PORT-LOUIS. IB
elle ne me refusait rien de ce qui pouvait faire durer cette préférence. Un jour vint cependant oix son bon vouloir fut mis à bout par mon indiscrétion. Je commençai par Yoler les cravates de mousseline d'un officier de douane, pour en faire un surplis, puis je volai chez mon curé, qui était en même temps mon maître d'école, une sculpture en bois doré pour en orner mon autel, puis enfin d'audace en audace, je finis par voler le triptyque formé par les trois canons de Tautel, tant était irrésistible la fascination qu'exerçaient sur mes yeux les images qui y étaient tracées I Le vol ne fut découvert que le lendemain, et j'en fis moi-même la confession spontanée à ma grand' mère.
La pauvre femme fut atterrée par cet aveu. L'idée de sacrilège lui vint aussitôt à l'esprit et elle eut besoin, pour se remettre de son trouble, d'aller s'humilier, pour son petit-fils et pour elle-même, devant le curé de la paroisse, en lui offrant toutes les réparations qu'il voudrait.
Cette offre, faite avec angoisse et presque avec terreur, ne fut pas acceptée. C'était une consolation, mais ce n'était pas un remède. Qu'on se figure un cœur mille fois plus tendre que celui de la plupart des mères, un cœur pour lequel la vue d'une souffrance et surtout d'une souffrance morale, était un véritable supplice, un cœur demi-maternel, si Ton veut, qui savait bien aimer, mais qui avait horreur de punir, même par des paroles tant soit peu sévères ; qu'on se figure, avec cela, une conscience délicate jusqu'au scrupule, se reprochant comme des péchés à sa charge, non-seulement les méfaits graves, mais les moindres peccadilles d'un enfant qui commençait à discerner le bien du mal, et dont on aurait à répondre devant Dieu et devant les hommes ; qu'on se
figure ce conflit entre le cœur et la conscience, devenant chaque jour plus douloureux, et Ton concevra l'espèce de désespoir dans lequel tomba ma grand'mère, en voyant ses plus chères espérances de plus en plus compromises. Le remède le plus simple eût été de m'envoyer à nie d'Arz; mais c'était le moment où ma mère était écrasée par une série d'épreuves, dont la dernière, la plus terrible de toutes, était imminente; car ce fut peu de temps après que nous parvint la triste nouvelle de la mort de mon père.
Il fallut donc ajourner provisoirement tout projet de séparation, et des précautions furent prises pour amortir en moi la concupiscence des yeux, du moins par rapport aux objets sacrés. On favorisa, tant qu'on put, le plaisir que je prenais à voir manœuvrer les soldats de la garnison et Ton parvint à opérer, en me gratifiant d'un tambour, une diversion qui promettait d'être efficace. Mais un autre méfait, sinon plus scandaleux, du moins plus éclatant, qui se rapportait également à la décoration de ma chapelle, vint combler la mesure de mes prévarications enfantines. Cette dernière épreuve à laquelle j'avais mis la patience et la conscience de ma grand'mère, avait été décisive, et il ne lui restait pfus aucun doute sur son inaptitude à corriger les déviations de mon caractère. Elle avait donc invité ma mère à venir la délivrer de la responsabilité qui pesait sur elle, et je partis en effet bientôt après, sans soupçonner les misères par lesquelles j'allais expier mon insubordination.
Mon expiation commença le jour même de mon débarquement sur la côte de l'île d'Arz. J'eus pour cortège» jusqu'à la maison maternelle, un groupe d'enfants malicieux et bruvants dont la curiosité malveillante me dé-
LILE D^ARZ. 17
coDcertait d'autant plus que je ne comprenais pas leur langue. Ils me suivirent au cimetière quand ma mère m'y conduisit pour me faire agenouiller sur la tombe encore fraîche de mon père, et ils ne laissèrent échapper aucune occasion de me montrer leurs dispositions hostiles. Quel contraste avec l'universelle bienveillance dont j'avais été l'objet dans ma première patrie ! Il est vrai que la crise par laquelle on venait de passer n'avait pas eu les mêmes résultats pour les deux pays. La paroisse de l'île d'Arz avait été plus de dix ans sans pasteur et sans culte, et les compagnons d'âge avec lesquels j'allais me trouver en contact, appartenaient précisément à cette génération déshéritée qui n'avait pas trouvé d'église ouverte, à son entrée dans la vie, et qui n'était pas en état de suppléer, même imparfaitement, par d'autres lumières, à la lumière évangélique qu'on lui avait confisquée.
Ma vie devint donc bientôt désagréablement militante ; car la séquestration n'était pas moins incompatible avec mon humeur qu'avec celle des autres enfants, dont les habitudes, à vrai dire, tenaient un peu de la vie sauvage. Je dus faire mes preuves en ôtant le brin de paille du chapeau de l'un d'entre eux et en recevant de lui un vigoureux soufflet que je lui rendis de mon mieux, mais avec un désavantage très-marqué qui fit la joie de tous les assistants ^ car ma supériorité d'éducation les offusquait un peu et, malgré tous mes efforts pour me mettre à leur niveau, ils ne voulaient voir en moi qu'un petit aristocratey et ils agissaient en conséquence. Un seul trait suffira pour donner une idée de leurs dispositions à mon égard. Un jour je vis, entre les mains de l'un d'entre eux, un nid d'oiseau, et, comme c'était un objet tout
nouveau pour moi, je laissai éclater ma surprise et ma joie avec toute la naïveté d'un novice. Dès le lendemain on m'attira dans le même lieu en me promettant la même jouissance, mais plus complète que la première fois, et Ton me montra un trou dans lequel il y avait un nid que je pouvais m'approprier en y fourrant ma main. Jamais avare ne se jeta plus avidement sur un trésor enfoui. Je trouvai en effet un nid ; mais au lieu de petits oiseaux, ce fut un essaim de guêpes qui en sortit, comme un tourbillon, et me couvrit de morsures venimeuses dont les effets furent hideux et la guérison assez longue. Avec quels regrets ma pensée se reportait alors vers les lieux que j'avais quittés et oîi nul piège n'avait été tendu à mon inexpérience! Pour la première fois de ma vie, je me sentis capable d'aversion, et ce sentiment eut pour effet de donner une plus grande activité au sentiment contraire. J'avais un frère qui n'était âgé que de quatre ans et qui ne pouvait encore partager ni mes affections ni mes haines. Mais j'eus bientôt un ami dont l'éducation n'avait pas été moins douce que la mienne et qui avait trouvé dans les trésors de science religieuse que possédait sa mère, un supplément aux instructions pastorales depuis longtemps supprimées. Cette amitié ne fut ni superficielle ni stérile, et le souvenir m'en est resté comme d'un préservatif providentiel contre des influences dont je ne soupçonnais pas le danger.
Je trouvais un autre préservatif dans la maison mater-nelle où tout portait encore l'empreinte du deuil récent qu'y avait laissée la mort de mon père. Les conséquences de cette catastrophe et de la ruine qui l'avait précédée se faisaient sentir plus durement tous les jours, et chaque fois que je voyais entrer certaines figures sinistres,
j'étais sûr d'avance que Fentrevue ne se passerait pas sans efiPusion de larmes. J'écoutais avidement ; mais ne comprenant pas encore la langue du pays, j'étais réduit aux conjectures et j'exerçais ainsi prématurément ma faculté divinatoire qui avait été oisive pendant l'âge d'or de ma première enfance. Tout ce que je voyais, tout ce que j'entendais autour de moi était en harmonie avec la disposition sérieuse qui me dominait parfois et qui s'annonçait par un retour à mes distractions raisonnables qui me tenaient lieu de chapelle. Je dessinais approximativement les objets qui m'avaient le plus intéressé et que je cherchais vainement autour de moi; comme des soldats en ligne ou des vaisseaux à la voile. Pour la partie militaire, je n'avais pas de rivaux, vu que j'étais seul à l'exploiter; mais pour la partie navale, je fus réduit à l'admiration muette et à l'imitation plus ou moins servile. Jamais je ne m'élevai jusqu'à l'émulation. Je fus arrêté tout court par l'étrange procédé au moyen duquel on coloriait les voiles et qui eut pour moi des conséquences trop désagréables pour que je fusse tenté de recommencer.
Je trouvais un dédommagement dans ma passion naissante pour la prédication à domicile, passion qui avait commencé à poindre avant mon départ du Port-Louis et qui n'était qu'une annexe de ma passion du culte. En passant parle bourg d'Er-Deven, pour venir à l'île d'Arz, nous avions visité le curé, proche parent de ma mère, lequel, après m'avoir fait subir un examen que son indulgence lui fit trouver très-satisfaisant, m'avait donné, à titre de récompense et d'encouragement, des images et un livre de sermons I Jamais pareille joie n'avait dilaté mon cœur d'enfant. Et celte joie ne fut point passagère ;
car chaque année je lisais ce recueil en famille, sur une chaire improvisée ; et chaque année, comprenant mieux ce que je lisais, j'appréciais davantage la valeur du cadeau que j'avais reçu. Ce n'était pas tout ce que j'aurais voulu, mais enfin c'était un dérivatif, ou du moins un sédatif qui pouvait calmer pour un temps l'effervescence de mon imagination .
Mais quand vint le jour de la Fcte-Dieu, que je n'avais pas vu célébrer au Port-Louis, je perdis le peu d'empire que la crainte de ma mère m'avait fait prendre sur moimême. Cette procession à travers champs, depuis le bourg jusqu'à la chapelle du Lan, ces reposoirs garnis de fleurs, ces enfants en surplis qui jetaient des roses effeuillées devant le saint sacrement et auxquels je portais une mortelle envie, tout cela formait un ensemble d'impressions auxquelles la pensée de leur courte durée m'empêchait de me livrer complètement. On me disait bien que tout cela recommencerait à la fin de l'octave ; mais moi qui ne voulais pas attendre si longtemps, je me demandais pourquoi je ne sanctifierais pas, de la même manière, l'intervalle qui séparait les deux dimanches, et je résolus de construire et de décorer de mon mieux une chapelle extérieure que je desservirais en personne. Mais comment trouver les matériaux nécessaires dans un pays ofx il n'y avait pas d'arbres? Cette difficulté ne m'arrêta pas; j'allai, pendant la nuit, décrocher quatre gouttières qui, au lieu d'être en métal, étaient faites avec des roseaux d'Amérique découpés et creusés dans toute leur longueur, et je les plantai en terre comme quatre trophées, en attendant que j'eusse obtenu par la prière ou conquis par la ruse de quoi les revêtir. Quant à la décoration intérieure, que j'avais le plusà cœur, j'étais décidé
à y pourvoir per fas et nefas; et quand je sus que les fleurs de noire jardin étaient destinées à compléter la parure du grand autel de la paroisse, je voulus bien respecter cette destination, mais en me promettant bien de me dédommager de ce mécompte par une invasion nocturne dans les jardins les mieux pourvus. Ce fut un toile général contre ma pauvre mère qui, en voyant se réveiller en moi cet instinct de déprédation qu'elle croyait assoupi, résolut d'en surveiller soigneusement les manifestations et d'imposer silence à sa tendresse, pour ne plus écouter que la voix sévère du devoir. Mais une autre épreuve plus humiliante que celle-là lui était réservée pour le commencement de Tannée 1805.
C'était aux approches de la première communion des enfants, laquelle devait avoir lieu avec une solennité toute particulière, à cause de la longue interruption qui avait précédé. Pour exciter l'émulation des néophytes, le curé, que je ferai connaître bientôt, s'était procuré une provision d'images que leur nouveauté suffisait à rendre intéressantes ; car il n'en était venu aucune dans le pays depuis la proscription du culte. Aussi quand le pasteur, qui avait voulu ménager cette surprise à ses ouailles, eut déroulé son trésor du haut de la chaire à la suite de son prône, tous les regards, sans distinction d'âge ni de sexe, se tournèrent-ils du même côté; mais les regards les plus avides furent sans contredit les miens, et je crois pouvoir dire que la concupiscence des yeux produisit rarement de pareils effets dans un enfant de mon âge. Si j'avais été du nombre de ceux qu'on préparait à la première communion, j'aurais pu aspirer à la possession légitime du trésor qui enflammait ma convoitise. Mais celte légitimité m'aurait coûté deux ans d'attente, et
j'étais impatient de jouir. Un seul moyen se présentait à moi, celui dont j'avais fait l'apprentissage au Port-Louis, et je résolus de le mettre en œuvre, en me ménageant toutefois un complice innocent dans mon jeune frère, pour les détails de l'exécution.
Si les images avaient été enfermées dans la sacristie, c'en était fait de moi ; car il y avait une bonne serrure à la porte et des barres de fer à la fenêtre. Mais j'avais observé que le prédicateur, au lieu d'emporter son rouleau, l'avait caché au fond de la chaire comme dans un sanctuaire oti nul ne songerait à pénétrer. Comme l'église restait ouverte toute la journée, le seul moyen praticable d'exécuter mon coup de main était d'épier le moment où elle serait complètement vide. Le lendemain, j'attendis avec impatience l'heure de l'Angelus, qui était celle du dîner du sacristain dont l'absence était pour moi la première condition du succès; et quand cette heure, après laquelle je soupirais depuis la veille, eut enfin sonné, j'esquivai de mon mieux le regard maternel, et j'allai tenter ma périlleuse aventure. Mais au lieu de détacher du rouleau la grande image qui m'avait fasciné, j'emportai, malgré moi, le rouleau tout entier que j'allai cacher bien loin dans un champ de blé, après avoir semé sur la route plusieurs petites images que je n'avais pas aperçues et qui furent portées les unes au presbytère, les autres à ma mère, comme pièces de conviction. Ce fut une des douleurs les plus poignantes que cette pauvre femme eût encore ressenties ; car le scandale était à son comble, et elle voyait dans l'acte sacrilège qui l'avait provoqué et surtout dans le mode d'expiation, une tache indélébile pour la famille. Cette expiation consistait à placer le coupable à genoux au
milieu de Téglise, un peu avant Theure des vêpres, de manière que son humiliation fût aussi publique que sa faute.
Le châtiment fut sévère et celle qui Tinfligea n'en fut ni consolée ni rassurée. La consolation et l'espérance dans un meilleur avenir lui vinrent du côté où elle s'y attendait le moins, c'est-à-dire du curé lui-même qui, tout en donnant une satisfaction éclatante à l'opinion publique, avait su à quoi s'en tenir sur la nature de l'acte et sur la culpabilité de son auteur. Il connaissait les autres délits du même genre qui avaient précédé celui-là et il n'ignorait pas les tristes pressentiments qu'ils avaient jetés dans le cœur maternel, depuis longtemps en proie à tous les genres de tristesse. Maintenant la mesure était comble, et ce cœur avait besoin de se soulager par des sanglots. Mais il se calma bientôt à la voix du prêtre qui non-seulement réfuta, l'un après Tautre, les griefs accumulés contre l'enfant, mais poussa la charité jusqu'à tirer de plusieurs d'entre eux un augure favorable pour l'avenir. « Rassurez-vous, ma pauvre « veuve, dit-il en finissant, ce fils qui vous alarme tant « aujourd'hui, sera un jour votre consolation. » Et à dater de ce moment, il travailla de toute son âme à l'accomplissement de sa prédiction, que celle à qui elle s'adressait ne put jamais, même après un demi-siècle, répéter sans attendrissement.
Le premier usage qu'il fît de son influence, fut de m*envoyer à l'école, non point à celle que fréquentaient les enfants de mon âge, mais à une sorte d'école supérieure qui venait d'être ouverte par un homme digne d'un tout autre rôle, mais très-peu sympathique à la population quasi-républicaine de l'île d'Arz. Cet homme
élait le colonel Vincent Hervé, le même qui avait été envoyé à la poursuite de mon père, pour le punir d'avoir bravé la loi de célibat, imposée par le général en chef. Les études qu'il avait faites au collège de Vannes avant la révolution, jointes à son air imposant, à son regard non moins impérieux que sa voix, et surtout à son énergie tant soit peu farouche, lui avaient assuré d'avance un rôle considérable dans le soulèvement qui éclata de 1795 à 1800, et dont la répression impitoyable avait provoqué plus d'une fois de sanglantes représailles. Or la voix publique, à tort ou à raison, mettait quelquesunes de ces représailles sur le compte de Vincent Hervé, et si c'était une calomnie, ce n'était pas à l'île d'Arz, toujours hostile aux chouans, qu'il devait chercher uu asile contre elle. Mais outre qu'il se sentait le courage de tout affronter, il y avait là une puissance par laquelle il s'était laissé subjuguer et à laquelle il dut peut-être de n'avoir pas figuré dans les complots qui furent le triste dénoûment de nos guerres civiles; cette puissance était la belle Mélanie Mahé, en qui l'intelligence, tant soit peu dédaigneuse, était au moins égale à la beauté, sans parler de l'heureuse influence qu'avait exercée sur elle, sous le rapport du courage et delà piété, l'exemple de ses deux frères, dont l'un, sous le nom d'abbé Mahé, devint le prêtre le plus savant du diocèse, et l'autre, égaré par les erreurs contagieuses de son temps, les avait ensuite rachetées par un genre d'expiation qui avait profité à d'autres âmes moins complètement guéries que la sienne. Dana la dernière période de sa ma* ladie, avant que l'église eût été rouverfe à la prédication évangélique, on avait vu cet héroïque pénitent, assis sur son séant ^ un crucifix à la main, lutter contre
les derDÎères étreintes de la mort pour prolonger son allocution à ses auditeurs. Parmi eux se trouvaient des malades qui venaient chercher près de ce lit funèbre, les consolations spirituelles que le prêtre n'administrait pas encore. Au nombre des malades, s'en trouvait un plus ému que les autres, et qui se traînait péniblement sur sçs béquilles. Celait mon père, ami intime du moribond, et tellement bouleversé par le spectacle qu'il venait d'avoir sous les yeux, qu'à peine rentré chez lui, il se coucha pour ne plus se relever.
Le mariage de Mélanie Mahé s'était donc fait, conjugalement parlant, sous de très-heureux auspices, mais, politiquement parlant, il y avait des nuages qui s'accumulaient sur la tête du nouvel époux, ;ion pas tant à cause du rôle qu'il avait joué dans la guerre civile, qu'à cause de la part qu'on lui imputait, sans en avoir la preuve, dans un assassinat nocturne commis par les chouans, à l'île d'Arz même, quelques années auparavant, sur la personne du premier personnage de la paroisse! Hervé avait beau nier cette prétendue complicité, tout ce qu'il pouvait obtenir, c'était une incrédulité respectueuse, du moins dans la forme, et la susceptibilité du point d'honneur était assez développée chez lui pour que cette satisfaction ne lui suffît pas.rDe làdes souffrances irrémédiables, qui devinrent de véritables tortures le jour où Ton vint lui dire, immédiatement après la mort de son premier enfant, qu'on regardait cette mort comme la juste expiation de celles qu'il avait infligées lui-même ; et on lui prédisait d'autres épreuves du même genre, et ces prédictions se vérifiaient d'année en année avec une inexorable rigueur, renforçant ainsi les sombrei^ préoccupations auxquelles il
avait élé en proie depuis la fin tragique de George Cadoudal et de ses compagnons, qui avaient été aussi les siens.
Son seul consolateur efficace était ce même curé dont la charité intelligente avait un baume pour toutes les blessures, et qui d'ailleurs, étant né dans la même paroisse qu'Hervé, Tavait connu depuis son enfance, et, tout en admettant la dureté de ses répressions ou de ses représailles, le savait incapable de commettre ou même d'autoriser par sa présence un crime comme celui qui lui était imputé. Aussi ne manquait-il jamais une occasion de témoigner à cette puissance déchue Testime qu'il avait pour son caractère. Non-seulement il venait interroger les élèves, mais il leur donnait une fois par semaine une leçon de plain-chant, afin de les associer aux efforts qu'il faisait pour la restauration du culte, qu'une longue désuétude avait fait tomber en décadence. Deux fois par an, il présidait la distribution des prix qui se faisait avec toute la solennité que comportaient les personnes et les lieux, et peut-être aussi la matière asse;z variée de l'enseignement ; car les examens ne roulaient pas exclusivement sur des notions élémentaires. Le maître, oubliant trop la portée intellectuelle de ses élèj^es, et dominé d'ailleurs par ses souvenirs de collège et de bivouac, faisait les excursions les plus imprévues et parfois les phis hasardées dans le domaine de la science et de l'histoire, sans oublier celui de la poésie; car il nous faisait traduire en vers bretons certains poèmes deGresset que nous avions d'abord appris par cœur, afin de nous mieux pénétrer de leurs beautés.
Ce qu'il fit dans le domaine de l'art fut plus sérieux, du moins par l'intention . Après s'êt^^ pourvu des matériaux
L'ILE D'MIZ. 27
et des instruments nécessaires à l'exécution de son dessein, il se mit à sculpter une série de bustes auxquels il donna le plus de ressemblance possible avec certains personnages à lui connus; et quand il se fut procuré cette singulière satisfaction, il exposa son œuvre sur le mur de son jardin, en y joignant malicieusement, comme allusion à des faiblesses alors trop communes, un Janus à deux faces, tout barbouillé de noir. Mais ni cette distraction ni d'autres non moins innocentes qu'il se donnait avec ses élèves au niveau desquels il s'efforçait de descendre, ne parvenaient à lui dissimuler la fausse position que lui avaient faite dans le pays, malgré ses services, les bruits malheureusement accrédités sur sa participation à l'assassinat commis peu d'années auparavant, dans le village de Kernoël, avec des circonstances tellement atroces que les habitants n'en parlaient qu'avec horreur. A cette antipathie personnelle devant laquelle, pour le malheur du pays, Hervé fut obligé, un peu plus tard, de battre en retraite, se joignait une autre antipathie qui remontait beaucoup plus haut: je veux dire l'antipathie politique, la même qui s'était manifestée, au début de la révolution, entre la population de l'île d'Arz et celle du continent voisin, et qui était la conséquence presque nécessaire de certaines vexations féodales dont le souvenir n'était pas encore complètement
effacé.
Ces vexations, qui s'étaient souvent renouvelées dans le cours du XVP et du XYII* siècle, avaient atteint leur point culminant vers le milieu du XVIIP, c'est-à-dire à une époque oh l'accroissement de la prospérité commerciale, joint à l'importance du rôle que jouait la marine bretonne dans nos possessions coloniales, avait
i28 ÉPILOGUE.
donné aux populations maritimes de notre province un relief et une fierté qui ne permettaient plus de les traiter en pays conquis; ou, si cet anachronisme était encore possible dans les paroisses du littoral à cause de l'influence exercée sur elles par les paroisses voisines, il ne Tétait plus dans les îles et surtout dans Tîle d'Arz, défendue contre les trop graves abus de pouvoir par des traditions presque toujours respectées, et encore plus par les légitimes susceptibilités de ses habitants.
Pour bien comprendre les vexations dont il est ici question, il faut savoir que Tile d'Arz n'avait pas cessé, depuis le moyen âge, d'être dans des rapports simultanés de sujétion féodale avec l'abbaye de Saint-Georges de Rennes et avec l'abbaye de Saint-Gildas de Rhuys, rapports qui n'étaient pas toujours assez nettement définis pour déjouer ou prévenir les empiétements et les abus. Avec les formules magiques de droits seigneuriaux et féodaux^ de haute ^ moyenne et basse justice^ on mettait en avant des prétentions capricieuses, et Ton justifiait des usurpations révoltantes; mais à l'île d'Arz, comme ailleurs, et même plus qu'ailleurs, il s'était formé, grâce à l'éducation relativement privilégiée de ses habitants, une sorte d'opinion publique avec laquelle les suzerainetés féodales étaient obligées de compter, et qui était, pour ainsi dire, alimentée par des conflits périodiques, dont le souvenir, mêlé aux traditions locales, servait d'avertissement aux générations suivantes. Parmi ces conflits, il y en eut trois plus mémorables que les autres et qui contribuèrent plus particulièrement à marquer d'un sceau indélébile le caractère de cette popu* lation fîère et ombrageuse. Le premier, remontant à la fin du XVIP siècle, fut suscité par les prétentions do
riLE D*ARZ. 29
messire René du Gambout, gouverneur^ pour le roy^ de fisie de Rhuys et du château de Susinio, lequel voulait assujettir les habitants de l'île d'Arz à des corvées encore plus blessantes pour leur amour-propre que préjudiciables à leurs intérêts. L'affaire prit un caractère de gravité qui donna lieu à un appel devant le Parlement de Bretagne avec le concours de dame Madeleine de La Fayette, abbessé de Saint-Georges de Rennes, et messire René du Cambout fut débouté de sa demande; mais l'année suivante, 1679, on crut que tout était remis en question par une ordonnance du 8 juillet qui déchargeait le sieur du Gambout d'un registre prétendu par les habitants de IHsle d'Arz. C'était un nouveau grief ajouté non- seulement au précédent, mais à plusieurs autres qui leur étaient communs avec toutes les paroisses du littoral. Les exactions se multipliaient sous toutes les formes pour faire face aux dépenses nécessitées par la guerre de Succession, et comme cette guerre avait anéanti notre commerce maritime, il en était résulté, pour les populations qui n'avaient pas d'autre moyen d'existence et particulièrement pour celle de l'île d'Arz, un état de profonde misère par suite duquel le sieur Denointel, alors commissaire du roi, crut devoir exempter ce malheureux pays de toute contribution aux rations pour gens de guerre, exemption qu'on fut obligé de renouveler en 1696, parce qu'elle était devenue plus urgente que jamais.
Le souvenir de ces tribulations successives n'avait pas encore eu leHemps de s'effacer, lorsque la chapellenie dite de Saint -George, fondée on 1514 par le frère Jean Duplessis dans le village de Kernoêl, donna lieu à des contestations dans lesquelles la dame abbesse ne figura
pas toujours à son avantage. La seule satisfaction que la paroisse en retira, fut de savoir que l'affaire avait été soumise au pape, et que le nom de l'île d'Arz avait été prononcé en cour de Rome.
Mais tout cela n'était rien en comparaison de l'exaspération suscitée parmi les habitants de l'île d'Arz par les prétentions exorbitantes d'un certain abbé de Castellane qui occupa, jusqu'au milieu du xviu* siècle, celui des deux prieurés qui relevait de l'abbaye de Saint- Gildas de Rhuys. Or ces prétentions donnèrent lieu à un procès qui eut un tel retentissement dans les tribunaux de la province, y compris le parlement, et jusque dans le conseil du roi, qu'il ne lui manqua qu'un plus grand théâtre et des plaidoiries plus brillantes pour mériter d'être inscrit parmi les causes célèbres.
Ce que voulait l'abbé de Gastellane n'allait à rien moins qu'à bouleverser de fond en comble les conditions de la propriété territoriale ; car il réclamait, à titre de seigneur de fief, non-seulement les privilèges de haute, moyenne et basse justice, mais encore la propriété foncière de tous les terrains communs indistinctement, et il donnait à entendre que, pour les autres propriétés, il saurait faire prévaloir Tusance de Brouerec sur Tusance qui avait prévalu jusqu'alors.
On se figure sans peine Talarme et l'irritation des propriétaires qui se voyaient menacés d'expropriation éventuelle par voie de congément, si la prétention de l'abbé de Gastellane était admise. L'affaire fut d'abord portée devant le siège royal de Rhuys ; iflais, pendant qu'on réunissait de part et d'autre les éléments de l'enquête, la procédure fut tout à coup arrêtée par les lettres patentes du roi, du 19 avril 1739, portant attribution
au grand conseil, de toutes les affaires qui concernaient la congrégation de Saint-Maur et les membres en dépen-- (tant. Or ce dernier cas était précisément celui de Tabbaye de Saint-Gildas. Dès lors Tabbé de Castellane se tint pour assuré de la victoire. Quelle chance en effet pouvaient avoir contre un adversaire si puissant en cour, de pauvres insulaires dont aucun n'était assez riche pour faire les frais d'un voyage et d'un séjour efficace dans la capitale, et qui n'avaient pu enrôler, pour répondre aux arguments de la partie adverse, que deux procureurs muets qui trouvaient sans doute que leurs clients étaient trop loin et surtout trop pauvres ?
Cette évocation de la cause à un tribunal dont on n'avait jamais entendu parler, produisit un effet facile à comprendre. On proportionnait l'importance des spoliations que méditait l'abbé de Castellane, à l'importance des juges dont il invoquait astucieusement l'intervention, et leur partialité présumée semblait d'autant plus révoltante que dans la dernière levée de matelots pour la marine royale, l'île d'Arz n'en avait pas fourni moins de quarante sur lesquels huit étaient morts dans la dernière campagne navale, laissant des femmes et des enfants dont la misère serait tôt ou tard aggravée par les confiscations imminentes de l'abbé de Castellane. Aussi le mémoire qu'une main amie rédigeait alors en faveur de cette population terrifiée, se terminait-il par un cri de détresse qui trouva de l'écho dans toutes les familles. Si, comme il était à craindre, l'usance de Brouerec était établie dans l'Ile, on déclarait, au nom des habitants, qu'il ne leur resterait d'autre parti à prendre que celui d'abandonner leurs maisons et leurs terres et de chercher un asile ailleurs.
Le lieu même où Ton s'assemblait pour déplorer le malheur commun et pour délibérer sur le remède était particulièrement menacé de consfiscatiou. Ce lieu, qu'on appelait et qu'on appelle encore aujourd'hui la Gré^ était un terrain presque aussi sacré que le cimetière, bien que ce fût un tout autre genre de consécration. C'était là que les vieux capitaines venaient assister aux exercices des jeunes matelots, quand les commissaires de marine les passaient en revue. C'était là, sur le point le plus élevé de l'île, que se tenaient les pilotes côtiers, afin d'apercevoir d'aussi loin qu'il était possible, les navires étrangers qui avaient besoin de leur aide pour monter ou descendre la rivière de Vannes ; de sorte que la Gré, dit l'auteur du mémoire, était à la fois, pour les habitants de l'île d'Arz, une place d'armes et un observatoire, destination, hélas ! bien différente de celle qu'elle a reçue depuis.
Les mouvements que se donnèrent tous les parlements et présidiaux du royaume pour arrêter l'effet de l'évocation générale accordée à la congrégation de Saint- Maur, finirent par être couronnés de succès; mais les pauvres insulaires n'en ayant pas été instruits à temps, durent faire face à deux juridictions à la fois, et l'abbé de Castellane profita de leur perplexité pour se ménager toutes les chances possibles auprès du parlement de Rennes et du siège royal de Rhuys. Ainsi les tribulations suscitées par cet odieux procès qui avait commencé en 1739, durèrent jusqu'en 1742, et l'on se figure aisément les défiances haineuses qui durent en résulter. Tant que vécut celui qui en était l'objet, on craignit toujours la reprise des hostilités, et quand il mourut en 1750, la haine se tourna contre l'institution qui pouvait enfanter
de pareils abus; de sorte que la génération qui devait assister, dans son âge mûr, à la guerre d'Amérique, et, dans sa vieillesse, à l'explosion de 1789, se trouvait préparée, par des. souvenirs ineffaçables, à l'impression que ces deux grands événements devaient produire sur elle.
Voilà pourquoi la révolution française trouva des partisans et même des partisans fanatiques dans la population de File d'Arz, tandis que la chouannerie ne put y lever ni soldats ni contributions. Cette attitude passive avait été déterminée par un homme dont Tâme était foncièrement républicaine, et que la trempe de son caractère, jointe à la culture de son esprit, rendait capable de jouer un rôle sur un tout autre théâtre. Cet homme était le capitaine Joseph Dréano qui, après avoir fait ses premières études auprès d'un oncle, curé de Grandchamp, les avait continuées, au collège de Vannes, avec un succès dont il n'y avait pas encore eu d'exemple parmi les habitants de son île natale. A voir l'ardeur avec laquelle il dévorait, pendant son cours de philosophie, tous les ouvrages relatifs à la controverse du jansénisme, ses professeurs se croyaient sûrs de sa vocation comme de son orthodoxie; mais ils furent complètement trompés sur le premier point, et ils eurent lieu d'être un peu désappointés sur le second.
Ceux qui n'ont point vécu parmi les populations maritimes, ne peuvent pas se figurer l'attraction qu'exerce sur elles l'élément capricieux qui les entoure. L'enfant qui sait combien sera dur son premier apprentissage, préfère toutes ces duretés à la vie comparativement douce que lui offrirait une autre carrière, et l'homme fait, mal* gré les engagements pris avec lui-même, malgré les chances de profit et de gloire ouvertes devant lui, a sou-
vent dédaigné les meilleures chances de fortune, pour obéir à une impulsion instinctive qui promettait de lointaines et périlleuses aventures.
Telle fut la destinée du jeune Dréano à qui ses facultés semblaient ouvrir les plus brillantes perspectives, mais qui aima mieux servir, comme novice, sur le navire de son père, prêt à faire voile pour la Méditerranée. Or ce voyage était alors plus aventureux que tous les autres, à cause des corsaires barbaresques qui infestaient tous les parages de cette mer depuis les côtes de France et d'Espagne jusqu'à celles d'Afrique, et qui ne laissaient à leurs prisonniers d'autre perspective que la plus dure ' captivité. Tel fut le sort réservé à Téquipage du navire parti de Tîle d'Arz. Capitaine et matelots furent transportés à Alger pour être réduits en esclavage. Fort heureusement pour le père et pour le fils, celui-ci, au lieu du travail servile auquel on condamnait ses compagnons d'infortune, trouva l'emploi au moins partiel de ses facultés dans la maison d'un grand personnage qui le chargea de l'éducation de ses enfants et lui laissa le loisir nécessaire pour étudier l'arabe. Cette étude eut pour lui tant d'attraits, qu'à son retour en France, au bout de dix-huit mois, il apportait une provision de livres arabes, en attendant qu'il pût y ajouter une provision de livres anglais et espagnols, quand ses voyages en Angleterre et en Espagne lui eurent fourni plus tard l'occasion d'apprendre les langues de ces deux pays.
Il semble que cette mésaventure eût dû faire rétrograder sa vocation, puisqu'il avait encore le choix entre plusieurs carrières; mais il n'en fut rien. Au contraire, il se hâta de remplir les conditions de service et d'instruction théorique exigées de quiconque aspirait au
LILE D*ÂRZ. 35
grade de capitaine au long cours, et il eut bientôt la satisfaction de commander une gabarre pour son propre compte, en attendant que la guerre d'Amérique vînt fournir un aliment plus glorieux à son activité. Quand on sut, en Bretagne, que la France prenait parti contre TAngleterre pour la nouvelle république, ce fut comme une étincelle électrique qui courut sur tout ?6 littoral de la province, moins par enthousiasme pour la liberté américaine que par'l'espoir d'effacer la tache que la paix de 1763 avait imprimée à notre pavillon. Jamais on n*avait vu tant d'activité dans nos armements, tant d'émulation entre les équipages, entre les officiers du grand corps et les officiers bleus que dédaignait la vanité des premiers. Jamais nos marins ne s'étaient montrés s! impatients dans l'attente, si héroïques dans la résistance, si ardents dans la poursuite.
Le rôle des capitaines de l'Ile d'Arz, désormais assimilés aux officiers dé marine, varia suivant le goût de chacun et suivant Tespèce de navire qu'il avait sous ses ordres; mais la plupart commandaient des bâtiments de transport, service périlleux quand on avait contre soi une puissance navale aussi forte et aussi vigilante que l'Angleterre. Parmi ces commandants, figuraient mon aïeul maternel, le capitaine Dréan, noyé bientôt après avec tout son équipage, et le capitaine Alexis le Sant, qui fut pris par une croisière anglaise et alla passer quelques années dans les prisons dePIymouth» en attendant qu'il pût devenir le second époux de ma grand'mère. Quant au capitaine Dréano, qui était alors dans toute la vigueur de l'âge et qui aspirait à d'autres aventures, il crut le moment venu de satisfaire ses aspirations et il eut le bonheur de servir, comme lieutenant, sur le corsaire le
Camte-d' Artois, ce qui mit en évidence, outre son habileté comme marin, les grandes qualités de son caractère. Aussi passait-il bientôt de ce poste subalterne à un commandement en chef, qui, du reste, ne le satisfaisait qu'au point de vue de l'avancement ; car il dut, par suite de cette promotion, quitter le théâtre de la guerre pour venir remplir, sur les côtes de France, des missions qui ne promettaient aucune gloire. Il y en eut cependant une qu'on peut appeler glorieuse, bien qu'il n'y ait eu entre les parties belligérantes que des combats de courtoisie.
Il s'agissait de transporter dans une des villes hanséatiques un gentilhomme qui, après avoir poussé jusqu'au scandale l'abus des privilèges de sa naissance, avait poussé encore plus loin son mépris pour la vie des hommes, ou du moins pour la vie de ceux qu'il ne regardait pas comme ses égaux. Ce personnage presque légendaire était le marquis deGrégo, et le meurtre dont il se rendit coupable fut accompagné de circonstances tellement aggravantes, qu'on serait tenté de dire qu'il y eut rarement une disproportion plus choquante entre le châtiment et le crime. Je cite ici mon document :
« A la suite d'une orgie qui avait eu lieu à Vannes, « probablement dans sa maison située sur la place des « Lices, quelques-uns des convives parlant de leurs ex- « ploits de chasse et de leur adresse à tirer le fusil, le marc< quis de Grégo se vanta aussi de la sienne et en des termes « tels, qu'il provoqua plus d'un signe de doute chez les « assistants. Voulant alors prouver ce qu'il avançait, le « marquis de Grego alla chercher un fusil, et montrant « un couvreur qui travaillait sur un toit à une assez « grande distance, il fit le pari de l'abattre, puis l'ajus-
« tant aussitôt, il fit feu, et le malheureux ouvrier tomba « mortellement blessé. »
Cet acte odieux eut pour résultat immédiat Temprisonûement du coupable qui, pour ne pas être confondu avec les autres détenus, obtint de faire construire, à ses frais, une cellule particulière dans sa prison. Cette singulière indulgence était le prélude de celle que le marquis de Grégo devait trouver bientôt après devant ses juges qui se contentèrent de le condamner à trois années d'exil. Un autre adoucissement, sur lequel il n'avait pas compté, fut le choix qu'on fit du capitaine Dréano pour le conduire à sa destination.
Quand le marquis se présenta pour monter à bord de la corvette qui Tattendait, il était entouré d'un cortège de gentilshommes et il portait, comme eux, son épée au côté. Dréano s*en aperçoit et, avec cette fermeté courtoise dont il ne se départait jamais, il exige que cette épée lui soit remise. Â cette sommation imprévue, le marquis ne se possède plus, et il s'emporte contre celui qui l'a faite jusqu'à l'appeler vit roturier ! a Roturier sans doute, répliqua froidement Dréano, mais je n'en suis pas moins roi à mon bord et vous n'en êtes pas moins ici mon sujet. » Il fallut obéir et se résigner non-seulement à la supériorité de rôle, mais encore à la supériorité de caractère manifestée chaque jour de plus en plus par un homme que le marquis aurait auparavant cru indigne d'un entretien avec lui. Quelle surprise dut être la sienne, quand, au bout de quelques jours de navigation, il se trouva suffisamment à Taise avec son supérieur pour lui fournir l'occasion, non pas de déployer, sa modestie ne s'y prêtait pas, mais de laisser entrevoir les trésors de connaissances variées et sérieuses qu'il avait amassées
as ÉPILOGUE.
dans le cours de ses études et de ses voyages I Celui qu'il faisait alors avec son noble prisonnier dont il finit par conquérir Testime et même le respect, aurait pu fournir la matière d'un journal intéressant ; heureusement, à défaut d'un document de ce genre, l'impression que ce voyage laissa dans Tâme du marquis, se trouve constatée par des souvenirs de famille très-précis auxquels vient rejoindre le témoignage plus précis encore des archives de la paroisse de Ttle d'Ârz.
Trois années se passèrent sans que Dréano entendit ^parler de son compagnon de voyage ; mais peu de temps après Texpiration de la troisième, il ne fut pas peu surpris de recevoir de lui un message fort poli par lequel il l'invitait à le venir voir à Vannes. La sinistre réputation du marquis, jointe à son influence notoire et à peine ébranlée par sa condamnation, fit craindre à la famille de Dréano que cette invitation ne cachât un piège, et sa femme, plus alarmée que les autres, fit tout ce qu'elle put pour le retenir ; mais il n'eut pas besoin de courage pour braver ses alarmes, parce qu'il ne croyait pas au danger. En effet, l'accueil qu'on lui fit fut plein de cordialité, (i Voilà, » dit le marquis avec un mélange d'émotion comprimée et d'ironie courtoise, en le présentant à ses amis, « voilà celui qui a su si bien m'ap- « prendre qu'il était roi à son bord. » Et la contenance du capitaine fut celle d'un homme que ce genre de supériorité ne déconcertait pas. Quant à son noble interlocuteur, il ne montra pas seulement du tact, ce qui était son métier, mais il montra aussi du cœur, ce qui l'était moins. Son but, en provoquant cette entrevue, était de prouver au capitaine Dréano le prix qu'il attachait au souvenir des relations qu'ils avaient eues ensemble trois
LILE D*ARZ. 39
ans auparavant, et la preuve qu'il lui en donna, ne pouvait être en effet ni plus forte ni plus touchante, car il offrait de donner à ces souvenirs une sorte de consécra* tion religieuse par un lien de paternité ou de maternité spirituelle qui unirait non-seulement les deux amis, mais aussi les deux familles. En un mot, il voulait ou que sa fille Louise fût marraine du premier enfant qui naîtrait au capitaine Dréano, ou que lui-même en fût le parrain.
Jamais baptême ne fut si solennel dans la paroisse de rile d*Ârz et ne laissa des traces si durables dans le souvenir des habitants. La marraine du nouveau-né, demoiselle Louise -Exupère - Françoise - Charlotte du Bol du Grégo, était conduite aux fonts baptismaux par Jean-Baptiste Fréneau, subdélégué de l'intendance, qui avait été choisi pour parrain. On comprend sans peine Témoi que dut exciter dans l'Ile l'apparition du terrible marquis sur le compte duquel on faisait circuler tant de rumeurs contradictoires. Ce jour-là, ce furent les rumeurs favorables qui remportèrent sur les autres, à cause de la générosité vraiment inouïe quMl montra envers les officiants de la cérémonie et surtout envers les enfants pauvres, assemblés en plus grand nombre que jamais, à la porte de Téglise, pour se disputer les gros sous qu'il était d'usage de leur jeter en pareille occasion. Qu'on se figure leurs cris et leurs trépignements, quand ils s'aperçurent que ce n'étaient plus des pièces de cuivre, mais des pièces d'argent et mémo d'or qui pleuvaient sur leurs têtes et roulaient entre leurs doigts. La famille de l'enfant qui fut baptisé ce jour-là, n'estimait pas à moins de 50 louis les largesses dont les pauvres seuls profitèrent et qui n'impliquaient
de la part de leur auteur aucun sacrifice ; car la générosité était une vertu que personne ne lui contestait.
Toute la noblesse de caractère et la bonté de cœur du capitaine Dréano se révèlent dans cet épisode de sa vie; mais on y entrevoit aussi l'accueil enthousiaste qu'il fera à la révolution de 1789, le jour où elle éclatera. A quoi il faut ajouter que la ténacité naturelle de son esprit le ramenait toujours, dans les intervalles dé ses voyages, à sa controverse favorite, c'est-à-dire au jansénisme qui, pour lui, était synonyme de liberté religieuse, et complément nécessaire de la transformation sociale, qu'à rexemple de tant d'autres, bien moins honnêtes que lui, il avait appelée de tous ses vœux. De ce point de vue résultait nécessairement Tapprobation de la constitution civile du clergé, mais non des mesures de proscription et de persécution décrétées contre les prêtres qui la repoussaient. Au reste, quand ces mesures commençaient à recevoir leur exécution (1791-1792), le capitaine Dréano était loin du théâtre des événements qui servirent de prélude à la guerre civile, et cet éloignement dura assez longtemps pour lui épargner la nécessité de se prononcer entre les victimes et les bourreaux, pendant que dura le régime de la terreur, si dégradant au dedans, mais offrant au dehors des occasions de gloire qui, dans l'opinion des insulaires bretons, rachetaient un peu cette dégradation. A leurs yeux la mer était restée pure, en comparaison du sol, trempé du sang de tant de victimes. Aussi les officiers de marine, ceux du moins qui avaient honte et horreur de ce qui se passait en France, ambitionnaient-ils de préférence les missions lointaines, soit vers nos croisières d'Amérique, soit dans nos colonies, oîi leur présence ne
LILE D'ARZ. 41
fut pas inutile au maintien ou au rétablissement des bonnes relations avec la mère patrie.
Dréano, promu quelque temps auparavant au grade de capitaine de frégate, commandait alors une corvette de TÉtat, ayant sous ses ordres deux de ses fils, l'un comme enseigne de vaisseau, Tautre comme timonier, tous trois créanciers de la République pour près de quatre années de services non encore rétribués. C'était plus qu'il n'en fallait pour assurer le repos de ses vieux jours et l'indépendance de sa famille. Mais on le paya en monnaie républicaine, c'est-à-dire en assignats, et cette amère déception vint aggraver celles qu'il avait éprouvées, comme citoyen, à la vue des crimes qui se commettaient d'un bout à l'autre de la Bretagne, au nom de la liberté.
Ce qui soulevait le plus son indignation, c'étaient les persécutions atroces dirigées contre les prêtres inser^ mentes, et la soif qu'avait de leur sang une certaine classe de républicains qu'il avait vus à l'œuvre dans plusieurs ports de mer. Soustraire ces victimes, par les moyens qui étaient en son pouvoir, au supplice qui les menaçait, lui parut à la fois un acte de justice, un hommage à la mémoire de l'oncle qui avait instruit son enfance, et un digne couronnement de sa carrière maritime. Ceux qui le pressaient d'entreprendre cette campagne, la plus glorieuse de toutes, n'avaient à lui offrir ni gabarre ni corvette, mais tout simplement un humble navire jaugeant à peine quatorze tonneaux, ce qui était, du reste, un avantage pour l'objet qu'on avait en vue, attendu qu'on échapperait plus facilement à la surveillance des croisières. Il y échappa en effet avec un bonheur incroyable; car ce commerce interlope entre
les côtes de Bretagne et les côtes d'Espagne ne dura pas moins de trois ans. On ne saurait calculer, même approximativement, le nombre des pasteurs qu'il sauva ainsi pour les paroisses qui devaient les recouvrer plus tard. Lui qui avait rempli si scrupuleusement les missions confiées par la patrie, il regardait celle-ci comme venant encore de plus haut, et^ dans le cas de conflit entre les deux pouvoirs, son parti était pris d'avance. On vit de quoi il était capable, le jour où, hêlé par un bâtiment de l'État, à la hauteur de File de Rhé, il déclara qu'il se ferait couler avec son navire, plutôt que de laisser qui que ce fût monter à son bord pour visiter sa cargaison. Sur cette réponse, si nouvelle pour lui, le capitaine voulut savoir le nom de celui qui l'avait faite; et quand il sut qu'il avait affaire au capitaine Dréano, il ordonna d'équipper sa plus belle péniche, comme pour aller à la rencontre d'un amiral. Bientôt on vit les deux amis se jeter dans les bras l'un de l'autre, et se rappeler mutuellement, avec une éniotion trop visible pour n'être pas partagée, les dangers qu'ils avaient bravés ensemble, pendant la guerre d'Amérique. Les prêtres, entassés h fond de cale, étaient aussi très-émus; mais ils Tétaient d'une autre manière, et ils ne furent complètement rassurés que quand ils sentirent le bruissement des vagues réagissant contre la proue qui les fendait. Deux jours après, ils débarquaient heureusement dans le port de Bilbao.
Le voyage qui suivit celui-là, et qui fut le dernier, fut marqué par un incident qui faillit devenir tragique. Comme il avait jeté l'ancre à l'embouchure de la Vilaine, il fut visité par un chef de chouans qui était au courant des services périlleux rendus par lui aux ministres per-
sécutés, et qui, à ce titre^ le supposait non moins hostile que lui-même aux idées républicaines. Il invita donc le capitaine à venir s'asseoir avec lui à la table de ses officiers qui le reçurent comme un coreligionnaire politique, mais sans savoir quelle espèce de marchandise il avait à son bord. À la fin du repas, on devint plus corn* municatif, les têtes et les cœurs s'échauffèrent, et le cri de : Vive le roi I lancé par celui dont le zèle était le plus ardent, fut répété par tous les convives à l'exception d*un seul. Ce silence était hardi et pouvait passer pour une protestation suffisante; mais, pour un homme comme Dréano, c'était trop peu, surtout devant des témoins militaires qui pouvaient le soupçonner de lâcheté. n articula donc nettement et fièrement le cri de : Vive la République t et, bien qu'il n'y mit ni emphase ni provocation, il souleva une telle tempête contre lui-même et contre ses matelots, qu'ils eurent peine à se sauver jusqu'à leur navire auquel les chouans, qui presque tous ignoraient sa destination, voulaient absolument mettre le feu.
A l'époque oii le capitaine Dréano exécutait ce dernier voyage, il y avait déjàquelques symptômes de réaction que nul ne suivait avec plus d'intérêt que lui; car sa haine pour les persécuteurs avait suivi la même progression que sa pitié pour les victimes, et il était de ceux qui appelaient de leurs vœux un libérateur, même au prix des institutions républicaines qui avaient servi de prétexte à tant de crimes. Aussi le coup d'État du 18 brumaire n'eut-il pas de plus fervent approbateur que lui, et on le vit appa* reiller joyeusement sa petite barque pour aller prendre en Espagne les prêtres qui y avaient cherché un asile, dans les années précédentes ; mais il ne pût ramener que
ceux qui partageaient sa confiance dans le nouveau chef de TÉtat. Les autres aimèrent mieux attendre l'accomplissement des promesses faites à TÉglise et le résultat des négociations entamées avec le saint-siége. Quant au capitaine Dréano, son enthousiasme pour le premier consul, surpassé par son enthousiasme pour le consul à vie, atteignit son point culminant le jour oh la couronne impériale ceignit le front de son héros ; et cet enthousiasme ne fut pas stérile; car il inspira au marin devenu poète, une épttre en vers qui parvint à sa destination et que les juges du concours surent très-bien distinguer de toutes les compositions banales auxquelles cet événenement donna lieu; car cette épître valut à son auteur^ non-seulement une mention honorable, mais encore une lettre de félicitation écrite par ordre de l'Empereur luimême, et conservée longtemps comme un trésor de famille.
Tel était Thomme que le colonel Hervé, le chouan des plus mauvais jours, trouvait en face de lui en arrivant à rUe d'Arz. Si cette rencontre avait eu lieu quelques années plus tôt, l'antagonisme aurait été inévitable ; mais aujourd'hui Dréano n'était pas moins désenchanté de la République que de la constitution civile du clergé, et personne ne vit avec plus de satisfaction le retour du pasteur légitime dans la paroisse. Ce fut ce même pasteur qui lui fit sentir le prix de l'acquisition qu'on venait de faire dans la personne du nouveau maître d'école, et qui lui persuada de profiter de cette bonne fortune pour se dispenser d'envoyer sa fille et ses fils loin de la maison maternelle. Ce fut ainsi que se forma entre ces trois hommes, dignes d'opérer sur un plus grand théâtre^ une espèce de tigw du bien public dont la nouvelle généra-
tion ne tarda pas à recueillir les fruits ; car le capitaine Dréano voulut aussi concourir à Tœuvre commune, en aidant les jeunes marins à acquérir les connaissances requises pour parvenir au grade de capitaine au long cours ; et il remplissait encore cette tâche, quand il sentit les premières atteintes du mal qui devait terminer doucement cette carrière si longue, si honorable et si pleine.
Mes relations avec lui ne devinrent sérieuses que lorsqu'il crut mon éducation classique assez avancée pour lui donner la chance d*êlre compris, quand il parlait des Grecs et des Romains, et particulièrement de la querelle entre César et Pompée, sur laquelle il bâtissait des thèses politiques auxquelles je ne comprenais absolument rien. Aussi son influence sur moi fut-elle à peu près nulle et se borna-t-elle au respect rétrospectif que je conçus plus tard pour son caractère.
Celui du colonel Hervé me laissa des impressions mixtes qui ne se sont débrouillées que lentement et qui ont fini par se résoudre, après bien des conflits, en un sentiment de froide reconnaissance; mais il fallut, même pour cela, faire abstraction de TefiTroi qu'inspiraient sa voix et son regard ; car il était terrible et même raffiné dans ses menaces, bien qu'il les mit rarement à exécution. Je fis une rude épreuve de ce raffinement,' un jour que, pour me punir d'avoir manqué de respect à ses œuvres d art, il m'attacha tout tremblant au chevet d'un lit à rideaux rouges, en me disant qu'il avait choisi ce lit plutôt qu'un autre, parce que le sang qu'il allait faire jaillir de mon corps n'y laisserait pas de tache ; et il parlit en ajoutant qu'il reviendrait bientôt avec Tinstrument de mon supplice. Il revint en efiTet, mais avec un visage qui n'exprimait plus que la joie de m'avoir fait peur ; il avait si
bien réussi, et mon attente avait été si affreuse, que je fus presque insensible à ma délivrance et que je n'en sus aucun gré à celui qui me l'avait fait payer si cher.
Un autre souvenir du même genre, bien autrement difficile à déraciner, fut celui d'une scène incroyable qui se passa entre ma mère et lui, et qui aurait pu rompre toutes relations entre les deux familles. Ma mère savait qu'à l'époque de la désertion de mon père, Hervé, alors présent au quartier général, avait reçu l'ordre de se mettre à sa poursuite et de lui appliquer impitoyable* ment les lois militaires en vigueur. Bien que ces lois fussent difficiles à justifier, puisqu'elles allaient jusqu'à interdire le mariage, on ne pouvait faire un crime à Tofficier subalterne d'avoir obéi à ses chefs. Mais ce jour-là, il poussa l'indécence jusqu'à se vanter de cette expédition comme d'un exploit, et sans "respecter le deuil récent de ma mère, il osa lui dire, avec un geste et un regard très-significatifs, que si, à l'époque où il fut chargé de cette commission , il avait pu mettre la main sur mon père, il l'aurait fusillé sur-le-champ. A ce coup imprévu, tiré à bout portant, la pauvre femme ne répondit que par des larmes, et il était difficile que ces larmes ne me restassent pas longtemps sur le cœur.
Le temps que je passai chez lui n'en fut pas moins très-utilement employé, grâce à Témulation qu'entretenaient en moi mes condisciples de l'un et de Tautre sexe, particulièrement les deux jeunes filles de dix-huit ans, dont la gravité matronale ne laissait de prise à aucune réprimande et dont les progrès, périodiquement constatés, flattaient à la fois l'orgueil des parents et celui du maître.
Mais toutes ces influences n'étaient rien en comparai-
son de celle qu'exerça sur moi le vénérable dom Bouquet, ce prophète consolateur dont j'ai raconté plus haut les prédictions presque téméraires. Il crut sans doute que sa responsabilité était engagée; car il commença dès lors à travailler de loin à leur accomplissement. C'était en 1806, année mémorable dans mes souvenirs, et dont le bonheur ne pouvait être surpassé que par celui des deux années suivantes. Aux approches de la Fête-Dieu, qui m'avait causé une sorte d'enivrement dans l'été de 1805, je voulus encore avoir ma chapelle, et je fis mes préparatifs en conséquence; mais avant qu'ils fussent achevés, on vint annoncer à ma mère que je devais figurer dans la procession, en costume d'enfant de chœur, pour jeter des fleurs devant le saint sacrement. Cette nouvelle mit toute la maison en émoi. Pendant qu'on travaillait, à grand renfort de doigts, aux divers articles de ma toilette, à mon surplis, à ma corbeille, à la couronne que je devais porter sur ma tète, ma grand' mère, récemment arrivée du Port-Louis, comme pour mettre le comble à ma joie, venait avec moi dans les champs voisins pour m'aidera cueillir les coquelicots et les bleuets que je mêlais ensuite aux lilas et aux rosés de notre jardin. Le temps fut magnifique, et, par une progression facile à comprendre, les reposoirs furent encore plus parés que l'année précédente.
Je puis dire qu'une progression analogue se fit dans tout mon être. Pour la première fois de ma vie, j'eus un véritable accès de dévotion et une notion vague de la présence de Dieu , notion inséparable chez moi de celle du ministre qui le représentait à mes yeux. De là un sentiment mixte que je chercherais vainement à définir, et qui eut pour effet de remplacer en moi la passion des
images par la passion du lieu où se trouvaient réunis, au moins une fois par jour, ces deux objets de mon culte. Dès lors je résolus d'obtenir, à quelque prix que ce fût, ou, s'il le fallait, de conquérir la place d'enfant de chœur, dès qu'elle serait \acante.
Mais pour qu'elle le fût, il fallait attendre l'arrivée, encore incertaine, du navire sur lequel Tenfant que je voulais remplacer, devait faire le rude apprentissage de son métier de marin. D'ailleurs, il y avait plusieurs concurrents, dont un très-redoutable, tant à cause de l'influence prépondérante de sa famille qu'à cause de la réputation de sagesse qu'il s'était faite à mon préjudice. Enfin, j'avais contre moi deux nouveaux scandales que j'avais donnés récemment à la paroisse, en face même du sanctuaire, l'un, en plongeant le petit chien de ma sœur dans l'eau bénite pour le préserver des maladies de son âge; l'autre, en jetant au milieu des femmes accroupies dans l'église pendant les vêpres, un lézard vivant qui avait produit, outre les conséquences burlesques faciles à imaginer, une perturbation qui s'était rapidement communiquée de la nef au chœur. Il va sans dire qu'on cria plus fort que jamais à la profanation ; mais le bon curé, d'accord en cela avec ma grand'mère, n'avait voulu y voir qu'une espièglerie presque innocente, et l'horizon de mes espérances n'en avait été que très-légèrement obscurci.
Enfin le jour fatal arriva. Mon rival et moi nous étions agenouillés sur le degré de l'autel, nous mesurant réciproquement de l'œil, et attendant que le prêtre récitât le premier verset, pour lui répondre. C'était une messe des morts, et la famille du défunt attendait le signal. Je voulus saisir la clochette pour le donner; l'autre se jeta
L JLE DARZ. 49
sur moi et me Farracha. La lutte s^eugagca, nous nous primes par les cheveux et nous roulâmes ensemble sur les dalles, jusqu'à ce que le sacristain fût venu nous se* parer. Alors on nous plaça Tun à droite, Tautre à gau-^ che de lofficiant, et il fut convenu que cet arrangement provisoire serait scrupuleusement observé par les parties belligérantes. Maïs le prompt départ de mon rival simplifia la question et me laissa définitivement maître du champ de bataille.
Ici je me sens découragé par les difficultés de mon sujet, tant en ce qui concerne Thomme incomparable dont je voudrais retracer Timage, qu'en ce qui me concerne moi-même. Les trois années qui s'écoulèrent pour moi sous ce patronage providentiel, furent tellement pleines, et le bonheur ineffable qui marqua cette trop courte période, fut composé d'éléments si minutieux et si divers, que je désespère de pouvoir en donner une idée, même approximative, malgré la ténacité persistante de mes souvenirs. Car cette éducation, que je suis obligé d'appeler cléricale^ s'appliquait à toutes les facultés de l'intelligence et du cœur, et avait, sur la plupart des autres, Timmense avantage de faire marcher de front les devoirs et les jouissances, en prenant ce dernier mot dans son acception la plus pure et la plus idéale. La plus vive de ces jouissances était pour moi dans les cérémonies religieuses que je ne trouvais jamais assez longues, même quand c'étaient des cérémonies funèbres, et jamais je n'avais besoin de consigne pour le rôle qui m'y était assigué; ce qui ne veut pas dire que ce rôle était bien appris; car, avec un modèle comme celui que j'avais sous les yeux, on ne risquait pas de tomber dans la routine, ce fléau si difficile à é viter dans
l'éducation des âmes. Il ne manquait à Téducation de la mienne que de comprendre les prières de FÉglise et particulièrement les psaumes dont je cherchais quelquefois à pénétrer le sens d'après le mouvement et le caractère de la psalmodie. Je ne puis pas me vanter d'avoir été heureux dans mes conjectures. Mais cette tentative, bien puérile assurément, n'en était pas moins Tindice d'un besoin nouveau qui avait sa valeur psychologique, même sans être satisfait. Celui qui m'aurait donné une traduction interlinéaire du Magnificat^ ou du Te Deum, ou du Miserere^ aurait certainement ajouté quelque chose à mon bonheur.
Quant aux prières faites avec une intention particulière pour les vivants ou pour les morts, mais surtout pour les mourants, j'en avais, pour ainsi dire, une traduction vivante dans l'accent ému avec lequel l'officiant les prononçait, dans l'expression de son visage, dans les larmes qui humectaient ses yeux et quelquefois ses joues. Celte émotion était plus contenue, quand il récitait dans l'église l'office des morts ; mais il n'en était plus maitre, soit quand il assistait un mourant, soit quand il adressait aux survivants des consolations pui* sées à la source qui ne tarit jamais, soit encore quand il consolait une famille dont le chef avait disparu dans un naufrage ou pourrissait dans une prison d'outre-mer. On eût dit qu'il avait, pour toutes les infortunes, un baume approprié à chacune d'elles et qui conservait son efficacité longtemps après la première application, au point que son approche et la simple vue de ses cheveux blancs suffisaient souvent pour émouvoir ceux qui savaient par expérience combien sa parole était consolante. J'ai vu de pauvres femmes se tenir les mains
jointes sur le seuil de leurs portes, pour avoir de lui ne fût-ce qu'un regard, quand il passait rapidement pour aller visiter un malade. D'autres scènes du même genre avaient lieu presque tous les jours dans le cimetière, quand il le traversait avant ou après sa messe; car on peut dire qu'à cette tris|e époque, dans ce malheureux pays, il n'y avait pas un cœur qui fût exempt de douleur ou d'angoisse. De la veille au lendemain, on devenait veuve ou orphelin. Aussi quelle intelligence des sinistres présages jusque dans les enfants I Quelle promptitude à se mettre à genoux, même au milieu de la nuit, quand on entendait, du côté du sud^-ouest, le bruissement avant-coureur de la tempête ! Car on savait qu'à ce naoment même, les navires bloqués à Port- Navalo ou ailleurs, profilaient do Téloignement momentané de la croisière anglaise, pour essayer une lutte trop souvent inégale contre^les vents et les flots, en louvoyant, de nuit plutôt que de jour, le long des côtes ou des récifs où ils couraient risque de se briser. Mais il fallait aller vite, pour échapper aux péniches qui n'attendaient que l'apaisement de la tempête pour sortir de leur embuscade.
Aussi les mères, les épouses et les filles étaient-elles en proie aux plus affreuses angoisses, non-seulement pendant que soufflait l'ouragan, mais aussi et peut-être davantage, quand il commençait à se calmer, surtout si la direction du vent permettait d'entendre le coup de canon du fort de Saint-Gildas; car c'était signe qu'un navire était en détresse et qu'il avait à choisir entre les rochers de la côte et les pontons d'Angleterre. Quand le naufrage volontaire n'avait coûté la vie à personne, le retour des naufragés était signalé par une messe
d'actions de grâces, ou bien encore, miais beaucoup plus rarement, ils faisaient ensemble, le dimanche suivant,, une procession autour de Téglise, portant chacun un cierge à la main et vêtus d'un simple caleçon, par le froid le plus rigoureux de Thiver. Si, au contraire, le naufrage avait eu lieu, avec toutes ses conséquences, on rapprenait par le glas funèbre de la cloche paroissiale, répété, ainsi que l'office des morts, autant de fois qu'il y avait eu d'hommes dans l'équipage. On comprend que de telles préoccupations et de tels spectacles s'aggravant et se multipliant, dans une proportion désespérante, depuis la rupture de la paix d'Amiens, en 1803, jusqu'à la chute de l'Empire, en 1814, il se soit formé une lourde atmosphère de tristesse autour de cette population presque toujours en deuil, et que la fête du 2 novembre ait été pour elle la plus solennelle de toutes, non-seulement à cause du culte des tombeaux et de l'espèce d'élégie populaire par laquelle on y préludait, mais surtout parce que cette fête était plus appropriée qu'aucune autre à l'état habituel des âmes.
Cette disposition dominante se manifestait même dans les cérémonies qui semblaient s'y prêter le moins, par exemple dans celle par laquelle on inaugurait le premier voyage d'un navire récemment sorti du chantier. Cette inauguration, qui aurait été une fête de famille en temps de paix, se ressentait plus ou moins des tristes pressentiments qui assombrissaient les âmes. Il y avait là des épouses et des mères, agenouillées sur le pont, leur chapelet à la main et les yeux plus particulièrement fixés, sur le prêtre, quand il faisait le tour du navire en le bénissant de la poupe à la proue. L'idée que cette bénédiction pouvait être la dernière, venait naturellement à
l'esprit et produisait dans les assistants un redoublement de feryeur. Je puis dire que je n'ai rien vu de plus solennel et de plus touchant, surtout quand, revenant de mon île, quelques années plus tard, je pus comprendre certains versets du psaume 104 (1), si admirablement appropriés à cette imposante cérémonie. Je puis dire également que le cœur du prêtre dont il est ici question, le rendait plus apte qu'aucun autre à sympathiser dans une telle occasion avec une telle assistance. Je n*ai pas besoin d'ajouter que cette aptitude se manifestait encore davantage toutes les fois qu'un naufrage, total ou partiel, trompait les voeux que son cœur avait formés pour le salut de l'équipage.
D'après le triste tableau que je viens de tracer, on devine sans peine que le nombre des veuves et des orphelins devait s'accroître dans une proportion qui devenait désespérante, non pas tant à cause de Tinsuffisance des secours qu'à cause de la répugnance invincible de ces fiers insulaires, je ne dis pas seulement pour la mendicité proprement dite, mais pour l'acceptation de tout secours qui ressemblait à une aumône. Pour ménager cette susceptibilité ombrageuse, les âmes charitables qui avaient à la fois le besoin et le moyen d'alléger les souffrances qu'on cherchait à leur cacher, avaient imaginé un système de compensation qui subsiste encore aujourd'hui, et qui concilie bien mieux que toutes les inven-
(1) Qui descendant mare in navibns.... I^si yidenint opéra Domini^ et mirabilia ejus in profundo.... Ascendant usque ad cœlos^ et descendant usque ad abysses : anima eoram in malis tabescebat. — Et clamaverunt ad Dominom^ corn tribularentur.... Et statuit procellam ejas in aaram; et siluerunt flactus ejas. — Et laetati sont qaia silaerunt: et dedacet eos in portom Yoluntatis 4îorum.
tions de la philanthropie moderne, la dignité du pauvre avec Tassistance* que lui offre le riche. Ce système, qui n'aurait pas pu naître chez un peuple serYile,.est une espèce de partage annuel des terres, avec des conditions qui sauvegardent complètement le droit du propriétaire. Celui-ci, après avoir fait ensemencer son champ par un des laboureurs du pays, laisse à quelque famille privée de sou soutien naturel, le soin d'en assurer la récolte et lui abandonne en retour l'usufruit du même champ pour Tannée suivante, sans lui imposer d'autre charge que celle d*y mettre l'engrais.
Mais cette ressource, si précieuse pour l'indigent qui avait des bras, n'était pas à la portée de ceux que leur âge, leurs infirmités ou leur faiblesse rendaient incapables de travail. C'était là que l'inépuisable charité du pasteur trouvait son emploi quotidien, mais toujours avec cette exquise délicatesse de tact ou plutôt de cœur, qu'il n'avait apprise de personne. Que de fois n'ai-je pas été témoin, souvent à son insu, des pièges qu'il tendait à la bonne foi d'une pauvre veuve ou d'un pauvre vieillard, auxquels il offrait, sur le seuil de leur porte, une prise de tabac, en glissant entre ses doigts, sous la tabatière, l'honoraire de messe qu'il venait de recevoir 1 Et il accompagnait celte manœuvre d'un épanouissement de physionomie, je dirais presque d'une jovialité évangélique qui doublait le prix du bienfait et rendait le refus impossible.
Mais il y avait d'autres misères plus intimes qu'il était appelé à consoler et dont la guérison ou le soulagement formait la partie douloureuse de son ministère. Dix années d'interruption dans le culte et de propagande révolutionnaire avaient produit, dans l'éducation religieuse
LILE DARZ. 55
de la nouvelle génération, une lacune qui ne pouvait manquer de se faire sentir dans 1^ relations de la yie domestique, attendu que, pendant toute la durée de cette longue épreuve, le sexe faible s'était constamment montré le plus fort : je veux dire que les femmes, en dépit de l'exemple et des insinuations conjugales, étaient restées héroïquement fidèles à leur foi. De là des dissidences intimes et des blessures inévitables infligées à Tamourpropre et au cœur. C'était surtout dans le traitement et la guérison de ces sortes de blessures qu'excellait le médecin spirituel dont je cherche à honorer le souvenir. Presque toutes les ligues qu'il conclut avec des femmes pieuses pour opérer la conversion ou plutôt la réversion de leurs maris réputés incrédules, furent couronnées de succès. En voyant les vieux capitaines qui s'étaient le plus signalés par leurs fureurs iconoclastes, au début de la révolution, rentrer l'un après l'autre dans le giron de Téglise paroissiale, il n'était plus permis de désespérer de personne, et l'on finissait par regarder toutes les conversions comme possibles entre des mains à la fois si habiles et si caressantes.
Que de fois n'ai-je pas vu ce conquérant des âmes endurcies, entrer dans la sacristie tout rayonnant de joie, parce qu'il avait aperçu, prosterné devant l'autel, un de ces vieux pécheurs qui n'avaient coutume de se montrer que le dimanche ! On serait tenté de croire que ces jours-là, quand il disait : Dominus vobiscum^ il ne s'adressait pas à tout le monde. Mais j'oublie que mon but n'est pas de faire l'histoire de ses exploits spirituels sur cet humble théâtre qu'il sut agrandir par les merveilles de sa charité. Je dois parler aussi non-seulement de l'influence que des relations si précieuses
et si exceptionnelles exercèrent sur mes facultés naissantes, mais emcore des acquisitions que je fis, pendant ces trois années de béatitude, en dehors du cercle qui m'était tracé par mes petites, mais délicieuses fonctions.
Pour ce qui est de Tinfluence, elle s'étendit à tout mon être, et, grâce au ciel, elle ne fut point passagère. Je ne dirai pas que c'était un père qui m'était donné pour remplacer le mien; non, le sentiment que j'avais pour lui, tenait bien plus de la vénération que de Tafifection filiale. Je n'ambitionnais pas ses caresses, mais j'ambitionnais son sourire el^ surtout son regard que je trouvais si doux, quand il se fixait sur moi. Dans toutes les saisons de Tannée, même au cœur de l'hiver, le son de la cloche matinale qui me faisait secouer mon sommeil pour aller servir sa messe, était pour moi ce qu'est pour des élèves emprisonnés dans une salle d'étude, le son de la cloche de récréation. Mon empressement allait jusqu'à l'allégresse quand c'était un jour de grande fête, et presque jusqu'au délire quand il devait •y avoir une procession, surtout la procession du saint sacrement, dans laquelle je jouais maintenant un rôle que m'enviaient les autres enfants. Je repaissais mes yeux, plusieurs semaines d'avance , des additions que Ton faisait à mon costume, et je comptais les jours qui me séparaient de mon bonheur, non-seulement avec impatience, mais avec une véritable anxiété, à cause des variations atmosphériques auxquelles nous exposait le voisinage de l'Océan même dans la plus belle saison de l'année, car la science météorologique était celle' dans laquelle j'avais fait le plus de progrès. Une seule fois mes inquiétudes se réalisèrent. C'était dans Tété de
i;iLE D'ÂRZ. 57
1808, date néfaste dans mes souvenirs d*enfance. Le soleil avait disparu, longtemps avant Theure de son coucher, derrière de lourds nuages dont la direction présageait, pour la nuit, un vent de sud-ouest, ayec toutes ses conséquences. La crainte de voir se réaliser ces tristes présages ne permit pas au sommeil d'approcher de mes paupières ; je me levais à chaque instant pour constater Tétatdu ciel où je ne voyais briller aucune étoile, et, quand j'entendis les premières gouttes de pluie se briser contre les vitres, je me recouchai le désespoir dans l'âme et j'eus quelque peine à différer jusqu'au point du jour la visite des reposoirs dont la charpente avait été construite dès la veille. Heureusement la fête ne finissait pas avec le premier dimanche, et le prochain renouvellement de la même procession pouf le dimanche de l'octave me promettait des jouissances que mon récent désappointement ne fît que rendre plus vives. Ce furent les dernières de ce genre qu'il me fut donné de goûter. L'année suivante, à la même époque, ce n'était plus uiie procession de paroisse rurale, mais une procession de cathédrale que je voyais défiler sous mes yeux avec foute la pompe que comportait le récent triomphe du vandalisme et l'appauvrissement du culte; je m'agenouillais avec la foule devant le saint sacrement porté par un évêque qui avait conscience de son rôle et dont la tiare épiscopale, objet tout nouveau pour moi, éblouissait mes regards ; mais il y avait dans tout cela plus d'ébahissement que de piété même enfantine, et la source des émotions qui, sur un théâtre plus modeste, avaient délicieusement remué mon âme, semblait à jamais tarie* L'acception de personnes était par moi portée si loin, que je fus longtemps à pouvoir comprendre ou du moins
admettre que la bénédiction d'un dignitaire quelconque et même d'un évêque pût être aussi efficace que celle de rhumble pasteur dont les exploits spirituels avaient été le spectacle presque quotidien de mon enfance.
A dire vrai, sa voix était la seule par laquelle il fût possible de m*inculquer un certain degré d'instruction dogmatique, car ma réputation de précocité avait échoué devant les définitions parfois trop abstraites du catéchisme; Mais il en fut tout autrement quand, sur les pas de mon guide et à la portée de son regard et de sa voix, j'assistai, près du lit des mourants, à la mise en action des dogmes consolateurs, et que je pus être témoin de l'espèce de transfiguration qui succédait parfois à de mortelles angoisses, en donnant au visage du patient une expression momentanément radieuse, après la réception de Teucharistie ou de Textrême-onction, toujours précédée d'une allocution dont l'éloquence était dans l'accent bien plus que dans les paroles et dont l'effet se communiquait sympathiquement à toute l'assistance. Rien ne peut donner une idée des scènes émouvantes que j'avais alors sous les yeux et dont le souvenir, plus tenace qu'on ne pouvait Tattendre de mon âge, se trouvait vaguement mêlé à celui des vérités ou des dogmes sur lesquels Thomme de Dieu avait plus particulièrement insisté comme étant les plus puissants auxiliaires de l'âme humaine dans sa lutte suprême contre la mort.
Cette espèce d'enseignement funèbre, qui commençait «u lit du malade et finissait dans l'église par le chant du Requiem^ contenait explicitement ou impUcitement toutes les vérités qui servent de sanction à la loi morale et qui ne sont accessibles à l'intelligence de l'enfance qu*à
LILE D'ARZ. 59
l'aide d'impressions providentiellement combinées pour concourir plus tard au développement normal des facultés supérieures/ développement qui suppose des relations analogues à celles que la nature a établies, dans un autre ordre de phénomènes, entre la floraison et le germe.
À cet élément pour ainsi dire dogmatique, il faut en joindre un autre essentiellement poétique qui, s'adressant directement à l'imagination, joue dans Fhistoiredes individus et des peuples, un rôle doqt la philosophie n'a pas toujours assez fait ressortir l'importance. Cet autre élément est la légende, puissance mystérieuse qui subjugue plus ou moins ceux-là mêmes qui se vantent d'en avoir secoué le joug et qui laisse son empreinte indélébile non-seulement sur les traditions d'un âge en-' core naïf et sur les chefs-d'œuvre d'un âgé mûr, mais aussi sur le caractère et Timagination des peuples.
Il faudrait un génie analogue à celui de Linné pour ranger dans un ordre méthodique cette innombrable quantité de produits qui varient suivant les siècles et les pays, suivant l'organisation spéciale des races, suivant la nature et l'aspect des lieux, suivant les événements dont ils ont été le théâtre, et suivant une multitude d'autres circonstances qui admettent un nombre infini de combinaisons.
La légende de la plaine devra nécessairement différer de celle des montagnes, et la légende née au fond d'une vallée ou sur les bords riants d'un lac ou d'un ruisseau, ne ressemblera guère dans ses caractères généraux à celle qui croît sur les rives d'un grand fleuve ou qui se développe au bruit des tempêtes de l'Océan; de sorte que la légende, tantôt naïve et pastorale, conservera le ton et
les proportions de la simple idylle, et aura, pour ainsi dire, quelque chose du parfum de la fleur des champs; tantôt terrible et gigantesque, elle prendra des dimensions plus grandioses et se teindra de couleurs plus sombres.
Considérée dans ses rapports avec les différents aspects des lieux, la légende peut s'appeler la poésie de la nature; dans ses rapports avec les monuments élevés par la main des hommes, elle est la poésie de l'humanité, et à ce titre, elle se rapproche davantage des formes supérieures de la poésie chrétienne, et joue un plus grand rôle dans Thistoire du développement psychologique des peuples. A certaines époques, ils semblent doués d'une force d'intuition toute particulière, à Taide de laquelle ils perçoivent plus distinctement les rapports mystérieux qui unissent le monde visible au monde invisible, et comme cet âge dans la vie des nations est aussi celui où l'imagination crée les formules les plus grandioses et les plus heureuses, il en résulte des légendes non moins remarquables par la beauté intrinsèque que par la profondeur du sens : ce double caractère se retrouve surtout dans celles qui se rattachent à des monuments religieux, et alors elles deviennent la source d'émotions pieuses qui sont d'un effet incalculable sur les âmes de ceux qui les éprouvent.
S'il fallait désigner dans toute l'étendue de l'Europe chrétienne les pays où la légende, considérée comme fleur poétique, semble avoir plus particulièrement prospéré, il y aurait lieu d'hésiter entre l'Espagne, les provinces Rhénanes, Venise et le littoral de la Bretagne. La richesse de l'Espagne à cet égard est devenue presque proverbiale, et la fécondité des provinces Rhénanes, sous
LILE D ARZ. 61
ce rapport, fut tellement merveilleuse, que Tinventaire de ce genre de richesses seulement depuis Mayence jusqu'à Cologne, pourrait occuper longtemps lattention du voyageur et suffirait pour lui faire comprendre pourquoi le Rhin a été appelé par l'illustre Gœrres la grande artère de la vie germanique.
Ce n'était pas seulement la majesté de son cours qui donnait à ce fleuve son importance poétique ; c'était encore plus la multitude des édifices religieux qui décoraient ses rives et dans lesquelles les légendes populaires étaient assez fortement incrustées pour braver la critique rationaliste jusque bien avant dans le siècle des lumières.
Cela est encore plus vrai des légendes qui, pendant tout le cours du moyen âge, pullulèrent à Venise comme la pariétaire sur les vieux murs, et conservèrent leur empire sur les imaginations populaires, parce que l'alliance entre le patriotisme et la foi s'y maintint plus longtemps que partout ailleurs. Un autre avantage que cette république eut sur les autres États de la chrétienté, fut son contact presque permanent avec l'Egypte et les pays asiatiques, ce qui fit qu'une multitude de légendes orientales, importées avec les reliques des saints dont les tombeaux étaient exposés aux profanations des barbares, s'y trouvent mêlées aux légendes indigènes qui reçurent de ce mélange un charme tout particulier.
On devine d'avance le contraste qui doit nécessairement exister entre les légendes écloses sous de telles influences et celles des pays moins favorisés. On pourrait même se faire une espèce de flore légendaire en guise de supplément au Gmde du voyageur dans les quatre
parties du monde ; car, de même que la physionomie et les propriétés d'une plante indiquent i^ffisamment sous quelle zone elle est née, de même les légendes vaporeuses et ossianiques des contrées septentrionales se distinguent au premier coup d'œil des produits analogues dans les pays méridionaux, et Ton comprend sans peine qu'un horizon habituellement terminé par de lourds et sombres brouillards que percent rarement les rayons obliques du soleil couchant, ne développe pas dans Tàme du spectateur le sentiment de Tinfini de la même manière qu'un horizon méridional avec toutes ses splendeurs; mais cette différence, loin de constituer une infériorité quelconque dans les perceptions ou les aspirations des populations septentrionales, est plutôt à leur avantage, surtout si l'on prend pour terme de comparaison les tribus de race celtique qui occupent le littoral de la Bretagne et l'Irlande. Ici la légende s'élève à la hauteur d'un enseignement religieux et semble destinée à sefvir de supplément ou de commentaire au Décalogue et à l'Évangile. Les faits naturels du monde visible et les faits surnaturels du monde invisible sont tellement liés les uns aux autres qu'ils semblent ne pouvoir pas être étudiés séparément, sous peine de méconnaître les privilèges de la créature au profit de laquelle ils sont produits; car la légende n'est pas plus une création conventionnelle que le langage, et quelque loin que l'on pousse les investigations psychologiques ou l'analyse des circonvolutions cérébrales, on peut prédire, à coup sûr, que jamais la science toute seule ne pourra parvenir à rendre compte de ce mystère.
Il y a des légendes qu'on pourrait appeler tyranniques, à cause de l'empire qu'elles usurpent sur les imagina-
L'ILE D'ÀRZ. 63
lions. Il y en a même qu'on pourrait appeler diaboliques à cause du rôle prépondérant qu'y joue, par lui-même ou par ses agents, le premier auteur de tout mal, et celleslà, plus fréquentes en Bretagne que partout ailleurs, se rattachent, pour la plupart, aux monuments druidiques disséminés sur le sol, comme si ces monuments, souillés peut-être jadis par des sacrifices humains, avaient été le dernier asile des divinités sanguinaires dépossédées par le christianisme.
L'île d'Arz, si pauvre à tous égards depuis la révolution, était cependant assez riche en monuments de ce genre, et il en subsistait encore plusieurs au commencement du siècle, assez bien conservés pour servir de support aux sinistres légendes dont je viens de parler. Le dolmen de Pcnn-lious, relégué le plus loin possible de toute habitation, à l'extrémité méridionale de l'île, et pour ainsi dire en face des tempêtes de TOcéan, était celui que nous visitions le plus souvent, parce qu'il offrait un asile contre les vents pluvieux; mais nous nous serions bien gardés d'y attendre les approches de la nuit ; car on nous disait et nous croyions fermement qu'au lever d'une éertaine étoile sinistre, ennemie de l'étoile qui avait guidé les rois mages, les Borbiganned (i ), sortaient de leur caverne creusée tout près de là dans les rochers de la côte, et venaient périodiquement reprendre possession du dolmen par des danses profanes et de& rites mystérieux dont la fascination était surtout redoutable pour ceux qui se trouvaient en état de péché mortel .
(1) Le Trai nom de ces nains ou latins noirs est corriganed. Ils passent poor atoir bâti les Dolmen^ autour desquels on nous disait qu'ils venaient danser la nuit.
Quelque effrayante que fût cette légende pour des enfants qui croyaient aussi fermement au diable qu'à Dieu, il y en avait une autre plus effrayante encore ou du moins plus vivante qui se rattachait au cromlech de Pener-ra, dont on ne voit plus que quelques fragments échappés par hasard au vandalisme itiunicipal. Cétait là, disait-on, que s'étaient conclus, de temps immémorial, les pactes mystérieux par lesquels certaines âmes se vouaient d avance aux puissances infernales, en retour d'un empire passager sur les éléments, et Ton citait, entre autres faits contemporains, une femme frénétiquement jalouse qui, pour empêcher son époux de courir après les aventures lointaines, avait acheté le pouvoir de déchaîner les tempêtes; et une pauvre fille à laquelle on imputait un marché du même genre auquel elle devait de pouvoir passer impunément dans Tlle voisine en étendant son tablier sur les vagues.
Un autre cromlech dont on voit encore aujourd'hui quelques débris, était situé à l'extrémité occidentale de l'Ile, sur la pointe de Broûel, et l'on disait qu'une espèce de fée maritime, hostile aux navigateurs, apparaissait de loin en loin dans ces parages et toujours à la veille de quelque catastrophe, sur terre ou sur mer. Or il arriva qu'une de ces apparitions eut lieu le 1" novembre 1807, au moment même où l'on commençait à chanter les vêpres des morts. Un berger qui gardait son troupeau sur le lieu même, l'avait aperçue distinctement près du rivage et avait couru instinctivement vers l'église comme vers le lieu oîi se trouvaient les armes les plus efficaces pour repousser ce genre d'invasion. L'effet fut comme celui d'une bombe qui aurait éclaté au milieu de l'assistance. En vain le curé s'efforçait-il de tempérer le tu-
LILE D'ARZ. 65
multe par son impassible incrédulité, les rangs se dégarnissaient autour de lui, et il n'y eut pas jusqu'aux enfants de chœur, habituellement ses plus dociles «colytes, qui se laissèrent gagner par Tinsubordination ou plutôt par Tespoir d'assister à une délivrance qui parais* sait avoir plus de chances que jamais; car tous les marins qui avaient des armes à feu, s'en étaient munis pour cette étrange expédition. C'étaient eux qui formaient Tavant-garde et, quand nous arrivâmes, à leur suite, au bout du promontoire, ce ne fut pas sans inquiétude que nous les vîmes descendre sur la grève pour aller s'embusquer derrière un gros rocher tout près de la mer et par conséquent à portée des maléfices de celle dont on disait avoir aperçu la tête hideuse au-dessus des flots. Les fusils restèrent longtemps braqués dans la même direction; mais les jours étaient courts et le brouillard épais, de sorte qu'il fallut repartir sans avoir brûlé une amorce, et attendre une nouvelle occasion qui malheureusement ne se présenta plus.
Les trois grandes légendes attachées aux trois monuments druidiques de l'île d'Arz, étaient en quelque sorte des légendes mères qui produisaient une multitude de petites légendes appartenant au même cycle et dans lesquelles le rôle de Satan se répétait sous une prodigieuse variété de formes. Le plus souvent c'était lui qui était vaincu dans la lutte, et, comme témoignage de ses défaites, on montre encore aujourd'hui Tempreinte de son pied fourchu qu'il a laissée sur le roc en fuyant son vainqueur. Ses plus fréquents triomphes, dans la mémoire des habitants, se rapportaient à des scandales causés par des fortunes subites, le plus souvent légitimes, mais que l'ignorance et l'envie s'obstinaient à regarder
comme le fruit d'un pacte impie avec une puissance occulte désignée vulgairement sous le nom de chat d' argent f^i malheur au possesseur qui ne trouvait pas à s'en défaire avant sa mort ; car il n'y avait pas de contrition ni d'exorcisme qui pût préserver son âme de la damnation éternelle.
Heureusement il y avait dans presque toutes les familles des traditions et même des souvenirs d'une date très-récente, qui pouvaient atténuer ou même contre-balancer la sombre impression de toutes ces légendes sataniques qu'on pourrait appeler les légendes de la terreur. Celles dont je veux parler étaient les légendes de Tespérance et de l'amour, et le plus souvent le produit combiné de l'imagination et du cœur. La préoccupation dominante des veuves (et il y en avait beaucoup) était le purgatoire, et le devoir le plus fortement inculqué aux enfants , même en bas âge, était celui d'abréger, par leurs prières, l'expiation temporaire qui avait suivi la mort rarement naturelle de leur père. Aussi je puis dire que je ne vis jamais un commerce si intime et si persévérant entre les vivants et les morts. Ce commerce se ravivait à la fête funèbre du 2 novembre, non-seulement par le retour périodique de cérémonies doublement imposantes et par la visite des tombeaux, mais encore parla transfor* mation momentanée du foyer domestique en une espèce de sanctuaire dans lequel on nous faisait réciter ou plutôt balbutier tout le rosaire jusque bien avant dans la nuit.
On comprend ce qui devait se passer dans des âmes familiarisées, dès l'enfance, avec ce genre d'impressions, et la facilité avec laquelle un pressentiment, avant-coureur d'un naufrage ou d'une catastrophe quelconque^
LILE D'ARZ. 67
se traduisait, pour les familles menacées, en avertissement surnaturel. Une interprétation analogue s'appliquait nécessairement à tous les phénomènes qui semblaient faire exception au cours régulier de la nature, et c^était souvent à travers les rafales nocturnes des tempêtes océaniques qu'on croyait entendre les voix gémissantes des parents trépassés qui imploraient des prières pour abréger leurs souffrances. Ces illusions contagieuses se perpétuaient dans un grand nombre de familles, et l'on serait tenté de croire qu'elles ont contribué, avec d'autres illusions du même genre, à y développer, surtout chez les femmes, les qualités sérieuses qui les distinguent et les rendent capables de supporter avec dignité les. plus grandes épreuves.
n va sans dire que j'eus ma part et ma très-large part de cette éducation légendaire commune à tous les enfants de mon âge, et formant une partie essentielle de l'éducation domestique. Mais, outre ce fonds commun auquel je puisais comme les autres, j'avais à ma disposition, dans une maison peu éloignée de la nôtre, un trésor caché que j'allais exploiter presque tous les soirs et qui enrichissait mon imagination autant que mes rapports avec l'homme de Dieu enrichissaient mon cœur. Ce trésor, que je n'ai apprécié qu'en vieillissant, était tout simplement la mère de mon ami René, pauvre veuve prodigieusement riche en souvenirs qu'elle avait apportés de quelque terre étrangère; car son nom (Marie Carrick) était inconnu dans l'île avant elle, et la désinence en est trop irlandaise pour que je n'aie pas la tentation de tourner mes conjectures de ce côté-là.
Ma curiosité n'était pas assez intelligente pour me mettre à même de savoir à quelle source cette femme
extraordinaire, dont la jeunesse coïncidait avec la proscription du culte et des prêtres, avait puisé ses connaissances et ses inspirations ; car son éloquence égalait son savoir quand elle nous racontait des histoires bibliques, et elle devenait pathétique quand elle abordait le sujet des martyrs, surtout des martyrs contemporains dont le culte clandestin avait fait partie de son éducation domestique. Autant que j*ai pu me rappeler plus tard, dans mejs accès de reconnaissance rétrospective, la tendance de ses improvisations, il m'a semblé qu'après la notion élémentaire du Christ et de son église, celle qu'elle s'appliquait le plus à éclaircir et à fafre entrer dans notre esprit, était la notion de la sainteté, non-seulement comme objet de prédilection pour le ciel, mais aussi comme puissance imposante sur la terre ; et alors elle cherchait, dans l'inépuisable répertoire de ses souvenirs, les légendes les plus propres à renforcer l'impression qu'elle voulait produire. Une de ces légendes s'est si bien gravée dans ma mémoire et dans mon imagination, avec l'accent, le geste et le regard de celle qui la racontait, que je sens encore aujourd'hui, après soixante ans, sa parole accentuée vibrer dans mon cœur.
Le héros du récit était un moine, ce qui rendait nécessaire un préambule pour expliquer les motifs de la proscription de» ordres religieux et de leur disparition totale du territoire breton. Or la légende en question avait pour but et devait avoir pour effet de nous prouver qu'ils étaient bons à quelque chose.
La scène se passait dans un pays couvert de forêts au milieu desquelles quelques disciples de saint François s'étaient construit un asile qui promettait de satisfaire leur goût pour le silence et la soHtude. Un seul, plus dif-
L ILE DARZ. 69
ficile que les autres sur les conditions du progrès ascétique auquel il aspirait, s*était bâti une cellule sur un roc inaccessible et avait sacrifié tout commerce avec ses semblables pour goûter, dans toute leur plénitude, les douceurs de la vie contemplative. Il y avait déjà plusieurs années que le solitaire et ses frères marchaient d*un pas inégal dans les voies de la perfection, quand une tempête nocturne dont les rafales présageaient quelque chose de sinistre, \int éclater tout à coup sur le couvent et sur la forêt dont elle faisait craquer les arbres ; et, ce qui était plus effrayant encore, on entendait, de loin en loin, comme un cri de désespoir poussé par une voix humaine qui, se renforçant toujours davantage, porta l'effroi des auditeurs à son comble, en articulant ou plutôt en hurlant distinctement cette parole épouvantable, répétée par les échos d'alentour: Damned dn, je suis damné I
La tempête se calma; mais le calme ne faisait que donner plus de retentissement à cette exclamation du damné, laquelle devenait chaque jour de plus en plus formidable et rendait également impossible le sommeil et la prière. Il fallait nécessairement vaincre ou fuir. Une première tentative d'exorcisme fut essayée par un moine qui avait paru moins troublé que les autres; mais à peine avait-il franchi la lisière de la forêt, que le terrible Damned 6n avait éclaté comme un tonnerre à ses oreilles, lui laissant à peine assez de présence d'esprit pour retrouver le chemin de sa cellule; et Tépouvante fut si contagieuse parmi les autres moines, que le prieur seul, sur le refus de tous, eut le courage de tenter Taventure. Il sortit donc, muni de tous les secours spirituels, et à peine fut-il entré dans la forêt, que la
Toix redoutée se fit entendre. Un signe de croix lui donna le courage de franchir ce premier obstacle; mais il n'eut pas plutôt fait quelques pas dans la même direction, que la môme \oix, devenue plus caverneuse et plus infernale par le voisinage, vint jeter à la fois la terreur dans son âme et le trouble dans ses sens; et, quand il rentra au couvent, on s'aperçut qu'il avait perdu la raison.
Alors enfin quelqu'un se souvint du frère qui avait cherché, dans une cellule plus solitaire, un asile contre les distractions même légitimes de la vie conventuelle. Cet idéal de bonheur auquel il avait aspiré et que d'autres, avant lui, avaient trouvé dans un commerce de plus en plus intime avec Dieu, il était parvenu enfin à le réaliser autant que le permettaient les conditions de l'existence terrestre, et il était main^ tenant trop près du ciel pour que les bruits de la terre montassent jusqu'à lui. Ni la tempête nocturne qui s'était abattue sur le couvent, ni la voix mystérieuse qui y avait porté l'épouvante, n'avaient troublé les méditations du solitaire que sa sainteté, fruit d'un long progrès spirituel, mettait à l'abri de toutes les terreurs, en même temps qu'elle lui conférait la puissance de braver l'enfer et ses légions. Cette puissance surnaturelle était maintenant la dernière ressource de ses frères contre l'ennemi que le prince des ténèbres avait déchaîné contre eux.
L'homme de Dieu prit donc le chemin de la forêt et, à la première explosion de la voix sinistre, il fit un signe de croix, puis continua sa marche. Une seconde explosion, renforcée par un double et triple écho, ne l'arrêta pas davantage. Avançant toujours dans la direction dont
elle était partie, il cherchait du regard Têtre satanique qu'il avait mission d'expulser, quand tout à coup le cri deDamned an sortit, avec un redoublement de violence, d'un buisson d'épines qu'il avait devant les yeux. Toujours calme et intrépide, il marche droit à l'ennemi et apercevant une tête de mort à moitié cachée par les feuilles, il la pose froidement sur sa main gauche, puis avec un geste impérieux et un ton d'autorité qui lui venait d'en haut, « puisque tu es damné, s'écria- t-il, je te somme « de redescendre dans le puits de Tabtme dont tu n'au- « rais dû jamais sortir, et de ne plus troubler le repos a des chrétiens. » En même temps il jeta la tête loin de lui avec une formule de malédiction qui eut son plein effet; car, à dater de ce jour, la paix fut rétablie dans le pays, et les jnoines purent vaquer tranquillement à leurs prières.
Je puis dire que jamais récit biblique, légendaire, historique ou dramatique ne produisit sur moi une impression je ne dis pas seulement aussi forte, mais aussi durable que celle qui me resta de celui-là. Après la violente secousse imprimée à mon imagination, la sainteté fut, pour mon appréciation enfantine, ce que dut être la poudre à canon pour ses premiers expérimentateurs, c'est-à-dire une force capable de renverser tous les obstacles. Ce n'était encore qu'une lueur et une lueur bien faible, mais qui, sous l'empire de circonstances heureuses pouvait devenir* lumière ; et j'ai souvent été tenlé de faire remonter à cet épisode inefTaçable de mon enfance, mon invincible prédilection pour les œuvres d'art exécutés sous Tinfluence de cet idéal ascétique, source des plus pures inspirations et si bien compris par les grands poètes et les grands artistes des siècles de foi.
Ma première ébullition d'enthousiasme ne pouvait me laisser indifférent au sort des moines que je regardai dès lors comme des êtres privilégiés, et leur expulsion devint ainsi mon second grief contre laRépublique déjà coupable à mes yeux d'un péché irrémissible, pour avoir tenu éloigné de ses ouailles, pendant dix ans, le consolateur spirituel dont il m'était facile d'apprécier les bienfaits par le spectacle que j'avais tous les jours sous les yeux.
Ce furent là les premiers éléments de mon éducation politique, éléments qui devinrent déplus en plus disparates, à cause de la divergence des opinions que j'entendais exprimer autour de moi, et auxquelles malgré mon jeune âge, il m'était impossible de rester indifférent. D'un côté, je subissais, bon gré mal gré, l'ascendant toujours croissant du colonel Hervé à qui son rôle de maître d'école ne suffisait pas dans ses rapports avec nous ; d'ailleurs je n'ax-ais pas de peine à m'apercevoir qu'il avait, dans presque toutes ses appréciations, la sympathie du bon curé que je regardais comme inaccessible à n'importe quelle faiblesse, faiblesse d'intelligence ou faiblesse de caractère. D'un autre côté, l'opinion dominante, parmi les insulaires, était hostile à la cause pour laquelle les chouans avaient combattu, et cette disposition des esprits était renforcée par l'autorité du capitaine Dréano qui, sans désavouer au fond ses prédilections républicaines, avait accueilli le nouveau pouvoir comme le seul remède aux maux qui avaient pesé sur toute la France et particulièrement sur la. Bretagne.
Enfin j'avais, dans mes souvenirs de famille, une autorité plus décisive encore, celle démon propre père qui, bien que fils d'une des victimes de Quiberon, s'était
réconcilié, par l'entremise du général Brune, avec le gouvernement consulaire et avait même accepté, en vue du bien qu'il y avait à faire, les fonctionSt pour lui trèspénibles, d'officier municipal, fonctions qui avaient fini en i 803 et dont le dernier acte avait été une lettre écrite par ma mère et signée par lui, Tavant-veille de sa mort, pour supplier encore une fois les autorités départementales d'envoyer un prêtre dans la paroisse. C'était au plus fort des réjouissances auxquelles avait donné lieu, surtout parmi les populations maritimes, la proclamation de la paix d'Amiens. La joie des habitants de l'Ile d'Ârz, en particulier, était en proportion de la misère inouïe qui les avait dévorés depuis 1793, et qui avait fini par supprimer presque entièrement les mariages. Maintenant les mers allaient enfin redevenir libres, les bénéfices proportionnés à la longue interruption des relations commerciales, et, comme la lettre testamentaire de mon père avait produit l'effet désiré, les besoins temporels et spirituels allaient enfin être satisfaits.
Quand j'arrivai à l'île d'Arz en 1804, Tillusion qu'on s'était faite sur la longue durée de la paix, venait de se dissiper; mais la rupture ne fut imputée qu'à l'Angleterre, et ce fut contre elle seule que fut dirigé le concert de malédictions que je ne cessai plus d'entendre jusqu'en 1814; à quoi il faut ajouter l'exaspération croissante produite par le récit des traitements que les Anglais faisaient subir à nos marins, prisonniers sur leurs pontons. Ces griefs, trop fréquents pour être oubliés, semblaient avoir absorbé tout le ressentiment dont mes compatriotes étaient capables, et, si j'excepte l'école d'Hervé, le presbytère et la maison maternelle, je ne me souviens pas d'avoir jamais entendu proférer un
blâme vraiment énergique contre les crimes, encore si récents, de la révolution française, ce qui était une lacune assez grave dans une éducation comme la mienne. Je me souviens du jour et du lieu où je reçus ma première leçon d'histoire contemporaine. J'accompagnais ma mère se rendant à Auray sur une chaloupe de l'île d'Arz, et quand nous eûmes descendu la rivière jusqu'à la baie de Cardelan, la pauvre femme fut tout à coup assaillie par un souvenir d'enfance qui remontait à 1792, quand elle venait d'atteindre sa quinzième année. En revenant d'Erdeven oîi elle était allée visiter sa tante maternelle, elle avait aperçu, dans cette même baie de Cardelan, plusieurs navires, les uns à Tancre, les autres à la voile, que des canots montés par des forcenés à costume municipal, semblaient vouloir prendre à l'abordage. C'était le moment où l'on commençait à exécuter, sur tout le littoral de la Bretagne, le décret qui mettait le clergé fidèle dans la cruelle alternative de choisir entre l'apostasie et l'exil, décret plus particulièrement odieux aux populations bretonnes, chez qui le besoin religieux avait toujours dominé tous les autres. C'était pour échapper h la persécution dont le signal venait d'être donné par les autorités départementales, qu'une centaine de prêtres des paroisses environnantes était venue s'embarquer dans la baie de Cardelan, et c'était pour les soumettre aux perquisitions les plus indécentes que les commissaires du département venaient les visiter au moment du départ. On avait espéré faire un immense butin; mais on ne trouva d'argent que sur un seul, à qui un de ses paroissiens avait pu faire passer une somme de 249 livres. Il fallut se dédommager en confisquant tous les objets qui pouvaient tenter la convoitise, sans excepter les mé-
dailles et les crucifix. Le premier pas avait été fait^ dans cette voie de spoliation impudente^ et Ton ne reculait plus devant rien.
Les habitants de la côte voisine avaient aperçu dans la matinée du 24 septembre les manœuvres de cette petite flotte, composée d'un brick et de plusieurs chasse-marées. Bientôt ils virent avec une anxiété croissante les commissaires monter à bord : il y eut alors des manifestations passionnées surtout parmi les femmes, bien plus sensibles que les hommes à la suppression du culte et à la privation indéfinie des sacrements; .aussi avaient-elles formé sur la pointe la plus rapprochée de Port-Navalo, un groupe auquel s'était mêlée par Teffet d'une curiosité sympathique, la tante avec la nièce encore trop jeune pour être au courant des misères du temps et pour comprendre le but de cette singulière démonstration. Mais, quand elle vit de près la douloureuse anxiété peinte sur les visages, quand elle vit les chassemarées mettre à la voile, et des mères, comme obéissant à un signal, s'agenouiller avec leurs enfants sur la plage, elle commença à comprendre quelque chose à ce mystère et elle emporta de cette scène une impression dont sa jeunesse ne put la défendre, et des pressentiments sinistres que les événements ne tardèrent pas à réaliser.
On devine sans peine l'effet que devait produire un pareil récit même sur un enfant, surtout quand cet enfant savait par expérience tout ce qu'il y avait de trésors de tendresse dans le cœur d'un prêtre. Je ne comprenais pas que le monde pût exister sans intermédiaire entre Dieu et lui, ni que les champs pussent être fertiles, ni les familles heureuses, sans autels, sans procession» et sans cérémonies religieuses*; et j'avais à la fois une pitié rétros-
pective pour ceux qu'on avait privés temporairement de cette consolation, et des malédictions rétrospectives contre ceux par qui cette privation temporaire leur avait été infligée.
Quelque temps après, une autre rencontre non moins imprévue vint renforcer en moi ce double sentiment. En approchant de Vannes, nous nous aperçûmes que la mer, en se retirant, avait laissé à découvert un fragment de squelette que nos matelots, habitués à ce genre de découvertes, reconnurent aussitôt pour un débris de cadavre humain, et j'appris alors, pour la première fois, qu'on avait immolé là, dix ans auparavant, plusieurs centaines de victimes, après la catastrophe de Quiberon, Un mouvement de curiosité instinctive me fît demander à ma mère si mon aïeul paternel que je savais avoir été Tune des victimes de ce désastre avait été enseveli dans cette vase, avec les autres? Sa réponse négative me tranquillisa pour le moment; mais, à dater de ce jour, l'horreur que je conçus pour les bourreaux et pour leurs instigateurs, ne fit que croître avec l'âge, et elle atteignit son point calminanten 1815, le jour oîi je vis exhumer ces ossements épars auxquels s'étaient mêlés des débris de chiens galeux qu'on avait noyés dans le port. Et cependant les archives départementales n'avaient pas encore révélé, à cette époque, les circonstances horriblement aggravantes de cette atroce exécution.
Mon maître d'école Hervé qui aimait les improvisations, surtout les improvisations militaires, et qui, d'ailleurs, était très-riche en souvenirs personnels, d'un intérêt très-dramatique, aurait pu nous initier, dans la mesure-que comportait notre âge, à la portion d'histoire contemporaine dans laquelle il avait figuré comme ac-
teur ; mais la défiance des insulaires qui s'obstinaient à le croire complice de certains actes qui avaient souillé la dernière période de la Chouannerie bretonne, le forçaient à passer légèrement sur tout ce qui pouvait rappeler le souvenir de cette période, la seule cependant où il eût joué un rôle de quelque importance.
Mais à défaut de l'enseignement oral qui m'était refusé, une fantaisie d'enfant me fit découvrir une autre espèce d'enseignement qui, quoique bien au-dessus de ma portée, fut pour moi le commencement d'une initiation régulière à l'histoire de l'époque désastreuse que tant de familles, encore plus éprouvées que la mienne, avaient eu à traverser.
La fantaisie dont je veux parler, fut tout simplement le désir de construire un cerf-volant de grandes dimensions, pour lequel il fallait trouver du papier de dimensions correspondantes. Heureusement la moitié de l'étage supérieur de la maison maternelle était louée à la commune, pour servir de salle municipale ; et, plus heureusement encore, je réusissais quelquefois à m'y glisser imperceptiblement à la suite des témoins d'un mariage civil. Un jour que Tassistance était plus nombreuse, et se prêtait davantage à la satisfaction de ma curiosité, je découvris, dans un coin, un monceau de documents imprimés qui me parurent merveilleusement propres à figurer sur un cerf-volant. Dès le lendemain, j'attachais un clou recourbé à l'extrémité d une longue perche que f introduisais de nuit dans le sanctuaire municipal par une ouverture qu'on avait pratiquée au panneau inférieur de la porte, pour inviter les chats à faire la chasse aux souris.
Mon premier butin fut une circulaire adressée par
radministration départemenlale aux communes fidèles^ pour signaler à leur zèle des prêtres réfractaires qui avaient échappé à la vengeance des lois. D'autres circulaires ordonnaient des réjouissances fratricides, ou des mesures de terreur pour déjouer les confiplots des enne-^ mis intérieurs de la République. Il y avait des pièces comminatoires relatives à la levée des marins, et aux pénalités encourues par quiconque ne se conformerait pas à la loi du Maximum dans le trafic des denrées alimentaires. Il y avait des prescriptions, d'une teneur encore plus mystérieuse pour moi, sur l'observation des fôtes décadaires, sur la nomenclature du calendrier républicain et sur les fêtes commémoratives des héros révolutionnaires. Tout cela était déjà de l'histoire ancienne et, à ce titre, les papiers qui s'y rapportaient, avaient été jetés au rebut. Mais pour moi, avec mes naïves croyances héréditaires, c'était une nouveauté saisissante ou plutôt repoussante, et je ne me lassais pas de provoquer des explications là-dessus, tantôt auprès de ma mère et de ma grand'mère, tantôt auprès de celui dont rinfluence providentielle n'étail pas moins assurée sur mon intelligence que sur mon cœur; mais je me gardais bien de lui dire à quelle source je puisais les renseignements qui motivaient mes questions ; car je craignais son blâme, et, d'un autre côté, je tenais à renouveler ma manœuvre nocturne, dès que ma provision de documents serait épuisée.
Ceci se passait au commencement de 1808, avant que j'eusse atteint ma onzième année. En voyant ma curiosité se porter tout à coup sur des intérêts dont l'enfance et môme l'adolescence se préoccupent rarement, il me crut capable de comprendre des choses qui étaient bien
au-dessus de ma portée, et il me traita dès lors, non pas avec plus de tendresse, cela était impossible, mais avec un redoublement de confiance dont je ne sentais pas tout le prix. Par suite de Fillusion qu'il s'était faite sur ma précocité, il ne voyait plus ce que j'étais, mais ce que je pouvais devenir, pour la plus grande gloire de Dieu et la consolation de ma famille. Il y avait, dans ses conversations avec ma mère, des réticences mystérieuses qui réveillaient en elle des souvenirs et des pressentiments qu'elle ne pouvait pas*dominer; puis elle se rassurait en voyant que, non content de m'avoir dans la maison de Dieu et dans la sienne, il se faisait accompagner par moi dans les presbytères des paroisses Voisines où, par un privilège dont nul enfant de chœur n'avait encore joui, je m'asseyais à la table du curé, revenu d'exil en même temps que le mien, et puisant, comme lui, dans cet honorable souvenir, une verve de conversation qui avait son effet sur tous les convives.
J'écoutais beaucoup, et je n'écoutais pas toujours sans fruit. Persécution, couronne du martyre, apostasie étaient des mots que je commençais à comprendre; mais ce que je comprenais le mieux, c'était la générosité des Espagnols envers nos prêtres proscrits, et les traits que j'entendais raconter à l'appui des éloges qu'on faisait de ce peuple, produisaient sur moi une impression assez vive pour qu'on pût me soupçonner capable d'enthousiasme, quand mon heure serait venue.
Je me souviens d'une impression du même genre, que l'emportai vers la même époque, du presbytère d'Àrzon, oti le nouveau curé avait réuni, pour fêter sa prise de possession, tous ses confrères des paroisses environnantes. Parmi eux on remarquait le curé de Sarzeau,
que la noblesse de sa figure et de son maintien, mais surtout Tautorité de sa parole distinguaient entre tous les autres. Il était de ceux qui avaient préféré à la sécurité de l'exil le péril quotidien du service des âmes; et, comme son courage personnel, servi par une vigoureuse constitution, égalait son dévouement au salut de ses ouailles, il pouvait, à son gré, attendrir, égayer ou exalter ses auditeurs par le récit des épreuves de tout genre qui l'avaient assailli, sans jamais l'ébranler. Plein de respect pour la vertu de résignation dont il donnait, au besoin, le précepte et l'exemple, il avait néanmoins un goût plus prononcé pour la résistance énergique, quand ello était légitime, et il étendait cette légitimité, pour les prêtres comme pour les laïques, à tous les cas d'aggression qui offraient quelques chances de succès contre l'aggresseur. C'était ainsi que, surpris au milieu d'une lande par un dragon qui le poursuivait, ie sabre au poing, il l'avait arrêté tout court en s'armant d'une grosse pierre et en menaçant de lui casser la tête, s'il ne cessait sa poursuite. D'autres aventures, qui demandaient des qualités d'un autre genre et qui étaient déjà connues dans le pays, prouvaient à ceux qui ne le savaient pas encore que, dans cette âme si fortement trempée, la présence d'esprit égalait au moins l'énergie du caractère. J'étais assurément bien loin de comprendre tout ce que j'entendais; néanmoins je subissais une sorte de fascination qui faisait que le héros de la fête était aussi devenu le mien. Je me mettais sur son passage partout où j'avais la chance de pouvoir contempler de près son visage vraiment majestueux; je le suivais dans le jardin et surtout, à l'église où il me semblait plus majestueux encore. Quand j'ai voulu analyser plus tard cette première
ULE D'ARZ. 8!
impression que l'alliance de la beauté physique et de la beauté morale dans le même sujet, avait produit sur ma jeune imagination. J'ai été tenté d'y voir une sorte de manifestation rudimenlaire du sens esthétique, resté jus* qu'alors inerte. Mais ce genre d'analyse rétrospective de soi-même est presque toujours trop subtil pour être exempt d'illusion. Ce qu'il y a de certain, c'est que Fimage qui venait de se graver dans mon esprit, ne fit que s'y graver davantage, à mesure que le progrès de mon éducation tant chrétienne que classique me mit plus à même de comprendre la valeur des dons qui avaient conquis, pour ainsi dire à mon insu, mes sympathies enfantines. Aussi ne fus-jepas médiocrement fier quand, dans l'automne de 1813, mes récents succès de collège me procurèrent l'honneur, alors très-en vie, d'être invité à passer une partie de mes vacances dans le presbytère de Sarzeau. Or ce presbytère, comme la plupart des presbytères d'alors, était pour la génération nouvelle, la source la plus abondante et la plus pure d'enseignements historiques, dans leur rapport avec l'appréciation du passé, les épreuves du présent et les menaces de l'avenir. Je pouvais alors comprendre les jugements sévères que j'entendais porter sur la guerre d'Espagne que l'on qualifiait d'impie, sur le catéchisme impérial que Ton qualifiait de servile, sur la captivité du pape, que Ton ne croyait pas assez flétrir en la qualifiant de sacrilège !
On comprend sains peine Tétat d'exaspération dans lequel je me trouvai en sortant de cette atmosphère brûlante que je venais de respirer pendant toute une semaine et qui devenait encore plus brûlante à mesure qu'on approchait de la catastrophe. Aussi les autorités départementales devenues, pendant lesCent-Jours, lesalliésdes
vieux révolutionnaires, firent-elle^ à cet indomptable champion de la foi bretonne, Thonneur de le croire capable d'exciter une guerre civile, et envoyèrent-elles, sur le simple soupçon de dispositions hostiles, une escouade de gendarmerie pour cerner son presbytère ; et bien que les gendarmes eussent manqué leur proie, leur tentative n*en contribua pas moins à hâter l'explosion des hostilités dans tout le canton (1). Mais je reviens à mon île et à mon curé qui, depuis les cinq ou six campagnes que j'avais faites avec lui, me traitait avec une affection plus communicative et plus sérieuse, parce qu*il commençait à me croire mûr pour le projet qu*il méditait depuis longtemps. Ce projet ou plutôt cette espérance, nourriesecrètem^nt par mamère, était laseuleperspective consolante, bien que fort éloignée, qui se fût offerte à son imagination inquiète. La mer était pour elle un élément doublement hostile, parce qu elle Pavait privée de son père-dès le berceau, et de son mari presque au sortir de dessous l'aile maternelle. L'idée de voir son fils faire le même apprentissage et courir les mêmes chances, avait été pour elle une source d'angoisses de plus en plus douloureuses, à mesure que le terme fatal approchait ; car déjà plus d'un enfant de mon âge m'avait donné l'exemple et avait cherché, sur les rôles de l'inscription maritime, une sauvegarde contre la conscription militaire que tous les marins avaient en horreur même avant qu'elle eût dévoré, comme elle le fit bientôt, les populations de la terre-ferme : il fallait donc choisir de deux maux le moindre, ou bien encore se réfugier dans le sanc-
(1) Ce personnage extraordinaire et presque légendaire mourut en 1826. Bien que sa mort fût marquée par la plus haute piété^ ce fut cependant son énergie qui excita surtout Tadmiration.
LILE D'ARZ. 83
tuaire que l'on travaillait à repeupler et que Théroïsme récent des prêtres fidèles avait rendu doublement attrayant pour les âmes pures et fortes qui se sentaient la vocation de marcher sur leurs traces.
Mais, pour profiter de cette dernière ressource, il fallait appartenir au petit nombre de familles privilégiées que les vengeances ou les cupidités révolutionnaires n'avaient pas trop appauvries. Or les conséquences de la confiscation encourue par mon père, pour avoir pris part, en 1799, à la dernière campagne de la chouannerie, avaient été considérablement aggravées par la catastrophe qui avait brusquement terminé sa carrière navale et qui devait être suivie d'une longue agonie rendue doublement douloureuse par la prévision des embarras domestiques qui allaient être la conséquence de sa mort. Heureusement ma grand'mère avait eu pitié de sa fille et avait quitté, dès 1805, sa résidence de Port-Louis, pour venir partager avec nous, dans sa maison de l'île d'Arz, nos courtes joies et nos longues tristesses. Plus heureusement encore pour nous tous, il ne lui était pas impossible, le cas échéant, de prélever sur son modeste revenu de quoi couvrir, au moins en partie, les frais d'une éducation spéciale qui promettrait des résultats proportionnés au sacrifice.
Le prêtre qui veillait à ma destinée, savait tout cela. Il savait aussi qu'il y avait, à la tête du séminaire de Vannes, un autre prêtre beaucoup plus riche que lui, qui avait été son compagnon d'exil en Espagne et dont la mission était, non-seulement de préparer des successeurs au vieux clergé dont les rangs s'éclaircissaient de plus en plus, mais encore de faciliter, avec son propre patrimoine, les vocations ecclésiastiques, surtout dans
les campagnes, oii les familles les plus respectables étaient aussi les familles les plus ruinées. Les subventions provenant d*une telle source et dans un tel but n'avaient rien d'humiliant ni dans le fond, ni dans la forme. Cétait un emprunt qu'on était censé contracter, soit à charge de remboursement facultatif, soit à charge de transfert éventuel à un autre élève qui se trouverait un jour placé dans les mêmes conditions que Temprunteur ; et c'est parce que cette dette sacrée a souvent été payée en nature, c'est-à-dire en instruction gratuite, qu*on a vu, dans la génération suivante, un si grand nombre de prêtres qui avaient été élevés dans les presbytères, réaliser par leurs succès dans l'enseignement ou dans le ministère, les espérances qu'ils avaient fait concevoir à leurs maîtres (1).
La grande difficulté se trouvant donc aplanie, il ne restait plus qu*à notifier aux parties intéressées le projet depuis longtemps mûri, dont l'exécution devait être immédiate. C'était le premier bonheur vivement senti par ma mère depuis son veuvage; mais ce bonheur était un peu gâté par le chagrin avec lequel j'accueillis cette ouverture. Elle ne soupçonnait ni la force du lieu qui m'attachait à cette seconde patrie devenue mille fois plus chère que la première, ni le charme qu'avaient pour moi mes fonctions semi-sacerdotales, ni l'empire qu'avaient pris sur mon cœur non-seulement l'affection filiale et fraternelle, mais encore le sentiment, très-sérieux pour mon âge, que m'avait inspiré le consolateur de ma mère et parfois aussi le mien, sentiment que je ne
(1) Le prêtre dont il est ici question était l'abbé le Gall^ mort en 1851. Nal ecclésiastique n*a si bien mérité que lui du diocèse de Vannes.
pouvais pas analyser alors» mais dans lequel je suis sûr qu'il entrait encore plus de vénération que de reconnaissance. L'idée de vivre en dehors de cette tutelle ne s'était jamais présentée à mon esprit* pas plus que celle de placer hors de Ttle d*Arz, le centre de mes affections ou de mes intérêts, ce qui était pour moi une seule et même chose; et l'ambition qu*on avait pour moi, était tellement au-dessus de ma portée» que je courais risque de devenir suspect d'ingratitude. En vain les femmes les plus pathétiques (je veux dire celles qui s'étaient signalées auprès du lit des mourants, pendant la proscription des prêtres, comme Marie Carrick et Pélagie Dréano, la digne sœur du grand capitaine) , en vain, dis-je, ces deux âmes charitables essayèrent-elles de m*émouvoir en me parlant de la miséricorde de Dieu envers ma famille et des consolations qu'elle avait droit d'attendre de moi, je n'étais pas d'âge à trouver dans l'avenir et surtout dans un avenir incertain une compensation au sacrifice qu'allait me coûter mon départ immédiat pour Vannes. Aussi mes adieux furent-ils tristes, comme si j'avais dû partir pour une terre étrangère, sans espoir bien défini de retour, et cette tristesse qui était comme un pressentiment de mes misères, ne fut que trop justifiée par le changement complet qui se fit dans mon existence.