MATIÈRE ET DANS SES FORMES
Tel fut Tincroyable programme que je pris avec moi-
môme l'engagement de remplir et qui supposait de ma part encore plus d'ignorance que de présomptiout Car, avant d'arriver à l'art chrétien proprement dit, il fallait aborder et résoudre* une foule de questions psychologiques, historiques et littéraires qu'on ne pouvait pas traiter superficiellement , sans discréditer d'avance la thèse déjà très-aventureuse qu'il s'agissait de soutenir contre des préjugés deux ou trois fois séculaires, ré« pûtes indestructibles, Ce ne serait donc qu' après avoir accompli, dans la mesure de ses forces, cette tâche préliminaire, que l'auteur pourrait procéder à Tinvesligai tion et à l'appréciation des œuvres d'art depuis le près mie? réveil du génie chrétien jusqu'à &q décadence dont il importait surtout de signaler les causes trèscompliquées et parfois imperceptibles. 11 s'agissait donc d'entreprendre une revue à la fois comparative et ré-r trospective des divers produits d'imaginatipn cbea tous les peuples chrétiens, ep commençant par les produits légendaires qui devancent tous les autres, çt en les suivant à travers leurs transformations successives depuis la ballade jusqu'à l'épppée. C'était déjà plus qu'il n'en fallait pour absorber indéfiniment mon actir vite intellectuelle, quelque dévorante qu'elle pût être, Que serait-ce donc quand, outre ces excursions téméraires dans un domaine dont je n'apercevais pas les limites, j'aurais à m'orienter dans le domaine de l'art proprement dit, en tenant compte non-seulement de la
différence des produits, mais aussi de la différence des
aptitudes che? les différents peuples que le christianisme avait eu pour mission de régénérer? Il y avai doue eu, outre }a régénération intellectuelle et morale,
MUNICH. m
une véritable' régénération esthétique très-inégalement répartie entre les divers pays européens, et c'était sur-* tout celle-là qu'il s'agissait pour moi d'étudier et de constater dans les monuments que son influence avait fait éclore. C'était une tâche que je n'aurais certainement pas entreprise, si j'en avais soupçonné toutes les difficultés et toute l'étendue, même en la restreignant aux appréciations qui avaient l'idéal pour objet. Ce qui ajoutait encore h mes perplexités, c'étaient les nouvelles lacunes que je découvrais chaque jour dans mon éducation esthétique, et dont quelques-unes seulement pouvaient être remplies par ceux que j'avais pris l'habit tude d'interroger et d'écouter comme des oracles.
Les deux voyages que j'avais faits en Italie et qui devaient être bientôt suivis d'un troisième exécuté dan» des conditions encore plus favorables, pouvaient passer pour une préparation suffisante à la composition d'un ouvrage sérieux sur l'origine et les progrès de la sculpture et de la peinture chrétienne ; mais je n'avais donné qu'une attention superficielle à l'architecture et à la musique, comme si j'avais pressenti que, sous ce double rapport, l'exégèse allemande serait infiniment préférable à l'exégèse italienne.
Cette fois-ci ce ne fut ni àSchelling ni à Baader, que j'eus affaire. Mon principal initiateur fut ce même Gôrres dont la parole écrite ou improvisée avait déjà éclaire i ou simplifié pour moi bien des problème» qpi dépassaient de beaucoup, surtout dans les premiers temps , la portée de mon intelligence. Ceux qui ont lu sa Mystique chrétienne, comprendront sans peine qu'il n'était pas donné à tous ses auditeurs de
suivre cet aigle dans son vol, et qu'il devait arriver quelquefois aux plus attentifs de le perdre de vue, surtout quand ils étaient aussi peu familiarisés que je le fus d'abord, avec les brusques allures de son esprit et avec l'accentuation tant soit peu sauvage qu'il donnait à ses paroles. Au point de familiarité où j'en étais venu maintenant, ce dernier inconvénient n'existait pas pour moi, et le premier, celui des régions inaccessibles, se faisait beaucoup moins sentir dans les écrits ou les conversations de Gôrres, qui se rapportaient à l'architecture. De toutes les branches de l'art, c'était la seule dont il lui était impossible de ne pas parler avec enthousiasme, non pas tant pour la chose en ellemême qu'à cause d'une certaine association d'idées qui remontait à l'époque pour lui si odieuse de nos guerres d'outre Rhin, époque que nous avions souillée, selon lui, par tous les genres de vandalisme et dont presque tous les édifices religieux de l'Allemagne portaient encore des traces. Or, à ses yeux, le plus beau titre de gloire de la patrie commune était le système d'architecture inauguré par le génie germanique au moyen âge, et il aurait voulu propager cette conviction pour en faire un article de foi patriotique à laquelle on donnerait pour symbole la cathédrale de Cologne, avec la résolution fortement arrêtée d'en achever la construction.
Il y avait près de vingt ans que ce vœu avait été proclamé par Gôrres dans son Mercure du Rhin, quand je cherchai auprès de lui un supplément à mes connaissances trop élémentaires. Cette proclamation avait été lancée par lui à l'occasion des projets gigantesques que
la récente évacuation du territoire allemand avait suggérés à des imaginations encore imprégnées du mauvais goût du dix-huitième siècle. Il avait été question de construire des temples avec des portiques, et d'orner de statues et de colonnes monumentales toutes les îles du Rhin et ses deux rives. Pour combattre ces prétentions surannées qui menaçaient de tout envahir, il avait retrouvé toute sa verve du champ de bataille, et l'appel qu'il adressait à ses compatriotes des provinces rhénanes dont la plupart étaient aussi ses coreligionnaires, ne respiraient pas moins d'enthousiasme patriotique que les appels aux armes par lesquels , depuis la réaction politique de 1813, il avait rendu son nom si populaire d'un bout à l'autre de l'Allemagne.
Ainsi ce fut par la généreuse initiative de Gorres que fut déterminé, dans son origine, c'est-à-dire dès 1814, le mouvement d'opinion publique qui, renforcé plus tard par d'autres manifestations analogues, devait aboutir au résultat que nous admirons aujourd'hui. Aussi saluait-il de loin tous les symptômes de résurrection qui pouvaient flatter ses espérances, et accueillaitil avec une sorte de reconnaissance paternelle, tous les ouvrages qui avaient pour but la glorification de son église favorite. Quand le grand ouvrage de Sulpice Boisserée sur la cathédrale de Cologne parut en 1824, ce fut encore Gorres qui se rendit l'interprète, et l'interprète ému, de la gratitude nationale, comme si, par cette publication, il s'était cru autorisé à saluer, avec plus de confiance, le futur accomplissement d'un de ses vœux les plus chers.
A dater de cette époque, il y eut, entre lui et Boisse-