‹ Épilogue a lárt Chrétien (volume 2)Chapitre 10 sur 23 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Les quatre séjours successifs que j'avais faits à Munich, de 1830 à 1834, combinés avec mes trois voyages d'Italie, m'avaient appris que l'art était une bien plus grande chose que je ne l'avais soupçonné au début de mon entreprise. Ce caractère de grandeur presque accablante pour des facultés aussi peu exercées que les miennes, du moins dans cette direction, fut d'abord pour moi une cause de découragement, non-seulement à cause de la nouveauté des idées, mais aussi à cause de la nouveauté du point de vue où . il fallait me placer, pour apprécier leur valeur. Avec une éducation esthétique aussi élémentaire ou plutôt aussi nulle que la mienne, ce procédé d'orientation ne pouvait manquer de donner lieu à une foule de tâtonnements préliminaires presque toujours stériles à cause de l'irrégularité de ma marche et de l'impétuosité de ma poursuite. Depuis que Schelling, devenu membre de l'Académie des sciences de Munich en 1807, y avait,

en quelque sorte, intronisé l'esthétique par son fameux discours sur les rapports des beaux-arts avec la nature, non-seulement la science du beau avait pris le pas sur toutes les autres, mais elle s'était rendu tributaires toutes les branches de littérature, et la notion de l'idéal était devenue aussi familière aux romanciers qu'aux poètes et aux philosophes. C'étaient ces derniers, comme je l'ai déjà dit ailleurs, qui fournissaient les lingots, et les autres en faisaient de la petite monnaie qui avait cours dans toute l'Allemagne.

C'était sur cette petite monnaie que je m'étais jeté tout d'abord, en attendant que je fusse en état d'apprécier les lingots. Dès mon premier séjour à Munich, en 1830, j'avais dévoré les lettres de Goethe sur l'Italie, les romans de Tieck, et par-dessus tout ceux de l'incomparable Jean-Paul Richter, son Titan, son Eesperus % son Siebenkaes qui étaient, à mes yeux, autant de chefsd'œuvre que rien n'avait égalés parmi les productions analogues des nations modernes. Je devins encore plus enthousiaste et plus affirmatif après avoir lu la Loge invisible qui me parut surpasser et qui surpasse en effet, sous le rapport des tendances idéales, tout ce que la littérature contemporaine a jamais offert de plus attrayant aux imaginations difficiles à satisfaire. Cette idée d'élever un enfant dans un souterrain éclairé par une lumière artificielle, et de le rendre, pour ainsi dire, amoureux de la mort, en lui disant que mourir c'est passer de cette lumière souterraine à une lumière supérieure qu'on appelle le soleil; puis, après cette première ascension, lui apprendre à mourir une seconde fois et à lever les yeux vers le ciel avec un re-

doublement d'attrait pour cette mystérieuse délivrance qu'on appelle la mort, cette idée, dis-je, ou plutôt cette donnée psychologique qu'on pourrait, ajuste titre, appeler transcendant aie, ouvrait à l'auteur des perspectives jusqu'alors inexplorées. Jamais chef-d'œuvre littéraire, ancien ou moderne, n'avait fait sur mon âme une si forte impression, et je doute que Jean-Paul ait trouvé, parmi ses compatriotes, un lecteur dont les sympathies lui aient été plus violemment conquises que les miennes. C'était en côtoyant les sinuosités de l'Isar dans les beaux jours de septembre, que je faisais cette lecture dont l'impression générale se résumait pour moi dans ces belles paroles du psalmiste : Ascensiones in carde suo disposait, paroles que l'auteur aurait pu donner pour épigraphe à son livre, s'il avait mieux su se tenir en garde contre les pièges de sa fougueuse imagination.

Les idées ou plutôt les tendances qui constituent le principal mérite des romans de Jean-Paul Richter, se retrouvent dans presque toutes ses autres productions, et Ton peut dire qu'il fut, pendant tout le cours de sa longue carrière, un des plus ardents missionnaires de cette religion de l'idéal inaugurée par Schelling dans son système de philosophie transcendantale. Mais le disciple, dans l'essor qu'il prit à la suite de son maître, s'éleva rarement au-dessus de la région de l'esthétique proprement dite, en prenant toutefois ce mot dans son acception la plus large. Tout ce que je veux donner à entendre par cette restriction, c'est que Jean-Paul ne fit que des excursions rares et irrégulières sur le terrain des spéculations métaphysiques.

Son génie, comme celui de l'école littéraire à laquelle il se faisait gloire d'appartenir, se trouvait beaucoup plus à Taise quand il puisait ses inspirations, malheureusement très-vagues, à la source où Schelling venait de commencer à puiser les siennes, c'est-à-dire dans les traditions religieuses le plus énergiquement répudiées par la philosophie du dix-huitième siècle. Il y a telle page de ses écrits, et particulièrement de ses écrits didactiques, qu'on pourrait citer comme un fragment d'apologie du christianisme, toujours au point de vue de l'idéal tel que son génie l'avait conçu, et tel que le concevaient d'autres génies contemporains, comme Schlegel, Eschenmayer et Jacobi qui fut à la fois son correspondant et son ami, et qui eut sur lui l'avantage d'être placé dans de meilleures conditions pour l'appréciation du beau et du vrai.

Dans cette appréciation, Jean-Paul est toujours poëte, et c'est toujours son imagination qui est en jeu, ce qui ne veut pas dire que les hommages qui lui sont suggérés par cette faculté, suspecte à tant de titres, soient à dédaigner. La manière dont il expliquait la révolution qui avait fait éclore la poésie romantique, équivalait à une sorte de profession de foi ; car il disait que l'empreinte du christianisme était si fortement marquée sur cette poésie, qu'on aurait pu tout aussi bien l'appeler poésie chrétienne. Selon lui le christianisme avait été une sorte de jugement dernier qui avait porté une sentence de mort contre le vieux monde du paganisme et des sens, et avait inauguré à sa place le monde des esprits. On se figurerait difficilement, à moins d'avoir lu ses œuvres, la fécondité et l'originalité des aperçus

que lui fournissait ce point de départ. Il faut voir, dans son Introduction à F esthétique, à quelle hauteur de vues il pouvait s'élever, grâce à celte initiation spontanée, tout incomplète qu'elle était. « Il y a des hommes, » dit-il, « dans lesquels l'instinct du divin parle plus haut <( et plus clairement que dans d'autres, et qui en obéis* « sant à cet instinct, s'élèvent à une vue d'ensemble de « l'une et de l'autre sphère. C'est dans ces conditions « que rayonneront pour eux l'harmonie et la beauté « des deux mondes, de manière à n'en faire qu'un seul « tout, et voilà le génie; et la réconciliation entre les « deux mondes, voilà ce que j'appelle l'idéal. »

Quelque vagues que puissent paraître ces aperçus qui, dans l'horizon artificiel de Jean-Paul, sont toujours plus ou moins nuageux, ils n'en sont pas moins précieux à recueillir, non-seulement à cause de leur valeur intrinsèque, mais encore et surtout à cause de leur affinité avec d'autres manifestations du même genre qui avaient eu lieu sur plusieurs autres points de l'Allemagne, et qui tendaient, souvent à l'insu de leurs auteurs, à réaliser, en la modifiant, la tentative de Prométhée, c'est-à-dire à reconquérir le feu du ciel pour réchauffer les âmes et éclairer les intelligences. C'était la continuation du mouvement réactionnaire contre la littérature du dix-huitième siècle, mouvement devenu de plus en plus irrésistible par suite de l'abus que nous avions fait de notre prépondérance tant militaire que littéraire.

Cette réaction, qui s'étendit successivement à toutes les branches de culture intellectuelle, n'a pas obtenu dans les appréciations des historiens, même nationaux,

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une place proportionnée à son importance ; car, outre l'ennemi du dehors, il fallait se défendre contre F ennemi du dedans; outre l'influence française qui pénétrait partout, il y avait l'influence prussienne qui, par sa complicité avec la première, menaçait de faire avorter les germes dont le développement était incompatible avec les importations étrangères. C'était donc dans le nord de l'Allemagne que cette innovation était le plus difficile à repousser, et cependant ce fut dans le nord de l'Allemagne que la résistance fut la plus forte, la mieux organisée, en un mot ce fut là que se réveilla tout d'abord le génie national et que le culte de l'idéal commença à faire sérieusement partie de la religion nationale.

Plus la lecture des œuvres de Jean-Paul m'avait fait éprouver d'enthousiasme, plus je tenais à connaître les sources où on me disait qu'il avait puisé ses étranges inspirations, et ce fut ainsi que je fus conduit à passer rapidement en revue ce groupe d'écrivains privilégiés dont le rôle fut si glorieux et si peu compris, Haman, Claudius, Jacobi, Shenkendorff, Stolberg et d'autres étoiles de moindres dimensions, tous voués à la même cause et entraînés par les mêmes aspirations, tous lut* tant contre l'esprit du dix-huitième siècle et faisant converger Leurs efforts vers le même but, phalange d'élite s'il en fut jamais, et dans laquelle il est difficile, par cela même, de désigner un chef; car, si le génie d' Haman l'emporte incontestablement sur celui de ses compagnons d'armes, d'un autre côté, Jacobi et Stolberg ont livré plus de batailles et payé davantage de leur personne ; Jacobi surtout, l'infatigable auteur d'un

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