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réê, une eipède âê ligue offensive et défensive contre les détracteurs de l'art germanique, et je n'ai ptts besoin d'ajouter que* malgré mon extrême ignorance, je ne tardai pas à devenir un de leurs adeptes les plus fervents. Boisserée qui avait une vocation très-prononcée pour le prosélytisme et qui avait fait jadis deux tentatives malheureuses en ce genre, Tune auprès de Goethe, l'autre auprès de l'impératrice Marie-Louise, ne dédaigna pas de travailler à ma conversion ou plutôt à mon instruction qui, à dire vrai, laissait beaucoup à désirer. Autant j'avais scandalisé Baader en lui avouant que je ne connaissais ni les écrits de Saint-Martin* ni son histoire* autant je scandalisai Sulpice Boisserée en lui disant que, pendant mes dix années de séjour dans la capitale de la France, je n'avais même pas eu la pensée de visiter la Sainte^) hapelle qu'il regardait comme le plus précieux joyau de notre architecture gothique et qui, a ce titre, avait été pour lui le but d'un pèlerinage consciencieusement accompli. Mais à l'époque dont je parle» c'est-à-dire durant la période comprise entre la restauration et la révolution de 1830, les pèlerins de ce genre étaient extrêmement rareB* et la plupart des avocats ou magistrats de province qui venaient passer leurs Vacances à Paris, oubliaient ou ignoraient qu'il y avait à côté du Palais de justice, un monument particulièrement intéressant pour ceux d'entre eux qui avaient entendu parler des Établissements de saint Louis.
Pour moi, j'eus lieu de croire que l'aveu de mon ignorance me l'avait fait pardonner. Car mon second initiateur ne montra pas moins de stèle que le premier
à remplir les lacunes qu'il apercevait dan» cette partie de mon éducation esthétique» Non pas qu'il eût, au même degré que Gôrres, le don de généraliser ses vues $ mais il lui était extrêmement désagréable d'éh» tendre quelqu'un parler avec enthousiasme de l'art chrétien et supprimer ce qui était) à ses yeux, l'art chrétien par etcellettce* De là un zèle, souvent interne pestif, pour faire prévaloir sa thèse favorite qui, malgré les autorités imposantes doht il l'appuyait, ne poutait être la mienne j mais je n'en écoutais pas Moins* aved une religieuse attention, les explications souvent trèaplausibles et toujours instructives pat 1 lesquelles il s'efforçait de me rendre digne de partager ses convie-* tiens.
Le profit que j'avais retiré de mes relations avec lui pendant l*étê de 183Q, se réduisait à fort peu dé chose. Outre que j'étais absorbé par mes sinistres prévisions sur la destinée de mon pays et sur* la mientie, je n'étais pas mûr 4 pour le genre d'initiation dont Sulpiee BdiSfcé* rée ne dédaignait pas de se faire l'instrument. Quand je revins à Munich, eu 1832, j'étai3 beaucoup moins in»* digne de l'importàfoce qu'il semblait attacher à ma Cou-* versiort. Noh-ieulemettt j'avais réparé* dès le lendemain de mon retour à Paris, l'omission scandaleuse dont je m'étais rendu coupable en ne visitant pas la Saint** Chapelle, mais je m'étais laissé persuader par mon ami M. de Montalembért, que le roman dé Nom-Dame de Pdris était uti appel adressé, sous la forme la plus induisante, h ce qui restait encore de susceptibilité esthé^ tique dans le sentimettt national engourdi ou dépravé par trois siècles de domination païenne eu matière de
goût. Quelque indéterminé que fût encore mon point de vue à cette époque, il eut un grand charme de plus à mes yeux quand je vis que celui de mon jeune ami ne différait pas beaucoup du mien. Ce fut lui qui me fit visiter, en 1832, les vieux cloîtres de Rome devant la plupart desquels j'avais passé dédaigneusement en 1830. Ce fut encore lui qui, afin de satisfaire sa passion naissante pour les antiquités monumentales des grands ordres monastiques, me fit faire le pèlerinage duMont- Cassin et la revue complète des églises gothiques de Naples et de ses environs; de sorte qu'en arrivant à Munich quelques mois après, je me trouvai assez riche pour faire part de mes richesses à ceux qui n'avaient étudié Part gothique qu'en deçà des frontières de la patrie allemande.
Mes acquisitions furent encore plus considérables en 1833, par suite de deux voyages importants que je fis dans le courant de cette année, l'un en Angleterre sous le patronage du général Malcolm, l'autre dans les provinces rhénanes avec M. de Montalembert plus épris que jamais de la glorieuse mission qu'il s'était donnée. La première chose qui m'avait frappé en arrivant en Angleterre, était l'aspect imposant des vieux monuments d'architecture tant civile que religieuse et la pureté de goût qui avait présidé à leur restauration. Quel contraste avec les ruines dont le vandalisme révolutionnaire avait couvert la France et que les gouvernements subséquents avaient plutôt aggravées que réparées! Ce respect des Anglais pour leurs antiquités nationales, et Thabitude de vivre, pour ainsi dire, au milieu d'elles dans leurs résidences rurales, avaient dès lors porté
leurs fruits, et la plupart des bibliothèques de châteaux étaientpourvuesd'ouvragesarchéologiquesqui donnaient l'histoire et la description des monuments qu'on avait sous les yeux. C'était comme une première initiation à un ordre d'émotions et d'idées qu'une éducation esthétique plus avancée pouvait développer plus tard.
En effet je pus m'assurer de ce développement pendant le séjour assez long que je fis à l'Université de Cambridge. Là se trouvait un archéologue non moins communicatif que savant qui ne demandait pas mieux que de me mettre au courant des progrès que sa science favorite avait faits en Angleterre et qui possédait en outre tous les renseignements nécessaires pour comparer ces progrès avec ceux que la même science avait faits sur le continent et particulièrement en Allemagne. Je veux parler du docteur Whewel qui avait déjà jeté les fondements de la renommée scientifique qu'il s'est acquise depuis et qui a contribué, plus qu'aucun de ses collègues, à donner au collège de la Trinité la prééminence entre tous les collèges dont se compose l'Université de Cambridge.
Une excursion qu'il avait faite, l'année précédente, dans les provinces rhénanes, lui avait fourni les matériaux d'un intéressant ouvrage qui servit de texte à nos premières conversations. Mais un service bien autrement profitable fut celui qu'il me rendit en faisant avec moi la revue chronologique des nombreux édifices dont la piété de leurs fondateurs catholiques avait jadis orné cette seconde métropole intellectuelle de la Grande- Bretagne. Tous ces édifices portaient l'empreinte des siècles dans lesquels ils avaient été fondés, depuis le
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moyen âge proprement dit, jusqu'à l'époque de la Réforme, de sorte qu'où pouvait, eiï quelques heures* faire un cours d'architecture golhiqùe plus complet qu'on ne l'aurait fait en plusieurs semaines de lecture. À quoi il faut ajouter les ressourcés d'une érudition lumineuse* puisée ftux meilleures sources et toute prête à résoudre les difficultés les plus imprévues, non-seulement à Cambridge même, mais dans toutes les villes et villages des environs où il y avait quelque Monument qui pro* mettait Une satisfaction, même passagère, à ma cutio* Sitéi II va sans dire que la vieille Cathédrale d'Ély, placée à une distance facile à franchir, fut pour moi le but d'un pèlerinage tout spécial, et que j'y exploitai large^ ment les trésord de science archéologique accumulés par mon conducteur.
Pendant ce temps-là, mon compagnon de voyage de Tannée précédente, eri Italie et en Allemagne, ou* vrait sa première campagne contre le vandalisme contemporain et dénonçait à l'indignation publique, dans l'intérêt de Fart chrétien encore très^incompris, les destructeurs et les profanateurs de notre art national et de nos monuments historiques. Le 1" mars 1833, M. de Montaldttibert publiait sa fameuse lettre à Victor Hugd, et cet appel courageux fait au petit nombre de partisans que le bon goût, en matière d'antiquités religieuses, avait encore conservés parmi nous, fut comme le premier signal d'une résurrection regardée jusqu'alors comme impossible, même par ceux qui la désiraient le plus. C'était une autre Campagne en faveur dô l'art chrétien à là réhabilitation duquel nous tra- VâillidtiS ÊivéC un but identique; ou plutôt c'était la
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m Ame campagne, tfiaisaved d'au trei armes et sur un au* tre champ de bataille où Ton avait à combattre, pro arts etfociê) tantôt contre des démolisseurs officiels, tantôt contre de stupides spéculateurs dont la Cupidité brutale ne comprenait pas qu'un monument quelconque pût avoir d'autre valeur que sa valeur vénale»
Cette lutte héroïque contre le Vandalisme sous sa forme la plus antipathique au sentiment national, si ce sentiment, n'avait pas été perverti, est sans contredit un des plus intéressants épisodes de la vie de M. de Montalembert, et d'est une des raisons pour lesquelles j'ai cru devoir en parler ici. Les combats par lesquels il a préparé, pendant vingt-cinq ans, le triomphe de la cause qui nous était commune, ont été livrés à des intervalles tellement irrégulierfc, soit datis la presse périodique, soit dans la chambre des Pairs, qu'il est diffi^ cile d'en apprécier le résultat général à travers le bruit des discussions politiques auxquelles cette cause se trouvait accidentellement mêlée.
Quoi qu'il en soit, le jeune orateur qui s'était voué à sa défense, l'avait prise tellement au sérieux que, pour mieux remplir sa tâche et en même temps pour généraliser ses vues, il méditait un nouveau voyage d'Italie et d'Allemagne dans des Conditions plus favorables à la satisfaction de ses besoins intellectuels, que n'avaient été celles de Tannée précédente* Après avoir parcouru la France dans tous les sens pour étudier nos monuments du moyen âge ou pour déplorer leur mutilation, il voulait se livrer à la même étude dans les pays limitrophes qui avaient subi notre domination et qui s'en ressentaient encore. Mais ridée d'entreprendre seul
cette longue excursion lui était pénible. A peine avait-il publié sa Lettre à Victor Hugo, qu'il redoubla d'instances pour me persuader de le rejoindre au plus tôt. Il m'écrivait à la date du 13 mai 1833 :
« Mon ami, je sens plus que jamais qu'il me serait « impossible de voyager, c'est-à-dire de courir dans un « intérêt de curiosité, sans toi. Albert tout au plus pou- <« vait te remplacer; mais je ne sais ce qu'il devient... « Au nom du ciel, laisse donc là ton Angleterre, et.re- « viens ici un peu, pour que nous puissions nous « concerter. Il y a six mois que tu es dans cette terre « de brouillards. Viens donc te refaire un peu France çais. »
Le résultat de toutes ces négociations, qui devaient être reprises en Bretagne, fut que nous ferions ensemble, toujours en vue de notre progrès archéologique, un voyage à travers l'Allemagne, et que nous commencerions par les provinces rhénanes, c'est-à-dire par la cathédrale de Cologne! Quel rendez-vous pour deux amis dont l'imagination et le cœur étaient disposés comme les nôtres! Quel point de départ pour le genre de conquêtes auxquelles nous aspirions l'un et l'autre, lui pour affermir celles qu'il avait déjà faites dans la même direction, moi pour remplir une lacune qui laissait planer de gros nuages sur mon horizon esthétique! Les études préliminaires que j'avais faites à Munich, renforcées par mes conversations avec des hommes aussi compétents que Boisserée, Gôrres et Whewel, avaient été une excellente préparation au pèlerinage que j'accomplissais maintenant et qui, entre autres jouissances, me procurait celle d'admirer les progrès que mon com-
pagnon de voyage avait faits dans cette branche de l'art chrétien, depuis que nous nous étions séparés à Munich. Boisserée que nous rencontrâmes à Coblentz, n'en fut pas moins frappé que moi, et quand il entendit raconter les détails de la récente campagne de M. de Montalembert contre le vandalisme français dont les traces en Allemagne étaient encore subsistantes, je crois qu'il fut tenté de s'attribuer à lui-même la première impulsion de ce zèle chevaleresque qui trouvait si peu d'imitateurs.
Quoiqu'il en soit, cette rencontre imprévue nous fut extrêmement profitable , non-seulement à Coblentz même, mais aussi dans les autres villes que nous visitâmes en remontant le cours du Rhin et du Mein jusqu'à Francfort où le peintre Veit, le disciple chéri d'Overbeck, jouait un rôle analogue à celui du peintre Cornélius dans la capitale de la Bavière. Celait une connaissance nouvelle qui promettait autant de profit que d'agrément, et notre attente fut si bien remplie, que nous prolongeâmes notre séjour bien au delà des limites que nous nous étions prescrites. Mais ce temps ne fut perdu ni pour mon ami, ni pour moi. Nous avions besoin l'un et l'autre, mais moi beaucoup plus que lui, de recueillir et de comparer nos impressions. Les siennes étaient nettes et fécondes, parce qu'elles avaient été préparées par des études historiques et techniques faites sur les monuments mêmes ou sur leurs débris qui jonchaient notre sol. Les miennes, au contraire, étaient vagues et décousues, et de plus je venais de constater, à mon grand chagrin, que l'idéal chrétien, représenté par l'architecture, n'entrait pas aussi facilement dans mon
esprit que l'idéal chrétien représenté par la peinture ou par la musique, En vain mon compagnon dç voyage* qui marchait de conquête en conquête sur un terrain bien étudié d'avance, recourait^ h tous les argumenta que pouvait lui suggérer la conscience de 6es propres forces, pour combattre ce qu'il appelait mon découra* gement et pour ma déterminer à partager avec lui les jouissances d'une lente excursion à travers l'Allemagne centrale jusqu'en Bohême ; cette perspective, quelque attrayante qu'elle fût pour mon cœur, ne pouvait eon~ tre-balancer, à mes yeui, les avantages que me promettait un troisième séjour à Munich où j'avais contracté des habitudes intellectuelles qui pouvaient, dans une certaine mesure, me tenir lieu d'inspiration. D'ailleurs j'avais là, plus que partout ailleurs, des auxiliaires aussi compétents que dévoués, qui avaient assisté, pour ainsi dire, à l'éclosion progressive de mes idées sur l'art et sur la poésie chrétienne, et je ne voulais pas retourner en France avant d'avoir,- sous leurs auspices, sinon avec leur concours, donné sa forme définitive à 1 ouvrage dont il me tardait de commenoer l'exécution.
Si j'avais voulu aborder mon sujet par le côté qui m'était le plus familier, c'est-à-dire par la peinture et la sculpture envisagées au point de vue de leur régénération par le christianisme, les matériaux que j'avais recueillis dans mon second voyage d'Italie, étaient assez abondant* et d'asse* bon aloi pour m 'autoriser à risquer une première tentative incomplète, en prenant l'engagement d'achever mon œuvre plus tard. Mais de toutes les parties dont elle devait 6e composer, la partie qui avait rapport à Part proprement dit était précisé*
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mont celle dont je me défiais le plus à cause de mon ignorance des procédés techniques qu'il fallait cependant admettre comme des éléments légitimes d'appréciation. Pour me faire pardonner mon incompétence à cet égard, je comptais un peu sur les chapitres qui précéderaient celui-là, particulièrement sur celui où je traiterais de la légende coipme matière de poésie chrétienne, sujet encore intact et d'une richesse inépuisable, pour lequel javajs rassemblé les matériau* les plus précieux depuis les évangiles apocryphes jusqu'à la dernière transformation ou plutôt profanation subie, au seizième siècle, par la légende de Roland, Ce qui avait trait à la forme dramatique et à la représentation des Mystères dans tout le cours du moyen âge, laissait encore beaucoup à désirer ; mais je croyais savoir qu'il y avait à Florence, dans la bibliothèque particulière du Graqd-Duc, upe collection plus ou moins compjèle de compositions de ce genre, et j'étais décidé à ne pas mettre la dernière main à cette partie de mon ouvrage, san& avoir puisé dans ce trésor lointain qui excitait depuis deux ans ma convoitise, le supplément d'information dont j'avais besojnt
Mais il y avait dans mon plan, tel que je l'avais conçu, un autre sujet qui ne m'intéressait pas moins que la poésie légendaire, et que des circonstances locales avaient rendu doublement attrayant pour moi. Je veux parler de la musique telle que l'avait faite le double courant de l'enthousiasme religieux et de l'enthousiasme chevaleresque» non-seuleRieut dans ce qu'on a
qputume d'appeler Jes siècles dç foi, m\s aussi à des époques plus rapprochées 4e nousi quand h voix des
peuples subjugués semblait condamnée à ne plus proférer que des cris de miséricorde vers le ciel ou des cris de vengeance vers les hommes. Tel était précisément l'état dans lequel s'était trouvée une grande partie de l'Allemagne, pendant les jours, pour elle si néfastes, de la domination française. Toutes les péripéties si émouvantes de la lutte engagée pour reconquérir l'indépendance du territoire germanique, étaient restées lettre close pour tous ceux qui appartenaient à la même génération que moi. Nous ignorions surfout le rôle vraiment sublime qu'avaient joué, dans ce qu'on appelait la guerre de délivrance, les deux génies auxiliaires dontFunion n'avait peut-être jamais été si étroite, je veux dire la poésie et la musique. Je savais le parti que les Spartiates avaient tiré de cette union si bien pratiquée par Tyrtée; je savais aussi combien avait été irrésistible l'élan imprimé à nos volontaires républicains par le chant de la Marseillaise ; et s'il est permis de comparer les petites choses aux grandes, je n'avais pas oublié ce qu'avaient été pour nous, dans notre campagne de 1815, les fortes modulations par lesquelles notre barde le Thiec qui mourut en chantant, redressait nos allures ou préludait à nos victoires.
Mais rien de tout cela ne pouvait se comparer à la violente impression que produisit sur moi, peu de temps après mon arrivée à Munich en 1830, la rencontre que je fis d'un privat-docenl de l'université d'Iéna, lequel avait été acteur et , d'après les apparences , acteur très-énergique dans le grand drame qui avait fini par avoir pour théâtre l'Allemagne tout entière. Autour de lui se pressait un groupe d'étudiants sympathiques et
curieux qui fréquentaient habituellement le débit de bière dans lequel nous nous trouvions entassés ce jourlà. Je liai conversation avec celui qui me parut le plus communicatif, et j'appris bientôt quele héros de la fête, l'un des élèves les plus enthousiastes du célèbre Fichte, avait été ensuite son compagnon d'armes jusqu'à la fin de la guerre, et que le temps qui s'était écoulé depuis, n'avait refroidi en rien la verve poétique et militaire que l'enthousiasme patriotique avait développée en lui. Ce fut alors que j'entendis raconter, pour la première fois, la scène si émouvante qui se passa dans la ville d'Iéna, le jour où ce même Fichte, sans rien perdre de son sang-froid habituel, après une courte allusion aux blessures saignantes de la patrie et aux nouveaux devoirs qu'elle imposait à ses enfants, dit à ses élèves en guise de péroraison finale et de leçon supplémentaire :
« Le cours sera donc suspendu jusqu'à la fin de la <( campagne; ou nous le reprendrons dans notre patrie « devenue libre, ou nous serons morts pour reconqué- « rir sa liberté. »
Puis, descendant de sa chaire, il traversa la foule et alla se placer dans les rangs d'un corps qui partait pour l'armée.
Et le narrateur, autour duquel ses jeunes auditeurs pâlissaient d'émotion, entonnait pour eux un de ces beaux chants de Kôrner qui avaient fait battre tant de cœurs à l'unisson du sien; et le mien battait aussi, plus touché de la beauté du spectacle que de la beauté des vers, car la langue poétique ne m'était pas encore assez familière pour que je pusse la comprendre par l'ouïe
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aussi facilement que par lés yeux ; mais l'enthousiasme dont j'étais témoin était trop nouveau pour moi et trop spontané pour nôtre pas contagieux* Aussi nul ne fut plus exact que moi au rendez-vous qui avait lieu chaque soir dans la même salle, et nul n'en sortit plus impatient que moi d'y revenir. C'était une véritable ivresse à laquelle assurément la bière n'avait aucune part ; car ma jouissance était trop vive, trop absorbante pour qu'aucune autre pût s'y joindre. Cet état d'exaltation dura toute une semaine. Je crus qu'il avait atteint son paroxysme, le jour où j'entendis chanter à quatre voix, les Chasseurs de Lutzow, ce rhythme si plein d'élan dans lequel l'âme du poète Kômer et celle du musicien Weber semblent deux métaux mis en fusion par le même feu et jaillissant de la même fournaise. Cependant il y eut un autre chant, non pas plus excitant, cela était impossible, mais incontestablement plus émouvant que celui-là, c'est le champ funèbre ou plutôt la prière poétique de ce même Kôratr, prière composée par lui au bruit du canon et sous l'influence manifeste du pressentiment de sa mort prochaine :
Vater, du signe mich 1 In deine Hand befehPich mein Leben, Du kannst es nehmen, du hast es gegeben ; Zum Leben, zum Sterben segne mlch ; Vater, icb preise dich»
Le jour où j'entendis chanter cette sublime invocation par le compagnon d'armes de Ficbte, je n'en étais plus réduit aux conjectures sur la signification des mots, wr je m'étais procuré le précieux recueil qui ve-
nait d'être publié à Leipzig (Austvahl dmtêcher Lieder) et qui, à dater de cette époque, a été partout mon inséparable compagnon de voyage et, pour ainsi dire, mon bréviaire musical dans lequel il n'était pas permis aux profanes de lire. Afin de me donner cette permission à moi-même, je me remis à la pratique avec un zèle que je ne m'étais jamais connu et qui finit par être couronné d'assez de succès pour me donner le droit de parler avec enthousiasme de ma nouvelle acquisition devant ceux que je jugeais capables de l'apprécier.
Le premier appréciateur vraiment compétent que je rencontrai en France, fut un jeune artiste en qui le génie qui lui a valu, de nos jours, une célébrité européenne, était encore à l'état inconscient. La spécialité de son organisation, comme cette de ton esprit, le rendait plus apte qu'aucun musicien français à me seconder dans la petite propagande que je méditais de faire, sur une très- petite échelle, dafcs une très-petite partie cfcla société parisienne. Le lecteur trouvera sans doute mon projet bien hardi; mais il me pardonnera peutêtre ma hardiesse, quand il saura que le coopérateur auquel je pensais s'appelait Liszt, et que l'auteur des deux recueils, jusqu'alors inconnus, que j'apportais d'au delà du Rhin, s'appelait Franz Schubert.
Le théâtre de nos exploits, à la fois bruyants et modestes, était le salon de M nld la marquise Levayer, chez laquelle se réunissait, plusieurs fois par semaine, une société qui, sous le rapport des sympathies politiques et autres, ne laissait rien à désirer à une espèce de proscrit comme moi. On ne «'affligeait pas trop du présent, on ne désespérait pas de l'avenir ou, si les vieux bi~
saient des prédictions trop sinistres, les jeunes, parmi lesquels brillait de tout son éclat juvénile M lle de Roncherolle, se mettaient au piano avec M. Liszt qui n'avait pas dédaigné de composer des accompagnements pour nos chants favoris. Et ce fut ainsi que se passèrent les deux mois beaucoup trop courts qui précédèrent mon départ pour l'Angleterre à la fin de 1832.
Là je ne fus pas moins favorisé par le sort que je ne Pavais été à Paris. Je le fus même davantage à certains égards; car si, dans ma charmante retraite de Saint- Léonard, je ne trouvai pas un savant inspirateur comme Liszt, je trouvai en revanche toutes les jouissances de cœur et d'imagination que je pouvais désirer; car mes hôtes étaient ces mêmes amis avec lesquels j'avais fait, quelques mois auparavant, le voyage de Rome à Venise, et la maison que nous occupions était située de manière à me donner, particulièrement dans cette saison, mon spectacle de prédilection, celui d'une mer s'étendant à perte de vue et venant lourdement briser ses vagues à nos pieds, de manière à en faire jaillir l'écume jusqu'à nos fenêtres, ce qui ne faisait que redoubler la verve musicale de Miss Olympia et quelquefois aussi la mienne.
Je me souviens particulièrement d'une journée où nous eûmes ce spectacle et cette jouissance au complet, grâce à une violente tempête qui faisait tout craquer autour et au-dessus de nous. Il y avait des moments où les flots violemment brisés, mêlant leur bruit tantôt sourd, tantôt éclatant, aux rafales impétueuses du vent de sud-ouest, ne nous permettaient pas de nous entendre aux deux extrémités de la même chambre. Dans
la plus terrible de ces journées, je m'étais assis auprès d'une croisée entrouverte pendant qu'on jouait une sonate de Beethoven avec accompagnement de harpe. J'étais véritablement placé là comme entre deux harmonies, dont le contraste produisait sur mon àme un effet que je ne décrirai jamais. La musique avait un caractère suave et mélancolique, et il ne fallut que la simple modulation du prélude pour faire vibrer toutes les cordes de mon cœur. Quand la vague, arrivée au maximum de son volume et de son mugissement, se brisait en écume sur la plage, je ne percevais plus les sons d'aucun instrument ; mais au retrait de la vague qui devenait de moins en moins assourdissante, des chants mélodieux se débrouillaient peu à peu de ce chaos et me plongeaient dans une triste rêverie à laquelle un craquement subit des vitres ou de la toiture mettait brusquement fin. Quand notre concert fut terminé, on me pria décrire quelques vers sur un album, ce que je fis avec docilité, mais avec un sentiment trèsvif de mon impuissance. Les quatre derniers seulement me sont restés dans la mémoire :
Combien, dans l'avenir, me seront chers les lieux Où les jours d'ouragan étaient des jours de fêtes, Où j'avais, pour aider mon essor vers les deux, L'aile de l'harmonie et l'aile des tempêtes!
Avec ma provision de musique et celle que Miss Olympia avait elle-même apportée d'Allemagne, nous avions de quoi faire faire face non-seulement à nos besoins légitimes, mais même à nos caprices qui n'étaient pas moins impérieux que nos besoins. Par suite d'une sym-
pathie qui n'était ni récente ni accidentelle, nous nous accordions à donner la préférence aux compositeurs allemands, et c'étaient eux qui faisaient presque exclusivement les frais de nos récréations musicales, si toutefois on peut appeler de ce nom une chose que nous prenions tellement au sérieux. C'était à peine si nous nous en laissions distraire par la tentation de monter les deux beaux chevaux arabes que le général Malcolm avait fait venir d'Orient, et sur lesquels nous faisions de joyeuses excursions tantôt à la baie de Pevensey où débarqua jadis Guillaume le Conquérant, tantôt à un village distant d'environ huit milles, où nous admirions les ruines de l'abbaye de la Bataille (Battle-abbey) encore plus imposantes par leur caractère que par le grand souvenir historique qu'elles nous rappelaient.
Le séjour que je fis ensuite à Cambridge, sans avoir tout le charme de celui de Saint-Léonard, ne fut pourtant pas complètement stérile en jouissances analogues à celles que je venais d'éprouver. Outre que mon recueil de chants allemands m'ouvrit l'entrée de plusieurs maisons où ce goût avait été plutôt éveillé que cultivé, je trouvai quelque chose de mieux qu'une curiosité savante dans certains professeurs qui avaient déjà goûté, sur le continent, les prémices des émotions que leur promettaient les productions de la nouvelle école. Mais leur admiration, trop concentrée pour être contagieuse, était presque toujours passive, tandis que celle de leurs élèves, au moins de ceux avec lesquels le hasard me mit en rapport, comme Kçmble et Monteith, avait, dans ses manifestations , quelque chose de la spontanéité germanique. Aussi les soirées doublement
agréables que je passais à chanter, avec ces (tous jeunes enthousiastes , les éjaculations pieuses ou belliqueuses de Kôrner, furent-elles, sans contredit, un des meilleurs souvenirs que j'emportai de ce premier séjour a Cambridge.
Mon zèle pour les produits du génie allemand ne s'était donc pas refroidi, et quand, après avoir terminé notre excursion dans les provinces rhénanes, je pris seul la route de la Bavière au lieu do prendre, aveo mon ami, celle de la Bohême, la nouvelle passion qui m'avait poursuivi de Munich à Paris, puis de Paris en Angleterre, et qui ne pouvait jamais être qu'une passion malheureuse, n en entrait pas moins pour beaucoup dans ma détermination. Par suite de la direction imprévue qui, depuis Tété de 1830, avait été imprimée à mes idées et que j'attribuais presque exclusivement aux influences étrangères que j'avais récemment subies, j'en étais venu à me regarder comme une sorte de nourrisson avorté de la Muse germanique, et j'agissais comme si j'avais été persuadé que l'air et la lumière de Munich m'étaient indispensables tant pour éclaircir mon horizon intellectuel que pour l'agrandir.
Cet éclaircissement et cet agrandissement étaient plus difficiles pour la nouvelle tâche que j'allais entreprendre, et à laquelle je ne pouvais apporter que des connaissances très-superficielles. Pour comble d'embarras, je ne trouvai plus dans Schelling, en parlant avec lui de l'esthétique musicale, cette abondance et cette originalité de vues qu'il avait coutume de déployer toutes les fois qu'on touchait à une question qui relevait, directement ou indirectement* de sa science
favorite. Quant à Baader, il enveloppa ses explications dans des formules tellement mystiques, que je dus renoncer non-seulement à les appliquer, mais même à les comprendre. Il ne parvint à mettre à ma portée que les emprunts qu'il fit à son auteur de prédilection, je veux dire à Saint-Martin, dont il aimait à proclamer la compétence et presque l'infaillibilité dans toutes les questions qui tiennent aux mystères de l'âme humaine. L'extrait suivant qu'il copia, exprès pour moi, dans un des principaux écrits du théosophe français, semblerait prouver que l'appréciation de Baader n'était pas tout à fait dénuée de fondement :
« La musique a pour but de percer les régions du a temps qui nous enveloppent. Le bonheur étant notre a lieu de repos, la musique a pour objet de nous y <( ramener lorsque nous en sommes sortis, et non pas « de nous en faire sortir quand nous y sommes établis. « Avec la musique l'homme peut, non-seulement porter « son être jusque dans la région divine, mais faire encore « descendre cette région divine dans tout son être ; «mais il faut que l'homme y joigne sa parole pure. « C'est parce que les animaux n'ont ni admiration ni « parole qu'ils n'ont point de musique. L'homme est « comme la lyre de Dieu, il tend sans cesse par sa pa- « rôle à en exprimer les diverses puissances. La racine « organique et mélodieuse de notre être est une source « simple , qui renferme en elle seule tous les or- « ganes de ses modulations. Mais Dieu tire à son gré « de sa lyre des sons tristes et déchirants, ou des sons « doux et récréatifs, ou il n'en tire point du tout. » — (Saint-Martin, Esprit des choses.)
Mais ce n'était pas avec des aperçus ingénieux que je pouvais suppléer à l'insuffisance de mes études préalables, tant historiques que techniques, insuffisance dont je ne m'étais pas fait une idée, même approximative, avant le jour où Gôrres et le major Seyfried, mes deux principales autorités en pareille matière , essayèrent de me faire mesurer du regard le nouveau champ que je me proposais de parcourir. La supériorité des inspirations chrétiennes sur les inspirations païennes était facile à constater ; mais, en musique, on était réduit à des conjectures psychologiques dont la valeur était nécessairement arbitraire. 11 en était de même pour la plupart des compositions antérieures à l'organisation définitive du culte dans les deux principaux centres des traditions musicales en Italie, c'est-àdire à Rome et à Milan. Pour faire une histoire tant soit peu satisfaisante de celte première période, il fallait commencer par extraire des ouvrages des Pères de l'Église, tant grecs que latins, tout ce qui avait rapport à la musique et à son rôle spirituel comme auxiliaire de la piété. On me disait qu'en lisant, dans cette intention, les confessions et les lettres de saint Augustin, d'une part, pour l'Église occidentale, et d'autre part, pour l'Église orientale, les homélies de saint Jean Chrysostome et surtout ses commentaires sur les psaumes, je pourrais me figurer approximativement ce que serait une pareille opération, si elle était faite sur une grande échelle ; à quoi il fallait ajouter qu'elle serait toujours incomplète, à cause de l'absence presque totale de documents techniques.
On aimerait à savoir ce qui se chantait dans les pre-
mières écoles de chant fondées à Rome par le Pape Sylvestre immédiatement après le triomphe définitif du christianisme dans la personne de Constantin. Un événement qui affranchissait à la fois les imaginations et les consciences , ne pouvait pas rester sans influence sur la seule branche de l'art qui se prêtait à une régénération immédiate. Il dut y avoir des chants de triomphe répétés d'un bout à l'autre de l'Empire, dans le genre de celui que saint Ambroise entonnait un peu plus tard dans sa cathédrale de Milan, et qui, d'après le témoignage de saint Augustin, fut comme un signal donné à toutes les autres églises (1).
C'était comme une inauguration solennelle de ce qu'on pourrait appeler la musique lyrique, laquelle devait recevoir plus tard de nouveaux développements par l'introduction des hymnes, dont la véritable floraison ne commence qu'avec le moyen âge, pour continuer ensuite, sous des influences très-variées, jusqu'à l'époque où la décadence du goût chrétien coïncide avec la renaissance des lettres païennes.
Mais ce qui m'intéressa le plus dans cette revue rétrospective, malheureusement trop rapide, ce fut d'apprendre qu'il y avait une musique qui correspondait à l'idéal ascétique et dont l'histoire ne serait pas impossible à tracer, si l'on avait le courage et le loisir d'en recueillir les matériaux dans les lieux, très-éloignés les uns des autres, où ils ont été dispersés. La musique fut en effet l'art de prédilection des ordres monastiques, par la raison toute simple que le chant, qui en est la plus
(1) Voir les dmfutiçm, liv. 9, tl). 6.
haute expression, s'identifiait avec l'accomplissement de leur premier devoir. Aussi cet art occupait-il le premier rang dans les études de la jeunesse élevée par les moines, et le souvenir des succès obtenus par eux dans cet enseignement fut toujours précieusement conservé dans les monastères qui en avaient été le théâtre. Qui ne sait les merveilles opérées par la fameuse abbaye de Saint-Gall, qui envoyait des missionnaires dans toutes les directions pour convertir à l'orthodoxie musicale les populations dont le goût n'était pas suffisamment christianisé. L'histoire de cette propagande dans laquelle on voit figurer tous les réformateurs de l'ordre des Bénédictins ainsi que tous ses principaux docteurs et écrivains, n'est pas un des moindres titres de gloire des disciples de saint Benoît, bien que ce soit le plus ignoré, et ce fut précisément cette considération, renforcée par l'abondance des documents, qui me fit aborder cette partie de mon sujet plus résolument que toutes les autres. Mais je m'aperçus bientôt que j'avais trop présumé de mes forces, et je me contentai de marquer provisoirement les points les plus saillants de la route que j'aurais à parcourir, dans le cas où les difficultés qui m'apparaissaient de loin, ne seraient pas insurmontables.
Une autre tentation du même genre et plus irrésistible encore, si j'avais eu le temps d'y succomber, était celle de consacrer un chapitre spécial à la musique légendaire, c'est-à-dire à la musique épanouie, pour ainsi dire, avec la légende, nourrie de la même sève et de la même rosée et jouissant avec elle d'une popularité commune, de génération en génération. Il n'est personne qui n'ait éprouvé quelquefois dans sa vie combien cette
association de destinées ajoute à la puissance de Tune et de l'autre. En supposant deux mélodies parfaitement égales au point de vue de l'inspiration, il est certain que celle qui réveille dans l'auditeur un souvenir légendaire, produira sur lui un tout autre effet que celle qui tire tout son charme de sa valeur intrinsèque. Et ceci n'est pas seulement vrai des chants élégiaques ou autres chants populaires. 11 y a des hymnes, les uns joyeux, les autres funèbres qui jouissent du même privilège, et si, en récitant les psaumes, on savait se rendre compte des circonstances particulières sous l'empire desquelles ils ont été composés, l'impression qu'ils sont destinés à produire serait à la fois plus profonde et plus durable.
On peut dire que Munich est une ville privilégiée sous ce rapport; car elle a des légendes qui servent d'accompagnement à des chants spécialement réservés aux grandes solennités religieuses, comme celui qu'Orlando Lasso, maître de chapelle du duc Albert de Bavière et rival de gloire de Palestrina, fit exécuter à ses enfants de chœur dans une occasion mémorable dont le souvenir s'est perpétué parmi les générations suivantes. C'était en 1584, le matin même du'jour où la procession de la Fête-Dieu devait déployer ses pompes dans les principales rues delà ville. Mais un violent orage, suivi de pluies torrentielles, avait assombri les imaginations et menaçait de rendre tous les préparatifs inutiles. Le duc était d'autant plus contrarié, qu'il avait fait venir le prince-évêque d'Eichstadt pour jouer le principal rôle dans cette grande occasion. En vain il faisait monter des observateurs au haut de la tour de l'église de Saint-
Pierre pour voir sil'onn'apercevait'pas quelque éclaircie à l'horizon. Les réponses qu'ils rapportaient étant de plus en plus sinistres, le duc fit son sacrifice et ordonna de chanter dans l'église les quatre évangiles qui devaient se chanter dans les quatre reposoirs. Aussitôt Orlando Lasso, en guise de prélude, fit entonner son fameux motet: Gustateet videtequam suavis sit Dominas timentibus eum et confidentibus ei. A l'instant même la pluie cessa, le ciel s'éclaircit, et la procession sortit au milieu des démonstrations joyeuses de la foule qui croyait fermement à une intervention miraculeuse, et qui y crut plus fermement encore quand elle vit le ciel redevenir sombre et pluvieux à partir du moment où le saint sacrement eut repassé le seuil de l'église. Depuis ce jour, l'usage a prévalu de chanter le même motet, toutes les fois qu'on ordonne des prières publiques pour obtenir le beau temps.
Combien d'anecdotes du même genre ne pourrait-on pas recueillir non-seulement dans les chroniques du moyen âge et dans les biographies de saints, mais aussi dans les traditions locales des villes et même des villages 1 Plus je fouillais dans les documents qui se rapportaient à ce genre de productions et à la musique religieuse en général, plus je restais convaincu que c'était une mer sans rivage, même en bornant mes recherches aux populations d'origine germanique ; car il est indubitable que, sous le rapport de la susceptibilité et de la productivité musicales, cette race a été particulièrement privilégiée entre toutes les races européennes. Pour aucune autre la musique n'a été une source si féconde d'émotions pieuses et patriotiques, ni un si puis-
sant auxiliaire des révolutions tant politiques que religieuses. Tacite nous dit que les Germains de son temps chantaient les lois de Thuiscon pour se mieux pénétrer de leur esprit, et Ton sait quel instrument formidable la musique fut entre les mains de Luther pour organiser et affermir le protestantisme autour de lui. Ce fut par suite de cette magique influence que Ton parvint, avant la fin du seizième siècle, à bannir presque entièrement d'une grande partie de l'Allemagne ce que les piétistes appelaient la musique profane, pour y substituer les charits d'église en langue vulgaire (Ktrchenlieder) , lesquels se multiplièrent à tel point que, dans les premières années du dix-huitième siècle, on n'en comptait pas moins de 33,000, attribués à 500 compositeurs qui s'étaient tranSttiis cette tâche de génération en génération. Le tableau de la lutte entre les deux religions sur ce terrain tout à fait nouveau, me semblait susceptible du plus vif iûtérêt, et plus il se déroulait à mes regards, plus j'étais impatient de le tracer.
Mon impatience était encore plus grande à regard de la musique lyrique qui semble avoir plus d'affinité avec le génie de l'Allemagne méridionale et sans doute aussi avec le catholicisme qui en est la religion dominante, surtout parmi les populations rurales chez lesquelles la verve musicale s'éteint plus tard que chez les autres. La récente publication des chants populaires autrichiens avait encore aiguisé ma curiosité sur ce point; car je pouvais les comparer ou les faire comparer par des juges plus compétents que moi, avec les produits analogues des autres nations, par exemple avec les mélodies irlandaises ou avec les airs écossais ou avec les
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chants des bardes gallois , trois collections précieuses que j avais rapportées de mon voyage d'Angleterre et qui notaient pas restées oisives entre mes mains.
Mais mon idéal en ce genre était toujours Kôrner et son école, et quand je trouvais, dans les siècles précédents, un musicien -poète qui avait joué un rôle analogue au sien, cette découverte me comblait de joie. Je me souviens encore de l'enthousiasme avec lequel je lisais, dans la chronique de Diebold Schilling de Berne, la part qu'eurent les Tyrtées de son temps aux victoires remportées par les Suisses sur les ducs de Boufgogne. Dans la guerre du même peuple contre l'Autriche, le même genre d'auxiliaires avait rendu le même genre de services, et il y eut une bataille, celle de Sempach en 1386, dont le gain paraît avoir été dû en grande partie à l'ardente intervention d'un certain Halbsuter qu'on pourrait bien appeler le Kôrner de son siècle, dénomination qui appartient plus justement encore à un poète souabe nommé Veit Weber que son enthousiasme pour la liberté helvétique faisait courir en chantant au-devant de tous les dangers et à qui, pour comble de bonne fortune, la victoire remportée à Murten, en 1476, inspira la plus belle de ses compositions guerrières.
Ainsi, dans toutes les directions, s'ouvraient pour moi des perspectives attrayantes; mais plus elles se multipliaient, plus j'étais ébloui et presque découragé par cette multiplicité même; et cependant on me laissait entrevoir bien d'autres problèmes dont la solution serait urgente, si je voulais me rendre compte des vicissitudes auxquelles l'art musical appliqué a» culte avait
été soumis aussi bien que les autres arts. Quand et comment l'équilibre avait-il été rompu entre l'harmonie et la mélodie, toujours au préjudice de la dernière, par les grands maîtres eux-mêmes? Quelle influence cette rupture avait-elle exercée sur les compositions du xviii 6 siècle et en quoi reconnaît-on l'empreinte de ce siècle sur elles? L'introduction du style d'oratorio dans les églises fut-elle un progrès ou ne fut-elle pas plutôt un symptôme de décadence au point de vue de l'inspiration, et faut-il savoir bon ou mauvais gré à la Chapelle Sixtine d'avoir résisté à cette invasion étrangère, pour rester fidèle aux traditions de Palestrina? Enfin, dans des temps plus rapprochés de nous, comment fallait-il interpréter le peu de cas que Mozart et Joseph Haydn faisaient de leurs propres compositions religieuses, et l'insouciance avec laquelle ce dernier cédait à son frère Michel la prééminence dans cette branche inférieure de son art ?
Ici je me trouvais sur un terrain où mes pas avaient besoin d'être affermis; car du moment où il s'agissait de montrer un certain ordre d'inspirations aux prises avec les tendances du xviii 8 siècle, ce n'était plus seulement une question allemande, c'était une question européenne qu'il fallait aborder. Or ma vue était encore beaucoup trop faible pour embrasser un si vaste horizon. D'un autre côté, les matériaux que j'avais recueillis pour l'histoire des principales formes de la poésie chrétienne (forme légendaire, forme dramatique, forme épique) étaient encore trop incomplets pour que je pusse immédiatement les mettre en œuvre. Je n'étais en mesure d'engager la lutte avec la partie adverse, c'est-à-
dire avec presque tous mes compatriotes, que sur un point, celui des origines de la peinture chrétienne et de ses véritables sources d'inspiration. Les impressions que j'avais rapportées de mon second voyage d'Italie étaient encore dans toute leur fraîcheur, et les études subséquentes que j'avais faites sous les auspices de mes maîtres de Munich n'avaient pas peu contribué à féconder ces impressions et à les systématiser. J'avais donc quelque chance de me faire pardonner mon excès de confiance, si je les livrais séparément au public. Une fois cette résolution prise, je voulus, avant de l'exécuter, faire un troisième voyage d'Italie, en 1834, pour achever de constater les rapports entre l'école florentine et l'école ombrienne qui était comme le point culminant de ma théorie esthétique. Puis, après avoir terminé ce que je croyais être mon dernier pèlerinage au delà des monts , je revins en France avec celle que Dieu avait associée désormais à toutes mes émotions; mais je n'y revins qu'après avoir fait un détour par les montagnes du Tyrol, pour aller payer un dernier tribut de reconnaissance à mes amis de Munich qui, depuis quatre ans, avaient travaillé avec un zèle tout fraternel à ma régénération intellectuelle.
Je ne fus pas plutôt installé à Paris, que je mis la main à l'œuvre avec toute la ferveur d'un apôtre qui croyait bien plus à la grandeur de son rôle qu'à sa compétence pour le bien remplir. On m'avait répété si souvent et de tant de manières que j'allais faire une révolution dans les idées esthétiques de mes compatriotes, qu'il m'eût été impossible, avec la meilleure volonté du monde, de ne pas croire à la réalité de ma voca-
tion ; de sorte que la verve inspirée par la nature même du sujet se trouvait renforcée par la verve de ma conviction.
Ce fut surtout en écrivant les chapitres relatifs à l'école mystique et à l'école ombrienne, que je sentis l'action presque poignante de cette double verve qui atteignit son point culminant le jour où j'abordai, avec des documents puisés à une source toute nouvelle, .le drame si émouvant de Savonarole. Je l'écrivais à Saint- Germain, pendant l'été de 1835, dans une charmante maison située tout près de la terrasse et dont les fenêtres, ouvertes sur un ravissant paysage, donnaient à l'œil des distractions que l'esprit ne pouvait pas toujours s'empêcher de partager» C'était là que je lisais à M. de Montalembert, le plus sympathique et le plus assidu de nos visiteurs, les portions de mon manuscrit que je savais être le plus en harmonie avec ses impressions personnelles qui n'étaient pas toujours l'écho des miennes, C'était là que je recevais, pour ainsi dire, à bout portant, les éloges les plus flatteurs pour le présent, et les prédictions les plus encourageantes pour l'avenir, prédictions qui allaient être si cruellement démenties par l'événement.
Quand ma tâche fut terminée, nous partîmes pour l'Angleterre où nous avions promis de passer la plus grande partie de l'année 1836, et là j'attendis avec une anxiété dont le principal ingrédient n'était pas l'amourpropre, cette explosion de sympathies qui devait accueillir mon aventureuse publication. Les jours et les mois s'écoulèrent sans que ni la presse parisienne, ni la presse étrangère, bien que je comptasse des amis
dans l'une et dans l'autre, rompissent le silence qu'elles semblaient être convenues de garder h mon égard. Enfin, cinq mois après la mise en vente, je reçus une lettre dans laquelle on m'annonçait officiellement que le nombre d'exemplaires vendus dans cet intervalle, s'élevait à douze !
Ce contraste avec le rapide succès qu'avait obtenu, sept ans auparavant, mon premier ouvrage si inférieur à celui-ci sous tous les rapports, était pour moi quelque chose de pis qu'un désappointement ; c'était un scandale, en prenant ce mot dans son acception évangélique, c'est-à-dire que ma foi dans les idées qui avaient servi de base et d'aliment à mon travail, en fut momentanément ébranlée. «L'idéal serait-il donc une chimère?» me disais -je avec une sorte de désespoir; car il me semblait que, s'il fallait renoncer à l'idéal tel que j en avais conçu et développé la notion, toutes les autres formes sous lesquelles il avait ravi ou subjugué les imaginations, me deviendraient susp#ctes et finiraient par perdre au moins une partie de leur eippire sur la mienne. À quoi il faut ajouter la part qu'avait eue notre culte commun de l'idéal soit esthétique, soit religieux, aux relations d'amitié qui s'étaient établies entre les membres, maintenant dispersés, de notre ambitieuse association. I, a seule consolation qui me restait, si j'avais eu assez d'abnégation pour y re* courir, c'était d'imputer à ma seule incompétence l'échec que venait de subir, dans ma personne, la sainte cause à laquelle je m'étais prématurément dévoué.
Quoi qu'il en soit, je regardai mon pacte avec la
poésie chrétienne sous toutes ses formes et particulièrement sous la forme de Vart, comme irrévocablement rompu, et pour me consoler de cet amour malheureux, je me mis immédiatement à la recherche d'un autre amour; ou plutôt cet amour était déjà tout trouvé, car il avait commencé à poindre à 1 époque de mon premier séjour en Angleterre, quand j'avais entendu raconter, pour la première fois, par des bouches non suspectes, les persécutions de tout genre par lesquelles on avait fait expier aux familles catholiques leur fidélité à la foi de leurs pères. Il y avait là un long drame dont je n'avais fait qu'entrevoir les sanglantes péripéties et qui, en se combinant avec les phases correspondantes de l'histoire littéraire, était susceptible d'un intérêt bien supérieur à celui que pouvait offrir séparément l'histoire politique du même pays. Pourquoi, puisque j'étais sur les lieux et à la portée de tous les documents authentiques, ne tracerais-je pas pour mes compatriotes trop oublieux de l'hospitalité qu'ils avaient reçue, le tableau des épreuves analogues aux leurs, par lesquelles avaient passé, non pas une génération, comme en France, mais dix générations successives qui, sous une forme ou sous l'autre, avaient toutes fourni leur contingent de victimes? Pour l'accomplissement d'une pareille tâche, les circonstances de temps et de lieu étaient on ne peut plus favorables. Il dépendait de moi de fixer là temporairement mon séjour dans le pays de Galles richement pourvu de bibliothèques particulières, ou de changer ce séjour contre celui de Londres, quand les ressources locales, soit en hommes, soit en documents, me paraîtraient insuffisantes. C'était une manière charmante de partager ma
vie entre la ville et la campagne, surtout si je trouvais moyen d'intercaler entre les deux une petite excursion continentale, soit vers le Morbihan, soit vers le château deBoury dont je faisais déjà, par anticipation, le but d'un pèlerinage annuel.
Mais j'avais à vaincre, pour ce qui concernait la première partie de mon projet, c'est-à-dire ma renonciation définitive à l'art chrétien, sous quelque forme que ce fût, j'avais, dis-je, à vaincre l'opposition à la fois énergique et flatteuse de mes deux amis les plus chers dont l'un, M. de la Ferronnays, y mettait une insistance presque superstitieuse, comme s'il s'était agi d'une sorte de prédestination littéraire, et l'autre, M. de Montalembert, me reprochait, avec une apparence de justice, de l'abandonner sur le champ de bataille au moment où il travaillait à réhabiliter l'idéal chrétien dans l'histoire, comme je l'avais réhabilité dans l'art. C'était le moment où il mettait la dernière main à sa Vie de sainte Elisabeth, et il m'annonçait, dans des termes qui ne laissaient aucune place au doule, que la publication de cet ouvrage serait immédiatement suivie d'une appréciation aussi complète que possible du mien.
Sur ces entrefaites, l'occasion après laquelle j'avais vainement soupiré depuis la mort d'Albert, vint enfin s'offrir à moi, et j'allai chercher auprès d'Alexandrine et de ceux qui partageaient son deuil, ce que je regardais d'avance comme la plus efficace des consolations.