BOLOGNE
cette étude, aux influences de la routine traditionnelle.
Mon intention avait été de ne faire qu'un très-court séjour à Ferrare; mais la cordiale hospitalité de la famille Borromée, qui avait épié le moment où je visitais l'église de la Chartreuse pour faire enlever mon bagage de mon hôtel, me fit une douce violence^ et quand je vis qu'outre les produits de l'école très-originale, dont cette ville avait été le berceau, il y avait à recueillir, dans des chroniques locales, une riche moisson de matériaux pour l'histoire de l'art dans ses rapports avec l'histoire de la dynastie, je résolus de consacrer quinze jours au dépouillement de tous ces trésors, tout en étudiant, dans les galeries et dans les églises, les œuvres des artistes dont je lisais en même temps les biographies dans un ouvrage manuscrit qui a été publié depuis.
Le tableau qui fit sur moi la plus forte impression, ne fut pas un tableau de l'école ferraraise, ou, pour parler plus exactement, ne fut pas le tableau d'un peintre ferrarais. Malgré le charme indéfinissable du pinceau de Garofolo, malgré l'admiration dont je ne pus me défendre en présence des œuvres grandioses de Dosso- Dossi, ce ne fut ni à l'un ni à l'autre que je décernai la palme, dès que j'eus vu dans le dôme le Couronnement de la Vierge d'un peintre bolonais nommé Francesco Francia, avec lequel j'avais déjà fait connaissance dans les galeries de Munich et de Vienne, et qui maintenant m'intéressait encore davantage, à cause d'un certain air de famille que je lui trouvais avec mes peintres favoris <le l'école vénitienne.
Ma prédilection pour ce style sec et suranné ne scandalisa pas moins mes amis de Ferrare qu'il n'avait scandalisé mes amis de Venise; mais ce scandale n'était rien en comparaison de celui que j'allais causer aux Bolonais dont l'orgueil patriotique était surtout alimenté par la longue possession des chefs-d'œuvre qu'avait enfantés le prétendu génie desCarraches, transmis plus ou moins à leurs disciples. Cet orgueil était d'autant plus incurable que, pendant plus de deux siècles, il avait à peine trouvé quelques timides contradicteurs dont on avait même oublié les noms, et le caractère presque officiel dont avait été revêtu l'ouvrage de Gochin et Marigny, avait fait de leur opinion, qui dépassait presque celle des Bolonais, l'opinion dominante de la France et de tous les pays qui croyaient à notre infaillibilité en matière de goût.
Mais avant d'aborder cette question, pour laquelle je n'étais pas encore mûr, j'avais à remplir, d'après le plan que je m'étais tracé, deux tâches préliminaires, dont la plus attrayante, au point du vue poétique, était la lecture des chroniques locales. Les Vies des Saints bolonais devaient m'occuper ensuite, et en combinant les matériaux puisés à cette double source, j'espérais pouvoir me rendre compte, comme j'avais commencé de le faire à Venise, des influences successives sous l'empire desquelles la véritable école bolonaise, celle qui avait précédé les Carraches, avait rivalisé, pendant quelque temps, avec les écoles voisines.
Non-seulement mon attente ne fut pas trompée, mais je puis dire qu'elle fut de beaucoup surpassée par le plaisir et le profit que je trouvai dans la lecture de la