LES REGRETS DU GONDOLIER
15 juillet 1883.
D'an temple auguste, ouvrage du génie, Un peuple immense occupait les abords.
On entendait des voix dont l'harmonie Charmait les sens par les plus doux accords.
Un gondolier, vieillard octogénaire, Seul dans sa barque, à ces transports pieux Semblait ne voir qu'une fête étrangère Et tristement en détournait les yeux.
Pourquoi tout seul restes-vous loin du temple? Lui demandait un voyageur surpris...
Le temps n'est plus d'aller prier ensemble, Dit le vieillard : le joug nous a flétris!... Oui, de ce jour la mémoire m'est chère; Mais de Saint-Marc l'étendard glorieux N'y parait plus, et la horde étrangère Cache l'autel et Dieu même à mes yeux.
A pareil jour jadis des trois royaumes Les trois drapeaux par nous étaient hissés, Et vers minuit on voyait des fantômes Avec respect devant eux abaissés (1):
D'aucun héros si l'ombre tutélaire Depuis trente ans ne redescend des cieux, C'est que toujours la bannière étrangère Depuis trente ans flotte devant nos yeux.
(!) Ces trois drapeaux, qu'on arborait à toutes les fêtes devant l'église de Saint-Marc, étaient les drapeaux des royaumes de Chypre, de Candie et de Morée.
Je mourrai donc dans Venise asservie !. . .
De cette mer le flux et le reflux, f
Sans la changer, auront usé ma vie!
Je me résigne et je n'espère plus
L'espoir serait une ombre mensongère, Pour m'y livrer, hélas, je suis trop vieux; H faudra voir la bannière étrangère Jusqu'à ma mort flotter devant mes yeux.
Bon étranger, voguons sur ces lagunes,
Laissons la joie à qui peut la goûter,
Dérobons-nous aux clameurs importunes,
Aux délateurs payés pour écouter.
Allons plutôt sur ce roc solitaire
Voir le soleil se coucher radieux :
Je n'aime point la musique étrangère
Ni leurs soldats défilant sous mes yeux. .
Là je pourrai vous parler sans contrainte
D'un noble cœur brisé par nos revers
Sans que la honte y laissât son empreinte,
Et sans qu'il vit Venise dans les fers.
La liberté lui fut chose trop chère
Pour que, sans elle, il vécût dans ces lieux.
Aussi vit-il sur la terre étrangère
Pour n'avoir pas d'esclaves sous les yeux.
Je l'ai servi pendant quarante années.
Combien de fois, dans son ardent amour, De son pays pleurant les destinées, A-t-il maudit jusqu'à l'éclat du jour !
« Oh ! que ne puis-je, exempt de ces misères « Dormir en paix auprès de mes aïeux, « Et ne plus voir les armes étrangères « Sous tes rayons resplendir à mes yeux ! »
En s'éloignant, il vit sur le rivage Des murs nouveaux de canons hérissés, Il vit des feux allumés sur la plage Et près de là des boulets entassés.
Il vit flotter, par le droit de la guerre, De nos tyrans l'étendard odieux :
Il vit passer la frégate étrangère Et pour pleurer il se couvrit les yeux.
Pauvres enfants de la même patrie Chacun de nous partageait ses douleurs; Mes compagnons avaient l'âme attendrie, Et nos sanglots répondaient à ses pleurs.
Il débarqua dans un lieu solitaire ; Je reçus là ses déchirants adieux.
Sûr que, toujours, sur la terre étrangère, Vers son pays il tournerait les yeux.
Et bien souvent j'ai rêvé que mon maître Reparaîtrait parmi nous en vainqueur, Et que sa voix, si facile à connaître, D'un sang nouveau réchaufferait mon cœur:
Que nos douleurs n'étaient que passagères, Qu'il reverrait le toit de ses aïeux, Qu'il reviendrait des rives étrangères , Et que ma main lui fermerait les yeux.
Hélas, je crains que ton cœur ne se brise, Dit l'étranger en retenant ses pleurs, Quand tu sauras qu'aux bords de la Tamise Le sort a mis un terme à ses douleurs.
La tienne, hélas! en devient plus amère; Mais pour t'aider à la supporter mieux, Apprends, du moins, qu'une main étrangère, Au lit de mort, n'a pas fermé ses yeux.
Pour ne pas laisser refroidir la nouvelle ardeur que j'avais puisée dans ce contact accidentel avec l'âme du peuple vénitien, je me hâtai de mettre la main à l'œuvre, et déjà je m'étais tracé d'avance les tâches successives qui m'étaient suggérées par ma prédilection crois* santé pour Venise et pour son école, lorsqu'une lettre
de M. de Mon taie mbert vint bouleverser toutes mes résolutions. Outre l'appel pressant qu'il faisait en son propre nom à mon amitié, il me disait que M. de la Mennais était disposé à sacrifier mille choses au plaisir de faire le voyage de Munich avec moi. Comment n'aurais-je pas fait en retour le sacrifice qu'on me demandait, quand cette demande me venait d'un homme dont le caractère ne me semblait pas moins élevé que le génie, et sur le compte duquel aucune de mes illusions n'était encore détruite ? Assister aux ovations que les plus illustres écrivains allemands ne pouvaient manquer de décerner au plus illustre des écrivains français, me paraissait une bonne fortune qui n'était pas à dédaigner, sans parler du surcroît de jouissance que ma qualité d'ami et de Breton me ferait trouver dans cet hommage présumé qui attendait mon compatriote.
On comprend que ce second voyage de Munich, entrepris sous de pareils auspices et avec une pareille perspective, devait porter de tout autres fruits que celui de l'année précédente, et laisser dans mon esprit des traces bien autrement profondes.