CHAPITRE VIII
Trois mois de vie commune avec l'abbé de la Mennais pendant mon dernier séjour à Rome, n'avaient pas produit entre nous le degré d'intimité que semblaient promettre des relations aussi bien alimentées que les nôtres. D'un côté, mon cœur était trop absorbé par mon affection pour Albert, et de l'autre, je trouvais que l'auteur de Y Essai sur l'indifférence en matière de religion se rendait coupable d'un péché presque aussi grave à mes yeux par son indifférence en matière d'esthétique. S'il nous arrivait quelquefois de visiter ensemble une galerie ou une église, jamais il n'éprouvait, en présence du chef-d'œuvre le plus imprévu, ce saisissement d'admiration spontanée qui, dans cet ordre d'émotions, est le point de départ des sympathies les plus impérieuses. 11 savait et peut-être il sentait que le beau constituait un domaine à part; mais il laissait à d'autres le soin d'explorer les merveilles de ce nouveau monde, et Ton
peut voir dans les pages qu'il a écrites sur le voyage Il 11
qu'il fit alors à travers les Romagnes et la'Lombardie, à quel point les œuvres d'art proprement dites lui étaient indifférentes. Tout ce qu'il a vu à Bologne, ce sont les abus du gouvernement pontifical, et à Ferrare le vandalisme de la garnison autrichienne. Ce sont toujours les préoccupations politiques qui dominent. Elles sont encore plus exclusives quand il arrive à Venise. 11 y a vu la misère de la population, la ruine du commerce, l'insolence de la police, et les canons braqués sur la place Saint-Marc; mais il n'a pas vu un seul tableau, ni une seule statue, ni môme une seule église, tant son sens esthétique était encore obtus à cette époque !
Le premier symptôme de progrès que j'aperçus en lui dans cette direction, fut la curiosité que lui inspirèrent mes notes manuscrites, surtout celles que j'avais recueillies l'année précédente à la suite de mes conversations avec les hommes qui avaient le plus travaillé à éclaircir toutes les questions relatives à la philosophie de Tari. Je suis persuadé que mon interlocuteur n'était pas, sous ce rapport, beaucoup plus avancé que les autres philosophes français, ses contemporains ou ses devanciers, et qu'il ne songeait pas plus qu'eux à regarder l'esthétique comme l'annexe ou le complément indispensable de tout système philosophique. Ce fut à Munich que ce point de vue lui fut révélé pour la première fois, et ceux qui ont lu son Esquisse d'une philosophie, savent tout le parti que sut tirer de cette découverte sa merveilleuse puissance d'assimilation.
Mais c'étaient des sympathies politiques bien plus que des sympathies philosophiques qu'il venait chercher en
Bavière, èl qui en effet ne lui firent pas défaut. L'attitude qu'il avait prise vis-à-vis du gouvernement sorti de la révolution de 1830, était, quant aux principes, celle des catholiques bavarois vis-à-vis des successeurs du ministre Montgelas et vis-à-vis du roi lui-même, toutes les fois qu'il voulait faire de sa prérogative royale un usage incompatible avec la liberté religieuse garantie à tous ses sujets. Ce fut ainsi qu'en vertu d'une espèce de loi des suspects délibérée à huis clos, on se mit un jour à destituer et persécuter, sans forme de procès, une certaine catégorie de fonctionnaires auxquels on reprochait d'être secrètement affiliés à la puissance occulte qu'on appelait eu France la congrégation, et dont les réseaux s'étendaient, disait-on, à tous les pays catholiques. Or la Bavière avait le malheur d'être représentée, auprès de quelques États secondaires, par. des diplomates que leur qualité d'émigrés français pouvait faire passer pour congréganistes, et quelques-uns d'entre eux furent en effet compris dans le remaniement auquel on crut devoir soumettre le personnel de quelques légations. Les catholiques se plaignirent amèrement; mais on dédaigna leurs plaintes. Le roi rappela ce qu'il avait fait pour eux, et s'oublia jusqu'à dire de manière à être entendu : o Que veulent-ils que je fasse de plus pour eux?» — « Que vous vous retiriez d'entre le soleil et nous, » avait répondu Gôrres dans une brochure qui fit alors grand bruit, et qui prouva que le terrible champion du Mercure du Rhin n'avait rien perdu de sa verve.
Il y avait donc déjà une sorte d'harmonie préétablie entre les catholiques bavarois et les catholiques français
tels qu'ils étaient représentés par l'abbé de la Mennais dont l'orthodoxie était encore intacte; à quoi il faut ajouter la conquête qu'il avait faite par l'entremise du journal Y Avenir, d'un des plus illustres représentants de la philosophie allemande , de François Baader devenu, depuis l'année précédente, son coreligionnaire enthousiaste, et même son collaborateur très-actif .
Il y eut un moment où je crus qu'il allait faire une autre conquête bien autrement importante que celle-là; ce fut quand le fameux Schelling, qui en était alors à la troisième phase de sa carrière philosophique, me confia mystérieusement son désir ou plutôt son besoin d'avoir un entretien particulier avec l'abbé de la Mennais qu'il ne connaissait que par ses écrits, mais qu'il regardait, sur ce seul témoignage, comme le premier dialecticien de son temps. En prenant le mot dialectique dans son acception purement scolastique, cet éloge n'avait rien de bien extraordinaire. Dans la langue philosophique de Schelling, il avait une tout autre portée, surtout à cause du mystère dont il voulait que cette entrevue fût entourée; car les instances que je fis à plusieurs reprises, pour obtenir que M. de Montalembert y fût admis, n'eurent d'autre résultat que de me faire déclarer par mon interlocuteur que je n'y étais admis moi-même qu'afin de lui servir de truchement pour le cas où sa pensée aurait besoin d'être traduite.
Sa pensée d'alors n'était plus sa pensée d'autrefois, et j'étais assez au courant de la différence qui existait entre l'une et l'autre, pour ne pas désespérer de lui voir faire un pas décisif dans la même direction. Ses leçons toutes récentes sur la philosophie de la révélation, et
l v impression sérieuse qu'elles avaient produite même en dehors de l'Université, étaient regardées par un bon nombre de ses admirateurs comme des signes du temps, c'est-à-dire comme les symptômes d'une réaction dont l'anarchie croissante des intelligences, surtout de celles qui se vouaient aux explorations métaphysiques, faisait chaque jour sentir davantage le besoin. Une fois lancé dans cette voie de conciliation avec le dogme chrétien, Schelling avait fait ou du moins avait paru faire des concessions prodigieuses non -seulement au christianisme tel que le concevaient la plupart des théologiens protestants ; mais même à l'Église catholique avec son organisme traditionnel, et il en était presque venu à regretter que cette unité de doctrine à laquelle cette Église devait toute sa force, ne pût pas être transplantée, avec plus ou moins de restrictions, dans le domaine des sciences philosophiques.
Évidemment c'était là sa préoccupation dominante, comme le prouva bientôt la tournure que prit la longue et curieuse conversation à laquelle j'eus le privilège d'assister. Mais au lieu de chercher dans la foi le remède au mal qui travaillait les intelligences, il voulait qu'on le cherchât dans la science elle-même ou plutôt dans ceux que leur génie aurait rendus dignes d'en être, en quelque sorte, les grands prêtres ; et il était facile de voir, à travers toutes ses précautions oratoires, qu'il était très-disposé à se décerner ce sacerdoce à lui-même.
L'entrevue dont il est ici question, avait lieu très* peu de jours après notre arrivée à Munich, de sorte que nous n'avions pas eu le temps de nous mettre au
courant du point du vue nouveau que Schelling n'avait encore développé que de vive voix et devant des auditeurs auxquels la contradiction était interdite. Aussi notre stupéfaction fut-elle grande, quand il se mit à nous expliquer, en guise de préambule, son ingénieuse combinaison des trois églises apostoliques entre lesquelles il répartissait l'œuvre de la rédemption du genre humain. A saint Pierre le patronage du catholicisme, un peu engagé dans l'esprit cérémonial du ju* daïsme; à saint Paul le patronage du protestantisme avec des affinités pour le spiritualisme hellénique; à saint Jean le patronage de La grande Église qui sera commune aux trois apôtres et qui sera comme le Panthéon du christianisme.
Telle était la solution proposée par Schelling au nom de la science, c'est-à-dire au nom de la science allemande, seule compétente à résoudre ces grandes questions, vu que le génie allemand était, selon lui, le génie le plus universel !
Ce n'était pas sur cette thèse, un peu trop arbitraire, que la discussion pouvait s'engager entre les deux antagonistes. La dialectique de M. de la Mennais était trop aristotélique pour se laisser prendre à de pareils pièges, et Schelling se convainquit bientôt qu'il n'avait pas eu tort de l'appeler le premier dialecticien de son temps. Ce fut en effet grâce à l'habileté avec laquelle il maniait cette arme, qu'il parvint à se maintenir, pendant toute la durée du débat, sur le terrain qu'il avait choisi et qui lui était plus avantageux que celui de la métaphysique sur lequel Schelling n'avait pas d'égal. La bonne foi de ce dernier, pendant tout le cours de cette curieuse
controverse qui dura plus d'une heure, ne m'inspira pas moins d'admiration que la hauteur de vues qu'il déploya devant nous à plusieurs reprises, et quand nous nous séparâmes, je fus presque tenté de m'en vouloir de la trop grande part de sympathie qu'il m'avait, pour ainsi dire, extorquée ; mais cela même me rendait plus fier de l'espèce de triomphe que mon compatriote venait de remporter, devant moi, sur le plus puissant génie de l'Allemagne. Seulement je regardais comme un malheur pour notre cause qu'il n'y eût pas eu des centaines et même des milliers d'auditeurs pour transmettre l'impression qu'un pareil spectacle aurait infailliblement produite.
Telle fut ma première exclamation quand je me trouvais seul avec l'abbé de la Mennais. J'aurais voulu qu'il profitât du surcroît de verve que lui avait donnée cette controverse, pour en écrire tous les détails ; mais il s'y refusa par un sentiment de délicatesse que je n'eus pas le courage de combattre. Alors je me bornai à lui demander une simple esquisse qu'il finit par m'accorder, moyennant l'engagement que je pris de n'en faire usage qu'après la mort des deux parties belligérantes. Voici cette esquisse, telle que je la possède écrite et signée de sa main :
« On est mutuellement convenu qu'un des caractères « de l'époque nouvelle où nous entrons, serait Faffran- « chissement spirituel des peuples ; c'est-à-dire, selon « la Mennais, que la conscience et l'intelligence ces- « seraient d'être, à aucun degré, dépendantes du pou- <t voir purement humain.
« Schelling, allant plus loin, a expliqué que cette
« indépendance s'étendait, dans son opinion, jusqu'à « l'Église elle-même, de sorte que chacun ne dépendant « que de sa propre raison pour ses croyances, il se fora merait néanmoins une croyance universelle, fondée « sur l'invincible conviction, qui serait le fruit du dé- « veloppement de la science, laquelle dès lors remplace cerait la foi ; et que cette science qui se suffirait à « elle-même, et qui ramènerait le genre humain à « l'unité, aurait pour base, d'une part, les faits primi- <x tifs, et de l'autre une méthode encore inconnue au « monde, au moyen de laquelle on déduirait progrès- « sivement et d'une manière rigoureuse des faits pri- « mitifs, le christianisme tout entier, ou, en d'autres <( termes, toutes les lois de l'humanité*
a La discussion s'étant établie là-dessus, la Mennais « a fait observer :
« 1° Que ces faits primitifs sur lesquels la science « devait opérer, et sans lesquels elle n'existerait pas, « faits dogmatiques autant qu'historiques, devaient « d'abord être crus et crus comme inébranlablement « certains, et qu'ainsi la science, loin de se suffire à « elle-même, reposait nécessairement sur une foi ano térieure, et d'une tout autre nature que les con- « victions scientifiques; 2° Que le développement « scientifique de cette foi antérieure, en le supposant « possible dans le sens de Schelling, ne le serait du « moins jamais que pour un petit nombre d'hommes, « et que la masse du genre humain y resterait toujours a étrangère.
« Schelling en est convenu, en ajoutant même que « la masse du genre humain continuerait d'être con-
« duite par voie d'autorité , croyant sans discussion « à l'enseignement de ceux qui auraient formé leur « conviction par la méthode scientifique.
« Sur quoi la Mennais a fait remarquer que, selon « cette idée, le principe catholique était reconnu comme « indispensable pour la masse du genre humain, et « qu'on en affranchissait seulement ceux que, dans « l'Église catholique, on appelle le corps enseignant, « ceux qui sont destinés à former par l'enseignement « la foi des autres. Schelling en est convenu.
« Mais, a demandé la Mennais, quelle certitude « aura-t-on des résultats scientifiques obtenus? Si on « dit que la raison qui les affirme ne saurait errer, on a rend la raison de chacun plus infaillible que l'Église a même, qui ne s'attribue qu'une infaillibilité de tra- « dition ; on la rend infaillible comme Dieu même. Si « elle peut errer, toutes les vérités sans exception, « toutes les lois de l'humanité restent dans le doute.
c Schelling n'a pas voulu attribuer à la raison de « l'homme cette infaillibilité divine ; et sur la seconde « partie du dilemme, c'est-à-dire sur la possibilité de a Terreur, et par conséquent de convictions oppo- « sées parmi ceux qui forment scientifiquement leurs « croyances, il a dit que l'accord, l'unité serait dans « la méthode seule et non dans l'application de la « méthode.
« Ce n'était pas résoudre la difficulté, mais l'avouer, « mais la déclarer insoluble. Schelling l'a senti, et il « a paru convenir :
« 1° Qu'il y avait un ordre de faits primitifs indé- « pendants de la science et qui lui servaient de base.
(( 2° Que ces faits, outre les événements historiques « consignés dans les monuments du christianisme, « comprenaient les dogmes, les préceptes, en un mot « tout ce qui est de foi dans l'Église catholique, et pro- « posé par elle comme tel.
« 3° Que les faits primitifs ainsi définis subsistaient « par eux-mêmes ; que la science ne les donnait pas « et ne pouvait pas les infirmer.
« 4° Que tout résultat scientifique en contradiction « avec ces faits, par cela seul était reconnu faux, et « devait être rejeté comme tel : ce que Schelling a avoué « formellement. »
« F. DE LA MeNNAIS. »
« Munich, 28 août 1858. »
Malgré l'extrême réserve que je mis, etM.de laMennais encore plus que moi, dans le récit que nous dûmes faire à nos amis de ce qui s'était passé dans cette conférence, il y eut des félicitations indiscrètes, et celui à qui elles étaient adressées, devint bientôt, pour quelques-uns de ses coreligionnaires bavarois, l'objet d'un véritable enthousiasme auquel le philosophe français ne fut pas insensible. Il ne le fut pas non plus à une autre tentation que lui suscitèrent ses nouveaux admirateurs, quand ils surent qu'il portait, dans son sac de voyage, le manuscrit d'un grand ouvrage philosophique, fruit de longues et profondes méditations, et que c'était en vue d'y mettre la dernière main qu'il était yenu interroger de près le génie germanique. On disait même que c'était dans cet arsenal portatif qu'il avait pris les armes avec lesquelles il avait vaincu le géant de
la philosophie protestante ; et Ton comprend sans peine que ces appréciations exagérées aient vivement excité la curiosité des nouveaux partisans que M. de laMennais venait de conquérir, et aux instances desquels il ne lui était pas facile de résister longtemps. Il fut donc convenu que la lecture du précieux manuscrit serait faite par lui, à haute voix, devant un auditoire d'élite, dont les sympathies, exaltées par son récent triomphe, lui étaient acquises d'avance.
L'ouvrage avait pour titre : Essai d'un système de philosophie catholique, et, malgré mon incompétence, je fus certainement un de ceux qui applaudirent avec le plus d'enthousiasme aux développements que l'auteur donnait à son point de vue. Pour ne pas laisser refroidir le feu sacré que ses paroles allumaient dans mon âme, j'allais chaque jour, à la fin de chaque séance, écrire dans mon journal une analyse approximative de ce que j'avais entendu, ce qui me privait souvent du plaisir de prendre part aux promenades que nous avions l'habitude de faire ensemble. Cette privation ne fut pas longue; car dès que M. de laMennais sut la cause de mon absence, il mit à ma disposition un second exemplaire de son manuscrit moins complet, à la vérité, que le premier, mais dont les lacunes correspondaient précisément à la partie que je m'étais suffisamment assimilée (1).
(1) Quelle que fût alors et soit encore aujourd'hui la valeur intrinsèque de ce manuscrit, elle est surpassée par sa yaleur accessoire, c'est-à-dire par le parti qu'on en peut tirer pour mesurer la distance qui sépare l'auteur de Y Essai d'un système de philosophie catholique en 1850, de l'auteur de Y Esquisse d'une philosophie en 1840. Indépendamment du plan général qui est à peine esquissé dans le manuscrit que je possède, il y a le changement d'esprit et de ton qui, dans l'ouvrage
L'impression produite par cetle lecture, ne me fut complètement connue que Tannée suivante, quand je renouai mes relations avec Schelling et que je me trouvai plus à même de comprendre ses objections et ses solutions.
Le fait est qu'on avait trouvé très-peu satisfaisantes les excursions de M. de la Mennais dans le domaine de la haute métaphysique, ce qui n'était pas étonnant de la part d'un auditoire composé, en grande partie, d'écrivains ou de professeurs plus ou moins initiés aux évolutions hardies de la philosophie allemande. On lui reprochait, avec encore plus de raison, son érudition superficielle et certaines lacunes dont personne ne se serait aperçu en France et dont il ne se serait pas aperçu lui-même, si son contact momentané avec le génie germanique ne les lui avait pas révélées. La plus grave de ces lacunes était celle qui avait rapport à l'esthétique, cette science nouvelle alors préconisée par tous les chefs d'école et à laquelle M. de la Mennais, en guise de réparation, devait consacrer plus tard le chapitre le plus intéressant de son Esquisse d'une philosophie.
Quoi qu'il en soit, ses auditeurs de 1830, tout en réservant leur jugement sur l'ensemble de ses vues, rendirent pleine justice à l'élévation de ses pensées et surtout à l'esprit éminemment catholique qui respirait dans tout l'ouvrage et qui ne laissait de place à aucune inquiétude sur les croyances ultérieures de l'auteur.
de 1840, dégénère souvent en hostilité plus que latente contre les mômes doctrines que l'auteur s'était proposé de défendre dans l'ouvrage de 1850 (Voir l'Appendice n° i, à la fin de ce volume).
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Il y eut donc fraternité complète entre lui et ses nouveaux amis qui crurent ne pouvoir mieux lui témoigner leur sympathie qu'en se cotisant entre eux pour lui donner, en guise d'adieu, un banquet magnifique dont l'art du cuisinier ne fit pas tous les frais. Il y eut un art plus noble et plus approprié à la circonstance, qui vint porter à son comble le sentiment qui avait déterminé cette réunion accidentelle. Cet autre art à l'apparition duquel on ne nous avait pas préparés, était la musique, et le professeur Schlottauer, chargé de nous faire cette surprise, avait choisi de préférence l'un des chants nationaux les plus propres à faire vibrer à F unisson les cœurs de tous les convives, nationaux ou étrangers. Au plus fort de notre émotion, un léger bruit se fit entendre à la porte de la salle, et M. de la Mennais sortit aussi imperceptiblement que possible, de sorte que le musicien, absorbé par son rôle, ne discontinua pas son chant.
La commission que l'envoyé de la nonciature venait de remplir auprès du héros de la fête, avait laissé ce dernier si parfaitement maître de lui-même, qu'en le voyant rentrer avec son air dégagé et sa bouche presque souriante, aucun de nous ne soupçonna la gravité du message qui venait de lui être délivré, surtout quand nous l'entendîmes demander avec insistance qu'on répétât les couplets qui avaient été chantés en son absence. Ce même sang-froid, inconcevable dans un homme ordinairement si peu maître de lui-même, ne se démentit pas un instant, soit pendant le temps que nous fûmes encore à table, soit pendant l'excursion assez lointaine que nous fîmes ensuite le long de l'Isar, pour
aller prendre le café dans le charmant village de la Menterschwaige. Et cependant le message qu'il avait reçu à la fin du dîner, était bien fait pour troubler sa digestion ; car le papier qu'on lui avait remis et dont il avait lu seulement les premières lignes, n'était autre chose que la fameuse lettre encyclique par laquelle Grégoire XVI condamnait définitivement le nouvel évangile politique dont l'abbé de la Mennais s'était fait le principal apôtre.
Le coup était rude, et les circonstances dans lesquelles il avait été porté, semblaient devoir le rendre plus rude encore ; car une blessure profonde venait d'être faite à son orgueil au moment même où ses coreligionnaires allemands lui décernaient une sorte d'ovation comme complément des félicitations que lui avait attirées, de leur part, sa controverse avec Schelling. Qu'il dissimulât son ressentiment devant ses hôtes et qu'il parvînt à refouler, pendant quelques heures, au fond de son âme l'amertume dont cette condamnation imprévue semblait devoir la remplir, c'était un effort, méritoire sans doute, mais pour lequel il ne fallait, après tout, aucune grâce surnaturelle, tandis qu'il en fallait une prodigieusement efficace pour opérer, dans un homme comme celui que nous connaissions, l'espèce de miracle par lequel se termina cette mémorable journée.
Non-seulement je n'avais aucun soupçon de ce qui s'était passé entre le messager du nonce et l'abbé de la Mennais, mais je n'avais entendu sortir de la bouche de ce dernier aucune parole qui pût trahir des préoccupations étrangères à la fête qu'on nous donnait. Qu'on juge de ma surprise quand, en rentrant le soir
dans notre logis, il nous lut avec une émotion visible, mais sans le moindre symptôme de dispositions hostiles envers le Saint-Siège, le document qui semblait envelopper dans la même condamnation la cause de la liberté religieuse et la cause, non moins sainte à ses yeux, de la nationalité polonaise. « Dieu a parlé, » nous dit-il en terminant, « il ne me reste plus qu'à dire : fiât volun- « tas tua et à servir ces deux causes par mes prières, « puisqu'il me défend, par l'organe de son Vicaire sur « la terre, de les servir par ma plume. » Et il se promenait de long en large dans la chambre en reproduisant et en développant les mêmes sentiments avec une verve de résignation qui nous rendait muets de surprise et d'admiration. Le lendemain, je sus que ce soir-là sa prière avait été plus longue qu'à l'ordinaire. L'augure que j'en tirai fut confirmé par une conversation intime que nous eûmes ensemble et qui était la première de ce genre dont il m'eût honoré jusque-là. C'était la veille oul'avant-veilledeson départ, et par conséquent il n'y avait pas de temps à perdre pour me mettre au courant des projets patriotiques que lui avait suggérés tout ce qu'il avait vu et entendu depuis son arrivée à Munich et à l'exécution desquels mon concours, si je restais en Allemagne, ne lui semblait pas devoir être inutile. Il aurait voulu qu'on parvînt à faire comprendre aux évêques de la province de Bretagne l'avantage qu'il y aurait pour eux et pour leurs diocèses respectifs à mettre à contribution la science théologique des universités allemandes, si supérieure, à tant d'égards, à celle de nos séminaires français. Il ne désespérait pas de recruter par lui-même quelques missionnaires de ce
genre et d'y joindre (ce qui était une ambition toute nouvelle) une petite colonie de jeunes artistes qui tiendraient faire leur apprentissage à Munich ou à Francfort et profiter de l'élan qu'Overbeck, Cornélius et Veith avaient imprimé à la nouvelle école.
Quel contraste entre les dispositions plus que conciliantes qu'il manifestait alors, et celles qu'il a consignées dans ses lettres écrites de Rome quelques mois ou même quelques semaines auparavant, lorsqu'il disait : qu'un des plus beaux jours de sa vie serait celui où il sortirait de ce désert moral, de ce grand tombeau ou F on ne trouvait plus que des vers et des ossements. A quoi il ajoutait les plus sinistres prophéties sur le résultat de la lutte effroyable qui allait s'engager sur tous les points de l'Europe et dont l'issue n'était pas douteuse, quoique pussent faire nos Gallicans tombés dans le dernier excès de l'abrutissement et de la rage, quoi que pussent dire les frénétiques imbéciles aux mains desquels Dieu avait remis le Pape, dont le rôle et la mission étaient de préparer et de hâter les dernières destructions qui devaient précéder la régénération sociale; et précisant de plus en plus ses prédictions comminatoires, il cherchait à troubler la conscience et l'imagination de la plus orthodoxe de ses correspondantes, en lui disant : Encore vingt ans d'un pareil état, et le catholicisme sera mort. Je regarde notre époque comme une sorte de jugement dernier terrestre où se fait la séparation des bons et des méchants, des fous et des gens sensés, de tout ce qui meurt etde tout ce qui doit vivre (i).
(1) Correspondance de Lamennais, vol. II, p. 851, 232, 258.
Ces ébullitions de colère, qui passaient nécessairement de la conversation de l'abbé de la Mennais dans ses lettres, avaient été soigneusement supprimées pendant tout le temps qu'Albert et moi avions fait ménage commun avec lui; et la discrétion deM. de Montalembert envers celui en qui il s'efforçait encore de voir un père et un ami, avait été portée si loin, qu'en arrivant en Allemagne, je ne possédais presque aucune des données nécessaires pour mesurer la distance qui séparait le la Mennais de Munich du la Mennais de Rome, pas plus que je ne possédais celles qui auraient pu me suggérer des conjectures pour l'avenir; de sorte que mon imagination, secondée, dans son élan, par une admiration sincère et par une affection devenue chaque jour plus sérieuse, me peignait mon héros sous les couleurs les plus propres à me rendre fier du rôle qu'il avait paru m'assigner dans l'exécution de quelques-uns de ses projets.
La correspondance très-inoffensive qu'il entretint avec moi jusqu'à la fin de 1 832, me laissait à peine entrevoir l'amertume croissante de ses sentiments envers tous ceux qui lui faisaient obstacle ou ombrage. Il était encore plus discret sur les relations qu'il avait nouées, en arrivant à Paris, avec certaines notabilités littéraires qui l'attaquèrent par son côté le plus vulnérable. A force de lui répéter qu'il était une lumière envoyée du ciel, et que ni lui ni personne n'avait le droit de mettre cette lumière sous. le boisseau, on avait réveillé dans son sein le serpent de l'orgueil que les magiciens de Munich n'avaient fait qu'endormir, et l'on put bientôt juger, par la nature des produits qui sortirent de sa plume, à quel point les salutaires influences de
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ces magiciens avaient été remplacées par des influences contraires.
L'abbé Lacordaire, qui avait été témoin des félicitations décernées par les professeurs bavarois et du bon effet qu'elles avaient produit, fut le premier à s'apercevoir que le mal était sans remède. Dès lors il se crut obligé d'abandonner définitivement son ancien maître dont les écarts étaient faciles à prévoir, et le 4 décembre 1832, il le laissa seul, avec l'abbé Gerbet, dans sa solitude de la Chênaie, en déclarant que cette détermination extrême lui était dictée par des motifs d'honneur. Il était en effet difficile à un prêtre persuadé, comme l'était, de son propre aveu, Pabbé Lacordaire, que F Église avait eu de très-sages raisons pour ne pas aller aussi vite qu'on aurait voulu, il était, dis-je, difficile à un prêtre pour qui cette même Église n'avait pas cessé d'être une mère, de n'être pas parfois déconcerté et même scandalisé par tout ce qu'il entendait dire contre son influence et surtout contre ses décisions. Le mois qui avait précédé la sécession de l'abbé Lacordaire était précisément celui qui avait été jusque-là le plus fécond en explosions de colère, en prédictions sinistres et en sarcasmes dont l'amertume touchait presque au blasphème. Cette recrudescence provoquée en partie par la manifestation intempestive de l'archevêque de Toulouse et par le bref pontifical qui en fut la suite, se remarque dans la plupart des lettres que l'abbé de la Mennais écrivait alors, sans excepter celles qu'il adressait aux plus pieuses, aux plus orthodoxes, aux plus romaine de ses correspondantes. De quel œil suppose-t-on qu'une sainte femme comme la comtesse de Senft pouvait
lire la diatribe suivante datée du jour même de la Tous» saint et trahissant des inspirations qui auraient pu être bien différentes, si Fauteur avait seulement récité son bréviaire ce jour-là (1)?
« Je suis allé à Rome, et j'ai vu là le plus infâme « cloaque qui ait jamais souillé des regards humains. « L'égout gigantesque des Tarquins serait trop étroit « pour donner passage à tant d'immondices. Là, nul «autre Dieu que l'intérêt; on y vendrait les peuples, « on y vendrait le genre humain ; on y vendrait les trois « personnes de la sainte Trinité, l'une après Tau- « tre, ou toutes ensemble, pour un coin de terre, ou « pour quelques piastres. J'ai vu cela, et je me suis dit: « — Le mal est au-dessus de la puissance de l'homme, « — et j'ai détourné les yeux avec dégoût et avec effroi. « Ne vous perdez point dans les stériles et ridicules « spéculations de la politique du moment. Ce qui se « prépare, ce n'est aucun de ces changements qui finis- « sent par des transactions, et que des traités règlent, « mais un bouleversement total du monde, une trans- « formation complète et universelle de la société. Adieu « le passé, adieu pour jamais ; il n'en subsistera rien. « Le jour de la justice est venu, jour terrible où il sera a rendu à chacun selon ses œuvres; mais jour«de gloire « pour Dieu qui reprendra les rênes du monde
« Vous dites bien vrai, tout s'en va; mais ce qui s'en « va est-il donc tant à regretter? C'est de la boue qui « coule dans un égout et pas autre chose. Regardons
(1) Ce fat Lamartine qui, dans la persuasion où il était que le temps passé à prier était un temps perdu pour le génie, obtint de Léon XII cette malheureuse exemption pour l'abbé de la Mennais.
« de loin, et bouchons-nous le nez* Voudriez-vous que « la Providence eût laissé plus longtemps, au milieu « des nations, ces immenses amas, ces montagnes d'or- « dures, dont la putréfaction, infectant l'atmosphère, «aurait fini par tuer le genre humain? Elle a dit: « Non, je veux qu'il vive ; » et la voilà qui balaye cette « fange, comme on balaye les rues la veille d'un jour « de fête. Et en effet, n'en doutez pas, c'est la fête, la « grande fête des peuples qui se prépare et qui com- « mencera lorsque le monde aura été purifié (1). »
Dans une autre lettre où il attaque plus ouvertement le Saint-Siège, il compare le bruit qu'a fait la récente encyclique de Grégoire XYI au son des cloches qui disent tout ce qu'on veut, et il demande s'il n'est pas bien triste que ce son-là nous arrive de la métropole du monde chrétien et que le bourdon de Saint-Pierre soit destiné à convoquer les peuples à l'office solennel du despotisme gallican (2).
Telles étaient les pensées qui fermentaient dans le cerveau du malade très-peu de jours avant le départ de l'abbé Lacordaire.
L'ouvrage auquel l'abbé de laMennais travaillait alors, devait nécessairement se ressentir du trouble que la passion avait jeté dans son esprit. Cet ouvrage n'était pas encore celui qui devait paraître, un an plus tard, sous le titre de Paroles d'un croyant. C'était , d'après le témoignage de Maurice de Guérin qui était alors à la Chênaie, un ouvrage dans lequel l'auteur résumait
(1) Correspondance, vol. 2, p. 247, 258.
(2) lbid., p. 248.
toute sa philosophie en lui donnant des développements nouveaux. « C'est là, dit-il, qu'il concentre tous les « rayons de sa science et de son génie. Il n'a rien fait «jusqu'ici de comparable à cela. Attendez-vous à un « grand étonnement et à une grande admiration dans « le monde, quand cet ouvrage paraîtra (1). »
Cette appréciation du nouvel adepte ne pouvait pas être celle de l'abbé Lacordaire qui ne croyait plus à l'infaillibilité de son maître, ni même celle du bon abbé Gerbet qui faisait encore alors des efforts presque surnaturels pour y croire, et dont le naïf dévouement se prêtaitàune collaboration dont il ne soupçonnait pas la portée; car l'abbé de la Me on ai s ne l'initiait qu'à la partie inoffensive de son nouveau système philosophique, et se gardait bien de le mettre au courant des confidences aventureuses qu'il hasardait dans ses lettres au révérend Père Ventura dont il aurait voulu faire un complice de sa défection. Ce qu'il lui dit d'une certaine classe intéressante de croyants qui pensent que le catholicisme a fait son temps et qui attendent une religion nouvelle plus en harmonie avec les besoins nouveaux de l'humanité, porte un cachet d'animosité auquel il était difficile de se méprendre, et si le Père Ventura avait été moins discret, la scission entre le maître et les disciples aurait couru risque d'éclater dès la fin de 1832.
Les positions respectives devaient s'aggraver terriblement dans le courant de l'année suivante qui vit paraître tes Paroles d'un croyant, cette production frénétique à laquelle l'auteur préludait par ces étranges
(1) Voir la Viede M* r Gerbet par l'abbé de Ladoue, vol. 1, chap. 4.
paroles consignées dans une lettre qu'il adressait le 25 janvier 1833 à la comtesse de Senft :
« Le monde, sous sa forme ancienne, est usé. Les « hommes ont abusé de tout ; ils ont dénaturé, corrompu « tout. Voilà pourquoi la vieille hiérarchie et poli— « tique et ecclésiastique s'en vont ensemble ; ce ne sont « plus que deux spectres qui s'embrassent dans un tom- « beau (1). »
Il gardait encore moins de ménagements dans la correspondance très-active qu'il entretint avec M. de Montalembert pendant le printemps de cette même année :
« Conçoit-on quelque chose de plus exécrable que « les mesures sollicitées par lord Gray contre les Irlan- «dais? Que feront ceux-ci? Se laisseront-ils traiter « comme les Saxons le furent par Guillaume? Résiste- « ront-ils, et s'ils résistent, quelles chances de succès « ont-ils, sans armes, sans discipline, sans organisation « militaire? Pauvre peuple ! Qui ne prendrait en haine « le principe qui préside à toutes nos sociétés? Et c'est « ce principe que Rome soutient ! N'ayant plus de rois « à sacrer, depuis qu'ils se moquent d'elle, pour ne pas « rester tout à fait oisive, elle s'est mise à sacrer le « bourreau. Il n'y a pas en Europe un gouvernement « qui ne relève de Satan, leur seigneur lige, qui ne lui « ait voué foi et hommage; c'est la féodalité de l'enfer. »
Et c'est un écrivain naguère signalé comme le champion presque fanatique de l'orthodoxie, qui a pu écrire ces étranges paroles ainsi que les suivantes qui, quoi-
(1) Correspondance, toI. 1, p. 263.
que d'une date postérieure, peuvent leur servir de commentaire :
« Il ne faut pas nous gêner en politique, mais seulece ment cesser de parler de l'Église et de ses affaires. « Je voudrais même changer notre langage sur un point « et substituer le mot de christianisme à celui de ca- « tholicisme, pour mieux montrer que nous ne voulons « plus avoir rien à faire avec la hiérarchie. Que notre «cause soit celle de la liberté; nous la défendrons (x comme chrétiens, comme hommes, avec une parole « franche et haute, et tant pis pour qui s'en forma- « lisera. »
Après toutes ces explosions de colère contre Rome et la hiérarchie romaine, il ne restait plus qu'à insulter personnellement le chef de cette hiérarchie, et l'on va voir si l'écrivain s'est refusé celle satisfaction :
« Rome est bien le pays de la haine basse qui marche « dans l'ombre et blesse en se cachant. Notre bon Père « V. (Ventura) vient d'en être victime comme tu le « verras par sa lettre incluse. Cette vengeance d'hom- « mes infâmes qui poussent un lâche et imbécile vieil— « lard, me peine profondément à cause de l'attachement « que le P. V. avait pour le séjour de Rome. C'était « son bonheur, sa vie. Dieu punira tous ces attentats « d'une tyrannie mourante. »
Pendant tout le temps qu'avait duré cette crise, c'està-dire pendant l'hiver et le printemps de 1833, je voyageais en Angleterre et dans le pays de Galles, et quoique ma correspondance avec M. de Montalembert fût alors plus active que jamais, son affection encore vivace pour le chef de la phalange qu'il l'avait aidé à
recruter, ne lui permettait pas de me faire part de ses craintes ni des symptômes de plus en plus graves sur lesquels elles étaient fondées, et il se contentait de me transmettre les messages réitérés de l'abbé de la Mennais, qui me pressait d'exécuter, dans le courant de Tété , la promesse que je lui avais faite à Munich au moment de notre séparation.
L'idée de passer un mois à la Chênaie , dans des rapports plus ou moins intimes avec un homme exaspéré comme il Tétait alors, ne m'aurait probablement pas souri si j'avais été au courant de cette exaspération ; mais outre que je devais y trouver M. de Montalerabert, à qui nos souvenirs communs de Munich n'étaient pas moins chers qu'à moi, j'étais bien aise d'avoir une si bonne occasion de renouer le fil de certaines conversations qui m'avaient paru d'un excellent augure pour l'avenir. Je me trouvai donc exactement au rendez-vous qui nous avait été donné dans la petite ville de Ploermel, et l'accueil fut tellement cordial de part et d'autre que j'aurais pu me faire illusion sur les changements survenus depuis notre pèlerinage de Bavière, si le regard assombridel'abbédelaMennaiset la profonde tristesse empreinte sur tous ses traits, ne m'avaient fait soupçonner un violent conflit intérieur, dont l'issue était pour le moins douteuse. Quand nous arrivâmes à la Chênaie, les violences de langage commencèrent; mais elles avaient trait aux souffrances de la Pologne bien plus qu'aux abus imputés à l'autorité pontificale, et la présence, au milieu de nous, d'un brave émigré polonais non moins inébranlable dans sa foi religieuse que dans sa foi politique, renfermait la
conversation dans des limites que la simple convenance n'aurait pas permis de franchir (1).
Ce fut donc surtout la question polonaise qui fit éclater nos sympathies réciproques, et peu à peu le plus fougueux des quatre interlocuteurs, qui s'était déjà soulagé de sa colère en écrivant la plus grande partie du formidable pamphlet qui allait bieutôt faire tant de bruit dans le monde, nous proposa de nous en faire goûter les prémices*par la lecture de quelques chapitres.
Malgré la discrétion que l'auteur avait apportée dans le choix de ces chapitres, il était difficile qu'une certaine inquiétude ne se mêlât pas à l'enthousiasme que cette lecture excitait dans nos âmes. Mais ce dernier sentiment dominait tellement tous les autres, que la critique était impossible. Même plus tard, quand l'œuvre fut complètement achevée, il y eut des lecteurs non moins orthodoxes que nous, qui furent tentés de la mettre au-dessus du livre de Job et de l'Apocalypse de saint Jean. L'abbé Gerbet lui-même fut un peu ébloui avant d'être scandalisé (2).
Quant à moi, j'eus le temps de me remettre de la secousse imprimée à mon imagination ; car pendant les quinze jours que je passai encore à la Chênaie après le départ des autres pèlerins, il ne fut pas question une seule fois, entre mon hôte et moi, des Paroles d'un
(1) Ce réfugié polonais était le comte César Plater, mort, il y a quelques années, dans le grand-duché de Posen.
(î) C'était le marquis de Coriolis qui disait que « ce livre était au-dessus de Job, d'Isaïe et de Jean tout ensemble. » Un autre disait, avec plus de raison, « que c'était un bonnet rouge planté sur une croix. »
croyant. Ignorant les tempêtes successives qui avaient bouleversé son âme depuis son départ de Munich, je me figurais toujours que j'avais devant moi le vainqueur de Schelling, le convive de la Menterschweigh, le philosophe chrétien résigné à son nouveau rôle et impatient de remplir les lacunes qu'on lui avait signalées dans son système philosophique. Ce qui rendait mon illusion incurable, c'est qu'il revenait sans cesse sur nos souvenirs communs de 1832, particulièrement sur ceux qui se ratlachaient à l'objet spécial de mes recherches. Je vis bientôt que, par suite de ses méditations sur les thèses que je m'étais efforcé de lui développer, l'art avait acquis à ses yeux une importance dont nul philosophe français ne lui avait donné l'exemple. Non content de faire appel à ma mémoire qu'il ne trouvait pas aussi bien fournie qu'il l'aurait voulu, il me demandait mon journal dont il avait déjà lu quelques pages, non sans se moquer de mes formules trop servilement empruntées à la phraséologie germanique. Maintenant il m'aurait bien pardonné cette servilité ; mais je n'avais pas mon journal et je ne pouvais mettre à son service que mes souvenirs, combinés, il est vrai, avec un certain nombre d'idées personnelles auxquelles les derniers mois de mon séjour à Munich avaient commencé à donner une certaine consistance. Or ces idées, que je n'avais pas encore eu le temps de mûrir, se rapportaient presque toutes à l'esthétique ou à la science du beau, devenue pour moi l'objet d'une véritable passion, depuis que j'avais pu en puiser les premières notions dans les conversations de Schelling et dans ses ouvrages. Plus d'une fois l'abbé de la Mennais m'exprima le regret
d'avoir manqué une si belle occasion, et d'être condamné, par son ignorance de la langue allemande et l'insuffisance de nos traducteurs, à glaner dans un champ où, cet obstacle une fois franchi, il aurait pu trouver une moisson surabondante.
Quoi qu'il en soit, je crus voir que sa conversion à l'orthodoxie, en matière d'esthétique, était dès lors très-avancée, et quoiqu'il ne me lût aucune portion de son grand ouvrage philosophique déjà en partie refondu, je ne doutai pas que, malgré l'exemple contraire donné par tous nos philosophes, la science du beau n'y dût occuper une place proportionnée à son importance, et c'est ce qui est arrivé en effet, comme on peut le voir dans le troisième volume de son Esquisse d'une philosophie où les chapitres consacrés aux beaux-arts sont ceux qui accusent le plus de compétence de la part de l'auteur et qui ont soulevé contre lui le moins d'objections.
L'effet ordinaire et presque infaillible de toutes ces excursions dans les régions de l'idéal, était de calmer temporairement l'irritation dont il ne pouvait se défendre toutes les fois qu'on touchait à certaines questions que tous ses visiteurs n'évitaient pas aussi soigneusement que moi. Quand j'avais été pendant longtemps avec lui, ce qu'il y avait de sombre dans sa tristesse qui était permanente, disparaissait peu à peu pour faire place à une mélancolie douce, parfois même affectueuse, et alors son éloquence, pénétrante plutôt qu'entraînante, remuait mon âme dans ses plus intimes profondeurs. Je me souviens particulièrement d'une journée marquée par une série d'impressions diverses dont la résultante
serait difficile à formuler. Mon hôte, sans m'en prévenir, avait dit la messe le matin (peut-être la dernière), et il l'avait dite avec des intentions mytérieuses sur lesquelles je vis bien qu'il lui était pénible de s'expliquer. Sa voix comme son regard avait quelque chose de funèbre, et chaque souvenir qu'il évoquait semblait choisi tout exprès pour renforcer cette disposition. Notre promena de même, dirigée vers un étang que je n'avais pas en core remarqué, devait avoir le même effet, comme le prouve l'extrait suivant d'une lettre qu'il écrivait, le lendemain même de ce jour, à M. de Montalembert : « Hier, en me promenant sur le bord de notre étang, a je remarquai sous un rocher qui forme une espèce « de voûte et d'où sort un chêne isolé, une place que « je destinai en moi-même pour mon tombeau.
« Les frais n'en seront pas considérables, une croix « gravée en creux dans le roc, et quelques mottes de « gazon sur le pauvre mort, voilà tout. Cette sépulture « champêtre, dans un coin, à l'écart, plaît à mon ima- « gination. Je n'aime de ce monde que la nature, et « c'est en son sein que je veux me reposer. Tout ce qui « rappelle les hommes me fait mal. »
Il y avait des moments où l'idée d'aller en Orient chercher un asile tranquille et solitaire, obsédait son esprit, et je crois fermement qu'il l'aurait mise à exécution s'il lui était resté quelque chose de son patrimoine. « Je suis las de l'Europe, » écrivait-il à M. de Montalembert, « je la trouve plate et dégoûtante. Les « hommes ne sont bons nulle part, mais les pires sont « ceux au milieu desquels nous vivons dans la plus « hideuse et la plus sotte des quatre ou cinq parties de
« ce burlesque monde. Malheureusement, depuis qu'on « m'a dépouillé de ma fortune , tout projet d'émigra- « tion est devenu entièrement inexécutable. »
On remarquait presque toujours un redoublement d'amertume dans le langage de l'abbé de la Mennais, quand quelque chose ou quelque parole réveillait en lui un souvenir. Ce jour-là , il fut plus maître de luimême, je dirais presque plus résigné qu'à l'ordinaire. Il me sembla qu'à plusieurs reprises , en parlant du triste état auquel on l'avait réduit, il fut sur le point de laisser échapper un secret qui n'en était pas un pour moi, mais auquel je n'avais pas osé faire allusion, n'étant pas bien sûr que la reconnaissance l'emportât en lui sur l'amour-propre- Il y a des secrets qui, pour un homme de cœur, devraient être impossibles à garder (1 .)
Mais le meilleur souvenir que j'emportai de la Chênaie, fut celui d'une journée que vint passer avec nous l'abbé Jean de la Mennais, à qui son frère avait déjà fait comprendre l'utilité du projet que lui avait suggéré son séjour de Munich. Rien ne semblait plus facile que de recruter, dans les écoles récemment fondées en Bretagne, un nombre suffisant d'élèves que leurs dispositions spéciales pour les arts du dessin désigneraient au choix de leurs maîtres, et qui, après un noviciat plus ou moins long en terre étrangère, viendraient rallumer le feu sacré là où il paraissait irrévocablement éteint;
(1) Je yeux parler de la pension annuelle que lui faisait M. de Montalembert, et sur laquelle M. de la Mennais fut, jusqu'à la fin, d'une discrétion impénétrable.
rêve chimérique, s'il en fut jamais, et dont la réalisation , même lointaine , aurait exigé des conditions qu'aucun de nous n'était en mesure de remplir.
Gela ne nous empêcha pas d'envisager la question sous toutes ses faces, et je fus alors plus convaincu que jamais de l'importance que l'abbé de la Mennais attachait à ce genre de progrès, naguère si peu compris par lui. Sa correspondance même s'en ressentit , du moins avec ceux de ses amis dont l'initiation avait devancé ou facilité la sienne ; et lui qui, à Rome et à Venise, s'était montré si indifférent sur l'avenir de l'art, écrivait à M. de Montalembert, quelques jours après mon départ, ces paroles remarquables qui annonçaient une conversion complète :
« Il est affreux de voir à quel point la Francs se bar- « barise. Le sentiment des arts, dès à présent si faible « en elle, achèvera de périr avec les derniers monu- « ments qui s'épanouissent encore sur son sol comme « des fleurs d'un autre âge. Deucalion et Pyrrha fai- « saient des hommes avec des pierres : il semble qu'on « fasse des pierres avec les hommes de ce temps. C'est « un autre genre de transformation.»
Mon projet, en quittant la Chênaie, était de rejoindre M. de Montalembert en Allemagne, et d'y reprendre, plus sérieusement que jamais, les études que mon voyage d'Angleterre avait brusquement interrompues. C'était un fil très-facile à renouer, grâce à la persévérante sympathie de mes amis bavarois qui m'attiraient à Munich, grâce surtout à l'espèce de fascination qu'exerçait sur moi, même de loin, l'éblouissant génie de Schelling. Dès notre première entrevue, il me parla
de l'abbé de laMennais, et tout en évitant de faire allusion à leur controverse de Tannée précédente, il laissa tomber quelques paroles dans lesquelles je crus entrevoir le désir d'obtenir , par mon intermédiaire, certains éclaircissements que j'étais hors d'état de donner moimême et qui pourraient aboutir à quelque chose de mieux que la satisfaction d'une savante curiosité. Je priai donc M. de la Mennais de ne pas perdre de vue, dans les lettres qu'il m'écrirait, l'usage que j'en pourrais faire pour continuer, plutôt comme son interprète que comme son suppléant, l'œuvre qu'il avait si heureusement commencée.
Mais les choses avaient bien changé depuis l'été de 1832, et le la Mennais d'alors différait, en bien des points, du la Mennais d'aujourd'hui. C'était tout au plus s'il lui restait assez de foi catholique pour attacher quelque importance à la conversion d'un protestant. De nouveaux griefs contre le parti légitimiste et contre le Saint-Siège, auquel il imputait les procédés ouvertement hostiles de l'évêque de Rennes, avaient mis le comble à son exaspération, et moi qui n'avais pas été instruit de toutes ces hostilités, quand elles étaient encore latentes, je ne comprenais rien à leur subile explosion, et je n'en tenais aucun compte dans les naïves communications que j'adressais à mon fougueux correspondant. Malgré cette dissonance dans nos préoccupations respectives, il faisait un effort sur lui-même pour reprendre la controverse du mois d'août 1832 au point où il l'avait laissée; mais il la reprenait sans verve et plutôt pour l'acquit de sa conscience philosophique que de sa conscience religieuse*
Voici une des lettres qu'il m'écrivait , quand il était dans ces étranges dispositions :
« J'espère, mon cher ami, n'avoir pas besoin de « vous dire tout le plaisir que m'a fait votre lettre; « vous avez dû en être suffisamment convaincu d'a- « varice, si vous connaissez bien mes sentiments pour « vous. Je n'oublierai jamais les jours que nous avons « passés ici ensemble dans une si douce communica- « tion de pensées et d'affections , jours écoulés trop « tôt mais qui renaîtront, s'il plaît à Dieu, à votre « retour du long voyage que vous avez jugé nécessaire « pour compléter vos études sur. Fart. Montalembert « aura pu vous dire en partie combien j'ai eu à souffrir « depuis votre départ. Les têtes ont été saisies tout à « coup d'une espèce de frénésie de bêtise. Le bref et « le livre de Mickievicz en ont été la cause principale, « à laquelle cependant il en faut joindre une autre. « On a persuadé à ces pauvres carlistes que le triomphe « de leur parti était assuré pour le mois d'octobre, ou « au plus tard pour le mois de janvier, et que l'em- « pereur Nicolas en serait l'instrument. Donc, toute « irrévérence envers l'empereur Nicolas, n'est pas seu- « lement un crime, mais un sacrilège. De là des fureurs « qui n'ont pas de nom. Cette espèce d'êtres-là ne « ressemble à rien de ce que l'on connaissait.
« Il faut les voir, dressés sur leurs pieds de der- « rière, allonger les oreilles pour recueillir, sans en « perdre une seule, les stupidités dont on les flatte, et « le cou tendu , baver pêle-mêle leurs malédictions et « leurs espérances. C'est tout ensemble risible et ef- « frayant. Mais laissons cela. Je ne sais quand je pour-
« rai me remettre à mon travail : je n'en ai maintenant « ni la force physique ni le courage
« En attendant, parlez-moi de l'état des esprits dans « l'Allemagne protestante, sous le rapport de la reli- « gion, de la philosophie et de la politique. Les rensei- « gnements que vous me donnerez à cet égard me « seront très-précieux. Je suis curieux de savoir jusqu'à « quel point on commence à y sentir le besoin du prince cipe traditionnel, qui seul peut fournir une base soa lide, non-seulement à la spéculation dans Tordre de « pure science, mais encore à la connaissance des lois « spirituelles et morales de l'homme. Lorsque le prin- « cipe de liberté, de mouvement et de progrès, longce temps presque étouffé chez les catholiques, s'y déce veloppe rapidement et même, dans quelques peuples, « trop exclusivement, on aimerait à voir les nations « protestantes graviter à leur tour vers F unité qui leur « manque, et se rapprocher, pour ainsi dire, du foyer « central vers lequel convergent et où s'harmonisent « tous les besoins, toutes les tendances et toutes les « lois de l'humanité. Schelling, dont le génie est si perce çant et l'âme si droite, pourra beaucoup pour hâter « ce moment qu'appellent de leurs vœux les esprits « élevés, et qui commencera l'air de la grande pacifiée cation. Les obstacles sont nombreux, je le sais; la « route qui conduit à ce noble but est encore encornet brée de préjugés et de passions de toutes sortes; mais « la vérité est plus puissante que les passions et les « préjugés. Que ceux donc qui travaillent à réaliser
« l'avenir magnifique que la Providence prépare au Il ta
« monde, ne perdent point courage : quelques difficul- « tés qu'ils rencontrent, leur triomphe est assuré, car « ils ont pour eux l'instinct même de la vie que Dieu a « mis dans le genre humain.
« Quant à moi, je vous le répète, je me sens telle- « ment faible et abattu, que je n'ai pas la force de lier « deux idées et d'assembler quatre paroles. Il ne me « reste, en vérité, de vivant que mon cœur. Ce cœur, « mon cher ami, vous est et ne cessera jamais de vous « être bien tendrement dévoué. Je remercie Dieu d'avoir « formé entre nous une si douce et si étroite et si « durable union. Elle me console de beaucoup de dou- « leurs. Même de loin ma pauvre âme malade s'appuie « sur la vôtre et sur celle de Montalembert. Vous « m'êtes l'un et l'autre toujours présents, et dans mes <t tristesses je songe au jour où je vous reverrai. Mes « regards, qui fuient ce qui m'environne, vous suivent « dans vos courses lointaines. Quelquefois il me semble « que je suis près de vous, et alors je me sens sou- « lagé. Adieu, adieu, aimez-moi et priez pour moi. »
À des lettres si affectueuses il était impossible de ne pas répondre avec la plus entière confiance, excepté sur les points qui pouvaient faire surgir, entre mon correspondant et moi, des dissidences que je voulais éviter à tout prix. Au lieu donc d'aborder avec lui les questions brûlantes devenues l'objet de ses préoccupations presque exclusives, je lui parlais longuement de mes conversations avec Schelling, et plus longuement encore de mes explorations dans le domaine, chaque jour plus attrayant pour moi, de la science nouvelle que ce même philosophe avait inauguré dans son enseignement sous
le nom d'esthélique, et qui menaçait de donner à mon travail, à peine commencé, un caractère beaucoup trop spéculatif.
Mais toutes cesspéculations, quelque abstraites qu'elles fussent, ne pouvaient me faire perdre de vue le grand projet patriotique conçu à Munich l'année précédente et approuvé à la Chênaie par tous ceux qui pouvaient concourir à son exécution, particulièrement par l'abbé Jean, dont les écoles déjà florissantes pouvaient servir de pépinières à la colonie sur laquelle nous avions fondé tous trois les plus magnifiques espérances. J'avais donc entamé des négociations, qui ne furent pas toutes stériles, avec quelques-uns des artistes les plus éminents, entre autres avec le peintre Veit de Francfort, et les dispositions dans lesquelles je trouvai les théologiens delà Faculté de Munich à l'égard de mes compatriotes bretons, me parurent tellement encourageantes, que j'annonçai à l'abbé de la Mennais l'intention où j'étais d'écrire directement à Tévêque de Vannes, afin que mon diocèse ne fût pas moins favorisé que celui de Saint-Brieuc. Voici la curieuse réponse que je reçus poste pour poste :
« Voilà, mon cher ami, votre si bonne et si intéres- « santé lettre du 29 septembre qui m'arrive, et je me « hâte de vous en remercier. Je ne crois pas que votre « démarche près de l'évêque de Vannes produise aucun « fruit. On ne vous comprendra point, et si Ton vous « comprenait, ce serait pis encore. Quant au projet en «lui-même, il pourrait être bon, mais avec d'autres « hommes pour en diriger l'exécution. Dans son état « présent, c'est un œuf sans germe: je ne vous conseille
« pas de le couver. De plus, j'ai cette persuasion, qu'un « séjour en Allemagne ne peut être utile qu'à des jeunes « gens déjà formés, ayant des principes sûrs et des <( idées fixées, capables enfin de discernement et à « l'abri d'un fol et aveugle enthousiasme tel que celui « que nous avons vu tourner bien des têtes déjà. La « proposition de Veit est d'une autre nature; il serait « extrêmement désirable qu'on pût en profiter. Mais, a en ce moment, on ne doit songer à quoi que ce soit « pour la Bretagne. L f unique service qu'on pût s'oc- « cuper de lui rendre présentement, serait de trouver « et d'y envoyer un médecin habile dans le traitement « des maladies mentales. Il y aurait, je vous le jure, de « quoi exercer son zèle et son talent. Proposez cette « cure au bon Ringseis. Je ne connais au monde que sa « charité qui pût n'être pas effrayée de l'entreprendre. « Une autre difficulté, outre la pension qui, quoique a très-modique, ne laisserait cependant pas d'être une « charge, serait d'apprécier, avec quelque degré de « sûreté, les dispositions du jeune homme sur qui tom- « berait le choix, et même d'en trouver un qui sût appré- « cier lui-même les immenses avantages et le bonheur « inespéré d'une position telle que serait la sienne. « Souvenez- vous donc que l'art est chose inconnue « dans notre province, qu'il n'y existe pas trace d'une « pensée, d'un sentiment qui s'y rattache. Mon avis est « toujours qu'on ne fera rien en ce genre qu'en com- « mençant par organiser des écoles élémentaires : et « vous savez s'il est facile, sous notre régime légal et « au milieu des passions de parti, de tenter avec succès « une œuvre quelconque de cette nature. »
Ce que je lui avais écrit sur Schelling dans ma dernière lettre, ne lui avait inspiré qu'un médiocre intérêt. L'esprit de prosélytisme, un instant réveillé par la perspective d'un triomphe d'amour-propre, s'était complètement éteint chez lui. Au point où il en était venu à l'époque dont il est ici question, une conversion qui eût été son ouvrage, l'aurait plutôt embarrassé que réjoui. Aussi le message dont il me chargeait cette foisci pour Schelling, ne ressemblait-il plus au premier. C'était une capitulation mal déguisée devant un adversaire auquel il ne demandait plus aucune concession : « Je vous parlais de Schelling dans ma première « lettre. Assurez-le bien de ma sincère admiration pour a son beau génie et de ma constante amitié pour sa « personne. Il est l'homme du monde avec lequel mon a esprit sympathise le plus. Je crois que si nous avions « le temps et la facilité de pénétrer plus avant l'un « dans l'autre, nous nous trouverions mutuellement « d'accord sur le fond essentiel des choses ; et cela c'est « beaucoup, c'est tout. Les différences qui pourraient « rester sur des points secondaires ne seraient qu'un « avantage de plus, car elles deviendraient, par la dis- <( cussion, un moyen réciproque d'investigation, d'éclair- « cissement et de développement. »
Pour se rendre compte de cette insouciance qui était comme le prélude de la guerre à outrance qu'il allait bientôt déclarer à la hiérarchie catholique et à son chef, il ne faut pas oublier que par suite de la condamnation lancée dans le public par l'archevêque de Toulouse, Grégoire XYI avait publié deux brefs dont le dernier, adressé à l'évêque de Rennes, constituait, pour ainsi
dire, ce prélat juge en dernier ressort de l'orthodoxie de l'abbé de la Mennais. Sur sa réponse trop évasive à la sommation épiscopale, il avait été suspendu de tous ses pouvoirs dans son diocèse, et on 4ui avait signifié qu'ils ne lui seraient rendus que quand il aurait donné des preuves satisfaisantes de son entière soumission à la décision du Souverain pontife. Ceci se passait au moment même où le rebelle qu'on voulait dompter, s'apprêtait à répondre, par la publication des Paroles d'un croyant, aux provocations des puissances tant spirituelles que temporelles. Dès lors son parti fut pris, et malgré les signatures subséquentes qui lui furent extorquées par Timportunité ou par l'amitié, on peut dire qu'à dater de cette époque, sa rupture avec PÉglise catholique fut, dans son for intérieur, aussi complète qu'elle pouvait l'être.
Cette crise était trop violente pour que nos relations n'en fussent pas atteintes. Les confidences que nous avions échangées à la Chênaie, bien qu'elles n'eussent pas établi nos points de vue respectifs, avaient cependant laissé entrevoir à mon interlocuteur certaines tendances diamétralement opposées aux siennes et qui se reflétaient nécessairement dans la partie la plus sérieuse de ma correspondance, c'est-à-dire dans mon appréciation soit des hommes, soit des idées dans leurs rapports avec la tâche ardue que j'avais entreprise. Il aurait voulu que je me misse en garde contre la philosophie de fiaader, et que je ne me perdisse pas dans les espaces imaginaires en cherchant à m'élever jusqu'aux plus hautes sphères de l'esthétique. Enfin il aurait voulu que j'eusse substitué à toutes ces visées plus ou
moins chimériques, ma participation active, dans la mesure de mes lumières et de mes forces, à la solution des grands problèmes qui occupaient tous les esprits doués de quelque prévoyance. C'était la matière d'un sermon en trois points qui devait servir de clôture à notre correspondance et qui, pour cette raison, mérite de trouver place ici :
« Je serais fâché que vous vous jetiez dans le mys- « ticisme de Baader, non qu'il soit vide de toute vérité, «mais parce que cette sorte de vérité, trop souvent « conjecturale, n'offre rien de pratique, et que presque « toujours elle se trouve mêlée avec de solennelles ex- « travagances qui la rendent tout au moins suspecte et « en dégoûtent les hommes. Je crois, d'ailleurs, cette a voie dangereuse : elle excite trop la curiosité mau- « vaise des mystères du bien et du mal. Il faut savoir a se contenter de la science de cette vie, et laisser à a l'autre celle qui lui appartient et que Dieu lui a ré- « servée. Je suis charmé de ce que vous me dites au « sujet du dessin que Veit vous a promis et de ceux que « vous espérez obtenir de Cornélius et d'Overbeck. Ce « sera un fort agréable ornement pour votre livre, que « je vous engage à achever le plus vite possible. Bornez « vos recherches et votre travail, ou vous n'en finirez « jamais. Si tout est dans tout, comme on Ta dit, le « mieux est de tirer de tout quelque chose et de s'en « tenir là. Qu'est-ce que l'homme pourrait tenter et de- « mander de plus?
« Pour moi, je suis pîus persuadé encore qtre je ne « Tétais, quand vous me quittâtes , que la politique
« seule, spéculative et pratique, est aujourd'hui le vrai « champ de bataille, et qu'on se trémousse fort inutile- « ment en dehors de cette lice où se décideront les « destinées du monde. Je ne suis pas moins convaincu « qu'il n'y a point d'alliance possible entre la liberté « et le catholicisme actuel, le catholicisme de la Rome « temporelle et de Tépiscopat , qui a uni ses intérêts « aux siens ; et que, par conséquent, ce serait folie que « de chercher là un appui qu'on n'y trouvera point ; « qu'il faut dès lors attendre la grande réforme que Dieu « prépare et que lui seul peut opérer , réforme dont « nulle pensée humaine ne saurait prévoir l'étendue et « la profondeur. La philosophie, la science, l'art, voilà «maintenant nos moyens d'action, nos armes pour « défendre la sainte et magnifique cause de la justice « et de l'humanité. La Providence ne veut pas cette « fois que ce soit l'Église qui sauve les peuples ; elle « veut au contraire que ce soient les peuples qui sauvent « l'Église, l'Église impérissable dont la vie, même terce restre, n'est pas attachée à une forme unique, et qui « en a déjà reçu de Dieu plusieurs, comme l'épouse re- « çoit des vêtements de l'époux. Laissons s'accomplir « ce mystère divin que l'intervention de l'homme et son « regard même profaneraient. Profitons individuelle- « ment des recours célestes dont la source ne tarit ja- « mais. Restons fermes et inébranlables dans la grande « unité, mais croyons bien aussi que nos efforts doivent «se porter ailleurs en ce moment, si nous ne voulons « pas qu'ils demeurent stériles. Surtout que le passé « soit passé pour nous; gardons-nous bien d'y voir le * modèle de ce qui doit être ; jugeons-le et ne l'adorons
« pas. Telles sont, mon cher ami, mes convictions bien « arrêtées. Je vous les livre pour ce qu'elles sont, c'est-à- « dire, comme les vues d'un esprit très-faible , mais « sincère. Adieu, vous savez comme je vous aime et « combien je suis heureux d'être aimé de vous. »
Cette lettre, où les idées de mon correspondant étaient plus fortement accentuées que dans aucune des précédentes, me jeta dans une cruelle perplexité ; car, bien que mon amitié pour lui n'eût encore que deux ans de date, elle avait été alimentée par des souvenirs communs qui, bien que récents, me tenaient trop au cœur pour que l'idée d'une rupture ne me fût pas extrêmement pénible. Cependant il y avait là un programme nettement tracé qui ne pouvait être le mien, malgré le beau rôle que l'auteur y assignait à l'art, à côté de la philosophie, pour réaliser les prétendues merveilles que la Providence tenait en réserve pour un avenir très-prochain. Il fallait donc répondre, d'une manière quelconque, à l'appel qu'il semblait me faire; mais comme la partie négative de ma réponse devait porter sur les points qui prêtaient le plus à la controverse, celle que j'aurais à soutenir contre un pareil géant, ne pouvait manquer de tourner à mon désavantage. Je pris donc la résolution de me taire et j'eus lieu de croire qu'il avait compris les motifs de mon silence ; car il ne m'en fit jamais un reproche ni par écrit, ni de vive voix. Nous nous revîmes, l'année suivante, immédiatement avant la publication des Paroles d'un croyant et immédiatement après mon mariage, à l'occasion duquel il avait renouvelé spontanément et sans aucune sollicitation de ma part, le té-
moignage infiniment flatteur qu'il rendait toujours de moi, quand il s'agissait de m'acquérir ou de me conserver un ami. C'était un titre plus sacré que tous les autres à ma reconnaissance. Malgré les tristes pressentiments qui m'obsédaient, je la lui exprimai avec assez d'émotion pour trouver encore cette fois le chemin de son cœur, de sorte que ses félicitations, sans être aussi affectueuses qu'elles l'auraient été dans l'automne de l'année précédente, en Bretagne, avaient cependant, malgré notre contrainte réciproque , un certain accent de cordialité qui se soutint jusqu'à la fin de notre entretien, tout en laissant, dans son esprit comme dans le mien, la triste conviction que c'était le dernier effort d'une amitié très-compromise. Toutes mes tentatives pour me ménager une occasion de lui parler à cœur ouvert, furent inutiles. Non-seulement il éludait toutes les questions qui se rattachaient à la périlleuse controverse dans laquelle il s'était engagé, mais il évitait même de me parler des projets qui avaient été le principal aliment de notre correspondance et qui, pour moi, n'avaient rien perdu de leur charme. Quelques mots que je hasardai sur notre chimérique espoir de naturaliser l'art chrétien en Bretagne, ne provoquèrent de sa part qu'un sourire d'incrédulité, auquel s'associa le témoin muet, mais non impassible, de notre conversation. Ce témoin, que je voyais alors pour la première et la dernière fois, était M. Sainte-Beuve. Malgré l'impression favorable que m'avaient laissée quelques-unes de ses compositions en vers et en prose, je ne pus me défendre d'un triste pressentiment en toyant, à travers ses réticences et ses ricanements trop significatifs, l'ascendant
déjà très-prononcé qu'il avait pris sur l'esprit de celui dans lequel, pour plus de sûreté, il feignait de recon-» naître un maître. La pente était donc devenue trèsglissante et le danger d'autant plus imminent que les anciens amis étaient obligés de se taire, sous peine d'être répudiés l'un après l'autre. Aussi ma surprise ne fut-elle pas très-grande, quand M. de la Mennais me signifia, quelques mois après, qu'avec des idées aussi incompatibles que les nôtres, l'union des cœurs était impossible. Ainsi se terminèrent les relations qu'une admiration sincère de ma part et une sympathie non moins sincère de la sienne avaient établies entre nous à Munich et qui, ravivées par des communications encore plus intimes dans la solitude de la Chênaie, auraient pu exercer la plus heureuse influence sur mes futurs travaux, ne fût-ce qu'en m'apprenant à les circonscrire.