‹ Épilogue a lárt Chrétien (volume 2)Chapitre 13 sur 23 · MO ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

MO ÉPILOGUE

les autres branches du savoir s'unissent et s'identifient. Il y a aussi de l'idéal dans son domaine. Il y a aussi le génie poétique en philosophie ou, si l'on veut, l'imagination philosophique qui est pour les choses idéales ce que l'autre imagination est pour les choses réelles, c'està-dire la réduction à l'identique du général et du particulier.

Dans son exposition de ce qu'il appelle la construction historique du christianisme, c'est encore le même point de vue qui domine. Au monde ancien qui était l'expression de l'infini dans le fini, il oppose le monde moderne qui, sous l'empire de la religion chrétienne, a fait prévaloir le côté opposé, c'est-à-dire le côté idéal par lequel le fini doit faire retour à l'infini. C'est en vue de ce retour que le Christ, après avoir accompli sa mission, a laissé après lui la promesse de la venue de l'esprit, ou du principe idéal par lequel s'expliquent toutes les institutions, tous les mystères du christianisme.

Schelling distingue, à travers toute l'histoire, deux courants essentiellement différents de religion et de poésie, dont l'un représente l'idéalisme et- l'autre le réalisme. Le premier, après avoir traversé le monde oriental f trouva dans le monde chrétien un lit permanent, et en se mêlant au sol de l'Occident, enfanta le monde moderne. Le second a produit, dans la mythologie grecque, par son alliance avec l'art, des chefsd'œuvre d'une incomparable beauté ; mais cette beauté se ressentait presque toujours de la source à laquelle les artistes voués à son culte avaient puisé leurs inspirations.

Après avoir assigné à la science du Beau une place si importante dans son Système de l'idéalisme transcendantal, l'auteur se serait mis en contradiction avec luimême si, dans un ouvrage qui embrassait l'ensemble des études universitaires, cette science dont il était, pour ainsi dire le créateur, n'avait pas occupé une place proportionnée à l'importance qu'il avait, plus que personne, contribué à lui donner.

Au lieu de s'arrêter au dilettantisme superficiel de ses devanciers et de la plupart de ses contemporains, il fait presqu'un devoir à l'homme religieux et à l'homme d'État de se procurer ce genre d'initiation, et il sait trouver des arguments appropriés à chacun d'eux. Au premier il montre que, vu le lien intime qui unit l'art et la religion, il est impossible de donner à celle-ci une réalité objective autrement que par l'art, de même qu'il est impossible de donner à l'art un monde poétique à exploiter autrement que dans la religion et par la religion. A l'homme d'État, moins accessible de sa nature à ces hautes considérations, il fait envisager le déshonneur (die Schande) qu'il y aurait pour lui à n'avoir ni goût ni connaissance de l'art, attendu que ce genre de patronage est un des privilèges qui honorent le plus les princes et les dépositaires immédiats de leur pouvoir.

Mais ce qu'il s'attache le plus à démontrer, c'est la sainteté de l'art, de cet art qui, dans la langue platonicienne, était l'instrument des dieux, le révélateur des divins mystères et de l'éternelle beauté dont le pur rayon illumine les âmes et dont l'image est aussi cachée à l'œil vulgaire que celle de là vérité qui

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lui correspond. Or il n'y a que la philosophie qui remplisse les conditions voulues pour s'élever à cette hauteur, et Ton peut dire sans exagération que, scientifiquement parlant, le philosophe pénètre plus avant que tau* autre dans l'essence de Fart et y Toit plus clair que l'artiste lui-même; d'où Ton peut légitimement conclure non-seulement que l'art n'est pas étranger à l'enseignement philosophique, mais que c'est seulement par la philosophie et dans la philosophie qu'on peut apprendre quelque chose 4e l'art d'une manière absolue.

L'esthétique ou la science du beau était donc, aux yeux de Schelling, le couronnement nécessaire de l'édifice intellectuel, et plus nécessaire encore à l'éducation du vrai philosophe, pour qui la philosophie de l'art était un postulat impérieux, attendu qu'il pouvait y contempler l'essence de sa science favorite comme dans un miroir magique et symbolique. Ce sont les propres termes de l'auteur, à qui son enthousiasme croissant pour son sujet fournit un langage de plus en plus poétique.

Lorsque Schelling publia, en I&Q3, l'ouvrage didactique dont je viens de parler, il avait échangé le séjour d'iéna, où il avait eu Fichte pour collègue, contre ie séjour de Wurlzbourg, c'est-à-dire qu'il venait dépasser d'une université protestante dans une université catholique, et cela par le choix des professeurs eux-mêmes qai cependant n'étaient pas ses coreligionnaires. Qu'ils aient exercé sur lui une certaine influence, c'est ce qu'on ne peut mettre en doute, quand on compare ses productions antérieures avec celles qui marquèrent

cette seconde phase de sa carrière philosophique. Outre que le christianisme, considéré comme source accidentelle d'inspirations, joue un bien moindre rôle dans son esthétique de l'année 1800 que dans celle de Tannée 1803, nous savons qu'il publiait en 1 804 un ouvrage qui avait pour titre : la Philosophie et la Religion, et qui lui attirait, de la part du plus brutal de ses collègues, l'accusation très-peu fondée tf obscurantisme.

Ce fut pendant son professorat de Wurtzbourg que Schelling visita la galerie de Dresde, dont les chefsd'œuvre le firent hésiter, pendant quelque temps, entre sa vocation esthétique et sa vocation philosophique; car, comme il me le disait lui-même vingt-cinq ans plus tard, il voyait là deux champs également vastes à exploiter; avec cette différence que pour l'un, il avait ses instruments d'exploitation sous la main, tandis que pour l'autre, il aurait fallu aller les chercher par delà les monts, ce qui était impossible. Mais les idées pouvaient s'élaborer partout, et Ton peut dire qu'aucun philosophe, depuis Platon, n'avait apporté autant d'aptitude et d'enthousiasme que lui à cette élaboration.

H fout avouer aussi que Schelling fut merveilleusement favorisé par les circonstances. Dans le midi de l'Allemagne et presque sur les confins de l'Italie, il y avait une dynastie royale qui semblait vouloir surpasser toutes les dynasties contemporaines, non-seulement par son goût pour les arts et les lettres, mais aussi par l'intelligence et la générosité de son patronage, et c'était précisément cette dynastie qui attirait Schelling dans la capitale de la Bavière, non pas, comme on aurait pu le croire, pour y continuer son enseignement philosophi-

que, mais pour être investi de fonctions analogues au goût que venaient de renforcer en lui ses voyages à Dresde et à Weimar. En un mot Tannée 1807 le vit devenir membre de l'Académie des sciences de Munich, et membre d'autant plus actif, qu'ayant été attaché à la section des Beaux-Arts, il en devint , bientôt après, secrétaire général. Ce fut en cette qualité qu'il prononça, dans une occasion très-solennelle, son fameux discours sur les rapports des beaux-arls avec la nature, discours plein de verve et d'aperçus ingénieux, et qui était comme la prise de possession définitive d'un domaine que personne n'était plus en état de lui disputer.

La pensée fondamentale de l'auteur était toujours la même, c'est-à-dire la corrélation entre la puissance créatrice du génie et la puissance créatrice de la nature qu'il faut concevoir comme divine, afin de retrouver dans l'harmonie de l'univers cette suprême beauté que le véritable artiste voit en Dieu.

Quand on a lu ce discours d'un bout à l'autre et qu'on est revenu de l'espèce d'extase que fait éprouver cette lecture, on se demande, ou du moins je me suis demandé, la première fois que j'en pris connaissance, si un auditoire réuni à l'occasion d'un anniversaire de naissance royale et composé nécessairement d'éléments très-disparates était en état de suivre l'orateur dans son essor vers les régions de l'infini et de recevoir, sans éblouissement, les reflets de son idéalisme transcendental. 11 aurait fallu pour cela que l'éducation esthétique de la nouvelle génération fût beaucoup plus avancée qu'elle ne Tétait encore. Peut-être entrait-il

dans les calculs du grand prêtre de la science nouvelle de se contenter d'entrouvrir les portes du sanctuaire pour faire naître dans ses auditeurs le désir d'une initiation plus complète. On serait tenté de croire qu'il avait cet objet en vue dans les magnifiques digressions dont il a, pour ainsi dire, émaillé son discours, et qui, outre le charme de la poésie, avaient alors celui de la nouveauté : car aucun des préjugés contraires à sa théorie favorite n'y est épargné. Tout admirateur qu'il est de Winkelmann et de la sagacité avec laquelle celuici a révélé, dans la mesure de sa compétence relative, certains mystères de l'art antique, il retranche de sa couronne tous les fleurons qu'il regarde comme usurpés, et il réduit à leur juste valeur plusieurs appréciations fausses ou superficielles qu'on s'était trop hâté de transformer en oracles.

La question de décadence, que Schelling s'était déjà posée à lui-même dans d'autres occasions, avait ici un intérêt tout particulier à cause du brillant avenir que semblait promettre à la nouvelle école le patronage intelligent du prince royal qui faisait partie de l'auditoire. La première fois que l'auteur avait traité cette grande question dans son idéalisme transcendantal, il n'avait pas séparé la destinée de l'art de celle de la philosophie, et il avait semblé décerner à l'une et à l'autre un privilège d'indéfectibilité moyennant un retour périodique à leur source commune. « On doit « s'attendre, dit-il, à ce que la philosophie et toutes les « autres sciences placées sous sa direction, quand elles « auront atteint leur point de perfection, retourneront, « pour s'y retremper, dans l'Océan commun de la poésie

Il 15

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(toh elles sont sorties. Le moyen de ce retour de la

* philosophie à sa source sera une mythologie nouteMe a qui ne sera pas l'intention de tel ou te! ppêfe, mais (r celle de toute une génération. »

Voilà certes une prophétie bien hardie ; et cependant celle qui se rapportait à l'art Tétait bien davantage. On peut même dire qu'elle était téméraire, vu la date trop prochaine que le prophète fixait pour son accom* plissement. Après avoir énuméré, avec rectification, le» conditions qui dépendent des pouvoirs public» , il touche brièvement à une thèse qui était susceptible des plus riches développements historiques, savoir : la diversité des inspirations suivant la différence des âges ; puis se laissant emporter par l'enthousiasme du moment en présence d'un auditoire qui ne demandait pas mieux que de le partager, il lui jette ces paroles brûlantes dont le retentissement durait encore quand je connus celui qui les avait prononcées :

« Puisque chaque âge a son inspiration, n'est-il pas « permis d'espérer que notre temps aura aussi la sienne, « maintenant que tout annonce une entière rénovation, « à une époque quf a vu naître un monde nouveau et

* qui doit être jugée d'après une tout autre mesure, « une mesure plus grande, qu'aucune époque précé- <( dente ? Ce même sentiment auquel la nature et l'bîs- « toire se révèlent de nos jours plus vivantes, n'est-il « pas fait pour rendre à Fart aussi une vie nouvelle ? Une « foi nouvelle, un savoir nouveau peuvent seuls donner « à l'art rajeuni une activité féconde en merveilles t semblables à celles des siècles passés. Un Raphaël en « tout pareil àf celui de l'histoire ne reviendra pas;

■urocar, *r

« nsrs il pourra être ctonoé à nu antre Raphaël dfexr « primer, avec me même orifiralité , la beauté: ai» (f prêtwe. »

Ce qui manquait essentiellement à Schelbng r c'était fétade comparative de» anciennes écoles et des œuvres qui en étaient sorties. Soas. ce rapport, son» éducation esthétique était beaucoup moins avancée que celle; de Rumofer ou de Frédéric SchlegeJ* Trop enivré de, ses propres théories pour prendre la peine de les compare! arec les faits , il en était encore à regarder la Niobé comme te dernier mot de Fart antique, et le siècle des Iféd&eis comme celui qui avait le mieux réalisé toutes le? conditions de prospérité pcwr Fart moderne» Quand il' dit de Raphaël qu'il a rèvm harmoniqmement f humain et te divin et qu'il a représenté tes € hases telles qu'ettes sent dans F éternelle nécessité, il ne dit rien de bien neuf ni de bien lumineux. Mais il est plus* original, sinon plus intelligible, quand, après avoir caractérisé arbitrairement l'école de décadence; que les Carraches avaient fondée à Bologne, il investit un de leurs disciples d'une sorte de sacerdoce dont la principale fonction semble devoir être de dire gracieusement i l'assistante : tir missa est. Voici dans quels termes il énonce et appuie cet étrange paradoxe :

«Quelque diverses que soient les directions dans t lesquelles l'art s'est essayé depuis Raphaël, un seul « parait avoir réussi & fermer à jamais le cercle des * grands maîtres avec une sorte de nécessité* Ainsi que <* l'ancienne mythologie se termine et s'accomplit par « la fable de Psyché, la peinture ne put se renouveler, (c si ce n*esf s'élever plus haut après Raphaël, q&e par

a la place prédominante qu'elle donna à l'âme. Guido « Reni fut le véritable peintre de l'âme

« C'est là le cercle que l'art doit sans cesse parcou- « rir, et ce n'est jamais qu'en revenant toujours à ses « premiers commencements, en se rajeunissant pour g ainsi dire, qu'il peut fleurir et enfanter de nouvelles « merveilles. »

Ceci était vrai dans une certaine mesure ; mais ce n'était pas en s'inspirant des œuvres du Guide que l'art pouvait revenir à ses premiers commencements et se rajeunir. Sur ce point l'intuition esthétique de Schelling était complètement en défaut; ce qui s'explique d'abord par l'étude très-superficielle qu'il avait faite des grandes écoles italiennes, et ensuite par l'espèce de fascination qu'avaient exercée sur lui les trois ou quatre chefsd'œuvre du Guide qu'il avait vus dans les galeries de Dresde et de Munich, et qui sont en effet très-supérieurs à la plupart des tableaux dont il décora les églises de Rome et de Rologne.

Un appréciateur moins spiritualiste que Schelling aurait surtout admiré la Vénus de Dresde qu'on dirait inspirée de la Vénus de Francia, et qui offre un contraste si frappant avec les inspirations impures des Carraches, toutes les fois qu'ils ont traité le même sujet. Mais il y avait un autre chef-d'œuvre du même artiste, qui avait subjugué bien autrement, je n'ose pas dire la pieuse imagination, mais l'imagination semi-religieuse de notre philosophe. C'était le tableau de la Pinacothèque représentant Y Assomption de la Vierge et sur lequel Schelling semble avoir voulu verser à pleines mains les trésors de sa poésie descriptive. « C'est

« là, dit-il, que toute âpreté, toute dureté plastique est « détruite jusqu'à la dernière trace. C'est là que la « peinture elle-même, semblable à Psyché délivrée de a ses liens, semble s'élever sur ses propres ailes vers « l'état de transfiguration. Si, d'une part, la Niobé de « Florence est la plus haute perfection de la sculpture, « l'expression de l'âme dans le marbre, on ne peut nier, « d'autre part, que la vierge du Guide ne soit le dernier « effort de la peinture, qui semble ici s'affranchir de « l'ombre et des teintes obscures, et n'employer, pour « ainsi dire, que la lumière. »

Quand je lus ce discours pour la première fois en 1830, mon horizon esthétique était trop borné pour que je pusse en comprendre la partie purement philosophique, ce qui ne fit qu'enflammer davantage mon enthousiasme pour la partie poétique, la seule qui eût alors quelque valeur à mes yeux. Il en fut tout autrement quand je revins en 1832 et surtout en 1833, avec la riche moisson d'observations et de documents que j'avais recueillis, sur les pas de Rumohr, dans les provinces centrales de l'Italie, et auxquels j'avais joint, sous ma propre responsabilité, le résultat de mes recherches dans les États vénitiens et dans la Lombardie. C'était plus qu'il n'en fallait pour affermir mon point de vue qui ne pouvait plus être celui de Schelling dans l'appréciation du mérite comparatif des écoles et des artistes qui les avaient illustrées. Mais cette restriction ne me fit rien rabattre de mon admiration pour son génie, et je continuai de puiser, dans sa conversation et dans ses ouvrages, l'enthousiasme qui m'était nécessaire pour poursuivre jusqu'au bout la tâche de plus

ai plus attrayante que j'avais entreprise. Tous ceux qui l'avaient «connu depuis sou arrivée à Munich «et qui avaient suivi, pendant ce6 vingt années sa marche triomphale à travers les champs les plus inexplorés de la philosophie, s'accordaient à reconnaître que jamais il n'avait montré ni plus d'élévation dans 6es idées, ni plus de verve dans leur développement. Quant à leur orthodoxie, c'était une question à laquelle l'auteur luimême passait pour attacher très-peu d'importance, bien que le christianisme fût alors, bien plus qu'il ne l'avait jamais été, l'objet de ses préoccupations philosophiques. On attendait avec une impatiente curiosité le nouveau travail qu'il avait annoncé sur la Mythologie primitive ; mais., au lieu de satisfaire cette impatience, M préparait les matériaux d'un autre ouvrage qui, sous le titre de Philosophie de la Révélation, devait amener une phase nouvelle et peut-être définitive dans les évolutions de sa pensée. Les espérances naïves qu'avait fait naître l'entretien qu'il avait eu, en 1832, avec l'abbé de la Mennais, n'étaient pas encore complètement dissipées en 1 833 , date de mon troisième séjour à Munich et de ma conversion complète à la religion esthétique dont cette ville était devenue le sanctuaire.

Si Schelling, ainsi que je l'ai dit ailleurs, était comme le grand prêtre de cette religion, il avait, pour l'aider dans sa propagande, des auxiliaires non moins pénétrés que lui de l'importance de leur mission, et qui se chargeaient de faire l'application de ses principes à toutes les tranches de la littérature et des be&uxartfii. Le plus ardent, le plus éloquent et aussi le plus

orthodoxe de ces missionnaires fat sans contredit Joseph Guerres qui, après avoir subi dans sa jeunesse, peut-être à son insu, l'influence de Fauteur de Y Idéalisme tramçtndantal, en avait conservé des tendances qu'il M s'avouait pas à lui-même, mais qui n'en sont pas moins visibles dans plusieurs de ses ouvrages et particulièrement dans sa Mystique chrétienne. Les artistes euxmêmes avaient leur part de l'enthousiasme général, et k force d'entendre répéter que 1 art et la philosophie puisaient leurs inspirations à la même source et pourttiivaient la même fin, ils .étaient tentés de prendre an sérieux le rôle que la science contemporaine leur assigpaît.dans le mouvement général des esprits. Il en était de même des poètes, auxquels Schelling avait décerné des attributs dont il n'y avait pas même d'exemple dans le paganisme. Non-seulement il avait placé presque sur la même ligne l'imagination poétique et l'imagination philosophique qui était un organe de sa création, mais il avait inventé, pour la première de ces facultés, ijji attribut spécial qu'il appelle Yintuition productive par laquelle seule se résout le problème de la désunion uvfinie entre deux activités opposées, l'une relative au monde réel, l'autre relative au monde idéal. Plus jl avance dans l'exposition de sa doctrine, plus les privilèges de la poésie s'étendent, pour ainsi dire, sous sa plume; il en fait la mère et la nourrice de la philosophie ainsi que de toutes les autres sciences, et c'est à <ïetle occasion qu'il parle de cet Océan de poésie auquel elles devront faire retour pour s'y retremper à F aide d'une mythologie nouvelle.

L'opuscule publié par Schelling en 18WJ, so*s le

titre d'Aphorismes, allait encore plus loin, s'il est pos sible, dans la glorification de la poésie. Il déclarait, sans détour, que l'école qu'il voulait fonder était une école de poésie, mais de poésie tout objective comme la musique des sphères, et il invitait tous ceux qui partageraient son enthousiasme, à travailler de concert avec lui à ce poëme éternel qu'on appelle la philosophie. « Dans ce travail il ne doit y avoir ni maîtres ni dis— « ciples. Le maître de tous est le même Dieu qui les « inspire tous (1). »

Mais s'il y avait, dans les idées philosophiques de Schelling, de quoi exciter l'enthousiasme des artistes et des poètes, il y avait aussi, et même surabondamment, de quoi justifier les inquiétudes croissantes qu'inspiraient à certains esprits moins faciles à éblouir, le succès prodigieux de son enseignement. Eschenmayer et Jacobi, tous deux protestants, furent les premiers à sonner l'alarme, du moins parmi les philosophes. Eschenmayer, tout en s'honorant d'avoir été disciple de Schelling, n'avait pas craint de lui signaler les dangereuses conséquences que pourraient tirer de son interprétation de la nature ceux qui seraient séduits par son apparence de grandeur, et il aurait voulu qu'il fût possible de suppléer par la foi à ce qu'il y avait d'insuffisant dans la religion de l'absolu (2). Ce fut en réponse à ce postulat que Schelling composa» sous le titre de Philosophie et Religion, l'ouvrage dont nous avons parlé plus haut et qui lui attira, de la part

(1) Aphorisme 88.

(2) Eschenmayer, Die Philosophie in ikrem Vbergange zur Nichtyhilosophia. Erlan-

ges.

de quelques-uns de ses collègues, le reproche d'obscurantisme, reproche assurément bien immérité, puisqu'il affirme, sans ambages, que la sphère de la foi est inférieure à celle de la philosophie. Mais on lui en voulait de s'être inspiré de la tradition biblique pour introduire dans son système un dogme analogue à celui de la chute primitive, bien qu'en appliquant ce dogme à toute la création, il se soit évidemment inspiré du Phédon de Platon.

Quant à la doctrine de la révélation proprement dite, dans l'acception théologique du mot, il l'avait repoussée, au début de sa carrière, avec une hauteur de langage qui ne permettait d'attendre de lui aucune concession. Selon lui, il n'y avait ni dans la science, ni dans la religion, ni dans l'art, aucune révélation plus haute que celle de la Divinité dans le tout. De cette révélation, de la foi qu'on aurait en elle, dépendait le salut du monde ; car elle était la source de toute inspiration et de tout progrès.

Les ouvrages dans lesquels Schelling .avait le moins ménagé les susceptibilités religieuses de ses contemporains, étaient précisément ceux qu'il avait publiés dans l'année qui précéda son installation à Munich, comme membre de l'Académie des sciences. On se demandait si c'étaient ses récentes publications qui lui avaient valu cet honneur de la part d'un souverain qui professait une religion si peu respectée par le jeune et pétulant académicien. La plupart de ses collègues, enfants du dix-huitième siècle comme lui, ne lui savaient aucun mauvais gré de ses excentricités philosophiques ; mais il y en avait un, plus clairvoyant et plus consciencieux

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que les autres, qui crut ne pas pouvoir .laisser passer, sans réfutation, des propositions telles que celtes : « Avec la philosophie de la nature commence une ère « nouvelle. Elle seule peut satisfaire aux besoins de a l'époque. La foi ne peut plus satisfaire l'humanité. « Elle ne veut plus croire, mais voir. »

Le champion dont il est ici question était Frédéric Jacobi, l'ami de la princesse Galitzin, d'Haman et de Stolberg, et Tune des âmes les plus tendres, les plus pures, les plus élevées qu'il fût possible de voir. Il avait trop vécu dans l'atmosphère presque mystique de Munster pour ne pas éprouver une tristesse mêlée d'indignation à la vue des triomphes décernés à un système qui lui semblait attentatoire à la souveraineté de la conscience humaine. Lui qui regardait la foi comme la seule source légitime de la science et qui en appelait toujours à ce qu'il y a en nous d'illimité, d'infini, d'éternel, se crut obligé, comme président 4e l'Académie des sciences, de mettre ses coreligionnaires en garde contre une philosophie qui reléguait la foi parmi les besoins secondaires de l'humanité. Jacobi publia donc un essai de réfutation des doctrines de son collègue. Mais les armes étaient trop inégales, et l'Aïadémie elle-même était trop imbue des idées dénoncées par son chef pour que le conflit ne tournât pas an désavantage de l'agresseur. Jacobi se vit forcé de se «démettre de sa présidence et ne survécut pas longtemps à son échec. Son adversaire avait eu la cruauté de terminer sa réponse par cette phrase insultante; « U faut « que Jacobi devienne le fondateur d'un ordre qui &$§* « vœu de stupidité volontaire. »

MUNJGJL SU

Depuis cette époque jusqu'à celle où commencèrent mes relations avec Schelling, son système philosophique avait subi des modifications importantes, et les tendances chrétiennes avaient fini par y occuper assez de place pour donner à ce système un tout autre aspect. Le compte rendu de la conversation qu'il eut avec l'abbé de la Mennais en 1 832, peut donner une idée approximative -des progrès que le philosophe allemand avait faits dans cette direction. Mais ce document, bien que très-curieux en lui-même*, n'est pas assez explicite pour servir de base à des conjectures plausibles sur la valeur et l'étendue des conquêtes que le christianisme pouvait avoir faites dans une âme assaillie par toutes les séductions du succès, succès de propagande parmi ses lecteurs, succès d'enthousiasme bien autrement contagieux parmi ses auditeurs pour lesquels la question d'orthodoxie, protestante ou catholique, devenait chaque jour plus indifférente.

Un champion bien autrement redoutable que Jacobi suivait d'un oeil inquiet et pénétrant les progrès de cet enseignement à double face qui, tout en ayant l'air de s'incliner devant l'autorité de la Révélation, donnait aux vérités révélées des interprétations tellement arbitraires, qu'il était impossible de les concilier avec aucune espèce de tradition. Souvent même il était difficile de les .concilier entre elles, surtout quand on comparait les solutions données par Fauteur dans sa Philosophie de la nature et dans son Idéalisme transcendante^ avec celles qu'il laissait, disait-on, entrevoir dans sdiPhUosopaie de la Révélation, dont il venait de faire la matière de son enseignement officiel. À côté de lui., un autre

professeur, ce même champion qui brûlait d'entrer en lice avec lui, développait, à des intervalles moins rapprochés et devant un moins nombreux auditoire, un ensemble de doctrines dont le point de départ et la tendance offraient beaucoup moins de prise à la critique, et auxquelles il n'a manqué, pour avoir plus de retentissement au dehors, que d'être revêtues d'une forme plus rigoureusement scientifique. Ce rival de Schelling, sinon en popularité, du moins en génie, était le philosophe ou plutôt le théosophe Franz Baader, avec lequel ma liaison fut d'autant plus intime qu'il s'était imposé le devoir de me prémunir contre le genre de séduction auquel il me croyait plus particulièrement exposé par suite de mon enthousiasme pour la nouvelle philosophie de Schelling que j'étais trop porté à regarder comme une rétractation de l'ancienne. Baader, qui était plus difficile et surtout plus clairvoyant que moi en fait de conversion philosophique, ne se lassait pas de me répéter que cette prétendue Philosophie de ta Révélation dont on faisait tant de bruit, ne révélerait rien du tout, et que le jour où le philosophe servirait ce plat à ses lecteurs, ceux-ci n'y trouveraient qu'un ragoût panthéiste avec une sauce chrétienne.

Ceci se passait en 1833, quand mon initiation philosophique était un peu moins élémentaire, et que l'espèce d'éblouissement que m'avaient causé mes premiers rapports avec ces deux hommes extraordinaires, avait fait place à une appréciation plus recueillie de leurs facultés ou plutôt de leurs tendances respectives. Outre que celles de Baader étaient plus en harmonie avec mes besoins intellectuels et surtout avec mes aspirations re-

ligieuses, il avait une verve de conversation qui s'enflammait à la moindre étincelle et qui permettait rarement de l'écouter avec une froide attention. Sa manière de captiver son auditeur était de l'associer à l'espèce d'élan qu'il s'imprimait à lui-même et qui se renouvelait à chaque nouveau point de vue que son improvisation, non moins fréquente que brillante, mettait en lumière. Dans les entretiens que j'avais eus avec lui en 1830 et même en 1832, c'était surtout le point de vue politique qui avait dominé. En 1833, d'autres préoccupations avaient remplacé ou du moins absorbé celle-là. En voyant le terrain que gagnait chaque jour la fausse philosophie, il entrevoyait, dans un avenir plus ou moins éloigné, des résultats qui feraient payer bien cher à notre siècle la triste satisfaction de s'appeler siècle des lumières. Pour lui il n'y avait de vraie lumière que celle qui émane directement de Dieu, comme il n'y a de vraie philosophie que celle qui a pour point d'appui (Anhaltspunt) Dieu et sa lumière en tant qu'elle éclaire l'intelligence humaine. Par conséquent, il n'y avait pas de génie contemporain, littéraire ou philosophique, dont l'autorité pût contre-balancer à ses yeux, je ne dis pas seulement celle de la Bible ou de l'Évangile, mais même celle d'un simple croyant initié, par une grâce toute spéciale, aux mystères de la réhabilitation des âmes. En un mot, il avait plus étudié et surtout plus médité les œuvres de Jacob Boehme, deHaman, d' Angélus Silesius et de Saint-Martin, que celles de Goethe, de Kant, de Fichte et de Schelling.

Avec cette prédilection pour les auteurs mystiques, jointe à une imagination qui découvrait les rapports les

plos inattendus entre fe mande visible et le momfe i»visible, en comprend que Baader ait eu la clef de pftrs d*un sanctuaire cpri restait fermé aux regards profanes. On comprend aussi la profonde différence qu'il devait y avoir entre l'initiation que je lui dus et celle que j'avais reçue de Schelling. Celui-ci avait assigné à Festhé* tique une plus grande place dans son système pbik>se>phique et un rôle plus brillant tant dans l'éducation individuelle que dans F éducation des peuples; mais Baader m'avait appris à percevoir l'idéal k travers les nuages lumineux qui couronnaient les sommités de la science. Ce fut seulement alors que je compris ttmte l'importance du mysticisme dans l'histoire de Fart chrétien et plus particulièrement dans l'histoire de F6eole ombrienne qui m'était complètement inconnue en 1830, maïs dont le berceau avait été powr moi un but de pèlerinage en 1832. Sur ce chapitre et sur celui de l'art en général, la différence entre mes deux guides était frappante. Autant la divination esthétique de Schelling remportait sur celle de Baader pour Fapprédation conjecturale des produits des écoles lombardes, autant cette même faculté dans Baader l'emportait sur celle de son rival , quand il s'agissait d'apprécier Fécoto ombrienne d'après la source à laquelle elle puisait ses inspirations. Je peux dire qu'à cet égard, comme & beaucoup d'autres, le théosophe fut pour moi un meilleur guide que le philosophe, et si mes progrès ne furent pas aussi satisfaisants qu'ils auraient pu l'être, ce ne fut certainement pas la faute de Baader, attendu que je pouvais jouir de ses improvisations en ville et à la campagne, presqu'à toutes les heures du jour, sans

MumcH. m

excepter celles des repas que nous prenions souvent ensemble, dans le même hôtel et à la même table. Que si quelque obstacle imprévu renaît déranger cette douce habitude, je trouvais dans la société du jeune docteur Hoffmann, dont l'enthousiasme pour son maître est encore aujourd'hui ce qu'il était alors (1), un supplément d'autant plus profitable qu'il savait mettre à ma portée, en les dégageant de leurs formules trop abstraites ou trop mystiques, les idées dont la portée ou l'enchaînement m'avait échappé dans la conversation ; car celle de Baader, plus qu'aucune autre dont il me soit resté le souvenir, ressemblait à un feu roulant par le mélange d'éclairs et de fumée qui en jaillissait, et il arrivait parfois que la fumée était trop épaisse pour laisser apercevoir la lumière.

Si les inconvénients produits par cette manière de procéder ne s'étaient fait sentir que dans l'improvisation, le mal eût été facilement réparable; mais les écrits de Baader, tout en accusant une profondeur de tues qui n'a peut-être jamais été surpassée, laissent tant à désirer sous fe rapport de la méthode scientifique, que l'assimilation des grandes idées qu'ils contiennent ne saurait être que le privilège d'un très-petit nombre d'adeptes. Le titre de fermenta cognitionis qu'il a donné à Vu n de ses meilleurs ouvrages, aurait pu s'appliquer à tous les autres et même servir de devise à l'auteur.

(1) Le professeur Hoffmann a publié non-seulement tous les ouvrages de son maître, a?ec wie excellente introduction en tète de chacun d'eux, ma» il a composé lui-même un travail très-remarquable qui mériterait d'être traduit dan» notre langue et qui a pour titre : Baader considéré comme fondateur de la phiUtsofhie de l'avenir.

Quoi qu'il en soit, les relations que j'eus avec lui, surtout pendant la durée de mon troisième séjour à Munich, me furent extrêmement profitables, et si les ailes me manquèrent pour le suivre dans les sublimes régions de sa philosophie vraiment transcendantale, du moins je compris ou je crus comprendre les rapports qui devaient exister entre les découvertes qu'il y faisait et celles que j'ambitionnais de faire moi-même à la recherche d'un autre genre d'idéal.

Maintenant mon lecteur pourra aisément se figurer la fermentation que devait exciter, dans mon imagination fébrile, cette accumulation de matériaux puisés à des sources si diverses et qu'il fallait enfin mettre en œuvre. Mais à quel procédé fallait-il avoir recours pour concilier les notions ou les inspirations de l'idéal plus ou moins panthéiste de Schelling avec celles de l'idéal mystique de Baader, et comment faire pour concilier les unes et les autres avec les impressions décisives que j'avais rapportées de mon second voyage d'Italie? Le moment était venu de mettre tous ces métaux en fusion et de faire sortir de cette opération quelque chose qui pût satisfaire, au moins à quelque degré, l'attente de mes patrons et la mienne.

La large part faite à l'élément poétique dans la philosophie de Schelling à travers toutes les phases successives par lesquelles elle avait passé, constituait en sa faveur un droit de prééminence d'autant plus sacré pour moi, que cette partie de son système était précisément la seule que je pusse me flatter de bien comprendre. Plus je relisais, plus il me semblait que la poésie, jaillissant des profondeurs de son sujet ou plu-

tôt des profondeurs de son âme, coulait à pleins bords dans toutes les directions, pénétrant dans tous les interstices et faisant disparaître toutes les délimitations artificielles. C'était surtout quand il parlait de la poésie en tant qu'elle revêt les formes de l'art, que le philosophe semblait oublier sa vocation officielle, pour entrer, à pleines voiles , dans un domaine embelli d'avance par son imagination et où il se flattait d'avoir eu pour introducteur le divin Platon lui-même, auquel cependant il n'avait pas emprunté sa belle découverte de V intuition esthétique qui joue un si grand rôle dans les développements qu'il donnait à sa théorie.

Ainsi subjugué par les attributs, tout nouveaux pour moi, dont il avait investi la poésie, je voulais que ce mot, pris dans son acception la plus étendue, fût inscrit sur le fronton de mon édifice, avec les additions nécessaires pour spécifier les parties de ce vaste domaine que je me proposais d'explorer, et ce fut ainsi qu'après une longue élaboration intérieure, je parvins enfin à trouver un titre qui répondait à mes exigences, mais qui se ressentait un peu trop des habitudes synthétiques contractées dans le commerce de trois génies de premier ordre, dont l'horizon intellectuel était trop disproportionné au mien. Mais cette disproportion ne les empêcha pas de me prodiguer les plus généreux encouragements.

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