‹ Épilogue a lárt Chrétien (volume 2)Chapitre 4 sur 23 · TO ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

TO ÉPILOGUE

canal, qu'on mettait sa piété enfantine à la plus rude des épreuves, en la forçant d'assister à contre-cœur aux fêtes profanes qui se donnaient à l'occasion du carnaval et qui, au lieu de la réjouir, la faisaient fondre en larmes. On pourrait faire ainsi, grâce à leur état de conservation, la revue rétrospective de tous les palais ainsi que des familles qui les habitaient au seizième siècle; et même, en combinant les efforts de l'imagination avec ceux de la mémoire, on pourrait, avec le secours des tableaux vénitiens, ressusciter, dans toute la splendeur de leur costume, les spectateurs des grandes fêtes nationales, et même désigner par leur nom les personnages plus ou moins illustres qui garnissaient, avec leur entourage, les balcons et les fenêtres,'pour voir défiler, au milieu des bruyants témoignages de l'allégresse publique, l'appareil triomphal destiné à remonter le grand canal dans toute sa longueur.

On pourrait employer le même procédé, avec encore plus de succès, pour repeupler le palais ducal et ses environs, c'est-à-dire la place Saint-Marc et la Piazzetta, observatoire du lion gardien de la République, et point de départ des expéditions maritimes destinées à faire respecter au loin sa foi et son pavillon. C'était là que se faisaient les adieux et que se donnaient les bénédictions réciproques avant rembarquement des équipages ; car les galères expéditionnaires étaient mouillées en face du lieu qui servait de théâtre à toutes ces manifestations, et l'on peut dire que ce petit espace, resserré entre le palais ducal, la bibliothèque et la mer, est après le forum des Romains, celui qui a été consacré par les plus grands souvenirs. On peut faire un rap-

prochement analogue entre les sénats respectifs des deux peuples, d'autant plus que le pape Pie IV, qui savait le fameux mot de Pyrrhus, disait aussi que le sénat vénitien était une assemblée de rois.

Quelle différence, au contraire, entre le Capitole de Rome et celui de Venise, entre le temple de Jupiter capitolin et la basilique de Saint-Marc ! C'est ici qu'il y a du plaisir et même un orgueil légitime à évoquer des souvenirs historiques, pour s'associer aux émotions qui, pendant une longue suite de siècles, ont fait battre, sous ces mêmes voûtes et devant ce même autel, tant de nobles cœurs voués à la défense de leur foi comme à celle de leur patrie, et qui venaient puiser à cette source un enthousiasme qui devait tourner au profit de la chrétienté tout entière. Depuis que j'avais appris, en lisant les vies des doges, que c'était dans cette basilique qu'ils venaient prendre possession de leur dignité, comme pour lui donner une sorte de sanction sacerdotale, c'était au milieu de la foule assemblée pour cette grande occasion que mon imagination me transportait de préférence, quand je voulais repeupler, à l'aide de mon érudition nouvellement acquise, ce monument si majestueux et si délaissé, devenu dès lors pour moi l'objet d'une prédilection qui ne s'est jamais démentie, même devant Saint-Pierre de Rome.

Entre tous les dôges dont je venais de lire l'histoire, il y en avait un qui, dans cette revue rétrospective, m'obsédait plus que les autres, parce que la scène à laquelle son inauguration donna lieu, est une des plus ; pathétiques dont il soit fait mention dans l'histoire de n'importé quel peuple ancien ou moderne : il s'agit

de Laurent Priuli, élu dans un temps où la ville était ravagée par la peste et par la famine, et où la foule en larmes, pressée devant la chaire dans laquelle il allait monter selon l'usage, attendait de lui quelques paroles de consolation. Jamais prédicateur ne fut si heureusement inspiré, du moins dans le choix de son texte : Etiamsi ambulavero in medio umbrœ mortis, non timebomala, quoniam tu mecum es. Sublime acte de foi que la circonstance rendait encore plus sublime, et qui était toujours accompagné, dans mon imagination, du geste pathétique de l'orateur étendant sa main, non pas vers son auditoire, mais vers le crucifix qui surmontait l'entrée du chœur. Pourquoi aucun des grands peintres que possédait alors Venise ne nous a-t-il tracé cette scène, Tune des plus grandioses dont il soit fait mention dans son histoire ?

C'était ainsi que je me créais à moi-même une sorte d'atmosphère artificielle à travers laquelle je me figurais que je pourrais voir les œuvres d'art telles que les avaient vues les contemporains, et ce fut seulement après cette opération préliminaire que je me rais à lire les vies des peintres vénitiens par Ridolfi, mais en me renfermant toujours dans les mêmes limites, c'est-àdire en réservant pour des temps plus propices, sinon plus heureux, l'étude de la grande école du xvi" siècle, que je ne comprenais pas encore.

Je passai ainsi près d'un mois à régulariser mes impressions et à m' orienter, ne fût-ce que provisoirement, au milieu des merveilles qui,* après m'a voir causé d'abord une sorte d'éblou issement, me devenaient un peu plus intelligibles. C'était la saison la pi us favorable à l'espèce de

jouissance contemplative que je voulais goûter dans toute sa plénitude, avant de dire adieu à ces chères lagunes où je n'étais pas sûr de revenir. Dans la matinée, j'allais visiter les églises, en préférant toujours celles dont l'ornementation intérieure était le plus en harmonie avec l'ensemble de mes impressions récentes. Il suffisait quelquefois d'un seul tableau, c'est-à-dire d'une seule image de dévotion, pour déterminer ma préférence. Les deux madones de Bellini, dans la sacristie des Frari et dans celle du Redentore me faisaient prendre, presque à mon insu, le chemin de ces deux églises; mais à dater du jour où je découvris, dans celle du Carminé, le tableau de la Nativité par Gima da Conegliano, cette image de dévotion devint pour moi l'objet d'une prédilection d'autant plus inexplicable que mon sens esthétique n'y trouvait pas une satisfaction aussi complète que devant d'autres produits de la même école. Cette prédilection, qu'on pourrait appeler enfantine, finit par être poussée si loin, qu'à la veille de mon départ qui pouvait n'être suivi d'aucun retour, je choisis cet objet, préférablement à tout autre, pour lui adresser mes derniers adieux, parce que c'était devant lui que j'avais fait plus spécialement l'apprentissage des émotions toutes nouvelles pour moi, sur lesquelles je réglais instinctivement mes appréciations esthétiques. En jetant un dernier regard sur ce cher tableau que je craignais de ne plus revoir, mes yeux se remplirent de larmes.

Là ne se bornèrent pas mes regrets. L'idée de quitter, peut-être pour jamais, cette reine détrônée de l'Adriatique, après avoir exhumé, avec une sorte de piété

filiale, quelques-uns des joyaux tombés de sa couronne, me causait une tristesse qui était assez en harmonie avec la saison, avec le spectacle d'occupation étrangère que j'avais sous les yeux et avec Pespèce d'exil provisoire auquel je m'étais condamné. Pendant la dernière moitié de septembre, quand tout favorisait les excursions nautiques sur les lagunes, j'allais passer les dernières heures de la journée au Lido, sur le bord de la mer Adriatique, et quand le crépuscule du soir commençait à étaler ses mélancoliques splendeurs du côté du soleil couchant, je montais bien vite en gondole, pour ne rien perdre du magnifique spectacle qui se déployait graduellement et en variant ses teintes, au-dessus des collines Euganéennes. C'était l'heure où les bruits du jour étaient assez affaiblis pour qu'on pût entendre distinctement le son des cloches dans un rayon assez étendu. On pouvait se donner un spectacle d'un autre genre, en répondant à l'appel qui invitait les fidèles à la bénédiction du soir. C'était là, bien plus que sur la place Saint-Marc ou dans les palais, qu'on pouvait voir et entendre le peuple vénitien priant et chantant avec toute la verve naturelle à des âmes simples et ardentes dont la foi est encore intacte. Ce privilège était, à l'époque dont je parle, celui de presque tous les gondoliers, et il m'est arrivé plus d'une fois d'entendre le mien chanter un fragment de litanie au lieu de sa barcarole, quand nous remontions en gondole, après avoir chanté ensemble, au milieu de la foule agenouillée : Ora pro nobis.

Plus le séjour de Venise devenait attrayant et presque enivrant pour moi, plus j'étais étonné que sonhis-

loire et ses merveilles eussent fait si peu de bruit dans le monde, du moins dans le monde des voyageurs et des lettrés. Il est vrai qu'après avoir été conquise par nos armes, cette pauvre république avait trouvé, dans un des compagnons du conquérant, un historien qui semblait avoir voulu la dédommager de. son asservissement ; mais l'œuvre de M. Daru se ressentait trop du caractère prosaïque de ses fonctions, et la lecture que j'en avais faite avant mon départ pour l'Italie, avait été aussi stérile pour moi que devait l'être plus tard celle des autres écrivains français qui jouissaient d'une autorité non moins usurpée que la sienne. Cochin et Marigny, ces deux oracles du goût parisien sous Louis XV, qui visitèrent Venise à une époque où elle conservait encore sinon toute sa grandeur, du moins toute sa décoration, ne paraissent pas avoir été plus sensibles que Daru à la grandeur du spectacle qu'ils avaient sous les yeux, et même ce dernier a sur eux l'avantage de n'avoir pas appliqué des qualifications méprisantes aux productions les plus pures de Carpaccio et de Bellini. Il semblerait que J.-J. Rousseau, ce peintre si merveilleusement inspiré dans les tableaux qu'il a tracés de certains aspects de la nature, eût dû percevoir plus vivement qu'un autre, sinon les beautés monumentales de la ville même, du moins les beautés pittoresques de ses abords; mais bien que son séjour dans cette capitale, peut-être la plus magnifique de toute l'Europe et l'une des plus riches en chefs-d'œuvre de tout genre, eût duré dix-huit mois, ses yeux restèrent constamment fermés à toutes les grandes choses, comme son cœur à toutes les grandes émotions, et si ce cœur fut effleuré

deux ou trois fois par les jouissances musicales, ce fut avec un accompagnement de circonstances tellement peu idéales, que la mention qu'il en fait n' excite pas tant la curiosité que le dégoût. On dirait que, pour lui, le plus intéressant produit de l'industrie vénitienne sont les courtisanes; il a soin de nous mettre au courant de ses découvertes en ce genre, tandis qu'il garde le plus complet silence sur les œuvres d'art. Lui, si prodigue d'exclamations pathétiques, n'a pas une parole d'admiration, soit pour un tableau, soit pour une église, pas même pour la basilique de Saint- Marc, qu'il était forcé d'apercevoir au moins une fois par jour. En rapprochant ce dédain systématique de la complaisance prolixe avec laquelle l'écrivain a raconté certaines aven», tures, on serait tenté de dire que ce qui l'intéressa le plus à Venise étaient les égouts.

On voit que pour l'appréciation des souvenirs et des trésors de tout genre que renfermait la ville de Venise, mes compatriotes du siècle présent et du siècle passé ne m'offraient qu'un bien faible secours, et je n'étais que trop fondé à craindre qu'il en serait de même, quand le moment viendrait d'étudier les autres écoles.

Je n'avais pas eu besoin d'un long séjour h Padoue pour entrevoir le rôle qu'avait joué le Florentin Giotto dans cette partie de l'Italie avant qu'elle eût été annexée aux États vénitiens. C'était donc à Florence et en Toscane qu'il fallait d'abord étudier l'impulsion donnée à toutes les branches de l'art par ce génie non moins créateur que celui de Dante, et l'on verra bientôt sur quel secours je comptais pour me soustraire, dans

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