LA PRIÈRE DU SOIR
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Dans celte triste vie où tont se décolore, Si do quelque bonheur vous espérez l'aurore, Venez encore pour garder cet espoir, Faire avec nous la prière du soir.
Quand, aux jours douloureux, la nuit se fait dans rame, Quand la joie en vos cœurs laisse mourir sa flamme, Ah ! revenez, pour retrouver l'espoir, Faire avec nous la prière du soir.
Quand votre dernier jour s'éteindra sur la terre, Ne regrettez pas trop la terrestre lumière, Et ne songez, pleins d'un meilleur espoir, Qu'à bien finir la prière du soir.
Pour se faire une idée de l'effet produit par cette dernière strophe, il faut avoir présent à l'esprit le deuil permanent de la famille, deuil diversement nuancé selon les souvenirs et les aspirations spéciales de chacun de ses membres. De là résultait nécessairement que tous ne s'assimilaient pas de la même manière les paroles de cette poétique prédication. Pour Àlexandrine, dont le détachement était aussi complet qu'il pouvait l'être, toute allusion à la dernière prière ou à la dernière heure impatiemment attendue par elle, était une allusion joyeuse, et cette joie, habituellement comprimée dans sa conversation, avait quelque chose de plus expansif dans son chant, comme si le rhythme Pavait rendue plus libre. Cette sorte d'émancipation temporaire ne cessa pas complètement avec la cause qui l'avait produite, et le reste de la soirée se passa de manière à nous convaincre que cette âme déjà si riche en trésors spirituels, dans la première année qui avait suivi son veuvage, avait ajouté de nouvelles richesses aux pre*
mières, et que l'activité de l'esprit avait marché de pair avec l'activité du cœur. Seulement je m'aperçus bientôt, et non sans chagrin, que Je piano n'élait plus comme autrefois, sa récréation favorite, et qu'elle avait légué à Olga, devenue tout à fait digne de cet héritage, le soin de réveiller en nous les douces impressions que. nous avions emportées de notre premier séjour de Boury.
Quant à M. de la Ferronnays, je le trouvai dans la plénitude du bonheur domestique, par suile de l'accomplissement du plus cher de ses vœux. Le bonheur terrestre d'Eugénie lui semblait désormais assuré, et comme son bonheur céleste ne faisait pour lui la matière d'aucun doute, il puisait, dans cette double certitude, une consolation plus que suffisante pour contre-balancer les prises que la fortune pouvait encore avoir sur lui, et il jouissait ainsi d'une tranquillité relative qui, sans rien ajouter à la puissance de ses facultés aimantes, leur donnait quelque chose de plus expansif. Aussi nos relations devinrent-elles encore plus intimes qu'elles ne l'avaient élé pendant mon premier séjour h Boury, et l'on verra bientôt ce que je gagnai à ce surcroît d'intimité.
On devine sans peine qu'il dut être question entre nous, dès les premiers jours, de mes nouveaux projets littéraires, substitués si brusquement h celui qu'un dépit d'amour-propre m'avait fait entreprendre en 1837, pour me venger de l'insuccès de mon premier ouvrage sur l'art chrétien. M. de la Ferronnays, qui l'avait relu à deux reprises différentes et qui persistait à soutenir que mes idées avaient trouvé de l'écho dans toutes les
âmes dignes de les comprendre, aurait voulu me persuader de revenir à mes premières amours, dût ce retour avoir pour conséquence immédiate lavortement de l'entreprise, si chère à mon cœur, qui m'appelait en Bretagne. Mais outre que le moment de reprendre mon œuvre n'était pas encore venu, je n'avais pas oublié l'engagement que j'avais pris, deux ans au para ravant, avec mon ami et avec moi-même, et l'idée de travailler avec lui à la rédaction de ses mémoires m'était beaucoup trop douce pour que je pusse consentira en ajourner indéfiniment l'exécution, ajournement qui serait inévitable, si je reprenais un ouvrage de longue haleine, comme devait l'être celui que j'avais commencé sur l'art chrétien. Quant à la promesse que j'avais faite à mes nouveaux amis de Londres, je me figurais qu'une simple brochure à laquelle je consacrerais tout mon hiver, suffirait pour l'acquitter, de sorte que je pourrais être de retour à Boury et mettre la main à l'œuvre avant la fin de l'été de 1840.
Nous nous regardions comme tellement assurés de la réalisation de ce beau rêve, que nous nous remîmes, avec plus de confiance que jamais, à passer en revue les divers documents qui devaient fournir les matériaux de notre travail et que nous avions déjà dépouillés en partie deux ans auparavant. Cette fois-ci, ce furent surtout les dépêches diplomatiques qui occupèrent notre attention. C'était comme un cours supplémentaire d'histoire contemporaine, et à ce titre, cette lecture ne pouvait manquer de m'inspirer un vif intérêt ; mais elle m'en inspirait un plus vif encore au point de vue du diagnostic des caractères ; car souvent elle me révélait, par
des côtés tout à fait imprévus, le caractère de l'homme qui avait rédigé ces documents et qui ne soupçonnait même pas cette révélation.
Sur ces entrefaites, il m'arriva, dans une promenade que je fis tête-à-tête avec M me de la Ferronays, de la féliciter du changement que j'avais remarqué dans son mari, dont le front n'était plus obscurci par aucun nuage de tristesse et dont la parole même avait un accent si différent de celui d'autrefois. Elle m'avoua qu'en effet il y avait eu un changement dans le for intérieur depuis le mariage d'Eugénie , mais que le vide causé par Téloignement de cette chère enfant, avait laissé sur le visage paternel une empreinte de mélancolie qui n'avait complètement disparu que depuis mon arrivée. « Quel dommage, » ajouta-t-elle, « que vous soyez si « loin de nous, et que vous ne puissiez pas être ici plus « longtemps et plus souvent ! »
De la part d une femme aussi peu démonstrative que M rae de la Ferronnays, ces paroles me surprirent encore plus qu'elles ne me touchèrent ; mais je fus loin de leur donner la portée qu'elles avaient dans l'intention de celle qui les avait prononcées. Cette intention, que je n'avais pas même entrevue, me fut révélée, quelques jours plus tard, par Àlexandrine, que son beau -père avait chargée d'entamer avec moi une espèce de négociation diplomatique pour le succès de laquelle il avait mieux aimé s'en rapporter à elle qu'à lui-même. Il ne s'agissait de rien moins que de me faire accepter, pour moi et pour les miens, la jouissance gratuite et indéfinie de la portion disponible du château de Boury, en guise de maison de campagne pour la belle saison et
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sans contracter envers le propriétaire d'autre obligation que celle de fondre les deux familles en une seule et de nous aider réciproquement à marcher dans la voie que chacun de nous s'était tracée.
Il y avait, dans cette proposition, telle qu'elle était formulée, une générosité tellement fabuleuse, qu'il eût été impossible de l'accepter sans remords, si elle n'était pas adoucie par quelques amendements plus faciles à comprendre qu'à énoncer. A la rigueur, avec une amitié comme celle qui unissait les deux familles, il n'était pas besoin d'explications préliminaires pour s'asseoir pendant quelques semaines à la même table, loger sous le même toit, prier dans la même chapelle, se promener dans le même jardin. Mais ici ce ne serait plus seulement par semaines, ce serait par mois et même par trimestre que nous aurions à compter, sans qu'il nous fût permis d'offrir à nos hôtes d'autre compensation que celle de nos stériles sympathies. Ce serait nous mettre sur un pied analogue à celui des jeunes ménages qui ne sont pas pressés de quitter la maison maternelle.
Alexandrine écouta mes objections sans m'interrompre ; mais je vis bien que j'avais produit une impression pénible et qu'elle avait compté sur une autre réponse. Celui qui l'avait chargée de profiter de la première occasion favorable pour sonder mes dispositions, ne fut pas aussi déconcerté qu'elle, par la raison qu'en matière de délicatesse, la notion expérimentale se combinait chez lui avec la notion instinctive. Le fait est qu'il avait craint d'échouer contre des objections bien autrement difficiles à combattre , celles qu'il était naturel
d'attendre des liens qui m'attachaient à la Bretagne d'une part et à l'Angleterre de l'autre. Mais quand il apprit sur quoi portaient les scrupules qui me faisaient hésiter, il regarda la cause comme gagnée, et il vint m'en témoigner sa joie avec une effusion de cœur qui fut partagée par les autres membres de la famille* et plus particulièrement par Alexandrine qui avait nourri secrètement ce vœu depuis l'été de 1837, mais avec une sorte de pressentiment qu'il ne serait jamais exaucé.
Quant à moi qui n'étais poursuivi par aucun pressentiment de ce genre, je voyais tout en beau dans le présent et dans l'avenir, et ce n'était pas seulement comme ami que je jouissais d'avance de ce bonheur inespéré; j'en jouissais aussi comme époux et surtout comme père, car je voyais déjà, dans cette douce et affectueuse Alexandrine, une seconde mère pour mes petites filles, et je me figurais d'avance toutes les bénédictions et toutes les influences privilégiées que leur garantissait, pour l'avenir, un pareil entourage. En un mot, je regardais cet arrangement de vie commune comme le plus grand bonheur qui me fût arrivé depuis mon mariage, comme le couronnement de tous mes autres bonheurs; et la jouissance nous en paraissait si assurée que nous réglions d'avance tous les menus détails de notre installation ainsi que l'emploi de notre temps, dont la plus grande partie, du moins dans les premiers mois, devait être enfin consacrée à la rédaction, trop longtemps différée, des mémoires de M. de la Ferronnays.
Mais il y avait un autre genre de profit qu'il avait plus particulièrement en vue, pour moi comme pour lui,
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et dont les conditions étaient beaucoup plus difficiles à régler d'avance. Ce profit qu'il mettait maintenant audessus de toute espèce de profit intellectuel, était le profit de nos âmes, et il se persuadait qu'en réunissant, dans un seul et même faisceau, nos aspirations communes vers le même idéal, nous obtiendrions un résultat bien supérieur à celui que produirait la somme de nos aspirations isolées. Il fallait donc donner une sorte de sanction sacramentelle au traité d'alliance offensive et défensive que nous allions conclure entre nous, et cette sanction était toute trouvée dans le sacrement de l'Eucharistie.
Il fut donc convenu que nous communierions tous ensemble le même jour dans la chapelle du château et que cette communion serait comme l'inauguration anticipée de l'œuvre à laquelle chacun de nous, dans la mesure de ses forces, s'obligeait à concourir. Je n'ai pas besoin de dire que le plus zélé promoteur de la cérémonie fut M. de la Ferronnavs, il était là dans son rôle; mais on sera peut-être surpris d'apprendre qu'il en fut aussi, du moins pour moi, le plus éloquent pré* dicateur, bien que son éloquence se soit bornée à deux ou trois paroles qu'il m'adressa au sortir de la sainte table. Nous étions restés les derniers dans la chapelle, et je l'entendais prier derrière moi avec un genre de ferveur qui accusait plutôt un élan de contrition qu'un élan d'action de grâces. Quand je me détournai pour le regarder, il avait son visage caché dans ses mains, et quand il se leva pour sortir, je vis que ses paupières étaient humides. Je crus qu'il venait d'être en proie à un de ces violents accès d'humilité que le sentiment de
son indignité provoquait quelquefois en lui. Cette fois-ci, c'était bien encore quelque chose du même genre, mais avec des circonstances tellement extraordinaires que* malgré la part que j'avais eue, très-involontairement, à la distraction qu'il se reprochait comme un péché, il m'était impossible, je ne dis pas seulement de partager, mais même d'approuver son repentir.
Le fait est qu'au moment de s'agenouiller près de moi au pied de l'autel, il s'était laissé distraire par un vague souvenir de je ne sais quelle histoire du moyen âge ou plutôt par le regret de n'avoir pas, à l'exemple des chevaliers chrétiens de ce temps-là, demandé au prêtre de partager l'hostie en deux, pour nous en donner à chacun la moitié, en guise de consécration sacramentelle de l'amitié qui, dans ce moment solennel, allait nous unir plus étroitement que jamais. C'était la première fois que j'entendais parler de celte fantaisie chevaleresque, de sorte que je demeurai stupéfait d'étonnement, de reconnaissance et d'admiration, sans pouvoir prononcer une seule parole; mais l'étreinte muette par laquelle se termina cette scène, à tous égards si émouvante, en disait plus long que tous les discours, et je suis sûr que je n'étonnerai personne en disant que ce souvenir est resté l'un des plus précieux et des plus ineffaçables de toute ma vie.
Cette fois-ci, nos adieux furent moins tristes que la première fois, à cause des perspectives riantes ou du moins très-consolantes qui s'ouvraient sur notre avenir et dont la plus rapprochée était celle d'un séjour à Lumigny, lequel coïnciderait avec la visite que les habitants du château de Boury se proposaient de faire à
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Eugénie et à la famille de son mari, vers la fin de l'automne. Mais ni cette promesse, ni celle que j'avais faite de si bon cœur au marquis et à la marquise de Brézé, de passer quelques jours avec eux dans leur château près de Sa u mur, ne purent recevoir leur exécution. L'espèce d'engagement que j'avais pris avec mes amis d'Angleterre et avec moi-même, n'était pas aussi facile à tenir que je me l'étais imaginé de loin. Même en me bornant au récit de notre campagne de 1815, il y avait des exigences locales qui ne me permettaient pas de renfermer mon sujet dans les limites que je m'étais d'abord prescrites. En admettant qu'il y eût plus de poésie dans notre rôle que dans celui des auxiliaires qui nous étaient venus de différents points du département, je n'avais pas le" droit de blesser par un silence qui pourrait passer pour dédaigneux, des hommes dont le dévouement, bien que moins poétique, avait été tout aussi désintéressé que le nôtre. Il fallait donc me mettre en rapport non-seulement avec ceux qui avaient exercé un commandement supérieur, mais aussi avec les chefs de canton et les capitaines de paroisse qui, dans leurs sphères respectives, étaient à même de me fournir des renseignements dont la valeur relativedépendait entièrement del'impression qu'ils produiraient sur moi et de la place que, par suite de cette impression, je leur assignerais dans mon récit. C'était la seule manière de construire mon édifice avec des matériaux vivants de la même qualité que ceux qui m'étaient fournis par mes souvenirs personnels et par ceux de mes compagnons d'armes maintenant dispersés, à des titres divers, sur toute la surface du pays.
Je commençai donc mon pèlerinage vraiment patriotique avec le genre de dévotion approprié à l'objet que j'avais en vue, m'arrêtant de préférence dans les lieux qu'on m'avait appris jadis à vénérer comme autant de sanctuaires de la fidélité monarchique. Quelquefois j'y trouvais encore, du moins dans les presbytères, quelque vieux débris échappé, par miracle, aux proscriptions révolutionnaires, et alors j'entendais des récits qui réduisaient à des dimensions microscopiques nos exploits de 1815, comparés avec ceux de nos devanciers de la grande insurrection de 1793, c'est-à-dire de celle qui, par son esprit et son but, avait le plus ressemblé à une croisade. Nous avions donc le droit aussi, nous, de nous appeler les fils des croisés; mais à ce droit correspondait un devoir qui n'avait pas été rempli. Nous avions eu des martyrs, mais nous n'avions pas de martyrologe, excepté dans la mémoire trèsaffaiblie de quelques témoins ou compagnons d'exil qui songeaient beaucoup plus à les invoquer qu'à les immortaliser.
A force d'entendre ces rapprochements ou plutôt ces contrastes entre la chouannerie de Georges Cadoudal et la nôtre, l'idée me vint d'établir une sorle de trait d'union entrel'une et l'autre, en faisant de la première le sujet d'une introduction que je mettrais en têle de mon livre et dans laquelle je concentrerais, autant que possible, les traits les plus propres à faire ressortir ce qu'il y avait eu à la fois de brutal et de raffiné dans l'acharnement avec lequel on avait poursuivi, particulièrement en Bretagne, les pasteurs et leurs ouailles. Mais, pour entreprendre cette tâche préliminaire avec
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quelque chance de succès, il fallait avoir accès aux archives départementales, où se trouvaient entassés, dans un désordre systématique, les documents relatifs au régime de terreur qui avait, à trois reprises différentes et particulièrement après la catastrophe de Quiberon, pesé sur ce malheureux pays. Je m'adressai donc au premier magistrat du département pour obtenir cette permission que je ne regardais plus comme une faveur, depuis qu'elle avait été accordée sans difficulté à un écrivain étranger qui n'avait d'autre titre de recommandation que son hostilité bien connue à la cause pour laquelle tant de Bretons avaient versé leur sang. Mais ma requête fut jugée intempestive, et on n'y fit droit que l'année suivante, quand je revins muni d'une lettre péremptoire de M. Guizot qui avait trouvé fort étrange qu'en pareille matière, on se fût permis une si scandaleuse acception de personnes.
Je fis donc mon dépouillement aussi consciencieusement que possible; mais jele r fis très-lentement, d'abord parce qu'on n'avait tenu compte ni de l'ordre historique, ni de l'ordre chronologique dans l'arrangement des divers documents, ensuite parce que le nombre d'heures qu'il m'était permis de consacrer à cette étude était très-limité. J'en étais presque venu à me repentir de l'avoir entreprise et de ne m'être pas contenté d'écrire tout simplement l'histoire si émouvante de nos petits exploits de 1815, sans la faire précéder de cet ambitieux préambule dont la plupart de mes lecteurs ne me sauraient aucun gré, et que la qualité des matériaux, encore plus que leur quantité, rendait si difficile à tracer. Mais j'étais désormais lancé trop avant pour re-
cuier, du moins immédiatement, et il me fut d'autant plus difficile de ne pas revenir à la charge en 1841, que j'avais, cette année-là, pour compagnon de mes excursions, pour stimulateur de mon travail et même pour hôte dans mon île sauvage, l'ami dont la présence me rappelait mes beaux jours de Rome et de Munich, l'ami dont la sympathie m'était plus assurée que celle d'aucun autre pour tout ce qui se rapportait à l'œuvre patriotique dont il avait été un des premiers à me suggérer la pensée; on comprend que je veux parler ici de M. de Montalembert, aux yeux de qui la Bretagne était une espèce de Terre-Sainte qu'il foulait alors pour la première fois, après avoir commencé par s'agenouiller sur la tombe où nous avions enterré, en 1815, nos braves compagnons d'armes tués au combat de Muzillac(t).
(1) Nous voyagions en poste de Nantes à Vannes et nous devions changer de chevaux dans le bourg de Muzillac. En entendant ce nom, M. de Montalembert me demanda si ce n'était pas près de là que notre capitaine et notre barde avaient été tués, l'un en chargeant l'ennemi, l'autre en entonnant un de ses chants favoris. Sur ma réponse affirmative, il fit différer le départ et nous nous acheminâmes vers le cimetière, où il me fut facile de reconnaître le tertre que sa forme arrondie distinguait encore de toutes les autres sépultures. Plus de vingt ans s'étaient écoulés depuis ma dernière visite à ce champ funèbre. J'étais ému, mais mon compagnon l'était encore davantage. Nous nous agenouillâmes l'un près de l'autre, et après que nous eûmes prié et pleuré ensemble, il me dit avec un accent ému que nulle parole ne pourrait rendre : ce Ceci manquait encore à notre amitié. » C'est le seul hommage qui ait été rendu à la mémoire de ces héroïques enfants. Leurs noms ne sont pas même inscrits sur leurs tombes. Mais leur souvenir n'en vivra pas moins dans l'histoire du pays qu'ils ont honoré par leur sacrifice. Il y a quatre ans, il fut question pour eux d'une commémoration funèbre dont les députés gallois, invités à notre congrès celtique, devaient prendre l'initiative. Un sculpteur éminent, doué au suprême degré du sens de l'idéal, tant héroïque que religieux, s'était offert pour préparer le marbre sépulcral; mais le projet échoua et ce ne fut pas la faute des étrangers. Bien au contraire. C'était encore une étrangère et même une princesse dont l'Ame privilégiée
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Mais que devenait, pendant ce temps-là, le pacie conclu avec M. de laFerronnays et sa famille? Hélas! ce pacte était toujours en vigueur; mais son exécution était ajournée indéfiniment par suite de circonstances que je serais tenté d'appeler fatales, tant elles étaient indépendantes de la volonté des parties contractantes. Après notre départ de Boury, en 1839, la correspondance entre les .deux familles avait été aussi active et aussi affectueuse qu'elle aurait pu l'être, si ces deux familles n'en avaient formé qu'une dont les membres auraient été momentanément séparés. De part et d'autre, on s'adressait de joyeuses félicitations sur le bonheur passé et des prédictions plus joyeuses encore sur le bonheur futur. M. de la Ferronnays surtout se plaisait à spéculer sur les avantages spirituels qui en résulteraient pour tous les membres de la petite congrégation, et particulièrement pour ceux qui en avaient le plus besoin.
Voici ce qu'il m'écrivait le 10 septembre dans la première lettre que je reçus de lui à l'île d'Arz après notre séparation :
« Remercions Dieu ensemble du bon temps que nous « venons de passer dans un lieu où chacun l'aime, 1(3 « prie, espère en lui; dans cette retraite bien étrangère
est faite pour comprendre tous les nobles dévouements, qui naguère traçait son itinéraire pour un voyage de Bretagne de manière à y faire entrer, avant tout, h cimetière de Muzillac, parce que là reposait le dernier barde breton, celui dont elle avait appris le nom et la mort glorieuse dans les beaux vers que notre poêle Brizeux a consacrés à sa mémoire :
Barde, 6 dans la mêlée échu retentissant, etc.
« aux joies du siècle, mais où il console les uns, parce donne aux autres, soutient et encourage ceux qui « toujours ont mis en lui toute leur confiance. Remer- « cions-le encore de l'heureuse inspiration qui nous « est venue à tous les deux presque en sa présence, ce « qui nous permet d'espérer que sa volonté, d accord « avec nos vœux, ne mettra point d'opposition à l'exé- « cution de notre charmant projet. Nos souvenirs ré- « cents, et nos prochaines espérances, doivent trouver « place dans nos prières et dans nos actes de recon- (( naissance
« Adieu, mon ami; soyez auprès de M™ 6 Rio l'inter- , « prête fidèle de tous les sentiments de vénération et « de la tendre amitié qu'elle m'a si bien inspirée.
« Àpprenez-lui à nous aimer assez pour qu'elle désire « aussi vivement que vous et moi la réalisation de notre « projet de réunion et de vie de ménage commun pour « le mois de juin 1840. Pourquoi ne parle riez- vous pas « un peu de moi à votre respectable mère ? Il me semble « qu'elle est trop bonne pour se refuser à un peu de « bon vouloir en faveur du meilleur ami de son fils. »
« La Ferronnays. »
Les lettres que nous écrivait Alexandrine n'étaient ni moins édifiantes ni moins cordiales, et elle songeait déjà aux moyens de remplir, autant qu'il dépendrait d'elle, la lacune que l'absence d'Eugénie devait nécessairement laisser dans nos récréations musicales auxquelles elle savait que j'attachais une grande importance;
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mais elle aurait voulu faire de cette récréation un auxiliaire ou un supplément à la méditation et à la prière. Le théâtre des exploits qu'elle promettait d'accomplir en ce genre, devait toujours être la chapelle. Voici ce qu'elle m'écrivait, à ce sujet, le 24 septembre 1839 :
« Dans ma solitude, avec ma belle-mère, j'ai ajouté « une petite occupation fort douce à mes autres occu- « pations. J'ai appris à jouer de l'orgue, et je vous en « jouerai une heure entière tous les jours dès que j'aurai « le plaisir de vous revoir ici.
« Pendant cette heure vous penserez à Dieu, et comme <( cette pensée est tout ce qu'il y a de plus fécondant, « je me flatte que cette heure passée à la chapelle au « son de mes accords avancera de beaucoup le bel ou- « vrage auquel vous travaillez. Voilà de l'ambition, et « je vais même jusqu'à espérer que cela vous conduira « par degrés à cette sainteté qui contient tout. »
En attendant que toutes ces belles espérances pussent être réalisées, nous avions promis à Eugénie de ne pas quitter la France sans avoir passé quelques jours au château de Lumigny, avec les deux familles réunies. Mais quand nous repassâmes par Paris, au commencement de novembre, l'avenir ne se présentait plus à nous sous un aspect si riant. L'arrivée de M. de la Ferronnays, qui suivit de près la nôtre, et qui nous aurait causé tant de joie si les circonstances étaient restées les mêmes, eut pour principal effet de confirmer les vagues pressentiments dont nous n'avions pu nous défendre en lisant sa dernière lettre. En un mot, nous apprîmes, de sa propre bouche, qu'invité par le comte
de Chambord à se rendre auprès de lui, dans l'Italie méridionale, il avait résolu d'obéir à cette invitation comme il aurait obéi à un ordre de Charles X (1), s'il avait été encore sur le trône. Je savais trop bien jusqu'où
(1) La politique occupait très-peu de place dans notre correspondance, d'abord parce que nous avions à parler d'autre chose, ensuite parce que nous étions parfaitement d'accord sur toutes les grandes questions. Mon correspondant avait même fini par me convertir entièrement aux idées de tolérance qu'il me prêchait si éloquemment dans ses lettres de 1832. En 1859, ses convictions n'avaient pas changé. Il professait toujours la même tolérance envers ses adversaires, comme on peut le voir par l'admirable lettre qu'il écrivait cette même année à M. Alexandre de Saint-Chéron, quelques jours avant son départ pour l'Italie:
Monsieur,
Je ne connais point d'émotion plus douce, plus encourageante, que celle que causent le suffrage et l'approbation des hommes que l'on estime, et voilà pourquoi j'attache une si haute valeur à la justice que vous voulez bien rendre au zèle avec lequel j'ai veillé aux intérêts de la France, et aux intentions pures dont j'étais réellement animé, pendant ces peu de mois où le hasard me donna momentanément une petite part dans la direction de ses affaires.
Oui, Monsieur, j'aime mon pays avec exaltation ; après le sentiment que nous devons à Dieu, et auquel tous les autres devraient se rattacher, je n'en ai jamais connu qui, dans mon cœur, pût égaler mon ardent amour pour ma patrie. Lui rendre un seul jour de véritables services, et mourir ensuite, me paraîtrait la destinée la plus belle et la mieux remplie. Aussi ne puis -je me défendre d'un profond regret et d'une bien vive douleur, lorsque je me trouve en désaccord de principes et d'opinions avec des hommes que je sais animés des mêmes sentiments que moi, et je vois avec un pénible étonnement l'impossibilité de nous rapprocher : car c'est avec une égale bonne foi, c'est avec la même loyauté, le même désintéressement que les uns et les autres, nous suivons des routes oppo-* sées. Tous, nous faisons les mêmes vœux, et cependant nous paraissons lutter comme des adversaires, et combattre pour des intérêts opposés. C'est lorsque ces réflexions viennent assombrir mon esprit, que je tourne mes regards vers le Ciel, et que je lui demande le miracle qui, en éclairant nos convictions, nous montrera enfin do quel côté est la vérité ; ce jour, que j'appelle de tous mes vœux, sera celui qui nous ralliera tous et me fera croire à un meilleur avenir.
Recevez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments et celle de ma parfaite considération.
Comte de la Ferronnays.
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ce serviteur méconnu portait le fanatisme de la fidélité, pour ne pas regarder comme très-invraisemblable et presque comme impossible son retour au château de Boury pour Tété de 1840. Je fus donc aussi triste que j'avais été joyeux trois mois auparavant, lors de la conclusion du pacte qui m'avait autorisé à regarder cette famille incomparable comme la mienne. Mais je ne fis part à personne des pressentiments qui causaient ma tristesse, et nous nous séparâmes, au bout de deux ou trois jours, sans avoir abordé aucune des questions qui préoccupaient l'esprit de mon noble ami tout autant que le mien. Quelques heures avant mon départ, j'allai lui faire mes adieux et, après l'avoir conduit jusqu'à la porte du couvent du Sacré-Cœur où l'attendait M. de Quélen, je l'embrassai avec un serrement de cœur qui me coupa la parole, comme si quelque chose m'avait averti que je l'embrassais en ce moment pour la dernière fois.