MONTALEMBERT
J'aurais pu dire aussi, moi : «Et mon pauvre Art « chrétien dont j'aurais fini le second volume, si mes
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« nerf» n'avaient pas déjoué mes bonnes résolutions ! » Mais j'aimai mieux ne pas attrister mon compagnon d'armes par la confidence du triste état auquel mes souffrances m'avaient réduit» et je me laissai bercer pat F espoir d'une guérison prochaine, à cause des merveilles qu'on me racontait des eaux de Wildbad, alors complètement inconnues en France. Malheureusement elles ne me procurèrent qu'un soulagement momentané ; il en fut de même des bains d'Abano, près de Padoue, des bains de Gastein, près de Salzbourg, et de tous les autres bains, froids ou chauds, par lesquels j'essayai de neutraliser la puissance de cet opiniâtre ennemi, Gette lutte, avec ses alternatives de découragement et d^spérance, ne devait pas durer moins de dix ans !
Heureusement la victoire resta toujours à l'espérance, et ce fut toujours en vue de la reprise, prochaine ou éloignée, de mon travail sur Fart chrétien , que j'organisai ma vie, mes études, mes voyages et mes fréquents séjours en pays étranger, particulièrement à Munich, où les notabilités littéraires, artistiques et philosophiques de i880 et 4833 avaient laissé des traces qui n'étaient pas encore effacées. Je ne pouvais subir nulle part plus utilement que là l'exil temporaire auquel je m'étais condamné et la dure nécessité d'ajourner indéfiniment la composition de mon second volume. Tant que je conserverais la faculté de lire, avec les ressour • ces que m'offraient les bibliothèques publiques et privées, je ne courais aucun risque de laisser refroidi^ mon enthousisma pour tout ce qui tenait à ce domaine de l'idéal dont je me désolais de n'avoir encore exploré
qu'une si faible partie* D'ailleurs, à l'époque dont il est ici question, mes explorations -en ce genre ne se bor^naient plus au domaine de l'idéal chrétien. Depuis que j'avais étudié, dans le- printemps de 1844, les produits de l'école milanaise, j'étais resté convaincu, sans avoir jamais raisonné cette conviction, que pour arriver à une complète appréciation des qualités spéciales qui caractérisent cette école, une initiation préalable à l'art antique et au genre d'idéal qu'il a eu pour but de réaliser, était absolument nécessaire. C'était surtout devant les tableaux et les dessins de Léonard de Vinci que cette nécessité me paraissait manifeste. C'était à tel point, que la pensée d'écrire mon volume sdr l'école lombarde, sans avoir satisfait à cette condition préliminaire, loin d'être une pensée joyeuse, comme elle aurait dû l'être, était plutôt une pensée décourageante, comme devant une tâche dont je n'étais pas digne.
L'idée d'utiliser les loisirs forcés de ma plume par des études préparatoires qui faciliteraient la solution du problème ainsi posé devant moi, me vint aussitôt à l'esprit* Je crus entrevoir une corrélation nécessaire entre l'idéal des sculpteurs grecs et celui des poètes qui avaient puisé leurs inspirations à la même source qu'eux, et, après avoir reconquis peu à peu tout es que j'avais perdu depuis trente ans en fait de science belles nique, je me mis à relire, dans la langue originale et à ce point de vue tout nouveau pour moi, toutes les productions épiques, dramatiques, philosophiques et historiques que je jugeais propres à éclaircir pour moi cette notion encore très-vague qui obsédait mon imagination. Plus j'avançais daussetie lecture et surtout dans
celle de Platon et de Sophocle, plus je restais convaincu de la réalité de cette corrélation entre l'idéal des créalions poétiques et l'idéal des créations plastiques, et je commençai à soupçonner que ce n'était pas par l'effet d'un pur hasard que le génie poétique de Michel-Ange s'était élevé si fort au-dessus de celui de tous ses contemporains. Il en eût probablement été de même de Léonard de Yinci, s'il avait cultivé le sien sur une plus grande échelle; car le germe eu lui n'avait besoin que d'être fécondé.
Mais ce n'était pas assez d'être en possession de celte donnée qui, après tout, pouvait n'être qu'hypolhétique. Il fallait lui donner une sanction expérimentale en l'appliquant aux collections de sculpture que possèdent les principales capitales de l'Europe. J'avais tellement à cœur la solution de mon problème, qu'à l'exception de Saint-Pétersbourg, je parvins à les visiter toutes Tune après l'autre, non plus en m'inspirant de Winkelman, comme je n'aurais pas manqué de faire dix ans auparavant, mais en profilant des nouvelles perspectives que les travaux de Gherard et d'Ottfried Mùller avaient ouvertes dans cette direction.
De toutes les distractions que mon imagination pouvait se donner, celle-là était en même temps la plus profitable et la mieux appropriée aux circonstances difficiles dans lesquelles j'allais bientôt me trouver placé par suite de la révolution de 1848. Car cette révolution devait changer complètement ma position au ministère des affaires étrangères et substituer à l'espèce de sinécure dont je jouissais depuis 1830, grâce à M . Guizot , un service diplomatique actif qui me
ferait revoir, dans les conditions les plus utiles à mon progrès et les plus agréables à mon amour-propre, celles d'entre les villes allemandes qui m'avaient laissé les meilleurs souvenirs et me promettaient la plus riche moisson.
Mais tel n'était pas le dénoûment que semblait présager, à la fin de 1 846, la correspondance de M. de Montalembert. A toutes les félicitations que je lui adressais sur ses succès de presse et de tribune, il répondait par les plus sinistres prophéties sur l'avenir de la France et des autres États européens travaillés par la même maladie qu'elle. Les massacres de Gallicie l'avaient exaspéré contre l'Autriche, puis était venu le scandaleux épisode de Lola Montés presque en même temps que la guerre, plus scandaleuse encore du Sonderbund. J'étais alors à Munich, par conséquent à portée de tous les renseignements propres à éclairer mon correspondant sur le véritable état des choses dans l'Allemagne méridionale. Aussi ses lettres renfermaient-elles maintenant beaucoup plus de questions que de réponses, et beaucoup plus de questions politiques que de questions esthétiques (1), A dire vrai, ces dernières étaient presque entièrement perdues de vue, et ne figuraient guère plus que dans le post-scriplum.
(1) Les lettres que AL de Montalembert m'écrivait alors sur ce qui se passait en Autriche, en Bavière et en Suisse, sont comme un reflet de ses discours. C'est le même accent et la même verve d'indignation, comme on peut le voir par la sortie suivante contre les journaux qui prenaient Lola Montés sous leur protection :
« Ce qu'il y a de plus honteux dans toute cette affaire, c'est le langage des « journaux libérâtres dans tous les pays du monde, en Angleterre et en Allema- « gne, mais surtout en France. Du reste, ici encore le mal ne demeurera pas « impuni : ce sera une tache ineffaçable pour les ennemis de l'Église, dans notre
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Aux approches de la crise de 1 848, il y eut un temps d'arrêt dans notre correspondance, et quand nous la reprîmes, le trône de Louis-Philippe était écroulé, toutes les grandes positions sociales détruites ou compromises, et nos cœurs douloureusement atteints par une catastrophe à laquelle moi seul, alors rélégué dans un coin de l'Angleterre, n'étais pas suffisamment préparé : je veux dire la mort presque subite d'Alexandrine, mort non moins admirable que celle d'Albert, quoique les circonstances n'en aient pas été aussi dramatiques. Mais je ne les connus dans tous leurs détails, que plusieurs semaines après, quand je revis à Paris madame Thayer qui avait eu le privilège de recueillir, non -seulement son dernier soupir, mais toutes les saintes aspirations qui lavaient précédé. Ainsi, de tout ce groupe d'amis réunis à Boury, en 1837 et 1 839, sous des auspices si rassurants pour l'avenir, il ne restait plus que madame de la Ferronnays qui devait elle-même, avant la fin de cette même année, aller rejoindre dans un monde meilleur, ce qu'elle avait eu de plus cher dans celui-ci.
Il y eut encore à cette occasion, des regrets amers et stériles sur la préférence que j'avais trop souvent donnée à mes travaux littéraires sur mes affections, aux exigences de l'esprit sur les exigences du cœur, au profit intellectuel sur le profit spirituel. Mais je m'étais, toujours figuré, en ce qui concernait Alexandrine,
« siècle, que d'avoir placé leur cause sous les jupons de mademoiselle Lola Mon- « tes, et de s'être mis à danser en chœur autour des autels de cette divinité. — « Cela fera autant d'honneur aux Jésuites que la guerre qui leur a été déclarée « par les corps francs. »
que j'avais devant moi de longues années pendant lesquelles les interruptions comme celles que m'avait imposées la nécessité de mes travaux, ne seraient plus ni aussi prolongées ni aussi fréquentes. C'était là le thème inépuisable de nos conversations, toutes les fois que nous nous retrouvions après une longue absence, ce qui malheureusement fut très-rare pendant les sept années qui s'écoulèrent depuis notre dernier départ de Boury jusqu'à sa mort. Les deux semaines qu'elle passa chez nous à Munich, dans l'automne de 1846, nous laissèrent un souvenir d'autant plus précieux que ce devait être le dernier, sinon pour moi, du moins pour ma famille qu'elle aimait presque à l'égal de la sienne et pour laquelle sa tendresse ne fut jamais si vive, comme si elle avait pressenti que cette occasion de la lui témoigner serait la dernière, Il est certain qu'à dater de cette époque, ses formules épislolaires devinrent à la fois plus affectueuses et plus funèbres* Elle ne m'appela plus que du nom de frère et ma femme du nom de sœur, et elle mettait en tête de ses lettres, en guise de devise, ces belles paroles qui n'avaient pour personne un sens aussi précis que pour elle; « Oh ! que l'amitié « chrétienne est une douce chose I »
Mon dernier entretien avec elle eut lieu à Boury même, dans l'été de l'année suivante* J'étais venu du château de Dangu, faire une courte visite à sa bellemère qui avait auprès d'elle sa sœur la duchesse de Blacas et ses deux fils, tous étrangers à nos souvenirs communs de i 837 et 1 839, de sorte que malgré la présence d'Alexandrine et son accueil vraiment fraternel, je me faisais l'effet d'usurper une hospitalité à laquelle
je n'avais plus aucun titre. Telle fut la dernière et triste impression que j'emportai de ce lieu où j'avais contemplé tant de vertus en action, et dont l'accès allait désormais m'être fermé pour toujours.
Ce fut M. de Montalembert qui me transmit, quelques jours après la catastrophe de février, la nouvelle de la perte douloureuse que nous venions de faire l'un et l'autre, et qui, par sa coïncidence avec ce qu'il regardait comme une grande calamité nationale, donnait une teinte encore plus sombre à sa douleur patriotique. « Heureux les morts » disait-il en terminant le tableau qu'il me traçait de nos expiations du présent et de celles qui nous attendaient dans l'avenir. « Heureux « les morts, surtout quand ils peuvent mourir comme « Alexandrine dont les dernières paroles à M me Thayer « ont été celles-ci : où sont donc ces angoisses de la « mort que je craignais tant? Est-il possible que l'on « meure si doucement ? Je suis joyeuse, heureuse, je vais « vers le ciel : ce sera si joli de s'y retrouver, tous.
« Tombé malade moi-même quatre jours avant sa « mort, je n'ai pu assister à ses derniers moments. Mais « la dernière fois que je l'ai vue, elle était résignée et « préparée d'une façon non-seulement édifiante, mais « charmante. Je me sers à dessein de ce mot, car jamais « je ne lui ai trouvé plus de charme 9 à elle qui en avait « tant. Nous avons bien parlé de toi, mon ami. Tu sais « comme elle t'aimait. Voilà le dernier lien brisé entre « le présent et nos délicieux souvenirs de 1832 : Albert, « Eugénie, Alexandrine, tous au ciel. Restons unis, « mon ami, et disons-nous bien que nous sommes à « l'âge où l'on ne fait plus d'amis. Dieu sait quand et où
« je te reverrai. Mais quoi qu'il arrive, sois bien assuré « que tous les malheurs de ma vie ne feront que res- « serrer le lien qui me rattache à toi, l'ami de ma jeuce nesse, de mes illusions, de mon enthousiasme, le « guide et le précepteur de mon âme, lorsqu'elle avait « encore toute sa fraîcheur, foute Sa fleur. Adieu, je « t'embrasse avec une profonde tristesse, mais avec un « tendre et fidèle attachement. »
Cette tristesse était bien permise dans un pareil moment ; car il y avait à la fois les douleurs patriotiques et les douleurs privées, les prévisions sinistres et tout ce qui était propre à les justifier, mais surtout le scandale des défections de tout genre, y compris les défections de l'amitié! « Je voudrais, » me disait-il dans cette même lettre, « je voudrais pouvoir reprendre « mes travaux historiques ; mais au milieu d'un tel « cataclysme, toutes les idées, toutes les études sont « bouleversées. »
Cependant les miennes ne le furent pas au même degré que les siennes, par des raisons très-faciles à comprendre. Mon activité intellectuelle, au lieu de se partager entre plusieurs objets, comme celle de mon ami, était concentrée sur un seul point et, par conséquent, il était plus difficile de me faire lâcher prise. Aussi ma résolution fut-elle bientôt arrêtée de venir à Paris pour recueillir les débris de mon naufrage (car ma barque était une de celles que M. de Lamartine avait coulées), et pour m'orienter au milieu de cet orage qui continuait de gronder sur les têtes, mais qui n'avait pas encore éclaté. Je trouvaiM. de Monlalembert assez calme et un peu plus résigné que je ne l'avais cru de loin, à
l'effrayant fardeau que les électeur» bretons songeaient à mettre sur ses épaules. Je ne peux pas me vanter d'avoir contribué à lui faire envisager l'avenir plus en beau ; mais je lui rendis un autre service, ou plutôt je le rendis à la chose publique en devenant l'instrument d'une solide réconciliation entre lui et M. Thiers, dont le patronage ne contribua pas peu à faciliter, dans la sphère de son influence personnelle, toutes les combinaisons qui pouvaient me remettre sur la voie de mes découvertes esthétiques.
Au reste, mes premières relations avec la nouvelle République, ou du moins avec ceux qui la représentaient dans le domaine des beaux-arts, furent on ne peut plus < ncourageantes, Gomme, depuis troi6 ans, je ne pouvais marcher qu'en m'appuyant sur des béquilles, je jouissais du privilège peu enviable d'être reconnu plus facilement qu'un autre, surtout par les gardiens du musée du Louvre où je faisais d'assez fréquentes appa 1 ritions. Soit qu'ils eussent reçu d'avance des instructions à mon sujet, soit qu'ils prissent spontanément l'initiative d'une œuvre de miséricorde dont je n'avais jamais été l'objet sous le gouvernement monarchique, le fait est que l'un d'entre eux ne m'eut pas plutôt aperçu qu'il s'approcha de moi d'un air mystérieux, sans me dire autre chose que ces simples paroles : « Attendez, monsieur, je vais revenir, » Il revint en effet, mais il ne revint pas seul* Il était suivi de deux hommes qui poussaient devant eux l'élégante chaise roulante qui avait chômé depuis la mort de Louis XVIII, et que le nouveau conservateur, pour des raisons à lui connues, mettait à ma disposition, Là ne se borna pas
sa galanterie, et quand, quelques jours après, j'allai visiter le musée de Versailles, je m'y trouvai devancé par une lettre dont il me fut facile de deviner l'auteur, et qui eut également pour effet de me faire parcourir les appartements du'grand roi sur le fauteuil qui avait servi presque de trône au plus royal de ses successeurs (1). Depuis la phase nouvelle dans laquelle la République était entrée, à la fin de 1849, les esprits, jusqu'alors agiles par des terreurs qui auraient pu n'être pas chimériques, avaient recouvré assez de calme pour n'être pas entièrement absorbés par les passions politiques, et la nomination du comte de Falloux au ministère de l'instruction publique, avait prouvé à la fois le souci qu'on prenait des intérêts intellectuels en général et des intérêts religieux en particulier. Celte dernière tendance, qui n'était pas républicaine dans le sens traditionnel du mot, n'en avait que plus de charme pour les catholiques, et comme elle était alors presque universelle, du moins parmi les dynasties allemandes qui ne se fiaient plus à la tendance contraire, il en résultait que les relations diplomatiques entre les gouvernements n'étaient souvent que des échanges de bons avis et de bons procédés. Ces dispositions conciliantes étaient surtout visibles en Prusse, où le gouvernement mettait une sorte d'émulation à imiter notre tolérance envers les jésuites; ou plutôt il ne se bornait pas à les tolérer, mais il les lançait, comme des missionnaires d'ordre et
(1) Ma reconnaissance fut partagée entre M. Charles Blanc, directeur des beaux-arts, et M. Jeanron, conservateur du musée du Louvre. Je ne connaissais alors ni l'un ni l'autre. M. Jeanron, peintre paysagiste, avait été conservateur du musée de Marseille.
de réconciliation, sur les populations turbulentes qui, sous ce double rapport, avaient le plus besoin d'être converties.
Le quartier général de cette milice, à laquelle on ne reprochait pas alors d'être trop conquérante, élait à Munster, où je désirais depuis longtemps faire un pèlerinage au tombeau de cette princesse Gallitzin dont l'histoire m'avait laissé une impression qu'aucune lecture postérieure n'avait pu affaiblir. L'occasion était belle pour satisfaire deux admirations h la fois, et j'aurais eu honte de la manquer. Je fis donc le détour vers Munster et, à peine arrivé, je demandai un guide pour me conduire à la demeure que cette femme héroïque avait sanctifiée par son long martyre. Quelle ne fut pas ma surprise d'être reçu par un homme revêtu d'une robe noire, et qui m'apprit que la maison était occupée par un certain nombre de religieux portant le même costume que lui! C'étaient des jésuites! C'étaient des soldats tirés de cette milice trop peu appréciée jusqu'alors, qui composaient la garnison de cette forteresse, et c'était de cette forteresse qu'on expédiait des renforts spirituels sur les points Jes plus menacés. La distribution intérieure était restée à peu près la même; seulement la chambre d'où l'âme de la princesse s'était envolée vers le ciel avait été changée en chapelle, et c'était surtout là que la prière individuelle, alternant avec la prière commune, forgeait les armes invisibles qui seules pouvaient assurer la victoire.
Mon pèlerinage achevé, je repris le chemin de mon hôtel, bien résolu à repartir dès le lendemain pour Berlin. Mais un obstacle d'une espèce toute particulière
vint rendre impossible l'accomplissement de cette résolution.
Je n'eus pas plutôt pris congé du révérend Père qui m'avait fait les honneurs de la journée, et auquel je n'avais pas pu cacher mon nom, qu'il alla le répéter à quelques ecclésiastiques réunis en ce moment dans le palais épiscopal. Or Pévêque de Munster connaissait depuis longtemps Y Art chrétien, et l'idée de glorifier les doctrines de cet ouvrage par une espèce d'ovation décernée à son auteur, se présenta aussitôt à son esprit. Il vint donc me prier avec instance de différer mon départ, et de lui laisser le temps de célébrer ma bienvenue avec tous les amis de la cause au triomphe de laquelle j'avais travaillé si longtemps. Ses félicitations étaient si cordiales, qu'il était impossible de n'en être pas touché, surtout vers la fin du repas, quand, après avoir bu à ma santé, il les reproduisit, avec un redoublement de verve, dans un discours que sa brièveté rendait doublement intéressant pour moi. C'était la première fois que je recevais un suffrage épiscopal, et je ne croyais pas être trop présomptueux en me persuadant que ce n'était pas la dernière.
A quelque temps de là, une autre démonstration du même genre, mais bien autrement bruyante, faillit avoir des conséquences incalculables pour la propagation des idées auxquelles j'avais voué, pour ainsi dire, toutes les facultés de mon âme. C'était au commencement de 1853. M. deMontalembert était à Bruxelles, où il se reposait des fatigues de la vie parlementaire, quand tout à coup une dépulation de la cité d'Anvers arriva chez lui pour lui proposer une mission bien autrement
flatteuse qu'une mission diplomatique. Il ne s'agissait de rien moins que de lui décerner l'honneur de prononcer le discours d'inauguration à l'occasion de la grande réforme qui venait de s'opérer parmi les artistes de cette ville, et qui se résumait dans ce peu de mots : abandon de la vieille routine et conversion à la foi nouvelle.
M* de Montalembert répondit que ce n'était pas lui qui était le premier auteur de ce refour à des idées plus saines en matière d'art, et après leur avoir raconté l'histoire do mon livre et la mienne, il finit par offrir d'entamer avec moi une négociation dont il croyait pouvoir garantir le succès. Mais il avait trop présumé de mou obéissance, et il fallut une intervention encore plus puissante que la sienne pour me décider à entre prendre cette aventureuse expédition. Quoi qu'il en soit, j'en sortis avec les honneurs de la guerre. Les journaux belges et, après eux, les journaux français reproduisirent, en tout ou en partie, ma chaleureuse improvisation, et cette reproduction, placée par une main amie sous les yeux de l'empereur, lui fît concevoir la pensée d'une démonstration analogue, mais avec un renouvellement périodique et sur un théâtre qui assurerait à l'œuvre en question un tout autre retentissement. Ce théâtre devait être le Louvre même, ou du moins une de ses salles, et c'était à moi qu'était réservée la tâche effrayante de surmonter les premières difficultés qu'opposerait nécessairement à ma propagande un auditoire qui ne serait pas de mon choix, et qui serait attiré par la curiosité bien plus que par la sympathie. Si j'avais été libre de choisir mon rôle, j'au-
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rai» assurément mieux aimé me contenter de gotifler le ballon et y faire monter un coadjuteur plus jeune et plus aventureux que moi, en lui donnant la carte des régions inconnues qu'il s'agissait d'explorer. Mais je me gardai bien de laisser même entrevoir cette arrière-pensée de retraite, qui aurait pu tout compromettre.
L'empereur avait pris la chose tellement au sérieux, qu'il en parla plusieurs fois dans le conseil des ministres, non pas pour en faire la matière d'une délibération , comme s'il s'était agi d'une affaire d'État, mais pour stimuler le zèle de M. Fould dans les attributions duquel devait rentrer cette fondation, si elle avait jamais lieu. Ses premières objections, purement pécuniaires, lui semblaient d'autant plus irréfutables qu'elles étaient appuyées sur des chiffres. « Il faut avant tout, » disaitil, « payer les dettes de la liste civile. » A quoi M. de Persigny, le principal promoteur du projet et maintenant son plus ardent défenseur, répondait que, pour en faciliter l'exécution, il couvrirait une partie de la dépense avec les fonds disponibles du ministère de l'intérieur.
M. Fould fut donc invité à s'entendre avec moi, et il y eut entre nous un dialogue très-curieux qui aurait mérité d'être reproduit mot pour mot. C'était peut-être la première fois qu'il rencontrait un contradicteur si affirmatif, et il m'était bien difficile de l'être moins quand ses questions portaient sur ce qu'il y avait de plus intime et de plus inexpugnable dans mes convictions esthétiques entées sur d'autres conviotions dont il n'était pas juge. Aussi tous mes discours n'eureui-ils d'autre effet
que de l'exaspérer de plus en plus contre mes idées qui lui étaient organiquement antipathiques. «Surtout « n'oubliez pas, » me dit-il en me congédiant, « que « je suis d'un positivisme effrayant. »
Ces paroles sinistres ne tardèrent pas à recevoir leur explication. M. Fould, acculé dans son dernier retranchement, et sentant qu'après la dernière séance du conseil, il n'était plus possible d'éluder la volonté formelle de l'empereur, eut recours à un stratagème sur le succès duquel un observateur moins habile que lui n'aurait pas osé compter. Sachant fort bien, d'après sa récente expérience, que je n'étais pas homme à dissimuler ni même à atténuer mes convictions, sur quelque sujet que ce fût, il proposa une séance d'essai dans une des salles du Louvre et me remit vingt billets pour mes amis, se réservant à lui-même le droit d'en distribuer un nombre indéfini parmi les siens, de sorte que je comptai dans mon auditoire des notabilités de tout genre. Lui-même y figurait, mais sans faire la moindre attention à mes paroles, et laissant percer dans son attitude et dans ses manières les dispositions malveillantes qu'il se croyait enfin sur le point de satisfaire.
Il ne se trompait pas. Je sus, dès le lendemain, qu'au sortir de la'séance, il avait formulé mon arrêt dans des termes qui, tout en impliquant un éloge bien au-dessus de mon mérite, rendaient mon échec infaillible. « Ac- « corder à M, Rio ce qu'il demande, c'est préparer « l'avènement d'un second P. Lacordaire. » Tel fut l'arrêt prononcé par l'un des juges les plus incompétents qui furent jamais en matière d'art et surtout d'art
chrétien. J'aurais pu en appeler ; avec quelque chance de succès, à César mieux informé, d'autant plus que le bon vouloir du comte de Nieuwerkerke, qui ne m'avait jamais fait défaut à travers toutes les péripéties de cette lutte trop inégale, me promettait éventuellement un avocat pour ma cause, si je voulais ne pas la regarder comme irrévocablement perdue. Il aurait fallu. pour cela un genre de courage dont je ne me sentais pas doué. Je renonçai donc à ma chimère; mais cette renonciation ne se fit pas sans tristesse, et cette tristesse s'est renouvelée toutes les fois que j'ai pensé au profit que la génération présente aurait pu tirer d'une pareille fondation, si un autre ministre en avait été chargé* Mon premier soin eût été de me choisir immédiatement, sinon un successeur, du moins un continuateur que j'aurais familiarisé d'avance avec mon point de vue et à la disposition duquel j'aurais mis une bonne partie des matériaux qui devaient entrer plus tard dans la composition de mon ouvrage définitif. Je ne me réservais que l'entrée en matière, c'est-à-dire trois discours d'introduction dont le programme était déjà tout rédigé. Dans le premier, je devais traiter de l'idéal sous ses trois formes; dans le second, dont le but était beaucoup, plus pratique, je devais traiter de l'alliance de la richesse avec le goût; enfin le troisième devait être consacré à la grande question du patronage dans ses rapports avec le progrès ou la décadence des arts.
Ce n'était pas tout. Au moment où l'on m'interdisait la propagande par la parole improvisée, mon libraire m'annonçait que tous les exemplaires de mon livre
étaient vendus, ce qui frappait de la même interdiction ma propagande par la parole écrite; car j'étais bien décidée ne pas le réimprimer, à cause des lacunes de plus en plus graves que mes études comparatives ou rétrospectives m'y faisaient découvrir chaque jour. Il ne me restait donc qu'un seul moyen de continuer l'œuvre à laquelle j'avais consacré ma vie : c'était de publier le plutôt possible ce second volume si souvent promis depuis dix-sept ans, et toujours vainement attendu. Mais ce volume devait traiter de Léonard de Vinci et de son école, et je n'avais pas oublié l'engagement que j'avais pris avec moi-même de n'aborder cet imposant sujet qu'après une assimilation préalable du genre d^idéal que l'art antique avait eu pour mission de réaliser, et qui ne pouvait se reconstruire qu'à Paide des sculptures grecques commentées par les dialogues de Platon.
Je repartis donc pour Rome où je n'avais pas été depuis dix ans, et je me renfermai si scrupuleusement dans les limites que je m'étais tracées d'avance, qu'on aurait pu me prendre pour un païen ressuscité, savourant les prémices de sa récente résurrection. Quand j'allais au Vatican, c'était toujours parmi les monuments de sculpture antique que je faisais mes plus longues stations, et comme mes yeux s'ouvraient alors, pour la première fois* à ce genre de beauté, c'était comme une seconde initiation qui venait, pour ainsi dire, compléter la première. Je ne fus pas moins exclusif dans les études que je fis à Florence; seulement j'y joignis celle des précieux dessins de Léonard conservée dans la galerie des Uffizj. A Milan, je devais en
trouver de plus précieux encore, surtout dans la collection Yallardi qui fait maintenant partie de celle du Louvre.
Dès que je fus de retour à Paris, je me hâtai de mettre en œuvre les matériaux que je rapportais de ma récente expédition, en y joignant ceux que j'avais déjà recueillis dans mes courses antérieures à travers l'Allemagne. Outre la verve intrinsèque que m'inspirait mon sujet, je puisais une sorte de verve additionnelle dans le sentiment de ma délivrance; car les souffrances nerveuses qui, depuis 1846, avaient presque constamment paralysé mes facultés productives, me laissaient maintenant assez de répit pour que je pusse jeter un regard plein de confiance sur la route qui me restait à parcourir.
Ce fut sur ces entrefaites que je reçus de M. de Montalembert, devenu membre de l'Académie française, un dernier témoignage public de sympathie qu'il semblait avoir tenu en réserve comme le couronnement de tous les autres, afin de m'encourager à remplir jusqu'au bout l'engagement tacite que j'avais contracté envers mes lecteurs, et plus particulièrement envers luimême (1).
(1) C'était à l'occasion du congrès archéologique, tenu à Troyes, le 14 juin 1853, et dont les membres étaient réunis autour de lui pour la dernière fois. C'était le moment de résumer les succès obtenus en commun, et de marquer la part qui revenait à chacun. L'occasion était belle pour faire ressortir les contrastes. « Ce qui régnait il y a vingt et trente ans, tous le savez, messieurs, « c'était une ignorance grossière... personne no défendait notre art chrétien et « national... le moyen âge était condamné sans appel... aujourd'hui, le jour s'est « complètement levé sur ces ténèbres. L'art chrétien et national a été successi- « vement retrouvé, célébré, enseigné et pratiqué Le clergé