‹ Épilogue a lárt Chrétien (volume 2)Chapitre 21 sur 23 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La plus pressante des recommandations de M. de la Ferronnays, pendant les deux ou trois jours que nous fûmes ensemble à Paris, celle sur laquelle il revint le plus souvent dans les trop rares conversations que les brusques préparatifs de son voyage et du mien nous permirent d'avoir l'un avec l'autre, avait été, comme toujours, la recommandation de ne pas perdre de vue rengagement tacite que j'avais pris avec les lecteurs, chaque jour plus nombreux, de mon premier volume sur l'art chrétien. Malgré le peu de succès que ce volume avait obtenu, surtout auprès de mes compatriotes, il persistait à croire qu'il y avait une belle campagne à entreprendre dans cette direction, et plus de lauriers à cueillir que dans les landes de la Bretagne, quelque mémorables que pussent être les petits exploits dont elles avaient été le théâtre en 181 5, et que lui-même ne connaissait, à la vérité, que très-imparfaitement. Il me conseillait donc de mécontenter d'une simple brochure

pour l'histoire de la petite chouannerie qui, après tout, n'avait duré que trois mois, et de renoncer à cette introduction sur laquelle je m'étais monté la tête et dont les matériaux, encore très-incomplets, m'avaient déjà coûté tant de peine à recueillir.

M. de Montalembert, bien qu'alors il n'eût pas encore visité le cimetière de Muzillac, applaudissait de loin à l'hQmmage, trop tardif, selon lui, que j'allais enfin rendre à la mémoire de mes compagnons d'armes, et il approuvait d'avance, parce qu'il les connaissait mieux que personne, tous les détails dans lesquels je jugerais à propos d'entrer, dussent-ils doubler les dimensions de ma brochure et la faire dégénérer en volume. Mais il ne voulait pas non plus que ce fût aux dépens de Yart chrétien qu'il disait être pour moi une vocation impérieuse, sans parler du rôle que cette vocation commune avait joué et devait jouer encore dans notre amitié.

Mais ce n'était pas seulement comme ami qu'il avait été affligé de l'échec essuyé par moi à l'occasion de la publication de mon premier volume; c'était aussi comme coreligionnaire enrôlé sous la même bannière que moi et voué à. la défense ou plutôt à la réhabilitation des mêmes croyances, tant esthétiques que religieuses, contre les détracteurs, systématiques ou officiels, que l'esprit révolutionnaire avait suscités entre elles dans la littérature et dans les arts. C'était contre ces ennemis -là qu'il avait voulu former une sainte ligue dont les deux premiers manifestes, composés presque simultanément, devaient être son Histoire de sainte Elisabeth et mon premier volume de l'art chrétien, sous

le titre malheureurement trop indécis de Poésie chrétienne. La différence entre son succès et le mien fut ce qu'elle devait être et produisit une différence correspondante entre sa confiance et la mienne. Je ne voulus plus perdre mon temps à servir une cause dont le triomphe n'intéressait qu'un très-petit nombre d'adeptes, et je résolus de m'enfermer dans ma tente, lors même que je devrais m'y renfermer seul.

Quand M. de Montalembert fut instruit de ma détermination, il en fut très-affligé. Non content de m'écrire les lettres les plus pathétiques pour m'y faire reconcer, il me promettait de composer, non pas un article, mais un véritable opuscule qui aurait pour but et peut-être pour résultat, de faire naître, dans l'esprit des lecteurs de Y Université catholique, le désir de s'approprier, par une lecture qui ne fût pas trop superficielle, le bénéfice des idées dont la nouveauté formait le principal attrait de mon ouvrage (1). En attendant l'accomplissement de cette promesse, mon correspondant m'envoyait les messages les plus propres à adoucir ma blessure, et bien que mon échec coïncidât avec l'apogée de son bonheur conjugal, il profitait de toutes les occasions qui s'offraient à lui, surtout dans ses voyages, pour me réconcilier avec ma vocation qu'il s'efforçait de me faire envisager comme étant aussi la sienne. Non content de faire appel à ma conscience engagée, selon lui, à la continuation de l'œuvre commencée, il faisait en outre appel à mon amour-propre, en m'assignant ou

(1) Cet article ou opuscule, qui coûta à son auteur un mois et demi de travail, parut en effet dans le courant de septembre 1857, et a été inséré plus tard dans le sixième volume de ses œuvres publiées en 1861.

m ÉPILOGUE.

plutôt en assignant à mon livre un rôle des plus flatteurs dans ses aventures de voyage. Voici ce qu'il m'écrivait de Fribourg en Brisgau, le 28 septembre 1836 :

« Mon cher ami,

« Je viens de faire voir à ma délicieuse femme Ço- « logne, dont la cathédrale était illuminée, pour la « première fois au monde, spectacle qui peut bien rivait liser avec celui de la nuit de Saint-Pierre à Rome ; « puis les bords du Rhin, puis Mayence, le musée de « Francfort, où elle a pris sa première leçon de peinture, « les ruines incomparables d'Heidelberg, Bade et ses « charmants environs, enfin les sublimes cathédrales « de Strasbourg et de Fribourg. Je suis enchanté de « son enthousiasme, et de son intelligence pour tout <( ce qui touche à l'art, à la poésie, à l'histoire. Je lui « fais lire ton livre pour faire son éducation esthétique: « elle le dévore avec le plus vif intérêt et le baise sou- « vent avec transport, en disant qu'il lui ouvre un nouer veau monde. »

Il est certain qu'il y a des circonstances dans la vie qui sont plus particulièrement favorables à la perception de l'idéal, du moins pour les âmes douées des facultés nécessaires à cette perception. Ces circonstances avaient commencé, pour M. de Montalembert, avec son premier voyage d'Italie, et grâce à la réalisation récente du rêve le plus cher de sa vie et au succès plus récent encore de son Histoire de sainte Elisabeth, elles avaient maintenant atteint leur point culminant. Aussi quelle

verve et quelle fécondité dans cette première phase de sa carrière littéraire, surtout de 1836 à 1838! Après l'étude de l'idéal dans l'histoire, était venu l'étude de l'idéal dans l'art, tantôt sous forme critique, tantôt sous forme apologétique, tantôt enfin sous forme d'éloquente invective contre les profanateurs et leurs patrons. C'était une guerre à outrance et avec des forces prodigieusement inégales, surtout au début des hostilités, quand il pouvait soutenir, sans crainte d'être sérieusement contredit, que la France avait la honte d'être moins avancée en fait d'art que tout le reste de F Europe, et qu'à part quelques artistes proscrits par les académies, Paris ri offrait nul espoir de régénération (1); quand il pouvait accuser le clergé lui-même de s'être rendu le complice et même le rémunérateur des profanations par lesquelles les architectes et les décorateurs officiels avaient défiguré la plupart de nos monuments religieux (2).

Mais c'étaient là des escarmouches qui servaient, pour ainsi dire, de prélude à la grande bataille qu'il voulait engager en France, comme elle était engagée en Allemagne, entre l'art chrétien et l'art païen. Son Essai sur F état actuel de Fart religieux parmi nous r était un pas de plus dans la voie hardie qu'il s'était tracée. Nonseulement il osait glorifier la nouvelle école d'Allemagne, alors à peu près inconnue de ce côté-ci du Rhin, mais il appelait de tous ses vœux une réaction analogue à celle qu'était prête à inaugurer une foule de nobles cœurs d'artistes qui palpitaient du désir de secouer le

, (1) Du vandalisme en France, p. 7i.

(*)lWd.,p. 8t.

joug du matérialisme païen (1). Enfin, il allait presque jusqu'à prédire la prochaine apparition d'une école de peinture chrétienne dans cette France qui, depuis les enlumineurs de nos vieux missels, n'avait pas produit, selon lui, un seul peintre religieux, à l'exception de Lesueur (2).

Quelque jugement que Ton porte sur ces appréciations et ces prédictions, il est certain qu'elles révélaient dans leur auteur des aspirations d'un ordre d'autant plus élevé qu'elles étaient moins accessibles aux esprits encroûtés dans les traditions du dix-huitième siècle ou de la période révolutionnaire. D'ailleurs, si ses appréciations ne trouvaient pas d'écho dans la foule, elles en trouvaient dans quelques hommes d'élite qu'une éducation exceptionnelle jointe au surcroît de clairvoyance que produit, dans des esprits bien préparés, une position officielle, disposait à entrer dans les mêmes vues et à concevoir les mêmes espérances. La plus précieuse acquisition de ce genre que le mouvement imprimé par M. de Montalembert ait alors procurée à l'art et particulièrement à l'art national, fut celle de M. Vitet, auquel on dut la première marque d'estime donnée depuis la fin du dernier siècle, par un fonctionnaire puBlic, aux souvenirs de notre histoire (3). A quelque temps de là, ces deux champions de la même cause, quoique avec des attributions différentes, siégaient à côté l'un de l'autre dans le comité supérieur des arts et monuments historiques, lequel avait pour double

(1) De Vart religieux en France, p. 185.

(S) Ibid.

(5) De faftitude actuelle du vandafome en France, p. 212.

but la reproduction de nos chefs-d'œuvre et la dénonciation des actes de vandalisme qui parvenaient à sa connaissance. Cette dernière attribution était une espèce d'hommage rendu indirectement au courage avec lequel M, de Montalembert avait soutenu sa guerre de sept ans contre les vandales de toutes les couleurs et de toutes lés dénominations.

Le premier usage qu'il fit de son crédit auprès de ses collègues, fut de leur recommander mon ouvrage, à titre d'initiation préliminaire au rôle qu'ils étaient appelés à remplir. Cette tentative ne fut pas trop malheureuse. Le livre, malgré le piteux accueil qu'il avait reçu du public, trouva des acheteurs et même des lecteurs parmi lesquels il y en eut quelques-uns qui en parlèrent avec éloges; et ces éloges m'étaient transmis par mon correspondant avec un zèle proportionné à son impatience de me voir continuer l'œuvre à laquelle, depuis mon échec de 1836, je croyais avoir définitivement renoncé. Pour préparer ma conversion sur ce point, il comptait un peu sur les revues et les journaux dont tous les rédacteurs n'étaient pas également hostiles à nos idées. II comptait surtout sur le Journal des Débats et, sur M. Delécluse qui en était l'oracle le plus accrédité en matière d'esthétique. «Figure-toi, » m'écrivaitM. de Montalembert, à la date du 27 novembre 1838, « figure- « toi que ce brave homme, mon collègue au comité des « arts, m'a écrit un billet , avant de faire ses articles, « pour me demander si je croyais que tu étais de bonne « foi et si tu parlais sérieusement ou non ! »

Bien des années après, j'allais remercier M. Delécluse de ses trois articles qui prouvaient au moins l'importance

qu'il attachait à ma publication, et il m'avoua sans détour qu'il les avait composés pour mettre les jeunes artistes en garde contre ce qu'il appelait la séduction de mes idées. Au reste, cet aveu était implicitement contenu dans les articles eux-mêmes, et M. de Montalembert, se prévalant de l'espèce de réaction dont il semblait être le premier indice, mettait plus d'insistance que jamais dans ses exhortations.

Sur ces entrefaites, il lui vint du dehors un auxiliaire formidable sur lequel il n'avait pas compté et qui dé*rangea un peu tous mes projets. Cet auxiliaire imprévu était une lettre de Manzoni, dont mon ami, désormais sûr de son triomphe, m'expédia l'extrait suivant:

«Veuillez dire à M. Rio que je puis juger de l'effet « que son livre est destiné à produire sur ceux qui sont «en état de le comprendre à fond, par celui qu'il a «produit sur moi, le plus ignorant des hommes en « fait de peinture , et le moins exercé à ressentir les « impressions qu'elle peut donner. Après cette lecture « il me semble avoir en partie acquis, en partie retrouvé « en moi un sentiment assez vif de l'idéal chrétien que « cet art peut exprimer ; et ce qui m'étonne davan- « tage, c'est que cela me soit arrivé sans que j'eusse « sous les yeux un seul des tableaux que M. Rio a exa- « minés avec un œil si intelligent et un cœur si chréctien. »

On comprendra sans peine quelle prise un pareil document donnait à mon jeune correspondant sur moi. Désormais, au lieu de se contenter de faire appel à mon amitié ou à mon amour-propre, il se mit à faire

appel à ma conscience, au sentiment du devoir, que l'avertissement donné par Manzoni devait rendre plus impérieux que jamais, outre qu'il était fait pour me dédommager amplement de cet échec purement numérique auquel mon ami me reprochait d'attacher trop d'importance. Aider une âme comme celle de Manzoni à acquérir ou à retrouver en elle-même le sentiment de l'idéal chrétien , quelle mission et quelle récompense, et surtout quel encouragement à appliquer le même procédé sur une plus grande échelle et sur des âmes moins privilégiées que la sienne I

Mon correspondant secroyait d'autant plus en droit de in adresser ces exhortations, qu'en cemoment : là, c'est-àdire vers la fin de! 838, il prêchait lui-même d'exemple ; car il venait de rouvrir les hostilités contre le vandalisme par une attaque non moins vigoureuse que les précédentes et qui devait produire des résultats encore plus satisfaisants, grâce aux conversions que ses prédications avaient opérées parmi les dépositaires des principaux pouvoirs de l'État. Il les en félicitait très-courtoisement dans son nouvel écrit, et pour leur donner une idée de la nature et de la portée de la guerre qu'il se proposait de continuer, avec ou sans leur concours, il leur disait :

«Nous sommes engagés en ce moment dans une « lutte qui ne sera pas sans* quelque importance dans « l'histoire, et qui tient, de près et de loin, à des inté- « rets et à des principes d'un ordre trop élevé pour « n'être qu'effleurée en passant (1). »

(1) De l'attitude actuelle du vandalisme eu France, imprimé dans le sixième volume des œuvres complètes de l'auteur.

Quand je lus ce travail dans la Revue des Deux- Mondes, je n'eus pas de peine à comprendre ce que l'auteur entendait par ces intérêts et ces principes qu'il tenait tant à sauvegarder. Il y avait longtemps que nous avions constaté l'identité de notre point de vue en matière d'esthétique, et nous eûmes bientôt occasion de la constater plus amplement encore; car tout ceci coïncide avec l'époque de mon second séjour à Londres, en 1839, qui est aussi l'époque du séjour assez long qu'y fit M. de Montalembert, aprè6 la mort de sa mère. L'occasion était belle pour recommencer ces prédications et pour les recommencer avec d'autant plus de succès que l'accueil fait à mon livre dans les pays étrangers, me dédommageait, plus que suffisamment, du froid accueil qui lui avait été fait dans mon propre pays. Non-seulement le jugement si flatteur de Manzoni avait trouvé de l'écho parmi ceux que la lecture de ses œuvres avait habitués à croire à fion infaillibilité en matière d'idéal, mais la plupart des feuilles littéraires, surtout celles qui s'inspiraient de la correspondance non suspecte du consciencieux Tommaseo, se faisaient un plaisir et presque un devoir de détromper leurs lecteurs sur la signification de ce titre malencontreux de Poésie chrétienne que j'avais donné à mon livre et qui avait fait d'abord supposer à quelques-uns d'entre eux que ce n'était pas autre chose qu'un recueil de cantiques ! On m'assurait même qu'un traducteur très-compétent, aujourd'hui membre du Parlement de Florence, travaillait à mettre mes idées à la portée de ses compatriotes, et que le succès de sa traduction était garanti d'avance par les notes dont Frédéric Ruwahr t la pre«

mière autorité germanique en pareille matière, avait promis de l'enrichir. Des velléités du même genre commençaient à se manifester dans une certaine partie de la presse anglaise, et ce qui était encore plus décisif que ces manifestations, c'était que le nombre d'exemplaires vendus, depuis plus d'un an, par mon libraire de Londres, était trois fois plus considérable que le nombre d'exemplaires vendus par mon libraire de Paris ! C'était bien le cas de chanter :

Et l'on revient-toujours A ses premiers amours...

Mats comment concilier ce retour avec les engagements que j'avais pris trois ans auparavant et dont j'avais fait la confidence à trop de personnes pour qu'il ne me fût pas quelque peu désagréable de m'en dédire? Quant aux engagements plus récents que j'avais contractés avec les admirateurs de nos petites prouesses de 1815, je m'en embarrassais beaucoup moins, parce que je me flattais de pouvoir les remplir avec une simple brochure à laquelle je consacrerais cinq ou six mois de travail.

Il fut donc convenu, entre M. de Montalembert et moi, que nous prendrions toutes les mesures qui dépendraient de nous pour faire ensemble une excursion dans le nord de l'Italie en passant par la Bavière, et que ce voyage, absolument indispensable pour mon futur travail sur l'école lombarde, aurait lieu dans l'arrière-saison de 1840 ou de 1841. Je n'avais pas perdu tout espoir de passer une partie de l'été de 1 840 dans le château de Boury, et j'étais persuadé que, là où

ailleurs, je mettrais la dernière main à mon opuscule sur la campagne de 1815. Quant à mon ouvrage sur l'Angleterre, pour lequel j'avais réuni une masse de matériaux dont une partie était déjà mise en œuvre, j'avoue que son exécution me parut un peu compromise par suite des renseignements qui me parvenaient de Paris. Elle le fut encore davantage Tannée suivante, quand je reçus la lettre dans laquelle M. de Montalembert me rendait compte d'une conversation qu'il venait d'avoir avec M. Thiers, et qui semblait promettre à nos idées, et surtout à leur application, le patronage le plus intelligent elle plus efficace qu'il nous fût possible d'ambitionner. Non-seulement M. Thiers avait lu mon livre, mais il avait compris le parti qu'on pouvait en tirer dans la pratique, et il désirait en connaître l'auteur. Ce désir, de la part d'un homme qui était alors premier ministre, était trop significatif pour qu'on ne me le transmît pas sur-le-champ, avec les propres termes dont il s'était servi : o Dites à votre ami que je « ferai tout ce qui dépendra de moi pour l'aider à po- « pulariser ses idées qui sont, à mes yeux, les seules «justes et les seules vraies. » A quoi il importe d'ajouter que ce dialogue avait lieu devant un chef-d'œuvre de Francia, qui, de la galerie du grand-duc deLucques, allait passer dans celle de Londres, et que M. Thiers aurait voulu arrêter au passage, soit pour son propre compte, si le prix n'en avait pas été si élevé, soit pour remplir une lacune dans la collection du Louvre. Mais cette pensée patriotique avait trouvé si peu d'encouragement, que son auteur s'était vu forcé d'y renoncer. Ce n'en était pas moins un phénomène assez curieux

de voir un homme d'État français, héritier presque obligé des traditions de ses devanciers, s'éprendre d'un tableau de ce même Francia sur lequel tous nos voyageurs, officiels et autres, depuis le marquis de Marigny jusqu'au vicomte de Chateaubriand, avaient gardé un si dédaigneux silence. Il y avait quelque chose de plus curieux encore, et surtout de plus encourageant dans le zèle que M. Thiers annonçait pour la propagation des idées, je nedis pas les plus antipathiques, mais certainement les plus étrangères à l'esprit français, dont il a été pourtant, à d'autres égards, le représentant peutêtre un peu trop fidèle. Et il ne faut pas croire que cette pensée, qui aurait pu être si féconde, fût en lui l'effet de ce qu'on appelle une boutade esthétique ; non, il y avait, dans sa riche et puissante nature, un instinct spécial, aussi impérieux que le comportaient les exigences de sa position sociale, politique et littéraire, et qui ne se serait pas contenté de ce stérile dilettantisme qui a servi d'auréole supplémentaire à tant d'autres hommes d'État, avant et après lui. Aussi peut-on dire, avec vérité, que depuis l'époque de la Régence, il les a surpassés tous pour le sentiment et l'intelligence de l'art, comme il les aurait surpassés touspour l'intelligence du patronage, s'il lui avait été donné de l'exercer pendant aussi longtemps et sur une aussi grande échelle que les plus favorisés de ses devanciers. Malheureusement tout ceci reste à l'état de conjecture, plus ou moins plausible, pour ceux qui n'ont pas eu. comme moi, le privilège d'entendre cet homme extraordinaire développer, quelquefois pendant (rois heures consécutives, les idées qu'il s'était faites ou qu'il s'était assimilées sur cette

matière, dont l'étude ne l'avait pas captivé seulement par son côté expérimental. Plus malheureusement encore, son ouvrage sur l'histoire de Florence, dans lequel toutes les questions qui touchent à celles de l'art, auraient nécessairement occupé une place proportionnée à leur importance, cet ouvrage, si souvent annoncé et si impatiemment attendu, n'a jamais vu le jour, et la cause au triomphe de laquelle j'ai voué les trente plus belles années de ma vie, a été ainsi privée d'une de ses meilleures chances de popularité.

La première idée qui me vint après la réception du message si flatteur que me transmettait M. de Montalembert, fut de profiter des bonnes dispositions du ministre, pour lui persuader de fonder ou de faire fonder une chaire d'esthétique au Louvre, afin de mettre un terme, le plus tôt possible, à la différence humiliante qui existait, sous ce rapport, entre l'enseignement des universités allemandes et le nôtre. Mais une crise ministérielle, provoquée par la question d'Orient, vint tout à coup retirer le pouvoir des mains de celui qui, à mon point de vue, avait voulu en faire un si bel usage, et mes espérances furent indéfiniment ajournées.

Au reste, cette intention du ministre n&fut pas tenue tellement secrète, qu'il n'en transpirât quelque chose tant en France qu'en Angleterre, où les partisans de l'art chrétien, qui devenaient tous les jours plus nombreux, espéraient pouvoir tirer parti de cet exemple pour eux-mêmes, si M. Thiers avait le courage de le donner. Ma position, dans ce qu'on appelle la saison de Londres, en 1840, ressemblait assez à celle d'un chef de secte, mais d'uue secte non suspecte, tandis qu'en

France elle ne ressemblait à rien du tout* D'abord l'éducation esthétique des Français et surtout des Françaises était trop peu avancée, pour qu'ils eussent même envie de chercher à me comprendre, tandis qu'en Angleterre où les œuvres d'art, de grande ou de petite dimension , entraient, pour une proportion considérable, dans le luxe relatif de la grande et de la moyenne propriété* cette même éducation se confondait nécessairement avec l'éducation domestique, et il en résultait une sorte d'enseignement traditionnel qui pouvait quelquefois dégénérer en routine, mais qui quelquefois aussi servait d'acheminement à une culture intellectuelle plus élevée. De plus, il y avait en Angleterre un bon nombre de vieux tableaux qui n'avaient pas changé de maîtres depuis des siècles, et dont les humbles possesseurs s'étaient habitués à ne tenir eux-mêmes aucun compte; et tout à coup on leur apprenait qu'il y avait un livre destiné à réhabiliter ces trésors méconnus! Quelle surprise pour eux. et quelle reconnaissance envers celui qui passait pour principal auteur de cette réhabilitation !

Mais il y avait d'autres conquêtes plus désintéressées que celles-là, et par conséquent pi us flatteuses , c'étaient celles qui étaient le fruit d'une sorte d'harmonie préétablie entre les aspirations de certaines âmes privilégiées et les perspectives imprévues que mon livre leur ouvrait sur le monde idéal* Il va sans dire que le texte était puissamment aidé par mes commentaires et que la question principale était quelquefois absorbée par des questions accessoires. Il va également sans dire qu'il ne fut pas toujours possible d'échapper aux inconvénients, au

moins momentanés, des dissidences religieuses. Mais avec des âmes, comme celles auxquelles je fais allusion, le remède était toujours à côté ou plutôt au-dessus du mal, et pour peu qu'on fît d'efforts pour s'élever au-dessus de la région tourmentée de la controverse, on était sûr d'arriver ensemble à la région sereine de la contemplation esthétique.

Ici encore, ce fut le sexe le plus faible qui se montra le plus fort, le plus capable d'un élan soutenu vers la sphère de l'idéal, dans la direction que mon livre avait indiquée. Dans presque toutes les sociétés où j'étais présenté, il se trouvait toujours quelque femme qui l'avait lu ou qui se disait impatiente de le lire, et ce fut ainsi que mon cœur fit, entre autres acquisitions précieuses, celle d'une amie qui aux dons les plus rares de l'intelligence joignait d'autres qualités tellement exceptionnelles, que les trente années qui se sont écoulées entre notre première rencontre et sa mort, ne m'ont pas fourni une seule occasion de me dédire du jugement que j'avais porté sur elle, à savoir qu'elle était sans contredit la femme la plus remarquable de son temps. Je veux parler de Miss Charlotte Wynn, alors absorbée par les soins que réclamaient les infirmités de son vieux père, et puisant dans cette nécessité même un surcroît d'énergie pour les conquêtes intellectuelles qui lui restaient encore à faire et qu'un commerce plus suivi avec le grand monde où l'avait placé sa naissance,, aurait rendu plus difficile. Telle avait été la simplicité avec laquelle s'étaient inaugurées nos premières relations, qu'au bout d'une heure de conversation, elle se croyait en droit d'exiger de moi que je dînasse en tiers

avec elle et son père, toutes les fois que je ne me trour verais lié par aucun autre engagement.

Il est vrai que j'étais pour elle quelque chose de plus qu'un inconnu et même quelque chose de plus qu'un étranger; car sa famille tenait le premier rang parmi les vieilles dynasties galloises, et elle me savait quelque gré de l'initiative que j'avais prise, en ma qualité de Breton armoricain, pour renouer le fil de nos traditions communes ; mais elle me savait encore plus de gré de mon initiative en matière d'art chrétien, et ce qui prouve à quel point son âme était prédisposée aux impressions que mon livre était destiné à produire, c'est qu'après avoir commencé la première page, elle ne s'arrêta plus qu'après avoir achevé la dernière ! Mais je n'en sus rien d'abord, et ce compliment qui, du reste, s'adressait bien plus au sujet qu'à l'auteur, fut réservé pour une phase plus avancée de notre amitié.

Sous le rapport des aspirations idéales, non-seulement je n'avais rien à lui apprendre, mais je la trouvais plus avancée que moi ; car, outre ce qu'elle puisait dans ses propres instincts, elle avait, pour agrandir son horizon, ce qu'elle puisait à des sources réputées inaccessibles pour son sexe, et qui, le plus souvent, le sont aussi pour le nôtre. C'était dans Platon, et dans Platon non traduit, qu'elle avait cherché un supplément d'initiation au grand mystère qui, presque depuis son enfance, n'avait pas cessé de préoccuper son esprit. Après Platon était venu saint Augustin, auquel avait succédé, par une trop brusque transition, le coryphée de la philosophie allemande, Tapôtrede l'idéalisme transcendantal, ce même Schelling qui avait été aussi mon initia-

teur, dans une certaine mesure, mais qui l'avait été par sa parole bien plus que par ses écrits qui m'avaient toujours semblé plus systématiques que sa parole.

De ces éléments divers était née, dans l'esprit de celle qui m'en traçait consciencieusement le tableau, une certaine confusion d'idées, à laquelle mon livre, malgré l'avidité avec laquelle il avait été lu» n'avait remédié qu'en partie 4 C'était surtout en vue de combler cette lacune qu'elle recherchait toutes les occasions de s'entretenir avec moi. Presque toujours, c'était l'esthétique qui nous servait de point de départ, et je ne pouvais me lasser d'admirer le mélange d'instinct et de finesse avec lequel elle savait changer la grande route de la conversation en un chemin de traverse, si ce chemin devait aboutir à quelque perspective inconnue dont elle avait le pressentiment Ses progrès dans cette direction étaient si merveilleux, qu'il m'était parfois presque impossible de croire qu'elle en était à son premier apprentissage, et, d*un autre côté, il y avait tant de fraîcheur et de spontanéité dans ses impressions que le charme de la nouveauté devait nécessairement y entrer pour quelque chose. Nous visitions ensemble toutes les galeries publiques et particulières auxquelles nous pouvions avoir accès f et, dans ces visites, il ne nous était guère possible, avec la meilleure volonté du monde, de nous arrêter devant tous ces produits de la plus sublime inspiration, sans remuer certaines questions accessoires qui risquaient de devenir entre nous la question principale. Plus tard, nous fîmes la même expérience sur une plus grande échelle, h Paris, à Florence et même à Rome, où il était bien difficile

que, dans une âme si privilégiée, le sentiment du beau n'éveillât pas quelquefois le sentiment du vrai ; car ce dernier sentiment était celui qui était le plus profondément enraciné dans son esprit comme dans son cœur. Seulement le mode de culture n'avait pas été complètement approprié à cette nature à là fois calme et exubérante dans laquelle la faculté imaginative jouait un rôle qui, sans être prépondérant, n'en avait pas moins, religieusement et esthétiquement parlant, des exigences dont la légitimité n'est pas contestable. Sur ce dernier point nous n'étions jamais en désaccord, du moins au point de vue de la théorie; et, si nous Tétions sur d'autres, cela tenait à des causes qui, lorsque je les eus devinées, me la firent admirer encore davantage. Le fait est qu'il y avait deux vertus chrétiennes dont elle était presque fanatiquement éprise, et qui résumaient, selon elle, indépendamment de la différence des cultes, non-seulement la loi et les prophètes, mais l'Évangile tout entier ; c'étaient l'humilité et la charité, l'humilité dont la pratique aurait pu sembler incompatible avec des dons et des succès comme les siens; la charité, pierre d'achoppement dans nos controverses, à cause de la supériorité manifeste de nos institutions charitables sur celles du protestantisme, mais pierre d'achoppement seulement à ses coreligionnaires; car, pour elle-même, elle était allée audevant de mes objections prévues en visitant les pauvresà domicile et en persuadant à d'autres femmes de son rang de se joindre à elle pour stimuler ce genre d'émulation, beaucoup plus rare alors qu'il ne l'eit aujourd'hui* Autant l'acquisition que j'avais faite dans la personne

de Miss Charlotte Wynn m'avait été précieuse au point de vue de la satisfaction du cœur, autant celle que je fis, vers la même époque, dans la personne de M n,c Jamieson, me fut précieuse au point de vue de la propagation de mes idées qui ressemblaient trop aux siennes pour que la même propagande ne servît pas à la diffusion des unes et des autres. On peut dire qu'elle a rempli sa mission avec une persévérance vraiment héroïque; car, vingt ans après l'avoir commencée à Londres, elle la continuait à Florence avec une ardeur que le progrès de Page n'avait pas pu refroidir, et en la voyant si infatigable à poursuivre sa tâche, je me sentais plus d'énergie pour achever la mienne qui touchait alors à son terme. N'ayant pas depuis lors séjourné en Angleterre, je n'ai pu constater par mes propres observations" les résultats de l'éducation esthétique que ses nombreux écrits ont donnée à ses compatriotes ; mais je puis affirmer, sans crainte d'être démenti, que cette éducation, quelle qu'en puisse être la portée, a été bien plus son ouvrage que celui de tous les autres écrivains anglais qui, sous des formes diverses, ont traité le même sujet (1).

J'avais donc désormais un point d'appui bien assuré dans un des pays les plus hostiles aux croyances quiser-

(1) Je pourrais citer plusieurs autres femmes anglaises qui m'ont prêté généreusement le' secours de leur plume ou de leur parole, quelquefois par intérêt pour l'auteur, mais plus souvent par intérêt pour ses doctrines qu'elles voulaient propager à tout prix. C'est dans cette catégorie que je range Miss Wells, avec un mélange de reconnaissance et de regret, de reconnaissance pour l'élégante traduction qu'elle a faite de mon livre, de regret pour avoir été privé du plaisir de la connaître et de celui d'apprendre d'elle à quelle source elle avait puisé les inspirations qui m'ont valu cet honneur.

vaient de base à mon travail ; car il est impossible de faire l'histoire de l'art chrétien, sans revendiquer pour le catholicisme, pour ses institutionset pour ses dogmes, l'influence prépondérante dans les phases successives de son développement ; comme il est impossible de parler d'idéal ascétique et d'idéal chevaleresque, sans adresser un reproche indirect à la mémoire de ceux qui ont aboli sans distinction tous les ordres religieux, soit contemplatifs, soit militaires. Cependant c'étaft dans des journaux et des revues qui passaient pour être les organes plus ou moins officiels de l'orthodoxie anglicane, que je trouvais les appréciations les plus équitables et les plus encourageantes ; et, afin que l'exemple de tolérance donné par le protestantisme anglais ne fût pas perdu pour le protestantisme suisse et allemand, la Bibliothèque universelle de Genève consacrait à l'exposition, et je dirais presque à la glorification de mes idées, trois longs articles qui accusaient, de la part de leur auteur, un degré de sympathie que je ne pouvais attendre que d'un coreligionnaire.

Mais aucun encouragement ne m'arrivait du côté de la France. A l'exception de M. Thiers et de M. de Montalembert, je ne me connaissais pas un seul partisan parmi les personnages influents du monde politique. La presse périodique était muette, les dispensateurs accrédités de la renommée littéraire demandaient, comme M. Delécluze, si je n'avais pas voulu me moquer du public. Un seul artiste, le baron de Triquety, avait osé se prononcer en faveur de mon livre. Du reste, aucun suffrage académique, aucun suffrage épiscopal, et, comme coup de grâce, une confidence faite

par mon libraire à M. de Montalembert m'apprenait que l'amélioration survenue dans la vente de mon ouvrage tenait, non pas au nombre croissant de mes lecteurs français, mais à la quantité croissante d'exemplaires qu'il expédiait à l'étranger. Heureusement le temps n'était plus où le vent qui soufflait de ce côté-là pouvait seul enfler mes voiles.

Je redoublai donc d'ardeur pour remplir l'engagement que j'avais pris avec moi-même et avec d'autres, relativement à cette campagne de 1815, sur laquelle je m'étais laissé faire une si douce violence. Mais il fallut sacrifier la partie accessoire, c'est-à-dire l'introduction, afin de donner à la partie principale tout le développement qu'elle comportait.- Tout cela devait être terminé pour le printemps de 1842, après quoi nous serions libres, M. de Montalembert et moi, de réaliser notre rêve favori, c'est-à dire de descendre en Italie par la Bavière, avec la charmante perspective de passer l'hiver soit à Florence, soit à Rome, selon que la famille la Ferronnays, qui nous avait devancés, fixerait sa résidence dans l'une ou l'autre de ces deux villes.

La lettre que M. de Montalembert m'écrivait alors en réponse à celle où je lui faisais part de mes projets, prouve jusqu'à quel point l'achèvement de mon ouvrage sur l'art chrétien lui tenait au cœur. Il n'y a pas, dans toute sa correspondance avec moi, un seul document aussi décisif que celui là relativement à cette question qui lui donnait tout autant de soucis qu'une question personnelle, tant qu'elle n'était pas résolue à sa satisfaction. Voici ce qu'il m'écrivait à ce sujet le 25 novembre 1841 :

« Je vois avec bonheur que tu songes sérieusement « à reprendre ton ouvrage sur l'art chrétien. Àh ! mon a ami, tu sais comme je te l'ai toujours conseillé : « c'est évidemment là Pœuvre capitale, la véritable « gloire de ta vie. Tu as ouvert le premier une mine « destinée à donner chaque jour de plus riches pro- « duits, et puis tu Tes en allé dédaigneusement moisce sonner à droite et à gauche pendant que d'autres « puisaient à pleines mains dans un trésor qui t 9 appar« « tenait et qui a été déjà bien galvaudé, faute d'un « livre monumental et définitif, comme celui de Win- « kelmann sur l'art antique. Ce livre, tu devais et tu « pouvais le faire; tu le peux encore si tu t f y prends « tout de suite, et j'ai la ferme foi que si tu t'y consa- « crais sérieusement et consciencieusement, Dieu te « rendrait la santé ad hoc. Essaye au moins, mais avec « persévérance et résolution, pour Pâme et F honneur, « vieille et sublime devise d'une maison bretonne, que « j'ai trouvée dans cet Albert le Grand que tu n'as pas « lu, malheureux, et moi je suis décidé à lui emprunter « cette devise et à la prendre pour moi. »

Quelle foi et quelle ardeur dans ce peu de lignes, et quel enthousiasme désintéressé pour une cause qui jusqu'alors ne semblait pas avoir, du moins en France, la moindre chance d'être gagnée! Néanmoins, je fia comme si ce gain avait été assuré, et je pris, longtemps d'avance» toutes mes dispositions pour être en mesure de concourir à l'exécution du beau projet qui nous promettait tant de jouissances.

Hais, hélas l cette année 1841, qui devait voir la réa-

lisation d'un de nos rêves les plus chers, s'ouvrait par une catastrophe qui mettait à néant toutes nos belles espérances pour le présent et surtout celles que j'avais tant choyées pour l'avenir. Vers la fin de janvier, je recevais simultanément d'Àlexandrine et de M. de Montalembert la nouvelle accablante de la mort subite de M. de la Ferronnays, avec le récit des circonstances merveilleuses qui l'avaient accompagnée. Deux mois plus tard, on nous annonçait la mort également subite, mais moins imprévue, de la pauvre Eugénie, à laquelle sa sœur Olga rite devait pas survivre longtemps ; et dans le cours de celte même année, si néfaste au point de vue des affections terrestres, des catastrophes du même genre survenues dans la famille de M me deMonlalembert avaient causé une telle altération dans sa santé, que les médecins, pour obvier au danger d'une maladie de poitrine, crurent devoir lui conseiller de passer l'hiver à Madère.

Je partis donc pour l'Italie, sans autre perspective consolante, en dehors de mon bonheur domestique, que celle de reprendre, avec un redoublement d'ardeur, mon étude de l'art chrétien, et d'aller prier sur la tombe de mon ami, dans cette église de San? Andréa délie Frotte si riche en consolations pour ceux qui l'ont connu, et dans laquelle sa mémoire sera toujours bénie, même quand sa dépouille mortelle n'y reposera plus.

Notre traversée de Londres à Hambourg fut extrêmement heureuse, et notre voyage, en voiture découverte, de Hambourg à Venise, à travers la Prusse, la Saxe et les États autrichiens, fut sans contredit, esthétiquement parlant, le plus beau voyage que j'aie fait de ma

vie, sans excepter même ceux d'Italie, dont le souvenir m'est cependant resté bien cher. A Berlin, je retrouvai le peintre Cornélius, mon ancien commensal de Munich. Non content de lire mon livre pour son propre compte, il en avait recommandé la lecture à son royal patron, qui s'en souvint en effet quand je reparus à Berlin en 1850, et qui ne dut pas avoir de peine à y reconnaître le même esprit réactionnaire qui avait présidé au choix des tableaux dont il avait enrichi son musée. J'y retrouvai aussi mon complaisant initiateur à la science de l'esthétique, le philosophe Schelling, dont deux rois s'étaient disputé la possession, comme ils auraient pu se disputer celle d'une province. Mais mon attention était alors captivée par les œuvres d'art, ce qui faisait que la théorie m'intéressait beaucoup moins que l'application. D'ailleurs mes jours étaient comptés d'avance, et l'on m'assurait que les collections de Dresde et de Vienne étaient encore plus riches que celles de Berlin. Nou -seulement mon attente ne fut pas trompée quand j'arrivai dans ces deux villes, mais elle fut tellement surpassée, surtout à Dresde, par les chefs-d'œuvre qui se déployèrent sous mes yeux, qu'il me fallut quelque temps pour me remettre de l'espèce d'éblouissement qu'ils me causèrent, ce qui ne me permit d'appliquer qu'au bout de quelques jours, mon procédé habituel de lente assimilation qui dérangeait souvent tous mes calculs.

Une autre tentation plus irrésistible encore était celle que me suscitaient les champs de bataille qui rappelaient de grandes victoires ou de grandes défaites. Cette curiosité intempestive me fit perdre beaucoup de

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tpmps à Leipzig et à Dresde, et tpus les détails du siège (JUG nos soldats soutinrent datifs cette dernière ville mq devinrent aussi familiers que si j'avais été un des héros de cette mémorable défepse, Il en fut de même à Vienne, pu je me laissai trop absorber par les souvenirs de Sobieski et de Staremberg, lisant tout ce que les historiens, contemporains ou autres, avaient écrit sur ces deux héros et sacrifiant ainsi, sans le moindre scrupule, l'idéal esthétique à l'idéal chevaleresque, ce qui devait me mettre plus tard dans la nécessité de visiter encore une fois toutes ces collections, quand le moment serait venu de reçueiljir définitivement mes impressions.

Mais arrivé à Venise, je ne connus plus d'autre culte que celui de l'art, on s'ilm'arriva quelquefois d'y mêler le culte de T héroïsme militaire, ce fut parce qu'à Venise, la sympathie entre les artistes et les héros fut plus prononcée que partout ailleurs, Les rapports que je croyais avoir découverts et constatés entre ces deux genres de gloire, avaient été mes meilleures sources d'inspirations en écrivait mon chapitre sur l'école vénitienne, et comme M. de Montalembert avait été cru sur parole, quand il avait dit que ce sujet était celui que j'avais traité avec le plus d'amour, les Vénitiens ou du moins ceux d'entre eux qui avaient conservé quelque étincelle (Je patriotisme rétrospectif, me savaient quelque gré de ma tentative de réhabilitation, et je les trouvais assez disposés à faire des vœux pour le triomphe de mes idées, à panse des faits, pour eux si flatteurs, sur lesquels je les avais appuyées.

Je trouvais ces dispositions bienveillantes chez les

habitants des lagunes comnie chez les habitants de la terre ferme, avec cette différence que, chez ces derniers, elles étaient bien plus fortement accentuées que chez les autres, du moins si j'en juge par le zèle qrdent que déployèrent un Illyrien et un Pacjouan, l'un dans la défense, l'autre dans la prqpagption de mes idées. Lilly rien était ce môme Tommaseo qui se trouvait à Paris au moment de la première apparition de mon ouvrage, et dont le suffrage, plus compétent que celui de mes coreligionnaires français, m'avait un peu consolé de leur indifférence. Le Padouan était le marquis Selvatico, en qui je trouvai non-seulement un ami, non-seulement un approbateur enthousiaste de tout ce que j'avais écrit sur la peinture chrétienne, mais un véritable frère d'armes qui, pour guerroyer plus efficacement contre l'ennemi commun, déposa le pinceau pour prendre la plume, et ne mit basles armes qu'après avoir contribué, plus qu'aucun autre de ses compatriotes, au triomphe de la cause qu'il avait si chaleureusement embrassée.

C'était un autre missionnaire de la même religion, un gendre du célèbre Jean-Paul Richter, un écrivain allemand familiarisé avec les plus pures traditions en matière de littérature et d'art, et préludant déjà aijx nobles travaux qui ont illustré sa longue carrière, en un mot c'était Ernest Forster qui, Je premier, lui avait fait connaître mon livre, et qui avait été le premier témoin de l'émotion que sa lecture avait fait éprouver au marquis Selvatico. Cette émotion fut telle, que celui-ci mesura instinctivement tout d'abord l'étendue de l'horizon esthétique qui s'ouvrait, pour la pre~

rùière fois, à ses regards. Frappé des services qu'il y aurait à rendre, dans cette direction, à la génération nouvelle fourvoyée sur les pas de maîtres ineptes et mal inspirés, il avait résolu d'employer tout ce qui lui restait d'activité intellectuelle à propager, d'un bout à l'autre de l'Italie, les seules idées qui, selon lui, pouvaient rendre possible la régénération de Fart. La première condition de leur application était déjà remplie, puisque j'avais trouvé, à la bibliothèque de Saint-Marc, un exemplaire de la récente traduction italienne de mon livre, avec des notes de Frédéric Rumohr, plus précieuses pour moi que le lexte.

Mais le marquis Selvatico était homme à forger luimême ses propres armes et à les manier en maître. Afin d'attaquer le mal par la racine, il composa un ouvrage didactique intitulé : De l'Éducation de l'artiste, et la controverse violente h laquelle cette déclaration de guerre donna lieu , fut précisément ce qui pouvait arriver de plus heureux à son auteur et à moi; car le retentissement qu'elle eut dans foute la Péninsule, joint à l'acharnement avec lequel il fut poursuivi par les partisans de l'école soi-disant classique, fît naître en beaucoup de lecteurs le désir de remonter des effets aux causes, et ce fut ainsi que le volume de la Poésie chrétienne, dénoncé d'abord comme un piège tendu à l'inexpérience des jeunes artistes, devint peu à peu, grâce au zèle intelligent du marquis Selvatico, quelque chose de plus qu'un objet de curiosité. Mais plus ce zèle obtenait de succès, plus il excitait la bile du chef de la partie adverse, je veux dire du professeur Rosini de Pise, qui se posait, lui aussi, en historien orthodoxe de

l'art et qui, pour se venger de la franchise un peu rude avec laquelle mon nouveau patron lui avait indiqué la seule marche qui restât désormais à suivre, le comparait à ces moinillons qui s'agitaient dans la poussière soulevée par les pieds de Luther (1 ).

Je savais tout l'intérêt que M, deMontalembert, alors confiné dans l'île de Madère, prenait à cette controverse, comme à tout ce qui se rapportait, directement ou indirectement, à notre foi commune, et je recueillais plus soigneusement toutes mes impressions, afin de les lui transmettre avec plus de fidélité. Sa correspondance, devenue plus active et plus intime que jamais, annonçait en lui les dispositions les plus encourageantes pour moi, à s'identifier avec toutes mes émotions. C'était quelque chose d'analogue à nos positions respectives en 1833, époque à laquelle chacun de nous avait déjà fait le choix du champ qu'il se croyait appelé à exploiter dans le domaine de l'idéal. M. de Montalembert, plus épris de l'idéal ascétique, travaillait avec une ardeur qui ne devait pas rester sans récompense, à son histoire de sainte Elisabeth, tandis que moi, voué presqu'à mon insu à la glorification d'un autre idéal presque universellement méconnu, je jetaisles premiers fondements d'un. édifice dont le couronnement devait se faire si longtemps attendre. Maintenant, après dix ans écoulés, je recueillais de nouveaux matériaux pour

(1) Outre son traité de l'Éducation de l'artiste, le marquis Selvalico publia plusieurs autres ouvrages ou opuscules insérés, en tout ou eu partie, dans un journal fondé par lui sous le titre de VEuganeo. Quelques années plus tard, ses services lui valurent l'honneur d'être appelé aux fonctions de Secrétaire de l'Académie des beaux-arts de Venise.

m ÉPILOGUE.

en continuer la construction, pendant que mon compagnon d'aventures, reprenant son essor vers les régions qu'il avait déjà explorées avec tant de succès, s'apprêtait à élever à la mémoire de saint Bernard un monument analogue à celui qu'il avait élevé à la itiéfflôire de la reine de Hongrie. Rien ne manquait donc dans nos dispositions respectives, surtout dans celles de mon ami, pour rendre intéressant le dialogue à distance que je commençai, de mon côté, peu de temps après mon arrivée à Venise et que je continuai de Florence le 10 janvier 1843 :

« Mon très-cher ami,

« Je ne tè parlerai pas de toutes les belles choses qui « se sont offertes à mon admiration dans taon long et « lent voyage à travers l'Allemagne; je te dirai seule - « ment qu'après avoir vu les galeries de Berlin, de « Dresde et de Vienne, je suis resté convaincu que je « pouvais faire un volume meilleur que celui qui a « paru, et je me suis bien confirmé dans moii opinion « depuis mon arrivée eti Italie. Je ii'avais pas le « moindre soupçon du progrès qu'y ont fait nos idées ; « je dis nos idées, car partout j'ai trouvé ton nom « associé au mien, dans les journaux, dans les bro- « chures, dans les ouvrages sur l'art. Nous avons des « prosélytes et des missionnaires à Venise, à Padoue, « à Milan, à Turin, à Gênes, à Ferrare et dans la plu- « part des villes de la Romagne. A Padoue, j'ai trouvé « dans le marquis Selvatico, et à Ferrare, dans le « comte I.aderchi, des auxiliaires inappréciables. A « Milan, nous avons, outre Manzoni, un jeune écri-

MON RETOUR A L'Aftî CHRÉTIEN. 4t9

« vain, nommé César Cantù, dont les premiers essais « donnent les plus belles espérances pour l' avenir; A « Bologne, notre triomphe a quelque chose de jJlUS « chevaleresque; il y a là une jeune dame fort spiri- « tuelle, la marquise Tanari, qui tient salon au profit « de l'art chrétien et qui vilipende tout haiit les <( Carraches, bien que son palais soit oïné de leurs « tableaux et même de leurs fresquesi À Florence* 11 y « a aussi un salon ou du moins un atelier qui nous « patronise : c'est celui de M 1U Félicie de Fauveau cfue a tu dois te souvenir d'avoir visité en 1832* Un autre « patronage tout à fait inattendu a été celui de la « Légation anglaise où j'ai trouvé dans Lord et Lady flol- « land, particulièrement dans la dernière, un degré de « culture esthétique qui m'a fort édifié. Non-seulement « on a parlé de notre levée de boucliers avec intérêt « et avec compétence, mais on a ddnné un grand dîner « en l'honneur de Y An ïhrétien, et on y a invité les « notabilités artistiques et littéraires dont la conversion « à nos idées était bien constatée. On m'a même dit, o mais j'ai peine à le croire, que le grand-duc avait « exprimé l'intention de tne consulter sur le meilleur « moyen de régénérer l'art dans ses États (1). » On jugera de l'accueil que mon correspondant fit à

(i) Cette consultation eut lieu en effet, mais beaucoup plus tard, et pour ainsi dire à la teille de la révolution qui devait atoir pour résultat dé détrttoér. ee malheureux souverain. Parmi les prophéties par lesquelles on a salué l'avénement de son successeur, se trouvait celle d'une prochaine régénération de l'art national. L'exposition & laquelle a donné lieu lé concours ouvert à Florence, il y a quelques années, pour le monument qu'il s'agissait d'y élever à la mémoire de Dante, ne semble pas avoir réalisé les espérances patriotiques qu'on avait conçues.

ma lettre, par quelques extraits de celle qu'il m'écrivit le 3 avril 1843, quand il commençait à s'acclimater à son nouveau séjour :

« Mon cher ami,

« Ce que tu me mandes du progrès de tes idées en « Italie est fort consolant. Si on associe mon nom au « tien, du moins on ne peut pas dire que je t'ai pillé « sans te nommer, comme l'a fait M. de la Mennais. « Cette association qui est très-douce, non-seulement « pour mon amour-propre, mais encore et surtout « pour mon cœur, m'a encore été très-sensible dans « l'article que le British Critic de janvier 1843 a « consacré à ton livre sur la Bretagne (la Petite « Chouannerie); cet article est excellent et a dû te « faire le plus grand plaisir. Je vois que, décidément, « nous ne serons jamais prophètes dans notre pays, « mais qu'en revanche on nous appréciera quelque peu « en Angleterre et ailleurs. Et vraiment il y a de quoi « se consoler de n'être rien en France; j'en parle un « peu comme le renard de la fable, car ce n'est pas « l'envie qui m'a manqué. Mais je dois avouer que mes « six mois de calme et de solitude à Madère ont merce veilleusement servi à me désillusionner de la vie * publique en France, et à me faire comprendre et « accepter Tavortement de mes efforts pour me faire « une existence. Sérieusement, mon très-cher ami, tu a ne saurais te faire une idée du bien que m'a fait ce « séjour de Madère, malgré les contrariétés et les noni- « breuses privations que j'y ai subies. Je croyais re- « gretter les discussions de la Chambre, les salons, etc.

« Eh bien !je n'ai pas éprouvé une seule fois ce regret, « ni le moindre ennui. J'ai beaucoup travaillé à mon « saint Bernard : je ne suis pas content de ce que j'ai « écrit, mais j'airetrouvé un grand attrait pour le tra- « vail, et c'est l'essentiel. J'espère toutefois que nous « ne serons pas obligés de revenir à Madère pour l'hiver « prochain, et que nous pourrons nous borner à Alger « ou à Rome. Comme de raison, je préférerais Rome, « à cause des ressources spirituelles et littéraires que « j'y trouverais, et qui manquent aussi par trop com- « plétement ici. Si tu pouvais y rester encore l'hiver

« prochain, ce serait un attrait de plus

« Espérons donc que nous pourrons nous réunir dans « cette Italie toujours plus belle et plus chère à mesure « qu'on connaît le reste du monde. »

Quand cette lettre me parvint, nous étions déjà installés à Rome, après un séjour très-insuffisant à Sienne et à Orvieto, ce qui m'obligea de revenir sur mes pas au printemps suivant. Ma première visite, que je méditais depuis longtemps, fut au tombeau de M. de la Ferronnays, où l'on me permit de m'aller agenouiller pendant que l'église était vide. La présence de n'importe quels témoins eût été pour moi une torture, tant je craignais la violence de mon émotion. Elle fut violente en effet, et les remords qui suivirent le furent encore davantage, comme le prouvent les tristes confidences que j'écrivais à un ami, à quelques jours de là :

a A mesure que je vieillis, je sens que

« le temps perdu pour le cœur est beaucoup plus à

m ÉPILOGUE.

« regretter que le temps perdu pour l'intelligence. Il « ne se passe pas de jour sans que je regrette bien « amèrement la vie que j'aurais pu mener eii Italie a avec M* de la Ferronnays pendant les quinze mois « qui précédèrent sa mort. Quel immehse secours « j'aurais trouvé là pour mou avancement spirituel, « sans parler de toutes les jouissances que mepromet- « tait une artiitié devenue si tendre et si complète! « Maintenant tout cela est perdu sans retour, par ma « faute ! J'ai résisté aux instances de toute cette chère « famille, y compris Eugénie, pour achever et publier « ce maudit ouvrage sur la Bretagneé C'est* dfe toutes a les sottises de ma vie, celle que je me reproche le « plus, parce qu'elle est la plus irréparable* »

Ce regret entra certainement pour beaucoup dans l'impression de tristesse et de désappointement que j'emportai de ce nouveau séjour de Rome, si différent de ceux que j'y avais faits de 1830 à 1834. Mais d'autres causes avaient concouru à produire et à fortifier cette impression. Plusieurs accès de fièvre successifs m'avaient affaibli au point de me rendre toute application impossible, et quand, pour me dédommager de cette impuissance, je faisais appel aux âmes soi-disant sympathiques qui avaient paru s'intéresser au succès de ma propagande, je ne trouvais de réponse à cet appel que parmi les artistes allemands à la tête desquels brillait, pour la consolation de ses compatriotes et pour la mienne, ce Frédéric Overbeck qu'on peut appeler le premier peintre chrétien des temps modernes. Son accueil fut celui d'un homme qui regardait comme autant de services personnels ceux que je m'efforçais de rendre à

la cause très-compromise pour laquelle il devait travailler pendant toute sa vie. Non-seulement il avait lu mon livre, mais il me montrait une provision d'exemplaires destinés aux artistes allemands, pour leur voyage de retour. Maintenant voici le revers de la médaille. Pendant que je me livrais à mes recherches, j'eus besoin d'un ouvrage d'architecture que je savais être dans la bibliothèque de l'Académie de France dont je connaissais le directeur, pour avoir dtné plu* sieurs fois avec lui à l'ambassade, du temps de M. de la Fèrronnays. J eus la fatuité de regarder comme impossible qu'étant là depuis si longtemps, il n'eût pas eu la curiosité de connaître ma production, le me présentai donc plein d'une sotte confiance... Ni vu ni connu... il ne savait même pas qu'un pareil livre existât.

Je quittai donc Rome avec moins de regrets qu'autrefois; mais je ne renonçai pas pour cela à l'espoir d'y passer encore des jours comparativement heureux, surtout si la santé de M me de Montalembert se prêtait à l'exécution du charmant projet dont il m'avait parlé dans sa lettre du 3 avril précédent. Dans ce cas, notre résolution de passer l'hiver avec eux dans n'importe quel coin de l'Italie, était si bien prise, qu'au lieu de nous diriger vers le Nord, nous nous mimes à louvoyer, pendant près de trois mois, à travers l'Ombrie et la Romagne, faisant dans chaque ville un séjour proportionné à l'importance de son rôle dans l'histoire de l'art, et passant plus de temps sur les chemins de traverse que sur les grandes routes* Mais, quand nous fûmes arrivés à Bologne, le triste état de ma santé tib

me permit pas de pousser plus loin mes investigations. Une maladie de la moelle épinière, dont les premiers symptômes s'étaient manifestés longtemps avant mon départ d'Angleterre, vint m'ôter à Ja fois, comme elle l'avait déjà fait, la faculté de me mouvoir et la faculté d'écrire. Quand la crise fut passée, cette seconde privation ne cessa pas avec elle, parce que le cervelet était devenu le principal siège du mal. De là des souffrances, parfois très-aiguës, auxquelles les bains les plus accrédités de France et d'Allemagne n'avaient apporté qu'un soulagement temporaire. A l'impuissance d'écrire se joignit bientôt l'impuissance de lire au delà de quelques pages, ce qui me jeta dans un véritable désespoir. Puisqu'il ne me restait plus qu'à choisir ma prison pour le reste de l'année et peut-être davantage, je donnai la préférence à Venise, dont le climat m'avait toujours convenu et où je trouvai en effet un grand adoucissement à mes douleurs; mais il me fut tout à fait impossible d'ajouter une seule page à mon manuscrit.

Mais nous ne fûmes pas plutôt installés dans notre délicieux appartement du palais Giustiniani sur le grand canal en face de l'Académie des beaux-arls, que je reçus de M. de Montalembert une lettre tellement inléressante et tellement cordiale, que non-seulement elle apporta un soulagement momentané à mes souffrances, mais elle eut en outre pour effet de remonter mon courage qui avait été momentanément ébranlé. Le sien, au contraire, n'avait jamais été si ferme. La double impression qu'il avait rapportée de son voyage on Andalousie et de son séjour subséquent en France, avait

tourné au profit de son idéal favori, et il avait repris, avec un redoublement d'ardeur, son travail sur saint Bernard. « L'absence, me disait il, me fait mieux appré- « cier que je ne l'avais encore fait, le néant de ma vie « publique en France. La questiou de la liberté « d'enseignement, qui a pris un si grand développe- « ment l'hiver dernier, est insoluble à mon sens, tant « que l'épiscopat français restera entortillé dans les « entraves de la prudence politique que Rouie croit « devoir lui imposer, au lieu de marcher bravement « et franchement au combat comme les évoques irlan- « dais avec O'Connell. Ce n'est donc qu'en écrivant « que je puis espérer de rendre encore quelques ser- « vices à la vérité, et de travailler, selon l'admirable « devise de cette maison bretonne, pour l'âme et Chonc neur. »

Par l'effet d'une corrélation facile à comprendre entre son idéal et le mien, c'était surtout dans ses accès de ferveur pour son sujet de prédilection que je pouvais compter plus sûrement sur sa sympathie. Et alors cette sympathie s'étendait h tous nos souvenirs communs, même à la Bretagne qui lui avait inspiré une sorte de sentiment filial qui n'aurait eu besoin que d'être un peu favorisé par les circonstances pour devenir un culte. En me parlant de toutes les belles choses qu'il avait vues en Andalousie et du triste spectacle que lui offrait la décadence presque universelle du clergé, du moins dans cette province, il ne pouvait s'empêcher de penser au clergé breton et il disait : « Combien la Bretagne offre plus de consolations et de « jouissances sous le rapport de la foi ! J'afflige quel-

« quefois ma ptjère Anna en gémissant sur la Bretagne « que j'aime toujours de plus en plus : n'y point vivre, « ou plutôt n'y point mourir, sera toujours pour moi « un regret amer. Je crois même que c'est le plus sé- « rieux mécompte d'une vie qui a d'ailleurs été inondée « de bonheur, et (J'un bonheqr auquel tu as plus con- « tribué que tu ne penses. Non, jamais rien n'altérera « les sentinierçts si profondément gravés dans mon « cœur pour toi. Comme je te l'ai souvent dit, tu es « identifié pour moi avec toutes les émotions de ma « jeunesse, avec ses épreuves, ses rêves, ses ardeurs, « ses charmantes agitations. Depuis nos courses dans « la forêt de Saint-Germain en 1824 jusqu'à notre « voyage de Bretagne en 1841, nous avons plus ou « rpoips vécu ensemble, étant rapprochés à divers « intervalles d'une façon tellement cordiale et intime « qu'elle comblait rapidement le vide produit par une « ou deux années de séparation. Nous avons eu le rare a bonheur de nous retrouver au bout de dix-huit ans, « encore plus unis par les mêmes admirations, les « mêmes répulsions, les mêmes enthousiasmes de « toute natqre, que nous ne l'étions au commence- « ment de notre jeunesse. J'y pense souvent avec dou- « ceur et avec orgueil. Rien ne remplacera une liaison « pareille, mon très-cher; tu le sentiras de plus en plus « comme moi, j'en suis sqr; aussi est-ce avec une « grande confiance que je me repose en l'avenir à ton « égard, malgré tes silences et les distractions du pré- « sent. Tiens-moi, je t'en prie, au courant de toutes « tes émotions principales, dotes études, de tes succès, « de tes découvertes, des modifications graduelles ou

« subites de ta pensée, enfin de tout ce qui fait ta vie « de cœur et d'âme. »

Sur les modifications survenues dans ma pensée, j'avais peu de chose à dire à mon correspondant, et, d'un autre côté, j'aurais craint d'attrister son cœur en lui disant, non pqsles modifications, mais les ruines de mes espérances, Tout en ressentant l'influence bienfaisante du climat de Venise sur ma santé générale, je n'y avais recouvré que la faculté de lire, à condition que je ne dépasserais pas une certaine mesure. Quant à la faculté d'écrire ou plutôt de composer, toutes les tentatives que j'avais faites, tous les remèdes que j'avais employés, n'avaient eu d'autre résultat que l'aggravation de mes souffrances nerveuses* Et cela au moment où je sentais, plus péniblement que jamais, le besoin de refondre mon premier volume dont je n'étais pas aussi content que mes lecteurs, et le besoin plus impérieux encore d'entretenir mes bons rapports avec eux par la prompte publication de mon second volume que plusieurs d'entre eux attendaient impatiemment depuis près de sept ans !

Après avoir étudié de mon mieux l'école vénitienne pendant l'hiver et l'école milanaise pendant le printemps, je repassai les Alpes, riche de matériaux qu'il me lardait d'autant plus de mettre en œuvre qu'étant puisés, pour la plupart, à des sources jusqu'alors inexplorées, ils me donnaient une chance de succès de plus auprès des lecteurs plus particulièrement épris de ce genre de mérite. Mais quand je voulus mettre la main à l'œuvre, le même obstacle, que j'avais vainement essayé de vaincre à Venise, m'arrêta tout court,

et la science médicale ne put rien contre ^'opiniâtreté du mal, pas plus à Munich qu'à Londres et à Paris.

Pendant ce temps-là, mon correspondant de Madère avait quitté sa solitude et venait d'entrer dans la phase la plus brillante de sa carrière parlementaire. Le clergé, poussé à bout par des exigences également blessantes pour l'honneur et la conscience des catholiques, venait enfin de sortir de la position à laquelle il semblait se résigner, et dès qu'il s'agissait d'entrer sérieusement en campagne, le choix du général se trouvait tout fait d'avance. Déjà Jes hostilités étaient engagées sur toute la ligne, quand M. de Montalembert m'écrivit la lettre suivante :

« Je n'ai pas le loisir de te donner une idée de ce « qu'est le mouvement catholique en France ; cela « dépasse toute attente et même toute idée. Quant à « moi, j'en suis encore plus surpris que ravi. Les « évoques et le clergé n'ont plus rien à envier à l'Ir- « lande : leur énergie, leur unanimité, leur éloquence, « rappellent les plus beaux temps de l'Église. Les « laïques, les pères de famille surtout, sont encore « pitoyables : cependant la jeunesse s'ébranle. Les lé- « gitimistes montrent beaucoup de bonne foi et de « prudence dans la manière dont ils se mêlent à la « discussion

« Je ne t'engagerai pas, mon très-cher ami, à venir « à Paris 11 faut que tu travailles. Voici un jour nou- « veau qui se lève pour les catholiques. Il faut que « chacun de nous y comparaisse avec sa provision « d'armes et bagages ; il faut que toi notamment tu

« continues et achèves l'œuvre que tu as si glorieusece ment commencée, et qui a plus contribué que tu ne « penses à l'affranchissement général du génie catho- « lique asservi depuis trois siècles sous le joug du « paganisme, en politique, en littérature et dans les « arts. — Je ne veux pas que tu reviennes en France « avant que tu ne puisses apporter avec toi le manus- « crit de ton second volume prêt à imprimer. Si, « comme on le dit, je suis le général de Tannée « catholique, tu dois m'obéir. Tes succès et ta réputa- « lion font désormais partie du trésor commun de cette « armée. Elle est encore bien peu nombreuse, et c'est « le cas de dire plus que jamais, comme Nelson, et à « propos d'une patrie bien plus vénérable que la « sienne : England experts every man to do his duty. « Tes idées font du chemin chaque jour : il ne faut « rien négliger de ce qui peut les répandre et les forti- « fier davantage. Je viens en ce moment de Lyon, où « j'ai reçu des ovations vraiment embarrassantes. Eh « bien ! j'ai reconnu avec bonheur, au milieu des opi- « nions et des professions de foi émises à cette occasion, « l'empreinte profonde de tes' doctrines esthétiques, à « l'InstUut catholique de Lyon en général , et sur « divers jeunes gens très-distingués en particulier.

« Et mon pauvre Saint Bernard dont j'aurais fini le « premier volume, si je n'avais été rappelé de « Madère ! »

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