CHAPITRE VIL
En arrivant à Rome, nous allions avoir un problème fort difficile à résoudre, celui de concilier le nouveau genre de vie qui allait nécessairement s'imposer à nous, avec la responsabilité que j'avais assumée vis-à-vis de M. de la Ferronnays, en prenant son fils pour compagnon de la vie laborieuse et solitaire à laquelle je m'étais condamné d'avance, quand j'avais pris la résolution de passer l'hiver en Toscane. Le profit qu'Albert avait tiré, pour son intelligence autant que pour son âme, de cette espèce de retraite dans laquelle nous avions vécu, était assez sensible pour qu'il en désirât la continuation, et moi-même j'étais assez content de la petite part qui me revenait dans cette œuvre de transformation ébauchée, pour redouter tout changement qui serait de nature à la compromettre. Mais l'appel que M. de Montalembert faisait à mon amitié, m'imposait aussi des devoirs, et cette considération, jointe à l'empire qu'exerçaient en* core sur moi mes souvenirs de Rome, avait fait taire
tous mes scrupules. Seulement j'avais pris avec moimême l'engagement d'atténuer, autant que possible, les inconvénients des sacrifices que nous serions obligés de faire à certaines nécessités sociales trop faciles à prévoir. Notre existence ne fut complètement régularisée qu'à dater du jour où nous nous décidâmes à faire ménage commun avec MM. de la Mennais et de Monlalembert.Ce fut un événement dans la vie d'Albert encore plus que dans la mienne ; car mon intelligence seule tira quelque profit de mes relations subséquentes avec l'abbé de la Mennais, tandis qu'Albert devait trouver dans l'amitié de M. de Montalembert, qui n'était pas beaucoup plus âgé que lui, une source intarissable de sympathie pour ses jours de bonheur et pour ses jours d'épreuve. Nous avions tous quatre un point de réunion intellectuelle dans la lecture quotidienne d'un ou plusieurs chants de la grande épopée de Dante ; mais ni Albert ni moi n'étions encore suffisamment initiés à l'intelligence de cette poésie divine, et les progrès de M. de la Mennais ne répondaient pas non plus à la haute idée que nous nous étions faite de ses facultés analytiques, à quelque sujet qu'il voulût les appliquer. Le seul d'entre nous qui fût en état de résoudre, d'une manière tant soit peu satisfaisante, les problèmes politiques ou historiques qui, même dans les plus))eaux chants de l'Enfer et du Purgatoire, troublent si souvent les jouissances du lecteur, était donc M. de Montalembert qui, à notre grande édification, faisait alors marcher de front cette étude avec celle de l'Écriture sainte, comme pour puiser d'avance à leur véri* table source les inspirations qui devaient donner tant d'éclat à sa carrière parlementaire.
Quant à moi, j'oubliais entièrement la tâche que je m'étais prescrite» et bien que Rome fût plus riche que la Toscane elle-même en monuments primitifs de la peinture chrétienne, vénérés plutôt qu'étudiés par moi pendant mon premier séjour, je ne me mettais pas plus en peine de remplir cette lacune que de chercher, dans les archives du Vatican, les documents dont l'ouvrage de Rumohr venait de me révéler l'importance. Au calme délicieux dont mon imagination, aussi bien que mon cœur, avait joui à Venise et à Florence» venait de succéder la contagion des passions politiques compliquées de tribulations de tout genre dont le moindre inconvénient était l'impuissance où elles me mettaient de me livrer à un travail suivi. La principale source de ces tribulations était la correspondance d'Albert avec sa famille, et particulièrement avec son père qui, dans son anxiété paternelle sur l'avenir de son fils, ne trouvait pas que mon influence sur lui eût produit les effets qu'il avait attendus; et je ne pouvais pas en conscience lui laisser espérer un meilleur résultat pour l'avenir; car, dans la disposition d'esprit où je me trouvais alors, j'étais un médecin très-peu compétent pour guérir qui que ce fût soit de l'intolérance politique, soit de l'enthousiasme religieux. Or c'étaient là les deux griefs sur lesquels on revenait toujours et qui me jetaient dans d'inextricables perplexités.
J'ai déjà parlé de l'orgueil filial d'Albert et du développement subit que ce sentiment avait pris chez lui depuis les événements de 1830. En comparant le désintéressement et la loyauté de son père avec la félonie et la cupidité de tant d'autres qui semblaient oublier ce
qu'ils devaient à la dynastie déchue, il se livrait parfois trop impétueusement aux sentiments que ce contraste faisait naître en lui, surtout quand il rencontrait, dans les salons diplomatiques ou ailleurs, quelqu'un de ceux dont la défection avait été plus particulièrement scandaleuse. Il y en avait d'autres en faveur desquels il voulait bien admettre les circonstances atténuantes; mais, pour l'approbation complète, il ne raccordait qu'à ceux qui, dans leurs sphères d'action respectives, avaient devancé ou suivi l'exemple donné par son père. C'était là son idéal dont personne ne pouvait le faire départir, pas même celui qui en était l'objet. De Ik une correspondance tantôt didactique et tantôt orageuse qui offre un spectacle à la fois curieux et touchant : le fils s'obstinant à flétrir ceux qui n'ont pas agi avec le même désintéressement que son père, et le père s'obstinant à les justifier, comme si l'admiration que sa conduite avait excitée lui avait été importune.
M. de la Ferronnays qui, dans sa correspondance avec Albert, était toujours préoccupé de son avenir . diplomatique, aurait voulu qu'il renouât ses relations avec les ministres étrangers qui avaient été les collègues de son père, et même avec l'ambassadeur de France, dont la courtoisie savait obvier aux inconvénients qui pouvaient naître des dissidences politiques. « Car après tout, » me disait-il dans la lettre qu'il m'écrivait à ce sujet, « nous ne sommes ni proscrits « ni émigrés, et moi-même je vais souvent et je dine « quelquefois chez M. de la Tour-Maubourg; tant pis <( pour ceux qui y trouvent à redire. »
Ce n'était assurément pas un fils prosterné, comme Tétait Albert, devant l'infaillibilité paternelle, qui aurait osé se constituer juge d'une pareille concession faite aux exigences de la politesse diplomatique. Mais son invincible antipathie polir la feinte ou même pour la dissimulation, lui donnait une attitude désespérante dans les sociétés où ne prédominait pas l'élément sympathique à ses aspirations et à ses principes ; et toutes les fois qu'il s'imposait cette contrainte, il en revenait non moins mécontent de lui-même que des autres, parce qu'il ne trouvait pas toujours qu'il eût exprimé assez haut les sentiments d'indignation ou de mépris que lui inspiraient certains actes ou certains personnages. Il ne faut pas oublier que tout ceci coïncidait avec la violation du territoire pontifical par l'entrée des troupes françaises dans Ancône, ressentie comme un affront personnel par tous les catholiques qui n'avaient pas l'honneur de remplir à Rome des fonctions diplomatiques. À quoi il faut ajouter nos fréquentes relations avec les réfugiés polonais dont les rancunes contre Louis-Philippe et ses ministres se produisaient sous les formes les plus acerbes, et qui ne pouvaient pas oublier la consolation dérisoire de Sébastiani : « Tordre règne à Varsovie! »
Avec une susceptibilité aussi vive que celle d'Albert pour tout ce qui tenait à l'honneur, à la justice ei à la vérité, il était difficile que toutes ces impressions locales, jointes au scandale que lui causaient les révélations de la presse périodique et particulièrement de la presse parisienne, ne le fissent pas dévier quelquefois de la ligne de conduite que son père lui avait
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tracée; et comme, d'un autre côté, sa nature expansive ne comportait ni les réticences ni même lesdemi-confidences dans sa correspondance avec sa famille, il en résultait des dissidences plus ou moins fortement accentuées dont je ressentais le contre-coup. Mais je ne voyais pas de remède à cet état de choses ; car Paver* sîon d'Albert pour les apostats politiques, surtout pour ceux que leur nom et leur richesse auraient dû mettre à l'abri de toute basse spéculation, avait beaucoup augmenté depuis notre arrivée à Rome, On y voyait plusieurs de ces notabilités dont les allures provoquaient la verve sarcastique de l'abbé de la Mennais qui r dans les questions de ce genre, se montrait dès lors enclin aux solutions démocratiques.
Albert qui avait la passion de la justice en tout, et qui ne voyait pas toutes les conséquences des principes posés et développés devant lui, se laissait fasciner par l'éloquence encore inoffensive de celui qui préludait déjà, peut-être sans le savoir, au rôle qui lui a valu une si triste célébrité, et ce fut sans doute sous l'empire de cette fascination que son jeune adepte écrivit la lettre imprudente dans laquelle, après avoir fait le procès à Paristocratie contemporaine, il disait à son père qui tenait plus que personne au dogme de la solidarité :
« Quand je compare notre classe à celle des paysans, « je me sens disposé à descendre et à lui laisser prendre ci un rang que nous ne méritons pas. Là je ne vois pas «t de corruption remuée par la civilisation. Je vois « une plante jeune, vigoureuse qui a droit de rempla- « cer cette mauvaise herbe dont la racine est enfoncée « dans la boue. »
En rendant ainsi la classe tout entière dont il était question, responsable des faiblesses de quelques-uns de ses membres, le pauvre Albert commettait à la fois une injustice et une imprudepce; car il était à craindre qu'on ne vit dans ses paroles un écho de celles qu'il entendait autour de lui, et la preuve d'une influence fâcheuse à laquelle on se croirait obligé de le soustraire. Or, dans la position où il se trouvait alors et que j'expliquerai bientôt, s'il y avait pour lui une éventualité redoutable, c'était celle de son rappel immédiat à Naples.
Je fis mon possible pour parer le coup, et j'eus le bonheur de réussir ; mais je dus me porter garant, sinon de l'orthodoxie absolue, du moins de l'orthodoxie relative des opinions politiques d'Albert, ce qui n'était pas difficile avec un esprit aussi large et aussi clairvoyant que celui de son père. La correspondance, d'abord assez orageuse, à laquelle cet incident avait donné lieu entre nous, devint peu à peu pour moi tellement instructive et tellement attrayante, que je me sus un gré infini de l'avoir provoquée par mes objections ; car elle révèle, bien mieux que je ne pourrais le faire par mes appréciations personnelles, tout ce qu'il y avait d'élévation dans cette âme et de noblesse dans ce caractère.
Pour arriver à la conversion d'Albert sur certaines questions de principe, il fallait nécessairement commencer par la mienne, et je dois à la persévérance que mon noble correspondant mit dans l'accomplissement de cette tâche, la possession des documents précieux à l'aide desquels je remplis aujourd'hui la mienne.
J'étais loin d'apprécier alors toute la valeur de cette correspondance, non pas que j'eusse à me reprocher d'avoir été insensible à une telle prédication venant d'un tel prédicateur; au contraire, je puis me rendre le témoignage d'avoir capitulé dès lors sur plusieurs points accessoires qui me semblaient ne pas toucher au fond de la controverse; mais je ne compris que bien des années plus tard toute la portée des lettres que je recevais alors et que je lisais avec une émotion toute personnelle, sans me préoccuper beaucoup de la nature du sentiment qui les avait dictées. Voici ce qu'il m'écrivait quelque temps après le grave dissentiment auquel avait donné lieu l'incartade du pauvre Albert :
« Je vois, mon cher ami, à l'espèce d'irritation avec la- « quelle vous parlez des défections, que vous n'en êtes « pas encore arrivé à avoir autant d'indulgence que « moi. Je conçois et je partage vos indignations contre « les hommes qui font 'défaut à l'honneur, à la loyauté, « à la délicatesse ou à la probité ; mais de ces hommes- « là, mon cher Rio, on en trouve aussi, malheureusece ment, dans tous les partis. S'il s'agit uniquement de « défections politiques, je vous demanderai sur qui « vous faites tomber votre colère ? Serait-ce sur ceux « qui, abjurant ou désertant le principe monarchique, « se sont déclarés ses adversaires? Mais alors rappelez- « vous que l'abbé de la Mennais a salué la révolution
« de juillet, la souveraineté du peuple
« Cette grande défection n'en a-t-elle pas entraîné et
« n'en justifie-t-elle pas bien d'autres?
« Vous-même, mon cher Rio, ne généralisez-vous pas
« un peu trop vos mépris pour l'aristocratie contempo- « raine et ne vous rapprochez-vous pas ainsi du principe de Fégal i té absolue? C'est celui de nos ultra- « républicains, et cependant vous êtes royaliste. — « Chateaubriand, Hyde de Neuville, Fitzjames, et moi « qui vous écris et vous sermonne, n'avons-nous pas a tous été accusés d'avoir fait aussi défection? Crovez- « moi, mon ami, lorsque le désordre en est arrivé au « point que personne ne peut plus s'entendre ni se « comprendre; lorsqu'on cherche partout, et qu'on ne « trouve nulle part les guides que l'on devrait suivre, « l'autorité à laquelle on voudrait obéir, il faut se mona trer très-indulgent pour ceux qui s'égarent ou qui « ne suivent pas la même voie que nous. Dans les cir- « constances où nous nous trouvons, c'est déjà beaucoup « de se croire sûr de soi-même et de pouvoir se dire « qu'on ne règle sa conduite et ses opinions que sur la « voix de sa conscience ; il y a presque de la présomp- « tion à le penser. »
Dans une autre lettre, écrite plusieurs semaines après celle-là, et dont les inspirations étaient puisées à une source facile à reconnaître, M. de la Ferronnays prenait la thèse de plus haut, et mêlait à ses appréciations du présent, des prévisions d'une hardiesse étonnante pour l'avenir :
« Je n'ai pas la prétention d'y voir plus clair qu'un « autre, et je ne saurais pas mieux qu'un autre prévoir « l'avenir, ni deviner par quel moyen la société sortira <( du chaos dans lequel elle se trouve. Au-dessus des « événements qui nous étonnent et nous entraînent, je « crois voir une action supérieure aux prévisions des
« hommes; une puissance qui se joue de leurs projets « comme de leurs théories, et qui, soit pour nous puce nir, soit pour nous éclairer, nous pousse dans des « routes nouvelles, dont il est encore impossible d'a- « percevoir les issues, et sur lesquelles, fascinés par « quelques lumières brillantes mais incertaines et mo- « biles, nous nous précipitons en désordre, sans guide, a sans boussole, sans savoir où nous allons. Les sociétés « usées, blasées, fatiguées de leur durée, veulent se « changer, se rajeunir, se régénérer. Partout le cri de a réforme se fait entendre, les populations les exigent, « les gouvernements s'y soumettent; l'Église elle-même «les subira. Les vieux principes, les institutions du « passé se défendent, se débattent contre les innova- « tions qui s'établissent de force, et tremblent devant « un avenir inconnu qu'on nous promet. Au milieu de « cette confusion, de cette sorte d'anarchie morale et « politique, quel est donc l'homme qui peut se croire « sûr de ne pas se tromper? Aujourd'hui, le plus dif- « ficile n'est pas de remplir ses devoirs ; les bien con- « naître est devenu presque impossible. Je me crampe ponne encore au passé; je m'en tiens toujours aux «anciennes croyances, aux expériences faites, au* « choses éprouvées ; mais qui peut me dire si j'ai tort « ou raison ? Je suis vieux, je n'ai plus le temps d'es- « pérer ni de voir venir, et, sans m'en rendre compte, « c'est peut-être plus par habitude que par conviction « que je tiens à achever le voyage, sur la route que je a suis depuis près de soixante ans. Dans tous les rangs, « dans toutes les opinions, je vois des hommes aux- « quels je suis forcé de reconnaître autant d'honneur,
« autant de loyauté, autant de conscience que j'aime « à m'en supposer à moi-même; ceux que je combats « ou que je refuse de suivre ne sont pas plus que moi «étrangers aux sentiments généreux; dans tous les « partis je découvre des hommes, aussi convaincus que « je le suis, et prêts, ainsi que je le suis, à mourir pour « la défense et le triomphe de leurs principes et de « leurs opinions. Où donc est Terreur? où se trouve la « vérité? de quel côté se rangent la justice et la raison? « comment se fait-il que deux principes diamétrale- « ment opposés, qui se combattent et se détruisent, se « croient de bonne foi le droit de s'en déclarer en « même temps les alliés, et chacun d'eux, celui d'en « réclamer l'aide et l'appui? Ce sont ces réflexions et «beaucoup d'autres encore, dont je vous fais grâce « aujourd'hui, qui me donnent cette grande tolérance, .«cette modération, que bien des gens me reprochent « comme un manque d'énergie, et que d'autres attri- « buent à mon âge et à l'affaiblissement moral, qui en « est la conséquence ordinaire. Alors je me trouve en- « core obligé de remercier le ciel de m'avoir fait des- « cendre de la scène où les circonstances m'avaient « poussé malgré moi, avant d'avoir eu le temps de m'y « faire siffler et de m'y rendre ridicule. Si je puis lais'- « ser après moi la réputation incontestée d'un hon- « nête homme, et que mes enfants n'aient point à <c craindre de voir insulter la mémoire de leur père, « j'aurai atteint le but de mon ambition dans ce monde, « et je le quitterai sans regrets. En attendant je m'i- « sole tous les jours davantage de ce qu'on nomme la « société, non point par humeur ou par misanthropie,
«mais tout simplement parce que j'en ai assez, que je « m'y ennuie, que je n'ai plus rien à lui donner, rien à (( lui demander ; que ses plaisirs me fatiguent, ses in- « tolérances politiques me révoltent, et comme je ne «trouve plus deux hommes qui soient d'accord et de « la même opinion, je m'écarte et je vis seul autant que «je le puis, afin d'éviter des disputes inutiles ou des « contradictions irritantes. »
Cette solution ne pouvait être ni à l'usage d'Albert ni au mien, tant que nous étions à Rome où nos relations s'étendaient chaque jour davantage, malgré les belles résolutions que nous avions prises avant d'y arriver. D'ailleurs, l'exaltation politique n'était pas la seule que M. de la Ferronnays redoutât pour son fils. Il redoutait peut-être encore davantage l'exaltation religieuse, surtout depuis qu'il avait appris, non sans quelque déplaisir, que nous faisions ménage commun avec MM. de la Mennais et de Montalembert, dont le premier surtout, plus connu de lui pour ses procès politiques que pour ses ouvrages de controverse, lui était particulièrement suspect, tandis qu'Albert et moi nous étions fiers de notre intimité avec un homme qui nous versait, pour ainsi dire, les lumières à pleines mains, et devant le génie duquel nous devions, en notre qualité de Bretons, nous prosterner plus humblement que personne; à quoi il faut ajouter un autre genre de fascination qu'Albert subissait à son insu, toutes les fois qu'il lisait, àla suite d'un chapitre de l'Imitation, les réflexions par lesquelles le traducteur a voulu compléter l'impression produite par cette lecture.
11 y avait donc dans cette jeune et belle âme, par
suite de ce qui s'était passé en elle depuis quelques mois, des dispositions de plus en plus prononcées pour cet état exceptionnel que ceux qui n'y sont pas initiés ou qui en ont peur pour eux-mêmes ou pour d'autres, appellent, sans se rendre compte de la signification des mots, exaltation religieuse; mais Albert oubliait ou ne savait pas encore que ce sujet était trop délicat pour se prêter à des confidences épistolaires là où il y avait des préventions à détruire. Les explications qu'il croyait devoir donner là-dessus à sa famille, il aurait dû les ajourner jusqu'à l'époque de son retour auprès d'elle, et ne pas s'exposer au danger de voir les naïves effusions de son cœur, sinon repoussées, du moins mal comprises; ou bien il aurait fallu qu'il fit violence à sa nature en écrivant, invité Minervâ, des lettres diplomatiques. Or les siennes étaient tout le contraire, et voilà pourquoi son père me faisait part de ses alarmes dans une lettre encore plus fortement accentuée que les précédentes.
« Il faut, me disait-il, une organisation morale bien « vigoureuse pour supporter sans danger l'exaltation « de quelque genre qu'elle soit. M. de Montalembert « est un bomme hors ligne, une véritable exception. « Sa forte tête, sa raison éclairée, sa rare intelligence, « la supériorité de son esprit, tout cela peut l'aider et « le préserver des écueils contre lesquels viendrait se « briser bien promptement une raison moins forte que « la sienne; il peut, sans danger peut-être, voguer sur « une mer où notre pauvre Albert ferait prompte- « ment naufrage. Je vous avoue que je pense que pour « une tête faible et même pour une tête ordinaire,
« l'exaltation religieuse me paraît la plus dangereuse « de toutes les exaltations, et voilà pourquoi je la « redoute singulièrement pour ce bon Albert, et pource quoi aussi je craindrais pour lui la société de l'abbé « de la Mènnais qui, je vous le confesse, me fait à moi « l'effet d'être un fanatique. Je persiste donc à croire « qu'il est nécessaire de tenir Albert un peu en garde « contre l'entraînement qu'il éprouvera nécessaire- « ment pour l'un et pour l'autre. Déjà dans ses lettres « je remarque un ton apostolique, des expressions « mystiques qui me prouvent que mes craintes ont « quelque fondement et qui m'annoncent dans ses « idées une nouvelle direction, très-bonne sans « doute, mais dans laquelle cependant je crois qu'il « est important de ne pas le laisser s'engager trop « avant. »
Cette lettre me prouvait jusqu'à la dernière évidence qu'il y avait un ordre de phénomènes psychologiques pour l'appréciation desquels M. de la Ferronnays luimême, malgré toute la supériorité de son intelligence, avait besoin d'une certaine initiation dont l'heure n'était pas encore venue. Je pris donc le parti trèssage d'ajourner toute controverse à ce sujet jusqu'à notre prochaine entrevue, et Albert, que la crainte d'avoir chagriné son père avait rendu malade, n'eut pas besoin d'être conseillé par moi pour mettre désor^ mais plus de réserve dans l'effusion de ses sentiments intimes, c'est-à-dire de ceux qu'il est presque impossible de faire bien comprendre de loin. Voilà pourquoi il garda le silence le plus absolu sur un acte de dévotion vraiment extraordinaire, qui était à la fois le pro-
duit de son exaltation religieuse et d'un autre genre d'exaltation dont nous constations déjà les premiers symptômes : je veux parler du pèlerinage mystérieux qu il fit de grand matin, nu-pieds, aux sept basiliques de Rome, pour obtenir la conversion d'une âme dont
le salut devait être désormais la grande affaire de sa vie, en attendant que son vœu fût exaucé sur son lit de mort. On comprend qu'il s'agit ici d'Alexandrine d'Âlopeus, l'héroïne de cette histoire si émouvante connue aujourd'hui dans l'ancien et le nouveau monde, sous le nom de Récit d'une sœur.
Si quelque chose était plus particulièrement propre à développer dans Albert le sentiment de l'idéal dans " toutes les directions, c'était certainement cette rencontre, et ses deux amis, malgré la responsabilité qui pesait sur l'un d'eux, étaient trop subjugués par l'admiration pour ne pas y joindre la sympathie, et même une sympathie respectueuse, ce qui ne m'empêchait pas de sentir, avec une sorte d'angoisse, l'incompatibilité d'un dénoûment comme celui qu'on avait en vue, avec les projets que les parents d'Albert avaient sur lui, et dont l'exécution ne pouvait qu'être entravée par l'engagement qu'il avait déjà pris avec lui-même.
Il y avait donc, dans mes rapports avec lui et surtout avec son père, une complication qui devenait chaque jour plus pénible, et à laquelle il était bien difficile de remédier par correspondance , quelque volumineuse qu'elle fût. Pour couper court à toutes les difficultés, il fut résolu que nous partirions pour Naples aussitôt après avoir reçu la bénédiction pascale, et comme Alexandrine et sa mère annonçaient
l'intention de nous y suivre de près, la joie d'Albert fut à son comble; seulement il n'eut pas celle de se joindre à M. de Montalembert et à moi pour faire le voyage à pied en prenant la route du mont Cassin ; car mon nouveau compagnon tenait plus à voir cette fameuse abbaye que toutes les autres curiosités qui se trouvaient sur notre passage.
La première journée fut délicieuse. Le temps était beau et le paysage encore plus. Chacun de nous portait son volume de Dante, et, chemin faisant, nous lisions alternativement à haute voix, en reprenant le poème à l'endroit où nous nous étions arrêtés dans •notre lecture commune avec l'abbé de la Mennais, c'està-dire au commencement du Purgatoire, que je lisais ce jour-là pour la première fois. Je me souviens encore de la couleur du ciel, de la couleuvre qui venait de traverser notre chemin, de la perspective lointaine et du chant lointain qui venaient de frapper nos yeux et nos oreilles, quand mon compagnon se mit à lire, sur un ton de recueillement attendri, les premiers vers du huitième chant, qui ne devraient jamais être lus qu'en pleine mer ou en pleine campagne, à la portée d'une cloche de village :
Era già Vora che voîge il disio
Ai naviganti, e intenerisce il core
Lo di ch' hem detto a' dolci amiciaddio;
E che lo rwo yeregrin d'amore
frmge, se ode sguiUa di lontano
Che paia il giorno pianger che $i muore.
Il restait encore assez de jour pour lire, avec toute la lenteur qu'exigeait ma trop récente initiation, les
deux ou trois chants suivants jusqu'à cette belle paraphrase de l'oraison dominicale :
padre noslro che net tieli stai, etc.,
belle et courte prière qui semblait faite tout exprès pour des voyageurs fatigués; car nous Tétions à tel point, qu'en arrivant à notre première étape, nous sacrifiâmes toutes les riantes perspectives d'un voyage pédestre pour nous embarquer humblemeent sur un prosaïque voiturin avec deux moines franciscains qui allaient prêcher une mission dans les Abruzzes, sans autre bagage que leurs bréviaires et quelques sermons manuscrits. C'était plus qu'il n'en fallait pour exciter les soupçons des douaniers de la frontière, dont la consigne n'admettait aucune acception de personne ni de costume, et malgré les réclamations des deux pauvres missionnaires , renforcées par les nôtres , les manuscrits furent impitoyablement confisqués, c'est-à-dire envoyés à la police napolitaine qui devait prononcer en dernier ressort sur leur orthodoxie! Et les deux prédicateurs devaient se détourner de leur route, pour se faire absoudre de toute complicité avec les conspirateurs qui menaçaient la sûreté de l'Etat !
En arrivant à Naples, nous y trouvâmes Albert, qui nous avait devancés de quelques jours, et Alexandrine qui était partie de Rome avec sa mère presque en même temps que lui; de sorte que tous les éléments du grand problème qu'il s'agissait de résoudre, étaient enfin réunis dans la même ville et presque sous le même toit, grâce aux habitudes d'intimité réciproque contractées par les deux familles pendant leur commun séjour dans
la capitale de la Russie, On parlait encore du voyage qu'Albert avait eu l'intention de faire avec moi dans le nord de l'Italie ; mais je ne croyais plus à la possibilité de son exécution, et pour faire diversion aux sinistres pressentiments qui m'obsédaient, je proposai à mes deux amis d'aller visiter ensemble le temple de Pœstum et les environs d'Amalfi. C'était la dernière fois que ce cher Albert devait voyager avec moi, et depuis notre séparation jusqu'à sa mort, je ne devais plus passer avec lui que quelques heures dans un hôtel de Livourne en 1834, quand la cruelle maladie dont les symptômes s'aggravaient tous les jours, avait déjà fait trop de progrès pour que cette rencontre pût être bien joyeuse.
Cependant, quand je lui fis mes adieux à Naples, en mai 1832, j'étais loin de prévoir que les choses marcheraient si vite. Quant à M. de la Ferronnays, il partageait si bien les illusions du reste de la famille sur la santé de son fils et la possibilité de sa guérison complète, qu'il se préoccupait encore de son avenir politique et des moyens les plus propres à concilier cet avenir avec les exigences de plus en plus impérieuses de son cœur. Mais la pierre d'achoppement était toujours cette exaltation d'idées et de sentiments qui, au lieu d'être guérie ou du moins combattue par moi, comme il en avait eu l'espoir, avait pris, sous mon influence renforcée par celle de nos deux associés de Rome, des développements réputés incompatibles avec l'accomplissement de certains devoirs positifs qu'on nous reprochait de trop perdre de vue. On blâmait surtout nos relations trop intimes avec l'abbé de la Mennais dont
nous ne parlions qu'avec enthousiasme, mais qui inspirait dès lors à M. de la Ferronnays des défiances si tristement justifiées plus tard. Quant à M. de Montalembert qu'il regardait comme l'héritier présomptif des doctrines de son maître, il le connaissait trop peu pour apprécier, à leur juste valeur, les ressources de son esprit et de son caractère, et il eut à triompher de quelques préventions avant de sentir tout le prix de ses relations avec Albert.
Ce qu'il y avait de plus pénible pour moi dans toutes ces complications, c'était de voir que M, de la Ferronnays me soupçonnait un peu d'avoir trop écouté l'abbé de la Mennais, et d'avoir subi, peut-être à mon insu, l'ascendant que cet homme extraordinaire prenait sur ceux qui, en l'approchant, n'étaient pas en garde contre ses tendances. Je ne peux pas dire que j'eusse entièrement échappé à cette influence contagieuse; mais ni les convictions d'Albert ni les miennes n'avaient été entamées sur aucun point essentiel, et si parfois nous avions eu l'air de fléchir sur certaines questions accessoires, c'était avec des réserves suffisamment explicites pour sauvegarder nos principes religieux aussi bien que nos principes politiques. Quoi qu'il en soit, M. de la Ferronnays ne pouvait pas admettre qu'il fût possible ni à son fils ni à moi-même de vivre impunément, pendant plusieurs mois consécutifs, dans l'intimité d'un homme comme l'abbé de la Mennais , et les raisons qu'il m'en donna et qui me trouvèrent alors complètement incrédule, me revinrent plus tard à l'esprit, quand le grand scandale fut consommé.
Après mon départ de Naples, notre correspondance
fut naturellement moins active qu'elle ne l'avait été pendant qu'Albert était avec moi; mais elle ne fut ni moins intéressante ni moins affectueuse. Aux yeux de M. de la Ferronnays, l'amitié n'était pas seulement une jouissance, c'était aussi une fonction et même une fonction responsable, quelle que fui la sphère d'idées ou de devoirs à laquelle cette fonction se rapportait. La sphère d'idées dans laquelle son esprit se mouvait alors, . n'était pas encore celle dans laquelle il devait se mouvoir plus tard. Cependant on voyait déjà poindre certaines affinités instinctives sur lesquelles un observateur plus habile que moi, plus familiarisé avec les signes avant-coureurs des grandes régénérations spirituelles, aurait pu bâtir les plus consolantes conjectures. Il m' arriva de faire allusion, dans une de mes lettres, à la scène si édifiante et si émouvante qui s'était passée entre nous à Livourne, et à la leçon indirecte qu'il m'avait donnée en récapitulant les impressions qui lui étaient restées de sa longue expérience des hommes et des choses. Ce fut pour lui une nouvelle occasion de revenir sur sa thèse favorite et de tenter un dernier effort pour opérer ce qu'il appelait ma conversion. Si la divergence de nos opinions sur certaines questions qui étaient alors plus que jamais à l'ordre du jour, avait pu me faire craindre un refroidissement de sa part, la réponse qu'il me fit aurait été plus que suffisante pour me guérir à jamais de cette crainte :
«Vous me rappelez, mon cher Rio, la semaine que « nous avons passée ensemble à Livourne et dont le « souvenir se retrace aussi bien souvent à ma pensée* « Quelle que soit l'impression qui vous est restée de
« nos conversations intimes, vous avez dû au moins y a trouver la preuve certaine de mon estime pour vous, a et celle d'une bien grande absence d'amour-propre a de ma part. Il eût été embarrassant pour moi de « donner des conseils, et cependant, mon cher Rio, « j'avais promptement acquis la preuve qu'avec un es- « prit vif et si richement cultivé, avec une imagination « brillante, une âme enflammée et disposée à n'éprou- « ver que les sentiments les plus nobles et les plus élea vés, vous viviez dans l'ignorance la plus absolue du « monde et des hommes. La sévérité de vos jugements, « vos décisions tranchantes, vos préventions, vos susce ceptibilités, tout prouvait votre peu d'expérience, et « trahissait l'habitude que vous aviez de vivre en vous- « même et dans vos rêves plus qu'avec vos semblables « et dans la vie réelle. A côté des grands avantages qui « devaient résulter pour mon fils de son intimité avec « vous, j'apercevais donc un danger, et je dus craindre « que dirigés, vous par les intentions les meilleures et « les plus louables, lui par sa confiance et son admia ration pour son guide, vous ne fussiez exposés à vous « égarer l'un et l'autre, et qu'entraînés vers un but «insaisissable vous ne prissiez pour l'atteindre une « roule fausse, dangereuse, dans laquelle bientôt vous « vous seriez trouvés isolés, et qui ne vous aurait con- « duits qu'au désappointement et à la perte de toutes « vos illusions. Je voulais vous signaler recueil; j'ima- « ginai alors de vous raconter la vie déjà longue d'un « homme éprouvé par tous les caprices de la fortune, « ayant passé successivement à peu près par tous les « degrés de la vie sociale ; ayant connu la misère et
lie ÉPILOGUE.
« l'opulence, la faveur et la disgrâce; ayant vécu dans « les camps comme simple soldat , dans les cours , « chargé d'honneurs, de distinctions et de rubans. le «vous ai montré cet homme entrant dans la vie seul, « sans appui, sans ressources d'aucun genre, sans con- « seils et sans autres guides qu'une imagination ar- « dente et des passions impérieuses. Je vous ai dit ses « faiblesses, ses fautes, ses torts; je vous ai dit aussi ce « peu de bonnes ou d'heureuses qualités qu'il dut à la a nature d'abord, ensuite à ses réflexions. Je vous l'ai « représenté aux prises avec tous les embarras de la « vie, avec toutes les difficultés d'une position élevée; «vivant tantôt confondu dans la foule, tantôt poussé « par le hasard ou le caprice en dehors de cette foule, « et presque chargé de la diriger; mais toujours au « milieu des hommes et de leurs passions, apprenant à « les connaître, rarement à les estimer mais toujours à « les plaindre, et trouvant dans son cœur, dans ses « propres erreurs, de grands motifs d'indulgence pour « les fautes et les faiblesses des autres. Enfin je vous « l'ai montré arrivant à travers toutes ces épreuves et « toutes ces vicissitudes, non pas à la fortune ni à une « grande renommée, mais à mériter l'estime des hon- « nêtes gens, une honorable considération, et cequasi- « contentement de soi-même qui rend plus légères les « peines de la vie et plus faciles qu'on ne pense les dis- « grâces de la fortune. Cette histoire, c'était la mienne; « vous l'avez écoutée avec intérêt, mais comme une a histoire peut-être; et cependant en vous la racontant « mon but était de vous faire comprendre que, si je me « fusse abandonné aux rêves de mon imagination, si au
« lieu d'accepter la vie telle qu'elle est et de m'arran~ «ger des hommes tels qu'ils sont, j'avais poursuivi « cette vie idéale et poétique qui faisait battre mon « cœur, et cherché des hommes tels que mon âme les « aurait désirés; si, cédant aux inspirations trompeuses « de Tamour-propre, ou même à la juste indignation « que m'inspiraient la bassesse et la lâcheté, je me fusse « fait misanthrope, censeur du genre humain et réfor- « mateur de notre état social; si, n'écoutant que des « goûts d'indépendance qui ne sont si souvent que les « suggestions d'un excès de vanité, j'avais voulu vivre « pour moi seul, à part de la société, de ses convenan- « ces, de ses lois, de ses exigences, il est très-probable « que je me serais égaré, perdu, que je ne serais arrivé « qu'au ridicule, et qu'après avoir eu plus de peines « encore et plus de tourments que je n'en ai éprouvé, « je n'aurais probablement aujourd'hui, au lieu de dé- « dommagements qui me consolent, que des regrets et « des désappointements. En racontant cette histoire, « mon but était de vous prouver qu'on peut avoir des « sentiments élevés et généreux, l'âme fière et un ca- « ractère indépendant, sans pour cela se faire sauvage « ou l'ennemi de son siècle ; que nous sommes tous « faits pour vivre dans la société, et non pas en dehors « d'elle ; qu'il est nécessaire d'étudier les hommes, non « pas pour les fuir et les maudire, mais pour apprendre, « en les connaissant, à les plaindre et à leur être utile, « sans s'exposer à être leur dupe ou leur victime. Voilà « ce que je voulais faire comprendre à mon fils et à son a ami ; je voulais opposer le fait aux théories, l'expé- « rience aux rêves de l'imagination ; je crois ne pas avoir
« réussi, et je le regrette. Je suis convaincu, mon cher « Rio, que si nous avions pu vivre longtemps ensemble, «j'aurais eu la consolation de vous rendre quelques « services; en éclairant votre inexpérience j'aurais peut- « être détruit quelques-unes de vos illusions, mais en « même temps je vous aurais montré la vie sous son « véritable jour, je vous aurais fait revenir de beau- « coup de vos préventions, et en vous guérissant de vos « susceptibilités je vous aurais été véritablement utile, <( car c'est à elles que vous devez, en grande partie et « trop souvent, les chagrins que vous vous faites. Mal- « heureusement la semaine de Livourne a été courte , « et nous n'avons pas eu le temps de nous compren- « dre... »
C'était toujours l'influence de mes amis de Rome, c'est-à-dire de l'abbé de la Mennais, que M. de la Ferronnays redoutait pour moi, même quand le contre-coup n'en était plus à craindre pour son fils. Il venait d'apprendre, avec un véritable chagrin, qu'au lieu de terminer mes travaux à Venise, comme je paraissais en avoir la ferme intention à l'époque de mon départ de Naples, je venais de rompre mon ban pour accompagner jusqu'à Munich l'homme dont les doctrines, tant politiques que religieuses, lui étaient le plus antipathiques, et qui se trouvait précisément sous le coup d'une condamnation du saint-siége. On verra plus loin pourquoi cette condamnation ne produisit pas sur moi, dès qu'elle fut promulguée, l'effet qu'il était naturel d'attendre de mon respect pour l'autorité infaillible qui l'avait prononcée.
Mon intention avait été en effet dé prolonger mon
séjour à Venise et en Lombardie jusqu'à ce que j'eusse complété mes recherches antérieures sur les écoles lombarde et vénitienne. Depuis que j'avais interrompu ces recherches pour aller joindre Albert à Florence, près de huit mois s'étaient écoulés, dont trois à Florence, très-utilement employés, et quatre à Rome, dont remploi n'avait pas été moins utile, mais d'une autre manière, en ce que je m'y étais plus occupé des vivants que des morts. La nouvelle école allemande y était alors représentée par des artistes et des écrivains dont les ouvrages, dans leurs sphères respectives, n'étaient plus, comme en 1830, lettre morte pour moi, et mes relations personnelles avec plusieurs d'entre eux, préparées par l'étude que j'avais faite du savant ouvrage de Rumohr, avaient singulièrement accéléré mes progrès dans la voie nouvelle ou j'étais entré. Le quartier général de cette milice déjà suffisamment aguerrie, était l'ambassade de Prusse, alors occupée par le chevalier de Bunsen dont le principal titre à la faveur de son souverain avait été sa science archéologique, comme première condition du genre de patronage qu'il serait appelé à exercer dans cette capitale du génie chrétien où tous les grands artistes, sans distinction d'origine ou de croyances, étaient venus chercher une source ou un supplément d'inspirations. Ce fut là que je fis la connaissance, bien précieuse pour moi, du savant archéologue Gherard, cet infatigable missionnaire de l'art, non-seulement en Prusse, mais dans toute l'Allemagne et môme au delà» Ce fut aussi là que je rencontrai, pour la première fois, un jeune poète anglais dont la délicate et persévérante amitié devait ajouter tant d'agré-
ments aux longs et fréquents séjours que j'étais destiné à faire dans sa patrie. Ce jeune poète était Richard Milnes qui, après avoir traversé, sous l'intelligent patronage de Sir Robert Peel, la première phase de sa carrière parlementaire, dans la chambre des communes, est devenu, sous le nom de lord Houghton, l'un des défenseurs les plus spirituels et les plus énergiques de la liberté religieuse dans la chambre des pairs. Nous nous rencontrions souvent chez M. de Bunsen, dont le patronage était plus particulièrement recherché par les voyageurs anglais, d'abord parce qu'il parlait leur langue aussi bien que les plus habiles d'entre eux, ensuite parce que madame de Bunsen, dont la culture intellectuelle dépassait de beaucoup le niveau ordinaire de son sexe, était elle-même Anglaise ou plutôt Galloise, ce qui faisait pour moi une énorme différence. Il y avait dix ans que je soupirais en vain après une pareille rencontre, à cause de tout ce que j'avais lu ou* entendu raconter sur la communauté d'origine, de traditions et même de langage, entre les habitants du pays de Galles et ceux de l'ÀYmorique. Pour comble de bonheur, madame de Bunsen avait une collection de chants nationaux dont l'effet sur moi l'étonna d'autant plus qu'aucun de ceux qui les avait entendus avant moi n'avait éprouvé rien de semblable. On eût dit qu'il y avait, dans ces fortes et tristes modulations, je ne sais quelle combinaison mystérieuse qui venait de réveiller en moi la fibre celtique*
Il y avait, dans ces émotions sympathiques, de quoi nous faire oublier l'éloignement des temps et des lieux. Nous étions presque devenus compatriotes, et tout ce
que j'entendais raconter de nos origines communes enflamma tellement ma curiosité, que je regardai dès lors mon éducation comme incomplète, tant que je n'aurais pas puisé, à la source même, les connaissances qui me manquaient, et entendu jouer, sur la harpe des vieux bardes, les airs qui venaient de me donner un avantgoût de leurs sublimes inspirations. Non-seulement j'en pris rengagement avec moi-même, mais j'acceptai de celle dont la sympathie venait de m'ouvrir cette joyeuse perspective, une lettre de recommandation pour sa mère; mon lecteur saura plus tard l'usage que je fis de ce talisman.
Après six mois de vie intime avec des amis que cette intimité m'avait rendus plus chers et plus nécessaires que jamais, l'idée de m'embarquer sur un lourd voiturin avec des inconnus, pour me traîner, de gîte en gîte, à travers les Romagnes et la Lombardie, me souriait d'autant moins qu'elle contrastait davantage avec les jouissances de cœur que je venais de goûter. Heureusement pour moi, il se trouva, parmi mes acquisitions nouvelles, une famille bien exceptionnelle qui se disposait précisément à partir pour Venise, et qui, en m'offrant une place dans une bonne voiture de poste, m'offrait en même temps de régler son itinéraire sur mes convenances, c'est-à-dire de s'arrêter partout où je voudrais et autant que je voudrais, suivant le degré d'importance qu'aurait, à mon point de vue, chacune des villes par lesquelles nous passerions. Cette famille qui devait, l'année suivante, me faire franchir, pour la première fois, le détroit de Calais, se composait de trois personnes intéressantes à divers titres, savoir : lady
Malcolra, dont les manières se ressentaient encore de l'espèce de royauté qu'elle avait partagée avec son mari dans les Indes; lady Campbell, sa fille aînée, qui était bien plus faite pour la vie ascétique que pour la vie conjugale, et la petite miss Olympia (1), dont la vive intelligence et le caractère enjoué donnaient à nos récréations musicales et esthétiques un charme qui ne contribuait pas peu à ralentir notre marche. On croira sans peine que les prétextes plausibles ne me manquaient pas. Pavais d'ailleurs besoin de revoir l'Ombrie et la Toscane, mais surtout Parme et Milan, que je n'avais fait que traverser l'année précédente, et dont aucun livre, écrit dans ma langue, ne m'avait révélé ni même laissé entrevoir les richesses artistiques. Je me figurais que quand on avait vu la fameuse Cène de Léonard de Vinci, on avait tout vu. A quoi il faut ajouter que Murray et Valéry n'avaient pas encore rendu aux voyageurs de leurs pays respectifs le service de leur apprendre les noms dés artistes de second ou de troisième ordre qui, dans chaque école, avaient suivi l'étendard du chef et formé, pour ainsi dire, le gros de la phalange. Pour ma part, le nom de Luini m'était à peu près inconnu, et quand je me mis enfin à étudier ses œuvres, leur ressemblance avec celles de Léonard dérouta longtemps mes conjectures; et ce fut surtout mon admiration croissante pour la pureté et la fécondité de son génie, qui me fit prendre la résolution de faire plus tard un dernier voyage à Milan, avant de donner sa forme définitive à la partie de mon ouvrage où je devais traiter de l'école lombarde.
(1) Aujourd'hui comtesse d'Usedom.
J'avais donc pu satisfaire mes curiosités légitimes, sans gâter en rien les jouissances de mes compagnes de voyage, et les miennes avaient dépassé de beaucoup tout ce que j'avais attendu, parce que notre arrivée dans les grandes villes avait coïncidé avec la célébration des grandes fêtes. Celle de l'Ascension nous procura, à la descente d'Assise, un des plus magnifiques spectacles que nous eussions encore vus. C'était la veille au soir, entre le crépuscule et le lever des premières étoiles. Nous vîmes plusieurs feux de joie s'allumer dans la plaine, puis un plus grand nombre sur les montagnes qui offrirent bientôt l'aspect d'une vaste illumination, tandis que l'espace qui nous en séparait était traversé en tout sens par les lucioles qui croisaient devant nous leurs longs sillons de lumière.
Après une semaine de séjour dans la capitale de l'Ombrie, nous arrivions à Florence pour la fête de la Pentecôte, et je donnais à mes compagnes de voyage, particulièrement à lady Campbell, dont les aspirations approchaient le "plus des miennes, le bénéfice des études que j'avais faites, six mois auparavant, dans les galeries et dans les églises.
Une fête plus solennelle que toutes les autres nous attendait à Milan, où nous arrivâmes la veille de la Fête- Dieu. Jamais je n'avais assisté à une procession si magnifique, pas même à Rome. Je la suivis depuis le commencement jusqu'à la fin avec toute la ferveur dont j'étais capable, et quand, après avoir reçu la bénédiction dans l'église de Saint-Àmbroise, je voulus la recevoir encore le soir dans la cathédrale , j'eus la joie, malheureusement trompeuse, de voir mes deux amies
protestantes s'agenouiller et s'incliner respectueusement près de moi pour la recevoir.
Nous étions alors sur le point de nous embarquer pour Venise, dont j'étais impatient de leur faire les honneurs. Tout ce qu'elles avaient vu et entendu depuis notre départ de Rome, les avait suffisamment familiarisées avec ma méthode d'appréciation, et les efforts que je fis pour mettre mes jouissances à leur portée, me furent très-utiles à moi-même. J'aurais voulu les garder plus longtemps; mais leurs jours de vacances étaient comptés ; nous étions arrivés le 22 juin, et le 4 juillet nous étions obligés de nous séparer.
Cette séparation me fut d'autant plus pénible, que mes amis vénitiens de Tannée précédente étaient tous en villégiature. Il fallait donc passer brusquement d'un extrême à l'autre, et chercher, dans la reprise de mes travaux, un adoucissement à ce contraste. L'isolement était un état tout nouveau pour moi, et j'avais goûté trop récemment, tant à Florence qu'à Rome, les douceurs de la vie intime, pour me résigner, sans un certain degré d'amertume, à des habitudes contraires. Aussi mes premiers jours de solitude furent-ils des jours de profond découragement, et ce fut en vain que je m'efforçai de réveiller en moi l'émotion vague et délicieuse que j'avais éprouvée en revoyant mes chères lagunes. Cette espèce de prostration intellectuelle disparut comme par enchantement le 15 juillet, jour de la fête du Rédempteur, laquelle se célébrait et se célèbre peut-être encore tous les ans dans l'église de ce nom, regardée par les Vénitiens comme le chef-d'œuvre de
Palladio. De toutes les fêtes que j'avais vues à Venise, celle-là était sans contredit la plus solennelle et la plus populaire; car le peuple y figurait en masse, et Ton voyait fourmiller les costumes pittoresques sur tous les abords de la Giudecca et sur le pont construit la veille pour joindre cette lie à celle des Zattere. Malheureusement, je dois ajouter que le peuple y figurait seul, sans aucun mélange de noblesse ou de bourgeoisie, que leur éducation privilégiée mettait sans doute trop au-dessus des superstitions populaires. Du reste, leur absence ne nuisait en rien à la beauté du spectacle, et quand je vis défiler, devant le grand autel, les bannières des neuf congrégations, au bruit d'une musique triomphale dont mon imagination suppléait les paroles, je suis sûr que, parmi les assistants, il y en avait bien peu dont rémotion fût surpassée par la mienne.
On m'avait raconté, quelques jours auparavant, l'histoire d'un noble vénitien de l'illustre famille des Pe— saro, lequel s'était exilé en Angleterre plutôt que de subir la domination autrichienne. Son gondolier, disait-on, ne se consolait pas de l'éloignement de son maître, et toutes les fois qu'il transportait des voyageurs anglais dans sa gondole, il hasardait des questions que la police, si elle les avait entendues, aurait probablement trouvées indiscrètes. Or il arriva que Pesaro mourut à Londres quelques années avant celle où je vins à Venise, et ce fut précisément le jour de la fête du Rédempteur, sur ce même quai de la Giudecca, que le gondolier, ayant lié conversation avec un étranger qu'il venait d'y débarquer, apprit, pour la première fois, la mort de son maître et le dévouement de la
femme vénitienne qui n'avait pas voulu laisser à d'au* très mains le soin de lui fermer les yeux.
La sujet me parut digne d'inspirer un poète. J'oubliai que je ne Tétais pas, et je composai, invita Minerve, le petit poëme suivant :