II
« devant moi un homme de génie, si je n’en avais pas « été instruit d’ avance. Mais j’aurais facilement deviné « que je paríais á un libertin, á un cfiristophobe de « l’école de Voltaire. II a parlé avec mépris de l’affecta- « tion que rnettent les Anglais á fermerleurs bou tiques « le vendredi saint, et il a soufenu que tout cela était « puré hypocrisie, que pas un sur mille ne croyait á la « divinité du Christ, qu’il n’y avait pas quatre vrais « croyants dans la Chambre des Communes ni davan- « tage dans la Chambre des Lords; que, du reste, il se « réjouissait du progrés de la raison publique. Etquand «j’ai voulu enappelerdu rationaliste au poete en íui c( faisant observer que la poésiedéclinait nécessairement « avec la foi, il a positivement nié cette nécessité. J’ai « vu que la continuation de ce sujet mettrait notre au- « ditoire mal á l’aise, et j’ai laissé á Rogers le soin de « donner un autre cours á la conversation. »
11 me restait encore á faire une connaissance á laquelle j’avais attaché de loiu plus de prix qu’á toutes les autres : je veux parler de Thomas Moore, le poete national de l’Irlande, le biographe de Lord Edward Fitzgerald, l’auteur trés-orthodoxe du Foyage á la recherche d'une religión , en fin le consolateur inspiré des grandes douleurs patriotiques qui avaient marqué, pour lui et pour ses coreligionnaires, la fin du dernier siécle et le commencement de celui-ci. Que de titres, nonseulement á ma sympathie, mais aussi á ma reconnaissanceet presqu’á ma vénération ! Et pourtant il y en avait un qu’il m’eüt été encore plusimpossible de récuser, c’était l’émotion que j’avais éprouvée en entendant le poete lui-méme chanter ses Mélodies irlandaises
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dans le salón de la comtesse de Fingall, c’est-á-dire devant un auditoire presque exclusivement irlandais, et chez celle qui représentait, dans la société de Londres, raristocratie catholique irlandaise, comme son mari la représentait dans la Chambre des pairs.
Toutes ces circonstances accessoires avaient rendu mon plaisir plus vif ; mais j’avais á peine échangé quelques paroles insigni fiantes avec lehéros delafétequi, ce soir-lá, était aussi le mien, et déja je brülais de causer á coeur ouvertavec lui, pour meprocurer un dédommagement queje croyais étre dú á mon entbousiasme. Ceiui de Rogers ne ressemblait guére au mien. II n’en accueillitpas moins ma demande avec sa bonté ordinaire, et méme il s’efforga, quand le jour, tant désiré par moi, fut venu, de donner á la conversation la tournure la pluspropreá m’épargnerle désappointement qu’il avait trop prévu. En un mot, je ne trouvai dans Thomas Moore ni le coreligionnaire ni le poete que j’avais révé, et je n’emportai de cette triste entrevue que de lúgubres pressentiments trop bien justillos par les circonstances qui accompagnerent sa mort.
Mon patrón était trop généreux pour ne pas s’eííorcer d’effacer le plus tót possible l’impression produite par les deux derniers convives qu’il m’avait donnés. Ii m’annonga done, pour la semaine suivante, une surprise qui me dédommagerait ampleinent de la double déception qui m’avait été iníligée par ma propre faute bien plus que par la sienne; et il ajouta mystérieusement que, pour adapter la réparation á l’offense, ce serait á la poésie, mais non pas á un poete, que serait dévolu, ce jour-lá, le principal role. Quand tous les convives furent
réunis, mes conjectures et mes regarás s’arrétérent bien TÜe sur une jeune femme trés-belle et tr^s-triste que le contraste de cette extréme tristesse et de cette extréme beauté signalait á ma sympaíhique admíration comine la personnification vivante de la poésie. Quand on me l’eut nommée, je me souvins de son histoire dont les détails étaient navrants et qui n’expliquaient que trop bien la profonde mélancolie empreinte sur tous ses traits et le profond silence qu’elle garda pendant tout le temps du déjeuner. Cette autre Niobé, torturée comme rancienne par les angoisses maternelles, n’était autre que cette méme Mmo Norton, qui plus tard devait tant s’évertuer á me trouver un portrait de Burke, et dont la rencontre, ce jour-lá, chez Rogers, devait rejeter au second plan les beaux projets littéraires qui avaient été le premier mobile de mes voyages á Londres et dont l’exécution était déjá fort avancée.
A peine nous étions-nous levés de table, que Richard Milnes, dont l’ingénieuse amitié ne manquait jamais une occasion de me produire avec avantage, dit aux convives, en me moutrant du doigt : « Demandez-lui done, « en guise de récréation, qu’il vous raconte sa petite « campagne de 1815. »
Ce n’était pas la prendere fois qu’il excitait, á mon sujet, la bienveillante curiosité de ses amis et qu’il m’imposait la douce ohligation de la satisfaire. Rarement il m’arrivait de déjeuner chez lui avec d’autres convives, sans qu’il fit au moins quelqueallusionámes prouesses, et pour peu qu’il se crüt en droit de compter sur la sympathie de ses convives, il fallait faire mon récit tout au long. Le succés d 'estime ne me faisait jamais défaut;
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mais le succés crenthousiasme était rare, et je ne le connus dans toute sa plénilude que le jour oü une femme supérieure et enthousiaste , comrae Mme Norton, se trouva la pour donner la note dominante au reste de l’auditoire.
Je n’ai pas besoin de dire que, ce jour-lá, ma narration fut non-seulement plus animée, mais aussi mieux nuancée qu’á l’ordinaire. Jobservais, avec une anxiété qui redoublait ma verve, les changements successifs qui s’opéraient dans la physionomie, dans le regard et méme dans l’attitude de celle dont j’ambitionnais le suffrage. Quand j’eus fini, elle redressa énergiquement sa tete qu’elle avait tenue jusqu’alors inclinée, et me tendant la main avec le sourire le plus encourageant : «Monsieur, me dit-elle, j’ai une gráce á yous de- « mander, c’est de venir díner mardi procbain chez « moi, afin queje vous fasse connaítre mes deux soeurs, « Lady Seymour et Lady Dufferin. » Et ces paroles si flatteuses enlendues par tous les convives, étaient répétées par eux le lendemain dans leurs cercles respectifs, et l’on me demandait de toutes parts comment il se faisait qu’ayant un sujet si intéressant á traiter, je ne lui donnais pas la préférence sur touslesautres. Ceux-lá mémes qui n’y avaient jamais pensé auparavant me témoignaient la méme surprise, et il y en eut quelques-uns qui poussérent l’insistance jusqu’a faire appel á ma conscience bretonne.
Ce fut bien autre chose quand on sut que Mme Norton avait été tellement éprise de mon épisode, qu’elle avait promis d’en faire la matiére d’un poéme, si, de mon cóté, je voulais promettre d’en faire la matiére
d’un livre. Je n’ai pas besoin de dire que mon ami Milnes fut un des premiersa suivre son exemple. Aprés lui Tilomas Moore, Kenyon, Landor prirent le méme engagement, mais il n’y eut que les deux derniers qui le tinrent. Enfm le vénérable Wordsworlh , l’un des plusgrands poetes que l’Angleterre ait produits depuis Shakespear, voulut aussi payer son tribut, et Fon peut lire,dans le volume que je me décidaienfin ápublier, le petit chef-d’oeuvre que lui inspira son indulgent enthousiasme pour ce qu’il appelle notre croisade d'enfants.
Ce qu’il y avait de plus étonnant dans cette manifestation spontanée, c’était l’accord entre des hommes professant les opinions politiques les plus opposées; et ce n’était pas seulement entre les poetes que cet accord avait lieu, c’était aussi entre les hommes d’État, entre les hommes de robe et méme entre les hommes d’épée ; car, gráce au patronage de quelques membres éminents de la Chambre haute, j’avais pu íranchir les degrés intermédiaires de la hiérarchie militaire et arriver jusqu’au duc de Wellington lui-méme qui malheureusement était sourd d’une oreille, ce qui aurait exigé de ma part une manoeuvre á laquelle mon introducteur ne m’avait pas préparé. Quant aux notabilités politiques, les xoies pour conquérir leurs sufFrages et méme leur bienveillance, du moins dans le parli whig, m’étaient largement ouvertes par mes relations avec des hommes comme Lord Holland, Lord Melbourne etLord Normanby, dontles deux derniers étaient souvent mes commensaux et mes contradicteurs chez Mme Norton, mais sans que la contradietion dépassát jamais les limites de la plus exquise courtoisie.
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Ces relations, d’une espéce toute nouvelle, qui surgissaient tout á coup entre la grande et la petite Bretagne, m’étonnaient d’autant plus que le fait historique qui y avait donné lien, n’avait trouvé que trés-peu d’admirateurs officiels en France, méme dans le partí qui était plus particuliérement intéressé á nous susciter desimitateurspour Favenir. Et cependant, quandil était question d’enthousiasme, et surtout d’enthousiasme militaire, ce n’élait pas en Angleterre que nous étions habitués á chercher les appréciateurs les plus compétents. D’oü pouvait done venir, dans le cas particulier dont il s’agissait alors, ce contraste inexplicable entre Findi ffér en ce des Franqaiset Fenlhousiasme des Anglais? Je demandáis souvent á mes amis de me résoudre cet étrange probléme; mais aucun d’eux ne me satisfaisait complétement. Eníin il s’en trouva un plus taciturne et plus résolu que les autres, qui me fit cette curieuse réponse, peu flatteuse pour mon amour-propre national :
« Ne savez-vous pas que quand on veut des émotions « on va les chercher en Italie, quand on veut des idées, « on va les chercher en Allemagne, et quand on veut « des caractéres ou des appréciations de caracteres, on « vient les chercher chez nous. »
Quoi qu’il en soit de ces jugements contradictoires queje n’étais pas chargé de concilier, mon lecteur a sans doute déjá pressenti ma détermination que tout contribuait a rendre irrévocable. II fut done arrété que je renverrais á Fannée 1840 ou 1841 Fachévement de mon travail sur les destinées du catholicisme en Angle-
terre, et que j’emploierais toute Fautomne de 1839 á recueillir, sur les lieux mémes qui avaient serví de théátre á nos exploits, les renseignements et les documents nécessaires á Faccomplissement de la tache patriotique que j’avais en vue. Je sentáis que l’entreprise était aventureuse ; mais je me rassurais en rejetant une bonne partie de la responsabilité sur les nouveaux amis quejem’étais faits á Londres et qui m’avaient montré, sous un aspect tout á fait nouveau pour moi, íout ce que la sympathie des coeurs peut ajouter de charmes a la sympathie des intelligences. Jamais, dansmonpropre pays, je n’avais fait cette expérience sur une si grande échelle ni dans des conditions si propices. Car, outre les notabili tés présenles , il y avait ici les notabilités futures , et ce n’étaient pas celles la qui étaientles moins intéressantes á étudier pour quiconque aurait eu le don depressentir, dans le germe,les fruits qui en sortiraient un jour.
Je ne sais pas si je fus influencé par des pressentiments de ce genre dans les liaisons qui furent le fruit de cette seconde campagne de Londres; mais il est certain que la plus intime de ces liaisons, celle dont je me suis le plus honoré jusque dans mes vieux jours, fut contractée avec la plus intéressante de ces notabilités futures , devenue de nos jours la plus intéressante des notabilités présenles, non-seulement pour l’Angleterre, qui respecte en lui son plus grand homme d’État, mais aussi pour FEurope entiére qui admire son courage encore plus que son génie. On comprend que je veux parler ici de William Gladstone qui, á cette époque, était tout simplement membre assez peu populaire de la
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Chambre des Communes,et qui est aujourd’hui, gráce au progrés de la raison publique, non-seulement premier ministre de son pays, mais encore le Champion avoué de la justice sociale et le réparateur des iniquités séculaires commises ou tolérées par ses devan ciers.
Quand nous nous rencon trames pour la premiére fois chez un ami commun, son extréme reserve, que je pris d’abord pour de la froideur, ne me permit pas de soupgonner les trésors que recélait cette ame aussi noble que puré; mais les conversations intimes que nous eümes ensuite chez son pére, qui m’inspirait autant de Yénéralion que le fils m’inspirait de sympathie, amenérent bientót entre nous des relations de confiance qui, pour peu qu’elles fussent favorisées par les circonstances, ne pouvaient manquer d’aboutir á une véritable amitié. Or les circonstances, des le début, nous furent extrémement favorables. C’était dans le printemps de 1838. M. Gladstone venait d’écouter, avec un intérét melé d’une assez forte dose d’inquiétude, les lectures d’un certain Dr Chalmers sur les établissements ecclésiastiques, et il avait trouvé que la maniere dont ce docteur avait traité son sujet, avait eu pour effet de l’embrouiller plutót que de l’éclaircir. C’était un danger de plus pour les convictions chancelantes, et un danger auquel il fallait obvier á tout prix, et ce fut pour remplir, autant qu’il était en lui, cette mission si importante á ses yeux, que M. Gladstone composa, pour l’édification de la portion la plus chrétienne du protestantismo anglican, cet onvrage, aujourd’hui trop oublié, qui causa tant d’émoi aux rationalistes de
son temps, et qui aurait dú faire deviner á tous les lecteurs doués de quelque sagacité, le role immense que pourrait jouer un jour, dans la carriére politique de Fauteur, le dogme de la tolérance religieuse, prise dans son acception la plus appropriée á la doctrine évangélique (1).
Cetíe question avait fini par dominer tellement son esprit, que la rencontre d’un étranger qu’on supposait étre absorbé par une question analogue, était pour lui une sorte de bonne fortune qui le consolait du peu d’encouragement qu’il trouvait dans son propre partí. Mais sa consolation capitale était celle qu’il puisait dans le témoignage de sa conscience, témoignage auquel il aurait voulu éter tout ce qu’il avait d’équivoque, vu la position respective des deux Églises qui se disputaient l’empire des ámes.
Pour atteindre plus sürement ce but, et aussi pour se reposer de ses fatigues parlementaires, il avait consacré les derniers mois de l’année 1838 á un voyage d’Italie qui fut fait avec trop de rapidilé pour que le voyageur püt en retirer tout le profit qu’il s’en était prornis. En me demandant des lettres d’introduction auprés de mes amis d’Allemagne et d’Italie, il m’avait bien spécifié son but, qui était d’étudier, d’aussi prés que possible, les résultats moraux et spirituels de l’organisation cathofique, afin de les comparer ensuite avec les résultats analogues de Forganisation angíicane. On sait quelle déplorable impression il rapporta de son séjour á Naples.
(l)L’ouvrage avait pour titre : Church principies considercd in their results. II
ne fut imprimé qu’en 1840.
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II n’y eut guére pour la contre-balancer que celle qu’il rapporta de son long entretien avec Manzoni qu’il alia chercher dans sa maison de campagne, á deux lieues de Milán. Cet entretien, qui dura plusieurs heures, roula presque exclusivernent sur la grande question de l’infaillibilité, question Yitale que Manzoni résolvait a la maniére des ultramontains, mais que M. Gladstone, qui n’ avait pas lu en vain le livre de l’évéque Butler sur la probabilité, regardait comme insoluble. Les deux interloeuteurs ne s’en séparérent pas moins pleins d’estime l’un pour l’autre. II y eut inéme une promesse réciproque de correspon dance ; mais elle échoua, parce que M. Gladstone désespéra de pouvoir fournir son contingent aussi réguliérement qu’il l’aurait voulu.
Quand nous nous revimes en février 1839, nous avions beaucoup plus de dioses á nous dire que dans l’hiver de l’année précédente, et parmi ces choses, on comprend que ce n’était pas la politique qui tenait la premiére place. M. Gladstone n’avait pas fait son xoyage comme un amateur ordinaire. L'art chrétien y avait occupé une place proportionnée a son goüt pour la chose et á son affeclion pour moi; et ce qui me réjouissait encore davantage, c’est que, chemin faisant, il avait lu le grand poéme de Dante, et lu avec une telle puissance d’assimilation que, la premiére fois que nous en parlámes, il me dit avec un accent de conviction auquel il était impossible de se méprendre : « Je crois maintenant qu’aprés la Bible, la « Divine Comédie est le premier livre du monde. »
Cette croyance générale impliquait d’autres croyances ou du moins d’autres tendances particuliéres qui se pro-
duisaient dans nos conversations intimes devenues plus fréquentes que jamais, puisque je déjeunais tous les jours chez lui, ou plutót chez son pére qui rn’édifiait encore plus que le íils. La nous pouvions discourir á coeur ouvert, attendu qn’aucun autre étranger que moi n’y élait admis, et je dois dire que ce n’était pas l’intelligence seule qui gagnait quelque chose á ces effusions périodiques. II en était de méme quandM. Gladstone invitad quelques-uns de ses amis á diner. Oneütditqu’alors il se faisait un point d’honneur ou plutót de coquetterie de me donner des convives dont il était sür que la sympathie doublerait mon plaisir. De tous les souvenirs d’hospitalité que j’ai emportés de mes divers séjours en Angleterre, il n’en est pas un seul qui ait été plus souvent ni plus agréablement présent á ma pensée, quecelui de notre diner du 7 février 1839, quandje me trouvai assis a la méme table que Tavocat Hope et l’archidiacre Manning dans lesquels mon lióte m’avait annoncé que je trouverais des protestants selon mon coeur, C’était promettre beaucoup, mais ce n’était pas promettre trop, si Ton juge de notre sympathie réciproque par l’heure presque indue á laquelle nous nous séparámes.
Ce qui avait le plus contribué á ce retard était une discussion, sinon trés-animée, du rnoins trés-sérieuse, entamée vers la fin de la soirée, enlre le révérend M. Manning et moi, sur lagrande question dujour,surla question á laquelle l’ouvrage de M. Gladstone Yenait de donner un intérét d’actualité qu’elle n’avait pas eu depuis longtemps: je veux dire sur la question de 1’ autoricé en matiére de religión. Les inconvénients dujugemenl privé
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poussé á l’extréme (et qui pouvait empécher qu’il le fut?) étaient une arme qui, méme entre des mains aussi inexpérimentóes quelesmiennes, auraitpu portercoup, si l’impassible archidiacre ne l’avait, en quelque sorte, émoussée par ses négations absolues. 11 disait toujours qu’aucunepuissance au monde nelui ferait reconnaítre cette divine suprématie du pape, queManzoni, au rapport de M. Gladstone, regardait comme indispensable pour enfanter la foi et la soutenir. Ce fut lá-dessus que nous nous séparámes pour ne plus nous revoir que quinzeans plus tard, dans des circonstances bien différentes.
C’était á Rome, dans le caréme de 1854, au moment oü les prédicateurs, tant indigénes qu’étrangers, redoublaient de zéle pour la conversión des ámes, surtout de celles que des erreurs héréditaires tenaient éloignées de la vraie foi. Tout á coup j’apprends qu’un prétre anglais, le Dr Manning, récemment arrivé á Rome, oü le bruit de sa conversión l’avait devaneé, devait précher le lendemain, devant un auditoire mixte, dans la chapelle du collége irlandais. On devine sans peine queje ne fuspas un des derniers á m’y rendre. Quelle surprise et quel changement non-seulement dans le visage, dans le costume et dans l’aspect général de lapersonne, mais aussi dans l’expression bien adoucie du regard et jusque dans la voix qui accusait, avec toutes leurs nuances, les modifications intérieures ! Mais qu’on se figure, s’il est possible, l’interisité de mon émotion quand, aprés quelques explications préliminaires, l’orateur annonga qu’il prendrait pour sujet de son discours la nécessité de l’infaillibilité pontificale pour rendre possible Taction du
Saint-Esprit dans l’Église, c’est-á-dire qu’il allait développer, sous un point de vue tout nouveau pour moi, ce méme dogme qui lui paraissait si complétement inadmissible, quand j’avais essayé de lui en démontrer la nécessité. Maintenant que j’étais devenu son humble auditeur, cette nécessité lui apparaissait plus évidente qu’á moi-méme, et seul, dans tout cet auditoire, j’avais presque le droit de revendiquer une double part dans la bénédiction par laquelle il termina son discours. Ce n’élait pas encore assez pour moi. A peine fut-il descendu de sa chaire que j’allai me placer sur son passage en dedans du cloitre, et la je pus enfin satisfaire rimmense besoin que j’éprouvais, depuis une heure, de presser sa main dans la mienne. Mais je reviens á M. Gladstone et á son ouvrage, qui était devenu le principal objet de ses préoccupations et des miennes.
Le succés matériel était trés-satisfaisant, puisqu’on en était déja á la troisiéme édition. Le succés moral ne 1’ était pas moins, si on le restreignait aux anglicans orlhodoxes, c’est-á-dire á ceux qui croyaient á la révélation et á la nécessité d’un organisme religieux dans l’État. Mais il n’en était pas de méme du succés politique. Tous ceux d’entre les whigs qui puisaient leurs máximes de tolérance dans leur indifférence en matiére de religión, accusaient l’auteur de fanatismo et lui prédisaient le genre d’expiation auquel ils le croyaient le plus sensible, c’est-á-dire son exclusión de toutes les affaires et de toutes les positions qui exigeaient des vues et des dispositions analogues aux leurs. On annongait comme trés-prochaine l’ouverture des hostilités. C’était Macaulay qui devait commencer l’attaque dans la Re
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vue d'Édimbonrg . Lord John Russell, Charles Buller, O’Connell et Shell promettaient de reprendre l’attaque dans la Chambre des Communes, quand on y discuterait le bilí sur réducation. Toutes ces menaces, surtout celles des catholiques irlandais, attristaient l’áme de Gladstone, mais sans y apporter le moindre Irouble, parce que sa conscience, qui, dans cette prendere pliase de sa carriére, n’était pas encore suffisammentéclairée, lui faisait apparaítre commeun devoir impérieux ce qui n’était que l’application d’un faux principe dont personne ne lui avait appris á se défier.
Ce fut sur cepoint délicat queje concentrai tous mes efforts. L’idée de convertir l’Irlande au protéstanosme était entrée dans son esprit á la suite de plusieurs autres idées, trés-légitimes en elles-mémes, auxquelles celle-la semblait devoir servir de complément. II nous est arrivé plus d’une fois de passer trois heures de suite á discuter ensemble cette malencontreuse question. Mon principal argument était tiré du danger qu’il y avait á retrancher, par la controverse, un article quelconque de la croyance populaire, parce qu’on n’était pas sür qu’en détachant une seule pierre on ne ferait pas crouler tout l’édifice. Nous autres catholiques, au contraire, quand nous cherchions á convertir un protestan!, nous lui demandions, non pas de retrancher, maisplutótd’ajouter quelque dogme áceux qu’il admettait déjá, ce qui constituait un procédé psychologique sujet á beaucoup moins d’inconvénients que l’autre.
Mon interlocuteur était trop loyal pour ne pas convenir de la légitimité de cette objection que j’eus occasion de répéter un peu plus tard, á propos de la méme
thése, au fameux docteur Pusey et á l’évéque de Landaff, qui se montra beaucoup plus récalcitrant, je n’ose pas dire plus orgueilleux, que les deux autres. En ce qui concerne Gladstone, je puis affirmer que, s’il avait de l’orgueil, c’était á l’état bien latent; car je n’en ai jamais apergu le moindre indice pendan! lout le temps qu’ont duró mes relaiions intimes avec lui. Au contraire, il regardait une morGÍIcation d’amour-propre comme un bienfait, si la vérité ne pouvait s’obtenir qu’á ce prix. En réponse á une lettre queje lui avais écrite pour lui reprocher son vote hostile dans une question relative á l’introduction des aumóniers calholiques dans les prisons, il me conjurait d’user de la méme franchise toules les fois qu’il me paraítrait avoir failli, altendu que pour des hommes qui faisaient profession de chercher la vérité avant tout comme base et ciment de leur unión, la premiére condition était d’estimer cette vérité telle qu’elle est, plus que ses formes subjecfives.
Si pour caractériser le personnage imposant sur lequel sont fixés aujourd’hui les regards de toute l’Europe, je courais risque de me laisser éblouir, comme tant d’autres, par l’auréole de popularité qui nous dérobe ses xéritables traits, heureusement pour moi et peut-étre aussi pour quelque-uns de mes lecteurs, je puis retrouver, du moins en partie, le Gladstone de 1839 dans une letíre que j’écrivais, cette année-la méme, au plus exigeantde mes correspondants, á celui dont je teñáis le plus á confirmer les appréciations vraies et a rectifier les appréciations fausses.
LONDRES ET BOLRY.
« Londres, 26'février.
« Vous me demandez si je ne suis pas désappointé « dans M. Gladstone. Bien au contraire, je Taime et le « respecte plus que jamais, parce qu’il est moins beu- « reux qu’auparavant, et que la seule cause de cette « diminution de bonheur a été son amour de la vérilé. « J’entends dire autour de moi que le (on de piété dans « lequel il aécrit son livre, sera un obslacle insurmon- « table á son avancement. II se pourrait en effet que, « comme personnage politique, il aitperdu du lerrain; « mais comme penseur, il en a gagné beaucoup, et sa « position actuelle n’est pas sans analogie avec celle de « Burke qui, aprés la publicaron de son ouvrage sur « la révolution francaise, fut regardé comme un vision- « naire par la masse de ses compatriotes. J’ai eu, au- « jourd’hui méme, une conversation de trois heures « avec M. Gladstone. Je lui ai dit qu’il serait a désirer « que quelque événement violent le jetát en dehors de « la polilique pratique et le forQát á se consacrer tout « entierála philosophie religieuse, son ouvrage avant « prouvé á tout le monde que c’était la sa vocation. J’ai « ajouté qu’une fatalilé de position le condamnait aun « conflit intérieur avec lui-méme, ses vues comme « homme d’État ne pouvant pas étre ce qu’élaient ses « vues comme philosophe; que, sous cedernier rapport, « elles tendaient á s’agraudír et á segénéraliser comme « celles de Burke qui étaient applicables au monde ci~ « vilisé, tandis que son point de vue de nationalité an- « glicane était fait pour rétrécir la base sur laquelle il « s’appuyait, ce qui ferait nécessairement crouler le ii c n
« systéme s’il avait de trop grandes dímensions. Au « reste, ses sympathies pour les catholiques du conti- « nent dans la lutte qu’ils soutiennent contre l’incré- « dulité moderno, sont aussi prononeées que jamais. « C’est surtout pour la partie symbolique de la religión « qu’il reconnaítnotre supériorité. I! ne se dissimule pas « que l’absence totale de ce qu’on appelle petite dévo- « tion parmi le bas peuple en Angleterre a des inconvé- « nients moraux et intellectuels de plus d’un genre, « par la raison qu’il doit y avoir engourdissement de « ráme et de l’imaginátion partout oü il n’y a pas édu- « catión suFíisante pour rendre le christianisme saisis- « sable par son cóté rationnel. C’est toujours 1 k sa « grande préoccupation, parce qu’en dehors du chris- « tianisme et des institutions qui en émanent, il ne « croit pas á la possibilíté d’un progrés quelconque, « intellecluel et moral, et l’on peut dire que l’idée « chrétíenne est l’idée dominante dans son esprit, « cómme le sentiment cbrétien est le sentí ment domi- « nant dans son coeur. Tout ce qu’on peut dire á son « désavantage, c’est que ce sentiment est héréditaire et « par conséquent peu méritoire. En eílet, quand on a « un pére qui dépense présde cinq cent mille francs en « une année, commevient de le faire le vieux M. Glad- « stone pour construiré des -églises et des bópitaux, on « est familiarisé de bonne heure avec la notion de « sacrifice et de charité, sans parle r du caractere reli- « gieuxque les actes dont on est témoin impriment á la a piété filíale qui devient ainsi une sorte de cuite do- « mestique. Oh! si vous aviez assisté, comme moi, aux « cérémonies de ce cuite, et que vous eussiez vu d’aussi
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« prés que moi la cléférence, je dirais presque l’humi- « lité du fils, quand il aborde son pére, pour le consulte ter sur une discussion parlementaire á laquelle il se « propose de prendre part, alors vous ne me demándete riez plus si je n’ai pas étédésappointédansGladstoue; « et si? aprés cela, il fallait encore vous forcerdans vos « derniers retrancliements, je vous raconterais ce qui « s’est passé entre luí et moi il v a quelques jours.
« J’avais promis de déjeuner chez lui aussi souvent « que cela me serait possible, et j’avais fidélement tenu « mapromesse. « Yotre exactitude me touche, me dit-il « un jour; maisilvaquelquechosequi metoucherait ente core davantage et qui donneraitá notre amitié le sceau « d’une amitié véritablement clirétienne : ce serait que « vous vinssiez une demi-heure plus tót pour prendre « part avec nous á la priére de famille, priére trés- « iiioffensive, je vous assure, et dans laquelle vous n’en- « tendrez pas articuler un seul rnot qui puisse blesser « vos sentiments catholiques. )>
« Vous devinez sans peine la réponse que je fis ou « piutot que j’essayai de faire. Aprés cela demandez-moi « encore si je n’ai pas été désappointé. Puisse le ciel « nous envoyer beaucoup de désappointements pareils ! tt Adieu. »
Cette étrange invitation, la seule de ce genre que j’aie regue pendant tout le cours de ma vie, était sans contredit le meilleur souvenir que j’emportais de Londres, et pouvait servir dignement de transition entre ce séjour et celui de Boury, oü nous arrivámes enfm dans les premiers jours de juillet.
Si notre amour-propre avait pu entrer pour quelque chose dans les jouissances qui nous attendaient, il y avait, dans l’accueil qui nous ful fait, de quoi le satisfaire avec surabondance; mais loutes les émotions, de parí et d'autre, furent pour le coeur et ne vinrent que du coeur. Deux ans d’absence, dans une amitié comme la nótre, laissaient un grand vide á combler, malgré l’acti vité de nolre correspondance qui, lout en nous tenantau couranl desgros événements, nousavait laissés ignorer ou deviner une foule de détails accessoires que d’autres auraient pu trouver insignifiants, mais qui prenaient, á nos yeux, une importance proporlionnée á la distancequi nous séparait. II y eut done, pendant les premiares heures que nous passámes ensernble, une vérilable avalanche d’interrogations et d’explications, á la suite desquelles je fus pleinement rassuré sur un point qui me tenait fort au coeur, je veux dire sur le rétablissement de la santé d’Eugénie, dont la voix un instant compromise par suite de ses couches, avait eu besoin d’un assez long repos pour recouvrer son éclat et sa flexibi lité ; et Ton me disait que, sous ce rappori, comme sous beaucoup d’autres, je ne trouverais aucune différence entre 1837 et 1839. Je me le íins pour dit, et j’attendis avec impatience le moment de m’en assurer par moi-méme, quand Alexandrine et Eugénie entonneraient ensemble, aprés le diner, un de nos chants favoris qu’elles ne pouvaient pas avoir oubliés. Mais quand ce moment fu t venu et quej’eus hasardé timidement ma demande, le refus par lequel on l’accueillit fut accompagné de réticences á la fois si mystórieuses et si affectueuses que je ne sus plus ce que je
LONDRES ET BOURY.
devais en penser. L’éclaircissement du mystére était différé jusqu’á l’heure de la priére qui devait nous réunir tous dans la chapelle du cháteau; et c’était la qu’on avait voulu me donner les prémices des jouissances si impatiemment attendues par moi.
A peine la priére fut-elle terminée, que les trois soeurs , dont les voix harmonieusement eombinées avaient jadis produit dans nos ames des émotions fáciles áréveiller, entonnérent une espéce de cantique dont les modulations, trés-simples en elles-mémes, n’étaient pas faites pour remuer Fimagination, si elles n’avaient pas serví d’aceompagnement k des paroles tellement appropriées á la circonstance, qu’il était impossible qu’elles ne nous parussent pas avoir été composées exprés pour nous. Aussi l’impression qu’elles produisirent sur ilion ame, peu préparée á une si délicieuse surprise, fut-elle de celles que le langage humain ne saurait rendre, et qui ne se renouvellent pas deux fois dans une méme vie. A chaqué nouvelle strophe, je sentáis ma poitrine se gonílerde plus en plus, et quand on en vint á la derniére, il me fu t impossible de reteñir mes larmes. Le lecteur jugera si cette faiblesse était pardonnable. Voici, en guise de piéces justificatives, le poéme et la musique qui en furent 1’occasion :