. Mais au bout de (( quelque temps, Macaulay qui était le principal Ínter- « locuteur a repris possession de son sceptre, et je l’ai « écouté avec encore plus d’attention qu’á Fordinaire.

«... Yoici comment je résumerais, en m’inspirant « de sa propre langue, l’impression qu’il m’alaissée « I should say of Macaulay that his overloaded me- « mory stands very much in the way of his mind which « I allow to be quick and sound, but has no tendency « eilher to soar or to dig, all its motions being as it « were horizontal. His manners and tone savour a « little of the bar; he has got the conceited trick of « breaking off his speech, if only part of the audience « are listening to him, and he will walk to the other « end of the room, holding the thread of the convertí sation in his hands and perfectly confident that « no one will daré snatch it from him (1). — Du reste « il alesyeux pétillants d’esprit et une tres-belle saillie c< a la partie inférieure du front; le visage beaucoup « plus épanoui qu’Hallam, qui a bien quelque chose

(1) II me semble que la mémoire de Macaulay est surchargée au point de nuire á son esprit qui est, sans doule, á la fois vif et saín, mais qui n’a de tendances ni á planer ni á creuser, et qui se meut toujours dans une direction horizontale. Son ton et ses manieres sentent un peu l’homme du barreau. Sa fatuité se montre dans l’habitude qu’il a prise de s’arréter court s’il n’est écouté que par une partie de l’auditoire, et on le voit se promener d’un bout á l’autre du salón, tenant le fil de la conversation et bien convaincu que personne n’osera Je lui enlever.

« de trés-spirituel dans le regard et de trés-fin et trés- « mordant dans la lévre supérieure: inais il ya un a muscle trés-dur qui s’éléve comme une barriere en- « tre le haut et le bas du visage et contre lequel vient « s’amortir tout épanouissement ou toute irradiation « partie des yeux ou des lévres. »

Les trois écrivains que je viens de nommer, représen taient ou du moins étaient censés représenter trois nuances d’opinions qui correspondaient aux trois subdi- \isions dont se composaitle parti conservateur. Hallam n’était ni tory á la maniere de Lord Mahon, ni libéral á la maniére de Macaulay. 11 surpassait peut-étre le premier en orthodoxie constitutionnelle, comme il surpassait le second en orthodoxie religieuse, de sorte qu’il occupait une position intermédiaire dont leprivilége semblait étre de combler les lacunes laissées par les deux autres.

Mais il y avait un quatriéme point de vue, le point de vuerévolutionnaire, qui n’était représenté par aucun des trois et qui était déjá exploité par un parti assez sincére et assez nombreux pour inspirer aux esprits prévoyants de sérieuses alarmes. A la tete de cette école, qui n’était pas nouvelle, se trouvait un homme qui, en se faisant l’historien trop peu sévére des plus mauvais jours de la Révolulion frangaise, semblait avoir voulu donner a ses lecteurs un avant-goüt des émotions que l’application des mémes principes leur promettait. Cet historien était l’Écossais Tilomas Carlyle, alors parfaitement inconnu en France et qui devait l’étre encore longtemps á cause de l’incompatibililé de ses ápres formules avec les exigences trop classiques de l’esprit

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frangais. Son ouvrage était tombé par hasard entre mes mains, pendant mon premier séjour á Londres, et l’impression qu’il avait faite sur moi, n’était pas de nature á m’inspirer le désir de cultiver la connaissance de l’auteur, bien que je ne pusse m’empécher d’admirer en lui le grand artiste. Mais j’étais révolté de la facilité avec laquelle il absolvait les grands crimes, en les imputant á je ne sais quelle fatalité aveugle qui entrainait malgré eux et presque á leur insu ceux qui les commettaient ; et mon indignaron était portée áson comble quand, avec mes souvenirs de famille, je lisais la page oü il est dit quon ne saurait citer aucune période de l'histoire de France oü la masse de la nation ait moins souffert que pendant la période appelée le régne de la Terrear! Cette appréciation arbitraire et tant soit peu insultante pour les victimes, m’ avait laissé, contrecelui qui se l’était permise, une rancune queje croyais incurable et qui l’eút été en eífet, si nous ne nous étions pas rencontrés.

Quelle ne fut pas ma surprise quand, au lieu du républicain féroce queje m’étais figuré, je trouvai un homme simple, au regard doux et caressant et qui, a travers les aspérités de son dialecte calédonien, laissait entrevoir une ame ouverte á des émotions bien diferentes de celles que laissait pressentir le livre quej’avais lu ! Plus nous abordions de questions vitales, soit en religión, soit en politique, plus j’étais surprisdenepas me trouver plus en désaccord avec mon interlocuteur qu’on m’avait représenté comme un partisan foreené des doctrines les plus subversives et comme l’ami déclaré des hommes qui les professaient avec le plus d’au-

dace. Je ne tardai pas á constater par moi-inéme la vérité de cette derniére imputation, quand, sans avertissement préalable, il me donna successivement pour convives, d’abord Godefroi Cavaignac et ensuite le terrible Mazzini lui-méme auquel il avait fait lire d’avance mon volume de la Poésie chrétienne, en lui laissant ignorer, jusqu’á la fin du díner, qu’il avait l’auteur devantlui, ce qui aurait pu donner une tournure singuliére á la conversation. Mais, gráce á mon chapitre sur Savonarole qui m’avait déjá procuré, en Italie* un traducteur républicain, les choses se passérent assez courtoisement entre nous, et je pus croire un instant que l’impression produite par cette lecture sur cet esprit antipathique a toute idée chrétienne, ne m’avait pas été trop défavorable.

Cependant je n’aurais pas voulu recommencer trop souvent cette épreuve, bien que la différence entre les aspirations politiques de Mazzini et celles deGarlyle me parüt á chaqué nouvelle visite, plus accentuée et par conséquent plus encourageante pour moi. Le point sur lequel ils diíféraient le plus, du moins en ma présence, était le droit de résistance á toute oppression qui violait ou menagait de violer le domaine sacré de la conscience. Carlyle, qui était au courant de mes petits exploits de 1815 et qui m’en savait autant de gré que si j’avaiscombattupour unerépublique, prenait un malin plaisir á faire ressortir, devant un détracteur systématique de tout ce qui ressemblait á une guerre de religión, le cóté chevaleresque de nos prouesses enfantines; car il avait le sentiment de l’idéal á un plus liaut degré que la plupart de ses coreligionnaires politiques,

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et la compagne qu’il s’était choisie était bien faite pour entretenir et développer en lui ce sentiment. Plusieurs fois, aprés une longue soirée passée avec ce couple intéressant, je n’ai pu m’empécher de consigner dans mon journal, l’impression qui m’était restée de nos épanchements réciproques.

« Dimanche de Paques, 1839.

« Hier enfin, je suis alié visiter Carlyle dans sa re» « traite de Chelsea, et j’en suis revenu le coeur vrai- « ment ému de son accueil cordial et de la confiance « qu’il m’a témoignée, son accent écossais m’a beau- « coup moins dérouté que l’année derniére. Sa femme « a le plus beau regard qu’il soit possible de voir. Quand « je suis arrivé, c’est elle qui m’a recu ; son mari n’é- « tait pas encore reñiré de la promenade. Elle m’a ra- « conté des détails charmants sur leurs six années de « solitudeá deux, danslecomté deDumfries,enÉcosse, « irnmédiatement aprés leur mariage, et peu a peu la « conversation est devenue si animée et si intime, que « j’airegretté xivement dene m’étre pas arrangédema- « niére á pouvoir passer quelques heures de plus avec « ce couple intéressant qui m’est déjá si sympathique ;

« malheureusement j’avais promis de passer la soirée « ailleurs, et j’ai dü quitter l’élysée pour les limbes. »

A quelques jours de la, j’étais invité á diner chez eux avec un autre convive dont la présence rendait nécessairement la conversation moins intime, mais non moins intéressante. Yoici ce que j’écrivais le soir méme dans mon journal :

a Ltmdi 1er avril.

« Trois heures bien coartes passées chez M. Carlyle « qui, cette fois-ci, a dit nettement á Gavaignac, sans « aucune précaution oratoire, que j’étais un cliouan de « 1815, et ce titre, loin de faire froncer le sourcil au « farouche républicain, m’a \alu de sa partles compli- « ments les plus inattendus sur l’énergie et la fierté « du caractére bretón. Cavaignac a un timbre de voix « qui doit étre bien puissant quand elle est accentuée « par la passion ; sa poitrine doit alors résonner comme « un tamtam. II a quelque chose du lion dans la phy- « sionomie et dans le regard , noble et calme quand « rien ne l’excite; mais dans une crise il serait terrible.

« Au reste, il m’a beaucoup moins intéressé que mes « hótes dont j’ai été de plus en plus enchanté. Je ne « connais pas d’homme á Londres dont la conversa- « tion ait autant de génialité que celle de Carlyle. Je « voudrais pouxoir me rappeler les belles choses qu’il « m’a dites sur Goethe et sur le peintre Hogarth qu’il « regarde comme un liomme de génie. Son admiration « pour Goethe est moins désintéressée, non-seulement « parce qu’il a été son correspondant, son traducteur « et presque son ami, mais parce qu’il lui doit d’avoir « pu comprendre et supporter la vie. (1 m’a soutenu « que la philosopliie de Goethe n’était pas purement « négative et qu’il y avait dans Wilfielm Meister des « pages admirables concernant la supériorité du chris- « tianisme sur toutes les autres religions. »

Cet enthousiasme de Carlyle pour Goethe m’eut été tout á fait incompréhensible si la reconnaissance n’y

LONDRES ET BOURY.

avait paseu une si grande part. Entre lepuritanisme de l’un et l’épicuréisme de l’autre on se figure difficilement la possibilité d’une attraction ou méme d’une appréciation réciproque. C’est une inconséquerice analogue á celle dont on ne peut s’empécher d’étre frappé en lisant l’histoire ou plutót l’apothéose du grand Frédéric par le méme auteur. Carlyle aurait dü laisser cette tache ingrate á des écrivaius moins familiarisés que lui avec la notion de l’idéal; car cette notion, bien que faussée dans plusieurs applications qu’il en fit, était inhérente á sa nature, et Ton en trouve des traces dans presque tous ses écrits, comme j’en trouvais dans presque toutes ses conversations. Celle que j’eus avec lui dans la soirce du 8 a\ril et dont j’écrivis le résumé en rentrant chezmoi, surpassa, sousce rapport, comme sous celui de la verve et de l’originalité, nos conversations précédentes. Yoicile compte, un peu plus soigné, que je m’en rendís á moi-méme :

« Lundi soir.

«Je voudraispouvoir fixerles impressions de masoirée « chez Carlyle tandis qu’elles sont encore fraiches. Les « quatre baures que je xiens de passer avec lui sont cer- « tainement parmi lesmeilleuresque j’aie passéesaLon- « dres. Nous avons traite plusieurs grandssujets á fond, « les croisades, Dante, la révolution frangaise, Tavenir « religieux de TPmrope qu’il voit plus en beau que je « ne le fais, á cause de sa foi au progrés de rhumanité cv et á rinaliénabilité du christianisme. Mes objections « tirées du décliu de la plus haute des vertus chrétien- << nes, rhumilité, l’ont un peu embarrassé, précisé- II 22

« ment á cause du grand cas qu’il fait de cette vertu « qu’il avoue avoir été plus pratiquée et mieux com- « prise au moyen age que dans aucun temps. II pro- « fesse la plus vive admiration pour les croisades et « pour Fierre l’Ermite qu’il met en contraste curieux « avec Démosthéne; celui-ci travaillant ses discoursau « point qu’on disait qu’ils sentaient l’huile, et allant « les déclamer au bord de la mer avec des cailloux « dans la bouclie et laissant á la postérité pour grand « précepte oratoire : l’action, l’action et toujours l’ac- « tion ; celui-lá sortant du cloilre sans s’élre préparé á « son role autrement que par le jeüne et la priére, et cí venant substituer au précepte favori de l’orateur athéc( nien, ce précepte bien autrement efficdce : la foi, la « foi, et encore la foi. Le premier condamné á voir son « éloquence vaincue et Philippe madre de la Gréce; « le second entrainant l’Europe á sa voix et marchant « á la délivrance de la Terre-Sainte.

« Le court paralléle qu’il a tracé entre le Satan de « Milton et le Méphistophélés de Goethe ne m’a pas « moins frappé. Dans Milton le diable est un person- « nage grandiose et intéressant, le plus intéressant de « tous les personnages du poéme, un personnage qui « aurait des admirateurs s’il paraissait sur une place « publique. Dans Faust , il est ce qu’il doit étre, répu- « gnant au supréme degré.

« Carlyle est plus juste que Landor envers le Dante « qu'il n’ hesite pas á placer au-dessus de Milton et dont « le portrait lui fait l’eífet d’une ame emprisonnée dans « la glace. La Divine Comédie est, á ses yeux, comme « une magnifique cristallisation du catholicisme, un

LONDRES ET BOURY.

« monument plus glorieux et plus durable que les plus « bel les cathédrales gothiques produites par la méme « inspiration. G’est au Purgatoire qu’il semble donner « la préférence. Nul poete, selon lui, n’est entré si avant « et si sympalhiquement dans les entrailles de l’huma- « nité, nul n’a saisi si spasmodiquement son sujet.

« Je pourrais signaler plus d’un rapport entre lame « de Dante et celle de Carlyle qui chemine aussi, lui, « dans ce monde comme une ame en peine douée de « toutes les susceptibilités les plus douloureuscs. 11 n’a « aucune sympathíe pour ceux qui veulenl taire de la « vie humaine une féte et un enchainement de jouis- « sanees; lui qui n’y voit qu’une lutle dont il a la con- « Science á toutes les heures de son existence, il bourre « quiconque l’arréte pour lui parler des joies de ce « monde qui pese si lourdement sur les ames dignes.

« 11 m’a décrit en poete l’effet que produit sur lui la « vue de son village natal et la cloche qui a tinté jadis « á ses oreiües enfantines. Quand j’ai voulu lui décrire « mes impressions personnelles dans des circonstances « analogues, j’ai admiré le bonheur avec lequel il a « achevé ma pensée. Je lui paríais de mes compagnons « d’enfance, aujourd’hui marins robustes, et sans nul « soucides vicissitudes qui m’ontblasé; «c’est bien cela, « m’a-t-il dit, ceux-lá sont des étres sains, concrets, « et vous, vous venez errer au milieu d’eux comme un « spectre. »

« Je n’ai pas osé leur demander 1’histoire de leur « mariage qu’on m’a dit étre tout á fait romanesque. II « parait (pie Carlyle était précepteur chez le pére de sa « femme et que leur unión fu t combattue fortement

« par l’autorité tnaternelle. Le contraste dans les ma- « niéres et dans l’extérieur des deux époux et surtout c< dans leur accent indique, en eftet, une disparité de « naissance. Mais quand la convei^alion s’anime, cet « homrae á la pbysionomie si rude, á la pronouciation « si plébéienne, granditcomme un góant et prouve qu’il a appartient to tke very first quality of naturé's noble- « men, »

Une cbose nuisait beaucoup aux relations que j’aurais voulu entretenir avec Carlyle; c’était Textréme rareté de ses visites dans les maisons que j’avais l’habitude de fré(juenter. II en résultait que ses relalions avec le monde politique et Jittéraire étaient trés-restreintes, et qu’iJ fallait cbercber, ailleurs que chez lui, la satisfaclion de cette double curiosité.

Pour moi, je n’avais á cet égard aucune recberche á faire. Une ainilié ingénieuse et persistante qui remontait á l’année 1832 et qui se rattacbait á mes plusprécieux souvenirs de celle époque, avait pourvu, des le lendemain de ma premiére installalion, á la salisfaction des besoins et méme des caprices que ne pouvait manquer de susciter en moi une si belle occasion de comparer le connu avec Tinconnu tant en mal ¡ere de moeurs sociales qu’en matiére d’insti tu tions. Cet ami providentiel était Richard Milnes, aujourd’bui Lord Hougbton, qui semblait s’étre donnépour mission d’aplanir, autant qu’il était en lui toutes les difticultés que pouvaient me susciter, dans la société anglaise, mon inexpérience et ma qualité d’étranger. Gráce á ce patronage, exercé avec non moins de délicatesse que de dévouement, je me trouvai, de prime abord, en rapport

presque intime avec les hommes que j’étais le plus curieux de connaitre, et si parfois cette curiosité ne se trouvait pas complétement satisfaite, il me suffisait d’exprimer un vceu, pour qu’il füt immédialement exaucé. Ge fut ainsi que je fis successivement, toujours sous les auspices du méme patrón, la connaissance de presque tous les personnages qui étaient á la fois des notabilités litíéraires et des notabilités politiques, connaissance qui serait certainement restée stérile, si le zéle de mon bóte n’y avait pourvu. Car je n’aurais jamáis abordé, sans encouragement préalable, des hommes comme Hallam, Lord Brougham, Landor, Macaulay, Bulwer, Gladstone, Sheil, D'Israeli, Wordsworth, Kenyon et plusieurs autres qui, á divers titres el dans des mesures trés-diverses, excitérent mon intérét ou mon admiralion.

II y avait la matiére á bien des observations curieuses; car le personnel de nos déjeuners était á la fois nombreux et choisi, et ce choix élait fait á un point de vue trés-libéral, c’est-á-dire que toules les nuances d’opinions politiques, en decá du radicalisme, y élaient représentées. 11 y avait des convives bruyants et agressifs, il y en avait d’autres qui attendaient qu’on íít silence pour parler en dictateurs, il y avait des F raneáis qui s’impatientaientdeleurinaptitude á parler la langue anglaise, mais il y en avait un autre qui ne s’impatientait de rien, qui comprenait tout et promenait tranquillement autour de lui son regard finement observateur; c’élait le prince Louis-Napoléon, dont les rares paroles semblaient démentir la réputation de loquacité

dont nous jouissons parmi tous nos voisins et surtout parmi ceux d’outre-Manche.

Ma passion dominante, dans des occasions comme celle-lá, était d’exploiter les souvenirs personnels de mes interlocuteurs, quand je savais qu’ils avaient joué, dans la poli tique ou dans la littérature, un role assez éminent pour donner á leurs appréciations une valeur dont je ne pouvais me dispenser de teñir compte. Malheureusement pour moi et pour l’oeuvre que j’avais á coeur d’accomplir, ces interlocuteurs étaient presque toujours protestants, et si, de loin en loin, je rencontrais un rejeton égaré de quelque ancienne famille catholique, c’ était surtout au point de vue de l’édification que cette rencontre était profitable. Enfin je crus trouver toutes les conditions réunies, le jour oü mon jeune patrón, qui était á l’affüt de toutes les bolines occasions, me fit diner chez lui avec un député irlandais, dont j’avais lu un discours tellement admirable dans lhiver de 1833, qu’á dater de ce jour, je l’avais mis au-dessus de tous les auí res orateurs catholiques , sans excepter O’Gonnell lui méme.

Ce député, trés-applaudi par ses coreligionnaires et méme par les protestants, s’appelait Sheil. Moins po~ pulaire que son rival de gloire, il passait pour étre plus tolérant et plus lettré que lui, et il recueillait d'assez bonne gráce les témoignages de salisfaction que lui attirait, de la part de quelques-uns de ses collégues, cette double supériorité. Quant h moi qui ne connaissais que son talent oratoire, dans lequel j’avais cru voir Tempreinte du génie de Burke, je ne metíais aucune restriction á mon na'if enthousiasme, et j’attendais, avec une

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impatience facile á comprendre, lemoment oü je pourrais contemplen face á face, celui que je regardais comme un ty pe accompli de toutes les qualités héroiques qui caractérisent la race irlandaise.

La conversation que j’eus avec lui et qui ne se termina que fort tard, me laissa une impression si forte, que je ne pus m’empéctier, en rentrant chez moi, de consigner cette impression dans mon journal.

« Lundi 10 février. Charmant diner et charmante soi- « rée dont l’épisode le plus intéressant pour moi a été la « réponse triomphante de Sheil á Charles Buller. On a parlait de religión et d’art, et á ce propos Buller nous « reprochait notre adoration des images et notre poly- « théisme. A quoi Sheil a répondu : T/te English cannot « be accused of polytheism or of worshipping many gods ; « they worship but one , and that is Mammón (1). Aprés « diner, il a mis au défi tous les proteslants qui étaient « la, sur laquestion irlandaise. II leura démontré que, « quoi qu’il arrive, l’Irlande nepeut plusétre foulée aux « pieds. II leur a demandé pourquoi ils ne font pas en- « tendre leur cri de no popery dans la chambre des « communes, au lieu de le faire dans leurs orgies et « leurs clubs; que la ils trouveraient leurs adversaires « face á face et sur un terrain neutre.

« Sa verve n’était pas épuisée par cette allocution; « j’ai eu avec lui un téte-á-téte de plus de deux heures, « et il m’a ouvert son coeur avec un abandon qui m’a « étonné et surtout attristé. Ses coníidences sur l’Ir-

(1) Le? Anglais ne peuvent pas étre accusés de polythéisme ou d’adorer plusieurs dieux; ils n’en adorent qu’un seul, et ce Dieu est Mammón.

« lande sont désolantes. II dit qu’il y a la des hornmes « qui ne se íont pas plus de scrupule de tuer un de « leurs semblables que de tuer un chien ; il soutient « que les femmes seules sont chastes, que le parjure « tend á devenir une habitude nationale et que, si on <( le découvre, on se moque de la maladresse sans étre « trop scandalisédu crime. Je lui ai demandé si le clergé « ne travai llai t pas á l’instruction religieuse du peuple, « et il m’a répondu que, malheureusement, les prétres « étaient absorbés par Ies passions politiques. Ce qu’il « a ajouté sur la facilité avec laquelie on peut acheter « de faux lémoins, m’a semblé trop fort pour étre vrai; « le témoignage d’O’Connell, sur ce point et sur d’au- « tres, différe beaucoup de celui de Sheih

« Ensuite nousavons enlamé un chapitre trés-déücat « sur les croyances catholiques. Les siennes ont été « terriblement ébranlées par les philosopbes frangais « dont il a lu tous les ouvrages, et encore plus peut- « étre parles concessions que les catholiques de ce pays- « ci sont dans I’ habitude de faire aux protestan ts, re- « lativement a la supériorité de l’Écriture sainte sur la « tradition. Ne trouvant dans TÉcriture aucune injonc- « tion formelle concernant certains dogmes et certai- « nes prati([ues, il n’est pas convaincu deleur impor- « tance, encore moins de leur nécessité pour le salut.

« Cetle conversation intime avec Sheil m’a laissé «une impression de tristesse tout en m’inspirant une « sorte d’atléclion pour lui. 11 est clair que le sirocco « du scepticismea passé sur son ame et y a causé quel- « ques ravages difliciles á réparer. II ne se croit obligé « d’admettre aucune canonisation ni légende de saint,

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«ni aucune aulorité des Peres de l’Église, et il rejelte « avec une vive antipathie celle de saint Augustin á « cause de la dureté de ses doctrines sur lagráce, et «sur les conditions de salut. En un mot, á forcé de « dire avec les calholiques anglais qu’il n’admet rien « qui ne soit fondé sur les saintes Écritures, il a fini « par négliger totalement Félément d’orgauisation re- « ligieuse fourni par la tradition, et maintenant son « édifice inlellectuel menace ruine ; et son catholicisme «est inférieur á celui de la nouvelle école d’Oxford, « qui donne une bien plus grande importance á latra- « dition. »

On jugera de l’impression que mon interlocuteur fit sur moi ce soir-lá, par ces quelques ligues que j’écrivis á la suite de mon compte rendu :

« Méme aprés avoir vu et entendu Macaulav, je per- « siste á croire que Slieil n’a pas d’égal pour la con- « versation. Je n’hésite méme pas ale mettre au-dessus « de Lord Holland á qui Walter Scott a décerné la « palme en ce genre et á qui je serais assez disposé á la « décerner moi-méme, ne füt-ce qu’á cause de l’éloge « qu’il m’a fait des prétres franjáis émigrés en Angle- « terrependant la révolution. »

II y aurait ici une digression trés-intéressante á faire sur nos émigrés tant ecclésiastiques que la'iques, sur la générosité du clergé anglican envers notre clergé catholique, sur les marques de sympathie réciproque qui édifiérent, sur tous lespoints du Royaume-Uni, les spectateurs de cette miraculeuse fraternité, sur l’impression qui en résulta parmi les pasteurs et parmi leurs ouailles, enlin sur la part qu’eut cette impression au

mouvement réacíionnaire inauguré par Burke et qui devait aboulir á ce glorieux bilí d’émancipation auquel l’Europe entiére et l’Angleterre elle-méme applaudissaient si chaleureusement il y a quarante ans. Tout cela forme un des drames les plus émouvants de l’histoire moderne, et je n’ai jamais pu m’expliquer pourquoi aucune main n’avait enfrepris de remplir cette lacune. A l’époque dont je parle, j’espérais le faire moi-méme dans un chapiíre spécial par lequel se terminerait mon travail, déja fort avancé, sur les destinées du catholicisme en Angleterre. Mais des circonstances impérieuses, ou que jecrus telles, vinrent me rejeler de la grande route dans des chemins de traverse, et ces chemins se trouvérent si fort de mon goüt á cause des ravissantes perspectives qu’ils m’ouvraient et des riants paysages qu’ils traversaient, qu’en dépit de toutes mes résolutions, il mefut impossible d’en sortir.

Dans les relations dont je viens de parler, l’intérét religieux et politique dominait tous les autres, méme l’intérél littéraire; dans celles dont il me reste á faire mention, il y a une plus large part pour rimagination et pour le cceur.

L’ami qui m’aplanissait si généreusement les voies pour m’aider á conquérir, parmi ses pairs, une notoriété relative, n’était pas seulement un personnage politique ; il était en outre poete, et, á ce titre, il jouissait, parmi ses confréres, d’une influence que sa considération personnelle, comme représentant du comté d’York dans la chambre des Communes, ne con tribu ait pas peu á renforcer. Se mouvant ainsi dans deux sphéres qui, pour étre contigués, n’en étaient pas moins tres-

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diííérentes, Richard Milnes, gráce á la flexibilité de son esprit, (rouvait moyen de les vivifier l’une par l’autre, et Ton apercevait souvent, méme dans ses accés de posilivismeparlementaire, quelque refletimprévu decette sphére supérieure qu’il affeclait de ne pas prendre au sérieux.

L’homme qui était le moins disposé á lui pardonner cette espéce de dédain, parce qu’il y voyait presque une insulte, éíait un autre poete qui avait pris sa mission bien plus au sérieux, et qui s’en était fort bien trouvé, puisque de son principal ouvrage, les Plaisirs de la Mémoire , il n’avait pas vendu moins de quarante-deux mille exemplaires. On comprend que je veux parlerici de ce méme Samuel Rogers que j’ai déjá nommé plus haut et dans l’affection duquel je fis des progrés d’autant plus sürs qu’ils étaient moins prémédilés.

C’était un vieillard plus que septuagénaire dont le dos yoüté, le visage presque livide etla tete presque entiérement chauve semblaient, au premier abord, annoncer une décadence qui n’était pas purement pliysique ; maisil suffisaitde quelques paroles accompagnées d’un regard toujours scrutateur méme quand il était bienveiliant, pour rendre au vieux barde tout son prestige et pour donner l’enxie de recueillir avec respect toutes les paroles qui tombaient de sa bouche. Telle fut du moins l’impression que je rapportai de mon premier entretien avec lui, et á laquelle s’en joignit une autre, résultat d’une surprise qu’on m’avait sans doute ménagée; c’est que la oü je ne m’étais attendu qu’á trouver un poete, je trouvai un artiste, c’esta-dire uu appréciateur intelligent des ceuvres d’art; et

non-seulement un appréciateur, mais aussi un acquéreur plein de goüt dans ses acquisitions, comme le prouvaient les chefs-d’oeuvres dont il avait orné sa demeure etdont que!ques~uns figurent aujourd’hui parmi les plus précieux trésors de la Galerie Nationale de Londres. Ce n’était pas tout. Aprés cette premiére iniiiation, venait une seconde plus inlime, álaquelleon n’était admis qu’á bon escient, et qui consislait dans l’exhibition des médailles antiques, des miniatures el des dessins originaux des grands maitres, parmi lesquels il y en avait un nominé Flaxman dont Rogers avail deviné le génie et encouragé les travaux; de sorte que la je me trouvais plus particuliérement dans mon élément, ce qui était aussi une satisfaction pour mon hóte Irop habitué aux apprécíalions banales, pour nepas se montrer sensible á celles qui ne l’étaient pas (1).

A dater de cette premiére présentation, qui avait eu lieu en 1838, son accueil devint de plus en plus bienveillant. et ses in vitations de plus en plus fréquentes. Quand je revins en 1839, ce n’était plus seulement de la bienveillance qu’il me témoignait, c’était un empressement tout a fait affectueux joint á une confiance qui, bien que sujette á des intermittences capricieuses, me touchait profondément, surlout quand elleslevaient uncoin du voile qui cachait certaines plaies intimes de son ame; car, s’d était enfant du xvmc siécle, comme la plupart des amis de sa jeunesse et méme de son age mür, il l’élaitavec des restrictions qu’il ne s’avouaitpas

(1) Flaxman fut le premier qui apprit aux Anglais á admirer leurs anciennes sculplures. Les dtssins qu’il fit puur les poemes d Homére, d’Esehyle et surtout d’Hésiode sont d’une grande beauté. Mais j’admire encore plus ses écrils.

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toujours á lui-méme ; mais quand des épanchements accidentéis tournaient son regard de ce cóté-lá, il devenait triste et méme il avait parfois des larmes dans les yeux et dans la voix.

Le premier souvenir de ce genre que j’ai noté dans mon journal, se rapporte á une conversation quenous eümes ensemble sur le catholicisme présumédeShakespear. Je venáis de faire une visite á Lord Francis Egerton, et j’avais appris de son savant bibliot hécaire, M. Collier, qu’un document récemment découvert donnait le droit d’affirmer que le grand poete était mort calholique. «Tantmieux, » réponditRogers avec un aecent auquel il était impossible de se méprendre; puis il aborda ce sujet délicat, tout á fait nouveau entre nous, avec une franchise dont je fus stupéfait et qui fut malheureusement refoulée, du moinspour ce jour-lá, par la malenconlreuse irruption d’un visiteur importun. Mais il en avait dit assez pour me satisfaire, comme on peut le voir par les paroles suivantes que j’écri vis immédiatement aprés dans mon journal, etqui sont la reproduction, aussi littérale que possible, de celles qu’il prononga :

« If Sbakespear died a catholic, I am truly glad of it; <( for he died in a better hope t lian protestan (s do. I « have often regretted that I was not a woman anda «catholic; l should have felt more comfortable at the « approach of death ; whereas now 1 don’tknow what « tofear or what to hope (1). »

(1) Si Sbakespear est mort catholique, j’en suis vraiment heureux, car, dans ce cas, il est mort avec de meilleures espérances que s’il avait été proleslant.

ÉP1LOGUE.

A quelques jours de la, une circonstance doublement intéressante pour moi, donna lieu á une autre effusion du méme genre, qui me laissa une impression de tris— tesse encore plus tenace que la premiere. La mére de M. de Monlalembert venait de mourir á Londres oü il s’était rendu en toute háte, des qu’il avait appris la gravité de la maladie. Avant, comrae aprésla catastrophe, nous passions la plus grande partie de nosjournées ensemble, sans que l’arrivée de M,ne de Monlalembert avec son jeune frére, le Comte Werner de Mérode, nous fít discontinuer cetle douce habitude. Seulement je regretlais que la briéveté de leur séjour, jointe á leur récent deuil, ne leur permit pas de se prévaloir de mes offres de Service auprés de quelques-uns de mes nouveaux amis que je brülais de leur faire connaitre. G’était surtout en parlant de mon vieux barde et de sa poétique liospilalité, que ce regret, de ma part, était fortement accentué. Enfin, il fut convenu que nous ferions deux exceptions, l’une en faveur d’un jeune membre du Parlement, prédestiné au plus grand role politique de notre temps, l’autre en faveur du poete pour lequel j’aurais voulu que mon ami éprouvát une admiration égale á la mienne.

La conséquence de cette visite était facile á prévoir, et elle élait acceptée d’avance. Des le lendemain, nous étions invités tous quatre á déjeuner par Fauteur des Plaisirs de la Mémoire , qui se montra, ce jour-la, plus gracieux et plus spirituel que jamais, comme s’il avait

J’ai souvent regretté de n’étre pas né femme et catholique; je me serais senti plus rassuré aux approclies de la mort, tandis qu’á présent je ne sais ce que je dois craindre ou espérer. »

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voulu ménager á ses botes, pour un avenir plus ou moins éloigué, une application personnelle de l’idée dominante de son poéme.

Quand la séance fut levée et que je me trouvai seul avec lui, son visage, jusque-lá si épanoui, changea si brusquement d’expression, queje craignis de l’avoir offensé par quelque parole équivoque dont je ne comprenais pas la portée. II se promenait de long en large sans mot dire, et je ne savais pas si je devais prendre sur moi de rompre cet incompréhensible silence. Enfin il le rompit lui-méme, etje compris alors quelle íibre notre récente con versal ion et la vue de deux époux parfaitement heureux par l’identité de leurs croyances, avaient renruée au fond de son áme. C’était la méme fibre qui avait été déjá remuée par la mention du calholicisme deShakespear, et les paroles prononcées dans les deux circonstances, trahissent le méme sentiment, le sentiment d’un vide que rien n’a pu remplir et qui semble devenir de plus en plus douloureux. Yoici ce que j’écrivis, á ce sujet, dans mon journal, quand je fus rentré chez moi :

« Aprés le dópart des trois autres convives, Rogers « m’a dit que, s’il avait le pouvoir de se mettre á la « place de quelqu’un, il voudraitse meltre á celle de « Monlalembert, non pas pour avoir sa jeunesse et sa « jolie femme, mais pour avoir celte foi imperturbable « et sans nuages qui lui semble leplus enviable detous « lesdons. Puis nousnous sommes lancés dans la ques- « tion del’origine du mal, qu’il résout un peu á la ma- « niére des Manichéens.

« Ensuite, nous avons abordé un sujet qui l’a mis

« dans un état de souffrance pénible a voir. Je lui ai « dit que comme pendant aux Plaisirs de la Mémoire , « on pourrait faire un poéme Dantesque intitulé : les « Tortures de laMémoire ; et, ál’instant méme, je me « suis aper^u que j’avais mis le doigt sur une blessure « trés-douloureuse. J’y ai pensé, m’a-t-il répondu « d’une voix altérée et les larmes aux yeux; mais ma « famille a craint que la eomposition d’une pareille « oeuvre neme fit devenir fou. Pour aborder une pací reille tache sans danger, il faut n’avoir pas de rece mords ou n’avoir pas de coeur. Puis il m’a montré ce un passage d’un de ses poémes sur le terrible effet « de certaines paroles et de certains acles , passage oü il c< a supprimé deux vers enliers qui lui avaient fait trop <( de mal á écrire, et qu’il craignait de ne pouvoir ja- « mais relire sans un déchirement de coeur. »

Pour ne pas se priver trop longtemps du soulagement qu’il semblait trouver dans ces sortes de confidences, il m’invitait réguliérement une fois par semaine á déjeuner seul avec lui, et c’était alors que sa veine satirique alternantavec sa veine mélancolique. je pouvaisétudier, sous ce double aspect, cet homme extraordinaire aussi prompt á mordre qu’á s’allendrir. Sans prétendrecon* cilier les contradictions réelles ou apparentes de son caractére, je serais porté á croire que l’admiration, du moins pourceux qu’il soupeonnait de s’admirer euxmémes, n’était pas un de ses besoins les plus impérieux, et que la tendance contraire était trop bien fomentée pai* le succés de ses bons mofs, pour qu’il songeát sérieusement á la réprimer. A dire vrai, je n’aurais pas applaudi de bon coeur á cette répression ;

car j’y aurais perdu une grande partie du profit que je retiráis de sa longue expérience des homrnes et surtout de son étonnante puissance de discrimination. Que de fois, aprés la dispersión des convives, n’a-t-il pas pris en pitié mon naif enthousiasme qui souvent se portait de préférence sur les plus indignes ! Mais en leur présence, sauf les cas de provocation extréme, il était toujours assez maitre de lui pour pouvoir répandre une aménité qui n’était pas feinte, sur un fonds de dignité qu’il semblait toujours teñir en réserve !

Je pourrais tracer une série de portraits bien curieux en combinant les matériaux fournis par ma mémoire ou par celle de mes amis encore vivants, avec ceux que j’ai consignés dans mon journal; car laplupart des notabilités politiques et littéraires du temps vinrent successivement s’asseoir á sa tabie, sans excepter celles qui n’étaient pas de son goút. Mais il les invitait pour me fournir l’oeeasion de me convaincre que ses appréciations étaient plus sures que les miennes. C’est ce qu’il fitál’égard du poete Campbell, le chantre inspiré del’insurrection grecque et de l’insurrection polonaise, ce qui constituait, á mes yeux, un double íitre á la sympathie des ames chrétiennes. Je me rendis done, avec empressement, á l’invitation que je re^us pour le samedi 30 mars, et Ton jugera de mon désappointement par l’extrait suivant de mon journal :

« Campbell a plutót l’air maussade qu’inspiré; « l’expression de ses lévres est particuliérement désa- « gréable. Quoiqu’il soit resté prés de trois heures « avec nous, il n’est pas sorti une seule parole de sa « bouche qui eut pu me faire soupQonner que j’avais

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