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j'avais appris à connaître et à fuir, pendant mon séjour de Rome. A Venise, mon cordon sanitaire était facile à tracer, vu le complet isolement dans lequel je vivais, et la sauvage antipathie que je témoignais à tous les interprètes, officiels ou bénévoles, qui voulaient substituer leur exégèse routinière à mes impressions personnelles. C'étaient ces impressions, pures de tout alliage et de toute influence étrangère, qui devaient former les premiers matériaux de mon édifice, quand le temps serait venu de les mettre en œuvre. Ma manière de les recueillir -et de les ordonner était l'inverse de celle que j'avais vu pratiquer par tous les voyageurs dont l'initiation n'était pas plus avancée que la mienne. Au lieu de puiser, comme eux, à des sources suspectes, une instruction superficielle et non assimilée, je procédais par voie de conjecture, et je laissais à l'expérience dont je m'enrichissais tous les jours, le soin de rectifier mes erreurs. Je faisais comme un apprenti botaniste qui, avant d'avoir appris à classer scientifiquement les merveilles du règne végétal, les aurait distribuées approximativement en autant de groupes qu'il aurait pu trouver de types auxquels ces divers groupes pouvaient se rapporter.
Pour un homme qui n'avait jamais fréquenté les artistes et qui n'était pas artiste lui-même, ce point de vue, audacieusement subjectif, avait, entre autres inconvénients, celui de multiplier les mouvements rétrogrades et de rendre parfois le progrès presque imperceptible. C'est ce qui m'arriva, quand je me trouvai comme perdu au milieu des produits delà grande école du xv* siècle, à laquelle je ne savais pas encore donner
un nom, vu que celui de Bellini, son fondateur, ne m'était encore connu que par les inscriptions que je lisais sur des tableaux. Parmi ceux de ses nombreux élèves, il y en avait qui me touchaient encore plus que les siens, et ce ne fut qu'après bien des rectifications successives, que je commençai à comprendre le rôle immense que ce grand artiste avait joué dans l'école vénitienne. Mais mon admiration même était un obstacle à l'intelligence des prétendus chefs-d'œuvre exécutés sous des inspirations différentes ou même tout à fait contraires ; et cette répugnance, ou plutôt cette impuissance de ma part fut portée si loin, que je ne pouvais montrer que de l'ébahissement là où je voyais tant d'autres laisser éclater leur enthousiasme. Ce premier séjour dans les lagunes fut donc presque entiè* rement perdu pour l'étude de ce qu'on est convenu d'appeler la grande école vénitienne ; mais il en fut tout autrement pour l'étude de l'école antérieure, qui eut aussi sa grandeur et qui refléta peut-être plus fidèlement que l'autre les qualités les plus intimes du caractère national. Aussi la première condition, pour arriver à l'appréciation complète de ses tendances et de ses produits, était-elle de bien saisir le parallélisme entre l'éclosion des œuvres d'art et les chroniques contemporaines, parallélisme qui peut se poursuivre, avec un intérêt toujours croissant, pendant tout le cours du xv* siècle et qui éclaira mes premiers travaux d'une lumière tellement encourageante, que j'appliquai plus tard le même procédé, presque avec le même succès, à toutes les écoles dont j'entrepris de tracer les origines et de caractériser les produits. Cette espèce de
contre-épreuve, suggérée d'abord par le hasard, devint alors pour moi un système fécond en rapprochements curieux et auquel je dus la solution de plusieurs problèmes qui pouvaient paraître, au premier aspect, tout à fait étrangers à la science de l'esthétique.
Le succès de cette première tentative et le profit inespéré que j'en retirai pour éclaircir mon horizon, me mirent sur la voie d'une autre découverte ou, si l'on veut, d'un autre renfort pour arriver à mon but. J'avais remarqué la prédilection des artistes vénitiens et par conséquent de leurs patrons, pour les saints qui avaient donné la préférence aux vertus chevaleresques sur les vertus ascétiques. Gomme les familles patriciennes avaient elles-mêmes fourni un large contingent au martyrologe du moyen âge, surtout depuis les croisades, les traditions domestiques, renforcées de siècle en siècle et de génération en génération par une lutte incessante contre le grand ennemi de la chrétienté, s'étaient sanctifiées au contact des traditions pieuses qui leur étaient corrélatives, et de cette combinaison étaient résultés pour ce peuple, avant que la décadence l'eût envahi, des besoins de cœur et d'imagination à la satisfaction desquels l'art, tant qu'il continua d'être un sacerdoce, eut l'honneur d'être appelé à concourir.
Je lus donc, avec un double intérêt, d'abord les vies des saints primitifs qui, comme saint George, étaient l'objet d'une dévotion spéciale parmi les habitants des lagunes, puis les vies des saints indigènes sur le patronage desquels la république avait des droits analogues à ceux d'une mère sur ses enfants. A ces relations plus ou moins compliquées, venaient souvent s'ajouter, pour
Tune et l'autre de ces deux catégories, des légendes qui avaient trop de prise sur l'imagination populaire, pour que l'a r lis te, dont la mission accessoire était de la captiver, ne tint pas compte de cet élément éminemment poétique dans l'accomplissement de sa tâche.
On comprend que ces divers ingrédients, mêlés en* semble, devaient finir par former autour de moi une atmosphère très-favorable à la vision rétrospective, et par conséquent très-propre à me faire vivre avec les morts bien plus qu'avec les vivants, et bien plus avec les morts des siècles de foi qu'avec les morts des siècles de décadence. Par une conséquence naturelle, l'image de dévotion, contemporaine ou promotrice de quelque grand acte de foi nationale, avait à mes yeux plus de valeur intrinsèque que le chef-d'œuvre le plus admiré pour sa perfection technique; mais il fallait que cette image n'eût pas changé de place et que je pusse voir, en quelque sorte, l'empreinte des lèvres sur ses pieds, si c'était une statue, ou si c'était une peinture, l'empreinte des genoux qui s'étaient courbés devant elle. Du moment où elle avait passé de sa niche ou de son sanctuaire dans une galerie publique ou privée, elle me faisait l'effet d'une noble orpheline condamnée par le malheur des temps à se réfugier dans un asile ouvert à la mauvaise compagnie et à vivre dans un milieu où elle ne peut plus valoir tout son prix, tout en valant mieux que ses compagnes. Aussi, malgré l'espèce de déchet relatif causé par l'impression générale du lieu, c'était toujours devant les images de dévotion proprement dites, que je m'arrêtais le plus longtemps, quand je visitais la collection de l'Académie des beaux-arts ;
mais je n'y consacrais jamais que les heures pendant lesquelles je ne pouvais pas visiter les églises, et ces heures étaient ordinairement les plus chaudes de la journée, ce qui donnait un double charme, vu la fraîcheur du lieu, à la jouissance contemplative par laquelle on se laissait absorber.
Cette contemplation n'était pas aussi passive pour moi que pour d'autres, à cause du triage préliminaire auquel me condamnait mon point de vue de plus en plus exclusif. De Maistre a dit que chaque esprit s'approprie, par la lecture, ce qui convient à son tempérament intellectuel, et laisse échapper le reste ; ce qui fait que nous ne lisons pas du tout les mêmes choses dails les mêmes livres. C'est exactement ce qui m'arrivait en lisant les tableaux. Je passais des chapitres entiers pour arriver à une page qui me parlait au cœur, et je renvoyais à un temps qui ne pouvait pas être plus heureux, l'étude et l'intelligence des autres pages.
Pour varier mes plaisirs, tout en les faisant servira mon principal objet, j'allais fouiller dans les archives et dans la bibliothèque du palais ducal, pour y découvrir quelque document oublié qui pût figurer, à titre de nouveauté, parmi les matériaux que je continuais à recueillir, sans être encore bien arrêté sur l'emploi que j'en ferais. En attendant, j'exploitais la mine que venait de in ouvrir le bibliothécaire Gamba, le collecteur intelligent des plus gracieux chefs-d'œuvre de la poésie vénitienne, l'érudit le plus propre à faire aimer à la fois son érudition et sa personne, mais surtout le cœur le mieux pourvu des qualités sympathiques qui pouvaient donner du prix à nos relations réciproques. Ce
fut lui qui mit entre mes maius les précieux matériaux avec lesquels je composai, dans la première ferveur de mon enthousiasme, les émouvantes biographies de Sarah Sulham et d'Helena Cornaro, avec l'intention de donner à ces deux héroïnes, dans mon futur ouvrage dont je ne savais ni le plan, ni le titre, une place analogue à celle que l'épisode de René occupa ou plutôt usurpa, à litre de fiction, dans le Génie du christianisme (1).
Nous étions dans les plus fortes chaleurs de la canicule, c'est-à-dire dans la saison la plus malsaine pour les étrangers qui s'avisent de venir respirer, à cette époque, l'air peu salubre des lagunes. Cette année-là, il était en outre infecté par certains miasmes dont plusieurs cas de mort presque subite avaient constaté la présence, et personne n'ignorait que le choléra sévissait déjà sur plusieurs points de la terre-ferme. Tout à coup je fus saisi par des symptômes tellement graves, que mon hôtesse prit l'alarme et voulut savoir si je ne connaissais personne à Venise. Je ne pus lui nommer que le bon Gamba qui, pour arriver jusqu'à moi, avait dû soutenir une lutte très-vive contre sa femme et ses filles justement alarmées du danger auquel l'exposait un acte de charité si téméraire envers un étranger. « C'est pour cela même, » répondit-il, «que je neveux « pas le laisser mourir seul ; » et il vint s'asseoir au chevet de mon lit, et la douce sympathie qu'exprimaient son regard et son accent, me parut d'un bon
(1) Les biographies d'Helena Cornaro et de Sarah Sulham, ainsi que celles de Philippe Howard et- de Bragadino, ont été publiées dans un volume à part', intitulé Les quatre martyrs.
augure pour les relations qui allaient s'établir entre nous.
En effet cet augure ne fut pas trompeur, et pendant ma longue convalescence, mon consolateur, qui savait mêler les consolations de l'esprit à celles du cœur, ne laissa pas s'écouler un seul jour, sans venir goûter auprès de moi le plaisir de dissiper ma tristesse; car cette maladie était plus opiniâtre que l'autre, et on eût dit, à le voir et à l'entendre, qu'il avait mission spéciale pour la guérir. Or cette guérison ne lui semblait possible qu'à une condition, celle de renoncer immédiatement aux habitudes solitaires que j'avais apportées ou contractées à Venise, et qui, entre autres inconvénients, avait, disait-il, celui d'entretenir en moi cette disposition maladive par suite de laquelle je se m biais préférer aux véritables chefs-d'œuvre de l'école vénitienne, toutes ces images surannées répudiées par le bon sens comme par le bon goût, à causé de l'aliment qu'elles offraient à la superstition populaire ! Tel était alors le point de vue dominant, même parmi les intelligences les plus cultivées. Aussi l'accueil encourageant que je reçus dans la société à laquelle il me présenta et qui était à tous égards une société d'élite, fut-il égayé tout d'abord par des plaisanteries fort innocentes sur ce qu'on appelait mon Don-quichottisme en faveur des chevaliers de la triste peinture I
La maîtresse de l'élégante demeure dans laquelle se réunissaient, presque tous les soirs, les membres de notre petite association, était mademoiselle Paroi in i, la femme la plus spirituelle qu'il y eût alors à Venise. Si quelqu'un ou quelqu'une avait osé lui contester ce
genre de supériorité, il y en avait une autre qui ne pouvait être contestable pour personne, pas plus pour les nationaux que pour les étrangers; c'était son hospitalité, non moins magnifique à la campagne qu'à la ville, et que j'appellerais volontiers aristocratique, si les aristocrates de ce temps-là ne s'étaient pas fait un devoir et un plaisir de briller par la vertu contraire. Pour elle, c'était un besoin de son esprit autant que de son cœur, et les jouissances qu'elle dérivait de cette double source, elle aimait à les prolonger bien avant dans la nuit, d'autant plus que ses fenêtres, ouvrant sur la place Saint-Marc en vue de la mer qui baigne le quai de la Piazzetta, s'y prêtaient admirablement. Quelquefois, quand la nuit était belle, notre hôtesse, pour varier nos plaisirs et les siens, nous invitait à descendre dans sa gondole et à partager avec elle, sous la voûte étoilée, un repas qui n'aurait pas pu être mieux servi s'il avait eu lieu dans un palais. Le repas fini, nous longions, avec une gaieté que le Champagne avait rendue un peu plus bruyante, le rivage silencieux du Lido, et nous prolongions nos excursions capricieuses jusqu'au coucher des étoiles, de manière à n'arriver au pont de Rialto qu'avec les barques qui, après leur navigation nocturne, venaient, à cette heure, aborder au quai voisin avec leurs provisions de légumes et de fruits.
Avec un régime si propre à rétablir l'équilibre des humeurs, la tristesse qu'avait d'abord engendrée la solitude, ne pouvait tenir longtemps, et mon travail, qui avait chaque jour plus de charme pour moi, ne pouvait qu'y gagner. Une seule chose gâtait mon bonheur, ce-
tait l'approche de la saison qui devait amener la clôture de toutes les maisons dont les propriétaires étaient assez riches pour se donner le plaisir de la villégiature. Or la maison de mademoiselle Parolini était une de celles qui se fermaient le plus tôt et se rouvraient le plus tard, de sorte que nos charmantes réunions, devenues presque quotidiennes, touchaient à leur terme. Mais j'avais, pour me consoler, la perspective d'un voyage en terre-ferme, et celle d'un séjour plus ou moins prolongé dans les environs de Bassano où nous nous étions donné rendez-vous pour les premiers jours de septembre, et où mademoiselle Parolini, pour satisfaire sa passion dominante qui était toujours l'hospitalité, se faisait construire une magnifique villa dans une situation ravissante.
Entre toutes les excursions que j'ai faites, avec le même but, dans les différentes parties de l'Italie, il en est qui m'ont laissé une impression plus douce, mais il n'en est aucune qui ait porté des fruits si immédiats ni qui m'ait donné, au même degré, la conscience de ce que je pourrais appeler mon initiation esthétique. Moi qui, à Venise, avais passé presque avec indifférence devant les œuvres de certains artistes, faute de les comprendre, j'étais en extase devant les tableaux et les fresques que ces mêmes artistes avaient semés, avec une superbe profusion, dans les villes et les villages par où ils avaient passé. À Vérone, Paul Véronèse fut plus intelligible pour moi, qu'il ne l'avait été dans le palais Ducal, et quand j'eus achevé, avec toute la lenteur dont j'étais capable, mon voyage pédestre à travers la marche Trévisane, je me trouvai tout à fait réconcilié avec Paris
Bordone et même avec Pordenone dont les meilleures inspirations avaient précédé son séjour dans la capitale des lagunes. Mais il y eut deux peintres, plus renommés que lui, pour lesquels aucune sympathie ne put se réveiller en moi ; c'était Titien dont je m'efforçai vainement d'admirer les peintures trop vantées, à Vérone et à Padoue, et Bassano, le compatriote et l'idole de mes hôtes dont l'enthousiasme trop traditionnel formait un amusant contraste avec mon imperturbable froideur. Ils avaient beau me promener dans tous les villages où ce peintre avait laissé quelque produit de son prosaïque pinceau; ma conversion, sur ce point, était impossible, et ceux qui l'avaient entreprise, étaient presque scandalisés de cette impossibilité, surtout quand ils la comparaient avec mon enthousiasme si spontané devant certaines peintures tellement ignorées d'eux, que j'étais le premier à leur en révéler l'existence. Ce fut ainsi que je fis, pour eux et pour moi, la découverte de deux charmante tableaux de Lorenzo Lotto, l'un dans l'église de Sainte-Christine, près de Trévise, l'autre dans celle d'Asolo, rarement visitée par les voyageurs, qui, pour la plupart, n'étaient attirés dans ce lieu que par la célébrité que lui avaient donnée les Asolani de Bembo.
Pour moi, je ne vis que la chapelle du baptistère et le tableau qui en faisait l'unique décoration. Ici j'avais encore à désavouer une première impression défavorable que les ouvrages exécutés par Lorenzo Lotto dans quelques églises de Venise, avaient produit sur moi. Ce désaveu, beaucoup plus décisif que les deux autres, devait être confirmé et renouvelé bien des fois dans le
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cours de mes pérégrinations subséquentes, particulièrement en Lombardie.
Malgré la fascination qu'exerçaient sur moi la beauté * du pays et l'humeur hospitalière des personnes qui m'en faisaient si bien les honneurs, il fallut songer à reprendre le chemin de Venise et à profiter de la douce température de septembre pour achever les travaux que la maladie et les grandes chaleurs de l'été m'avaient forcé d'interrompre. Pour égayer un peu les dernières heures qui nous restaient à passer ensemble, un dîner d'adieu dont les préparatifs avaient été faits dès la veille, nous fut donné dans un site charmant appelé il Mulinetto, et ce fut là que, sans ménager la transition, je pris congé de mes hôtes, pour me rendre, seul et à pied, au château de Collalto où m'attendaient d'autres émotions.
Les voyageurs qui traversent le village de San Salvator di Collalto, sans gravir la colline qui lui donne son nom (colle alto), ne savent pas tout ce qu'ils perdent. Non-seulement ils trouveraient un édifice de dimensions imposantes devant lequel se déploie, dans presque toutes les directions, une perspective plus imposante encore; mais de plus, ils seraient émerveillés des trésors d'art qu'il recèle. Pour peu qu'ils y portassent des dispositions analogues aux miennes, ils ne pourraient s'empêcher de dire comme moi, après avoir admiré la décoration intérieure de la chapelle, qu'il n'existe pas une seule dynastie souveraine qui puisse se vanter de posséder une habitation rurale où l'on ait su combiner, au même degré, là magnificence et le bon goût. Ce ne fut pas seulement à des peintres déco-
rateurs que les seigneurs de Collalto demandèrent d'embellir leur demeure, mais à des artistes qui avaient fait leurs preuves au service de Dieu dans ses temples ou au service de leur patrie dans les monuments consacrés par elle à un grand but ou à un grand souvenir. Le premier nom, dansla série, est celui de Giotto, et les peintures que la tradition locale lui attribue, ne me parurent pas alors indignes de lui. Quant à celles de Pordenone, dans la chapelle, il est impossible de n'y pas reconnaître ce génie prodigieux, mais inégal, alternativement suave et violent, selon les caprices de son humeur ou les crises de sa vie domestique. Ici l'artiste se présente sous son double aspect. Les fresques des parois latérales, représentant la fuite en Egypte et la Résurrection de Lazare, sont tracées avec une simplicité pleine de sentiment et de goût, tandis que la Transfiguration et le Jugement dernier sont surtout remarquables par le développement des formes et la hardiesse des raccourcis, genre de mérite auquel j'étais trop peu sensible pour qu'il me fît éprouver autre chose qu'une satisfaction purement scientifique.
A dire vrai, ce ne furent pas les œuvres d'art qui absorbèrent mon attention pendant le trop court séjour que je fis dans cette demeure enchantée, ce furent les légendes et les souvenirs plus que poétiques qui s'y rattachent et qui constituent, en faveur du château de Collalto, une autre supériorité encore plus incontestable que celle dont je venais d'être frappé. Ce n'était pas le propriétaire qui l'habitait en ce moment, c'était l'intendant avec sa nombreuse famille , laquelle était sans doute bien plus au courant des traditions locales
que le haut et puissant seigneur qui jouissait alors de ses vacances dans la capitale de l'Autriche. Pendant toute la soirée, qui fut longue et que je trouvai très*courte, il ne fut question que des visions et des apparitions dont les habitants avaient conservé le souvenir et qui se rattachaient presque toutes à l'histoire, de la dynastie qui avait régné là pendant une longue série de siècles. La mort tragique de la belle BiancadiCollalto, victime de la jalousie effrénée d'une Allemande qui avait épousé, au quatorzième ou au quinzième siècle, le seigneur du lieu, fut racontée par la grand' mère à ses petits-enfants ; mais cette catastrophe, n'était pas ce qu'il y avait de plus émouvant dans son récit. C'étaient les apparitions périodiques de la malheureuse Bianca, tantôt dans le château , tantôt dans le village, tantôt enfin sur les bords de la Piave, apparitions doublement mystérieuses en ce qu'elles avaient cessé tout d'un coup, à dater du jour où la république de Venise avait perdu son indépendance. Et on me nommait le lieu précis où la vision était apparue pour la dernière fois ! Mais cette impression n'était rien en comparaison de celle qu'allait produire sur moi, dans la solitude de ma chambre, la lecture d'un livre que mon hôte me mit entre les mains, en me conseillant de le lire aussitôt après mon réveil, puisque j'étais décidé à repartir dès le lendemain pour Venise.
Ce conseil me fut donné d'un ton si mystérieux, qu'il me fut impossible d'ajourner jusqu'au lendemain la satisfaction de ma curiosité. Jamais le mot dévorer ne fut appliqué plus justement à ce. genre d'assimilation ^ car mon esprit devançait, pour ainsi dire, mes yeux,
et je sautais par-dessus les aventures intermédiaires pour arriver, avec le moins de perplexité possible, à la crise suprême du drame déchirant dont j'entrevoyais la trame; puis je revenais sur mes pas, pour en suivre, avec un redoublement d'angoisse, toutes les péripéties, et je me laissais d autant plus dominer par les élans de ma sympathie fiévreuse, que j'avais la certitude de n'être pas dupe d'une de ces fictions banales si familières à l'imagination italienne, dans sa période de décadence. Non, le livre qui venait de me causer une si complète insomnie et dont le nom même ne m'était pas connu, pas plus qu'il ne Test à mes lecteurs, ce livre que je n'ai jamais pu relire ni même feuilleter avec indifférence, contenait les effusions bien authentiques d'une âme non moins privilégiée sous le rapport des dons intellectuels; et comme ces effusions, évidemment improvisées en vue d'un soulagement temporaire, étaient entremêlées de fragments de prose qui pouvaient aider à compléter les lacunes de la poésie, j'entrevis la possibilité de faire servir ces matériaux à la composition d'une esquisse biographique qui ferait un jour partager à mes lecteurs la vive émotion que je venais d'éprouver (1).
L'héroïne du drame dont il est ici question, s'appelait Gaspara Stampa. Elle était originaire de Milan, et elle avait déjà reçu un commencement d'éducation dans
(1) Ce livre est intitulé : Rime di Gaspara Stampa in Venezia, 1758.
cette ville ou à Padoue, avant d'aller la compléter à Venise. Je parle ici d'éducation littéraiie, car son éducation domestique n'avait pas besoin de complément, vu qu'elle avait trouvé dans sa propre famille et particulièrement dans son frère~Balthazartout ce qui pouvait favoriser ses aspirations ardentes vers l'idéal, mais vers un idéal qui n'était pas toujours en harmonie avec les besoins d'une âme aussi privilégiée que la sienne. Son frère, qui partageait son enthousiasme pour les lettres grecques et latines, n'était pas assez dégagé des tendances païennes de son siècle, pour apprendre à sa sœur à étudier les poètes classiques, comme les avaient étudiés Dante et Pétrarque, et c'est par suite de cette assimilation incomplète, qu'elle a surchargé ses premières compositions d'une foule de réminiscences mythologiques qui prouvent qu'elle n'avait pas encore régularisé l'essor de son imagination.
Celle de son frère n'était pas moins exaltée que la sienne et cette exaltation, encore vague dans son objet, trouvait dans la sympathie de sa sœur un encouragement que son innocence même rendait d'autant plus dangereux, en entretenant ses illusions sur le genre d'idéal qu'il poursuivait à son insu et dont la poursuite prématurée devait abréger sa vie. Tant que son cœur fut absorbé par la tendresse fraternelle, rien ne sembla manquer à son bonheur, et il disait souvent à Sansovino, qui ne méritait pas d'être son confident, que, dans ses élans de reconnaissance pour tous les dons qu'il avait reçus de Dieu, il le remerciait surtout de lui . avoir donné une telle sœur. Mais le jour vint où ce genre de bonheur cessa de lui suffire et où il crut avoir
trouvé celui qu'il mettait au-dessus de tous les bonheurs terrestres et dans lequel il se figurait que tant d'autres poètes, avant lui, avaient puisé non-seulement leurs plus belles, mais leurs plus pures inspirations. A l'appui de cette conviction, pour lui si consolante, il adressait à celle dont elle était l'ouvrage, des hommages poétiques que n'aurait désavoués, du moins sous le rapport des sentiments, aucun des poètes platoniciens qui, depuis Dante, faisaient autorité en pareille matière :
pcr eut tola ai alto onor m'tnirio, Donna gentil, che il basse mio pensiero Scorgete al ciel per vago almo sentiero A contemplar la intelligenze t Dto (1).
Quelque pure que fût cette tendance, et peut-être parce qu'elle était trop pure, elle ne fut pas comprise, et la première épreuve que fit Gaspara Stampa des grandes douleurs de la vie, fut d'assister à la longue et mystérieuse agonie de son frère. Il a peint lui-même les tribulations de son cœur dans des élégies vraiment pathétiques où il est tour à tour l'historien de ses souffrances et le prophète de sa mort prochaine.
Il mourut en effet, à peine âgé de vingt-trois ans, et il semblerait que les circonstances qui précédèrent et accompagnèrent sa mort, eussent dû laisser dans l'âme de sa sœur une impression assez forte pour lui tenir lieu d'expérience personnelle, et pour la prémunir
(1) O tous qui seule ayez le pouvoir de me faire gravir le sentier escarpé de l'honneur et de me faire découvrir le chemin plus doux par lequel mon âme, dégagée de ses pensées terrestres, peut s'élever à la contemplation des intelligences
célestes et de Dieu
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au besoin contre les aventures du même genre. D'ailleurs, elle avait un autre préservatif, peut-être pins efficace, dans le souvenir que lui avait laissé une amie d'enfance qui avait eu aussi ses aspirations vers l'idéal, mais, dans une tout autre direction, puisqu'elle en avait cherché la satisfaction dans les sublimes jouissances de la vie contemplative* Cette amie était la célèbre Àngelica Negri, de Milan, dont la sainteté fit époque an milieu du xvr siècle, dans les annales religieuses de la Lombardie, vu que ses conquêtes spirituelles eurent successivement pour théâtre presque toutes les villes de cette province, comme on peut le voir dans le recueil de ses lettres, publiées à Rome en 1576, et précédées d'une biographie encore plus merveilleuse que les lettres ; car cette biographie nous la montre marchant de triomphe en triomphe jusqu'à la fin de sa carrière apostolique, et faisant croire à ceux qui étaient témoins de certaines conversions réputées impossibles, qu'elle était investie d'un privilège spécial pour remuer et attendrir les âmes les plus endurcies. Ce qui s'était passé au lit de mort du marquis del Vaste, l'un des plus grands pécheurs de son siècle, était fait pour accréditer cette opinion.
Mais il y avait une âme qui avait des titres tout particuliers à la pieuse sollicitude de la sainte, c'était sa chère Gasparina (c'est ainsi qu'elle l'appelle dans ses lettres), c'était la. pauvre orpheline laissée sans guide au milieu des séductions les plus imprévues, et exposée à tous les dangers qu'entraîne à sa suite l'enivrement prématuré de la gloire mondaine» Or si jamais idole fut exposée à être aveuglée par l'encens de ses adora-
VBNISB. ft
leurs, ee fut certainement Gaspara Stdmpft* quand elle reçut y à peine 1 âgée de vingt airt, les prémices de ra<4p»ratioi> enthousiaste que son ineomparaMe beauté, Jointe aux effusions s^xrttdnées dé son genre poétique et musical y ne cessa d'inspirer, depuis ee moment jusqu'à sa mort, à tons ceux qui eurent le bonheur de la voir et éë l'esteodre. C'était comme une seconde reine de l'Adriatiq^ey maie dmri sa mâle éldît plntôt fière que jalouse*
0» comprend que la religieuse de Milan ,< qui, malgré l'ékH^nemeât et la diversité des vocations, me perdait pas de vue sa pupille, n'ait paep* se défendre de qriel» qtiefr sinistres pressentimentsy et qu'elle ait vtf dans* ce eoncért unanime d'applaudissements» flofe! prevoqffrés* quelque chose de phw» grawy vu àe* conséquences pe*J sîblés, qu'une sMnpte tentatiow d^amour^propre. Lee préeautionis<fu , elJe*vaitpii«es'^fretttou , rer, à Venien même où il y avait wa côtfveàt dé son' efdté< dés in* iuenee» les plue propres k cèntr^balaneer teà rofltecai» go* mondaines, ne> lui pavàtsôtot plus» suffisantes, elle écrivait à la triomphante Gaspard les* exhortations» les plus pathétiques, powlb mettre ea garde contre les- déceptions que toi préparaient ses trioùiphes, et pou* tfr veittetf en elle les saintes tôjtàratiotfS' auxqwelfesy par un privilège bien rave, elfe avait été>iùittée presque de» son eafef&O'. « Ma chère steur, hii* disait^elle, souvenez- «vôtos que vous» n'avez ileçir tant de grâeés» qtfafitf que « vous* vous rendiez vous-même un ângê inefartfô^ôuel « dommage si Me», qui- vow* a rachetée du sang de son a Fils, atiaibètre* feuetré dtattt âmesJd*gn#de liii>! ; Oui, « réttoQMÎaBesl 1» beauté^ lai dîgâtté,. If excellence' dô*
a votre esprit ; mais au lieu de vous en tenir là, faites « en sorte qu'il devienne divin parla pratique des ver- « tus évangéliques. Les vertus que le monde honore ne «nous donnent qu'une satisfaction d'un moment, et « nos yeux une fois fermés par le dernier sommeil , « elles meurent aussi avec nous ; mais les vertus vraies, « les vertus saintes, les vertus chrétiennes, les vertus « divines, voilà celles qui décorent l'âme, qui l'enno- « Missent, qui l'enrichissent, qui lui assurent le bon- « heur dans cette vie et dans l'autre, lui apportent toujours de nouvelles couronnes, de nouvelles palmes, « de nouveaux triomphes. »
En même temps Sansovino, qui avait été témoin des souffrances de Balthazar Stampa et qui n'en ignorait pas la cause, accomplissait les dernières volontés du frère en prémunissant la sœur contre le même malheur, et il lui envoyait, en guise de préservatif , son traité élémentaire de \ Art d'aimer, a afin, disait-il, qu'elle y apprît àcon- « naître les ruses auxquelles les hommes pervers ont « recours pour abuser de l'inexpérience de leurs vic^ « times. » En même temps, il l'engageait à persévérer dans ses glorieuses études et à fuir toutes les occasions qui pourraient la détourner de son noble but.
Il faut que ces conseils et surtout les prières offertes par des âmes bien autrement pures que celles de Sansovino, aient porté leurs fruits, et même des fruits qu'on pourrait appeler merveilleux, pour peu que Ton compare les tentations avec les victoires. Pendant six années consécutives, depuis l'âge de vingt ans jusqu'à celui de vingt-six, Gaspara Stampa trouva moyen d'ajouter toujours quelque chose non-seulement à l'ad-
mi ration, mais aussi au respect dont elle était l'objet, sans répudier pour cela les hommages passionnés que les jeunes rejetons des familles patriciennes adressaient à son génie encore plus qu'à sa beauté. C'était surtout quand elle s'accompagnait de la viole ou du luth pour chanter ses propres compositions, élégiaques ou lyriques, le plus souvent improvisées, c'était alors que son auditoire était ravi d'admiration, et que le charme de la vue se confondant avec le charme de l'ouïe, il en résultait une double fascination qui ne finissait pas avec son chant ; on eût dit qu'il se prolongeait par une sorte d'écho dans les âmes , aussi longtemps que la physionomie de l'artiste conservait l'expression radieuse que lui avait donnée l'élan de l'improvisation.
Ce fut après avoir été témoin, et témoin très-ému, d'un de ces«triomphes de Gaspara Stampa, que le poète Parabosco, l'organiste de Saint-Marc, lui écrivit la lettre enthousiaste qui figure à bon droit dans son Recueil de lettres amoureuses, et qui suffirait à elle seule pour donner une idée du genre et du degré d'exaltation que produisait, à première vue, cette femme extraordinaire. « Jamais, dit-il, je n'aurais cru possible la réunion de « tant de perfections à la fois dans une créature hu- « mai ne. Vit-on jamais tant de beauté jointe à tant de « grâce, à tant de suavité dans les manières, à tant de « douceur dans le regard, à un sens si profond dans « les paroles? Mais que dirai-je de cette voix angélique « dont les divins accents produisent une harmonie « tellement ravissante qu'elle pénètre les âmes les plus « froides et les fait fondre d'attendrissement? »
Pour apprécier la valeur des louanges qui étaient prodiguées à son génie, encore plus qu'à sa personne, il
Vf ÉPILOGUE.
ne faut pqs oublier qu'elles ne sortirent jamais de la bouche impure de l'Arétîn à la merci duquel «q trouvaient alors toutes laa renommées littéraires et dont on me (fédaigpajt pag impunément le suffrage. Gaspara Sfàmpa était trpp fière pour s'iijoliner devint une p*a-> rejllfi autorité ; pt comme elfe trouvait h Venise ce qu'elle aurait vainement cherché ailleurs, une ariste«r cratie s^ng faste, sans morgue et sans arrogance, qui donnait pour lustra et pour relief à ses grandes qualités l'amabilité la pjps encourageante, elle chercha de ce côté) (fcq patroqs et e}es guides pour son inexpérience, çt çJle fut si bien servie par ses sympathies instjnjptiv^3, qu§ les plus belles âmes furent aussi celles qui lui firent le plus dévouées. Parmi ees âmes, 11 y en eut Hne, §t jp erai^ que c'était la plus belle, dont le dévqueipeflt ftijr$U pq prendre un aceent passionné, si les pçqséfâ de celle qui eu était l'objet n'avaient été abftOf&tâqK par un autre genre d'idéal r il s'agit de JérQjne Sfolw, \ç po&te te plus pieux;, le plus tendre et le plus humble de sion temps. Jamais, depuis Dante et Pétrarque, pn n'avait composé, du moins en vers, des pr$v$s aussi belles que les siennes. 0,n eût dit qu'il ava^t uq$ formule poétique, en guise de sauvegarde, contre chaque espace de tentation. S'il sentait poindre ep, \y\\ celle de F orgueil il disait à Dieu, dans sa prière d$ fo nuit fo Noël \
Fcanmi, signer dtl cifl, bmkè qià vegfy, Teco faneiui, che col monta» degli anni
Sfmlfaiqtomfrh
(t) Seigneur du ciel, fats- moi ht grâce, tout vieux que je suis, de devenir entyit av^û i(% # 4'%X«*<ar ej simftofte à nwwre.qa* j'Mpiiee et âge.
YSNISB «S
Et s'il avait à lutter contre une autre passion que fa tendresse exubérante de son cœur rendait bien plus dangereuse, il plaidait d'avance les circonstances atténuantes, et il disait à Dieu, dans un langage fait pour désarmer tous les tribunaux humains :
Mira, sigwr, questa angeletta pvra }
C/U tu fone dal ciel mandasti a noi ' Ber êaradvolto e co' stmètatti suri, Terfetto esempio d'un* tua fattura (1).
Ce même génie, si humble et si suave, cette âme ai douce et si aimante trouvait tout à coup les accents les plus énergiques, quand il s'agissait de pousser un cri de guerre contre les ennemis de Dieu et de la république, et alors ce n'étaient plus des sonnets qu'il composait pour appeler les Vénitiens aux armes, c'étaient des prédications poétiques (canzoni in materia di staiô) comme les aurait faites Pierre l'Ermite, s'il avait été poëte ; et si Molin avait eu besoin de renforcer ses propres inspirations par celles d'autrui, il avait près de lui son ami Bernardo Tasso, le père du futur chantre des croisades. Il avait, ce qui valait encore mieux» Frédéric Badoer, Laurent Priuli et surtout Dominique Venier, trois âmes d'élite, s'il en fut jamais, et par conséquent non moins héroïquement trempées que la sienne, mais aussi non moins attristées par les symptômes de décadence qui se multipliaient tous les jours» C'était là leur préoccupation commune, et Venier était
(1) Regarde, Seigneur, cet ange si par que ta nous as peut-être envoyé du ciel, pour nous donner, arec son visage et ses traits, une idée de la perfection de tes œuvres. *
tellement dominé par elle, qu'il composait des sonnets pour reprocher au modeste Molin le silence qu'il s'obstinait à garder devant cette corruption croissante (1), de sorte qu'il s'agissait entre eux et les associés qu'ils recrutaient dans les familles patriciennes, d'inaugurer une double croisade, une croisade contre les infidèles et une croisade contre le vice! On comprend que, sous l'influence d'un pareil patronage, l'imagination de Gaspara Stampa, familiarisée chaque jour davantage avec les types d'héroïsme et de vertu qu'elle avait devant les yeux, sans parler de ceux que lui fournissait l'histoire, ait élaboré un idéal presque impossible à réaliser, et l'on comprend plus facilement encore que ses sentiments soient montés et se soient maintenus si longtemps au niveau de ses idées. Malgré le culte qu'on rendait à son génie non moins qu'à sa beauté, malgré l'enthousiasme de ses admirateurs dont le nombre allait toujours croissant, enfin malgré la permission dangereuse qu'elle se donna de recevoir non-seulement des adorations, mais même des aveux de passion, elle se maintint, pendant cinq années consécutives, dans la ferme possession de son propre cœur, se persuadant toujours, de la meilleure foi du monde, que les jouissances de l'imagination et surtout celles de l'amitié suffiraient pour le remplir.
On est forcé de convenir qu'il y a dans cette fidélité presque fabuleuse à un idéal préconçu, dans cette prohibition imposée d'avance à toute passion qui menacerait de le flétrir ou de le compromettre, un genre d'héroïsme d'autant plus admirable, qu'il suppose, dans
(1) Molin, tu ch'a di nostri al ben rmlto, etc.
venise. as
celle qui en est capable, un assemblage de dons presque chimérique, je veux dire la triple élévation du cœur, de l'esprit et du caractère. Malheureusement cette triple élévation ne donne pas infailliblement la parfaite clairvoyance, surtout quand l'admiration est emportée d'assaut par des qualités véritablement héroïques.
La pauvre Gasparina jouissait, sans défiance comme sans remords, de sa gloire aussi peu enviée qu'inoffensive, quand tout à coup elle fit une rencontre fatale qui devait changer irrévocablement les conditions de sa vie intellectuelle et morale. C'était le jour de Noël de Tannée 1549, et comme elle ne sentait, au fond de son cœur, rien qui la rendit moins digne de se mêler à la foule qui allait s'agenouiller devant la crèche, nonseulement elle n'eut jamais la pensée de répudier cette date, mais comme elle pouvait se rendre le témoignage dene l'avoir pas profanée, elle ne se fit aucun scrupule de mêler ce souvenir aux effusions de sa reconnaissance, tant qu'elle espéra d'être heureuse, et aux effusions funèbres de sa douleur, quand elle vit cette espérance trompée.
Celui qui fut pour elle la cause de tant de bonheur et de tant de souffrances, était le jeune seigneur de Collalto dont l'éloge était dans toutes les bouches avec les nuances et les variantes analogues au goût de ses admirateurs et à leur capacité d'appréciation. Issu d'une race féconde en héros, il avait cultivé de préférence, entre les grandes qualités qu'elle lui avait transmises, celles qui promettaient le plus de gloire ostensible, et comme son éducation littéraire avait marché de front
avec son éducation militaire, les beaux esprits du temps ne s'étaient pas fait faute de lui prodiguer les louangesles plus propres à tourner une tête moins forte que la sienne. Mais toutes leurs flagorneries avaient échoué contre son bon sens naturel renforcé d'une modestie d'autant plus inexpugnable, que son angelique mère, Bianca di Capello, s'était surtout appliquée à le mettre en garde contre l'orgueil. Les compliments même les mieux tournés, quand on lui parlait de son. génie, excitaient presque sa pitié, et si quelques essais tentés sans ambition dans la seule vue de s'exercer à parler une langue sacrée, lui valurent la réputation de poète et même de poète élégant, ce fut toujours sans connivence et même avec répugnance de sa part. C'était par suite de cette répugnance qu'il se décidait si difficilement à communiquer ses productious même à ses amis, et un jour que l'un d'eux, Giuseppe Betussi, faisait, pour obtenir cette faveur, les instances les plus pressantes, Collalto lui répondit, sans le moindre signe de regret, qu'il lui était impossible de le satisfaire, attendu qu'il avait eu le bonheur de perdre environ quarante sonnets! C'était le même Betussi qui, en lui dédiant la traduction d'un opuscule latin de Boccace, lui disait que l'original ayant été composé sur la de» mande d'un roi, il avait voulu, comme traducteur, dédier son travail à un héros auquel son caractère pût tenir lieu de royauté.
Il y avait en effet quelque chose de franchement hé* roique dans le caractère du jeune Collalto, et c'était pour cela que, dès son jeune âge, un champ de bataille lui avait semblé préférable à un champ d'intrigues»
lors môme que ces intrigues se couvraient (f une apparue© chevaleresque. Mais sa jeunesse et la plus grande partie 4e son âge mûr ayant coïncidé avec la longue paix qui avait précédé la campagne de Lé pan te, il lui avait été impossible de satisfaire, sous le pavillon vénitjeq, sa passion dominante, et il n'avait pu résister au besoin de chercher cette satisfaction sous une bannière étrangère, Or entre ces bannières, s'il en était une qui dût dire particulièrement odieuse à la République, c'était celle qui avait flotté, quarante ans auparavant, sur les murs de Padoue, à la suite de la fameuse ligue de Cambrai, et que les vieillards devaient se souvenir d'avoir aperçue un jour en vue des lagunes. Et cependant ce fut à eette bannière, c'est-à-dire à la nation éminemment militaire qui la portait, que le jeune Col- 1&Uq, dominé par une sorte de sympathie instinctive, donna la préférence sur toutes les autres, et il venait précisément de visiter la capitale de la France, quand Gaspara Stampa le vit pour la première fois dans la
journée du 25 décembre 1549.
Bien qu'il eût à peine achevé sa vingt-sixième année, les autorités compétentes en matière de chevalerie pratique étaient, presque scandalisées de voir que, malgré Iqs sympathies qu'il rencontrait partout, il gardait encore sw cœur libre* Gomme ce scaadale avait déjà commencé, avant son départ pour Paris, il dut naturellement redoubler après son retour. Le moment n'était pas encore, venu d'extirper l'étrange préjugé qui exigeait d'un hovune comme lui, peur que sa destinée fût complète, que l'amour en fût pour ainsi dire le couronnement, mais un amour unique, profond,, pur, dés-
intéressé, favorisant l'essor du génie ou delà vertu, et se nourrissant d'enthousiasme et de sacrifice. Ceci ressemble d'abord à quelque vieille tradition d'un âge à moitié fabuleux ; mais pour peu qu'on veuille lire les recueils, opuscules, correspondances et autres écrits de ce genre qui se rapportent à cette époque intéressante, on verra que ce sentiment, tel que l'avaient conçu Dante et Pétrarque, avait cessé d'être un mystère, ou du moins que presque toutes les nobles âmes s'y étaient fait initier. Aussi le Domenechi en envoyant à Col! alto ses poésies amoureuses, lui disait-il «que ce serait un scandale et « une impiété de le supposer sans amour, lui dont le « seul abord suffisait pour captiver tous les cœurs, et « qui avait dans le sien des trésors d'affection qu'il n'a- « vait pas le droit d'y laisser enfouis (1). »
Enfin la vue de Gaspara Stampa commença cette conversion, et les charmes de son esprit la complétèrent. A dater du jour où elle eut pris possession du cœur de son héros, elle sembla naître à une vie toute nouvelle, ou plutôt elle ne vécut plus que dans lui, et elle trouva un redoublement de verve pour célébrer sa beauté, ses talents et ses vertus ; pour comble do bonheur, elle sut inspirer aux autres membres de la famille de Collalto un enthousiasme à la fois si vif et si sympathique, que le château seigneurial, habité par cette famille, sur les bords de l'Anasso (autrement dit la Piave), devint périodiquement, pourGaspara Stampa, une sorte de séjour enchanté où tout était pour elle source d'inspirations et de jouissances ineffables, dont
(t) Rime di Gaspara Stampa, p. 283.
l'auteur ne semblait pas moins heureux qu'elle même. Aussi ne se lassait-elle pas de chanter les lieux témoins de leur bonheur et de leurs serments réciproques, et comme si l'amour avait été pour elle un second baptême, elle changeait son nom de Gaspara en celui d'Ànassilla, parce que c'était sur les bords du fleuve Ànasso que s'étaient passés leurs plus doux entretiens.
Dire que ces deux âmes trouvaient dans leur exaltation même un préservatif contre tout ce qui aurait pu ressembler à des tentations vulgaires, c'est s'exposer à la réprimande des moralistes et au sourire des incrédules, surtout de ceux qui sont forts de leur expérience personnelle; et cependant cela ne fit la matière d'aucun doute ni dans l'esprit du vieux comte Manfredo qui comprenait les passions chevaleresques, ni dans celui de sa digne épouse Bianca, en qui la clairvoyance maternelle égalait la tendresse, ni enfin dans celui des illustres contemporains qui, par intérêt pour Tune ou pour l'autre des parties intéressées, suivirent, de près ou de loin, toutes les péripéties de ce drame qui intéressait plus particulièrement les poètes comme étant voués de profession au culte de l'idéal. Aussi celui d'entre eux qui connaissait le mieux ce culte, en religion comme en amour, Jérôme Molin, la perle du patriciat vénitien à cette époque, adressait-il à la haute colline (colle alto) que Gaspara Stampa embellissait de sa présence, des félicitations poétiques sur la possession d'un pareil trésor, et sur la douceur des accents que répétaient, après elle, les échos d'alentour. Le témoignage de Varchi, l'un des plus illustres entre les
exilés florentins réfugiés à Venise, est eoeore plus po sitif ' r car il lui décerne la palme de la chasteté attt&fi résolument que la palme de la beauté, et il est fottt aussi convaincu de sa supériorité sur Lucrèce qcre* de &t supériorité sur Sapho. Enfin nous avons le témoignage?, non moins fier que candide* de Gaspara dle-mècflté, dans ces trois vers adressés par elle à céleri qtf'eïrtre tous ses contemporains, elle jugeait le plus capabte dé les comprendre :
JÉ ben ver che il desio cm che am m Ê îutîo d'ontetà pieno e d'anare, ftrcftè'tittitmti im cmvtett frâ itoi (Vf.
C'était sans doute cette absente* de mmotds ou, si Fort veut, cette innocent relative (faut elle prenait le efe$ et la terre^ à témoin,, c'était k glorification ptesqiwfc ivm volontaire d'un amour identifié désormais avec sa vîtf intellectuelle et morale, qui produisaient m elfe' cësf singuliers élans d'enthousiasme ofc l'on toit- «fu'elïé iitf sait plus mesurer, la distante entre Ut ciel et lai tettë. Elle en vint à se croire en possession d'une 1 Complète* béatitude et à regarder presque: comme tin éfieu celui qui en était l'auteur.
Elle nous dit elle-même que « toujours» assise auprès « de lui, elle s'euivimit de L'expression de se# regarda et a du son de sa voix t qu'elle ^nouirnissait des grârt^s 1 « pensées» qu'enfantait soû< génie* qp'eile m se Laissait « pas d'admirer sa. belle, figure» et <p*'em l'adtiiwawt if
(1) n est yrai que dans le sentiment que tous m'awz iispirë* l'botfneur ne tient pas moins" de* place que" l'amour; sans quoi la chose ne serait pas possible entas non*
a lui semblait y voir réunis foute la gloire et les déc lices du paradis. Anges du ciel, s 1 écriait-elle dans o ses transports, je ne tous envie ni vos joies ineffables, « ni vos âmes pleines de ce qu'elles ont désiré (1), ni vos « extases devant le Tout-Puissant ; car mon bonheur « ici-bas est tel que des cœurs terrestres ne sauraient le « contenir : tout ce que vous éprouvez en voyant Dieu « face à face, je réprouve devant celui qu'il fit si com- « plétement à son image. Votre seul privilège, c'est * que vos jouissances sont éternelles, au lieu que les « miennes peuvent bientôt finir. »
Cette crainte ne venait en elle d'aucun doute sur la constance de celui qui était pour elle le type de toutes les perfections, et comme trois années s'étaient écoulées sans que rien en lui eût démenti l'impression des premiers jours, elle se croyait autorisée à regarder cette épreuve triennale comme décisive. Mais il y avait un ver rongeur qu'elle n'avait pas aperçu et qui n'avait cessé d'attaquer la fleur par la racine, pendant qu'elle en respirait le parfum. Le grand corrupteur du siècle, le prédicateur et le modèle de tous les genres de dépravation, celui qui s'intitulait le fléau des princes et qui fut bien plutôt le fléau des intelligences et des âmes, Pierre l'Àrétin, en un mot, qui possédait, au suprême degré, Fart d'exploiter tous les genres de faiblesses, même les plus innocentes, avait trouvé le secret de s'insinuer dans les bonnes grâces du vieux comte Manfredo di Collalto ; mais il avait attendu , pour pousser à bout cette entreprise, que la mort eût enlevé
f ) E quei désir di cià c&e braman ptent.
la comtesse Bianca qui était comme la sentinelle vigilante de la famille. Après s'être contenté d'abord du rôle de consolateur, TÀrétin joua celui de confident avec un tel succès que, dans ses lettres au comte Manfredo, il finit par ne plus lui donner d'autre titre que celui de compère ; il est vrai qu'il avait soin de racheter cette familiarité par les flatteries les plus propres à se la faire pardonner, et auxquelles il ne manquait, pour produire tout leur effet, que d'être sorties d'une bouche moins impure; car le vieux comte, quelle que fût sa crédulité, devait être assez au courant des misères contem poraines pour savoir à quoi s'en tenir sur la sincérité de son flatteur autant que sur sa moralité.
Quoi qu'il en soit, le jeune Collai to, grâce à la faiblesse paternelle, se trouva exposé, dès l'âge de vingtdeux ans, aux influences les plus pernicieuses. Heureusement elles se trouvèrent contre- balancées et presque neutralisées par les leçons que sa pieuse mère lui avait inculquées dès l'âge le plus tendre ; de sorte que ses mœurs, protégées par ce pieux souvenir, ne souffrirent aucune atteinte de son contact avec l'homme le plus dépravé de son siècle et le plus systématique dans sa dépravation. Mais on se demande si cet étrange dilettantisme de la part du fils delà vertueuse Bianca, était bien compatible avec les nobles qualités qui lui avaient conquis l'estime et même l'admiration des appréciateurs les plus compétents parmi ses contemporains, et si indépendamment des considérations puisées dans une fausse interprétation de l'obéissance filiale, il n'y avait pas quelque affinité latente entre le mattre et le disciple. On ne peut nier que cette inti-
mité ne soit une tache dans la biographie du jeune seigneur de Collalto, et s'il avait vécu dans une société moins corrompue, l'opinion publique lui aurait appris que le respect de soi-même était la première condition pour être respecté par autrui. Cependant il y avait, dans cette défaillance, des circonstances atténuantes qu'il serait injuste de perdre de vue.
La passion dominante du jeune Collalto, était la guerre, et la seule profession qui eût quelque attrait pour lui, était la profession des armes à laquelle sa famille devait toute son illustration. Delà une impétuosité héréditaire dans la poursuite de ce genre de gloire et une prédilection presque inévitable pour ceux qui, par sympathie ou autrement, savaient le mieux exprimer ses propres sentiments.
Or, sous ce rapport, l'Àrétin était sans rival, et c'était à cause du plaisir que les militaires trouvaient à l'entendre, qu'il comptait parmi eux un si grand nombre de partisans. Non- seulement il aimait à leur rendre des services gratuits (ce qu'il ne faisait autrement pour personne), mais il leur ouvrait sa bourse aussi bien que son cœur, et quand ils lui parlaient de leurs misères ou lui montraient leurs blessures, il lui arrivait de s'attendrir avec eux jusqu'aux larmes. Aussi n'avait-il pas de peine à trouver parmi eux des redresseurs de torts tout prêts à mettre l'épée à la main pour venger ses injures, et quand on lui enleva, en 1 541, sa chère Perina, la brebis la plus galeuse de son bercail, il se trouva un vieux capitaine qui offrit de la lui reconquérir et de châtier le ravisseur. Si le dégoût ne lavait pas empêché d'accepter cette offre, on aurait vu, grâce à la toute-puisu 3
sance de l'Are tin, le glaive de la loi s'incliner devant le glaive du condottiere.
Chose étrange! cet homme pour qui l'idéal était lettre close, tant en matière d'art qu'en matière de poésie, avait cependant une sorte d'idéal militaire dont il avait puisé la notion, en y mettant beaucoup du sien, dans son commerce intime avec le fameux Jean de Médicis dont il avait recueilli le dernier soupir. Rien ne saurait donner une idée de l'adresse et du succès avec esquels il exploita ce souvenir pendant plus d'un quart de siècle, en s' aidant très-habilement de la sympathie bruyante du brave capitaine Falopia qui avait aussi servi sous Jean de Médicis et dont le culte pour PÀrétin allait jusqu'à lui dire que si les rois Mages étaient venus de son temps, ils n'auraient pas manqué de lui offrir leurs tributs et leurs hommages. Ces divers genres de mérite semblaient devoir assurer à celui qui en était pourvu, la première place dans l'estime et l'affection du maître* Cependant ce ne fut pas au capitaine Falopia que fut décernée la palme de l'idéal militaire, mais au capitaine Bombaglino, venu tout exprès à Venise, en 1542, pour voir celui dont la louange était dans toutes les bouches, et pour constater, par ses propres yeux, jusqu'à quel point sa personne correspondait à sa renommée. Le moment ne pouvait être mieux choisi pour satisfaire la curiosité du voyageur; car c'était celui où le grand homme qu'il voulait visiter venait de recevoir des lettres de son fidèle Àmbroise qui avait voyagé pour lui en Angleterre et en Portugal et qui , après avoir traversé l'Asie occidentale, lui écrivait du fond des Indes qu'il avait trouvé partout le nom de PArétin, même
chez le Sophi de Perse. Le naïf capitaine pleurait d'attendrissement en entendant ce récit, et son interlocuteur, qui avait déjà beaucaup pleuré, ne demandait pas mieux que de pleurer encore, de sorte que leur sympathie réciproque atteignit, dès le premier jour, son point culminant (1).
Ce fut précisément vers cette époque, c'est-à-dire au plus fort de l'enthousiasme des militaires pour l'Arétin, que ses relations avec le jeune Collalto devinrent une sorte d'initiation supplémentaire à la profession qu'il avait embrassée, ce qui ne pouvait avoir lieu sans d'énormes inconvénients pour le disciple. Il y a dans la faiblesse avec laquelle ses parents se prêtaient à des relations si intimes, un mystère qu'il est difficile d'approfondir. Depuis le jour où l'Arétin, à peine débarqué à Venise en 1527, avait été invité, on ne sait pourquoi, à tenir sur les fonts baptismaux le second fils du comte Manfredo, le rôle infâme qu'il n'avait plus cessé déjouer aurait dû, ce semble, détacher à jamais de lui une famille qui comptait la piété parmi ses vertus héréditaires et dont le patronage passait pour avoir toujours été non moins consciencieux qu'intelligent. Cette inconséquence, signe infaillible de la décadence des caractères, était déjà très-commune dans le patriciat vénitien, et tel père qui n'aurait pas pardonné à son fils de faillira l'honneur militaire sous les drapeaux de la république,
(1) Yoici comment l'Arétin motive sa préférence pour le capitaine Bombaglino: La jiïvntnza MU mmJbra, la grazia dei" woximenti, la terribililà dell* aspetto, la gmnsità deW animo, la tiwtiia del parlan, e VaffahiHtà teUa towwMziwc, ni parue veiere un soldato sintile a qutllo che bramava il signor Giovanni (Jean de Médicis), Lelfere, fol. 296.
le laissait faillir impunément aux lois les plus sacrées de la morale, sous les auspices d'un corrupteur d'autant plus dangereux qu'il était plus populaire.
Pour échapper à une contagion si universelle et si autorisée, il fallait une âme aussi héroïquement trempée que Tétait celle de Collalto ; et même avec cette trempe héroïque, il est difficile de l'absoudre, à cause de l'influence que son exemple pouvait avoir sur des âmes moins fortes que la sienne; car ce n'était pas un culte clandestin qu'il rendait à la grande puissance du jour, c'était un culte tout aussi patent que celui qu'il rendait à Dieu, mais heureusement plus sujet à des in- ' termittences. Les lettres que lui écrivait l'Arétin, quand ces intermittences étaient trop longues, sont autant de cris d'alarme poussés par l'idole qui craint de perdre un de ses plus utiles adorateurs. Il y en a une, du mois de juillet 1545, qui surpasse en basse flagornerie tout ce que la littérature italienne nous a transmis de plus ignoble en ce genre, et qui prouve que les relations avaient été longuement et sérieusement interrompues. Mais la réponse qu'y lit le jeune Collalto prouve aussi qu'il se reprochait cette interruption comme un tort et qu'il tenait à le réparer le plus vite et le plus magnifiquement possible. Nous apprenons par la correspondance de l'Arétin lui-même, que cette réparation consistait dans l'envoi presque immédiat d'une grande robe de velours cramoisi doublée de damas noir, costume qu'il trouvait trop beau pour n'importe quel prince dans n'importe quelle solennité, mais qu'il n'a pas trouvé trop beau pour lui-même dans l'admirable portrait que Titien peignit quelque temps après et qui
figure maintenant parmi les chefs-d'œuvre du palais Pitti.
Pour arrêter les progrès de cette fascination, il aurait fallu une campagne de terre ou de mer, et c'est ce que Collalto appelait de tous ses vœux ; mais comnte il n'y avait pas de chance prochaine de les voir exaucés, il se consolait de son inaction en parlant de guerre avec ceux qui s'y étaient illustrés, et à ce titre, nul interlocuteur ne lui était aussi sympathique que le capitaine Falopia qui aurait suffi , indépendamment de toute autre attraction, pour lui faire fréquenter la maison de l'Arétin. D'ailleurs on peut dire qu'il y était plus qu'autorisé par les antécédents de sa famille et par la déférence presque servile de son jeune frère Vinciguerra pour son cher parrain, devenu dans cette même année 1545, le confident desesprecocesamours.il n'était alors âgé que de dix-huit ans, de sorte que le respect filial et la tendresse fraternelle venant renforcer, par des influences qui pouvaient paraître légitimes, le prestige dont ce personnage à double et triple face savait s'entourer, malgré tous ses vices, le comte de Collalto courait risque de faire, sous ses auspices, un tout autre apprentissage que celui qu'il avait en vue. Il faut même que son imagination, à défaut de son cœur, ait été subjuguée d'une manière bien étrange, s'il est vrai qu'ayant tenté un jour, à sept reprises différentes, de pénétrer jusqu'à l'Arétin, et ayant été repoussé sept fois sous prétexte qu'il était occupé ou endormi, il ait comparé son sort à celui des damnés dont le plus terrible tourment est (F être privé de la présence divine ! et c'était le rejeton d'une dynastie non moins éminente par ses vertus que
par ses titres historiques, qui poussait ainsi la flatterie jusqu'au blasphème !
Quoi qu'il en soit, le fils du vieux Manfredo porta docilement ce joug depuis Tannée 1545 jusqu'à son dé|jfirt pour la France en 1548; et même alors l'influence dé l'Arétin sur lui, en matière d'apprentissage militaire, était si bien établie, qu'il n'eut pas de peine à lui faire prendre pour compagnon de voyage et au besoin pour capitaine instructeur, ce même Falopia qui représentait, pour les hommes du métier, les traditions qu'ils aimaient à rattacher au souvenir de Jean de Médicis surnommé des bandes noires (délie bande nere).
Au point de vue chevaleresque et militaire, il n'y avait pas alors une seule cour en Europe qui pût rivaliser avec la cour de France, et la courte apparition que Henri H, récemment monté sur le trône, venait de faire en Piémont, à la tête d'une armée que devaient renforcer les garnisons piémontaises, avait suffi pour remplir d'espoir, d'un bout à l'autre de l'Italie, mais plus particulièrement en Lombardie et en Toscane, les partisans de l'intervention française. Jamais, depuis les croisades, le rôle de la France n'avait été si grand au dehors qu'il le fut sous ce règne, à certains égards, si décrié. Jamais ses guerriers ne méritèrent mieux d'être appelés des redresseurs de torts; car ce fut en combattant les trois despotes dont le joug pesait alors sur l'Allemagne, sur l'Angleterre et sur la Toscane, qu'ils acquirent successivement leurs titres de gloire. Or nulle part on ne leur savait plus degré de ce genre de service que dans les États vénitiens, et la France
avait si bien su alimenter l'admirât ion et la reconnaissance de ses alliés des lagunes, que, par une exception dont il n'y a peut-être pas un autre exemple dans les annales de la diplomatie, il s'écoula plus de deux siècles sans que rien vînt troubler ou même affaiblir les relations sympathiques entre les deux pays.
Même avant que Henri II fût monté sur le trône, ces relations auxquelles ce prince attachait dès lors un grand prix, avaient reçu une sorte de consécration re* ligieuse à l'occasion du baptême de son premier-né qui avait été appelé François, et dont il avait voulu que l'État vénitien fût le parrain, malgré l'antipathie de la noble république pour le nom de Mèdicis que portait sa mère.
Cette mère ressemblait trop à la famille dont elle était issue, pour intéresser une âme aussi chevaleresque que celle du comte de Collalto. Il est probable qu'à ses yeux, comme aux yeux du connétable de Montmorency et des Guise, la véritable reine était la duchesse de Valentinois, la fameuse Diane de Poitiers, à laquelle l'âge n'avait ôté que les plus superficiels de ses charmes, et dont l'empire était plus assuré que jamais. Que le jeune Collalto, séduit par l'exemple des Guise et de plusieurs autres qui étaient pour lui des types d'honneur militaire, ait payé comme eux son tribut de courtoisie, sinon d'admiration, à celle dont la faveur auprès du roi survivait à tous les genres de vicissitude, c'est ce qu'il est impossible de mettre en doute, car on ne comprendrait pas autrement le succès qu'il obtint à la cour de Henri II, succès qui dut dépasser ses espérances, s'il est vrai que ce prince
ait aspiré à faire de la résidence de Collalto le temple de sa gloire (1).
Collalto avait donc couru risque de puiser à deux sources diversement empoisonnées, je ne dis pas ses sentiments qui étaient à l'abri de toute souillure, mais au moins quelques-unes de ses notions sur les devoirs accidentels de la vie. Après qu'il eut fait la rencontre de Gaspara Stampa, tout ce qui avait besoin en lui d'être purifié, le fut si bien par son enthousiasme pour elle, qu'il cessa dès lors toute correspondance avec l'Arétin, malgré l'exemple contraire que lui donnait son frère Vinciguerra, toujours amoureux de sa belle Bianca et plus abject que jamais dans les lettres qu'il écrivait de Rome à son parrain. Quel contraste avec les lettres et les sonnets que Jérôme Molin adressait de Venise à sa pupille, les unes pour s'associer au bonheur dont elle se montrait si digne, les autres pour immortaliser un amour dont il connaissait par expérience les douceurs et les amertumes. Hélas! le moment approchait où Gaspara Stampa qui n'avait encore connu que les douceurs du sien, devait être suffoquée par ses amertumes.
Trois années de fidélité sans nuage étaient un prodige
(1) C'est ce que dit le poëte Molin, en termes un peu trop poétiques, dans un sonnet composé par lui sur la demande de Gaspara Stampa.
Le portrait de Collalto, peint par Titien, se trouvait au Louvre en 1738 et s'y trouve peut-être encore aujourd'hui.
On peut le comparer avec celui qu'en a fait Gaspara Stampa elle-même : Chi vuol conosctr, donne, il mio signore, Miri un signer di vago e dolce aspetto, Di pelo biondo e di vivo colore Di pertona alta e ai spuzioso petto.
qu'on n'était pas en droit d'attendre d'un homme en gui l'ambition de la gloire, légitime ou non, absorbait ou dominait toutes les autres, et cependant ce prodige s'était accompli, d'où la pauvre Gaspara avait conclu qu'il pourrait s'accomplir toujours, et qu'un lien indissoluble mettrait son bonheur à l'abri de toutes les vicissitudes. Mais, outre l'obstacle qui pouvait venir de l'inconstance naturelle au cœur de l'homme, il y avait un obstacle légal qui, sans être tout à fait insurmontable, était de nature- à susciter des difficultés devant lesquelles plus d'une famille patricienne avait reculé dans un cas semblable. Quand un mariage n'était pas approuvé par le conseil des Dix, à cause de l'inégalité de condition entre les conjoints, les enfants mâles issus de cette union non sanctionnée par la loi civile, étaient exclus de toutes les fonctions et privilèges qui appartenaient aux familles patriciennes. La perspective de cette exclusion possible ne fut-elle pas pour quelque chose dans le changement dont la pauvre Gaspara s'aperçut avec effroi, après avoir régné pendant près de trois ans sur ce cœur qu'elle s'obstinait à proclamer le plus noble de tous les cœurs, en dépit de tous les sinistres symptômes qui se multipliaient autour d'elle? Ce redoublement d'impatience trop longtemps contenu, qui faisait dire à Collalto que les lauriers de Cyrus et de César, ses deux héros favoris, ne le laissaient pas dormir, n'était-ce pas une manœuvre habilement imaginée pour couvrir une retraite qui n'était peut-être dès lors qu'un abandon mal déguisé? Il est vrai que cette supposition répugne à tous les antécédents du personnage et surtout à cette loyauté
chevaleresque qui, d'après le témoignage des contemporains et surtout d'après le récit de son biographe, faisait le fond de son caractère ; mais il ne faut pas oublier que ce biographe lui-même, qui s'appelait Antonio Rambaldo de Col 1 alto, était un rejeton de la même famille et qu'à ce titre il pouvait plaider les circonstances atténuantes sinon pour des infidélités, du moins pour des lacunes.
Quoi qu'il en soit, son héros ne voulut pas rester plus longtemps dans son tort vis-à-vis de la postérité qui ne manquerait pas, disait-il, de lui demander compte d'une si longue inaction ; et comme il ne pouvait pas offrir ses services à sa première patrie qui était alors en paix avec toute l'Europe, il crut pouvoir les offrira sa seconde patrie où il était sûr qu'ils seraient acceptés avec joie, et après avoir consolé, tant bien que mal, la pauvre Anassillapar la promesse d'un prompt retour et d'une correspondance régulière, il prit joyeusement le chemin de la France.
Il est vrai que tout contribuait à rendre la tentation irrésistible. C'était en 1552, l'une des années les plus mémorables de notre histoire militaire, sinon au point de vue des conquêtes territoriales, du moins au point de vue de l'honneur de nos armes, bien que nous eussions les Turcs pour alliés contre l'ennemi commun qui était Charles-Quint. C'était au moment où le cardinal François de Tournon venait solliciter le Sénat vénitien de se joindre à la ligue formée contre ce prince dans l'intérêt de tous les États menacés par lui, des deux côtés des Alpes. Enfin c'était à l'approche du
fameux siège de Metz qui allait réunir, pour la défense de cette récente et précieuse conquête, l'élite de la noblesse française que le jeune Collalto n'avait encore vue briller que dans les tournois et les autres exercices chevaleresques. Plus l'impression qu'il avait emportée de ses relations avec ceux qu'il regardait comme le plus bel ornement de la cour de France, avait été profonde, plus il tenait à voir de près les exploits par lesquels ils justifieraient l'enthousiasme qu'il avait conçu pour leur caractère, et l'idée de partager leurs dangers et peut-être leur gloire, lui donnait un genre d'émulation trop en rapport avec l'impétuosité de ses, généreux instincts pour qu'il lui fût possible d'y résister. De plus, il y avait une autre perspective qui le touchait de plus près, et qui aurait suffi pour enflammer, son patriotisme italien, c'était la perspective d'une insurrection en Toscane, avec le concours d'une troupp auxiliaire fournie par le roi de France et guidée parles émigrés florentins à la tête desquels devait figurer le fameux Pierre Strozzi, promu par Henri II à la dignité de maréchal et qui avait à venger sur le duc Corne de Médicis, outre la mort de son père qui s'était étranglé dans sa prison, l'asservissement de sa patrie et l'exil de ses plus vertueux citoyens.
Or c'était précisément à Venise que ces exilés avaient trouvé l'accueil le plus sympathique. C'était surtout là, dans la classe patricienne comme dans la classe des lettrés, que se produisaient, en dépit des suggestions vénales du servile Are tin, les manifestations de pitié pour leurs infortunes et d'enthousiasme pour leur cause. C'était quelque chose d'analogue à l'émotion que sus-
cita, parmi les' Français du dix-septième siècle, l'émigration irlandaise après la bataille de la Boyne ; et h Venise comme à Paris, ce ne fut pas la sympathie du sexe le plus faible qui fut la moins ardente ni la moins tenace. Sous ce rapport, Gaspara Stampa se distingua entre toutes les femmes italiennes de son temps par l'hommage poétique qu'elle rendit au courage malheureux dans la personne de ces nobles exilés parmi lesquels elle devait trouver des patrons et des consolateurs pendant sa vie et des panégyristes après sa mort ; et si le comte de Collalto n'avait pas trouvé dans son propre cœur des suggestions toutes puissantes en faveur de ces victimes d'un despotisme ombrageux et sanguinaire, l'enthousiasme de Gaspara Stampa, rendu doublement contagieux par l'amour qu'elle lui avait inspiré, aurait infailliblement produit son effet. C'était ce même enthousiasme qui la rendait si passionnément reconnaissante envers le roi de France dans lequel, grâce aux leçons de son ami, elle voyait un vengeur futur des iniquités politiques qui, depuis près d'un demi-siècle, scandalisaient l'Italie. C'était à ce titre et comme par anticipation } qu'elle lui décernait, dans ses sonnets, des louanges si disproportionnées à ses mérites, et qui n'ont leur excuse que dans l'identification de la cause des exilés florentins avec celle de Henri II, quand ses troupes descendirent en Italie ; car en même temps que le ducCôme condamnait d'avance à la peine de mort tous ceux de ces exilés qui seraient faits prisonniers de guerre, le vice-roi de Naples, don Pedro de Tolède, menaçait de la même peine quiconque oserait prononcer le nom du roi de France, c'est-à-dire du souverain en
l'honneur duquel la république de Venise avait frappé des médailles (1),
Pendant ce temps le cœur delà malheureuse Gaspara n'en était pas moins en proie $ux plus douloureuses anxiétés. Les jours et les semaines s'écoulaient sans qu'elle vît arriver la lettre que Collalto avait promis de lui écrire aussitôt après son arrivée à Paris ; et quand il rompit enfin ce silence de si mauvais augure, ce fut moins pour consoler celle qui en avait si cruellement souffert, que pour lui apprendre à se résigner à la prolongation de ses souffrances. De là des alternatives d'élévation et d'abattement qui donnent lieu aux contrastes les plus émouvants et aux effusions les plus pathétiques. Toutes ces oscillations sont approximativement reproduites dans la série de ses poèmes qu'on peut regarder comme un fidèle écho des élans de son âme aussi bien que de ses défaillances, et qui, à ce titre, offrent un intérêt qui n'est pas purement littéraire. Tantôt ce sont des effusions passionnées qui revêtent la forme lyrique ou élégiaque, comme pour remplir les intermittences d'un désespoir sans remède. Tantôt ce sont des réactions pathétiques et parfois sublimes contre la passion qui la subjugue; tantôt enfin ce sont des sophismes étranges, auxquels elle a recours pour concilier cette passion avec sa conscience, comme dans le sonnet où interprétant à sa manière le précepte évangélique sur l'amour de Dieu et du prochain, elle cherche à en détourner l'accomplissement à son profit; et après avoir ainsi glorifié l'amour qu'elle inspire, elle glorifie plus
1(1) Histoire de de Thou, livre XI. — Medaglie del Boni, 1» parte.
hardiment encore l'amour qu'elle ressent, en disant qu'elle pousse même l'enthousiasme jusqu'à se savoir bon gré de tant souffrir et jusqu'à rassurer celles que la vue de ses souffrances pourrait détourner de suivre son exemple. «0 vous, » s'écrie-t-elle, dans la plus touchante de ses élégies, « ô vous qui, par une faveur du « ciel êtes prédestinés à aimer, ne vous plaignez pas de « vos souffrances, car les martyres d'amour sont des « bénédictions, Dussé-je être victime du mien, je ne « m'en repentirai jamais; je préfère les tourments ence dures pour une si belle cause à toutes les jouissances « que procurent les choses viles et abjectes. Si Dieu et a mon étoile s'accordent à vouloir que je succombe à « ma douleur, eh bien ! que la mort vienne et me dé- « livre de mon amour et de cette enveloppe mortelle : « alors enfin, mon âme, libre dans son essor, s'envolera « joyeuse dans ce séjour où une fidélité comme la « mienne trouvera sûrement sa récompense (1). »
C'était ainsi que son imagination devenant de plus en plus complice de son cœur, elle se laissait aller à des transports d'admiration qui compromettaient parfois le sentiment de sa dignité. Tantôt elle maudissait la guerre et la gloire, tantôt elle invitait les historiens à perpé-
(1) Egli èpurlamia steUa
£ se s'accorda il cielo, Ch'io moja per cagion cosi gradita; Venqa morte, e con eUa Àmor, e questo vélo Tolgan, ed esca fuor Valtna $mairita; Che del sao albergo uscita, Volera lieta in parte Dove s'avra mercede Délia sua vivafede.*..
tuer, dans l'intérêt de leur propre immortalité, la mémoire de son héros, et les peintres à éterniser les traits de la plus belle créature qui fût jamais sortie de la main de Dieu.
Malheureusement, l'éditeur insouciant des poésies deGasparaStampa n'y a mis aucun ordre ni chronologique ni psychologique, de sorte qu'on est obligé de suppléer à son insouciance ou à sa stupidité par des conjectures dont les éléments ne sont pas faciles à recueillir. On voudrait surtout savoir la date et l'occasion de certains poèmes qui sont en contradiction flagrante avec presque tous les autres, et qui accusent un élan presque surnaturel vers la source du bien et du beau. Parmi les compositions de ce genre, il en est une qu'on pourrait appeler élégiaque, puisqu'il s'agit d'une mort, mais qui est bien plutôt un chant triomphal en l'honneur d'une âme prédestinée qui, après avoir parfumé longtemps je ne sais quel asile de l'odeu i de sa sainteté, vient de monter au ciel pour recevoir sa récompense. L'enthousiasme de Gaspara Stampa pour ce genre de dévouement (il s'agissait probablement d'un hospice d'incurables) l'a si bien inspirée dans cette espèce d'apothéose qui est en même temps une invocation pour elle-même, qu'elle s'y est élevée, même sous le rapport du style, à une hauteur où ses poésies amoureuses n'ont jamais atteint. On voit qu'elle avait eu sous les yeux, dans la personne de cette héroïne, quelle qu'elle soit, un idéal de perfection ascétique dont elle revendique l'honneur non-seulement pour la République qui a su l'apprécier, mais aussi pour son sexe qui peut se vanter d'avoir produit, dans un siècle de corruption,
une âme toujours tournée vers la lumière éternelle, et qui, dans son pèlerinage terrestre, a toujours vécu icibas, comme on vit dans le ciel (1).
Mais c'est surtout dans les vers où elle implore la pitié de cette protectrice dont elle nous a tu le nom, que Gaspara Stampa nous révèle les plus nobles et les plus pures aspirations de son cœur, et la lutte dont ce pauvre cœur était le théâtre, partagé qu'il était entre deux amours qu'elle aurait voulu ne pas croire incompatibles. Il est impossible de lire ce poëme d'un bout à l'autre, sans être convaincu que la sainte dont il s'agit avait reçu ses confidences, ce qui expliquerait l'explosion de douleur en quelque sorte filiale à laquelle sa mort avait donné lieu, et le désir plus ardent ,'que jamais, dans la pauvre Gaspara, de déchirer, avec le secours de celle dont elle invoquait l'assistance, le voile que les ombres d'ici-bas avaient étendu autour d'elle (2). On voit qu'ici la mélancolie a fait place à la componction ; cependant la victoire n'est pas encore complète et la passion, désavouée mais non déracinée, se réfugie dans l'idéal comme dans son dernier retranchement. Désormais ce n'est plus la beauté fugitive et fragile (fugace e fraie) du seigneur de Collai to que Gaspara Stampa veut aimer, ce sont ses vertus sublimes et les qualités héroïques qui élèvent son âme royale jusqu'au ciel. C'est cette beauté intérieure et sans égale s qui ne monte pas et ne descend pas avec la fortune, qui n'a rien à craindre du temps ni de personne, qui lui offre un
(1) Rime di Gaspara Stampa, p. 121-124.
(2) ftid.
crient plus fidèle sur lequel elle puisse fixer ses regards (1) ; et pour se prouver à elle-même qu'elle a définitivement triomphé de cet amour profane dont les païens avaient fait un dieu, elle trace avec toute la verve que lui donne sa blessure récente, le portrait de l'ennemi qu'elle croit avoir vaincu : « vous qui ne con- « naissez pas encore le piège où je suis tombée, si vous « voulez savoir ce que c'est que cet amour dont l'anti- « quité a fait un Dieu, je vais vous l'apprendre : c'est « une affection ardente qui fait courir après une ombre « trompeuse, c'est une illusion volontaire, un oubli de « soi-même et de son vrai bien, une recherche pénible « et forcée de quelque chose qu'on ne trouve pas, ou « qui, quand on le trouve, ne cause que dommage et a repentir, c'est une renonciation à la liberté, à la joie « et à la paix, un mal qui fait qu'on s'égare sans qu'on « senteson erreur, qui donne la mort sans qu'on se sente « mourir ; enfin un mal qui est à la fois caressant et « poignant (2). »
(1) Virtudi eccelse e doti illustri e chiure,
Che alzate al cielo il mio real signore, Voi voi sol voglio aharmi ad amure
Quella interna bellezza e senza eguale Che con fortuna non scende e non sale* (S) 8t di saper, che cosa sia bramatt
Questo amor che signor ha fatto, e J)io Non pur la nostra, ma l'antica étale :
É un affetto ardente, un van desio B % ombre faUaci, un volontario inganno, Unpor se stesso, e il suo bene in obblio.
Un cercar suo mal grado con affanno, Quel che mai non si trova, o se pur view
De sinistres rumeurs qui circulèrent à Venise parmi les amis du seigneur Collalto et qui arrivèrent jusqu'aux oreilles de Gaspara Stampa vinrent lui prouver que sa guérison n'était pas aussi complète qu'elle l'avait imaginé. On disait vaguement que parmi les beautés de la cour de Henri II, il en était une dont les charmes avaient fait sur le cœur du gentilhomme vénitien une impression tellement irrésistible, qu'il songeait à s'en assurer la possession par un mariage, et ce bruit paraissait d'autant plus fondé, qu'il coïncidait avec une lettre dans laquelle il donnait à entendre à sa correspondante, déjà troublée par son long silence, qu f il donnait aux femmes françaises la préférence sur toutes les autres.
Enfin, après les plus douloureuses incertitudes, la nouvelle du prochain retour de celui qui les avait causées fit briller un rayon d'espérance dans cette âme attristée ; et pour goûter cette consolation dans toute sa plénitude, elle quitta sa pauvre et trisle maison où elle avait tant pleuré, pour aller respirer l'air doublement vivifiant de la colline de Collalto et revoir les rives de l'Ànasso si chères à son souvenir. Il était impossible que, dans ce séjour enchanté, son imagination ne prit pas un nouvel essor et ne lui peignit pas l'avenir sous les plus riantes couleurs. Déjà elle méditait la conversion de l'idole de son cœur et, dans son fol aveuglement, elle se promettait d'obtenir de sa tendresse qu'il renonçât pour jamais à cette funeste ambition qui pouvait
Avuto, arrecapenitenzae donne.
Vn nutrir la sua vita sol ai speme
lui coûter la vie et qui luf avait déjà coûté à elle tant de larmes. Elle épuisait, pour le convaincre, non pas tous les arguments de la raison, mais tous les charmes de la langue qui lui était familière. « Ici, » lui diraitelle avec une confiance un peu trop poétique, « ici, « sur le penchant de ces collines, dans ce vallon fertile « et paisible, nous coulerons ensemble des jours heu- « reux, jusqu'à ce qu'enfin le soleil de nos yeux s'obs- « curcisse et s'éteigne. Pourquoi toutes ces fatigues et « tous ces efforts, pourquoi tous ces honneurs que la « mort doit bientôt flétrir de son souffle (1)? »
A mesure que la pauvre Gaspara voyait approcher le jour de son bonheur, une sorte de crainte respectueuse se mêlait aux transports de sa joie. Elle se demandait par quelles paroles, par quelles caresses elle devait accueillir son bien-aimé qui revenait à elle couronné de plus de gloire que le soleil n'en avait jamais vu sur une même tête. Elle se sentait pâlir et trembler en pensant au moment où elle fixerait ces traits majestueux qui la rendaient à la fois craintive et hardie, et la violence des émotions qu'elle éprouvait à son approche lui faisait craindre qu'en le revoyant, l'excès de sa joie ne brisât son cœur (2).
(1) in questi coUi, in quêde aimé e kicuïe VaUi e campagne, dove amor n'invita, Viviamo insieme vita aima e gradiia,
Sin ch'il sol de' nostri occhi al fin s'oscure. Perché tante fatiche e tanti stenti Fan la vita $iù dura; e tanti onori Restan per morte poi subito spenti.
(2) Con quai degne accogliente, o quai parole Raccorrà io il mio graiito amante
Malheureusement le bruit qu'on avait fait courir à Venise sur le prochain retour de Collalto n f avait aucun fondement. Alors sa victime puisant un reste d'inspiration dans son désespoir, imagina un remède qui était plus propre à compromettre sa dignité qu'à réveiller la passion de Collalto» s'il était tenté d'être infidèle. Ce remède n'était autre chose que le recueil des poëmes qu'elle avait composés depuis leur séparation, en s'inspirant des sentiments et des souvenirs les plus propres à rendre son mal incurable. La lettre qui accompagnait le manuscrit était si humble, et l'appel qu'elle y faisait à la pitié de son vainqueur était conçu dans des termes si peu mesurés, qu'on est presque tenté de regretter que ce malencontreux document ait été placé en tête de ses œuvres. Quant à ses effusions poétiques, elles sont modulées avec une plénitude de verve qui entraîne le lecteur presque malgré lui à travers les répétitions et les exagérations qui déparent ce recueil, et qu'on remarquerait davantage, si l'exaltation vraie, dans une âme noble et passionnée n'avait pas le privilège d'imposer silence à la critique purement littéraire.
Comme il s'était toujours agi pour elle de conserver ou de reconquérir un cœur qui pouvait lui échapper, on comprend que son exaltation, croissant toujours avec le danger, ait doublé les puissances de son imagi-
CJie torna a me cou tante ghrie e tonte Quante in un sol non vide forte il sole?
Conâotta innanzi a quel divin semblante Ch* ardir e tema intime dur mi suole, Tem che il cor di gioia non si sfoceia....
nation dans l'accomplissement: de la tâche la plus douce qu'elle pût s'imposer, c'est-à-dire dans la célébration des dons de tout genre qui faisaient de son héros quelque chose de plus que la merveille de son siècle. Non contente de célébrer l'incomparable courage qu'il a déployé dans les tournois ainsi que dans la récente campagne de Picardie contre les Anglais, elle trouve un surcroît d'enthousiasme pour chanter ses autres qualités chevaleresques, une nature royale {real naturà), un sang non moins illustre que celui des rois, une in* telligence qu'on pourrait appeler angélique ou même divine, des manières où la distinction se combine avec la mansuétude, un visage où se réfléchissent les rayons du soleil, en un mot une réunion de toutes les perfections imaginables. En outre comme Gaspara Stampa n'avait pas oublié l'admiration avec laquelle Collalto lui avait parlé de Henri II et de l'impulsion que son royal patronage avait donné au génie national dans toutes les directions, elle décernait à ce monarque les louanges les plus hyperboliques, mais qui avaient pour excuse de ne pas dépasser de beaucoup celles que lui prodiguaient ostensiblement les membres les plus influents de l'aristocratie vénitienne.
Mais ce qu'il y avait de plus touchant dans ce dernier appel fait à un cœur absorbé par des aspirations d'un autre genre, ce n'était pas la poésie, mais la lettre en prose dont nous avons déjà parlé, et qui était faite pour exciter quelque chose de plus que des remords :
« Puisque tant de souffrances, endurées pour vous, « n'ont pas pu obtenir de vous une parole, j'en ai rasce semblé toute l'histoire dans ce recueil, pour voir si
« je serai plus heureuse. Mon but n'est pas de vous reprocher votre cruauté, mais de vous donner une haute « idée de votre puissance ; car puisque j'ai eu de telles « inspirations en vous trouvant impitoyable, que serait- . « ce si j'avais le bonheur de vous inspirer quelque pitié? , « Âh ! si jamais vous revenez dans ma pauvre et triste « maison, tout vous y parlera de mes soupirs, de mes « sanglots, des larmes que j'ai versées jour et nuit, tout « en bénissant votre nom et remerciant le ciel de m'a- « voir tant fait souffrir pour vous; car je préfère la « mort me venant de vous à une jouissance qui me « viendrait de tout autre. »
Il était impossible d'adresser un appel plus pathétique à un cœur engagé par des liens non moins sacrés que ceux du serment; mais les circonstances étaient impérieuses, et tout devoir incompatible avec celui qu'il . s'agissait de remplir, devait être, suivant les juges compétents, impitoyablement sacrifié. Voilà sans doute ce que disait Gollalto avec une arrière-pensée peu conforme à la loyauté naturelle de son caractère, et il faut avouer que jamais une noble cause ne s'offrit plus à propos pour voiler une action qui ne l'était pas.
Il ne faut pas oublier que la peur qu'inspiraient alors, dans le nord et le centre de l'Italie, les empiétements de la domination autrichienne, y avait rendu les Français tellement populaires, que cette popularité s'était élevée à la hauteur d'un sentiment national. Or le moment était venu pour la France de justifier: par des faits l'attente qu'avait excitée son attitude hostile vis-à-vis des oppresseurs de la liberté italienne. C'était dans Tété de 1553, c'est-à-dire dans le moment où Côme de
Médicis venait de se liguer avec Charles-Quint, pour se venger de l'accueil fait par Henri II aux bannis florentins qu'il incorporait dans ses troupes en y ajoutant le privilège de la haute paye, et en les plaçant sous le commandement immédiat de leur compatriotePierre Strozzi, le véritable héros de cette croisade. C'était plus qu'il n'en fallait pour conlre-balancer l'impression qu'avaient pu produire sur le cœur de Collalto les poésies intempestives de la pauvre Gaspara. Que pouvait valoir désormais cette promesse d'un prompt retour par laquelle il avait cru adoucir pour elle les tourments de l'absence? D'ailleurs, s'il se laissait entraîner à de nouveaux périls par son enthousiasme pour une cause qui lui paraissait sacrée, c'était elle, c'était Gaspara elle-même qui avait été, sans le prévoir, l'inspiratrice de cette généreuse résolution; car, comme nous l'avons déjà dit, les exilés florentins avaient été pour elle l'objet d'un véritable culte, sans excepter ceux qui vivaient en terre étrangère, comme le vieux Alamanni que ses hommages poétiques allaient chercher jusque dans sa retraite de Lyon,
Elle ne pouvait donc pas se mettre en contradiction avec elle-même, en se montrant indifférente aux espérances qui faisaient battre tant de nobles cœurs, ou eu regrettant une si belle occasion offerte à son ami pour satisfaire à la fois sa passion pour la guerre et sa passion pour la liberté. Mais cette double satisfaction une fois obtenue, que deviendrait sa fidélité, déjà si compromise par son trop long séjour k la cour de France? car les effusions poétiques qu'elle lui avait envoyées en guise de préservatif, étaient restées sans
réponse, d'où elle avait conclu, avec la sombre logique • du désespoir, qu'elles étaient testées sans effet Cette conclusion, qui équivalait pour elle à un arrêt de mort devint encore plus accablante quand elle sut que Collalto descendu en Italie avec l'armée française dans laquelle il avait un commandement, avait longé, pendant plusieurs jours de marche, les États vénitiens sans lui donner signe de vie. Cette abdication tacite était trop significative pour qu'elle ne fût pas comprise.
Quand Gaspara Stampa eut renoncé à tout espoir de recouvrer le cœur qu'elle avait perdu, sa sœur Cassandra, qui s'était éloignée d'elle pendant ses jours de prospérité, vint lui offrir toutes les consolations que sa pré* voyance tenait, pour ainsi dire, en réserve ; car, comme la Cassandre troyenne, elle n'avait pas épargné les prédictions sinistres, et elle n'avait pas été plus écoutée qu'elle. Maintenant elle venait employer tous les remèdes que pouvait suggérer la plus tendre sympathie, sinon pour guérir la blessure, du moins pour l'empêcher d'être mortelle. L'impression qu'elle avait gardée des jours heureux de son enfance, lui faisait espérer que les sentiments de la nature, malgré une trop longue désuétude, rempliraient peu à peu le vide que l'infidélité de Collalto avait laissé dans le cœur de sa sœur. Ce qui entretint d'abord cette illusion, ce furent ses fréquents accès d'attendrissement. La fleur était tristement penchée sur sa tige : mais la moindre goutte de rosée, le moindre souffle poétique suffisaient pour la redresser vers les rayons du soleil, et l'on se flattait de jouir encore longtemps de son éclat et de ses parfums, parce
qu'on ne voyait pas Pinsecte qui en rongeait la racine. En effet jamais la lyre de Gaspara n'avait rendu des sons si touchants. Si parfois ses chants étaient plaintifs c'était la pitié pour son sexe qui l'inspirait, bien plus que ses propres infortunes. Elle voulait que son expérience, si chèrement achetée, apprît aux autres à éviter l'écueil où son bonheur venait de se briser et en donnant cette triste leçon, elle ne se défendait pas toujours d'un retour d'amertume sur le passé, comme on peut le voir dans les paroles suivantes qui sont comme un désaveu indirect de son fol enthousiasme :
« vous qui voguez pour la première fois sur celte « mer profonde et orageuse des passions, où tant d'au- « très femmes ont déjà fait naufrage, voici le conseil « que je vous donne avant tout : attachez-vous à de « nobles âmes, et vous ne serez jamais délaissées (1). »
Ailleurs elle donne un avertissement du même genre, mais encore plus incisif, sous la forme d'une épitaphe composée par elle-même pour son propre tombeau et digne de figurer, à titre de chef-d'œuvre, dans n'importe quel recueil de ce genre :
Fer amar molto, ed esser poco amata, Visse e mon infdice; ed or qui giace La più fedele amante che sia stata.
Fregak, viator, riposo e pace;
(1) Voi che novellamente, donne, entrais
In questo, pien di tema, e pkn d'erme Largo e profonde pelago damore, Ove già tante navi son spezzate :
Sovra tutîo vi do questo consiglio :
htndete amanti nobili; e conforto Questo vi sia in ogni aspro periglio.
Ed impara da lei si mal trattata,
A non seguire un cor çrudo,e fugace (1). ;
Cette qualification sévère, donnée à l'auteur de ses souffrances qui la méritait bien, est la seule faiblesse de ce genre qui soit échappée à Gaspara Stampa, et il faut y voir un cri de détresse bien plus qu'un cri de vengeance. D'ailleurs, elle n'aspirait pas à la gloire du stoïcisme, et au lieu de dire que la douleur n'était pas un mal, elle disait, avec un accent qui laissait peu d'espoir, que la sienne était bien amère; seulement elle ne s'y livrait que dans la mesure compatible avec la dignité qu'elle voulait garder jusqu'au bout. Ce long combat entre son désespoir latent et le besoin de ne pas s'avilir tarissait lentement en elle les sources de la vie mais sans épuiser son courage. Elle était arrivée par degrés à cette sérénité relative que certaines âmes trouvent encore dans les grandes infortunes, quand elles ont la certitude de n'y pas survivre. En vain lui prodiguait-on de toute part les témoignages d*ad • miration et de sympathie, les plus propres à la réconcilier avec la vie, son âme était désormais fermée à toutes les joies, du moins à toutes les joies terrestres.
Mais si les créatures humaines étaient impuissantes à lui fyire sentir cet amour et cet enthousiasme qu'elle avaitéprouvé pour Coltalto, il y avait un amour plus pur et plus vivifiant, un enthousiasme plus durable et plus
(1) Ci-gît la plus fidèle amante qui fût jamais. Pour avoir beaucoup aimé et l'avoir été peu, elle vécut et mourut malheureuse. Prie pour elle et apprends, par sou exemple, à ne pas t'attacher à un cœur dur et inconstant.
légitime qui pouvaient être à la fois une expiation et un remède. Ici finissent pour Gaspara Slampa les regrets et les inspirations profanes ainsi que les comparaisons qu'on a pu faire entre sa destinée et celle de Sappho. En descendant dans son propre cœur, elle a trouvé qu'il n'était pasindigne d'être offert àson créateur, et elle a osé lever vers le ciel des yeux qui n'étaient plus obscurcis par des larmes, ou du moins qui ne l'étaient que par celles du repentir. Dans ces dispositions nou velles, ses chants sont devenus plus mélodieux et plus sublimes, et à mesure qu'elle a senti sa dernière heure approcher, elle s'est pénétrée de plus en plus de toutes les vérités consolantes et de toutes les promesses de miséricorde, Quelle ferveur et quelle poésie respirent dans les prières qu'elle adressait alors à Dieu ! « Seigneur, « disait-elle, toi qui voulus descendre sur la terre et « te revêtir d'une enveloppe terrestre pour nous ap- « prendre à combattre et à vaincre, donne-moi le bou- « clier de ta grâce et arme-moi de la force nécessaire « pour fouler aux pieds toutes les affections humaines a qui me captivent encore. Guéris-moi des blessures « que m'a faites un amour malheureux qui m'a déjà « conduit au bord de la tombe, ouvre- moi les portes de « ton royaume éternel, tends-moi la main pour y mon- « ter. Du haut du céleste séjour, tourne les yeux vers « une pécheresse qui t'implore avec larmes, et puisque, « dans l'intérêt de ta gloire, tu fais abonder ta grâce «là où le péché abonde, entre dans mon cœur souillé « par tant de faiblesses, allumes-y ton feu vivifiant, et « après en avoir banni tout amour profane, règnes-y « éternellement et sans partage. Mon Dieu, tu voulus
« mourir pour nous, tu rachetas de ton sang toute la « race humaine; Dieu de miséricorde, ne me laisse « pas périr. » (1)
Il est impossible de ne pas reconnaître ici la source à laquelle ces belles inspirations ont été puisées. Ne croirait-on pas lire en effet une paraphrase ou un écho renforcé de certains psaumes composés par celui qu'on peut appeler le grand consolateur de ce genfe de misères, par celui qui a su donner à son repentir les accents les plus propres à percer le ciel? Seulement Gaspara Stampa, beaucoup moins coupable que le roi David, n'avait à demander pardon à Dieu que d'une
(1 ) Dolce $igrwr che sei venuto in terra
Ed hai presaper me terrena vesta Ver combatter e vincer questa guerra, Ikanmi lo scudo di tua grazia, e desta In me virtù, si ch' io gettiper terra Ogni affetto terren che mi molesta.
. Aprimi ornai del regno tuo le porte, E per salir a lui dammi la mono; Perché à ciô far non giovano altre scorte.
Nel petto mio, ricetto d'ogni errore, Entra col foco tuo vivo ed ardente, E spmto ogni altro, accendivi il tuo amore.
Tu voksti per noi, signor, morire, Tu ricomprasti tutto il semé umano; Dolce signor, non mi lasciar perire.
Purga signor, ornai Vinterno affetto Délia mia coscienza, sicch? o miri Solo in te, te solo ami, te sospiri, Mio glorioso eterno e vero obbieîto.
La bellezza ch? io amo è délie rare Che mai facesli; ma poi ch' è terrena A queïla del tuo regno non è pare.
Taper dritto sentier là su mi mena Ove per tempo non si puo cangiare Ueterna vita in torbida e serena.
chose, d'avoir donné à une créature humaine un degré d'amour qu'elle n'aurait dû donner qu'à lui seul. Comme son langage s'épure et s'élève sous l'influence de ce sentiment tout nouveau pour elle I
Il y a quelque chose de plus touchant encore et surtout de plus pénétrant dans l'espèce d'élégie qui termine le recueil de ses poèmes et dans laquelle il est facile d'entrevoir un regret tardif de n'avoir pas suivi l'exemple de son amie d'enfance, de cette Angelica Negri dont nous avons déjà parlé, et qui mourait alors à Milan en odeur de sainteté, en répétant le cantique chanté par Moïse, après le passage de la mer rouge, de sorte que cet élan suprême du génie de Gaspara Stampa était à la fois, par rapport à celle qu'elle avait en vue, un chant d'action de grâces et un chant d'adieu :
« Heureuse dans cette vie et plus encore dans l'au- « tre, celle qui fuit les misères infinies du siècle avant « de les avoir connues ! Heureuse toi, âme privilégiée, « qui as su te dépouiller de nos misérables affections « terrestres et te soustraire ainsi à nos douleurs d'ici- « bas ! Tous tes jours seront joyeux et sereins, pleins de «paix, de repos et d'amour! Heureuse celle qui, sous « d'humbles vêtements, se fait la servante de Jésus- « Christ, et renonce à la mer orageuse de ce monde, « pour lever ses yeux vers la divine étoile ! heureuse « celle qui, morte au monde et vivante pour le Christ « seul, a choisi, comme Marie, ta meilleure part qui ne « lui sera point enlevée l heureuses vous toutes qui, « embrasées d'un zèle plein d'amour, tournez vos rea gards vers le divin soleil qui brille éternellement au « ciel et sur la terre ! heureuses vous qui avez consacré
« vos beaux yeux et votre belle chevelure d'or à celui qui « vous a ornées des dons le plus admirés par le monde; « vous avez trouvé, dans ce sacrifice, le riche et cher « trésor, la perle précieuse grâce à laquelle, après avoir « conquis la palme et le laurier de la victoire, vous « entrerez en partage du triomphe du Christ et de sa « gloire !» (1)
C'est par cette salutation, qu'on serait tenté d'appeler angélique, que se terminent les poésies de Gaspara Stampa, dont le sacrifice était alors bien près d'être consommé. La lettre que sa sœur Cassandra écrivit, immédiatement après sa mort, à Monsignor délia Casa, nous en donne approximativement la date qui dut coïncider avec le commencement de l'automne de 1554, c'est-à-dire avec nos premiers revers daus cette chevaleresque expédition de Toscane sur laquelle Col lalto avait fondé de si belles espérances de gloire pour lui-même et de délivrauce pour l'Italie. Déception amère s'il en fut jamais ! Son nom cité une seule fois dans l'historien de Thou, ne figure que dans une grande défaite essuyée àMarciano, et qui fut le prélude de la catastrophe finale, je veux dire de la capitulation de Sienne dont la délivrance avait été le principal but delà guerre. Que les Vénitiens, malgré leur neutralité apparente, aient fait plus que des vœux pour le succès de l'armée libératrice, c'est ce qu'il est impossible de mettre en doute, quand de Thou nous apprend qu'on avait surpris, dans le territoire de Césène, vingtquatre mille écus d'or qu'on envoyait de Venise à Pierre
(1) Rime, etc., p. 76.
Strozzi pour la solde de ses troupes. Il y avait donc là une persévérante sympathie, vivifiée par la présence des exilés florentins dont l'élite avait cherché un refuge à l'abri du pavillon de Saint-Marc, et parmi lesquels Gaspara Stampa comptait plus d'un ami. On aimerait à savoir quelle part cette cause, à ses yeux si sacrée, eut aux préoccupations de ses derniers jours, et si elle vécut assez longtemps pour être instruite du triste résultat de la bataille de Marciano et du rôle que Collalto y avait joué. Malheureusement la biographie que je venais de lire, ne contenait même pas une allusion à cette curieuse coïncidence. Bien plus, son auteur a gardé un silence évidemment systématique non-seulement sur les derniers moments de Gaspara Stampa, mais même sur la dernière phase de sa maladie dont il avoue du reste la véritable cause qui n'était ignorée de personne (1). Quel pouvait être le motif de cette réserve mystérieuse, et pourquoi, parmi les nombreux écrits, en vers et en prose, auxquels donna lieu cette mort véritablement tragique, n'en est-il pas un seul qui satisfasse sur ce point la juste curiosité du lecteur? Et cependant jamais deuil ne fut plus sympathique, ni plus universel, ni plus propre à donner du prix aux moindres circonstances qui avaient précédé la catastrophe. Ce fut comme une explosion d'hommages et de regrets poétiques, auxquels s'associèrent, avec la verve de la reconnaissance, plusieurs réfugiés florentins, et particulière*
(1) Ce biographe était Antonio Rambaldo di Collalto. C'est lui qui nous apprend que le portrait du personnage dont il raconte l'histoire, se trouvait au Louvre, et avait été peint par Titien.
ment Benedetto Varchi, auteur d'une touchante élégie qui se termine par ces trois vers :
d'ogni gran vafor segnata stampa, La cerva e il corvo lungo tempo scampa, Ma il cigno tosto e la colomba muore (1),
et dans un autre poëme adressé au même Varchi, en guise de- condoléance sur cette perte dont il paraît avoir été inconsolable, on trouve cet éloge si complet dans sa brièveté :
Questa dei nostri di Saffo novella Pari alla Grecâ nel Tosco idioma Ma più casta di lei, quanîo piû bella (i).
Ce fut par ces fragments d'oraison funèbre que je terminai ma lecture, au moment même où la cloche de l'église paroissiale faisait entendre ses premiers tintements. Que n'aurais-je pas donné pour que le curé du village fût venu dire sa messe ce jour-là dans la chapelle du château, dans cette chapelle déjà si intéressante par les œuvres d'art que j'y avais trouvées, mais à laquelle mes émotions de la nuit venaient de donner un tout autre genre de consécration? Aussi ce ne furent pas les fresques de Pordenone qui m'occupèrent le plus dans cette seconde visite que j'y fis ; ce fut l'image de celle qui avait si souvent prié et pleuré devant cet autel, avant de revêtir ses prières et ses pleurs' du langage poétique dont les beautés venaient de m'enivrer, aux
(1) Rime, etc., p. 36.
(3) Ibid., p. 58.
dépens de mon sommeil. Je tenais toujours ce précieux livre à la main, à cause de la gravure qui était en tête et qui reproduisait, disait -on, assez fidèlement les traits de mon héroïne. Puis je descendais, avec le même compagnon, vers les rives de la Piave ou de PAnasso t et je lisais, avec la dévotion d'un pèlerin, les vers si pénétrants dans lesquels la pauvre Ânassilla a chanté le court bonheur dont ce fleuve et les collines d'alentour avaient été témoins.
Une chose manquait à mon bonheur; c'était de ne plus me séparer du précieux volume qui venait de me causer de si délicieuses émotions, et j'espérais un peu qu'en allant prendre congé de M. l'intendant, qui ne les avait pas ignorées, je le trouverais disposé à profiter d'une si bellaoccasion pour acquérir des droits éternels à ma reconnaissance. Il ne semblait pas, en effet, attacher un grand prix à la possession de ce trésor ; et moi, de mon côté, je m*' exagérais les difficultés que j'aurais à me procurer un autre exemplaire du même ouvrage. Quoi qu'il en soit, je dus partir les mains vides et le cœur gros ; mais, grâce au zèle de mon ami Gamba, non -seulement mon ambition fut satisfaite à cet égard avant mon départ de Venise , mais il fit copier pour moi un chant funèbre, à six voix, qui avait été composé et exécuté à l'occasion de la mort de Gaspara Stampa, et que l'on conservait précieusement parmi les manuscrits de la bibliothèque Saint-Marc. L'idée d'entendre chanter cette composition à Paris, par les jeunes artistes dont le fameux Choron dirigeait alors si habilement l'éducation musicale, me faisait d'avance battre le cœur ; et il battait encore plus fort, quand je me figurais l'im-
pression que cette musique mortuaire ne pouvait manquer de produire immédiatement après la lecture de l'esquisse biographique que je méditais dès lors, et qui n'avait besoin d'aucun ornement accessoire pour être émouvante. Mais toutes mes combinaisons devaient échoher Tune après l'autre , et voilà bientôt quarante ans que je soupire en vain après la réalisaiion de mon rêve (1).
S'il avait dépendu de moi de prolonger mon séjour à Venise, je crois qu'il aurait fallu des années pour satisfaire l'espèce de passion dont je m'étais pris pour cette reine détrônée de l'Adriatique, dont l'histoire, toute nouvelle pour moi, parlait encore plus à mon imagination qu'à mon esprit. Et cette histoire, telle que je cherchais à la comprendre, ne se bornait pas à la série des événements, extérieurs ou intérieurs, consignés dans les annales officielles de la République, et reproduits, plus ou moins prosaïquement, par des historiens sans vocation; non, ce.que je cherchais avant tout, c'était l'histoire des grandes inspirations religieuses et patriotiques, dans leur rapport avec le travail que j'avais en vue, et pour cela je dévorais indistinctement toutes les chroniques sur lesquelles je pou vais mettre la main, surtout sur celles qui se rapportaient à la période la plus brillante et la plus féconde, comprise entre le commence-
(1) Cette composition musicale, en tête de laquelle se trouve le nom de Gaspara Stampa, doit être encore à la bibliothèque Saint-Marc; mais comme j'avais oublié le nom du compositeur, la tentative que j'ai faite pour avoir une seconde copie, est restée sans résultat. D'un autre côté, je n'ai jamais pu recouvrer ma copie de 1851 prêtée par moi à une Société philharmonique qui promettait de me faire assister à l'exécution du morceau.
ment du quatorzième siècle et la fin du seizième. D'autres trésors qui servaient de supplément à ceux-là, étaient mis à ma disposition, pour me faciliter l'appréciation des caractères individuels, et plus j'avançais dans mes recherches, plus les histoires particulières captivaient mon attention, au préjudice de l'histoire générale; car de même que Venise fut la plus riche des cités italiennes en illustrations individuelles, de même la littérature vénitienne, toute proportion gardée, fut plus riche que les autres en ouvrages biographiques, dont plusieurs sont de véritables chefs-d'œuvre (1). Pour compléter les renseignements que me fournissait cette lecture, je lisais dans la chronique manuscrite de Marin Sanudo l'histoire abrégée des principales familles patriciennes, et c'était seulement après avoir fait cette étude préparatoire dans les manuscrits et dans les livres, que je me croyais en état d'apprécier les œuvres d'art, et particulièrement les monuments d'architecture et de sculpture* Cette appréciation, pour être complète, ne doit pas se borner à signaler les services techniques de l'architecte ou du sculpteur; elle doit, en outre, tenir compte des influences diverses, religieuses ou patriotiques, qui ont déterminé la construction de tel temple ou l'érec* tion de tel tombeau, sous le patronage de telle famille» Le voyageur qui est bien muni de ces notions préliminaires, a, pour ainsi dire, le privilège de ressusciter les morts et de s'associer aux sentiments d'admiration et de reconnaissance qui leur ont valu, de la part de leurs
(1) Je me contenterai de citer la vie de Carlo Zeno, le béros de la guerre de Chioggia, et celle de Jérôme Savorgnan, par Giannotti.
contemporains, une recommandation durable auprès de la postérité. Outre cette association, qui n'est pas étrangère à la jouissance esthétique proprement dite, il y en a une autre qui la développe encore davantage, c'est l'association légendaire, c'est-à-dire l'adoption, définitive ou momentanée, des pieuses légendes qui ont eu le pouvoir de faire sortir de terre des édifices qui s'harmonisent avec elles, comme cela s'est vu pour un grand nombre d'églises vénitiennes, et particulièrement pour celle de Santa Maria formosa, l'une des plus riches en souvenirs de ce genre. Le même procédé rétrospectif peut s'appliquer à presque tous ces magnifiques palais construits, dans les beaux jours de la République, sur les deux rives du grand canal, et rappelant, par la diversité de leur ornementation, les vicissitudes du goût national, et Tordre dans lequel se sont succédé les influences étrangères, sans jamais compromettre l'originalité native. Sous ce rapport, Venise a joui d'un privilège qui n'a été octroyé à aucune autre capitale de l'Europe. En vain le vandalisme moderne a voulu envahir ses lagunes et déshonorer ses édifices ; sa physionomie monumentale est toujours restée la même, et par un privilège encore plus extraordinaire, ses palais, en changeant de maîtres, conservent encore leurs noms historiques entre les mains des nouveaux acquéreurs; de sorte que, pour peu qu'on soit initié à l'histoire particulière des grandes familles patriciennes, on peut repeupler, à son gré, leurs demeures à moitié désertes ou profanées, et rétrograder jusqu'au seizième ou quinzième siècle, pour se donner le plaisir de ressusciter momentanément des personnages que la décadence des époques
postérieures a rendus de plus en plus fabuleux. En passant devant le palais Giustiniani, par exemple, on peut se figurer la foule bruyante et enthousiaste qui se pressait à toutes les issues, quand un brave rejeton de celte famille vint débarquer là, sur ces mêmes marches, le 10 octobre 1570, apportant la première nouvelle de la grande victoire de Lé pan te. Il n'y a pas de palais qui n'offre une moisson plus ou moins abondante de souvenirs de ce genre; mais il y en a quelques-uns qui rappellent d'autres souvenirs plus propres à élever l'âme ou à l'attendrir. Quand on passe devant le palais de Jérôme Mol in, après avoir lu ses poésies et particulièrement ses sonnets spirituels, l'impression que celte lecture a produite, fait qu'on s'imagine avoir devant les yeux une sorte de sanctuaire dont on oublie d'admirer la beauté extérieure, pour se préoccuper exclusivement de la beauté de l'âme de celui qui l'habitait autrefois. On ne peut se défendre d'une préoccupation analogue en passant devant le palais Trévisan occupé jadis par une famille qui cultivait avec prédilection les vertus ascétiques, ni devant le palais Quirini où l'on apprenait à préférer au manteau ducal l'humble costume du cloître, ni devant le palais Contarini, l'asile préféré du cardinal Pôle et de Bernardo Tasso, ni surtout devant le palais Cornaro, le plus riche de tous en glorieux souvenirs de tout genre, depuis le souvenir de la couronne royale de Chypre jusqu'au souvenir de la couronne d'épines qui ceignit la tête de la bienheureuse Helena Cornaro dont j'ai raconté ailleurs l'émouvante histoire (1 ). C'était là, sur ce balcon qui donne sur le grand
(1) Voir U$ Quatrt morfyrt .