‹ Épilogue a lárt Chrétien (volume 2)Chapitre 6 sur 23 · BOLOGNE · texte numérisé non relu

BOLOGNE

chronique de Gherardeschi, celui de tous les chroniqueurs italiens qui semble avoir attaché le plus d'importance au rôle que jouent dans l'histoire des peuples les artistes et les prédicateurs (i).

Cet historien, qui est diffus sans être banal, et qui a l'instinct des détails pittoresques et caractéristiques, laisse dans l'esprit du lecteur deux impressions qui semblent incompatibles. Sans blesser en rien la vérité, ni même la vraisemblance, il nous représente alternativement les Bolonais comme très-religieux et trèscruels, et Ton dirait qu'il s'est imposé la loi de ne rien atténuer de leurs violences, afin d'être cru sur parole, quand il parlerait de leurs vertus. Le fait est qu'on ne trouve nulle part, dans la période correspondante, du xm e siècle au xvi% un contraste si frappant et si soutenu entre les grands crimes et les grandes conversions. Mais comme généralement les crimes laissent après eux plus de traces que les conversions, il en est résulté que certaines épithètes ont été attachées comme autant de stigmates à cette population indisciplinée et qu'on ne lui a tenu aucun compte des actes de foi très-sincère par lesquels elle a souvent racheté sa turbulence. Malheureusement cette turburlence était souvent sanguinaire, et le chroniqueur dont il est ici question, nous apprend lui-même que Jean Bentivoglio qui devait connaître les Bolonais, puisqu'il avait été longtemps seigneur de Bologne, les appelait un peuple très-féroce

(1) Voir dans le vol. 2, p. 332, l'histoire édifiante de Mattia Griffon i et de la bella Raffaella. Voir surtout les merveilleuses conversions opérées parmi les courtisanes bolonaises en 1402, par frère Antonio da Bilonto, p. 550.

{ferocissimo popolo) ; qualification que Danle leur avait déjà donnée, dans son langage poétique, deux siècles auparavant, et qui n'est pas démentie par leur histoire, ni même par les légendes de leurs saints, telles qu'ils les ont fabriquées. C'est ainsi qu'ils, ont fait de saint Proculus, le plus populaire de leurs patrons, un martyr héroïque qui commençait par régler ses comptes avec la justice, et qui, conduit entre deux exécuteurs, arrachait sa hache à l'un d'eux, pour lui en trancher la tête, avant que l'autre eût le temps de venir trancher la sienne (i).

Avec les biographies et les chroniques locales, je m'étais flatté, peut-être outre mesure, de me faire une idée de l'esprit général de l'école Bolonaise, et de procéder avec une compétence relative, à l'appréciation de ses produits. Mais je ne trouvais pas ici ce que j'avais trouvé à Venise et ce que je devais trouver bientôt en Toscane et en Ombrie, je veux dire l'unité d'inspirations et l'unité de traditions. Tant d'écoles différentes avaient laissé à Bologne des traces de leur passage, que les germes d'originalité qui tenaient au caractère national, n'avaient pas eu le temps de s'y développer. De là une difficulté extrême de s'orienter au milieu de tant de divergences. Je me souvins alors d'un livre qui faisait partie de ma bibliothèque portative et que des juges compétents m'avaient recommandé comme un trésor inappréciable pour l'objet que j'avais en vue. Le livre qui résumait les impressions des trois connais-

(1) Cette légende se trouve dans un ouvrage intitulé : Vies des Saints bolonais, l volumes in-8°.

seurs les plus autorisés de leur temps, renfermait, disait-on, la quintessence de la science esthétique du xvm a siècle, telle qu'elle était comprise à la cour de Louis XV. Cochin seul avait tenu la plume, mais sans dédaigner les inspirations de ses deux compagnons de voyage, Soufflot et Marigny, non moins persuadés que lui de la supériorité de l'école Bolonaise sur toutes les autres écoles.

On m'avait donc bien recommandé de me munir de cet ouvrage et surtout de le prendre pour guide dans la visite des églises et des galeries de Bologne, à cause des appréciations savantes que j'y trouverais sur l'école des Garraches et sur les chefs-d'œuvre dont eux et leurs disciples avaient décoré leur patrie.

En effet, jamais voyageur, soit en Grèce, soit en Italie, n'avait parlé, sur un ton si dithyrambique, ni des artistes, ni des merveilles que leur génie avait enfantées. Évidemment les trois voyageurs regardaient les autres écoles italiennes comme des écoles préparatoires où Fart n'avait qu'à remplir plusieurs tâches préliminaires, avant de prendre son plus sublime essor dans l'école Bolonaise. « C'est par cette école, dit Cochin, « que la peinture est arrivée au plus haut degré de » perfection. L'école romaine se bornait à l'imitation « de Raphaël qui n'est pas le plus grand peintre qui

« ait existé c'est aux Carraches qu'on doit l'art

« de la peinture, complet dans toutes ses parties.... « Raphaël n'avait point connu les grands effets, ni cr l'art d'agencer une grande composition, ni celui de « faire des tableaux dont le tout ensemble fit le même « plaisir que chacune de ses parties.... Aussi Bologne

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« l'emporte-t-elle sur Rome à certains égards; car c'est « dans son sein que se sont élevés les maîtres les plus a célèbres de l'Italie... »

Tel est l'incroyable résumé que l'auteur donne de ses impressions, après avoir passé en revue, avec une infatigable dévotion, toutes les merveilles dont ses peintres favoris avaient orné les églises de leur ville natale. Son enthousiasme est si exclusif, qu'il fait à peine une mention dédaigneuse de la sainte Cécile de Raphaël, tandis qu'il s'extasie devant les tableaux du Guide, « qui sont plus tableaux et plus complets en « tout qu'aucun de ceux des peintres qui ont existé « avant ou après lui. »

Au reste, il y aurait de l'injustice à faire peser sur Cochin la responsabilité du mauvais goût de son siècle. L'enthousiasme pour les Carrache remontait au siècle précédent et les voyageurs anglais du temps de Charles P f n'étaient pas moins idolâtres, sous ce rapport, que les voyageurs français du siècle de Louis XIV; on pourrait . même soupçonner qu'ils l'étaient davantage, si l'on en juge par celui de leurs écrivains qui, à cette époque, a le plus travaillé à réveiller ou à propager le goût de l'art parmi ses compatriotes : je veux dire le savant Évelyn, celui de tous les émigrés royalistes qui sut le mieux mettre à profit, dans l'intérêt de son progrès littéraire et esthétique,' les loisirs forcés de l'émigration. Mais il ne put pas s'empêcher de sacrifier, comme tant d'autres, à l'idole bolonaise, et il se laissa tellement aveugler par son idolâtrie, qu'ayant à choisir entre tous les chefsd'œuvre de Rome, il donna la préférence à un tableau

d'Ànnibal Carrache, pour en emporter une copie, parce que, dit-il naïvement, c'était ce qu'il avait vu de plus beau dans cette ville.

Le goût français ou plutôt le goût européen en était au même point, et le xyiiT siècle, loin de le purifier, le corrompit encore davantage, tout en s'intitulant le siècle des lumières. A l'époque même où Gochin faisait son voyage, Raphaël Mengs, dont on voit encore les misérables fresques dans l'église de Sant-Eusebio, se voyait courtisé par quatre souverains à la fois et obtenait des honneurs et des profils auxquels son homonyme du siècle de Léon X n'aurait jamais osé aspirer. Un jour la balance penchait en faveur de la grande Catherine, un autre jour c'était en faveur de Charles III, roi d'Es- • pagne qui finit par l'emporter, et qui avait au moins sur sa rivale l'avantage de ne pas prendre pour ses prédicateurs, en matière de goût, des missionnaires comme Voltaire et Diderot.

L'influence que ces deux hommes exercèrent sur leurs contemporains fut encore plus funeste au point de vue de l'art qu'au point de vue de la littérature proprement dite. Voltaire, dont l'esthétique était digne en tout de l'auteur de la Pucelle, n'a manqué aucune occasion, tant dans son Dictionnaire philosophique que dans sa Correspondance ,-de mettre son lecteur ou sa lectrice dans la confidence de ses ignobles prédilections. Les lettres qu'il écrivait à sa nièce, pour lui indiquer, parmi les tableaux de la galerie d'Orléans, ceux qu'il voulait qu'elle copiât pour lui, sont des documents tellement caractéristiques de l'homme et de l'époque» qu'ils suffiraient presque à eux seuls pour nous don-

ner une idée de l'un et de l'autre. On y trouve l'expression complaisante et raffinée du sensualisme le plus abject. Ce qu'il veut, avant tout, ce sont de belles nudités, tout ce qu'il y a de plus immodeste, pour ragaillardir sa vieillesse. Ce sont ses propres expressions, et c'était une jeune femme, sa propre nièce, qui était chargée de lui procurer cette délectation. Quel dommage qu'il n'eût pas accompagné Gochin et Marigny à Bologne! il aurait trouvé là les gravures superlativement obscènes^d' Augustin Garrache, et il n'en aurait pas fallu davantage pour qu'il donnât à l'école bolonaise la supériorité sur toutes les autres.

Diderot fut plus heureux. Il visita Bologne, et rabattit un peu de l'enthousiasme que le baron d'Holbach lui avait inspiré pour les Chinois. C'était un commencement de conversion, et ce fut Cochin qui, à force de condescendance, eut la gloire de l'achever. Bientôt Diderot dépassa tous ses contemporains dans son admiration pour l'école bolonaise, et il n'y eut plus pour lui que trois peintres modernes qui méritassent d'être assimilés aux anciens, savoir Raphaël, Carrache et le Dominiquin.

Vqjlà où en était l'esthétique officielle de notre école française au dix-huitième siècle! Voilà sous quels auspices les artistes qui en étaient sortis, allaient chercher en Italie ce qui leur manquait en France pour perfectionner leur goût ! Quant aux amateurs qui n'aspiraient qu'à le former, et qui ne croyaient pas pouvoir mieux faire que de s'en rapporter aux indications de celui qui était à la fois censeur royal et secrétaire de l'Académie de peinture, qu'on se figure la riche mois-

son qu'ils devaient rapporter de leurs voyages, après s'être efforcés d'admirer par-dessus tout les Carraches et leurs disciples, non-seulement à Bologne, capitale de leur empire, mais encore à Milan, à Florence, à Naples et même à Rome où les fresques de Louis Carrache, dans le palais Farnèse, étaient mises bien au-dessus de celles de Raphaël dans les chambres du Vatican !

Cette apothéose des Carraches et cette admiration presque exclusive pour les ouvrages exécutés ou inspirés par eux, devait avoir pour effet de faire estimer les autres peintres suivant le degré de ressemblance qu'on leur trouvait avec ceux-là. Aussi les plus beaux accès d'enthousiasme du savant voyageur, après ceux qu'il a éprouvés à Bologne, sont-ils pour Luca Giordano à Naples, pour Pierre de Cortone à Florence, pour les deux Procaccini à Milan où il n'a donné qu'une médiocre attention aux œuvres de Léonard, et où il a si peu compris celles de Luini, que le nom de ce peintre ne s'est pas trouvé une seule fois sous sa plume. Il a gardé le même silence sur Borgognone, en parlant de la chartreuse de Pavie, et pour comble d'aberration, il a poussé son dédain systématique jusqu'à ne pas même nommer Francesco Francia dont les chefs-d'œuvre, qui n'avaient pas cessé d'être l'objet de la dévotion populaire, étaient exposés devant ses yeux dans les principales églises de Bologne. Mais il était difficile que des images de dévotion trouvassent grâce devant un juge qui avait pour assesseur, et peut-être pour inspirateur dans ses appréciations, un frère de la marquise de Pompadour.

Ce silence dédaigneux du secrétaire de notre acadé-

mie de peinture, me. scandalisa encore plus que son enthousiasme pour les Garraches, et l'esprit de contradiction se combinant avec la prétention prématurée de faire une découverte, je me rois à lire dans Malvasia, la vie de Francesco Francia, en même temps que j'étudiais ses œuvres avec toute l'ardeur dont j'étais capable. Mais cette étude, à peine commencée, fut brusquement interrompue par une lettre que je reçus de Naples et qui m'obligeait à hâter mon départ pour Florence où Albert de la Ferronnays avait enfin obtenu la permission de venir me joindre. Ma correspondance avec lui et sa famille, n f étant plus alimentée comme dans les derniers mois de 1830, par la perspective d'une prochaine réunion "soit en Toscane, soit ailleurs, avait langui pendant le long séjour que j'avais fait en Bretagne ; mais elle avait repris toute son activité aussitôt après mon arrivée à Venise, et les dispositions de plus en plus édifiantes de mon jeune correspondant Pavaient rendue plus attrayante que jamais. Seulement je n'étais pas aussi persuadé que lui de mon aptitude à remplir le rôle difficile que m'imposait la confiance qu'il avait en moi. Mon brusque départ de Munich pour la France, au moment où notre réunion, tant désirée par lui, semblait plus probable que jamais, lui avait causé une telle consternation, que je ne pus lire sans remords sa réponse à la lettre dans laquelle je l'informais des tristes motifs de mon mouvement rétrograde vers Paris. Après m'avoir reproché doucement de l'avoir jeté dans un découragement complet, il ajoutait : « Je ne puis dire comme vous, « que ma vie est finie; mais je dirai qu'elle ne com- « mencera jamais. Je resterai aimant le bien sans le

« connaître, chérissant, sans pouvoir jamaisy prétendre, « les jouissances que fait éprouver un cœur noble et « généreux. Votre dernière lettre m'a froissé le cœur. « J'ai yu s'évanouir en un moment, les douces illusions « que je m'étais faites sur notre voyage, duquel dépen- « dait mon avenir intellectuel. Encore la veille, je « parlais à Pauline de toutes mes espérances de bon- « heur quand je serais avec vous. Eh bien non, tout « est fini. J'ai dit souvent, mais jamais si justement « qu'aujourd'hui, que je ne devais jamais être heu- « reux. »

Mon départ pour la Bretagne et le long séjour que j'y fis auprès de ma mère tombée gravement malade, avait causé une lacune de plus de trois mois dans notre correspondance. Ce silence que tout contribuait à rendre inexplicable, avait d'autant plus inquiété le pauvre Albert, qu'il croyait ne pouvoir l'attribuer qu'à un malheur survenu dans ma famille ou à un refroidissement survenu dans mon affection pour lui.

Cette dernière supposition, qui impliquait l'abandon du projet sur lequel il fondait ses plus chères espé* rances, lui avait causé un long accès de découragement que ni les jouissances intimes de la vie de famille ni celles du délicieux séjour de Castellamare, dans la villa Pelicano, n'avaient pu guérir. Ce fut de là qu'il m'écrivit, à tout hasard, le 5 juillet 1831, une lettre qui m'aurait donné des remords, si je n'avais pas eu la perspective de réparer largement, par mon prochain retour en Italie, le tort vraiment impardonnable que j'avais à me reprocher :

« Où êtes-vous, mon excellent ami, que faites- vous?

a Àvez-vous oublié que vous n'êtes pas seul ici-bas, et « croyez- vous que ceux que vous aimiez autrefois soient « devenus indifférents et n'aient pas raison d'être horrid blement inquiets d'un silence si opiniâtre. Je ne croyais « pas que dans les temps d'épreuves comme ceux où « nous vivons, la véritable amitié se pût altérer; rappe- « lez-vous donc que voilà aujourd'hui un an, vous a étiez bien triste de quitter ceux que vous paraissez « avoir entièrement oubliés.

« Oui, mon cher ami, voilà un an que cessèrent nos « promenades délicieuses à la villa Mattei. Que nous « étions bons alors, et combien étaient purs les sentia ments qui nous animaient l Que de fois depuis j'en ai « parlé les larmes aux yeux avec celles qui partageaient « avec nous ces contemplations délicieuses ! Que de « choses se sont passées depuis, que d'illusions dé- « truites ! Mais comment se fait-il que dans un temps « où vos lettres m'auraient fait tant de bien, vous cessez « tout à coup de m'écrire? C'est bien mal à vous de « m'avoir ainsi abandonné à moi-même

« Dites-moi s'il me faut entièrement renoncer à Tes- « poir de passer cette année ensemble ; je vous le ré- « pète encore, ma vie intellectuelle en dépend. »

La réponse à cette question lui arrivait le mois suivant, et cette réponse, sur laquelle il ne comptait plus, était datée de Venise, et elle lui annonçait mon prochain départ pour la Toscane où je prévoyais que je serais retenu longtemps par l'abondance des matériaux à recueillir pour l'ouvrage que je méditais. Cette fois-ci, la santé de mon jeune correspondant était assez bien ré-

tablie pour ne plus mettre obstacle, comme Tannée précédente, à la réalisation immédiate de son rêve favori, et il m'écrivit sur-le-champ pour me supplier de fixer le plutôt possible l'époque et le lieu de notre réunion. « Car, me disait-il, mon père attend votre ré- « ponse pour prendre un parti définitif; je vous con- « jure donc de ne pas nous la faire attendre longtemps. « Je ne puis vous dire tout le bien que j'augure de « notre réunion, jamais je n'ai senti un plus vif désir de a faire quelque chose, et je ne vois que trop l'impossi- « bilitéde rien faire, tant que je resterai seul; mais « pour que je puisse m'appliquer sérieusement, il faut « que je m'éloigne de Naples. J'y ai contracté des ha- « bitudes d'oisiveté et d'entraînement dont je ne pour* « rais me défaire. Avec un caractère comme le mien, « des liaisons deviennent des chaînes, il faut les rom- « pre; ce pays-ci, d'ailleurs, la vie qu'on y mène, la « super ficiali té des gens qu'on y rencontre, tout cela « énerve l'âme, use ses ressorts. Il y a ici trop pour les « sens, pas assez pour le caractère et l'intelligence; « c'est donc Florence où je voudrais que nous pus- « sions passer l'hiver. Indépendamment de toutes les « ressources qu'on y trouve, et qui manquent ici, en « livres et en hommes, j'aurai l'avantage très-grand « d'y arriver sans connaître personne et, par consé- « quent, sans avoir de liaisons qui puissent me dis- « traire des études auxquelles, sous votre direction, « je veux me livrer avec autant d'ardeur que mes forces « et ma santé me le permettront. Je comprends trop « aujourd'hui la fausse et pénible position d'un homme <( qui ne peut rien être par lui-même, pour ne pas

« travailler de toutes mes forces à sortir de l'état de « nullité auquel, à mon grand regret, je me trouve « forcément condamné . . .

Sa lettre se terminait par ces paroles doublement précieuses pour moi :

« Mon père me disait aussi ce matin combien il re- « grettait de n'avoir pas eu, dans ce temps d'épreuve, « un ami avec qui causer et au cœur duquel il eût pu « confier ses peines et ses tourments. Il n'a pas renoncé « à Tidée de vous faire écrire ses mémoires ; quel plai- « sir cela me fait 1 »

Enfin nous pûmes satisfaire notre impatience réciproque dans les premiers jours de novembre, et Ton devine sans peine sur quel sujet roulèrent nos premiers entretiens. Ce que j'avais vu à Paris pendant l'hiver de 1831 et ce que j'avais vu ensuite en Bretagne ne ressemblait en rien à ce qu'il avait vu à Naples, et ce ne fut pas seulement sa curiosité que j'excitai, en lui racontant les scènes tantôt émouvantes et tantôt révoltantes dont j'avais été témoin. Il me trouva plus changé qu'il ne s'y était attendu, ce qui n'était pas surprenant, vu l'intensité des émotions que ne pouvait manquer de produire l'accumulation de tant d'événements divers dans le court espace de temps qui s'était écoulé depuis notre séparatiou.

De mon côté, je m'aperçus bien vite des progrès qu'il avait faits dans une certaine direction et que sa correspondance m'avait déjà laissé entrevoir.

La catastrophe politique qui venait de changer si brusquement la position de sa famille, avait eu pour lui des résultats qu'il regardait comme de véritables

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bénédictions, et les détails dans lesquels il entrait à ce sujet, me rendaient muet d'étonnement et surtout d'admiration. Par un privilège qui m'inspirait une sorte de respect pour lui, il avait compris tout le parti qu'il pouvait tirer de ce changement de fortune, tant pour l'émancipation de son âme que pour le progrès de son intelligence, et il avait compris encore mieux, s'il est possible, grâce aux leçons paternelles, le peu de prise que les révolutions, même les plus imprévues, pouvaient avoir sur un noble cœur renforcé par un noble caractère. Il y avait donc en lui, outre la passion du bien et un sentiment très-vif de ses misères intellectuelles, une sorte d'émulation filiale qui était à la fois un stimulant et une garantie de plus, de sorte que tout accès était fermé aux mauvaises inspirations de Tégoïsme, sous quelque forme que ce fût.

Voilà sous quels auspices je commençai la tâche bien douce qui m'était imposée à la fois par la reconnaissance et par l'amitié, par ma reconnaissance pour le père, devenu pour moi «l'objet d'un véritable culte, et par mon amitié pour le fils, dont la transformation graduelle, constatée par sa correspondance, me promettait un genre de satisfaction à la possibilité duquel je n'aurais pas cru un an auparavant, quand il portait son uniforme d'attaché d'ambassade. Jamais je ne vis un changement pareil opéré dans un si court espace de temps. Au lieu do l'apprenti diplomate qui, quinze mois auparavant, m'avait intéressé beaucoup moins par luimême que par ses relations de famille, je trouvais un ami qui mettait mon cœur à la plus délicate de toutes les épreuves, en me prenant pour auxiliaire, et près-

que pour instrument de la régénération intellectuelle et morale dont il sentait impérieusement le besoin. Son illusion, en ce qui me concernait, était d'autant plus incurable, qu'elle se trouvait d'accord avec les préventions favorables de son père, à l'infaillibilité duquel il croyait plus fermement que jamais, surtout en matière d'appréciation des hommes et des choses. J'avais donc à justifier la confiance de l'un et de l'autre, et ce n'était pas celle du fils qui me causait le moins d'embarras ; car ce qu'il attendait de moi, ce n'était pas seulement que je l'aidasse à remplir les grosses lacunes de son éducation classique réduite par de fréquentes maladies à sa plus simple expression ; il s'agissait d'un tout autre genre de service dont je n'avais jamais fait l'apprentissage, et pour lequel je ne me sentais ni aptitude, ni compétence.

« Je veux, » me disait-il, dès le premier jour, avec un accent tout nouveau pour moi, « je veux ressusciter « d'entre les morts, et j'ai besoin de vous pour me « rendre digne de ce miracle. »

À peine avions-nous commencé à mettre sérieusement la main à l'œuvre, qu'une lettre de M. de la Ferronnays qui venait de quitter Paris pour retourner à Naples, vint, à notre grande joie, déranger nos projets ou du moins en suspendre l'exécution. Il nous annonçait sa prochaine arrivée àLivourne où il voulait prendre le bateau à vapeur, et il nous invitait à nous y rendre de notre côté, pour passer avec lui la journée qui précéderait son embarquement. On comprend sans peine quel prix ce rendez-vousavait pour moi après les épreuves subies de part et d'autre depuis l'été de 1830, et

surtout après le message si affectueux et si significatif, par lequel se terminait la dernière lettre que j'avais reçue d'Albert. Il était évident que mes relations avec son père avaient changé de caractère, et qu'à la place du ministre de Paris et de l'ambassadeur de Rome, j'allais trouver, dès le premier jour, sinon un ami , du moins un homme très-disposé à le devenir.

Mon attente ne fut pas trompée. Nous nous revîmes commedeux naufragés, dégrade très-différent, qui, après avoir vu sombrer leur navire, auraient été ballottés loin l'un del'autrepar la tempête et auraient fini par aborder à la même plage. Dans de pareilles conditions, la dose de sympathie requise pour que deux cœurs s'ouvrent l'un à l'autre, est bien différente de celle dont il faudrait être pourvu dans les conditions ordinaires. D'ailleurs la correspondance que j'avais entretenue avec Albert depuis notre séparation et particulièrement pendant mon séjour à Munich, avait tenu M. de la Ferronnays au courant de mes tribulations et de mes déterminations qui n'avaient pas besoin d'être motivées pour être parfaitement comprises par lui ; de sorte que ma biographie, pendant les quinze mois qui venaient de s'écouler, lui était tout aussi connue que si j'avais fait partie de son cercle de famille.

En arrivant à Livourne, nous nous attendions tout au plus à passer deux jours ensemble ; mais heureusement pour moi le bateau napolitain était parti la veille, ce qui nous imposait la douce nécessité de passer ensemble une semaine tout entière, dont l'emploi devait se ressentir naturellement du besoin que nos cœurs avaient de s'épancher l'un dans l'autre.

Jamais temps si court ne fut mieux employé pour lés jouissances de l'intelligence et du cœur. À Paris, je n'avais connu M. de la Ferronnays que dans l'exercice de ses hautes fonctions, qui m'avaient tout au plus permis d'entrevoir les grandes qualités de son caractère. À Rome, je l'avais vu de plus près, et c'était bien moins l'ambassadeur que le père de famille qui avait conquis mes respectueuses sympathies pendant les deux mois que j'avais passés chez lui. Il semblerait qu'étant données les dispositions réciproques qui éclatèrent plus tard, deux mois de vie commune étaient plus que suffisants pour établir entre nous des relations intimes. Cependant il n'en fut rien. C'était toujours pour moi le personnage imposant du ministère des affaires étrangères, et bien que je fusse devenu son hôte, son abord, tout cordial qu'il était, m'intimidait toujours un peu et m'aurait intimidé bien davantage si je n'avais pas été soutenu par la bienveillance très-prononcée des autres membres de la famille.

Le seul sujet sur lequel il avait eu l'occasion de me parler à cœur ouvert était celui de mon avancement dans la carrière diplomatique. Il avait eu des vues sur moi qui lui avaient été suggérées par ma connaissance des langues étrangères. Outre qu'il me promettait son active intervention auprès de son successeur quand j'aurais repris mes fonctions, il ouvrait à mon ambition une perspective éblouissante, si jamais il devenait ministre, et pour me prouver que ce n'était pas un propos en l'air, il me racontait, pour mon instruction éventuelle, les détails les plus intéressants sur la lutte qui s'était engagée entre le prince de Metternich et

lui dans les trois congrès où il avait représenté la France.

Ces confidences diplomatiques avaient été les seules que m'eût faites M. de la Ferronnays avant mon départ de Rome, et si la révolution de 1830 ne lui avait pas suggéré des réflexions chaque jour plus sérieuses sur l'avenir d'Albert, il est probable que nous n'aurions eu à offrir l'un à l'autre que des sympathies politiques, toujours superficielles, lors même qu'elles sont sincères.

Nous étions au mois de décembre et nous ne connaissions personne à Livourne, ce qui nous donnait de longues soirées, que personne ne venait interrompre et pendant lesquelles nous nous livrions, avec un bonheur chaque jour mieux senti, à nos épanchements réciproques. Cette fois-ci, les confidences politiques proprement dites ne jouèrent qu'un rôle très-subalterne dans nos entretiens. Ceux que M. de la Ferronnays venait d'avoir à Paris sur un important sujet auquel les préoccupations diplomatiques ne faisaient plus diversion, l'avaient prédisposé à tous les élans de foi et d'amour compatibles avec le degré d'initiation auquel il était parvenu. Ce n'était plus un narrateur que nous avions devant nous, c'était un prédicateur qui semblait décidé à laisser dans l'âme de chacun de ses deux auditeurs une impression qui fût en rapport avec leurs vocations respectives. Il s'épargnait si peu lui-même, dans les exhortations qu'il nous adressait, que nous étions comme ébahis de son abaissement volontaire ; et ce fut alors que je vis resplendir en lui, pour la première fois, comme une étoile jusque-là voilée, la plus

belle, la plus rare, la plus adorable des vertus chrétiennes, je veux dire l'humilité !

La subite apparition de ce phénomène dans un homme qui avait été exposé à toutes les tentations de l'orgueil me causa une sorte de stupéfaction qui, en réagissant sur mon interlocuteur, lui fit articuler ou plutôt balbutier quelques paroles qui achevèrent de me mettre hors de moi. Je me levai précipitamment, et comme la table me séparait de lui, j'allai me placer derrière sa chaise, afin de pouvoir arroser sa tête vénérable de mes larmes et la presser en même temps contre mon cœur. Ce moment fut doux au delà de toute expression et décisif pour l'avenir. Nous nous embrassâmes sans mot dire, et cet embrasment muet, fut le premier gage d'une amitié qui devait durer autant que sa vie et réaliser pour moi un genre d'idéal que je n'avais pas même entrevu jusqu'alors.

Après une scène comme celle qui venait de se passer entre nous, on comprend' que nous n'avions pas besoin de préliminaires pour vivre ensemble sur un pied de parfaite intimité. J'entendis alors, pour la première fois, le récit émouvant des aventures de M. de la Ferronnays, et d'autres récits moins dramatiques mais plus instructifs que lui fournissait la longue expérience qu'il avait faite des hommes dans ses rapports multipliés avec eux, expérience rétrospectivement araère, mais dont le souvenir était cependant pour beaucoup dans son bonheur présent, à cause delà comparaison ou plutôt du contraste entre l'existence artificielle qui avait été si longtemps la sienne, et son existence nouvelle, due à la révolution de Juillet qui l'avait mis en possession

de lui-même, quand il en était encore temps. Ce dernier point formait habituellement la note dominante de ses épanchements qui étaient encore mystérieux pour moi, et ce fut seulement plus tard que je pus, en récapitulant mes souvenirs, bâtir sur mes conjectures des espérances qui ne devaient pas tarder à se réaliser.

Notre séparation n'eut rien de triste. Il fut convenu qu'après avoir rempli nos tâches respectives pendant l'hiver, nous irions tous deux, au relourdu printemps, jouir des beautés de Naples et de ses environs et dédommager ainsi la famille d'Albert du sacrifice qu'elle s'était imposée en cédant à l'impatieuce où il était de venir me joindre. Au reste, le compte que rendit son père de tout ce qu'il avait vu et entendu pendant les huit jours qu'il avait passés à Livour ne, était fait pour calmer tous les regrets. Aussi l'année 1832, qui devait voir éclore de si brillantes espérances, s'ouvrit-elle de part et d'autre sous les auspices les plus satisfaisants. C'est à cette date que remonte ma correspondance régulière avec M. de la Ferronnays, correspondance dont le prix ne devait m'être complètement révélé que quand elle fut arrêtée, dix ans plus tard, parle premier avertissement de la maladie qui devait l'emporter au tombeau.

Le début de nos relations épistolaires fut aussi cordial qu'il aurait pa l'être entre deux amis dont l'intimité aurait dépassé depuis longtemps la phase des préambules et des nuances intermédiaires ; mais parmi les impressions que mon noble correspondant avait emportées de Livourne, il y en avait quelques-unes qui

troublaient un peu son bonheur paternel et que la rén 7

flexion n'avait fait que fortifier depuis son départ. Moins au courant que moi des nouvelles aspirations d'Albert et de son invincible répugnance pour les distractions napolitaines,' tantôt il avait trouvé son langage trop empreint de mysticisme, tantôt il l'avait trouvé trop empreint d'intolérance, et il s'était figuré que j'étais plus propre à encourager dans son fils cette double tendance qu'à la combattre. Son point de vue était alors celui de l'homme du monde éclairé ou plutôt adouci par une longue expérience de ses semblables, et qui, par l'effet d'une intuition compatissante, avait élevé la tolérance à la hauteur d'une vertu chevaleresque. Aussi cette vertu était-elle celle qu'il prêchait le mieux, soit dans ses discours, soit dans ses lettres. On peut en juger par celle qu'il m'écrivit de Naples quelque temps après et qui était évidemment le produit des réflexions que lui avaient suggérées nos épanchements réciproques. Après avoir parlé du précieux souvenir qu'il avait gardé de notre semaine de Livourne, il me disait :

« Un pareil souvenir nous doit être pour tous les « deux un grand stimulant à entretenir de près comme « de loin les excellents rapports qu'ont établis entre « nous ces huit jours de confiance et d'intimité. De « mon côté je n'y ferai faute, vous pouvez y compter, « et quant à vous, j'ai trop bien lu dans votre cœur « pour songer seulement à concevoir un doute ou une « inquiétude. Nous voilà donc bien assurés de part et « d'autre. Les protestations désormais sont inutiles; « les malentendus sur les intentions comme sur les « sentiments sont devenus impossibles; nous avons

« maintenant le droit et le devoir de nous pacler ré- « ciproquement avec la plus entière franchise. Tou- « jours d'accord, mon cher ami, sur les sentiments « qui élèvent l'âme et Y ennoblissent, nous pourrons <« quelquefois différer d'opinion sur des sujets d'une « moins grande .gravité, mais qui cependant peu- « veut avoir plus d'importance que vous ne le fait « supposer votre inexpérience des hommes et du « monde. Cette différence d'opinions nous la discuterons mutuellement, avec pleine et entière liberté; « honni soit celulde nous deux, qui, dans cette franche « et loyale discussion, verrait autre chose qu'une preuve « de plus de la confiance, de l'amitié, de la profonde « estime que chacun de nous deux doit au caractère et « aux sentiments de l'autre. N'allez pas commencer par « trouver étrange ou inutile cette sorte de réserve, cette « précaution ou cette prévoyance que je place, comme « un avant-propos de notre correspondance future. « Comme toutes les âmes sensibles et qui ont été bles- « sées, vous avez parfois un peu de susceptibilité et un a fond de misanthropie à la Jean-Jacques, qui peuvent « vous porter à la défiance, vous disposer à chercher une « intention, un fait exprès, une chose personnelle dans « ce qui peut n'être qu'une généralité ou un effet du « hasard. Entre nous* mon cher ami, cette susceptibilité « serait une offense et ferait tort au cœur et à la raison de « celui qui s'en rendrait coupable. Supposer gratuite- « ment à un ami l'intention de froisser un ami, c'est se « montrer incapable de connaître et d'éprouver le sen- « timent le plus doux qu'il soit donné au cœur de « l'homme de ressentir. Supposer cette volonté ,

«même à un indifférent, est un travers de l'esprit; a s'en offenser est une petitesse. C'est d'après ce prin- « cipe que j'ai toujours réglé ma conduite, depuis le « moment où, si jeune encore, je fus pour ainsi dire jeté « au travers de la vie, sans guides, sans conseils, sans « appui, sans boussole. J'ai vu les hommes sous toutes c leurs faces, je les ai vus de bas en haut, de haut en « bas; je n'ai pas appris à les estimer, mais j'ai appris à « les supporter, à les plaindre, à leur pardonner, et « quoi qu'on en puisse dire, ils ne sont ni aussi injustes « ni aussi ingrats que le prétendent certains esprits « sombres, dont l'orgueil etl'égoïsme se parent du nom « de philosophie ou de misanthropie. Je parle de l'espèce « commune et générale, et non pas des princes qui sont « une espèce à part et d'une nature toute particulière. « J'espère que vous et moi désormais nous aurons peu « d'occasions de nous occuper d'eux. Mais je veux ence treprendre de vous rapprocher un peu de notre pauvre ((humanité, afin que lorsque parfois la nécessité de « vivre, d'exister parmi les hommes, vous forcera de « descendre des régions sublimes où se plaît votre ima- « gination, vous puissiez nous tolérer, supporter même « les habitudes d'une société caduque; ne pas porter « parmi ces pauvres infirmes, cette humeur sombre et « grondeuse, qui vous dispose plutôt à insulter à leurs « misères qu'à y compatir. Je veux en un mot que vous « preniez le monde comme il est, que vous y soyez « moins ours, moins bas -breton, et que, conservant « pour vos seuls amis les trésors de votre âme, ceux de « votre imagination, vous sachiez vous faire aimer de « ceux mêmes qui sont hors d'état de vous comprendre

« et de vous apprécier. Oui, mon cher ami, l'habitude « de vivre dans un monde idéal rapetisse trop, à vos « yeux, le monde réel dans lequel vous êtes bon gré « mal gré forcé d'user les rares facultés, les nobles sen- « tiruents dont le ciel vous a doué. C'est pour vivre « parmi les petits habitants de notre petite planète que « Dieu vous a donné la vie, c'est pour les plaindre et « les supporter qu'il vous a donné votre âme ; c'est « pour leur être utile qu'il vous a donné un esprit su- « périeur et ce noble cœur qui bat dans votre poitrine. «C'est, je crois, méconnaître ses intentions et votre <i destinée que de vivre dans un monde imaginaire, avec « des êtres incréés : je conçois comme vous, mon cher « Rio, avec moins de facultés pour les éprouver, ces jouis- « sances que peut donner une imagination vive et pure; « cette sainte et noble exaltation de l'âme et de la pen- « sée. Je comprends ce besoin d'échapper quelquefois « à nos misères, de s'isoler d'un monde que lacorrup- « tion décompose et de laisser l'esprit s'égarer dans de « pures et brillantes régions, où le cœur n'éprouve que <( des sentiments doux et vertueux, où l'âme s'aban- « donne sans réserve et sans crainte à des émotions su- '« blimes que notre perversité la condamne ici-bas à « voiler ou à comprimer. Oui, mon ami, mieux que « vous ne le croyez peut-être, je conçois ce charme de « la rêverie, qui peut par moments consoler d'une exis- « tence faussée et tromper un instant une destinée mana quée ; j'entends bien ceux qui vont chercher là-haut, « par delà les nuages, le bonheur qu'ils ne peuvent esa pérer sur terre, le cœur qui doit les entendre et leur « répondre. Mais ces rêveries, si pleines d'enivrement,

« ont aussi leurs dangers; elles égarent la raison, elles « faussent l'esprit, elles font apparaître les hommes plus « méchants qu'ils ne le sont, le monde plus pervers « qu'il ne l'est ; elles vous rendent injustes, et vous font « un mérite de votre injustice. »

Si M. de la Ferronnays pouvait redouter à ce point l'ascendant que je prendrais infailliblement, selon lui, sur l'esprit d'Albert, on comprendra sans peine que notre projet de réunion avec les deux illustres voyageurs qui nous attendaient à Rome, lui avait causé de véritables angoisses. L'abbé de la Mennais surtout lui inspirait une défiance que sa qualité de compatriote n'atténuait en rien, et tout en rendant plus de justice à M. de Montalembert, dont le père avait été son ami dans l'émigration, il craignait qu'Albert, par une émulation mal entendue, ne s'épuisât en efforts stériles pour s'élever à la hauteur d'un pareil modèle. Voici ce qu'il m'écrivait à ce sujet dans les derniers jours de janvier :

« Je ne connais point personnellement Montalembert, « je ne puis donc le juger que sur sa réputation, et, « par conséquent, n'avoir sur son compte que les préce ventions les plus favorables. Je crois que je ne puis « rien désirer pour Albert qui, sous beaucoup de rap- « ports, lui soit aussi avantageux que sa liaison avec un « jeune homme aussi remarquable ;" seulement, je vous « l'avoue, je crois que c'est un modèle difficile à imiter, « et peut-être un guide dangereux à suivre, pour celui « qui est si loin d'avoir sa force et sa vigueur de carac- « tère. C'est cependant ce que probablement Albert «voudra essayer; il ne croira ouvoir rien faire de

« mieux que de copier ce qui, à juste titre, lui pa- « raîtra admirable, et c'est là où je crains pour lui le « danger. »

De tout cela devait nécessairement résulter une position fausse pour les trois acteurs de la première partie du drame providentiel dont les péripéties devaient être si émouvantes : Albert entraîné par les exigences de sa nature vers les régions de l'idéal, son père réprimant son essor pour le ramener aux devoirs positifs de la vie, et moi, placé entre les deux, sans avoir même la prétention d'être impartial. Pour comble de perplexité, M. de Montalembert arrivait à Florence avec l'abbé de la Mennais, et m'arrachait la promesse de le joindre à Rome dans le courant de février. Il y avait dans toutes ces complications de quoi m'inquiéter sérieusement pour l'avenir, et je commençai à sentir, non sans une certaine angoisse de cœur, que la responsabilité n'était pas un vain mot.

Les lettres que m'écrivait M. de la Ferronnays n'étaient pas faites pour me rassurer. Entre son point de vue et le mien la divergence devenait chaque jour plus flagrante; car je ne me sentais pas le courage, et je ne me croyais pas le droit de réprimer dans Albert des aspirations que moi-même j'étais tenté de lui envier, et d'un autre côté, j'aurais eu honte de lui conseiller d'en atténuer l'expression dans ses communications épistolaires avec sa famille. De là des alarmes qu'il m'était impossible de partager, mais qui étaient pardonnables dans un père auquel la récente catastrophe dont il avait été victime, avait inculqué plus fortement que jamais le devoir de s'occuper avant tout de l'avenir de son fils.

Or cet avenir ne pouvait être, selon lui, que diplomatique ou militaire, et ce n'était pas avec des tendances mysliques qu'on pouvait se flatter de monter en grade dans l'une ou l'autre de ces carrières. Les diverses nuances de sa sollicitude paternelle sont admirablement exprimées dans la lettre suivante :

a Tout le bien que vous me dites du bon Albert, me « fait un plaisir qu'il vous est facile de concevoir. Je << n'ai pas même Pidée de vous remercier du service « immense que vous rendez à lui et à moi, ni de vous « parler de reconnaissance; c'est un mot, qui ne peut, « qui ne doit jamais trouver de place dans les rapports « qui sont maintenant établis entre nous; il est rem- « placé par celui d'amitié dans toute l'acception bien « comprise du terme. Nous jouirons ensemble des heu- « reux résultats de l'intimité d'Albert avec vous, il vous « devra plus qu'il ne me doit, et quelle que soit la caret rière que sa destinée l'appelle à parcourir, vous serez « nécessairement uni dans son cœur et dans sa pensée « aux sentiments qu'il nous porte. Je veux cependant vous « avouer franchement que ce que vous me dites pour me « rassurer sur l'espèce d'inquiétude que j'ai laissé pres- « sentir dans la dernière lettre que je lui ai écrite, ne m'a « pas entièrement persuadé. J'aime à rendre avec vous « justice à l'âme et au cœur d'Albert, je crois que l'un « et l'autre sont pleins de droiture, de noblesse et de « sensibilité, et je suis assez disposé à penser comme « vous, que tous ses sentiments, par leur exquise délice catesse, tiennent plus de ceux d'une femme que de « ceux d'un homme, et c'est précisément cette opinion « qui me fait craindre pour Albert la vivacité des im-

« pressions qu'il peut recevoir. Sans doute le temps, <« l'étude et l'expérience pourront donner à son carac- « tère plus de force et plus d'énergie; aujourd'hui c'est « une cire encore un peu molle, et sur laquelle je crois « qu'il est nécessaire d'agir avec prudence et précau- « tion. Je pense que pour des caractères faibles, qui « toujours sont disposés à se précipiter vers les excès, « celui du bien peut aussi avoir ses inconvénients; ils « n'ont pas en eux ce ressort vigoureux qui retient les « âmes fortes et énergiques ; ils cèdent plus facilement «à la séduction qu'à la réflexion, et vous les voyez « souvent passer tour à tour des folies du monde aux « austérités du cloître, et réciproquement. L'âme d'Àl- « bert, je le sais, s'échauffera promptement auprès de « la vôtre, il vous sera bien facile de porter ses idées « vers le bien ; mais si votre énergie, si votre éducation, « si les regrets et les désappointements que vous avez « éprouvés, ont su vous rendre maître de vous-même; « si votre raison a assez de puissance et de force pour « tracer à votre imagination le cercle qu'elle doit parce courir, et fixer la borne qu'elle ne doit pas franchir; « croyez-vous, mon cher ami, qu'il puisse déjà en être « ainsi d'Albert? Je ne le pense pas; et peut-être trou- « verez-vous, en y réfléchissant, qu'avant de donner à «sa pensée, à ses sentiments, la haute direction que « suivent les vôtres , il serait utile de tremper son caractère un peu plus fortement qu'il ne l'est; de lui ap- « prendre à se défendre contre ces entraînements qui, «trop souvent, égarent l'âme en la charmant; de lui « apprendre aussi que tout ce qui plaît n'est pas tou- « jours ce qui est vrai; enfin mon cher Rio, je vous de-

« mande de réfléchir vous-même, et de décider si avant « de donner à Albert, à pleine mesure, la nourriture « dont il se montre si avide, il ne serait pas nécessaire « de le bien préparer à en supporter les effets. Quand « l'habitude du travail et de l'étude lui aura donné celle « do la réflexion et celle aussi de la comparaison, alors « peut-être verrais-je moins d'inconvénient à élargir le « cercle que pourrait parcourir son imagination; mais « avant de l'initier aux secrets des jouissances qu'il « pourra y trouver, il faut qu'il soit averti du danger « qu'il peut y avoir à les poursuivre. Je pense qu'avant « de le faire voyager dans ce monde idéal où tout est « beau, parce que rien n'y est vrai, il est nécessaire qu'il « connaisse bien les choses d'ici-bas, les devoirs de ce « monde positif et froid, les obligations que vous im- « pose celte triste société d'hommes dans laquelle il « faut vivre, obligations que philosophiquement on « peut mépriser et trouver ridicules, mais auxquelles « l'homme raisonnable doit se soumettre, sous peine «de vivre malheureux, isolé, et de passer pour un « extravagant. »

Quand cette lettre me parvint, nous étions installés à Florence, et Albert avait, déjà commencé, sous l'habile direction d'un chanoine du chapitre de San Lorenzo, l'œuvre de régénération spirituelle en vue de laquelle il avait désiré si ardemment d'échanger le séjour de Naples contre celui de n'importe quelle autre ville d'Italie. Le contentement, de plus en plus marqué, qui se peignait dans son regard si expressif, à mesure que s'allégeait le fardeau qui avait pesé sur sa conscience, était pour moi un spectacle plus édifiant et surtout plus

attendrissant que tous les sermons; mais, d'un autre côté, il y avait des moments où le sentiment de son indignité, renforcé par une lecture ou par uneémotion accidentelle, lui causait une sorte de dépression morale, dont je n'aurais pas voulu que son père eût été témoin, toute passagère qu'elle était. Plus d'une fois il m'est arrivé, quand j'entrais avec lui dans une église pour en examiner les tableaux, de me trouver seul au bout de la nef, et d'apercevoir mon compagnon humblement agenouillé devant une chapelle ou un sanctuaire dont il n'osait pas franchir le seuil; plus d'une fois aussi, en approchant de lui pour l'avertir, j'ai vu le pavé fraîchement mouillé de ses larmes.

Peu à peu cependant il prit goût à mes études esthétiques, mais toujours par le côté qui était plus en rapport avec ses aspirations intimes; et cette corrélation, se développant chaque jour de plus en plus, devint pour lui un acheminement à la perception de l'idéal sous la forme qui m'intéressait plus particulièrement et qui ne tarda pas à l'intéresser tout autant que moi. Ce fut lui qui découvrit le premier, sans le secours d'aucun guide, le chef-d'œuvre", alors ignoré, de Domenico Ghirlandajo dans la chapelle des Trovatelli, et qui vint, tout triomphant de sa découverte, me contraindre à l'admirer avec lui. C'était une joie d'enfant que je partageais en enfant, et qui se renouvelait assez souvent pour tenir notre sens esthétique en haleine. Quelquefois la joie se changeait en douleur ; — c'était quand un tableau dont le style et les types certifiaient la provenance, nous était offert à vil prix et que nous nous trouvions obligés de feindre un superbe dédain. Une

10g ÉPILOGUE.

seule fois mon compagnon fut tenté de se révolter contre le sort. C'était à l'occasion d'une ravissante madone de Botticelli, l'un des peintres les plus discrédités de cette ténébreuse époque. Le prix demandé par le spéculateur était tellement modique (20 écus toscans) que le pauvre Albert se crut assez riche pour devenir possesseur de ce trésor et vint demander mon assentiment que je fus, hélas ! obligé de refuser, pour ne pas violer la loi somptuaire que nous nous étions prescrite à nousmêmes.

Ces symptômes de prédilection pour les produits d'une certaine école, alors généralement méconnue, n'étaient pas dus seulement à l'influence que je pouvais exercer sur le compagnon de tous mes pèlerinages esthétiques ; il y avait en lui, outre la pureté naturelle de son goût, une faculté spéciale d'assimilation que j'avais vue poindre dans lé Campo Santo de Pise, et qui, depuis notre retour à Florence, avait pris un développement dont j'avais été encore plus édifié que surpris. Indifférent à toutes les peintures païennes ou même< purement historiques, il dévorait du regard celles qui, par le choix du sujet et par l'intensité de l'expression , correspondaient le mieux aux besoins intimes de son âme, besoins devenus plus impérieux que jamais depuis qu'il avait échangé les distractions bruyantes et énervantes de la cité napolitaine contre les habitudes calmes et presques ascétiques qu'il avait contractées à Florence et qui étaient très-compatibles avec la vivacité de ses impressions en présence des ouvrages de ses artistes de prédilection. On pourrait même affirmer, en tenant compte des influences di-

verses qu'il subissait alors, que son imagination, à la fois exaltée et purifiée par l'œuvre de régénération spirituelle à laquelle il s'était voué, se trouvait dans les conditions les plus favorables à la perception du genre d'idéal que nos peintres favoris avaient réalisé. Aussi quand il se trouvait en présence d'un tableau de fra Angelico, surtout si le sujet en était emprunté à quelque dogme consolateur, avais-je de la peine à l'arracher à sa contemplation, ou plutôt à la pieuse méditation qui en était l'exégèse involontaire. On comprend que de pareils élans, qui se renouvelaient souvent, aient laissé des traces profondes dans une àme dont les aspirations avaient été longtemps comprimées; à quoi il faut joindre la puissante et visible impulsion que cette âme recevait du chanoine de San Lorenzo, et d'autres influences qui secondaient merveilleusement la sienne. Au premier rang de ces influences, il faut placer celle de Tomaseo, qui débutait alors dans la carrière qu'il a si glorieusement parcourue depuis et qui savait donner à sa revue rétrospective de la littérature italienne un intérêt plus que littéraire ^ de sorte que tout contribuait à développer, dans le pauvre- Albert, cette tendance à l'exaltation qui avait alarmé son père, et contre laquelle celui-ci avait cru trouver en moi, sinon un préservatif, du moins un point d'arrêt ; et c'était précisément le contraire qui était arrivé, sans qu'il y eût aucune préméditation ni complicité de

ma part.

Albert, qui avait conscience de l'heureux changement qui s'opérait en lui, et qui savait toute la joie que cette nouvelle causerait à sa famille et surtout à sa

ilO ÉPILOGUE.

mère, en parlait, dans ses lettres, avec la prolixité naïve d'un enfant qui veut que tout ce qu'il aime soit associé à son bonheur, et comme il ne songeait pas à se prémunir contre les interprétations éventuel les, il empruntait trop souvent ses expressions à un ordre d'idées auxquelles, sur cette trompeuse apparence, on lecroyait plus initié qu'il ne l'était en effet.

Évidemment M. de la Ferronnays avait appris avec déplaisir mon projet de transmigration à Rome, et jene pouvais pas me dissimuler que mon procédé avait quelque chose d'inquiétant pour lui ; car il savait d'avance qu'en fait de relations intimes, ce serait mon goût plutôt que le sien qui déterminerait mes préférences, et par conséquent celles de son fils. De là nécessairement un redoublement de sollicitude paternelle et un devoir encore plus impérieux de le prémunir, par une correspondance plus active que jamais, contre les inconvénients qu'il redoutait; car c'était toujours la carrière d'Albert qu'il avait en vue, et son expérience du monde, surtout du monde diplomatique, avait été faite sur une trop grande échelle pour qu'il ne fût pas au courant des exigences et des incompatibilités qu'on y rencontrait à chaque pas, et contre lesquelles un novice, épris de sa chimère idéale, courait risque de se heurter plus rudement que les autres. Mais toutes ces objections devaient s'évanouir devant le décret providentiel qui allait donner une direction inattendue à la destinée d'Albert.

Notre départ était donc bien résolu, malgré tous les obstacles des personnes et des choses ; mais je crus en

FLORENCE. 4 1 i

conscience devoir le différer jusqu'à ce que j'eusse accompli la tâche pour laquelle j'étais venu en Toscane, c'est-à-dire jusqu'à ce que j'eusse étudié, à l'aide d'un guide inappréciable dont aucun voyageur français n'avait joui avant moi, les origines el le caractère spécial de l'école florentine que j'étais impatient de connaître à fond, à cause de son influence, directe ou indirecte, sur les autres écoles.

Ce guide ou plutôt cet initiateur était un gentilhomme des environs de Lubeck qui s'appelait Frédéric Rumohr, et qui venait de publier, sous le titre un peu vague de Recherches italiennes {Iialiânische Forschungeri) le fruit des longues études auxquelles il s'était livré, particulièrement en Toscane, non-seulement sur les œuvres d'art, mais aussi sur les documents qui s'y rapportaient, ce qui était comme la découverte d'un nouveau monde dans le domaine de l'esthétique, découverte qui lui suscita plus d'un conflit avec les sauvages préposés à la garde des archives qu'il voulait visiter. Bien que repoussé avec perte sur plusieurs points, il s'était passionné de plus en plus pour ce genre de conquêtes, surtout après son heureuse tentative dans la ville de Sienne, où il avait trouvé une sympathie tellement encourageante qu'il songea sérieusement, quelques années plus tard, à en faire sa patrie d'adoption. Aussi est-il facile de voir, en lisant son ouvrage, que le dépouillement des archives de la cité de la Vierge avait été sa tâche de prédilection, et c'est sans doute par suite de l'influence que cet ouvrage et ce souvenir ont exercée sur moi, que je me suis montré si prodigue de détails *ac-

cessoires dans mon chapitre sur l'école siennoise (1).

Jamais vocation ne fut mieux constatée que celle de Rumohr. On peut dire qu'il fut un vrai missionnaire de l'art et qu'il ne lui manqua aucun genre de consécration pour légitimer sa propagande. Dès l'âge de quinze ans, on le voyait souvent se diriger seul vers le château de Soeder, où le comte de Brombeck avait une galerie de tableaux parmi lesquels il n'était pas médiocrement fier de compter un Raphaël ; mais le petit connaisseur n'était pas de son avis, et il avait raison. Il aimait mieux s'extasier devant une petite madone de Gorrége dont l'authenticité ne lui était pas suspecte et dont il parlait encore avec émotion quarante ans après. Sa visite à la galerie de Brunswick et surtout à celle de Cassel lui ouvrit un horizon plus étendu ; mais ce fut à Gœttingue qu'il reçut de Fiorillo l'impulsion décisive. Ce fut là qu'il fit, sous la direction de ce professeur, l'un des oracles les plus accrédités de son temps, les études techniques et historiques qui lui donnèrent la première idée d'un voyage en Italie comme complément de son éducation esthétique.

Ce ne fut plus une idée, mais une véritable passion, la passion de l'idéal, qui surgit en lui quand il vit la galerie de Dresde. Cette fois-ci ce ne fut pas Gorrége qui subjugua son imagination; ce fut Raphaël, avec sa madone vraiment miraculeuse de Saint-Sixte, qui fit plus qu'exciter son admiration ou même son enthou-

(i) Je dois dire que les documents recueillis par Gaetano Milanesi dans les archives de Sienne, m'ont été encore plus utiles que ceux recueillis par Rumohr ; mais celui-ci me donnait en outre le point de vue.

siasme, plus que n'auraient pu faire» à grand renfort d'arguments, les plus éloquents prédicateurs; en un mot, il convertit Rumohr à la foi catholique, comme si une soudaine intuition lui avait révélé l'impuissance radicale du protestantisme à donner des inspirations dans le genre de celles dont le merveilleux produit était là devant ses yeux; mais c'était une conversion purement esthétique dont les fruits devaient naturellement dépendre de la nature du sol dans lequel cette semence venait de tomber.

Le besoin de visiter l'Italie devint alors pi us impérieux que jamais. C'était en 1804, c'est-à-dire à une époque où l'horizon politique était assez sombre surtout de l'autre côté des Alpes, et où il fallait avoir une vocation presque providentielle pour se laisser absorber par des études aussi étrangères à la vie réelle que l'étaient celles du jeune Rumohr ; car il ne faut pas oublier qu'il avait à peine vingt ans, et qu'à l'inconvénient de son extrême jeunesse venait se joindre celui d'une fortune considérable dont la mort de son père venait de le mettre en possession. Heureusement, il avait une passion dominante à laquelle il subordonnait toutes les autres» et même ses jouissances de luxe étaient plutôt celles d'un homme de goût que celles d'un grand seigneur ; car ce que les badauds italiens appelaient sa suite, se composait de deux peintres» un sculpteur et un poète» qui» après avoir joui de son amitié pendant le voyage» pouvaient ensuite jouir de sa cordiale hospitalité dans son château héréditaire de Rothenhausen.

Le séjour de Rome ne servit pas seulement à satisfaire sa curiosité d'amateur; il servit encore à lui faire

comprendre la crise qui s'opérait dans l'art contemporain et dont les symptômes, manifestés sur une plus grande échelle, étaient plus visibles là que partout ailleurs. La réaction contre le dix-huitième siècle n'était pas moins avancée, du moins théoriquement, dans le domaine de la peinture que dans celui de la sculpture, et l'impression produite sur le jeune voyageur par la vue des ouvrages de Canova, de Thorwaldsen, de Koch et de Carstens, acquérait une valeur presque didactique par ses relations quotidiennes avec Guillaume de Humboldt, alors ambassadeur de Prusse, et avec son frère Alexandre tout jesplendissant des conquêtes qu'il venait de faire en Amérique.

A son retour en Allemagne, Rumohr crut le moment venu de se livrer sérieusement à ses études favorites qui n'étaient encore qu'ébauchées. Mais il avait apporté d'Italie un sentiment qui n'était guère compatible avec la satisfaction de ses nouveaux besoins intellectuels; ce sentiment était la haine de la domination française, telle quelle était exercée, d'un bout à l'autre delà péninsule, non-seulement au mépris de la liberté politique et religieuse, mais, ce qui le révoltait encore plus, au mépris du droit que chaque ville avait sur les chefs* d'oeuvre dont ses artistes l'avaient décorée, chefsd'œuvre désormais inaccessibles à son admiration, sans excepter ceux de Naples qui venaient d'être transportés à Palerme. A ces griefs de l'artiste se joignirent bientôt les griefs du patriote, quand Rumohr fut instruit de ce qui s'était passé dans Lubeck quand cette ville était tombée au pouvoir de Bernadotte. Le château de Rothenhausen, qui n'en était pas éloigné, devint alors

le foyer d'une conspirai ion dont le principal agent était le professeur Steffens qui, après avoir été l'un des plus ardents promoteurs de la guerre de délivrance, devait en être plus tard le pathétique historien. Dans les dis* positions où se trouvait Rumohr, une étincelle aurait suffi pour embraser son imagination; ici c'était un incendie ou plutôt un tourbillon de feu qui rendait toute hésitation de sa part complètement impossible. Aussi «a complicité ne fut-elle pas longtemps un mystère. Traqué d'asile en asile par les gendarmes français qu'on avait envoyés à sa poursuite, il faillit tomber en leur pouvoir non loin de la ville d'Erfurt, où se tenait alors le fameux congrès qui semblait appelé à sanctionner l'asservissement de l'Allemagne.

L'Autriche seule pouvant encore donner impunément asile à un proscrit, Rumohr se rendit à Vienne, où il partagea les illusions de ses coreligionnaires politiques en voyant les immenses préparatifs qu'on y faisait pour la campagne de 1809. Après la catastrophe de Wagram, son âme se ferma définitivement à l'espérance, et il chercha dans le culte de son idole favorite, je veux dire dans le culte de l'idéal, un adoucissement à ses douleurs patriotiques. Son premier consolateur en ce genre fut Frédéric Schlegel, converti, comme lui, au catholicisme, mais avec celte différence importante, que l'ingrédient esthétique, bien que fortement accusé, ne jouait cependant qu'un rôle secondaire dans sa conversion, ce qui n'empêchait pas qu'il ne fût dès lors à la tète de la réaction qui commençait à s'opérer en Allemagne en faveur des produits du xiv* et du xv 6 siècle; et c'était à Paris même, dans les salles du Louvre où

lie ÉPILOGUE.

on les avait étalés comme des trophées de nos victoires, que Frédéric Schlegel était allé les étudier et puiser les fécondes inspirations qui se révèlent dans ses écrits postérieurs.

Cette rencontre imprévue acheva de fixer le point de vue de Rumohr; mais il ne se trouva pas encore mûr pour le grand projet que lui avait suggéré son voyage d'Italie; car il n'admettait pas la possibilité d'aborder un sujet aussi complexe que celui de l'art chrétien, sans une initiation préalable aux mystères de Part antique et sans une étude approfondie des relations de la philosophie avec l'esthétique. Ce fut à Munich qu'il s'occupa de la solution de ce dernier problème, quand la sensation produite par le fameux discours de Schelling sur les rapports entre les arts plastiques et la nature, n'avait encore rien perdu de son intensité. Dans ce chefd'œuvre qui excita la plus vive admiration, il y avait des lacunes et même des appréciations superficielles que son auteur, malgré tout son génie, ne pouvait pas éviter. Rumohr osa les signaler, et le succès qu'obtint son audace auprès de ceux qui ne se laissaient point absorber par le point de vue spéculatif, lui donna le courage de poursuivre sa mission, c'est-à-dire de déblayer le terrain, sur lequel il voulait construire son édifice. Or il avait devant lui, en commençant cette opération, trois grands noms qui représentaient les divers côtés d'un même système, et devant lesquels l'Allemagne avait contracté l'habitude de s'incliner. Ces trois puissances étaient Lessing, Winkelmann et Mengs, dont les théories respectives étaient regardées par Rumohr comme un obstacle au genre de progrès qu'il

avait en vue, et furent, à ce titre, réfutées par lui dans un opuscule plein de verve, lequel portait ce titre significatif : De l'idéal dans les œuvres d'art.

On a peine à comprendre la persistance de son en* thousiasme au milieu des rudes épreuves que la domination étrangère infligeait alors à sa patrie ; car la publication des deux ouvrages dont je viens de parler coïncide précisément avec la période d'épuisement physique et moral qui précéda le terrible réveil de 1813. Lui-même était épuisé comme les autres et même plus que les autres, puisqu'il se résignait à vivre tranquillement, sous la surveillance de la police, dans son château de Rothenhausen, pendant que son ami Steffens, son complice de 1808, allait renforcer le contingent que les universités envoyaient sur les champs de bataille de Lutzen, de Bautzen et de Leipsic.

Cet affaissement de caractère dans un homme jusqu'alors si accessible à tous les genres d'enthousiasme, tenait sans doute à l'impression qui lui était restée du spectacle qu'il avait eu sous les yeux après la terrible journée de Wagram. La seule faculté qui ne s'affaissa pas en lui fut l'imagination, et il trouva moyen de la mettre au service de la grande cause qu'il croyait perdue pour le moment, mais qui ne pouvait manquer de se relever un jour, sinon par la force des armes, du moins par la force des choses. La patrie matérielle était asservie, mais la patrie intellectuelle et morale pouvait se défendre pied à pied contre l'invasion des idées étrangères, et l'érudition pouvait former une ligue sainte avec l'esthétique, pour faire ressortir les beautés de l'art germanique sous toutes ses formes, et pour évo-

quer les grands souvenirs qu'il avait consacrés. Ce but était précisément celui que semblait se proposer la revue que venait de fonder Frédéric Schlegel sous le nom de Musée allemand. L'attraction était forte de part et d'autre. Chacun des deux champions était enchanté de son auxiliaire, et la tête de Rumohr se monta si bien pour sa tâche de réhabilitation nationale, qu'il la poursuivit jusqu'en 1816, à travers le flux et le reflux des "événements politiques.

Il avait joui doublement du triomphe de la coalition européenne ; car outre sa patrie allemande, il en avait une autre qui lui était chère à d'autres titres et dont le chemin, qui lui avait été fermé depuis douze ans, allait enfin se rouvrir. On se figure sans peine le charme de ce second voyage dans de pareilles conditions et après une si longue attente. Rome n'était plus le chef-lieu du département du Tibre ; elle était redevenue la capitale du monde catholique sous un pontife dont on pouvait dire avec raison que jamais, depuis l'ère des martyrs, la chaire de Saint-Pierre n'avait été plus dignement occupée, et comme sa restauration était en partie l'ouvrage de l'Angleterre et de la Prusse, il y avait dans la curiosité qui amenait à Rome les sujets de ces deux puissances, quelque chose de plus respectueux et de plus sympathique qu'à l'ordinaire. C'était un beau moment pour regretter de n'être pas catholique ou pour se féliciter de L'être devenu. On devenait en même temps lé coreligionnaire des héros de Saragosse et du Tyrol, et la brebis de ce pasteur qui avait tant souffert pour ne pas trahir son troupeau.* Aussi les dispositions conciliantes qui prenaient chaqua

jour un accent plus marqué, firent-elles naître des espérances dont la réalisation, au moins partielle, paraissait d'autant plus vraisemblable à certains esprits, qu'elles étaient fondées sur le besoin, universellement senti, d'une régénération religieuse comme acheminement indispensable à une régénération politique.

Rien, dans les écrits de Rumohr ni dans sa correspondance, ne nous apprend ce qu'il pensait de ces grandes questions dans lesquelles se trouvait cependant impliquée celle de la régénération de l'art. Mais sa sollicitude à cet égard se concentrait sur l'école allemande, et il faut avouer qu'il avait alors sous les yeux, dans les fresques dont Cornélius, Overbeck et Veit venaient d'orner le palais Bartholdy, une réponse triomphante à ceux qui ne partageaient pas sa prédilection. Cet essai de restauration de la peinture à fresque, telle qu'elle avait été pratiquée par les artistes du moyen âge, fut comme le point de départ de cette nouvelle école, dont l'Allemagne s'est montrée si fi ère, et à laquelle le patronage du roi de Prusse et surtout celui du roi de Bavière ont donné un éclat qui, malheureusement, ne s'est pas soutenu.

On pourrait aussi, sans blesser en rien les convenances, donner le nom de patronage à l'action que Rumohr exerça, par ses écrits, en faveur de cette tentative de ré* surrection de l'art chrétien. Maintenant qu'il avait devant lui un but pratique et derrière lui une milice qui ne craignait pas de déployer son drapeau, il marchait bravement à la découverte des titres qui établissaient son droit et celui des réformateurs auxquels il donnait à la fois du courage et des inspirations, et ce fut par suite

de cet élan imprimé à ses pensées par son second voyage de Rome, qu'il vint commencer, dans l'intérêt de son point de vue favori, le dépouillement des archives de Sienne, de Pérouse et de Florence, pendant que ses auxiliaires, tant à Rome qu'en Allemagne, faisaient, avec leur pinceau, l'application des théories qu'il défendait avec sa plume.

Ce fut dans leKunstblatt de Munich, devenu en quelque sorte l'organe officiel de la nouvelle école, que Rumohr, après son retour d'Italie, engagea, pendant douze années consécutives, les escarmouches par lesquelles il préludait à sa grande bataille, c'est-à-dire à la publication de ses Recherc hes italiennes. Pour y mettre la dernière main, il entreprenait un troisième voyage en 1828; mais cette fois-ci ses études se concentrèrent presque exclusivement sur Raphaël qui devait servir de couronnement à son ouvrage, comme il avait servi de couronnement à l'école ombrienne. C'était peut-être une dette de reconnaissance qu'il acquittait; car il ne pouvait pas avoir oublié son premier séjour à Dresde, ni le rôle que la madone de Saint-Sixte avait joué dans sa conversion esthétique aussi bien que dans sa conversion religieuse.

Si ce troisième voyage d'Italie et les deux autres qui le suivirent de loin, l'un à douze ans, l'autre à quatorze ans de distance (1838-1840), avaient été exécutés un peu plus tard, je n'aurais pas eu le chagrin, moi l'admirateur très-intéressé de Rumohr et presque son disciple, de passer tant d'années à poursuivre le même but que lui, à cultiver les mêmes amitiés et à visiter les mêmes galeries, sans jamais avoir eu l'occasion, malgré

mes fréquents séjours dans ses villes favorites, de lui exprimer, je ne dis pas seulement ma sympathie qui était profonde, mais ma reconnaissance qui était plus profonde encore; car je puis dire que Rumohr fut mon véritable initiateur, et qu'à lui seul revient le mérite de ce qu'il peut y avoir d'original dans certaines appréciations qui, sans lui avoir été directement empruntées, me furent ou inspirées ou facilitées par ses ouvrages. Quelle différence, si j'avais pu puiser ces inspirations à la source même et connaître de près celui de mes contemporains qui, grâce à la haute culture de ses facultés intellectuelles, était le plus capable de combler les lacunes de mon éducation esthétique! Il n'avait pas seulement étudié l'art en lui-même, comme manifestation spéciale du génie des peuples, il Pavait aussi étudié dans ses rapports avec les autres manifestations, surtout avec la philosophie et la poésie; il avait ainsi poussé successivement ses recherches dans toutes les directions, sans jamais oublier de joindre la pratique à la spéculation, de sorte qu'il était à la fois archéologue, poète, helléniste, graveur, peintre, musicien, et tout cela sans préjudice delà noble hospitalité qu'il exerçait dans sa résidence demi-féodale de Rothenhausen, au profit de ceux qui servaient ou voulaient servir la même cause que lui. Il était là dans son élément naturel. Le patronage, mais le patronage sur une grande échelle, s'il avait été plus riche, eût été, disait-il, sa véritable vocation, à défaut de laquelle il sentait qu'il aurait pu faire quelque chose comme artiste, mais comme artiste pauvre, obligé de travailler pour vivre (i). En attendant il jouissait, sans

(1) Voir son dernier ouvrage intitulé : Dm' R«ûm nack Italien, p* 5.

scrupule, de sa richesse relative et de tous les agréments que lui procurait la faveur ostensible des souverains les plus populaires de l'Allemagne. Le voyage artistique que le roi de Prusse avait fait avec lui, en 1828, à travers la Toscane et le Milanais, avait laissé dans l'esprit de ce prince des impressions durables qui ne tardèrent pas à porter leurs fruits, et qui devaient plus tard faire de Rumohr une sorte de conseiller aulique à Berlin pour toutes les créations ou fondations qui étaient de sa compétence.

Malgré tous les liens qui l'attachaient à la grande patrie allemande, malgré ceux qui auraient dû l'attacher encore plus fortement à sa terre natale, l'Italie était toujours son séjour de prédilection, et ce fut vers cette époque que l'idée de se fixer définivement à Sienne, au milieu des produits de son école favorite, fut sur le point de recevoir son exécution. Mais la faveur du roi Christian de Danemark, et surtout l'amitié de l'héritier présomptif, devaient lui ouvrir une tout autre perspective. Attaché désormais à la cour de Copenhague par ses fonctions de chambellan, loin de se laisser absorber par elles, il sut les faire servir à la propagation des idées qui avaient fait le charme et le principal intérêt de sa vie, et il sut si bien concilier ce qu'il devait à son souverain avec ce qu'il se devait à luimême, que ses disciples, dont le nombre n'avait pas cessé de s'accroître dans presque' toutes les parties de l'Allemagne, n'eurent à se plaindre d'aucun déchet, soit dans la quantité, soit dans la qualité de ses travaux archéologiques ou esthétiques. Il trouva même moyen de visiter une dernière fois l'Italie et de passer l'hiver de

1841 à Venise, où il y avait pour lui une riche moisson à cueillir, s'il avait été tenté de faire sur l'école vénitienne un travail analogue à celui qu'il avait fait, avec tant de succès, sur l'école florentine. C'était précisément cette lacune que j'avais essayé de combler dans mon premier volume, publié en 1836, et accueilli en Allemagne et en Italie avec une faveur bien plus prononcée qu'en France. Une traduction italienne ne tarda pas à paraître, enrichie des notes de Rumohr, et plusieurs années s'écoulèrent sans que j'entendisse parler ni du traducteur ni de l'annotateur. Enfin, en 1842, le lendemain même de mon arrivée à Venise, le bibliothécaire de Saint-Marc, croyant me réjouir le cœur, me mit un exemplaire sous les yeux ; mais je ne fus sensible qu'au regret d'être arrivé quelques mois trop tard pour satisfaire mon immense besoin de connaître l'homme qui avait été, depuis dix ans, mon inspirateur et mon guide; et l'on comprendra sans peine ce que je dus éprouver quand j'appris, à quelques jours de là, qu'il venait de mourir subitement à Dresde et qu'il avait à peine eu le temps d'adresser quelques mots à ceux qui l'entouraient, pour leur demander de prier pour lui.

Tel était l'homme dont l'esprit me guidait, quand j'inaugurais, à Florence, au commencement de 1832, mes études préparatoires que la nouveauté du point de vue me faisait trouver doublement attrayantes ; mais pour obtenir un résultat appréciable, il aurait fallu pouvoir y consacrer plusieurs mois de suite, même en se bornant à la ville de Florence et ses environs, ce qui était incompatible avec l'engagement que j'avais pris d'aller

joindre M. de Montalembert qui nous attendait à Rome. Nous partîmes donc vers la fin de janvier et, bien que la campagne fût en beaucoup d'endroits couverte de neige, nous ne reculâmes pas devant l'idée de faire notre voyage à pied. Albert y tenait plus que moi, parce qu'il y voyait un premier apprentissage de la vie mili- . taire qu'il continuait à préférer, en cas de dilemme, à la vie diplomatique, devenue pour lui l'objet d'une insurmontable répulsion. Mais les deux étapes que nous fîmes de Florence à Sienne, dissipèrent complètement nos illusions, sans nuire cependant à notre gaieté, malgré les inconvénients des mauvaises roules, des mauvais chevaux et des mauvais gîtes. Comme nous avions laissé notre bagage derrière nous, et que chaque soir, en guise de récréation ou de prédication, nous nous récitions l'un à l'autre ou à nos hôtes quelque passage plus ou moins édifiant de la Divine comédie, on se perdait en conjectures sur notre provenance ainsi que sur le but de notre voyage, et comme on ne nuus trouvait pas assez sérieux pour des hommes d'affaires, on prenait provisoirement le parti de nous regarder comme des hommes de plaisir.

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