CHAPITRE IL
Le pensionnat dans lequel je dus faire mon premier apprentissage, était situé dans la rue la plus étroite et la plus sombre de la ville, et notre appartement me faisait Teffet d'être le plus sombre de toute la rue. Mais il y avait une chose qui atténuait un peu cette première impression, c est que Thôtesse était de Ttle d'Arz et qu^elle en portait le costume mieux adapté qu'aucun autre à un certain air de dignité matronale qui lui était naturel, mais qui dégénérait trop souvent, vis-à-vis des élèves peu protégés, en sévérité intempestive. Du reste, il ne lui manquait aucune des qualités propres à lui concilier le respect, et il nous est arrivé plus d'une fois d*y ajouter Tadmiration, quand, après la prière du soir qu'elle disait avec nous, elle nous faisait des improvisations, soit sur l'ancien testament qui avait été son étude favorite, soit sur les profanations, les persécutions et même les exécutions dont elle avait été témoin et souvent témoin très-alarmée à cause des dangers courus par son propre
frère, run des héros du clergé breton pendant les Jours d'épreuve qu'on venait de traverser, et devenu, depuis la pacification religieuse, le pasteur vénéré de la paroisse de Surzur.
C'était lui qui avait persuadé à sa sœur, veuve du capitaine le Sant, de s'établir à Vannes, pour y soigner l'éducation de ses deux fils, à l'exemple de plusieurs autres veuves de TUe d'Arz qui suppléaient, par les mêmes moyens qu'elle, c'est-à-dire par la rétribution de quelques pensionnaires, à l'insuffisance de leur revenu. Pour ceux qui comprenaient les difficultés d'une telle tâche et qui voyaient de près la manière dont elle était remplie, c'était un spectacle vraiment édifiant que celui de ces mères prévoyantes et fortes qui sacrifiaient une aisance relative dans leur pays et ce qui leur restait de jeunesse, à des chances incertaines de vocation ecclésiastique, la seule qui offrît à leurs enfants un asile sûr contre les menaces de la conscription.
Ce genre de spéculation avait été impossible avant la conclusion du concordat, parce que l'enseignement officiel n'offrait pas alors des garanties suffisantes aux familles chrétiennes. D'ailleurs le collège de Vannes ne fut guère réorganisé qu'en 1805. Cette réorganisation, impatiemment attendue, selon la diversité des espérances, ne fut accueillie, dans aucune paroisse, maritime ou rurale, avec plus de satisfaction qu'à l'île d'Arz. Ce fut comme le signal de l'émigration temporaire projetée depuis longtemps par un certain nombre de femmes qui avaient appris de la génération précédente et particulièrement de la veuve Mahé qui en avait donné le premier exemple, à mettre le bienfait de l'éducation au-dessus de tous les privilèges, et qui avaient en outre puisé un
surcroît d'aptitude dans la nécessité de se donner à ellesmêmes et à leurs enfants, Tinstruction religieuse que le prêtre pouvait rarement leur donner. Ces deux causes réunies avaient produit des effets qui furent longtemps pour moi d'autant plus inexplicables que je ne voyais aucun symptôme de ce genre se manifester dans la population de rtle aux Moines, plus favorisée que la nôtre, sinon sous le rapport de Tintelligence, du moins sous le rapport de la fortune; mais elle n'avait pas eu, comme nous, dans la dernière moitié du xviif siècle et surtout après Télan donné par la guerre d'Amérique, une sorte d'aristocratie diminutive, composée non-seulement de fonctionnaires en retraite avec leurs familles, mais encore de plusieurs rejetons de familles nobles à la tête desquelles brillaient, mais sans aucun rayon de popularité, les deux frères de Castellane, dont le souvenir fut promptement effacé par celui de vénérable et discret Messire François Portanguen, qui était le recteur de la paroisse. Ses charités, jointes à celles de sa belle-sœur, Anne Guillemot, avaient laissé une telle impression parmi les habitants, que les bénédictions données à la mémoire de Tun et de l'autre, plus de vingt ans après leur mort, furent, entre les souvenirs de mon enfance, Tuu des plus durables et des moins compromis par les distractions de mon âge (1).
Outre riufluence permanente des familles étrangères domiciliées dans l'Ile, il y avait l'influence périodique
(1) Je cite quelques noms que je trouve inscrits sur le registre de la paroisse : Dubois de la Salle^ Thomas Tascon^ Tenu de Sarzeau^ demoiselle Marie-Anne Dobodau Rermain^ demoisellA Angélique de la Lande^ demoiselle Marie Desplaces^ pins des brigadiers aux fermes du Roi^ des ambulants aux devoirs de la Bretagne^ etc.^ etc.
prêtres missionDaires qui venaient des paroisses eonnantes pour aider le pasteur à réveiller les âmes de troupeau, quand il craignait qu'elles ne fussent enpdies. Une secousse de ce genre avait eu lieu en i 754, s les auspices de deux prêtres en qui le patriotisme 1 doublait le zèle pour la conversion des pécheurs.
deux zélés missionnaires étaient l'abbé le Joubioux, eur de Noyalo et l'abbé le Tallec, recteur dePlouael, tous deux originaires de l'île d'Arz et, de plus, s de familles alliées entre elles depuis plus de cent
(1); aussi la mission, qu'ils dirigèrent ensemble, elle mémorable, non-seulement par l'élan qu'ils ioiaèrcnt aux âmes, mais encore par les deux monuits qu'ils laissèrent après eux pour entretenir ou réler les impressions qu'ils avaient cherché à produire ; eux dire le calvaire du cimetière et le tableau du tre-autel, copié sur la fameuse descente de croix de ruD.
ne autre secousse encore plus forte, si l'on en juge le nombre des missionnaires, fut imprimée ou du ns tentée en 1788, quand les nuages précurseurs de mpête qui devait déconcerter tant d'esprits et troubler
de consciences, s'accumulaient à l'horizon. Mds, r la plupart des marins, surtout pour ceux qui avaient
des cargaisons et des idées dans le nouveau monde, . ces symptômes passèrent inaperçus. Aussi cette lière mission fut-elle plus stérile que toutes les préiuXes, du moins par rapport à la moitié soi-disant la ; intelligente de la population. Il en fut tout autreit pour les femmes qui, ne subissant presque jamais
En 164S, se fit le mariage de Jean le Tallec avec JeaDoe Le Joubioux.
l'influence étrangère, et subissant rarenaent, du moins en matière de croyances, Tinfluence conjugale, s'associèrent à la tristesse si imposante de tous ces pasteurs qu'elles ne devaient plus revoir et qui allaient être dispersés ou engloutis par la tourmente révolutionnaire. Et cependant quels pressentiments pouvaient être assez sombres pour les dix années de torture morale qui survinrent et qui mirent si souvent les âmes les plus fortes à de si terribles épreuves?
Maintenant, si Ton réunit par la pensée les influences diverses que je viens d'énumérer et qui furent senties, avec plus ou moins d'intensité, pendant tout le cours du xvin* siècle, on comprendra sans peine qu'elles aient eu pour eflfet d'élever le niveau des esprits aussi bien que celui des caractères, et ceux qui seraient curieux de savoir où en était le niveau de la moralité, seront certainement édifiés d'apprendre que, dans Tespace de cent ans, il n'y eut d'enregistrée qu'une seule naissance illégitime !
Voilà de quelle école étaient sorties les femmes courageuses qui, à dater de Tannée 1805, vinrent, avec leurs fils ou leurs neveux, frapper à la porte du collège de Vannes qui venait de se rouvrir indistinctement pour les vainqueurs et pour les vaincus. Il y eut des mères dont le dévouement fut récompensé par les plus merveilleux succès et qui se virent périodiquement encombrées par les couronnes de laurier que la distribution annuelle des prix faisait pleuvoir chez elles. La plus heureuse en ce genre était sans contredit la veuve Monnier à laquelle on avait de la peine à pardonner son bonheur, dont elle jouissait avec un double orgueil, car en voyant son fils marcher si bien sur les traces de son père que ses talents
avaient élevé, jeune encore, au grade de capitaine de frégate, elle nourrissait son ambition maternelle des espérances les plus flatteuses. Ou'eût-ce donc été, si elle avait pu prévoir que son fils, après vingt années de succès dans l'enseignement philosophique, irait un jour, grâce à rinfluence de ses nombreux disciples, représenter, dans notre assemblée législative, les principes à la propagation desquels il avait consacré la plus belle partie de sa vie?
Mais la perle de cette colonie transplantée de Tlle d'Ai^, à Vannes, celle qui représentait le mieux la nationalité insulaire, était sans contredit la demoiselle Hédan, qui s'était faite la mère adoptive des trois enfants de sa sœur. Fille et belle-sœur de capitaine et, de plus, nièce d*un prêtre qui avait eu sa bonne part des misères de Texil et des émotions du retour, elle était riche de Texpérience d*autrui et de la sienne, et elle n'était dépourvue d'aucun des dons qui pouvaient lui apprendre à tirer parti de cette richesse. Douée d'une piété à la fois tendre et solide jointe à une rare finesse d'observation, qui perçait dans son regard, sans en altérer la douceur, elle combinait les résultats de son jugement avec les impulsions de sa charité, de manière à rendre ses consolations et ses conseils aussi efficaces que, le comportait la faiblesse humaine. Grâce à une sorte d'intuition dont une âme moins charitable que la sienne aurait pu abuser, elle devinait tout d'abord ce qu'il y avait de défectueux dans les caractères, et c'était surtout à combler ce genre de lacunes qu'elle appliquait tous ses soins, laissant à d'autres, plus compétents qu'elle, celui de découvrir et de combler les lacunes de l'instruction proprement dite.
Pour comprendre la nature des difficultés qu'elle avait
à vaincre, il faut savoir que son pensionnat, le premier de tous, tant pour la qualité que pour la quantité des élèves, était composé de manière à mettre quelquefois en face l'un de l'autre, comme rivaux de jeu ou rivaux d'étude, le fils enrichi d'un parvenu révolutionnaire et le fils appauvri d'une victime de la révolution. C'était là surtout que le tact exquis dont cette femme admirable était douée, trouvait à s'exercer avec succès. L'idée de flatter un enfant riche ne se serait pas plus présentée à son esprit que celle d'insulter un enfant pauvre; mais elle trouvait moyen de tirer de ce contraste même, qui se renouvelait souvent sous ses yeux, des leçons qui, à force d'être répétées, pouvaient tôt ou tard porter leurs fruits. M celles auxquelles j'ai assisté plus d'une fois, ni celles que j'ai reçues directement pour mon propre compte et dont je ne comprenais pas toujours la, portée, ne sont sorties de ma mémoire. Son thème favori, dans ses conversations avec moi, n'était pas le respect que je devais à mes supérieurs, mais bien plutôt le respect que je me devais à moi-même, respect qu'elle ne trouvait pas suffisamnGient inculqué, du moins dans le sens où elle l'entendait, par ceux qui traçaient à la jeunesse la voie qu'elle devait suivre. Ce fut alors que j'entendis, pour la première fois, la distinction, inintelligible pour moi, entre l'orgueil et la fierté. Plus tard, quand mes succès de collège lui parurent dangereux pour mon âme, elle redoubla d'efforts pour me faire sentir ce qu'il y avait de misérable dans les enivrements de l'amour-propre : « Sois fier, mon enfant, me disait- elle souvent, mais « ne sois pas orgueilleux. » C'était comme une devise dont elle cherchait à me rendre digne, et qu'elle allongeait quelquefois en y ajoutant ces paroles qui sentaient
un peu trop le terroir : « Nous autres îlois nous ne de- « vous rien faire qui dégrade (1). » Elle ne se lassait pas de répéter cette leçon ou d'autres du même genre à ceux qu'elle supposait capables de les comprendre, et elle se trompait rarement sur les aptitudes ou sur les tendances des jeunes gens confiés à ses soins. Ce fut sous son influence et, en quelque sorte, sous ses auspices, que naquit, pour faire explosion plus tard, Tenthousiasme de notre poëte Brizeux pour sa chère Bretagne, et ceux qui ont entendu de sa bouche l'expression ardente des sentiments qu'il conservait encore, au bout de quarante ans, pour celle qu'il appelait sa seconde mère, ne révoqueront jamais en doute la part qu'elle eut au développement de son intelligence aussi bien que de son cœur.
Quant à moi, malgré l'intérêt maternel qu'elle me portait, je ne pouvais avoir avec elle que des relations accidentelles; car je n'allais dans sa maison que pour pro* fiter des leçons qu'un vénérable ecclésiastique donnait à d'autres élèves qui aspiraient, comme moi, à suivre les cours du collège où les classes élémentaires n'avaient pas été rétablies, ce qui astreignait les nouveaux venus à un noviciat plus ou moins prolongé.
Avant que le mien fût terminé, c'est-à-dire avant que je fusse admis à prendre part aux exercices réguliers du collège, j'avais été initié à bien des choses. Mes compagnons de chambre, d'étude et de jeu étant venus là des points opposés du département et appartenant presque tous à des familles qui avaient fourni leur contingent de victimes à la révolution, il en était résulté, sans aucune
(1) A VanDes, les femmes de nie d'Arz étaient désignées sous le nom barbare àHUnses, pour les distinguer des bourgeoises de la yille.
préméditation de notre part, un véritable enseignement mutuel, auquel chacun contribuait suivant la mesure des crimes ëu des catastrophes dont son canton avait été le théâtre. Ces fragments d'histoire contemporaine qui s^accumùlaient tous les jours, ne restaient pas oisifs dans Dotre mémoire, comme des fragments d'histoire grecque ou romaine, mais s'élaboraient à notre insu, de manière à faire participer toutes nos facultés au surcroît d'énergie que nous tirions de cette revue rétrospective faite, pour ainsi dire, à bout portant. Les émotions ou plutôt les répulsions devinrent encore plus fortes, quand nous entrames au collège et qu'au premier appel fait par le professeur, nous entendîmes des noms sinistres avec lesquels nous n'étions que trop familiarisés. Heureusement pour ceux qui les portaient, l'article qui les concernait dans notre code de discipline, fabriqué par nous-mêmes, était un de ceux que nous respections le plus, à cause de notre répugnance instinctive à faire retomber sur les enfants l'odieux ou la responsabilité des crimes commis par leurs pères. D'ailleurs, les grands coupables, ceux qui s'étaient montrés encore plus ennemis de Dieu que des hommes, avaient été tellement abaissés par la publication du concordat, qu'on pouvait presque se consoler de leur insolence passée par leur abjection présente, à quoi il faut ajouter la confiance que l'empereur, récemment couronné par le pape, inspirait encore, à cette époque, à la plupart des pasteurs revenus de l'exil et, par conséquent, à leurs ouailles dont nous faisions partie. Aussi la conscription, qui devait, un peu plus tard, soulever des résistances formidables, était-elle plutôt acceptée comme un devoir que subie comme une charge ; et la preuve de cette incroyable révolution dansles esprits nous est fournie
par le chiffre authentique des désertions devenues tellement rares par suite de la paix rendue à TÉglise de France, que Tun des cantons les plus récalcitrants du département, le canton de Grand-Champ, ne comptait pas un seul réfractaire en 1802. Mais en 1804 on vit recommencer la progression ascendante qui ne s'arrêta plus et devint tout à coup très-significative, quand il fut question d'incorporer les conscrits bretons aux régiments dirigés contre TEspagne. Alors ceux en qiii le sentiment de justice se trouvait exalté par celui de la reconnaissance pour les bienfaiteurs de nos prêtres exilés, furent exposés à des tentations terribles.
À ce premier ébranlement vint bientôt se joindre celui que produisit la nouvelle de la captivité du saint-père. En voyant la joie que causait aux vieux révolutionnaires cette nouvelle rupture de la France avec le chef de l'Église, nous nous demandions naturellement ou nous demandions à nos guides s'il fallait prendre au pied de la lettre les injonctions du catéchisme impérial en matière d'obéissance, et les menaces de damnation éternelle lancées contre les conscrits récalcitrants par les mandements épiscopaux ?
Les moins tourmentés parmi nous étaient ceux à qui une vocation précoce jointe souvent à Tattrait de services périlleux, avait fait prendre la résolution de se consacrer au service des autels, le seul asile resté inaccessible aux agents de la conscription. Mais les élèves qui aspiraient à cette exemption étaient tenus d'en faire la déclaration officielle dès qu'ils étaient admis à suivre les cours du collège. Cette formalité, qui au fond n'engageait à rien, mais qui présentait à un enfant de treize ans tous les caractères d'un engagement solennel, me troubla d'autant
plus que je ne voulais confier à personne mes inquiétudes secrètes sur les obstacles que je craignais de trouver en moi-même à Taccomplissement du vœu le plus cher de ma pauvre mère. J'avais déjà failli trahir mes arrièrepensées mondaines le jour oîi, seul entre tous mes camarades de pension, je voulus inscrire mon nom sur la liste des élèves qui suivaient les cours de dessin, institués, me répondit-on, pour les carrières civiles seulement et dont, par conséquent, les candidats ecclésiastiques étaient exclus. Cet échec me découragea complètement et je n'osai plus espérer de retrouver une occasion de réaliser le rêve que j'avais choyé depuis mon enfance, c*est-àdire depuis les tribulations que m'avait suscitées ma passion pour les images.
Tous les ans, à la rentrée des classes, il fallait renouveler mon terrible engagement et chaque renouvellement ajoutait à mes angoisses et à mes scrupules; car je voyais approcher le jour où il faudrait peut-être choisir entre le séminaire et le bivouac, et, à chaque nouvelle conscription, j'avais sous les yeux des scènes de plus en plus déchirantes de douleur maternelle qui, en me donnant des remords anticipés, avaient pour effet d'ébranler mes résolutions.
A l'exception de ceux qui vécurent avec nous ou qui reçurent nos confidences, personne ne pourrait donner une idée des tortures morales auxquelles nous étions en proie ; car les hommes à qui leur caractère sacré joint à leur courage héroïque dans la persécution, avait donné le droit de parler à nos consciences, commençaient à ne plus tenir compte des circulaires épiscopales qui leur enjoignaient de prêcher l'obéissance aux lois de l'empire
et surtout à celles qui grossissaient chaque année l'impôt
du sang; et lorsque, en dépit des précautions de la police» ils surent enfin, d'une manière certaine, que le pape avait lancé une bulle d'excommunication non-seulement contre Tusurpateur de ses Ëtats, mais aussi contre les fauteurs et complices de l'usurpation , leur résistance prit un caractère bien autrement grave. On ne gagnait rien à leur dire que l'obéissance à l'empereur était le plus saint des devoirs ; cette maxime ne convenait pas plus aux pasteurs qu'à leurs ouailles, et ni les uns ni les autres n'étaient disposés à comprendre les préceptes du christianisme dans le sens du catéchisme impérial. D'ailleurs, il y avait un bon nombre de vieux prêtres qui-, ayant contracté l'habitude des résistances énergiques, étaient tout prêts à recommencer. Quelques-uns même furent dénoncés au ministre de la police, pour avoir prêché ouvertement l'insurrection contre le pouvoir impérial, pendant une mission qui avait eu lieu au boui^ de Guern. Il est certain qu'on y avait discuté hardiment et à haute voix la plus dangereuse de toutes les questions, à savoir, si les catholiques étaient plus liés envers l'empereur que l'empereur n'était lié envers le pape? Déjà on avait fait circuler des rumeurs vagues sur les dispositions et les manifestations de plus en plus hostiles du clergé breton ; et, dès 1 809 , un décret impérial avait supprimé toutes les missions, en même temps qu'une pénalité sévère était décrétée par le nouveau Code contre tout prêtre qui critiquerait une loi ou un acte quelconque du gouvernement, et contre toute association de plus de vingt personnes, qui se réunirait pour délibérer sur les affaires religieuses. En 1811, la persécution prit un tel caractère de violence, qu'on fut tenté de croire qu'elle allait devenir sanglante. Les arrestations se multiplièrent
sur divers points de l'Empire, et un décret impérial prescrivait aux tribunaux de poursuivre, comme provocateur à la guerre civile, quiconque serait convaincu d'avoir transmis ou communiqué le bref lancé par le souverain pontife. Enfin, la démence du despotisme fut poussée si loin, que, sans tenir compte de la réclamation desévêques, on proscrivait la théologie de Bailly, ainsi que tous les ouvrages religieux où la suprématie du saint-siége était formellement reconnue.
Un des résultats les plus déplorables de notre fausse
position vis-à-vis des agents de ce terrible pouvoir, étaît
Thabitude que nous contractions de n'en respecter
aucun. Tantôt c'était du sanctuaire de la justice que
nous venait le scandale, quand nous voyions exécuter,
devant la porte du collège, de pauvres déserteurs qui,
pour ne pas prendre part à une guerre impie, avaient
regâ;:rié. à travers mille périls^ non pas leur chaumière
où les garnisaires étaient en permanence, mais les bois
qui en étaient le plus rapprochés. Tantôt c'était Tuni-
versilé, notre vénérable mère, qui nous scandalisait par
la servilité de ses règlements organiques rédigés dans
des termes qui étaient encore plus propres à soulever le
dégoût que Tindignation. Enfin le scandale nou« viirt
encore de plus haut, quand une circulaire épiscopale
du mois de mars 1813 vint nous apprendre «que 9a
c France était tranquille, que le monarque venait d'as-
« surer la prospérité de la religion, et que, si qnelquw
«désastres avaient été essuyés dans les dernières cam-
« pagnes, on devait s'estimer heureux d'être appelé à
« les réparer. » Et pour nous faire concourir, par notre
enthousiasme, à cette réparation, un de nos professeurs,
celui qui avait le plus besoin de se concilier les au-
torités locales, non content de donner à ses élèves les bulletins de la grande armée pour sujets de composition, traduisait en latin toutes les proclamations militaires et les faisait ensuite retraduire en français, non sans se récrier sur les sublimes beautés de l'original I Quelles leçons pour la jeunesse et à quelle dépression de caractère ne serions-nous pas descendus, si rien en nous et autour de nous n'avait contre-balancé ces dégradantes influences ? Heureusement nous comprenions la sympathie, presque toujours muette, dont nous étions l'objet de la part des deux professeurs que nous révérions le plus à cause de l'auréole qu'ils avaient rapportée de l'exil, et aussi à cause de l'enthousiasme qu'ils avaient toujours exprimé pour les Espagnols.
Au plus fort de l'émotion qu'avaient causée parmi nous certains épisodes de la guerre d'Espagne et particulièrement celui du siège de Saragosse, malgré la suppression des plu$ importants détails, le hasard voulut, mais un hasard providentiel, qu'on mit entre nos mains, pour nous exercer à la traduction française, un livre très-médiocre au point de vue de la latinité classique, mais qui» au point de vue plus élevé de l'enseignement des grandes vertus, semblait avoir été rédigé tout exprès pour des enfants appelés à de grandes épreuves. Ce livre était l'histoire des Machabées par le vénérable Lhomond, histoire qui était lettre close pour nous, comme toutes les autres histoires anciennes et modernes, et sur laquelle notre professeur, très-prudent de sa nature, n'était ni apte ni disposé à nous donner des commentaires héroïques. Nous n'en percevions pas moins de vagues rapports de ressemblance entre les héros juifs et les nôtres; nous nous enflammions au récit de ces luttes entre une
vieille religion que ses enfants voulaient défendre et une religion nouvelle qu'on voulait élever sur ses ruines, et nous regardions, en quelffue sorte, Judas Machabée comme le chef de la plus ancienne chouannerie dont il fût fait mention dans l'histoire.
Un autre livre encore plus propre à exalter nos imaginations, et qui circulait clandestinement parmi les élèves des classes supérieures, était la Jérusalem délivrée du Tasse, que je brûlais de lire à mon tour, à cause de l'impression que ce poème chevaleresque semblait pro^ duire sur mes condisciples plus heureux que moi. Le jour vint enfin où je pus satisfaire ma dévorante curiosité, mais ce fut en trompant la vigilance de notre hôtesse qui, entre autres engagements de son état, avait pris celui de dénoncer tous les livres suspects au censeur du collège, quand il ferait son inspection périodique dans les chambrées. Or la Jérusalem délivrée était un livre plus que suspect, et ce fut à force de stratagèmes et de nuits blanches que je parvins à dévorer jusqu'à la tige ce fruit défendu qui me parut plus propre à corriger qu'à aggraver les conséquences du péché originel.
Ce fut pour moi comme la découverte d'un monde nouveau; car mon ignorance, ainsi que celle de mes camarades, n'était égalée que par notre simplicité. Nous savions un peu d'histoire contemporaine, et voilà tout ; encore n'eu savions-nous que ce qui se rapportait immédiatement aux épreuves subies par nos familles respectives, et ce n'était pas seulement le fil des traditions nationales, c'était aussi le fil des traditions provinciales qui avait été rompu pour nous. C'était au point que nous ignorions même les noms des champions qui s'étaient le
plus illustrés dans la lutte soutenue par nos parlements pour la défense de nos droits et de notre nationalité méconnus.
Toute notre politique, si Ton peut donner ce nom à des instincts alimentés par quelque chose de mieux que le progrès intellectuel, toute notre politique, dis-je, se concentrait, presqu*à notre insu, sur un seul point, la liberté des âmes, ce qui est autre chose que la liberté des intelligences, telle que Tavaient proclamée, avec plus de naïveté que de prévoyance, les premiers dépositaire» de la puissance révolutionnaire. Cette seconde liberté est bien plus indépendante que l'autre dans ses allures,, ses conquêtes sont plus bruyantes et plus applaudies,^ comme elle n'est pas trop gênée par son respect pour le passé, elle marche toujours en avant vers de nouvelles conquêtes qui ne se font pas toujours au profit des plus nobles besoins de la nature humaine. Au contraire, les besoins auxquels se rapporte la liberté des âmes sont à la fois plus sacrés et plus impérieux : plus sacrés, parce que leur objet est la source même de la vie spirituelle ; plus impérieux, parce que ces besoins sont ceux pour lesquels Thomme, dans les conditions normales, sacrifie ie plus volontiers sa vie; de sorte que, dire à ceux qui lont ou sont prêts à faire ce sacrifice, que leurs prétendus besoins isont une dérogation à la dignité humaine, c'est une insolence que les peuples susceptibles ne se bornent pas toujours à châtier par le mépris, surtout quand on y ^oute les mesures de répression les plus impitoyables, y compris Téchafaud!
11 est vrai que la foi, la piété et la résignation pouvaient former un triple rempart derrière lequel la résistance passive ne pouvait manquer d'être invincible ;
mais ce système de défense, suffisant pour ouvrir les portes du ciel et pratiqué trop souvent devant des ennemis peu scrupuleux, nous semblait, incompatible avec Tinterprétation que nous donnions à la belle devise de nos ancêtres : potius mori quant fœdari; car nous entendions par là mourir à la manière des croisés, et non pas à la manière des martyrs, sans que cette préférence dérogeât en rien à l'espèce de canonisation anticipée que nous dé« cernions à ceux de nos prêtres qui avaient subi ce genre de mort.
Il esl donc certain qu'à nos yeux l'intérêt religieux dominait tous les autres , comme il les avait dominés dès le début de la guerre civile et pendant toute sa durée, jusqu'à la catastrophe de Quiberon. Aussi le général Hoche, le seul entre tous les agents du despotisme républicain qui eût un peu compris la légitimité du besoin religieux, demandait-il avec instance, comme première condition d'une pacification sérieuse, la rentrée des prêtres dans leurs paroisses et le rétablissement du culte dans les églises. Là fut toujours la véritable pierre d'achoppement dans toutes les négociations entamées par les divers pouvoirs qui se succédèrent avant l'avènement du général Bonaparte, sous le titre de premier consul. En faisant ce que Hoche avait conseillé de faire et même davantage, et en ajoutant à cette concession un hommage à la fois habile et sincère aux insurgés qu'on avait voulu flétrir par la qualification de brigands, le nouveau maître des destinées de la France faisait une spéculation dont le succès ne pouvait être compromis que par ses propres fautes. Or, à Tépoque dont je veux parler, les fautes s'étaient tellement aggravées et cette aggravation avait pris, dans le Morbihan, un caractère si manifeste de
i04 ÉPILOGUE.
persécution religieuse, que les élèves qui passaient de la classe de philosophie dans le séminaire ecclésiastique ne pouvaient s'empêcher de penser à leurs devanciers, ni maîtriser entièrement les pressentiments qui obsédaient leur imagination, sans ébranler leur courage.
On se figure sans peine l'impression qu'une pareille perspective et de pareilles confidences faisaient sur des enfants qui comprenaient déjà la portée des sacrifices qu'ils auraient à faire; car la précocité des prévisions était plus développée chez nous qu'aucune autre, et comme ces prévisions portaient sur des éventualités que la complication des faits contemporains rendait de plus en plus insaisissables, nous nous familiarisions d'avance avec des idées qui, partout ailleurs, eussent été au-dessus de notre âge.
Il est vrai que la composition et l'organisation du pensionnat auquel j'appartenais, favorisait merveilleusement ces dispositions. Outre sa supériorité numérique sur presque tous les autres, il avait encore la gloire de fournir les champions les plus valeureux tant pour la formidable gymnastique de la Soûle que pour les collisions trop souvent sanglantes auxquelles donnait lieu rinsolence d'une certaine populace révolutionnaire dont les exploits ne nous étaient que trop connus (1). Grâce à ces hostilités intermittentes, il s'était formé parmi nous une sorte de hiérarchie assez analogue à la hiérarchie militaire, et qui assignait aux plus braves un genre de supériorité devant laquelle tous les autres s'incli-
(1) Ces combats des rues ainsi que les autres préludes de notre aTentureose campagne de 1815^ sont racontés plus au long dans Touyrage intitulé : lAftvtiU
naient, et qui donnait au pensionnat delà veuve Le Sant un lustre que lui enviaient tous les autres pensionnats. Là se trouvaient les enfants des familles les plus atteintes dans leurs biens et leurs affections, et les plus indomptables dans leur résistance. Grâce à des traditions domestiques, assez récentes pour n'avoir rien perdu de leur vigueur, les idées de sacrifice et de dévouement leur étaient déjà familières et le rayonnement de courage qui se faisait autour d'eux, imprimait aux autres un élan qui ne pouvait manquer d'être irrésistible, quand le jour de l'explosion serait venu. On distinguait dès lors, entre tous ces candidats à la dignité ecclésiastique, ceux que Ténergie de leur caractère devait désigner au choix de leurs camarades, le jour où l'on procéderait à Torganisation de la compagnie des écoliers, pour notre mémorable campagne de 1815; mais, à l'époque où notre organisation scolastique avait atteint, au dedans et au dehors, toute la perfection dont elle était susceptible, un intervalle de deux années nous séparait encore de la catastrophe des cent jours.
1813! Tune des dates les plus tristes dans les souvenirs de toute ma vie! jamais nous n'avions vu tant d'exécutions sur la place du collège, jamais nous n'avions ftu à traverser tant de mares de sang pour y arriver; et ce sang, nous osions dire entre nous que c'était du sang innocent, quand c'était celui de quelque pauvre réfractairequi, plutôt que d'aller tuer des Espagnols, s'était exposé à commettre quelque vol avec effraction nocturne pour ne pas mourir de faim, attendu que les garnisaires étaient en permanence au foyer domestique.
Un autre spectacle moins tragique, mais plus émouvant, qui se renouvelait sans cesse sous nos yeux, était
celui des séparations déchirantes auxquelles donnait lieu le départ forcé d'un fils unique qu'on croyait avoir soustrait par un remplacement dispendieux à toutes les mauvaises chances de la conscription, devenue, depuis le fatal hiver de 1812, plus dévorante que jamais. La plupart des élèves de notre pensionnat voyaient arriver des frères ou d'au très proches parents qui venaient leur dire un dernier adieu, et nous les suivions, avec toutes la sympathie dont nos cœurs étaient capables, jusqu'au lieu où toutes ces recrues étaient formées en bataillons provisoires qui se mettaient aussitôt en marche, la plupart pour ne plus revenir I
Des tristesses d'un autre genre m'attendaient, cette même année, dans mon île natale, où le nombre des marins capturés parles croisières anglaises et envoyés sur les pontons, s'était accru dans une proportion désespérante, ce qui produisait, pour un grand nombre de mères de famille, un veuvage temporaire qui ne différait du veuvage définitif que par Tespérance, remède d'autant plus impuissant, que la famine, suite d'une mauvaise récolte, était venue se joindre aux autres calamités dont ces pauvres insulaires étaient frappés. Jamais, dans mes vacances précédentes, je n'avais trouvé ma mère si soucieuse sur ma vocation. Comme j'avais passé la limite d'âge fixée par les règlements pour l'inscription maritime, le dilemme se posait avec son inflexible rigueur : le séminaire ou le bivouac, ce qui voulait dire pour elle et pour beaucoup d'autres mères : le séminaire ou la mort. En me voyant éluder toutes les questions, môme indirectes, qu'elle hasardait avec moi sur ce sujet de plus en plus scabreux, elle crut découvrir une arrièrepensée qui menaçait de compromettre tôt ou tard ses
plus chères espérances et, pour déjouer ce nouvel ennemi, elle résolut de faire comme les autres veuves dont j'ai déjà parlé, c'est-à-dire d'émigrer à Vannes pour achever mon éducation et commencer celle démon jeune frère àqui je pouvais désormais servir de précepteur ; et comme c'était surtout aux frais de ma grand'mère que devait s'opérer cette seconde émigration, il fut convenu qu'elle nous suivrait de près avec son mari, dont l'ardente piété devait être, po ur tous ceux qui le connurent de près ou même de loin, une véritable prédication vivante.
Chose étrange I malgré les dégoûts que j'avais essuyés dans mon pensionnat, malgré le charme qu'aurait dû avoir pour moi la perspective d'une vie de famille que la désuétude n'avait fait que me rendre plus chère, malgré les arguments de 'ma mère, malgré sa joie dont je ne devinais pas la vraie cause, les préparatifs de départ me firent l'effet de préparatifs funèbres, et il me fut d'autant plus difBcile de surmonter ma tristesse, que tout concourait à aggraver mes pressentiments. Des trois hommes qui avaient fait de l'île d'Ârzla plus intéressante des paroisses maritimes du Morbihan, Tun, le colonel Hervé, poussé à bout par la recrudescence des calomnies dont il n'avait jamais cessé d'être l'objet, venait de transplanter son domicile et son école dans la presqu'île de Rhuys; l'autre, le capitaine Dréano, était déjà atteint de la maladie à laquelle il devait succomber quelques mois plus tard; et le troisième, bien qu'il fût encore en état de remplir ses fonctions sacer totales, devait cependant le devancer dans la tombe. Hélas ! je ne soupçonnais pas que ce dût être sitôt. Il avait joui de mes récents succès avec un orgueil qu'il ne cherchait pas même à combattre, et il se croyait le droit de fonder là-dessus, pour moi et
pour les miens, les plus magnifiques espérances. C'était lui surtout qui avait décidé ma mère à courir les chances d'une nouvelle émigration, parce qu'il était persuadé qu'il en résulterait un commencement d'initiation à des devoirs plus sérieux pour lesquels son aveugle tendresse lui faisait croire que j'étais mûr. Le jour même de mon départ, je voulus servir sa messe à ce même autel où j'avais conquis ce droit par la force, sept ans auparavant, et je n'eus pas de peine à m'apercevoir qu'il était plus ému qu'à Tordinaire. Cette émotion devint un tremblement de tous ses membres, quand, après avoir déposé ses ornements sacerdotaux, il me pressa convulsivement contre son cœur en me remettant une bourse qui contenait, disait-il, tout l'argent qu'il possédait, et il me demandait en retour un souvenir dans mes prières. Je le quittai sans deviner la cause de ce redoublement de tendresse et sans soupçonner que cet adieu devait être le dernier. A quelques semaines de là, les paroissiens en masse encombraient le chemin qui conduisait de sa demeure au cimetière, et témoignaient par l'unanimité ainsi que par l'intensité de leurs regrets, qu'ils appréciaient la perte qu'ils venaient de faire dans ce pasteur incomparable, comme s'ils avaient prévu qu'il ne serait jamais complètement remplacé. A dater de ce jour, Tîle d'Arz ne fut jamais pour moi ni pour bien d*autres ce qu'elle avait été de son vivant. Aussi mes visites y devinrent de plus en plus rares, jusqu'au jour où d'autres bienfaiteurs, mus par des sentiments analogues à ceux dont j'ai signalé les effets, vinrent réparer, dans une certaine mesure, les pertes que ce pauvre pays avait faites.
J'avais à peine atteint ma seizième année et j'étais loin
d'avoir fait preuve d'une raison précoce» quand des circonstances que ma mère jugeait impérieuses m* élevèrent tout à coup b, la dignité de père de famille et m'imposèrent de nouveaux devoirs que j'eusse été hors d'état de remplir, si je n'avais été soutenu par le patronage affectueux de trois hommes dont l'expérience, chèrement achetée, devait suppléer, dans un avenir trèsrapproché, à ma complète ignorance des hommes et des choses.
L'un était ce même abbé Légal qui avait encouragé si à propos mes premiers débuts et qui avait applaudi à mes succès avec une joie proportionnée à l'importance qu'il attachait à ma conquête; car il ne doutait pas que je ne vinsse bientôt faire, sous ses auspices, le sévère apprentissage de soldat de l'Ëglise militante. Le second étaitlechanoine Bertrand, dont le cœur noble et expansif, joint à un enjouement plein de cordialité, avait souvent distrait de ses souffrances son vieil ami le bon curé de l'île d'Àrz, en faisant venir alternativement les larmes dans ses yeux et le sourire sur ses lèvres. C'était lui qui avait reçu le dernier soupir de ce saint homme, et qui s'était fait, devant son cercueil, l'interprète attendri de la douleur publique. Quel titre plus sacré à ma reconnaissance ? Et cependant il en avait un encore plus sacré à celle de ma mère dont il avait suivi de loin les courtes joies et les longues tribulations et dont il avait béni le mariage clandestin dans un grenier de Port-Louis.
Mon troisième patron, l'abbé Gayet, dont je ne devais découvrir que plus tard la supériorité sur les deux autres, n'était pas au fond moins affectueux, mais il était plus inteUigent et par conséquent plus sévère. Cette sévérité systématique dont il usa^d'abord envers moi, faillit plus d'une
fois me faire perdre courage ; mais, après quelques épreuves préliminaires, je ne tardai pas à m'apercevoir des progrès que je faisais dans son affection aussi bien que dans son estime qu'il n'en séparait jamais. Si d'autres, avant lui, m'avaient inspiré le goût du travail , il fut le premier à m'en inspirer la passion, et il me l'inspira si bien que je ne fis bientôt plus de différence entre le jour et la nuit, au risque d'aggraver les symptômes de maladie pulmonaire auxquels ma subite croissance avait donné lieu. L'abus que je faisais de mes forces échappa quelque temps à sa vigilance ; mais du jour où il s'en aperçut, l'intérêt qu'il me portait devint une véritable tendresse, tellement contraire à ses habitudes, que mes condisciples en étaient à la fois stupéfaits et jaloux. Non-seulement il m'exemptait de toutes les tâches tant soit peu fatigantes, mais il me laissait libre de tous mes mouvements, liberté dont heureusement je n'étais pas tenté d'abuser, carmes heures les plus agréables étaient celles que je passais à l'entendre, surtout quand, à Toccasion d*un passage d'Horace ou de Virgile, il faisait ressortir la différence ou même le contraste qui existait entre les vertus païennes et les vertus chrétiennes. Sa plus belle digression en ce genre était celle qu*il répétait tous les ans à l'occasion de la plus impertinente des odes d'Horace {exegi monumentum)^ dans laquelle il ne voulait voir qu'une bouffée d'orgueil cynique à laquelle il opposait triomphalement l'humilité de sentiment et de langage, qui, selon lui, avait toujours distingué, depuis l'épanouissement du christiafnisme, les poètes véritablement inspirés.
Mais il y avait un autre sujet sur lequel il était encore plus éloquent, c'était l'Espagne et les Espagnols; il y
VANNES. Ml
avait une ville, je crois que c'était Santander, dont le nom seul lui faisait venir les larmes aux yeux, et à cette occasion il né manquait jamais, lui le moins communicatif des hommes, de nous raconter deux ou trois anecdotes qui nous faisaient tressaillir d'admiration. Gomme son cœur se dilatait de reconnaissance et d'amour quand il trouvait loccasion d'échanger quelques paroles avec les prisonniers transportés à Vannes vers cette époque, et comme son accent était propre à renforcer notre propre enthousiasme pour eux ! Car, dès le premier jour de leur arrivée, nous partagions tout avec eux, argent, vêtements, nourriture, et nous nous donnions une peine incroyable pour nous préfparer d'avance aux conversations que nous avions avec eux en latin, et notre professeur nous savait probablement plus de gré de cette courtoisie que de tous les sacrifices que nous aurions pu faire sur Tautel de la patrie.
Ce fut pour moi quelque chose de plus qu'une bonne fortune de m'ètre trouvé sous la discipline d'un tel maître pendant tout le temps que dura le premier élan d'enthousiasme par lequel nous saluâmes, au printemps de 1814, le retour inopiné des Bourbons. D'un autre côté la terreur fut grande parmi les bourgeois révolutionnaires , surtout parmi ceux dont le rôle n'avait pas été purement passif dans les scènes atroces qui avaient suivi la catastrophe de Quiberon. Leurs fils siégeaient sur les mêmes bancs que nous, en face ou à côté de ceux que leurs pères avaient contribué à rendre orphelins. Quelle tentation pour des âmes neuves et ardentes en qui la passion politique ne pouvait manquer d'être rendue plus violente par l'absence même de toute autre passion I Or l'âme de l'abbé Gayet, pour n'être pas aussi neuve que la nôtre,
ii2 ÉPILOGUE.
n'en était pas moins ardente, comme le disaient assez son geste, son accent, sa physionomie et surtout son regard noblement expressif; mais son éducation de gentilhomme qu*il ne devait pas à sa naissance et qui avait été renforcée, d'abord par un supplément d'éducation cléricale à Saint-Sulpice , ensuite et surtout par l'éducation du malheur, lui avait appris à prendre en pitié plutôt qu'en haine ceux qu'il appelait les véritables victimes des passions révolutionnaires, c'est-à-dire les persécuteurs, les spoliateurs et les bourreaux. On verra dans la suite si celte prédication devait rester stérile.
Pour le moment, la générosité nous était plus facile que jamais ; car nos cœurs débordaient tellement d'allégresse qu'il était difficile d'y trouver place pour un autre sentiment; et ce n'était pas seulement l'enthousiasme dynastique qui en faisait les frais, c'était bien plus l'enthousiasme de la liberté recouvrée, c'est-à-dire de la liberté la plus sacrée pour les populations chrétiennes, la liberté de vocation qui implique la liberté du sacrifice. Aussi nous fallait-il des réjouissances extraordinaires, comme l'occasion qui les provoquait, et le principal du collège qui avait des faiblesses trop connues à se faire pardonner, poussa l'indulgence pour nos fantaisies jusqu'à nous permettre de nous organiser militairement, c'est-à-dire de former autant de compagnies que de classes, avec des officiers que leur supériorité reconnue désignait d'avance au choix de leurs camarades. Ce fut lui qui fit les frais de la première bannière blanche que nous portâmes dans nos fêtes, auxquelles il manquait rarement d'assister la tête ornée d'une cocarde qui surpassait toutes les nôtres, sinon en blancheur, du moins en dimensions. Enfin, pour se faire pardonner les vers
VANNES. ii3
et la prose de ses mauvais jours, et aussi pour combler les lacunes les plus graves de notre éducation historique, il forma une petite bibliothèque bien innocente pour Tinstruction de ses élèves de rhétorique, mais dont Tusage me fut par conséquent interdit jusqu'à Tannée suivante, c'est-à-dire jusqu'au jour où il faudrait changer les leçons deTabbé Gayet contre les siennes, changement dont je me serais consolé bien plus difficilement, si la petite bibliothèque dont Taccès m'avait été fermé jusqu'alors, ne m'avait offert quelque chose de plus qu'une compensation.
Mon tour vint enfin, quand je rentrai dans Vannes après mes vacances, que je n'avais pas voulu passer à l'île d'Arz où je ne pouvais compter sur aucune sympathie politique. C'était dans les derniers beaux jours d'automne, et je tenais enfin le volume si longtemps et si ardemment convoitté, dont le titre avait suffi pour exalter mon imagination. Pour mieux savourer ma lecture, je cheminai bien loin sur la route de Nantes et, après avoir trouvé un buisson bien solitaire dans un champ que baignait la petite rivière de Saint-Laurent, je me mis à lire V Histoire de Louis XVI ^ par l'abbé Proyart!
Non, jamais lecture, dans aucune langue ancienne ou moderne, ne fît sur mon âme une pareille impression. Tous ces détails déchirants étaient nouveaux pour moi ainsi que les noms des principaux acteurs de cet horrible drame, qui avait trouvé des approbateurs chaleureux et des complices d'intention, d'un bout à l'autre de la Bretagne. Je ne comprenais pas le silence et l'inaction de la population parisienne, et tout en pleurant à chaudes larmes, je sentais surgir au fond de ma conscience quelque chose d'analogue au cri de Glovis dont je ne savais
pas même le nom, et, dans ma naïve indignation^ je me disais : « Si nous avions été là ! »
Le livre passa de mes mains dstns celles des plus impatients d'entre mes camarades, et comme il trouvait des lecteurs non moins bien préparés, il devint bientôt le thème favori non-seulement de nos conversations, mais encore des amplifications oratoires que nous com* posions en sus de la tâche quotidienne, et dans lesquelles rhorreur pour les bourreaux tenait souvent une plus grande place que la pitié pour la victime.
Ce double sentiment fut considérablement renforcé par deux cérémonies funèbres auxquelles nous assistâmes avec un recueillement facile à comprendre, puisque l'une était le service expiatoire du 21 janvier, et l'autre rappelait le souvenir, encore trop récent, des exécutions sanglantes qui avaient suivi la catastrophe de Quiberon. Il y avait là de quoi réveiller bien des regrets et bien des remords. Je n'avais pas oublié le fragment de squelette que j'avais aperçu jadis à marée basse, près de Termitage, ce qui ajoutait un motif de plus à la curiosité respectueuse que je partageais avec mes condisciples, et nous allâmes voir exhumer tous ces ossements broyés et salis qu'on allait enfin déposer dans une terre bénite. Il y eut un service solennel dans la cathédrale, et l'évêque, oubliant qu'il y avait des loups parmi les brebis de son bercail, prononça une oraison funèbre dont Texpiation ne devait pas se faire attendre. Il y avait déjà plus de matière combustible qu'il n'en fallait pour faire éclater l'incendie.
Telles étaient, au commencement de l'année 1815, les positions et les passions respectives, quand nous reçûmes la nouvelle du débarquement de Napoléon dans
le midi de la France. Aussitôt nous nous assemblâmes dans la cour du collège, et là il fut décidé qu'on adresserait sur-le-champ une pétition au ministre de la guerre pour obtenir l'incorporation de trois cents d'entre nous au premier corps d'armée qui se mettrait en marche. Nous portâmes nous-mêmes notre pétition au nouveau préfet qui promit de la transmettre et de Tappuyer ; mais il nous donna à entendre que nos services ne seraient pas acceptés, et il le fit en termes si mystérieux et avec un air de sécurité si parfaite, que nous eûmes presque honte d'avoir fait de si bruyantes avances et d'avoir douté un instant de la fidélité des généraux chargés de repous* ser rinvasion. Regardant donc la guerre comme à peu près terminée, nous partîmes pour nos vacances de Pâques, jouissant d'avance de la victoire dont nous attendions la nouvelle, quand tout à coup des gendarmes expédiés de chaque chef-lieu de canton vinrent apporter Tordre de substituer le drapeau tricolore au drapeau blanc sur les clochers des paroisses. La consternation fut grande et parfois mêlée de malédictions dans les familles qui, après avoir largement payé leur dette de sang, avaient espéré que le gouffre de la conscription ne se rouvrirait jamais pour elles. Il y eut trop de manifestations de ce genre, surtout dans les campagnes, pour que les écoliers, en rentrant après Pâques au collège de Vannes, ne se trouvassent pas pourvus d'un surcroît d'énergie puisée à la plus pure et à la plus intarissable de toutes les sources.
Rien n'est intolérant comme les fortes convictions dans les fortes natures, surtout à l'âge que nous avions alors ; à quoi il faut ajouter la notion instinctive de l'honneur^ plus puissante que jamais depuis les jours de per^
sécution et qui ne nous permettait de rien faire nous-* mêmes ni de rien approuver dans autrui, qui eût la moindre apparence de servilité. Je dirais presque que le mépris, surtout de la part de nos adversaires, nous faisait plus de peur que le péché. Et cette manière de voir, ou plutôt de sentir, n'était pas de notre invention. Dès les premiers jours de la révolution , nos devanciers avaient essuyé de la part de la classe inférieure de la bourgeoisie, organisée en garde nationale, des provocations insolentes qui n'étaient pas toutes restées impunies, bien que les armes fussent très-inégales. Enfin la police avait réussi à imposer au moins une trêve, quand une brochure publiée, en 1 790, par un petit bourgeois qui donnait des leçons d'anglais dans le collège de la marine fondé par Louis XYI en 1 787, fit tout à coup éclater une explosion dont les conséquences furent sur le point d'être tragiques. L'auteur, qui avait sans doute des patrons à flatter, parlait, avec le plus sublime dédain, de tous ces campagnards dépaysés, plus propres à manier la bêche que la plume, et indignes de figurer ailleurs que dans leurs villages, avec leurs coudes percés et leurs chaussures rustiques^ et il terminait sa diatribe en signalant aux autorités locales l'avantage et même la ^convenance d'exclure du collège de Vannes tous les jeunes paysans dont les familles seraient atteintes et convaincues du crime irrémissible de pauvreté.
Ce fut comme une étincelle tombée dans une poudrière. Les collégiens en masse s'assemblèrent d'abord sur la grande place, puis s'étant partagés en deux bandes, ils se dirigèrent, avec une impétuosité qu'on n'eut pas le temps de prévenir, les uns vers la maison Gastello, pour s'emparer du coupable, les autres vers la balle, pour
S* emparer de la potence ; car on avait résolu de le pendre après qu'on Taurait forcé à faire amende honorable à genoux. Mais, avant qu'on eût terminé les préparatifs qui ne pouvaient être qu'une feinte, on apprit que le coupable s'était prudemment enfui de la ville de Vannes, où il ne devait plus jamais rentrer.
Des scènes sanglantes auraient pu être la suite de son imprudence; car parmi les instigateurs de cette menaçante démonstration, se trouvaient quelques-uns des*plus fameux champions de la lutte terrible qui devait s'engager plus tard. A dater de ce jour, l'incompatibilité de prétentions et de principes, entre la ville et la campagne, ne fut plus un doute pour personne.
Quelque chose de cette disposition dédaigneuse et pire qu'aristocratique, se remarquait encore, de notre temps, mais plus particulièrement pendant les cent jours, dans cette portion de la bourgeoisie qui avait contracté l'habitude de prendre en pitié nos croyances et qui regardait l'appel que Napoléon venait de faire à son concours comme une dernière chance de recouvrer le terrain qu'avaient fait perdre à la révolution le concordat et ses conséquences. Tel fut au fond le mobile de la fédération, du moins dans les départements de l'Ouest, et si Ton avait pu avoir des doutes sur son véritable but, elle ne tarda pas à les dissiper par des actes de vandalisme et de briftalité qui inquiétèrent les curés dans leurs presbytères et forcèrent l'évêque lui-même à s'enfuir de son palais épiscopal.
Cette fuite ne fut pas seulement une cause de rancune contre ceux qui l'avaient rendue nécessaire ; elle fut encore plus une blessure incurable faite à notre susceptibilité religieuse que des symptômes trop significatifs avaient
déjà commencé à effaroucher. Cependant l'idée d'une insurrection à main armée n'entrait pas plus dans notre esprit que celle d'une émigration dans le nouveau monde; mais l'idée d'une soumission servile aux exigences capricieuses des nouveaux fonctionnaires, n'y entrait pas davantage, et les traditions de résistance, au moins passive, étaient assez fortement enracinées parmi nous, pour que la prudence la plus vulgaire conseillât de passer à côté d'elles plutôt que de les heurter de front.
Cette fautd était surtout impardonnable dans les républicains sincères qui savaient combien il leur en avait coûté de s'être aliéné les populations chrétiennes de la Bretagne, c'est-à-dire de la province la plus capable, grâce au caractère connu de ses habitants, de réaliser, au moins en partie, les rêves des utopistes de l'Assemblée constituante. Le souvenir de l'abus impitoyable que les ministres de Louis XIV avaient fait de l'autorité despotique de leur maître, vivait encore dans les traditions de famille, et la génération qui avait assisté aux dernières luttes de notre parlement contre les protégés de madame Du Barry, avait encore des représentants parmi nous. Qu'eût-ce donc été si, au moment où le grand problème d'organisation politique était posé, on avait fait appel à ces brûlants souvenirs pour faire comprendre à un peuple plus fier que jamais de ses anciennes libertés, les garanties que lui offriraient soitpDur leur rétablissement, soit pour leur maintien, des institutions plus ou moins républicaines; car les rancunes suscitées par des procédés aussi insolents que l'avaient été ceux du duc d'Aiguillon, n'étaient pas faites pour s'éteindre en un quart de siècle, et il ne fallut rien de moins que le prestige dont s'entoura Louis XYI dans sa
prison et sur Téchafaud, pour raffermir peu à peu, à Taide des fautes du régime impérial, le dogme chancelant de la légitimité.
Voilà où en était notre politique en 1815, politique d'expectative nullement menaçante, tant qu'on ne nous ferait pas un crime de nos couvictions qui avaient Tavantage d'être également adaptées à notre position et à la tournure du caractère breton, bien différent en cela du caractère français que ses qualités impétueuses précipitent sur l'agression quand elle n'est encore qu'une menace. Nos prêtres, en bravant tous les dangers pour sauver ou fortifier les âmes, avaient élevé la résistance passive à la hauteur d'une vertu héroïque, et l'un des fruits de notre éducation exceptionnelle avait été de placer sur la même ligne, sauf la couronne du martyre, les résistances du même genre dans la vie civile et surtout dans la vie militaire. À quelles digressions émouvantes ne devait pas prêter un pareil thème devant des enfants qui, grâce à une expérience chèrement achetée, étaient en état de comprendre que, dans la période terrible que leurs familles avaient traversée, la servilité n'avait pas joué un moindre rôle que la férocité! Si nous avions été plus familiarisés avec l'histoire biblique, nous aurions été tentés d'en vouloir à l'écrivain sacré d'avoir tu le nom de l'officier qui, au péril manifeste de sa vie, refusa d'obéir au roi Saûl qui lui ordonnait de tuer Achimelech, coupable de pitié envers David fugitif; et, si nous avions été au courant de la carrière militaire du général Desaix, celui de ses exploits que nous aurions glorifié, de préférence à tous les autres, eût été son refus de bombarder Genève, quand son maître lui en eut donné l'ordre. Que de
lauriers non sanglants du même genre auraient pu être cueillis en Espagne , si des généraux bretons , bien pénétrés de notre devise nationale, avaient été appelés à déployer, par des refus motivés, Ténergie caractéristique de leur race I Car les traditions de ce genre abondaient en Bretagne, et, sans remonter aux résistances qu'y avait rencontrées, à plusieurs reprises, le despotisme de Louis XIV, il y avait, dans les souvenirs plus récents des deux règnes qui avaient suivi le sien , des leçons qui n'avaient besoin que de circonstances analogues pour porter leurs fruits, c'est-à-dire pour montrer ce que peut l'éducation traditionnelle et domestique pour entretenir et renforcer au besoin les grandes qualités de caractère et de cœur, sans lesquelles ce genre d'héroïsme n'est pas possible. Sous ce rapport, on peut dire que la Bretagne a été privilégiée «ntre toutes les provinces de la monarchie française; car il n'en est pas une seule qui ait opposé aussi souvent qu'elle, au roi pu à ses ministres, ce mode de résistance, tout en le combinant, sans hypocrisie de conduite ou de langage, avec la fidélité monarchique qu'elle avait transférée à la dynastie des Bourbons, mais à condition que ces derniers né blesseraient ni sa fierté ni ses droits. Or cette condition fut violée sous Louis XY, de la manière la plus outrageante; de là des conflits scandaleux dont l'autorité royale avait l'air de sortir victorieuse, mai» qui la minaient sourdement dans l'estime des populations. On en eut une preuve bien mortifiante, surtout pour un roi qui s'appelait le bien-aimé^ le jour où Ton inaugura^ devant un concours immense, la statue que les États lui avaient votée et qui était entourée de quatre figures symboliques dont une représentait, dans Tin-
tenlion de Tartisle, la Bretagne à genoux devant son maître. L'indignation fut telle, parmi les spectateurs, qu'on se vit obligé d'interrompre la fête et de donner, aux quatre statues accessoires, une signification arbitraire et détournée qui n'avait rien de commun avec leur destination primitive.
Or ceci se passait en 1756, avant que la Bretagne fût livrée à la merci des protégés de madame Du Barry. Contre cette suprême ignominie il n'y avait de lutte possible que par la résistance passive, et ce genre de protestation s'enracina si bien dans les mœurs nationales, qu'il fut pratiqué avec une hardiesse toujours croissante, non-seulement par le parlement et les États, gardiens vigilants de nos libertés provinciales, mais encore par les avocats et les procureurs qui savaient, au besoin, désobéir à des sommations illégales. Le clergé lui-même s'était laissé gagner par l'exemple des classes au sein desquelles il puisait sa force sociale, et l'on avait vu, en i 766,1e chapitre entier de la cathédrale de Rennes refuser énergiquement son concours à une cérémonie religieuse qui impliquait l'abandon des privilèges de la province.
Enfin il vint un jour où ce principe si cher de la résistance passive devait recevoir la plus dangereuse de ses applications, quand, à la veille de la révolution de 89, les officiers bretons attachés aux deux régiments de Rohan et de Penthièvre que le comte de Thiard voulait faire marcher contre les derniers représentants des libertés provinciales, aimèrent mieux briser leur épée que de la faire servir à l'exécution de cette entreprise aussi injuste que brutale. On sait avec quelle rapidité s'accrut le nombre de leurs imitateurs qui répugnaient, comme eux» à se rendre les complices des violences légal es qui se
commettaient sous leurs yeux. Vint ensuite la résistance passive du clergé, laquelle fut presque universelle et ne cessa qu'après la persécution décennale dont il avait été l'objet; de sorte que, sous ce rapport, la tradition nationale n'avait rien perdu de sa vigueur. Il est vrai que les trois quarts de siècle qui se sont écoulés depuis, ont considérablement adouci ces aspérités de mœurs et de caractères; mais il n'en est pas moins vrai que, dans tous les changements politiques auxquels nous avons assisté depuis cinquante ans^ la Bretagne a été le pays qui a le plus respecté la religion du serment et qui a gardé l'attitude la plus fière devant les pouvoirs nouveaux ; et cette fierté héréditaire se conservait encore, à l'époque dont je parle, sinon parmi les habitants des châteaux^ du moins parmi les habitants des presbytères et des chaumières.
Pour ne pas dégénérer de nos prédécesseurs, notre attitude vis-à-vis de nos bruyants adversaires fut donc d'abord aussi calme que fière. Ils avaient beau nous provoquer, chaque fois qu'ils en trouvaient l'occasion, en nous appelant calotins ou brigands^ nous nous conformions à4a consigne donnée par le sage abbé Gayet, 6n sa qualité de censeur du collège, et nous passions outre. Tant qu'on n'exigerait rien de nous qui fût contraire à la conscience et à l'honneur, il était d'avis que nous fissions aux circonstances les concessions compatibles avec les lois de chacune de ces deux puissances.
Malheureusement il y avait un autre professeur qui n'était disposé à admettre cette restriction ni en théorie ni en pratique ; et, comme il était en outre principal du collège et père de famille, il était à craindre que si
son point de vue venait à remporter sur Tautre, il n'en résultât, entre lui et nous, quelque conflit qui, outre l'atteinte plus ou moins grave portée à la discipline, pourrait entraîner la suppression ou du moins la fermeture indéfinie de rétablissement dont la résurrection avait été son ouvrage. Or il n'imaginait pas de calamité plus grande que celle-là, soit pour le département, soit pour lui-même, et son plan de conduite fut tracé en conséquence.
Mais avec toute son expérience en matière d'éducation purement littéraire, il ne possédait môme pas les prepremiers éléments de Tautre éducation, je veux dire celle des caractères, et toute sa science d'observation, du moins comme professeur, se bornait à constater nos progrès dans l'interprétation des auteurs classiques, et l'emploi plus ou moins heureux des figures de rhétorique dans nos amplifications. Quant à la nuance des répressions, laquelle aurait demandé d'ailleurs un tact plus délicat que le sien, il n'y avait pas lieu à s'en occuper, attendu que les transgressions étaient excessivement rares. Et ce fut cette rareté même et la discipline exemplaire observée par les élèves de toutes les classes, par les grands comme par les petits, dans nos chambrées comme dans l'enceinte du collège, ce furent, dis-je, toutes nos habitudes de subordination transmises par nos devanciers et jamais démenties, excepté parle devoir, qui l'empêchèrent de soupçonner nos dispositions intérieures et le degré d'énergie dont nous étions capables.
Si, en face de la brusque révolution qui venait de s'accomplir, il n'avait montré que de la faiblesse, nous nous serions contentés de le plaindre; mais quand nous vîmes
la cocarde tricolore remplacer la cocarde blanche qu'il avait si pompeusement étalée devant nous, un autre sentiment, dont il lui fut facile de mesurer le progrès, vint se joindre à la pitié qu'il nous inspirait, et d*autres actes, empreints dû même caractère, ne tardèrent pas à rendre nos positions respectives aussi insoutenables pour lui que pour nous. C'était en vain qu'il recourait à ses plus habiles manœuvres pour esquiver la tempête, il y avait trop d'écueils autour de lui pour que sa barque pût les éviter tous ; mais le plus formidable de ces écueils était notre intolérance, et il eut bientôt occasion de s'en apercevoir. La décoration que portait le premier élève de la classe était une fleur de lis en relief sur une petite médaille d'argent. Avant 1814, ce relief avait été une colombe, emblème de l'Esprit-Saint, et quand cet emblème religieux dut faire place à un emblème purement politique, nous avions été un peu scandalisés, et notre cher professeur, Tabbé Gayet, l'avait été davantage. Maintenant il s'agissait de placer sur nos poitrines un troisième emblème qui était un flagrant démenti donné aux deux autres et à nous-mêmes. Le préfet du département exigeait ce changement comme un acheminement à d'autres victoires, et il rendait noire pauvre principal personnellement responsable de ce qui pourrait arriver aux élèves décorés, s'ils continuaient à étaler un signe factieux devant les gardes nationaux ou les soldats de la garnison. Dès le lendemain les emblèmes séditieux furent retirés de toutes les classes, mais sans qu'on annonçât Tintention de leur en substituer d'autres. La sommation pour la classe de rhétorique fut remise au lendemain. On s'attendait à une vigoureuse démonstration.
Eo effet, quand notre professeur, après un doucereux préambule qui avait pour but d'apprivoiser un peu nos humeurs sauvages, eut laissé tomber à mi-voix la fatale demande, je lui fis, en me donnant pour l'interprète de mes camarades, une réponse aussi insolente que déclamatoire dans laquelle je lui disais de garder ses aigles pour lui, attendu que nous ne voulions pas changer de décoration aussi souvent que d'autres changeaient de cocarde.
Il avait prévu que sa demande donnerait lieu à quelque scandale et, dans cette prévision, il avait composé un discours saturé des prophéties les plus menaçantes sur les malheurs qui ne pouvaient manquer de nous arriver, si nous continuions à agiter passionnément des questions qui étaient si fort au-dessus de notre âge. Cette lecture fut à peine écoutée jusqu'au bout. On était impatient de sortir pour féliciter librement le jeune orateur qui avait parlé à la satisfaction de tous, et pour lui faire décerner les mêmes félicitations par les autres classes. Ce fut une ovation d'autant plus flatteuse, que Tabbé Gayet, qui passait assez près de nous en ce moment, ne parut pas la désapprouver. À dater de ce jour, mon rôle, dans les graves éventualités qui se préparaient, fut comme tracé d'avance, et la classe de rhétorique, qui venait de donner le premier branle, devint bientôt, au 'mépris des prédictions du professeur, un foyer de fermentation d'autant plus actif, qu'on y était devant une autorité suspecte contre laquelle on se faisait un malin plaisir et presqu'un devoir de réagir, dès qu'on était hors de sa présence.
Cependant on avait appris bien vite au dehors ce qui s'était passé dans l'intérieur du collège et, pour nous
eiLtorguer uue amende honorable à Taigle que nous avions insultée, on avait résolu d'en peindre un avec ses ailes bien déployées, au-dessus de la porte par laquelle nous étions obligés d'entrer, et Ton disait tout haut qu'on saurait bien nous faire passer sous le joug; mais, dès le matin même du jour où nos ennemis s'étaient promis cette jouissance, l'oiseau se trouva couvert de boue ; et l'on eut beau le débarbouiller et le placer, jour et nuit, sous la protection d'une sentinelle, il se trouvait toujours un écolier qui, par un stratagème des plus comiques, parvenait à détruire chaque nuit les restaurations de chaque jour et nous donnait la satisfaction de passer sous cette porte plutôt en vainqueurs qu'en vaincus.
Il fut alors question d'employer la force des baïonnettes pour nous contraindre à crier vive f Empereur! mais cette idée féroce fut énergiquement repoussée par le général Rousseau qui, fort heureusement pour les deux partis, commandait alors les forces du département en homme bien résolu à ne pas les faire servir au triomphe des mauvaises passions qui s'agitaient autour de lui. On renonça donc, cette fois, à nous mettre la baïonnette sur la gorge ; mais à quelques jours de là, à la suite d'un banquet ou plutôt d'une orgie patriotique où s'étaient réunis tous les fédérés du département, les plus exaltés d'entre eux eurent assez de crédit auprès de certaines autorités subalternes, très-mal disposées contre nous, pour obtenir l'ordre de faire afficher sur la porte même du collège un exemplaire de cette constitution impériale où Dieu était pris pour garant de la haine vouée à la famille des Bourbons.
La consigne brutale donnée à la sentinelle, qui n'é^
tait pas un soldat, était d'avoir l'œil sur raffiche et d'enfoncer sa baïonnette dans le corps du premier écolier qui s*aviserait de la déchirer ou de cracher dessus. Il était facile de prévoir que l'indignation donnerait lieu à quelque manifestation de ce genre, et en effet nous vîmes le factionnaire faire un mouvement pour exécuter sa consigne contre un élève qui l'avait bravé ; heureusement le coup fut détourné par un bras d'enfant et l'arme alla s'enfoncer avec fracas dans la porte. Pendant ce temps-là, d'autres champions s'étaient rués sur la maudite afBche, et après s'en être disputé les lambeaux, ils venaient les étaler dans la cour comme des trophées et recevoir leur part des bruyantes félicitations dont nous comblions à Tenvi les héros de cette journée.
On comprend sans peine Texaltation que dut produire en nous une victoire qui avait failli nous coûter si cher. On comprend plus aisément encore la terreur de notre pauvre principal sur qui pesait une double responsabilité. Tune vis-à-vis des autorités locales, l'autre vis-à-vis de nos parents. Les deux épreuves que nous venions de subir, lui en faisaient craindre chaque jour de nouvelles qui ne pourraient manquer de devenir sanglantes et, pour comble de désespoir, toutes ses allocutions pathétiques et ses lieux communs sur la prudence ne produisaient sur nous aucun effet. Heureusement, au plus fort de ses angoisses, il apprit que le général Rousseau avait défendu de renouveler les mesquines provocations dont nous avions été Tobjet, et en effet, plusieurs jours se passèrent dans une espèce de trêve que tout annonçait devoir être durable.
Mais il y avait, dans le camp ennemi, des hommes qui ne pouvaient être satisfaits, tant que notre sang
n*aurait pas coulé : c'étaient ceux qui s'étaient crus perdus ou du moins ruinés par le retour des Bourbons, et qui ne nous pardonnaient pas la peur que leur avait faite celte révolution si joyeuse pour nous. Persuadés que le général Rousseau ne se prêterait jamais à leurs projets de vengeance, ils soudoyèrent quelques forcenés parmi lesquels figurait un futur galérien récemment expulsé du collège, et ils les apostèrent sur la grande place avec des instructions qui ne tardèrent pas à être remplies. En effet, trois écoliers qui rentraient en ville après avoir passé leur jour de congé dans les champs, furent tout à coup assaillis par une centaine d'agresseurs, sous prétexte que les fleurs blanches qu'ils portaient innocemment à leurs chapeaux, étaient un signe séditieux. La lutte fut plus longue que ne semblait le comporter l'inégalité du nombre, et elle ne se termina que par l'arrivée d'un piquet de gendarmerie qui conduisit notre champion tout haletant au corps de garde de la mairie.
A mesura que les écoliers rentraient en ville, on leur racontait tous les détails de la scène qui venait de se passer et qui n'était rien en comparaison de celle qui allait se passer dans le corps de garde. Les traitements les plus barbares et les plus ignominieux furent infligés à notre pauvre camarade, pour le forcer à dénoncer ceux qu'on appelait ses complices; car l'officier de gendarmerie, gagné d'avance par nos persécuteurs, n'avait pas manqué de transformer cette innocente bravade de trois enfants en une tentative criminelle pour renverser le gouvernement impérial. Cette supposition une fois admise, on se croyait tout permis et l'on ne reculait ni devant l'insulte, ni devant la torture, ni même devant
la flagellation avec effusion de sang, et il ne fallut rien moins que l'intervention énergique d*un officier du poste voisin pour mettre un frein à la rage des deux bourreaux acharnés sur la malheureuse victime, qui crachait encore le sang à pleine bouche, quand elle fut transférée de nuit dans la prison du petit couvent. Là un autre bourreau l'attendait, moins brutal, mais plus raffiné, c'était le geôlier à qui on avait fait sa leçon d'avance et qui lui signifia tout d*abord que, s'il ne déclarait pas ses complices, il serait fusillé dans hui jours. Il se le tint pour dit et fit ses préparatifs en conséquence. Mais ils furent interrompus, dans V aprèsmidi du troisième jour, par une escouade de gendarmes qui venaient le tirer de son cachot, non pas pour le conduire au supplice, mais pour lui en donner au moins Tavant-goût par Tappareil militaire qu'on avait eu soin de déployer sur son passage. Quand son escorte le fît entrer dans la cour du collège, il ignorait ce qui Ty attendait, et quand nous y arrivâmes à notre tour et que nous vîmes la pâleur de son visage et le regard de triste adieu qu'il promenait sur nous tous, nous fûmes consternés : mais la consternation fit bientôt place à Finâignation, quand nous entendîmes notre principal lire la sentence par laquelle Lemanach était expulsé du collège de Vannes, exclu à jamais de l'Université impériale, et condamné à quitter la ville dans les vingt-quatre heures.
Au sortir de ce spectacle, à la fois barbare et indécent, notre indignation, comprimée depuis trop longtemps, débordait de nos âmes comme un torrent qui aurait rompu ses digues. On se disait que la mesure était comble et qu'après les outrages de plus en plus ré-
voilants dont on nous avait abreuvés, notre premier devoir était, non pas de nous disperser dans nos familles, mais de nous procurer la seule vengeance qui nous fût douce, c'est-à-dire la vengeance cçUective. Enfin les mots terribles d'insurrection à main armée furent prononcés sans ambages, et personne ne recula ni devant le mot, ni devant la chose. Seulement il fut décidé qu'à partir de ce jour, nous aurions l'air d'être parfaitement résignés à notre sort, et qu'un comité, choisi parmi les élèves de rhétorique, serait chargé de l'organisation du complot. La confiance dont mes camarades m'honorèrent en cette occasion, était la récompense, non moins périlleuse que flatteuse, du langage hardi que j'avais tenu à notre principal, quand il s'était agi de changer nos dé* corations. Mais je n'avais ni l'esprit assez mûr, ni l'imagination assez calme, pour trouver des solutions aux innombrables difficultés qui ne pouvaient manquer de surgir devant nous. Le seul élève de rhétorique qui aurait pu remplir presque toutes les conditions voulues, était notre futur lieutenant, Jean-Louis le Quellec, à qui sa supériorité d'âge et de connaissances, la solidité de son caractère et surtout ses habitudes modestes et laborieuses avaient concilié, depuis longtemps, l'estime de ses camarades ; mais alors, il se relevait à peine d'une cruelle maladie qui avait épuisé ses forces, de sorte que, pour le moment, il ne pouvait nous aider que de ses conseils.
Heureusement, mon condisciple Olivaux, le plus cher et le plus sympathique de mes collègues, avait pris assez d'ascendant sur moi pour suppléer, dans une certaine mesure, à mon inexpérience, et cet ascendant était d'autant plus sûr que mon cœur avait été d'accord avec
ma raison pour le lui laisser prendre. Attiré vers lui, dès le premier jour, par ses qualités affectueuses que révélaient, au premier abord, la douceur de sa physionomie et la suavité de son accent, je n'avais pas même ^upçonné les qualités énergiques qu'il tenait comme en réserve et dont la subite manifestation nous causa autant d'étonnement que de joie. Son premier exploit, sur lequel nous fondâmes d'abord de grandes espérances, fut la conquête d'un officier de Bergerac, nommé Lespinasse, qui parlait, comme nous, du retour désastreux de Napoléon, mais qui n'en gardait pas moins, au fond du cœur, une fidélité inviolable à son drapeau. C'était une des âmes les plus chevaleresques que j'aie jamais renicontrées, et il y avait dans celle de mon ami; des germes qu'un pareil contact ne pouvait manquer de réveiller* C!omme ils logeaient tous deux sous le même toit, leun conversations étaient fréquentes et j'y assistais quelquefois, mais non avec un intérêt de pure curiosité. Je hasap* dais des questions qui, si elles n'étaient pas venues d'nm enfant, auraient pu paraître suspectes. Enfin je poussai l'indiscrétion jusqu'à demander à ce brave homme de m'apprendre l'exercice du fusil comme supplément de traitement médical pour la faiblesse de maconsiitutiom; et dès le lendemain, au point du jour, je commençai» mon apprentissage dans la caserne de la rue Saint- Yves.
Les relations de confiance qui s'établirent rapidement entre le maîfre et l'élève, eurent pour effet de me faire commettre, quand le moment décisif fut venu, la plus incroyable de toutes les folies; et, ce qui est plus incroyable encore, c'est qu'elle fut commise avec l'assentiment de mes collègues poussés à bout, comme moi, par
Timpatience de nos camarades qui voulaient, à tout risque, entrer en campagne.
Il avait donc été décidé que nous (enterions Tescalade nocturne du fort Penlhièvre, défendu par une faible garnison de vétérans, et qu'après notre victoire, dont nous ne doutions pas, nous appellerions à nous, par nos salves d'artillerie, les habitants des paroisses circonvoisines, lesquels formeraient ainsi le premier noyau d^une insurrection générale; mais il nous fallait un homme du métier, pour nous faire monter à Tassant, et cet homme était tout trouvé, si mon maître de gymnastique militaire consentait à se mettre à notre tête.
Telle fut Tétrange et naïve ouverture que je me chargeai de lui faire et qui fut accueillie avec un mélange ou plutôt un conflit de sentiments qui aurait vivement intéressé un observateur moins absorbé que moi. D'un côté, il aimait son drapeau autant que nous aimions le nôtre, et le code militaire, avec ses sanglantes pénalités, lui traçait clairement la route qu'il avait à suivre. De Tautre côlé, il était ému de tant de courage et de franchise, et les efforts même qu'il faisait pour cacher son émotion, la rendaient encore plus visible. Il regrettait presque d'être lié par un serment qui le privait du bonheur de combattre à notre tête, et il finit par me dire que, pour se débarrasser au plutôt d'un regret si coupable, il renonçait à toutes relations ultérieures avec moi.
Cet échec, auquel nous n'étions pas préparés, nous découragea pour quelques jours. Nous savions maintenant qu'outre les dangers auxquels nous nous exposions avec pleine connaissance de cause, il y avait encore les dangers non moins graves auxquels nous exposions ceux qui recevaient nos confidences. Cependant il était urgent
VANNES i33
de faire un choix, et il fallait le faire de manière à trouver réunis, dans le même homme, Tenthousiasme et Texpérience, un cœur ardent et une tête froide, mais surtout une âme assez noble, pour deviner, par notre seul accent, que nous n'étions pas des traîtres.
Un homme se rencontra cependant qui remplissait et au delà toutes ces conditions, et nous n'eûmes pas à Taller chercher bien loin, car le chevalier de Margadel occupait un château que nous pouvions apercevoir du lieu même oh se tenaient nos délibérations. C'était un des survivants de la dernière armée vendéenne et qui avait conquis sur le champ de bataille tous ses grades, jusqu'à celui de major de division qu'il occupait au moment de la dernière paci6cation. Son air martial, sa taille presque gigantesque, ses grands yeux noirs pleine de feu, sa parole ferme et sonore, et surtout sa blessure dont il boitait encore un peu, en avaient fait depuis longtemps un personnage intéressant pour ceux d'entre nous qui avaiententendu parler de ses exploits. Mais quand nous sûmes qu'il avait commencé sa carrière, que nous trouvions si belle, d'une manière assez analogue à celle dont nous voulions commencer la nôtre, et que lui aussi s'était échappé du collège pour combattre avec ses cinq frères sous ce même drapeau que nous voulions arborer, nous comptâmes sur sa sympathie aussi sûrement que si elle nous avait été promise parle ciel, et nous décidâmes que les cinq membres du comité se rendraient le lendemain soir à son domicile pour lui soumettre tous nos projets, et lui en offrir la suprême direction.
Le premier abord fut froid, parce qu'il savait que la police n'était pas scrupuleuse sur les moyens qu'elleemployait pour surveiller ses démarches. Mais sa réserve
ne tint pas contre des protestations aussi franchement accentuées que les nôtres, et, sans le moindre préambule diplomatique, il nous mit au courant des préparatifs d'insurrection qui se poursuivaient avec activité sur plusieurs points du département, et il nous démontra la nécessité de concerter nos opérations avec celles du conseil supérieur dont il était membre, et auprès duquel il offrit de nous servir d'intermédiaire.
Il fallut donc attendre, au risque d'exaspérer nos camarades par la lenteur de nos résolutions, et au risque, bien autrement sérieux, d'être devancés par la vigilance de la police et d'expier, par l'incarcération ou par quelque chose de pis, l'audace de notre entreprise avortée. Ce danger devenait chaque jour d'autant plus imminent qu'il était presque impossible de tenir si longtemps secrète une conjuration qui comptait tant de complices d'un âge si peu rassurant; et la preuve qu'il en avait transpiré quelque chose, c'est qu'on s'occupait, nous disait -on, à dresser, dans les bureaux de la préfecture, une espèce de liste de proscription, sur laquelle étaient portés quarante ou cinquante élèves désignés aux autorités locales comme les plus turbulents et les plus incorrigibles. Il n'était pas question de procéder contre eux par des voies de police universitaire, comme on avait fait à l'égard de Lemanach ; on nous assurait que le parti était pris de les garrotter deux à deux comme des forçats et de les faire partir sous bonne escorte pour Belle-Isle, où ils seraient tous, sans distinction d'âge, incorporés dans les bataillons coloniaux. Il fut donc résolu que nous partirions dès le mercredi suivant, et nous fîmes en toute hâte nos préparatifs matériels et spirituels pour ce jour-là.
Si nos ennemis avaient été dans l'habitude de fréquenter les églises, ils auraient sans doute soupçonné quelque chose en voyant les confessionnaux si obsédés; et, s'ils avaient pu entendre ce qui se passait entre les pénitents et leur confesseur, ils auraient été stupéfaits du langage pathétique tenu par celui-ci, pour combattre la détermination déjà prise. Cette opposition fut à peu près universelle parmi le clergé du diocèse, du moins en ce qui concernait les écoliers du collège, dont l'extermination, si la guerre se prolongeait, laisserait sans successeurs la génération de prêtres-martyrs que la persécution et Texil avaient prématurément vieillis et qui s'éteignait rapidement. Mais comme les remontrances que nous eûmes à essuyer n'allaient pas jusqu^à qualifier de péché mortel Tirrévocable résolution que nous avions prise^ nous ne nous crûmes pas obligés de la comprendre dans notre acte de contrition, et la dernière bénédiction du prêtre ne fut pas conditionnelle.
Parmi les écoliers qui avaient été initiés au complot, il y en eut qui se crurent dégagés, au dernier moment, de l'engagement qu'ils avaient pris de ne le révélera personne, pas même à leurs parents les plus proches. Mon ami Olivaux fut de ce nombre, et je n'ai pas besoin de dire combien ce chagrin gâta pour moi la joie du départ, sans parler du vide que son absence devait laisser dans nos rangs. Personne n'était doué, comme lui, de tous les dons requis pour devenir Tinspirateur de notre barde^le Thiec et son successeur après sa mort. Mais il avait été placé sous la tutelle immédiate d'un prêtre étranger à tous les genres d'enthousiasme, et dont la responsabilité était trop directement engagée pour qu'il fût possible à son pupille de lui laisser, par une évasion
nocturne, non-seulement Taiguillon du remords, mais les angoisses de la plus cruelle incertitude. Il lui avoua donc, sans détour, le rôle qu'il avait joué dans la conjuration et qui constituait un engagement tellement sacré aux yeux de ses camarades et aux siens, qu'il était décidé atout braver plutôt que ne pas le remplir. Sur quoi le Mentor effrayé, se transformant tout à coup en geôlier, trouva que le meilleur argument pour réfuter son jeune interlocuteur, était de fermer sur lui la porte à double tour, sauf à lui rendre la liberté quand il serait plus sage. Je crus, aussi moi, pouvoir faire la même confidence à ma mère, d'autant plus que cette confidence avait été devancée depuis longtemps par des soupçons auxquels il manquait peu de chose pour devenir une certitude; car, outre qu'elle me voyait souvent sortir et rentrer à des heures indues, elle avait surpris mon jeune frère coulant des balles et fabriquant des cartouches dans le grenier. La pauvre femme était donc déjà pourvue d'une certaine dose de résignation, quand je vins lui révéler tout le complot et lui avouer, en balbutiant quelques mots d'excuse, le rôle que j'avais joué dans les opérations préliminaires. Cet aveu répondait d'avance à toutes les objections. Aussi n'en fit-elle aucune. Il n'y eut ni lamentations, ni étreintes maternelles, ni rien de ce qui aurait pu ébranler ma résolution, et elle attendit que je iiisse hors de sa présence, pour se soulager par des larmes.
Le rendez-vous de notre état-major provisoire était au château même de M. de Margadel, où l'aînée de ses filles nous fit une distribution de cartouches et de cocardes blanches auxquelles elle avait travaillé sans relâche durant toute la nuit avec ses sœurs. Quoique nous
eussions déjà souvent admiré en elle ce mélange d'enthousiasme naïf et de raison précoce si charmant à Tâge de quatorze ans qu'elle avait alors, quoiqu'elle nous eût plus d'une fois enchantés par son accueil et électrisés par ses paroles, on croira sans peine que dans ce moment elle nous parut plus intéressante que jamais, surtout quand nous la vîmes attacher la croix de Saint- Louis sur la poitrine de son père, pour qui la séparation fut déchirante, non-seulement à cause des chances fatales que pouvait amener une guerre civile dont on ne prévoyait pas le terme, mais surtout à cause de la prise qu'il donnait à ses ennemis, en laissant à leur merci une mère et six enfants sans défense.
A minuit, nous arrivions au château de Pont -Sale qui était notre première étape.
Mais mon intention n'est pas de reproduire ici et encore moins de mutiler l'histoire de la petite chouannerie, où j'ai raconté, autant pour rédification des générations futures que pour la gloire de la génération passée, tous les incidents qui m'ont paru propres à mettre en relief, je ne dis pas les grandes combinaisons, mais les grandes qualités qui y furent déployées* Assurément les motifs d'exaspération ne manquaient ni aux chouans proprement dits, ni surtout aux écoliers qui, outre leurs récents griefs, venaient d'apprendre, en se dirigeant vers le bourg de Sainte-Anne, que les fédérés, détachés à leur poursuite, avaient promis de rentrer dans Auray avec nos têtes sanglantes au bout de leurs hayonnettes. Et cependant, dès la première victoire, remportée près de Sainte-Anne, le surlendemain de notre départ, nous étions assez maîtres de nous-mêmes pour n'écouter que notre respect et notre pitié pour les vain-
eus ; nous prodiguions à leurs blessés des soins presque fraternels, nous faisions même des frais d'hospitalité pour leur mettre un peu de joie au cœur, et nous ne pouvions nous défendre d*un malin plaisir en voyant Tébahissement où les jetait la générosité incompréhensible de nos procédés.
Une chose contribua surtout à nourrir et développer en nous ces heureuses dispositions, ce fut l'ascendant, de plus en plus prononcé, que prit sur nous le chevalier de Margadel. Ddlhs sa famille, nous n'avions vu briller que ses vertus domestiques. Ici nous venions de voir briller sa bravoure dans le combat et sa charité après la victoire ; car ce fut lui qui mit le premier appareil sur la blessure du commandant de la colonne que nous avions écrasée. Tout en nous prêchant par l'exemple, il ne négligeait pas de nous prêcher par la parole, et la sienne, impérieuse et retentissante sur les champs de bataille, avait^ dans ses épanchements avec nous, quelque chose de vibrant et de tendre qui nous touchait et nous fortifiait à la fois. Plein de sollicitude pour nos âmes et attentif à ménager nos corps, on le voyait s'approcher de nos rangs, dans nosimarches et dans nos veillées, pour nous dire quelques paroles d'édification et pour partager sa provision de chocolat avec ceux d'entre nous qui paraissaient plus faibles ou plus épuisés que les autres. Ausssi notre confiance eu lui prit-elle bientôt un caractère que nous aurions alors appelé filial, mais que je serais tenté d'appeler féodal, dans ce sens que nous lui étions dévoués à la vie et à la mort, non pas de par la loi de la discipline militaire qui n'a de prise que sur les volontés, mais de par la loi de l'honneur, en prenant ce mot dans son acception la plus élevée. Nous brûlions de
trouver une belle occasion pour lui prouver que nous n étions pas moins dignes de son estime que de son affection. Enfin, cette occasion, si ardemment désirée vint s'offrir à nous dans la matinée du 10 juin, quand le général Rousseau vint nous attaquer à Muzillac, pour empêcher le débarquement des armes et des munitions qui nous arrivaient d'Angleterre.
Le récit de ce dramatique combat de Muzillac a fait couler bien des larmes, depuis quarante ans, soit qu'on l'ait entendu de la bouche même des acteurs, soil qu*on l'ait lu dans Touvrage où j'en ai raconté les émouvants détails. Parmi les morts, atteints dès la première charge, se trouvaient notre capitaine et notre barde, et nous n'étions pas encore assez aguerris pour n'en être pas troublés; mais ce trouble n'atteignait pas un groupe d'écoliers placés à notre première ligne et qui ne semblaient pas plus craindre les boulets que les balles. «A moi, mes enfants», leur cria Margadei, en voyant gravir vers nous les tirailleurs ennemis dont le chef tomba roide mort sous son premier coup. Quand Partillerie ennemie commença son feu, nous n^avions presque plus de cartouches et, ne pouvant pas riposter, nous nous couchions à plat ventre, pour laisser passer la mitraille par-dessus nos têtes. Ce Fut alors qu'un des nôtres s'étant plaint, au nom de tous, du manque de munitions, reçut cette superbe réponse : a Eh bien, « si vous n'avez, plus de munitions, faites semblant « d'en avoir et cela aura le même effet qu'une dé- « charge. »
Autant notre attitude avait été ferme pendant la lutte, autant elle fut édifiante dans la poursuite, à cause de l'énergie avec laquelle nous défendîmes les
blessés contre la rapacité de quelques mauvais chouans, aussi âpres au butin qu'implacables dans leurs vengeances. Cette journée fut comme le point culminant de cette curieuse campagne, et on eut la générosité de nous en attribuer presque toute la gloire, sans doute pour adoucir le chagrin des pertes douloureuses que nous venions de faire. Avant même que nos larmes fussent séchées, on "nous avait proclamés compagnie d'élite avec tous les privilèges attachés à cette' distinction, et, à partir de ce jour, nous devînmes les favoris de toute Farmée, des paysans comme des marins, mais plus particulièrement du bataillon de Gamber qui nous savait gré d'avoir rendu possible, par la fermeté de notre attitude passive, la vigoureuse attaque de flanc qui avait décidé de la victoire.
Pour compléter notre éducation militaire, il ne nous manquait qu'un revers, et le 20 juin, nous trouvâmes ce triste complément, avec les circonstances les plus aggravantes, dans la désastreuse journée d'Auray qui aurait été plus désastreuse encore, si l'humanité du général Rousseau n'avait déjoué à temps les projets, hautement avoués, des féroces auxiliaires qui lui étaient venus des départements voisins. Après cette catastrophe, qui nous rappelait, par la proximité des lieux, celle de Quiberon, il ne nous restait plus d'illusion sur le capacité militaire de notre général en chef, Desol de Grisoles, ni sur celle de ses conseillers réputés les plus influents. Celle de M. de Margadel, au contraire, ne fut pas seulement mise hors de doute pour nous qui le croyions infaillible, mais elle le fut aussi pour les nombreux témoins de la scène qui s'était passée quelques jours auparavant près de Kerfili. Tous les efl'orts des
plus intelligents entre nos chefs pour faire comprendre à Desol qu'il fallait, à tout prix, empêcher la jonction du général Rousseau avec le général Bigarré, avaient échoué contre son incurable stupidité. Notre héros, qui en prévoyait les conséquences, était pâle et tout haletant de colère; on entendait de loin les éclats de sa voix impérieuse et les menaces quMl mêlait à sa véhémente apostrophe. Son dernier mot fut qu'il aurait mille fois mieux aimé subir de nouveau toutes les misères de rémigration que de continuer une guerre si niaise.
Ce fut cette faute qui permit à nos ennemis de nous jeter sur les bras les forces disponibles de deux départements, tandis que les nôtres étaient réduites de plus d'un tiers par la quantité de demandes de congé auxquelles on se croyait obligé de faire droit, au moment même où les colonnes d'attaque marchaient vers leurs positions respectives pour converger ensuite sur nos lignes. Et pendant ce temps, notre général allait visiter l'amiral Hotham à bord de son vaisseau I
On peut dire que jamais si grande ineptie ne fut déployée sur un si petit théâtre. Et quelles conséquences ne pouvait-elle pas entraîner, surtout pour nous, poursuivis, comme nous Pétions, par des haines héréditaires qui, si elles cessaient d'être contenues, n'épargneraient pas plus les enfants qu'elles n'avaient épargné les pères; car l'exemple donné par le général Rousseau qui avait mis en liberté tous les prisonniers, n'avait pas été suivi par les fédérés de Vannes qui avaient mis sous les verroux, avec des intentions barbares hautement avouées, deux de nos camarades surpris en mer par un bateau de douane et destinés sans doute à faire les frais
i42 EPILOGUE.
d'un spectacle analogue à ceux de 1795, si la nouvelle de la bataille de Waterloo n'était venue changer nos positions respectives et donner la prépondérance "au parti le moins disposé à abuser de ses avantages.
Avec un adversaire aussi loyal que le général Rousseau, les négociations étaient faciles, et elles le grandirent encore davantage dans notre estima. Je fus un de ceux qui allèrent demander, pour la compagnie des écoliers, le privilège de monter la garde à la porte de celui qui nous avait si généreusement combattus. Une fois entrés dans Vannes, notre plus haute ambition fut d'étonner, par nos dispositions plus que conciliantes, non-seulement nos ennemis du champ de bataille, mais même les bourreaux de nos pères et ceux de Lemanach qui devaient naturellement s'attendre à de sévères représailles. Jamais pareil spectacle ne s'était vu ni dans nos villes, ni dans nos campagnes, depuis le commencement de nos guerres civiles. Les soldais et les chouans, assis à la même table dans les auberges, buvaient à la santé les uns des autres, et quand ils étaient de faction àla même porte, ils ne pouvaient s'empêcher de violer la consigne qui leur prescrivait le plus rigoureux silence. Il y avait là pour nous un rôle de conciliation qui flattait à la fois notre cœur et notre goût, et dont nous nous acquittions avec un zèle qui n'avait pas besoin d'être stimulé. Ce fut surtout à notre instigation que, pour donner une sorte de sanction religieu se à cette fraternité qui était en partie notre ouvrage, on résolut de réunir les deux armées autour du même autel dressé sur une place publique assez spacieuse pour qu'on y pût déployer tout l'appareil militaire que comportait la circonstance. 11 y eut un moment solennel qui fut comme
le point culminant de cette imposante cérémonie ; ce fut quand, après la triple salve dont l'élévation de Thostie avait donné le signal à deux batteries parallèles, on vit les troupes de ligne arborer, en signe de réconciliation, les couleurs qu'elles avaient récemment combattues.
Après cette cérémonie, qui fut vue de très-mauvais œil par certains pécheurs endurcis, les officiers supé* rieurs des deux armées se réunirent dans un banquet dont les nôtres eurent la prétention de faire les honneurs et les frais. Jamais on ne vit de courtoisie plus chevaleresque entre des adversaires réconciliés. Le général Rousseau, trop fier et trop sûr de lui-même pour éluder aucun sujet de conversation, parla de la dernière campagne, sans jactance comme sans embarras, louant les dispositions prises à Muzillac, le courage avec lequel les enfants du collège avaient défendu leur position, mais, par-dessus tout, la manœuvre décisive qui avait été faite sur son flanc gauche, et dont l'auteur, assis modestement devant lui, dans son costume de paysan, necom* prenait rien à cet éloge pas plus qu'à l'émotion visible du général qui, en apprenant qu'il avait eu affaire au fameux chouan Gamber, ne crut pas s'abaisser en lui tendant fraternellement la main. Enfin, pour mettre le comble à la délicatesse des ses procédés, il fit à peine mention du combat d'Auray, ce qui contribua sans doute à rendre possible l'exécution de l'ordre incroyable en vertu duquel les chouans et leurs chefs se trouvèrent placés pendant quelque temps sous ses ordres.
C'était le moment de mettre bas les armes, si nous avions été sages ; mais cette détermination exigeait un genre de courage dont nous n'avions pas encore fait l'apprentissage et qui d'ailleurs impliquait le sacrifice du
plus légitime de tous les bonheurs, celui de jouir ensemble de la récompense de nos sacrifices. Pour avoir une idée de la continuité et de l'intensité de cette jouissance, il faudrait avoir été témoin des joies moitié enfantines et moitié viriles entre lesquelles se partageaient nos journées, sans laisser la moindre prise aux rancunes politiques, si vivaces de leur nahire. Au lieu de Thospitalité forcée que procuraient aux autres chouans les billets de logement distribués au hasard, nous avions les honneurs d'une hospitalité plus que volontaire; car pour avoir des hôtes inofifensifs, comme nous passions pour Têtre, nos coreligionnaires politiques et d'autres qui ne l'étaient pas encore, avaient fait, auprès des autorités tant civiles que militaires, les démarches les plus actives et les plus persévérantes, dont le résultat avait été de les exempter de tous les inconvénients attachés à la présence d'une garnison trop peu disciplinée ; car, depuis notre exploit de Muzillac, tous les chouans, les marins, aussi bien que les paysans, avaient pris au sérieux notre privilège de compagnie d'élite et, partout où se produisait quelque désordre, l'intervention d'un écolier n'était pas moins efficace que celle d'un officier supérieur.
Ce genre de service sur lequel on n'avait pas compté, excita si bien la reconnaissance de nos hôtes, qu'on vit les plus farouches d'entre eux s'apprivoiser peu à peu jusqu'à venir assister à nos exercices militaires sous les avenues boisées de la Rabine ; car, depuis notre rentrée dans Vannes, j'avais repris mes fonctions de capitaine instructeur, fonctions complètement stériles pendant toute la durée de la campagne, et que mes camarades m'avaient invité à reprendre pour notre amusement ré-
ciproqûe et aussi pour celui des spectateurs parmi lesquels se trouvaient des juges assez compétents, à qui nous ne paraissions pas indignes de leur attention, voire même de leurs éloges. C'est ce qui arriva un matin à un inspecteur aux revues qui fut frappé de Taspect et de la tenue de notre petite troupe et qui profita de la première occasion pour entretenir M. de Margadel du parti qu'on pourrait tirer éventuellement de dispositions aussi encourageantes que les nôtres. Cest de cet entretien que date l'idée généreuse, qui fut mûrie plus tard, de regarder notre compagnie comme une école militaire toute spéciale qui avait fait son apprentissage et conquis ses titres sur le champ de bataille, et qui offrait, outre les garanties d'aptitude et de courage^ celle d'une inviolable fidélité à tous ses devoirs.
Ce qu'il y avait de flatteur dans la bonne opinion que M. de Margadel avait de nous et qu'il s'efforçait de faire partager aux autres, c'est qu'il nous connaissait mieux que personne, même mieux que nos professeurs, sans en excepter un seul. Notre dévouement désintéressé à une cause qui, pour lui et pour un très-petit nombre d'autres, n'était pas une cause purement politique, le transportait d'admiration et il nous en savait gré comme d'un service personnel. Étranger à toutes les petitesses qu'enfante l'orgueil de caste, et doué d'une sagacité rare pour discerner les qualités latentes, quelque rude qu'en fût l'enveloppe, il donnait à chacun le genre d'encouragement qui lui était propre ; mais il étendait à tous, sans distinction de grade ni de costume, ce ton de familiarité affectueuse et presque paternelle qui avait marqué ses premières relations avec nous. Maintenant que notre enthousiasme pour lui, composé d'admiration, de recon-
naissance et de dévouement, avait, pour ainsi dire, at* teint son apogée, qu'on se figure, s'il est possible, ce que nous dûmes éprouver le jour où les officiers et sous-offiders de la compagnie furent invités, pour la première fois, à une fête de famille, dans ce même château du Gras-d*Or oîi, trois mois auparavant, nous avions été témoins et témoins très-émus^ de la séparation la plus déchirante. Quel contraste entre les pressentiments d'alors et les félicitations d'aujourd'hui, entre les rudes épreuves courageusement subies par cette épouse héroïque et l'immense joie du retour, rendue plus expansive par notre présence ! Mais l'héroïne du jour était pour nous la jeuue enfant que nous avions trouvée si belle, quand elle pleurait en attachant la croix de Saint- Louis sur la poitrine de son père, et que nous trouvions plus belle encore depuis qu'elle ne savait pleurer que de joie. C'était une scène qui aurait pu transporter nos imaginations dans les beaux siècles de la chevalerie, si l'histoire du moyen âge nous avait été aussi familière que l'histoire des Machabées, et cette fête se renouvela plus d'une fois, avec les mêmes émotions de part et d'autre, pendant notre séjour à Vannes, séjour que nous prolongions indéfiniment, bien que les plus raisonnables d'entre nous l'appelassent quelquefois les délices de Cap^me.
Mais avec toutes ces fêtes, que devenaient les vocations ecclésiastiques? Question scabreuse que nous nous adressions malicieusement entre nous et que nos mères s^adressaient entre elles avec de tristes pressentiments qui ne furent pas tous démentis. La mienne avait plus de motifs que les aytres pour douter de l'accomplisse* ment du plus cher de ses vœux. Outre que mes disposi-
YANNES. 147
tions antérieures n'avaient jamais été complètement rassurantes, elle voyait dans le rôle que je venais de jouer et dans les succès d'amour*propre qui en avaient été la suite naturelle bien qu'imprévue, un obstacle de plus en plus inquiétant, qui prit tout à coup pour elle un aspect formidable, quand elle sut à quelle tentation la bienveillance des autorités militaires allait nous exposer. L'idée de voir son fils revêtir un costume de lieutenant pour servir n'importe quelle dynastie, lui était encore plus insupportable que celle de le voir monter à bord d*un navire de l'île d*Arz. Elle avait vu de près les offî* ciers républicains des garnisons de Lorient et de Port* Louis ainsi que ceux qui commandaient les colonnes mobiles dans lescampagnes environnantes, et il lui était resté, des impressions de son enfance et de sa jeunesse, une invincible antipathie pour les épaulettes, antipathie qui se réveilla dans toute sa force quand elle vit ce nouvel orage s'amonceler sur sa tête. Non contente de faire un appel direct à mes obligations filiales tant envers elle-même qu'envers ma grand' mère qui avait hypothéqué ses biens pour nous, elle alla chercher au dehors des renforts dont la puissance lui était connue, et en faisant agir simultanément sur mon cœur les allocutions pathétiques du chanoine Bertrand et surtout celles de l'abbé Gayet, elle remporta une victoire tellement complète, que je promis de me démettre, sur-le-champ, de mes fonctions si attrayantes de capitsdne instructeur, et de me sous-* traire, par une prompte retraite, aux inconvénients de cette YÎe de garnison qui, à dire vrai, commençait à perdre son charme pour moi.
Il en était de même pour le plus grand nombre de mes camarades, malgré l'humeur qu'ils convinrent en-
tre eux de me témoigner. D'autres désertions suivirent la mienne, et peu à peu les rangs se dégarnirent tellement, que la compagnie se trouva réduite à sa plus simple expression. Chacun emporta son fusil et sa giberne, comme trophées de famille, et presque tous, au moment de se séparer, prirent avec leurs camarades et avec euxmêmes, l'engagement de se retrouver au collège pour le jour de la rentrée des classes.
Jamais vacances n'avaient été si douces, pour les enfants comme pour les parents; car les trois mois qui venaient de s' écouler avaient été pleins de périls pour les uns et pleins d'angoisses pour lés autres. Mais à présent que la crise était passée, on se félicitait de l'occasion qu'elle avait offerte à la génération nouvelle de se montrer digne de ses pères. En vain quelques esprits prosaïques et superficiels déploraient-ils, avec une insistance qui touchait au radotage, l'irréparable lacune que laisserait nécessairement, dans nos études classiques, une si longue interruption; toutes ces lamentations, rarement sincères, n'en imposaient à personne, pas plus que les prédictions incessantes dont de faux amis rebattaient nos oreilles sur la supériorité que prendraient inévitablement sur nous ceux qui avaient continué à faire des thèmes et des versions, pendant que nous courions les champs avec un fusil sur l'épaule.
Heureusement ce fut le contraire qui arriva, et si ce problème avait été posé d'avance à un esprit libre de tous préjugés et familiarisé, par l'observation plus que par l'étude, avec les conditions essentielles du véritable progrès intellectuel et moral, il aurait dit, sans hésiter, que tout ce qui contribue, surtout dans la jeunesse, à élever et fortifier le caractère, contribue, dans la même pro-
portion, au développement de Tintelligence, bien qu'il n'en augmente pas toujours les acquisitions. C'est alors la dimension de hauteur qui gagne intellectuellement parlant, au préjudice de la dimension de largeur, et qui, pour continuer la métaphore, se ligue avec la conscience pour fournir à Thomme ou même à Tenfant, quand il en a besoin, des motifs de détermination. Voilà comment je serais tenté d'expliquer le double phénomène qui se produisit, avant notre départ, dans la classe de rhétorique : une énergie précoce dans nos résolutions et une intelligence encore plus précoce de nos auteurs classiques, particulièrement de Tacite pour lequel nous trouvions des commentaires, pour ainsi dire vivants, dans tout ce qui se passait sous nos yeux. Y avait-il alors un seul collège en France, dont les élèves ou même les professeurs pussent se vanter de comprendre, mieux ou même aussi bien que nous, l'application qu'on pouvait faire à un si grand nombre de contemporains, de ce passage foudroyant qui semblait être une divination de l'historien : Transfugœ e transfugis^ et proditores e proditaribus, inter recens et vêtus sacramentum invisi deis errabitis? et notre compétence n'était pas moindre pour l'intelligence du charmant épisode de Nisus et Euryale, au neuvième livre de V Enéide^ épisode qui semblait avoir'été fait exprès pour nous et que nous comprenions par une sorte d'intuition, avant que notre professeur, qui le comprenait beaucoup moins, se fût donné la peine de nous le traduire. Il n'y avait pas, dans toute la littérature, ancienne ou moderne, une devise qui fût mieux adaptée à nos sentiments et à notre position, que ces deux beaux vers dont la première lecture nous fit tressaillir d'une joie sympathique :
i5a ÉPILOGUE.
f< Vax hic, est aDimus lacis contemptor, et istum « Qai yita*bene credat emi^ quo tendit, honorem. »
La perfection de l'éducation classique serait de trourer nos aspirations instinctives revêtues de la plus belle expression dont elles soient susceptibles, de manière qu'à l'aide d'une culture progressive, nous retrouvions, à l'état de beauté littéraire, ce qui a été d*abord en nous à l'état d'instinct. Les premières années du siècle se prêtaient merveilleusement, ou plutôt tristement à une foule de rapprochements de ce genre. Le spectacle avec lequel nos yeux étaient le plus familiarisés, depuis notre enfance, était le spectacle des ruines, et nous disions, avec nos pasteurs, qu'on était bien lent à les réparer. Comme la chose était autrement dite et même chrétiennement motivée dans l'admirable leçon que le protégé de Mécène faisait aux maîtres du monde, sous la forme poétique la mieux appropriée à son but :
LeUeta m^'onem ûitmiritus huij Donec tem^la refecms.,,,
A quelle magnifique exégèse ce texte n'aurai t-il pas prêté, surtout dans la bouche des professeurs que leur qualité de prêtre avait exposés à tous les genres de persécution, et qui, comme notre cher abbé Gayet, apportaient à la génération nouvelle, des pensées sanctifiées par le malheur et mûries par un long exil!
Malheureusement notre ignorance complète de l'histoire ancienne et moderne annulait d'avance toutes les inductions que nous aurions pu tirer des antécédents historiques, et tout le renfort qu'aurait pu nous donner l'autorité des grands noms. Il fallait nécessairement y suppléer par Tinstinct^ et ce supplément nous faisait ra-*
YAMES. lei
rement défaut. Jamais les suggestions de cet instinct ne nous servirent si bien qu'à Touverture de la guerre d*EB* pagne. Aucun de nous ne connaissait le fameux mot de Gaton d'Utique : La gloire n'est pas la justice ; et cepen-dant nous parlions et parfois même nous agissions comme si nous avions été les inventeurs de cette formule; car ceux d'entre nous qui, à Tépoque des vacances de Pâques, avaient à traverser la forêt de Camors, ne se faisaient pas scrupule de fraterniser avec les déserteurs, bien que la police eût signalé ces derniers comme des malfaiteurs et des assassins. Quel désordre d'idées de telles qualifia cations appliquées à de tels actes n'auraient-elles pas pro» duit dans nos jeunes cerveaux, si les proclamations offi«cielles avaient eu assez d'empire sur nos esprits, pour modifier, au détriment de nos caractères et de nos consciences, nos notions instinctives du juste et de l'injuste I Cette lutte avait définitivement cessé après notre caotH pagne de 1815, et quand nous nous retrouvâmes au col«l^e le 1 5 octobre de la même année, il eut été difficile ^e rien imaginer de plus pacifique que notre humeur. Non-seulement nous avions déposé toute rancune contre notre principal, ce qui eut exigé un miracle trois moîi auparavant, mais nous avions octroyé une amnistie sans réserve à ceux qui, au lieu de partager nos aventures^ avaient mieux aimé composer le petit auditoire des pra« dents professeurs restés à leur poste, pour n'être pas suspects de connivence avec nous. Enfin, il y eut une récoa^ eiliation sincère et presque cordiale avec ceux de nos condisciples dont l'enthousiasme pour le régime impé*rial n'impliquait aucune arrière*pen$ée révolutionnaire, dans le genre de celles qu'on imputait, à tort ou à raison, à tous les fédérés de la Bretagne»
Mais toutes ces dispositions conciliantes ne remédiaient pas à Tatteinte grave qu'avait portée à la discipline scolaire la position respective des écoliers et des maîtres. Cet inconvénient se faisait surtout sentir dans la classe de philosophie où je ne pouvais pas empêcher, avec la meilleure volonté du monde, que ma présence ne fût un embarras pour le professeur trop novice qu'on venait de nous donner; car j'étais le seul officier qui eut repris le cours de ses études, et ce retour, dans lequel on voulait voir un acte d'abnégation, me donnait nécessairement un surcroît d'influence non-seulement sur ceux de mes condisciples qui avaient fait la dernière campagne avec moi, mais aussi sur les élèves des autres classes aux yeux desquels j'étais devenu le principal représentant de la grande idée que nous avions mise en action.
Pour contre-balancer l'abus que j'étais exposé à faire d'une autorité si prodigieusement irrégulière, j'avais dans mon ami Olivaux, que j'avais retrouvé plus sage et plus affectueux que jamais, un conseiller qui ne tarda pas à devenir mon collègue pour toutes les démonstrations ou commémorations dont l'idée me passait par la tête; car, depuis le printemps de 1816, jusqu'aux vacances de la même année, nous vécûmes dans une sorte d'excitation fiévreuse, produite par la quantité d'anniversaires dont nous exigions impérieusement la célébration : anniversaire de serment, anniversaire de deuil, anniversaire de victoire, sans compter toutes les fêtes politiques qui se donnaient en ville, et pour lesquelles on nous avait habitués à croire qu'on ne pouvait pas se passer de nous. C'était un enivrement continuel, propre à faire tourner bien des' tètes, mais surtout la tête de celui qui, en Tabsence de ses deux
collègues lancés dans d'autres carrières, remettait son écharpe de soie blanche à franges d'or, pour jouer le principal rôle dans ces grandes occasions.
Il va sans dire qu'il n'était plus question de discipline ni de subordination, et qu'entre nos devoirs et nos plaisirs, la lutte n'était jamais longtemps douteuse; car notre pauvre principal qui avait à se faire pardonner son attitude équivoque des cent jours, aimait mieux lâcher la bride à nos fantaisies, que d'encourir le soupçon de tiédeur dans ses nouvelles affections politiques. U ne pouvait donc pas refuser les congés que j'allais lui demander au nom de mes camarades, et ces demandes se renouvelèrent si souvent, que Tabbé Gayet, dont la dignité ne s'accommodait pas de tous ces enfantillages, en fit des plaintes aux autorités locales qui se gardèrent bien d'en tenir compte. Les bruits qui couraient sur l'impression que notre glorieuse campagne avait produite en haut lieu, entouraient nos fronts, du moins ceux des trois officiers, d'une espèce d'auréole anticipée, et cette anticipation jointe aux visites courtoises que nous recevions de tous les personnages importants qui arrivaient dans le pays, avaient fait de nous une puissance avec laquelle il était difficile de ne pas compter^
Cette conviction entra si bien dans mon esprit et je la fis si bien entrer dans celui de mes camarades, y compris le sage Olivaux, que je leur fis adopter, sans la moindre opposition, l'idée absurde et presque insolente, de former deux compagnies de garde nationale qui seraient placées sous la direction immédiate du commandant militaire du département, et seraient ainsi
i54 EPILOGUE.
indépendantes de la garde bourgeoise , soit pour leur organisation, soit pour leurs manœuvres.
Chose incroyable! non-seulement aucune objection ne fut élevée contre mon plan, ni par rautorilé civile, ni par Tautorité militaire, mais elles se montrèrent Tune et l'autre si indulgentes et même si empressées en ce qui concernait les moyens d'exécution, que je ne craignis plus d'aller faire à notre principal cette étrange ouverture. Sa surprise fut grande, comme on peut bien l'imaginer, mais sa consternation fut plus grande encore. Comment concilier la discipline du collège avec les habitudes nouvelles que nous allions contracter^ l'autorité du professeur en classe, avec celle du capitaine instructeur? Cette objection, bien qu'elle fût la plus forte pour lui, ne fut pas celle sur laquelle il insista le plus. Sa plus grande préoccupation paraissait être le scandale inouï que le collège de Vannes allait donner, non-seulement à la Bretagne, mais à la France toute entière, attendu qu'il n'y avait pas d'exemple d'une pareille anomalie dans les annales universitaires, même sous le régime impérial. A plus forte raison devions-nous nous en abstenir sous la tutelle toute maternelle de l'université royale qui ne permettrait jamais, disait-il, que le paisible sanctuaire des lettres fut profané par le maniement des armes.
C'était le plus mauvais argument qu'il pAt employer avec nous; car nous n'avions pas encore digéré l'aflFront bien autrement inouï que nous avions reçu de cette même université royale, quand elle avait voulu exiger de nous l'arriéré de la rétribution universitaire ponr nos trois mois de campagne.
Aussi notre résolution unanime fut-elle de passM"
outre et, pour battre le fer pendant qu'il était chaud, je procédai immédiatement à Foi^anisation des deux compagnies, et à une autre tâche terriblement délicate, celle de choisir les officiers et sous-officiers de manière à consommer l'œuvre de réconciliation universelle que j'avais en vue, mais dont je n'avais fait part qu'à mes confidents intimes.
Plein d'une sotte confiance dans ma popularité que je croyais inébranlable, je fis la répartition des grades de manière à satisfaire à la fois et ceux qui avaient combattu et ceux qu'un obstacle quelconque avait empèdiés de combattre, concession blessante pour ceux qui allaient se voir frustrés d'une prétention légitime et sur la résignation desquels je n'avais pas le droit de compter. Enfin, pour mettre le comble à la surprise que je m'attendais à exciter, je voulus faire une avance à la fraction loyale de nos ennemis, et comme j'avais trouvé dans mon condisciple Julien Taslé, un adversaire politique dont je n'avais jamais méconnu les qualités d'esprit et de cœur, j'espérai faire partager à mes camarades l'estime que j'avais pour lui, en lui donnant le grade de sei^ent dans ma compagnie de grenadiers.
Ce ne fut pas cette nomination qui excita la tempête dont je fus assailli, quand le général Leridan, notre su* périeur immédiat, vint lire sur la garenne, devant les deux compagnies, la liste de promotions que tous regardaient d'avance comme mon ouvrage. Ce qui donna lieu à l'explosion de colère qui interrompit, h deux reprises différentes, cette malencontreuse lecture, ce fut la Domination tout à fait inattendue de deux officiers, auxquels j'avais osé espérer que mon amitié tiendrait lieu des titres militaires qui leur manquaient. Bien au
contraire, ce fut leur impopularité qui rejaillit sur moi, et les cris provoqués par leurs noms devinrent tellement séditieux que, pour ne pas trop compromettre la discipline, il fallut donner Tordre de rompre les rangs.
On comprend que l'idée d'avoir affaire à de pareils élèves ne devait pas être très-rassurante pour les professeurs. Il était clair que leur autorité allait être désormais subordonnée à celle des chefs militaires, et que l'ordre dans lequel seraient accomplies nos tâches, si différentes les unes des autres par leur objet, ne pourrait pas être réglé par la discipline du collège. Malgré cela, ils parurent se résigner à leur sort, et déjà le jour et Theure étaient fixés pour la distribution des armes, quand tout à coup on vint nous dire que Tabbé Gayet, celui à qui notre corps enseignant devait son principal lustre, avait déclaré catégoriquement que du jour où notre projet d'armement aurait reçu un commencement d'exécution, il se regarderait comme libre de tout engagement et ne remplirait plus ses fonctions. On savait qu'il n'était pas homme à menacer en vain et que, sa résolution une fois prise, il n'y avait pas d'autorité civile ou militaire qui fût capable de l'ébranler. D'un autre côté, les sentiments de respect et de reconnaissance qu'il m'avait inspirés, étaient trop fortement gravés dans mon cœur pour que je pusse supporter l'idée d'avoir contribué, même indirectement, à lui faire prendre une détermination dont les plus insouciants d'entre nous n'au raient pu s'empêcher de déplorer les conséquences.
J'allai donc moi-même le supplier, au nom de tous, de regarder comme non avenu tout ce qui avait été dit et fait relativement à ce projet d'organisation militaire dont les conséquences, regardées par lui comme inévi-
tables, lui avaient paru également incompatibles avec nos devoirs et avec nos progrès, et je reçus en retour les conseils les plus paternels, les plus prévoyants et surtout les plus appropriés à ma situation, qui m'aient jamais été donnés par un homme investi de ce genre d'autorité complexe. Il se faisait ainsi le continuateur intelligent de mon curé de l'Ile d'Ârz, et je touchais au moment où sa tâche allait devenir bien plus difficile que celle de son prédécesseur.
M. de Margadel, après avoir passé plusieurs mois à Paris, comme député du Morbihan, était revenu plein des plus charmantes espérances, et il avait voulu nous BD faire part au milieu des réjouissances d'une fête de famille, à laquelle nous étions invités, disait-il, au même titre que ses autres enfants. Jamais,, en effet, on ne vit une adoption plus cordiale que celle dont nous étions pour lui l'objet. Il jouissait de ce quMl appelait notre gloire plus qu'il ne jouissait de la sienne propre, et il ne pouvait se lasser de répéter les noms des hommes généreux qui s'étaient rendus les interprètes sympathiques de ses vœux en notre faveur et avaient fait parvenir jusqu'aux oreilles même de Louis XVIII le récit (sans doute fort exagéré) de notre petite campagne des cent jours. Des témoins oculaires attestaient l'émotion du roi ainsi que celle du comte d'Artois qui, après avoir payé ce qu'il appelait son tribut d'admiration, avait exprimé, les larmes aux yeux, l'espoir d'avoir un jour l'occasion d'en faire davantage.
Ce n'était pas sans peine que M. de Margadel avait remporté cette victoire. Parmi ceux qui partageaient avec lui l'honneur de représenter la fidélité morbihannaise, il y en avait pour qui l'éloge qu'on faisait de la
nôtre était un sanglant reproche, et qui voyaient de trèsmauvais œil les progrès de la négociation qui nous concernait. Tant que M. de Vaublanc, qui faisait profession de ne pas s^occuper de bagatelles, fut chargé du ministère de l'intérieur, Tintrigue ourdie contre nous avait d'autant plus de chances de succès, qu'on avait trouvé moyen de nous décerner une récompense qui devait, disait-on, satisfaire notre ambition. Cette récompense, suggérée par le préfet à qui elle avait été suggérée par d'autres, était la décoration du lys, que le portier de la préfecture et le bedeau de la cathédrale portaient avec une fierlé sans pareille, depuis le jour où le duc d'Angoulême avait fait son entrée triomphale dans leurs édifices respectifs. Voilà de quelle insultante mystification on n'eut pas honte de rendre complice un Montmorency, un rejeton de la famille la plus illustre de France et la plus capable d'apprécier, par ses propres traditions, le genre de mérite qu'il avait mission de récompenser. Avant de nous dire en quoi consistait cette récompense, le noble marquis nous avait annoncé pompeusement que c'était une marque de la munificence royale, et après avoir fait procéder, par voie de suffrage universel, à la désignation des plus dignes, il avait emmené les six élns tout rayonnants d'orgueil et d'espérance; car, malgré leur modestie, leurs conjectures, après un si pompeux début, n'étaient pas moins exorbitantes que les nôtres, et je n'ai pas besoin d'ajouter que notre déception ne fut pas moins humiliante que la leur. Heureusement nous étions dès lors trop bien instruits pour la faire remonter aussi haut que semblait l'impliquer la prétendue mission du personnage auquel les autorités locales avaient imposé ce triste rôle. Plus heureusement encore, pour
VANNES. f5f
la France comme pour nous, M. de Yaublanc ne tarda pas à être remplacé par un homme bien autrement accessible au genre d'enthousiasme qu'il nous importait d'inspirer. Cet homme, dont la sympathie pour nous datait du jour où il ayait lu dans un rapport inséré an Journal de l'Empire^ Téloge indirect que le général ennemi lui-même avait fait de notre attitude (1); cet homme, qui s'était montré le héros du courage civil, dans un temps oîi ce genre de courage était le plus rare et le plus difficile de tous, cet homme trop peu connu et surtout trop peu apprécié par les dispensateurs officiels des grands râles politiques, était M. Laine.
Ce fut alors que j'entendis, pour la première fois, prononcer son nom, ce nom pour lequel mon respect a toujours été croissant, à mesure que j'ai été plus au courant des hommes et des choses, pendant le demi-siède que j'ai traversé, et ce n'est pas la moindre des gloires du patron militaire des écoliers, d'avoir deviné d*avance le concours sympathique que lui prêterait cette nature éminemment chevaleresque, pour provoquer, en notre faveur, un acte de munificence royale qui serait à la fois une récompense pour le présent et un encouragement pour l'avenir.
M. Laine, qui s'était laissé gagner par l'enthousiasme contagieux de M. de Margadel, n'avait voulu partager avec personne le bonheur de nous faire rendre justice et, comme il se défiait des appréciations souvent dénigrantes
(1) Le général Bigarré^ qui commandait la 1S« diTision militaire^ écrivait au Ministre de la Guerre deux jours après notre combat de Mozillac :
« Les chouans paraissent disposés & mettre bas les armes^ excepté cependant les « élèves du collège de Vannes, qui montrent un entêtement coupable, mais heureusement peu dangereux. » {Journal de V Empire, 15 juin.)
des courtisans et des bureaucrates, il avait promis de rédiger lui-même le rapport qui devait jprécéàer la promulgation de l'ordonnance impatiemment attendue. En effet peu de jours après, le Roi y avait apposé sa signature, et le précieux document avait été expédié le jour même à la préfecture de Vannes.
Les dispositions en étaient magnifiques et allaient bien au delà de nos modestes prétentions. Le dévouement des pauvres écoliers qui avaient été tués ou blessés, était récompensé par des pensions accordées à leurs patients ou ^ eux-mêmes; plusieurs bourses étaient fondées à perpétuité dans le collège de Vannes, au profit des familles auxquelles appartenaient les petits guerriers qui venaient de Tillùstrer. Enfin les trois officiers, dont un seul était rentré au collège avec ses camarades» étaient nommés chevaliers de la Légion d'honneur, et Tordon— ^ nance qui contenait ces glorieuses dispositions, devait être lue tous les ans devant les élèves, le jour de la rentrée des classes.
On comprend que les félicitations et les jouissances d'amour-propre durent être très-inégalement partagées ; car j'étais seul à même dé les recevoir, pour ainsi dire, à bout portant. L'un de nos officiers, devenu lieutenant dans un régiment de ligne, était en garnison à Brest ; l'autre, trop modeste dans ses prétentions, avait été pris au mot par ceux qui s'étaient ingérés, sans compétence et sans titre, dans la distribution des récompenses, et on avait abusé de sa candeur au point de lui faire accepter, sans compensation d'aucune softe, un emploi également indigne de ses talens et de ses services.
Il sortit cependant de sa retraite, pour partager avec moi les honneurs et les enivrements de la grande journée
qu'on nous préparait. Pour donner à cette fête, un caractère plus décidément chevaleresque, on l'avait, pour ainsi dlire, annexée à une commémoration funèbre des victimes qui, vouées h la même cause que nous, avai^t été fusillées par centaines vingt ans auparavant^ sur la promenade de la Garenne. Or c'était sur l'emplacement même de ces barbares exécutions, qu'on venait d'élever l'autel autour duquel se pressait, ce jour-là, une foule compacte et sympathique, accourue de toutes les,cam» pagnes environnantes pour assister à la messe expiatoire qui devait s'y célébrer ; et c'était à la suite de cette solennité mortuaire que, par une connexion d'idées trèsintelligible pour nous, on nous faisait agenouiller au pied du même autel, pour recevoir, en échange du serment prescrit^ d'abord l'accolade militaire et ensuite une se-* conde faveur bien autrement précieuse, du ifloins pour celui ^des deux candidats qui devait être décoré, avec l'accompagnement obligé, des mains de mademoiselle d'Olonne ; car elle était, à tous égards, la véritable héroïne de la fête ; elle Tétait, san% le savoir et surtout sans le vouloir, à cause de Tadmirâtion qu'excitait son extrême beauté jointe à son extrême jeunesse ; elle l'était pour tous ceux qui savaient entrevoir sur cette physionomie prématurément sérieuse, des préméditations ascétiques qu'elle ne s'avouait peut-être pas encore à ellemême; elle l'était surtout pour son vieux père, le générard'Olonne, dont la tendresse était redoublée par l'incertitude même de la possession ; enfin je n'ai pas besoin d'ajouter qu'elle î'était surtout pour moi, et que j'emportai de cette cérémonie dont son intervention avait doublé le prix, un mélange d'enthousiasme et de véné^ ration, parfaitement justifié par le sacrifice héroïque
qu'elle consomma bientôt après.
Une autre cérémonie plus intime avait lieu, le même jour, dans l'intérieur du collège, et notre principal, après avoir lu, de sa voix doublement solennelle, Tordonnance royale qui nous concernait, nous annonça qu'il s^était entendu avec les autorités locales pour faire peindre au-dessus de cetle même porte, théâtre de nos premières hostilités, des emblèmes comnaémoratifs de nos exploits et au-dessous desquels on inscrirait notre devise favorite déjà citée dont nous avions fait contre lui une arme de guerre :
Est hic^ est animas lacis contemptor, et istun Qui TÎta bene credat emi^ quo tendit honorem.
Ce ne fut.pas tout. Pour mettre le comble à ma reconnaissance ou plutôt à ma confusion personnelle, il voulut ajouter à la grande croix officielle qui accompagnait mon diplôme, une seconde croix, de plus petites dimensions, qui n'usurperait pas la place destinée à une autre croi^ plus modeste que je portais en même temps, je veux dire la croix de laclasse de philosophie; et cette coïncidence, probablement unique depuis la fondation de l'ordre, contribuait, plus que la décoration elle-même, h faire de moi un objet de curiosité soit pour les étrangers qui se croyaient obligés de visiter le collège, soit poUr les badauds attroupés deux fois par jour, devant la porte, pour voir le factionnaire qui y était placé, me rendre, souvent à contre-cœur ou en riant dans sa barbe, les honneurs militaires. Et mes camarades étaient là, vigilants et susceptibles, et prenant tellement au sérieux le devoir de la solidarité réciproque, que nôtre principal était en proie aux plus terribles inquiétudes. Un incident survint qui prouva qu'elles étaient fondées. L'officier de ronde s'étant trouvé à la porte du collège au
moment même où le factionnaire me portait les armes, fit un geste de mépris que je n^aperçus pas, mais qui fut remarqué par un groupe d'écoliers au milieu desquels se faisait entendre la voix tonnante de notre caporal AUio, Tun de nos plus formidables champions* I^e coupableavait disparu si vite que le châtiment n*étail pas possible, mais Ton était décidé à faire eu sorte que ce qui était différé ne fût pas perdu, et nos menaces furent si bruyantes qu'elles parvinrent jusqu'aux oreilles du colonel de la Fruglaie qui commandait le régiment auquel appartenait l'auteur de Tinsulte dont nous poursuivions la vengeance. Ce gentilhomme dont le nom populaire, joint à ses ré^ cents services pour la même cause^ était pour nous une garantie de sa bienveillante sympathie, ne trompa point notre, attente. Sans<aire aux exigences du point d'honneur toutes les concessions que nous demandions, il nous promit la destitution immédiate du provocateur. Nous ne pouvions pas exiger davantage et nous reprîmes le cours, je ne dirai pas de nos études, mais de nos réjouissances momentanément interrompues.
Nous touchions au terme de Tannée scolaire^ et la classe de philosophie à laquelle j'appartenais et qui avait joué le principal rôle tant dans l'expédition des centjou 1*6 que dans les déterminations souvent excentriques qui l'avaient précédée ou suivie, était sur le point de se dissoudre pour fournir quelques candidats aux carrières civiles et un nombre bien plus considérable à la carrière ecclésiastique. Avant cette séparation finale il y eut, dans la grande salle du collège^ une espèce de festin beaucoup moins joyeux que les précédents, mais bien plus propre à laisser une impression durable dans Tesprit des c<mvives. A la fin du repas nous vîmes entrer M. de Mar-
gadel avec un journal à la main, mais ce n'était ni pour nous donner des nouvelles politiques, ni pour nous égayer par ses saillies, qu'il venait nous voir ce jour-là ; c'était pour nous lire un compte-rendu de je ne sais quelle mission qui faisait alors grand bruit, surtout en Bretagne; ou plutôt c'était pour amener à la suite de cette lecture, véritablement édifiante, une exhortalion paternelle non moins émouvante pour lui que pour nous, et qui avait pour but de mettre en garde contre les enivrements de l'orgueil ceux d'entre les assistants qui, par suite de l'intensité et delà multiplicité des jouissances d'amour-propre, offraient plus de prise à ce genre de tentation; et la direction de son regard disait assez clairement à qui cet avertissement était adressé. L'impression ne fut pas aussi profonde qu'elle ain*ait dû l'être. Nul d'entre nous n'était à la hauteur d'un pareil langage, et notre expérience des âmes était encore trop élémentaire pour qu'il nous fût possible de deviner ou môme de soupçonner tous les trésors que recelait ce noble cœur.
Cependant cette prédication ne fut pas entièrement perdue pour moi, et elle fut si bien appuyée par d'autres prédicateurs qui me touchaient de plus près, que mes pensées, naguère très- frivoles, prirent peu à peu une tournure plus sérieuse qui combla de joie non-seulement ma famille qui ne se faisait plus illusion sur ma voca^ tion, mais aussi mon cher abbéGayet qui avait ses vues sur moi, et le chanoine Bertrand, l'éloquent consolateur de ma mère, et surtout mon ami Olivaux, le plus intime, le plus indispensable de tous, et que je cherchais à entraîner avec moi à l'école de droit, comme il cherchait à m'entralner avec lui au séminaire. C'était comme une
avalanche d'exhortations renforcées les unes par les autres et dont les plus pathétiques roulaient sur Timmense mérite que je serais sûr d'acquérir en sacrifiant à des vues d'un ordre supérieur la brillante perspective ouverte devant moi ; car, comme la croix d'honneur n'avait jamais été vue, du moins en Bretagne, sur la poitrine d'un prêtre, on se figurait que si je le devenais, cette décoration jointe à la protection éventuelle promise par le comte d'Artois, me ferait franchir rapidement tous les degrés de la hiérarchie sacerdotale, à la grande gloire de ma famille, de mon pays et surtout de mes compagnons d'armes. Ce fut le sage abbé Gayet qui, sans préambule et, pour ainsi dire, à br(\le-pourpoint, me fit le premier cette étrange ouverture* au moment même où le principal du collège croyait trouver, dans une autre combinaison, un moyen de pourvoir, à la fois, à l'intérêt de son établissement et au mien ; mais sa batterie ne fut démasquée que plus tard. En attendant, j'eus à soutenir un dernier assaut, le plus rude de tous, bien qu'il me fût livré par un élève qui n'avait jamais exercé la moindre influence ni sur mes idées, ni sur mes déterminations.
Cet élève qui s'appelait Vincent le Hauton, était un de ceux qui avaient mieux aimé être officiers dans une compagnie de paroisse que simple soldat dans la nôtre ; et nous étions obligés de convenir que le rôle qui lui convenait le mieux était celui du commandement, tant à cause de sa belle taille et de sa tournure instinctivement militaire, qu'à cause de l'ascendant que lui donnaient ses manières qui avec nous n'étaient que distinguées, mais qui, avec des subalternes, auraient pu devenir impérieuses, si son affabilité naturelle n'y avait mis obstacle. Cet ensemble do qualités physiques dans les*'
quelles un observateur plus clairvoyant que nous, aurait pu apercevoir le reflet d'érninentes qualités morales, nous avait, au contraire, prévenus contre lui, et cette prévention était difficile à déraciner à cause des succès superficiels qu'il obtenait au dehors, sans les rechercher, mais aussi sans les repousser comnnte indignes de lui. Je Tavais TU à Redon, dans Tautomne de 1815, à la tête de sa compagnie, peu de jours après que j'eus quitté la mienne, et il m'avait paru si scandalisé de ce qu'il appelait ma défection, que je ne doutai plus de sa prédilection pour sa nouvelle carrière, qui me paraissait d'ailleurs en parfaite harmonie avec ses qualités physiques et morales. Quel ne fut pas mon étonnement quand j'appris, quelque temps après, que cette âme qui m'avait paru si éprise des perspectives de la vie mondaine, venait d'y renoncera jamais, pour chercher ailleurs la satisfaction des besoins impérieux qui avaient surgi en elleinopinéraent et presque à son insu? La surprise de ses condisciples fut grande et leur édification plus grande encore, quand ils apprirent, deux ans plus tard, que, non content de son premier sacrifice, il avait cherché une retraite plus sûre à la Trappe, oti il a travaillé, depuis près d'un demi-siècle, par la progression croissante de ses vertus ascétiques, à réaliser, autant que possible, cet idéal de perfection dont lapparition soudaine lui donna la force de remporter une victoire bien plus belle que les nôtres, hœc est Victoria quœ vincit tnundum ; de sorte qu'à un certain point de vue qui pourrait bien être le vrai, on n'aurait pas tort de dire que Vincent le Hauton fut le véritable héros de notre campagne de 1815.
Le fait est que ce n'était plus le même homme, quand je le revis au bout d'un an, presque jour pour jour, sous
son costume ecclésiastique. Surtout ce n'était plus la même physionomie, ni le même accent ; on voyait que la transformation avait été radicale. Aussi mon impression dominante, en dépit de la surprise que j'éprouvai d'abord, fut-elle celle du respect qui monta peu à peu jusqu'à l'admiration à mesure qu'il développait, avec la verve et la compétence d'un nouveau converti, la thèse favorite des âmes éprises et trempées comme la sienne; je veux dire la thèse du sacrifice volontaire envisagé comme source et condition de bonheur, même dans la vie terrestre. Gomme tous mes patrons, tant ecclésiastiques que laïques, il se faisait la plus étrange illusion sur les conséquences que ne pouvaient manquer d'avoir pour mon avancement dans une carrière quelconque, le rôle que j'avais joué dans la dernière campagne et les honneurs qui en avaient été la conséquence; et comme l'idée bizarre de l'abbé Gayet sur mes chances de dignité sacerdotale ne lui avaient pas passé par la tête, il regardait mon entrée au séminaire où mes compagnons d'armes m'appelaient de tous leurs vœux, comme un acte d'abnégation sublime qui impliquait le renoncement anticipé à toutes les jouissances auxquelles l'inexpérience et la vanité font attacher tant de prix. « Vous seul entre « nous tous, me dit-il en saisissant vivement ma croix, « vous seul avez là quelque chose qui vaille la peine « d'être oflfert en sacrifice, et c'est à ce titre seul que je f vous l'envie. Quel mérite peut-il y avoir pour nous (< autres, déshérités comme nous sommes des biens de la « fortune, à entrer dans une carrière où tout est bénéu fice pour nous, même humainement parlant? » Et il poursuivait ce contraste avec une insistance qui me remuait jusqu'au fond de l'âme et qui aurait peut-être fini
par triompher de mes irrésolutions, si je n'avais été lié par rengagement que j'avais pris d'attendre, en tout état de cause, le résultat des négociations entamées, à mon sujet, avec le recteur de l'Académie de Rennes.
Le négociateur, comme je l'ai dit plus haut, était le principal lui-même dont le bon sens, faussé par un eugouement inexplicable, n'avait pas reculé devant Tidée de m'associer au corps enseignant de son collège, malgré mon ignorance des procédés techniques, aggravée plutôt que diminuée par ma dernière année de philosophie; malgré mon âge, inférieur à celui de plusieurs des élèves qui m'étaient destinés, malgré mes habitudes de dissipation puérile peu compatibles avec la gravité du rôle auquel on voulait m'appeler, enfin, malgré la double injustice qu'on serait forcé de commettre pour me ménager une position qui répondit aux vues mystérieuses qu'on avait sur moi ; car il n'y avait point de place vacante, et pour en avoir une, il fallait violer les droits acquis, c'està-dire exiler dans un autre établissement de moindre importance le professeur que je devais remplacer, et blesser les justes susceptibilités de ceux à qui cette vacance offrait la chance d'un avancement depuis longtemps attendu.
A toutes ces objections que je n'osais pas articuler de peur de paraître ingrat, mais qui étaient articulées par d'autres, on répondait que l'idée de faire cetle grave exception en ma faveur, avait été parfaitement accueillie par les deux puissances universitaires dont nous relevions immédiatement, et, que le succès pouvait d'avance rtre regardé comme leur ouvrage. Or ces deux puissances étaient l'inspecteur général, M. Rendu, qui m'avait vu, comme élève, portant ma double croix, et notre
nouveau recteur d'Académie, Tabbéle Priol, Breton d'origine, de cœur et de caractère, et, à ce triple titre, très-sensible à l'honneur d'avoir un collège aussi exceptionnel que le nôtre, sous sa juridiction. Aussi, quand ma nomination fut décidée, ne voulut-il pas manquer une si belle occasion de faire connaissance avec nous et cefut sous ses auspices que je débutai, presqu'à contrecœur, dans cette carrière si peu attrayante pour moi.
Mon succès, c'est-à-dire mon succès de popularité plutôt que mon succès d'enseignement, dépassa de beaucoup tout ce que je pouvais attendre, et, comme il restait encore au collège un bon nombre de mes compagnons d'armes avec lesquels j'allais courir les champs et sauter les fossés, quand la classe était finie, je parvins peu à peu à concilier mes devoirs avec mes plaisirs. Le bon abbé Gayet qui avait suivi mes petits mouvements d'ascension avec un intérêt tout paternel et qui pensait déjà au moyen de me faire monter plus haut, voyait avec chagrin la peine que j'avais à dépouiller, non pas le vieil homme, mais le jeune homme, et il ne manquait aucune occasion de me faire, à ce sujet, les remontrances les plus pathétiques. Cette insistance, que j'eus quelquefois l'ingratitude de trouver importune, tenait à un projet de retraite qu'il nourrissait depuis longtemps, mais dont il différait l'exécution jusqu'au jour où sa succession ne pourrait m'être disputée par personne. La première fois qu'il me fit cette confidence, ma stupeur fut encore plus forte que ma reconnaissance ; car nonseulement j'étais sûr de ne pas être au niveau de ma tâche pour l'interprétation des auteurs latins destinés à servir d'introduction à la rhétorique, mais j'ignorais jusqu'aux premiers éléments de la langue grecque, et
j*allais avoir à traduire, dès mon début, la poésie d'Homère et la prose de Plutarque ou de Xénophon I « Qu'à cela ne tienne, » me répondit-il de son ton de voix le plus caressant, « si vous voulez renoncer à vos vacances et « les passer avec moi à Vannes, je m^engage à vous met- « tre en état de faire honneur à vos patrons et à vous « môme, quand le moment sera venu de monter dans la « chaire que je vais laisser vacante. » L'offre était trop généreuse pour n*être pas acceptée. D'ailleurs j'échappais ainsi aux ennuis d'un enseignement quasi-élémentaire, et je me promettais bien de me donner, dans le choix des sujets de composition, toute la latitude compatible avec les prescriptions du programme universitaire.
Mais à peine fus-je entré en fonctions, qu'une invincible tristesse s'empara de moi. Outre que la démission de Tabbé Gayet me faisait perdre le plus cher et le plus sympathique de mes collègues, il y avait un autre vide que je sentais plus douloureusement encore, c'était le vide causé par la disparition successive de presque tous mes compagnons d'armes, et surtout par celle de mon ami Olivaux que personne ne pouvait remplacer. Avec les élèves qui restaient encore, il était impossible de songer à organiser quelque chose qui ressemblât à nos commémorations triomphales ou funèbres des années précédentes ; et ceux qui avaient intérêt à faire oublier nos prouesses, pour échapper au reproche de n'avoir pas fait comme nous, avaient eu assez de crédit auprès des autorités locales pour faire supprimer, non pas toute l'ordonnance royale qui nous concernait, mais au moins Tarticle, trop blessant pour eux, par lequel M. Laîné en avait prescrit la lecture annuelle, le jour de la rentrée des classes.
Le souvenir de ma dernière entrevue avec Vincent Le Hauton et de la profonde impression qu'elle avait faite sur moi, me fit chercher un remède temporaire là où il avait cherché un remède déHnitif, et je résolus de suspendre mon cours pendant tout le temps que durerait la première retraite des séminaristes, afin de prendre part, sous la même règle et dans la même clôture, à tous leurs pieux exercices, présidés par ce même abbé Le Gai pour qui ma reconnaissance était plus affectueuse que jamais. Je chercherais en vain à donner une idée de la force, de la douceur et de la variété des émotions qui pénétrèrent dans tous les replis de mon âme pendant cette délicieuse semaine qui fut trop bien remplie pour me paraître courte; car il me semblait imposable que tant d'émotions diverses et qui n'étaient pas toutes superficielles, pussent être éprouvées en si peu de temps. Je n*avais d*yeux que pour mes compagnons d'armes^ eU quand je voyais leur attitude si humble et leurs regards si modestement baissés en approchant de la table sainte dans leur nouveau costume, je me rappelais involontairement leur regard et leur attitude du champ de bataille et, par une transition bien naturelle, ma pensée se reportait vers ceux à qui la mort avait donné le genre de consécration le plus enviable après la consécration sacerdotale.
C'était peut-être la premiè.re fois qu'un séminaire ecclésiastique offrait un spectacle si curieux et des contrastes si saisissants, et c'était certainement la première fois qu'on avait occasion de constater, sur une aussi grande échelle, l'affinité qui existe entre le métier des armes et le métier des âmes, non-seulement pour l'apprentissage du dévouement désintéressé, mais aussi pour
le développement des aptitudes intellectuelles et morales qui déterminent les vocations respectives. On peut même soutenir, par des raisons très-plausibles, que notre genre de guerre, si méprisable aux yeux d*un tacticien, était plus favorable que tout autre à un certain genre de progrès que le tacticien ne connaît pas, et qui n'est apprécié qu'à la longue, à mesure que l'occasion se présente d'en faire Tapplication pratique. Cette occasion ne devait pas tarder à s'offrir pour les jeunes lévites dont je partageais temporairement les pieux exercices et chaque nouvelle année, de 1818 à 1823, vil sortir du séminaire un nouveau contingent de recrues spirituelles pour renforcer, dans les postes qui en avaient le plus besoin, la vieille milice épuisée dont la mort éclaircissait tous les jours les rangs. Il serait curieux et surtout trèsèdifiant de les suivre sur le théâtre de leurs nouveaux exploits, et de recueillir, paroisse par paroisse, le souvenir que chacune d'elles a conservé de leur passage; et lors même qu'on se bornerait aux paroisses plus immédiatement en rapport avec la capitale du diocèse, quelle abondante récoUe ne ferait-on pas en ce genre, en voyant l'impression que produiraient, sur les jeunes comme sur les vieux, les noms de leurs pasteurs vénérés! Le nom de Diffon et celui de Lobé àSarzeau, le nom de Guyot à Tile aux Moines, le nom de Laigo à Plaeren, le nom de Valy à Plumergat, le nom d'Allio à Kervignac, le nom de Guillôme à Kergrist, le nom d'Olivaux à Auray, le nom de Lomenech à Pluvigner, le nom de La venant à Flouai, le nom de Lecorre à Surzur, le nom beaucoup plus populaire d'un autre Le Corre à Landévant, sans compter ceux qu'une mort prématurée ou leur dispersion sur l'extrême limite du
VANiSES. 173
diocèse, m'a fait perdre de vue depuis trop longtemps pour que je me souvienne même de leurs noms. Mais pendant la semaine que je passai au séminaire, ils étaient tous présents ou à mes regards ou à ma pensée, et ce n'était pas avec de tels souvenirs ravivés par un tel spectacle, que je pouvais avoir à craindre les défaillances de ma mémoire.
A dater de celte époque, les préoccupations politiques exercèrent sur moi un empire de plus en plus limité, et je songeai sérieusement à remplir les lacunes qu'elles avaient laissées dans mon éducation, mais seulement dans mon éducation classique; car pour ce qui est de l'éducation morale et intellectuelle, non-seulement nos facultés^ comme instruments d'acquisition et d'appréciation, avaient mûri et grandi, mais nous avions exercé nos âmes à des vertus qui, p^ur être purement humaines, n'en constituaient pas moins un véritable progrès; et il était impossible que notre patience à supporter les privations, notre dévouement réciproque, notre désin* téressement en présence de tant d'exemples contraires, notre générosité pour les vaincus et surtout notre tendresse pour les prisonniers blessés, ne portassent pas tôt ou tard leurs fruits, bien que nous n'eussions pas conscience du rapport entre l'effet et la cause. De même on pourrait dire que nous touchâmes, sans nous en douter, à une région voisine de l'idéal, en voiiant à M. de Margadel, sans comparaison préalable avec les autres chefs, un culte enthousiaste dont il était efiTectivement plus digne qu'aucun d'eux, et qui, jusqu'à sa dernière heure, ne fut jamais démenti par aucun symptôme de décadence au point de vue du caractère. De sorte qu'à travers bien des comparaisons et bien des illusions de
notre âge mûr, la naïve prédilection de notre jeunesse s'est trouvée confirmée, en ce qui le concerne^ par le jugement plus froid et plus impartial de nos vieux jours.
Notre instinct ne nous servit pas moins heureusement dans Testime perse véra"Ute et très-ostensible que nous vouâmes, sans que personne nous en donnât Texemple, au général Rousseau comme à un ennemi loyal et gêné*reux qui comprenait, à notre manière, la valeur du serment militaire et à qui nous savions gré, en dépit des suggestions contraires, de s'être montré héroïquement fidèle au sien.
Nous lui savions encore plus de gré du respect qu il avait montré aux religieuses de la Chartreuse, le jour 4\x combat d'Auray, quand ses soldats victorieux, après s'être battus pendant douze heures consécutives, avaient voulu pénétrer dans le couvent, pour élancher la soif dont ils étaient dévorés. Dès que la sœur portière eut dit que c'était l'heure de la prière, le général ne permit à aucun des siens de franchir le seuil et cette courtoisie militaire avait été récompensée par une large distribution de vin et de cidre sous les arbres de la grande ave-* nue. Il faut que les asiles de ce genre aient été pour lui l'objet d'une vénération toute particulière; car, dix<sept ans plus tard, quand il reçut Tordre de cerner, avec cinq cents hommes, les communautés de la petite ville de Saint-Laurent et particulièrement l'établissement des missionnaires, noa-iseulement ses procédés, ainsi que ceux de son état-major, furent marqués par la même courtoisie, mais il donna aux sœurs hospitalières, sur la demande du supérieur, un sauf-conduit contre toutes les tracasseries de la police militaire (1).
(1) Voir la Vie de ra66é DesAayes.
Mais ni tous ces souvenirs, gravés dans mon cœur encore plus que dans ma mémoire, ni tous les sentiments d'admiration, de reconnaissance et d'enthousiasme qui s*y rattachaient, ni même les émotions puisées à une source plus pure, pour donner à toutes les autres Télan et la sanction qui leur manquaient, ne pouvaient fournir à mon esprit l'aliment intellectuel sans lequel mes facultés, malgré le redoublement de leur force expansive, ne pouvaient entrer en action.
Si je n'avais peur d'émettre une assertion trop paradoxale, je serais tenté de dire qu'il y a des cas où l'ignorance, je veux dire l'ignorance relative, peut offrir à un appréciateur intelligent un spectacle plus intéressant que la science môme; c'est quand par suite de circonstances ou de dispositions plus spécialement favorables à un certain genre de précocité, l'élan du cœur et l'énergie du caractère ont devancé, non pas l'intelligence, mais les acquisitions positives qui sont la condition essentielle de son développement. Autant l'absence de ces acquisitions préliminaires est rebutante dans les constitutions défectueuses, autant elle est intéressante, je dirais presque attrayante dans les constitutions normales; c'est la différence entre la stupidité et la naïveté, mais une naïveté de bon aloi, qui fait pressentir une riche floraison, quand la lumière et la rosée du ciel auront développé les germes latents.
Or il est certain que nous étions naïfs au delà de tout ce qu'on peut imaginer; naïfs dans nos sentiments, naïfs dans notre appréciation des hommes et des choses, naïfs dans nos craintes et surtout naïfs dans nos espérances.
De toutes ces naïvetés, dont je pourrais citer une foule d'exemples, la plus étrange fut sans contredit l'admira-
i76 ÉPILOGUE.
tion que je conçus pour Voltaire, quand j'entendis M. de Margadel qui repoussait toute idée de représailles envers les vaincus, citer, à l'appui de sa thèse, les quatre fameux vers de la tragédie d*Alzire :
Des dieux que nous servons connais la différence : Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance^ Et le mien^ quand ton bras vient de m*assassiner^ M'ordonne de te plaindre et de te pardonner.
Non-seulement je ne connaissais pas la pièce d'où cette citation était tirée, mais j'ignorais même, jusque-là, le nom de Fauteur et, par conséquent, le rôle prépondérant qu'il avait joué comme docteur et précurseur de la révolution française; et comme je ne cherchais pas à guérir de monadmiration, je jouissais d'avance du plaisir que j'aarais plus tard à lire toutes les compositions dramatiques de ce grand poëte. Son théâtre complet fut en effet la première acquisition que je fis, après avoir touché, comme les autres officiers, mon arriéré de solde pour toute la campagne. Mais je ne tardai pas à découvrir le serpent caché sous les fleurs et, pour ne pas m'exposera son venin, je priai le libraire qui était homme à comprendre mes scrupules, de reprendre sa marchandise, ce qui prouve à quel point nous étions naïfs dans nos craintes I Deux autres poètes qui avaient puisé leurs inspirations à d'autres sources, et dont les noms m'étaient déjà connus par les citations de notre cahier de rhétorique, avaient été mes compagnons fidèles et attrayants à des titres divers, pendant une grande partie de la campagne; c'étaient Racine et Corneille, ou plutôt deux vieux volumes dépareillés de leurs œuvres, butin enlevé, sous forme d'emprunt, à un condisciple prudent que
VANNES. iT7
nous avions retrouvé dans la petite ville de Questembert. Mais ce n'était pas avec des connaissances historiques aussi limitées que les nôtres, qu'il était facile ou même possible de tirer de cette lecture ou de toute autre soit en prose soit en vers, tout le fruit qu'on était en droit d'attendre de notre âge, et je puis ajouter de notre zèle; car nous étions, avant comme après la campagne, aussi susceptibles de ce genre d'émulation que nos maîtres pouvaient le désirer ; mais l'orientation philosophique, archéologique et même chronologique nous faisait complètement défaut. Nous ne savions même pas la connexion qui existait entre les passions politiques dont nos pères avaient été victimes, et le fanatisme impie du siècle dont ils avaient vu l'épouvantable clôture. Le nom de Jean- Jacques Rousseau, par exemple, nous était parfaitement inconnu, bien que ses œuvres eussent été mises à contribution par un de nos professeurs, pour renforcer les arguments de la philosophie scolastique en faveur de l'existence de Dieu et de Timmortalité de Tâme ; je veux dire qu'à la suite de l'argumentation aristotélique des écoles du moyen âge en faveur de ces deux dogmes, on avait mis, comme concession à l'esprit du temps et surtout à l'esprit universitaire, de longs fragments de la profession de foi du vicaire savoyard, sans nous en nommer l'auteur, ce qui nous faisait soupçonner que c'était la modestie du professeur qui se cachait ainsi sous le voile de l'anonyme, et nous comprenions naturellement dans cette conjecture les fragments qui étaient empruntés kVEsprit des lois de Montesquieu et qui servaient à la fois d'ornement et de soulagement à notre mémoire.
Il y avait près de deux ans que je vivais dans cette douce illusion, quand un condisciple, plus âgé et plus
lia ÉPILOGUE.
émanicipé q^uû^ moi^ me fit connaître la champ dans, lequel ces fleurs avaient été cueillies^ et j'eus la naïveté de croira; q^ celles q^i-i restaient à cueillir devaieat avoir le même parfum. Ma curiosité, était d'autant plus facUe à satisfaire ^e, par une faveur après laquelle, j'avais longtemps soupiré^ î' avais alors libre accès à deux biblioltièqiuea (^e j[e pouvais exploiter sans contrôle. Je passais là des demJrjpurnées entières^, perché sur une échelle, en £ace des rayons les plus mystérieux,, et parcourant avidement les. titres^ vu (}ua je a'avais pas d'autre donnée pour déterminer mon choix. Sans chercher le fruit défendu précisément pour lui-même,, jjb. ne. le nepoussais pas qpBuA H se trouvait sousma.mala, surtout s'il flattait mon goût, alors très-passionné, pour L'éloquence. djéalamatoire. €e. fut à ce titre, bien plus qju'à tout autre,, que* certains Qu.vrages de. Rousseau, et particulièrement son J^iZ^^Ciurent pendant quelquetemps malJBCtui^e favorite.
Latourde Montesquieu ne.vint qpe. plus tard,, et Tea verra bientôt qju'ii ne: perdit, rieapour attendre.. Quant àc MoLtaixe, doat les œuvres, étaient aussi sous mes. yeux et sousmamain^je ne me souviens pas d'avoir été texiié de faire un videdaos.le itayon qui les coatenait. Mais il y en avait assez^ sans ce. nouvel, ingrédient, pour obscurcir la lumière qui m* avait éclairé jusqu'alors,, et pour dépasfip, au fond de mon âme,., des ferments, incompatibles avBG les deux grandes conditions dm progxès intellectuel ^ moral.,. Tordre et: la calme.
La. tâche de maiatenir ou de rétablir cet équilibre, fut Uiégalemeat partagée entre deua hommes (yiuL a¥aieflt des tikes. très-diCférents à.macQnfîance. Celui quientra le^ premier, en fonctions, fut l'abbé Mabé que j'ai déjà nommé ea parlant da cûloaeL Heji*vè soa beaa-fcère dont
VANNES. m
û a'était nulleoieni le core%ioiinaire politique, ni, par ceoséquent^ le mien; ce qui explique la froideur qu'il xQavait téiooignée depuis les ceaf jours, c'est-à-dire depuis l'époque où je commençais à être moins incapa* ble de tirer quelque fruit de mes relatioue avec lui; car outre sa dignité canoni€ale,.ii ékaii bibliothécaire ducol^ lége et professeur suppléant pour Tenseignemieni de la pkLlesophie^ et il passait, ajuste Htre, pour le prêtre le plus savant du diocèse. Mais l'abbé Mabé était de rtl« d' ÂKz,, avaiabt tout, et les idées qu*il y a^it sucées a'vec te lait,, ressemblaient beaucoup, tant pour la tendance cpie pour la téaacîté, à celles du capitaine DréasK). La guerre civile dans laqjU)elle nous nous étions lancés, sans en cal* Guler les suitesy n'avait pa» eu sonappirohaAion^ bien qoe pepsQane n'eut réprouvé plus éaergiqiaienien)t (pie lui les excès du despotisme impérial ;. mais il était indigné: de rimpudeo^ee avec laquelle des Iiofiiime» qui s'étafent tenus loin dui danger et qui' n^étaient» à ses yeux^ que des spéculateurs politique», aivaient explbitô ujotre naïf duthousiasme et recueilli pour eux seuls et pour leurs iiamilles>.les récompenses les plus lucvatives; et alars il parlait de certaines nolabililés" loealesjustemeol suspec* tes^ comme il avait entendu pavler, daos son enfance; de Tabbé de Gastellane et diui marquis du G^égo. an vo/j^ait qju'il avait puisé ses notions de dignité défensive à la mèoae source que Mademoiselle Hédan, dont il s'appropriâi4 iiUâtinotiviemeni laforuiiute favorite': Séi^:fier\ muis namscpw&m^gmiUeux. Aussi n 'était-il pas nécessaire de Gonversev' avee lui lougtemipsv pouu^ découvrir qu'en sa ^alilô da' tbéologien breton», \\ aurait, iiolontiers, &ît da la lâcheté un huîtièuïe i^éclié capital. C'était le rcsul* tat de rimpressioa profonde qui' avait laissée dans son
âme le scandale des prévarications auxquelles dix années de persécutions plus ou moins sanglantes avaient donné lieu. Pour lui, il s'était senti la force de les braver toutes et il avait préféré à la sécurité d'un exil lointain, Texercice clandestin du ministère pastoral qu'un arrêt de mort pouvait interrompre d'une heure à l'autre ; et tel était son calme au milieu de la terreur qui régnait parfois autour de lui, qu'il trouvait moyen d'utiliser, par des études étrangères à ses préoccupations ecclésiastiques, les heures de loisir que lui laissait, dans un asile quelconque de la ville ou de la campagne, la recrudescence momentanée de la persécution. Ce fut ainsi que celle du 18 fructidor lui facilita, dans une certaine mesure, les deux nouvelles conquêtes auxquelles il travaillait depuis quelque temps : la conquête des mathématiques et celle de la musique.
Après une si longue privation de tous les instruments de culture intellectuelle, qu'on se figure, s'il est possible, la joie de l'abbé Mahé en apprenant la conclusion du concordat et la réhabilitation définitive des pasteurs dispersés. Sa fierté native était satisfaite, parce qu'il n'avait fléchi le genou devant aucune idole, et sa conscience de prêtre ne l'était pas moins, parce qu'il n'avait reculé devant aucun des sacrifices qu'exigeait l'accomplissement de ses plus périlleux devoirs. Maintenant que la paix était rendue à l'église et que, par suite de la réorganisation du culte, il se trouvait pourvu d'un canonicat dans la cathédrale de Vannes, il pouvait goûter, dans sa plénitude, le bonheur, chèrement acheté, d'achever l'œuvre qu'il avait à peine ébauchée, tantôt dans les mansardes, tantôt dans les greniers ou les granges, selon qu'on lui offrait un asile, toujours très-précaire, à la
yille ou à la campagne. Aussi avait-il coutume de dire que les années qui s'étaient écoulées depuis s^i prise de possession^ en 1802, avaient été celles où il avait amassé le plus de capital intellectuel, de même que les dix années antérieures étaient celles où son âme s'était le plus enrichie ; de sorte que rien n'aurait arrêté désormais l'essor de ses facultés, s'il avait pu les déployer sur un théâtre plus approprié à ses aspirations.
Le triste côté de la destinée de l'abbé Mahé, fut de n'être pas compris. Par suite des tendances synthétiques de son esprit, il avait fait des excursions dans le domaine de toutes les sciences qui tiennent, de près ou de loin, à la science théologique ; mais il avait fait plus que des excursions dans celui de la philologie comparée, attendu que la langue des Hébreux ne lui était pas moins familière que celle des Hellènes, des Romains et des Celtes. Non moins sensible qu'un poète au mérite esthétique des littératures anciennes, il éprouvait toutes les jouissances d'un antiquaire avide de solutions, en présence des monuments druidiques disséminés sur le sol armoricain, et c'est à lui qu'appartient la gloire d'en avoir tenté, avec des données nécessairement incomplètes, la première interprétation. Je serais même porté à croire que, depuis l'extinction totale de sa famille, cet intérêt scientifique formait le principal ingrédient de son patriotisme dans les rares visites qu'il faisait à Ttlc d'Arz ou plutôt à ses promontoires dont les dolmens et les cromlechs étaient beaucoup mieux conservés qu'ils ne le sont aujourd'hui.
Mais de toutes ses préoccupations, celle où il portait le plus d'ardeur, était la controverse religieuse, et particulièrement celle qui, depuis le xvn' siècle, avait occupé
i8f ÉPILOGUE.
OU pktôt tourmenté plusieurs générations successives. La haine héréditaire iM^urrie par une portion du clergé français contre les destructeurs de Port-Royaï, s'était propagée d'autant piu-s facilement en Binrtagne, que te B»ème pouvoir qui avait ordonné cette destruction êtah aussi celui qui, sons Louis XIV et Louis XV, avait foulé aux pieds les privilèges de la province, et avait mis les âmes honnêtes dans Timpossibilité de croire à son infaillibilité, en quelque matière que ce fût. Voilà le point dé vue «dans leqi»et il faut se placer, pour juger, avec impartialité, certaines dissidences qui n'avaient chez nous ni le même caractère ni le même danger que dans les autres parties de la France. Tous les jansénisrles de rassemblée 'OOB'slituante faiblirent plus ou moins devant les exigences révolutionnaires, tandis que pas un des priêtres à ^ui l'on éoniîait cette qualification dans le diocèse de Vannes, ne se 'laissa «éduire par les promesses ou intimider par les menaces. Quand il y avait une omT^re d^ésîtalion, la fierté nationale venait au secours delà conscience.
De si rudes épreuves étaient faites pour retremper les caractères et même la foi, si elle en avait eu besoin ; mais il en résultait ausm que ceux qui les avaient subies attachaient plus de prix que jamais aux croyances et aux livres dans lesquels îk avaient puisé leurs plus solides consolations. C'était ainsi que i 'abbé Mahé conservait précieusement le petit volume de Nicolle, qui Tavail accompagné, non moins fi^tfèlenïenl que son bréviaire, dans toutes ses pérégrinations.
A l'époque où je fis sa connaissance, les doctrines dont les écrivains de Por'è-Royal étaient, pour ainsi dire, lecorganes officiels, 'lui étaient conamunesavec plusieurs
VâlNNES. m
savanltB ecclésiastiqnes qui composaient en grande partie i^état-major du clergé diocésain. C'étaient Tabbé Legàl iBt les trois professeurs chargés^ sous sa direction^ de l'enseignement des jeunes lévites dans le grand sémimhre. La consternation de ces derniers, quand on leur annonça le départ ou plutôt Texpulsion de ieurs maîtres, fut aussi grande qu'elle pouvait Tètre sans manquer au respect dû à Tautorité épiscopale qui, pour sauvegarder rortbodoxie compromise, avait ordonné cette mesure, louant à l'abbé Mahé, il en fut inconsolable; car, outra qae ces Irois proscrits avaient été ses amis encore plus que ses disciples, il pouvait imputer leur disgrâce aux relations intimes qu'ils avaient entretenues avec lui, et se regarder comme la cause indirecte de ce qu'il appelait un malheur incalculable pour le diocèse. Je crois qu'il se serait consolé et peut-être même applaudi â*j avoir contribué, s'il avait pu prévoiries grandes cfho&es que deux de ces nobles exilés, le père Hercelin ei le père <juitlaume, devaient accomplir un jour, à T'envi l'un de l'autre, dans les fonctions ardues du supérieur général, et jouerais tenté de croire que, si les trappistes 'def'rance et d'Algérie ont jamais su d'où était parti le €0up qui leur avait procuré cette double acquisitioa, ils auront été plus d'une fois teirtés de bénir la main qui avait frappé.
iQuoi qu'il en soit, leur départ laissa un grand vide dans fo petite -société de l'aibbé Mahé, et une certaine amertume au fond de son cœur, beaucoup plus tendre que ne "voulaient le supposer ceux qui soutenaient que la sécheresse de ses .doctrines était incompatible avec toute espèce de tendresse. Il y avait longten^s que les pauvres, afvec lesquels il partageait les revenus de son
canonicat, avaient réfuté cette absurde accusation; mais cette réfutation ne venait pas d'assez haut pour en imposer à des préjugés d'autant plus incurables qu'ils étaient souvent partagés par des âmes exemptes de tout esprit de parti et animées d*un zèle irréprochable pour la pureté de la foi.
Celui de Tabbé Mahé pour la pureté, mais surtout pour la solidité de la mienne, eut pour premier résultat de m'éblouir plus que de m'éclairer. Me supposant beaucoup plus versé que je ne l'étais réellement, dans la controverse des questions mixtes qui touchent à la fois au domaine de la philosophie et à celui 'de la théologie, il voulut, de prime abord, me faire digérer des thèses tellement ardues, qu'elles me donnèrent un véritable vertige. Après m'avoir fait lire la Prémotion physique de Tabbé Boursier, en guise d'initiation aux grands mystères de sa science favorite, il fut curieux de savoir l'impression que cette lecture avait produite sur moi. Or cette impression était aussi difficile à démêler et à résumer, que celle d'un discours prononcé dans une langue qui m'aurait été parfaitement étrangère. Aussi mon courage commença-t-il à faiblir, et il m'aurait abandonné tout à fait, si mon introducteur ne fût descendu de ses hauteurs inaccessibles, pour se mettre un peu plus à ma portée. Les Pensées de Pascal et quelques opuscules de Bossuet, qui ne m'étaient pas même connus de nom, remplacèrent avantageusement la Prémotion physique non pas comme ensemble de doctrines, mais comme texte de nos conversations ou comme jalons placés sur la route que j'aurais à parcourir avec lui.
La méthode didactique ordinaire ne pouvait être à
mon usage. Il y avait, dans mon esprit, trop d'éléments disparates aux prises les uns avec les autres , pour qu'une opération préliminaire ne fût pas indispensable,
Evacua tenebras^ si vis a tuce repleri^
a dit Angélus Silesius, avec sa profondeur habituelle. Mais ce n'était pas peu de chose que de répéter, dans le chaos d'une intelligence dévoyée, le procédé primitif de la création, c'est-à-dire de séparer les ténèbres de la lumière. Sur certains points, mes ténèbres étaient désespérantes. Possédant à peine quelques notions trèsélémentaires de l'histoire ancienne, et ignorant plus complètement encore celle des peuples modernes, je ne comprenais absolument rien aux problèmes compliqués qui s'agitaient autour de moi , ni aux solutions contradictoires qu'en avaient données les apologistes du christianisme et les philosophes qui puisaient à une. toute autre source leurs arguments et leurs inspirations. Les révolutions politiques qui avaient précédé la nôtre, m'étaient tout à fait inconnues, et quand les ouvrages qui me tombaient entre les mains, y faisaient quelque allusion, je ne la comprenais pas. Il en était de même des révolutions religieuses, et mon lecteur aura peine à me croire, quand je lui dirai que celle du seizième siècle me fut révélée, pour la première fois, par Tabbé Mahé, et que je fus très-scandalisé d'apprendre que le bon Henri que l'on révère^ n'avait pas toujours été catholique. Je crois que mon scandale fut encore plus grand, en apprenant que Shakspeare, qui avait fasciné mon imagination, sans parler clairement à mon intelligence, se trouvait dans le même cas. Je peux dire que ce
poète fut Yéritablement ma première passion littéraire, du moins ma première passion légitime ; car celle «que m'avait inspirée, cinq ou sixains auparavant, \9i Jérusalem délivrée du Tasse, avait été, pour ainsi dire, pi»ofanée par le traducteur qui s'était interposé <3ntre l'original et moi. Maintenant je n'avais plus de pareilles profanations h craindre ni pour la littérature italienne, m pour k littérature anglaise; car j'avais poussé Tétude ée ces deux langues, mais plus particulièrement de la dernière, aussi loin tqve pouvait le permettre re:rtrémB rareté des livres. €eux qui me tombaient entoe les mains, étaient dévorés avec une avidité qui en rendait l^a^similation impossible* Je me souviens encore des transports de joie avec lesquels j'accueillis un noui^rean processeur de mathématiques^ sorti récenmienit de i'Êcole normale, et qui apportait, dans son bagage, lé Ah rmtis perdu de Milton et le Spectateur d'Addison. . Vainement je cherchais à stimuler rémulatiosi des libraires; ancune demande de ce genre ne leœ* ayaiA jamais été Ifaite, dis ne sauvaient comment y répondive, et j'étais obligé d'ajourner la satisfaction très-ixicertaine de mon impatience jusqu'aux foires de Pâques, qui me Cmirnirent, en 1817, le mcaire de Wdkefield^ et ea 4618, les Nuits d'Young^ qui exercèrent sur moi le même genre d'ascendant que le cauchemar exerce sur nn malade péniblement endormi. Mais, comme je n'avais pas encore le mot de l'énigme, j'étais toujours scandalisé de trouver réunis dans le même personnage, le rôle de prêtre et celui de père de famille, et je bâtissais sur cette étrange anomalie, les hypothèses les plus éitoordissantes. Je n'étais pas moins troablé, toutes les fois que je rencontrais une allusion, tant soit peu trans-
parentQ, à ua ordre de choses oa d'idées qui €oniirariait, plus ou moins ouvertement, les prlucipes et les traditions dout l'ensemUe aidait servi de base à ma ifoi et de guide à mon 'intelligence. Mon trouble était un avertissement qui devait suffire, non pas précisément pour me faire rompre avec ces nouvelles connaissances qui n'tétaient dangereuses qu*à cause de mon ignorance, mais pour me donner le courage de chercher, dans 1er lumièpes (d'autrui, un supplément à rinsuffisance des miennes, supplément d'autant plus désirable, ique d'autres ténèbres, piH^duites }par la Jectune de certains o^ vrages de J.-J. Rousseau, étaient venues épaissir eonsidé* rablement les premières.
La qualité dominante de l'esprit de l'abbé Mahé, était la lucidité. A la manière «dont il tenait ses grands yeuk Boirs ifixés devant lui, sans Jes abaisser sur soninterlocu* taur, eneût dît qu'il regardait la vérité face à face, pour la reproduire plus fidèlemeint, et.^lors il poursuivait sa démonstration avec ma imperturbable sang-^fpoid, à tra* vers les objections subtiles ou pompeuses que le xvm'^aîèalefavait laissées apr^ lui. Peut->ètre un auditeur phis compétent que mol, aurait-il pu se plaindre de deux choses : d'abord de la trop large part faite, dans une controverse si élémentaire, à la philosophie scolastique du moyen âge ou du moins à ses formules, ensuite ide l'espèce d'infaillibilité accordée, même en dehors deas questions religieuses, aux écrivains de Port-Royal. Siiparfins il y avait quelques nuages autour des idées de l'abbé Mahé, c'était de ce côté-là qu'ils venaîeoit.
iMai« ce qui l'inspirait le mieux et le grandissait le plus aux yeux de ses auditeurs, c'était son enthousiasme ipoiir SaiiUt-Au^usUn dont les ouvrages étaient Tobjet de sa plus grande vénération api^ ia BLUe. il va «ans dine fUB
la reconnaissance y était pour quelque chose et qu'il savait gré à ce grand docteur, de la sanction, au moins apparente, qu'il avait donnée, par ses écrits et par son nom, aux doctrines favorites de l'école de Port-Royal. Mais là ne se bornaient pas les appréciations de son admirateur, et je me rappelle encore confusément l'éloquente exégèse que celui-ci fit un soir devant nous du livre de la Cité de Dieu^ livre dont je ne soupçonnais pas la portée, ni probablement l'existence, et pour lequel, grâce à cette première impression, mon admiration s'est facilement réveillée depuis. Jamais l'abbé Mahé ne s'était élevé à cette hauteur, du moins en ma présence, et le nouveau point de vue dans lequel son improvisation me plaça, pour juger les grands faits historiques dans leurs rapports avec les besoins légitimes des peuples, contribua plus que toutes les lectures conseillées par lui, à éclaircir mon horizon, de sorte qu'au bout de quelques semaines, cet habile architecte put se vanter d'avoir rajusté les pierres de mon édifice intellectuel. Seulement le ciment y manquait encore.
Ce fut dans ces mêmes entretiens que je puisai mes premières notions esthétiques, et que j'appris, pour la première fois, à voir, dans le dessin et dans la musique, quelque chose de mieux que des arts d'agrément. Outre que l'abbé Mahé avait préludé, par une pratique suffisante de l'un et de Tautre, à ses spéculations théoriques, la langue grecque lui était assez familière pour qu'il pût satisfaire son goût pour le beau tout aussi bien sous la forme poétique dont l'avait revêtu Homère, que sous la forme philosophique dont Tavait revêtu Platon; et ce qui prouva qu'il ne se bornait pas à une admiration passive et stérile, ce fut l'ouvrage qu'il composa sous le titre imposant à' Antiquités homériques et dont le manuscrit ne
fut plus retrouvé après sa mort. II était désormais trop tard pour songer à remplir les lacunes qu'il avait signalées dans mon éducation esthétique ; mais c'était beaucoup d'avoir conscience de ces lacunes et d'avoir appris à rattacher à un principe supérieur des phénomènes qui semblaient ne relever que de la physique et de la physiologie. Mais, pour mettre en pratique les conseils que j'avais reçus, j'avais besoin d'un auxiliaire dont l'imagination fût plus calme que là mienne, et dont l'initiation fût assez avancée pour m'aider à vaincre les obstacles que j'étais sûr de rencontrer. Cet auxiliaire, qui n'avait pas encore terminé son cours d'études, avait été placé presque au sortir de l'enfance, sous des influences qu'une âme faible ou vulgaire aurait subies sans résistance, mais contre lesquelles la sienne n'avait cessé de réagir instinctivement. Plus cette réaction était devenue rationnelle, par suite du développement progressif des facultés qui y concouraient, plus elle était devenue douloureuse, et de ce conflit intérieur était résultée je ne sais quelle expression vague de douce mélancolie sur un visage presque enfantin qu'il était impossible, à cause de ce contraste même, de regarder avec indifférence. Mais si, dès le premier abord, on s'intéressait à lui, cet intérêt se changeait en admiration, quand on entendait les sons ravissants qu'il tirait de son instrument favori, et auxquels il savait donner un sens qui ne pouvait être compris que par des auditeurs assez intelligents et assez sympathiques pour être à la fois frappés de la précocité de son talent et de la précocité de sa tristesse (1).
(1) On trouvera^ à la fin de ce Yolume^ uu fragment curieux dans lequel le malade lui-même a essayé de rendre compte de sa maladie intellectuelle et de sa gnèrison.
L'intérêt qu'il m'inspira we fut d'abord qu'un intérêt de pure curiosité ; mais Ifts moyens que j'emptoyai» pour kl satisfaire ne lardèrent pasî à^ me faire découvrir; à tra^ viers les replis de cette ânne prématurément froissée, des aspirations refoulée^ par des^ influences malsaines, bien autrement intenses que celle» auxquelles j'avais été sou* mis^ moi-même ; et cette découverte eut naturellement pour efbt d'assurer à^ celui que je' regardai Ahsr lors oumme mon compagnon d'infortune, toute la sympathie diont mon cœur était capable. Le sien avait trop besoin da^s'épancher pour qu'il ne saisit pa» avidementf la" première occasion qui s'offrait k l«i. Ses griefs contre* Fraseignement universitaire dont ii> n'avait ja^nais soupçoimé ni: le caractère ni les limites, donnèrent à ses premières e<mfidenoe»un acc<^nt d'exaspération qui m'^nna d'au'* tantpkiaiçue j'avais traversé, pour ma part, sans rancune, comme^auBSi sans profit,) les; détours du labyrinthe' phiié- Mphlqsidi où' il: était engagé ; mai& j'avais alors" le fil d'Âriadne pour m'y guider, et mon ami' ne^Favait plus. fie là deS' boutades d'indignation contre le système et Gontoe le professeur, qui lui faisait apprendre*, de» thèses dans, lesquelles les vérités dont la démonstration lui inn pfMrtbit le plais ^ parce qu'il en avait besoin pour croire^à tootes les autres,^ étaient traitées^ comme die» puissanei» cfe droit divin, dont la légitimité n'avait pas besoin tf (Mre démonloèei;: de sortie que: le malheureux se voyait privé da;la>di8i!nièire ressource surkquelle il avait compté, peur ]ié|iarer les brèches de son édifice intellectuel', on pl'ntdt pour en rasseoir les fondements^
La tournure sérieuse et presque mélancolique de son esprit lui avait, jusqu'où certain point, tenu, lieade pi!0hibition canonique, et quand J.-J. Rousseau devint le
VANNES. i<ftl.
lyrân de sou intelligence, ce fut uniquetnent parce qu'il avait composé le Dùc&urs sur Corinne de finégaliéi parmi Us hommes. Cette production déclamatoire était pour lui, siuoa un cinquième évangile,, du moins une soEte d'exégèse philosophique de certaines vérités chrér tiennes ob&curcies ou dé%ui;éeâ, selon lui, par la eivili*sation; car il ne méconnaissait, daas ses appréciations théofiq.ue& des hommes et deschoses, au^cundes hicnfailâ du christianisme,, surtout aucun de ceux qui parlent pluB^ particulièrement au cœur. Je me souviens encore de: Timpressioni que produisit son le sien la première lecture: %uef nous flmûes ensemble,, dana un jardia public, dui Sermon sur la montagne. A chaque nouveau verset conr tenant unâ.nouvelle béatitude^ je veyaiâ croître son émotion, et elle, finit, pan le dominer leUement qu'il me fut: impossible: de continuer jusqu'au boue.
Avoir notre élûignemenl, de plus en. plus prononcé^ pouir la.soeiéM du neate deâ hommes,, on aurait pu nouB prendre poxir des conspirateurs oui des misanthiropes; mais celui qui nous aur<aiisuivi& j<£sque dans- rasilè que: nous nous étions ménagés Imn des regMds^ rmtgâites\, nous aurait jugés bien autmmenL Cet asile était un pavillon solitaire, situé dans un jardin: assez éloigné da la ville pour laisser le champ> libse aux oiseaux qui venaient nous égayer par leur gazouillement, et pour écarter les importuns qjui auraient pu troubler nos oecupations et nos. jouissances} can nous mettions à profit les longs jours d<élé, poun vaquer aux uneft-et auflLautras! avec autant de réguLaritèque si nous: avions été liéspar. des prescriptions ravétues: d'une sanction sacramentelle^.. La suprême jouissance, comme on le pense bien, était toujours la musique, et toujours la musique classiiqjue, à
commencer par celle de Haydn, dont il avait arrangé quelques duos pour violon et violoncelle, afin que nous pussions les jouer ensemble à distance respectueuse des oreilles délicates que les soubresauts de mon archet auraient terrifiées. Il y avait des jours oîi mon rôle était moins infime. C'était quand ma verve poétique s'alliait à la verve musicale de mon compagnon, et que nous exécutions ensemble le produit de cette merveilleuse alliance. Je me souviens encore d'une scène de malédictions mises dans la bouche du roi Henri H contre ses propres enfants. Je me souviens surtout de notre satisfaction réciproque, quanonous eûmes terminé nos tâches respectives. '
Voilà pour les jouissances, qui avaient, comme on voit, leur côté comique; mais, pour les occupations proprement dites, ce comique s'élevait quelquefois jusqu'au sublime du genre. Dans nos moments lucides, les rôles étaient distribués de telle manière, que j'échangeais tout simplement une leçon d'anglais contre une leçon de musique; mais, quand j'avais passé plusieurs heures à lire VEsprtt des lois^ que je croyais comprendre, ma tête s'échaufi*ait à tel point et enfantait des idées tellement bizarres, qu'il fallait être aveuglé par l'amUié, pour m'écouter de sang-froid, surtout quand à la fermentation cérébrale produite par la lecture inintelligente de Montesquieu, venait se joindre celle que produisait la lecture encore plus inintelligente de Puffendorf. Enfin je poussai la folie jusqu'à concevoir et faire adopter à mon ami, le projet de composer un ouvrage qui serait comme la fusion de ces deux grands publicistes (1).
• (1) Cet Àlèye^ Traiment extraordinaire, s'appelait Dac^ et je ne doute pas qa'il se fût fait un nom dans les lettres^ si, contrairement à sa Téritable Tocation, il
Nous nous trouvions Tun et l'autre bien mieux inspirés et bien plus dans notre élément quand nous étions à nie d'Arz, surtout quand nous y étions seuls. Non pas que nous y fussions à Tabri des extravagances auxquelles nous exposait l'absence totale de contrôle, soit extérieur, soit intérieur ; mais nos extravagances étaient plus naïves, sans cesser pour cela d'être étranges; et elles Tétaient à tel point que, si un observateur invisible avait pu suivre tous nos mouvements et entendre tous nos discours, il aurait pu concevoir de légitimes inquiétudes sur l'avenir de nos facultés intellectuelles. Ici ce n'était plus Rousseau qui nous fournissait Ist machine à monter nos têtes ; ce n'était pas non plus Haydn, ni aucun autre compositeur, puisque nous n'avions pas nos instruments ; c'était le Jérémie de la littérature anglaise, le poète Young avec ses lamentations nocturnes dans lesquelles nous cherchions et nous trouvions autre chose que des jouissances purement littéraires. Après cette lecture, qui se faisait bien avant dans la nuit, nous nous acheminions en silence vers le cimetière, et là nous mettions entre nous la distance nécessaire pour n'être pas troublés l'un par l'autre dans nos lugubres méditations. Je ne sais pas sur quoi portaient celles de mon compagnon que j'apercevais de loin assis, comme moi, sur une tombe et le visage caché entre les mains. Ce qu'il y a de certain, c'est que le lieu oîi nous étions, le cimetière aussi bien que l'église, n'avait rien à dire ni à sa mémoire ni à son cœur, et ne pouvait parler qu'à son imagination, tandis qu'il y avait
n'était deyenu médecin. On trouvera^ & la fin de ce Yolame^ an fragment auto* biographique qui peut donner à la fois une idée de ce qu'il est et de ce qu'il aurait
pu être.
des souvenirs sacrés qui auraient dû imposer silence à la mienne pour laisser un libre cours à des sentiments qui n'avaient pas perdu tout leur empire sur mon âme. Devant mes yeux était le sanctuaire qui avait fait les délices de mon enfance et m'avait souvent tenu lieu de maison maternelle. Près de moi était la tombe de mon père, et un peu plus loin celle de mon premier bienfaiteur, dont la dernière parole, à Tocasion de notre dernier adieu, avait été de me demander, en retour de sa dernière munificence, des prières pour le repos de son âme I Et ridée de prier pour ces deux trépassés qui me touchaient de si près ne me vint même pas à Tesprit, pas plus que celle de m'agenouiller, ne fût-ce qu'en signe de respect, sur leur pierre sépulcrale ; et je restai là, pendant près de deux heures, c'est-à-dire jusqu'après minuit, plongé dans des réflexions vagues et niaises qui n'avaient aucune issue praticable ni sur ce monde-ci ni sur l'autre, et qui étaient un indice manifeste des ravages que mes récentes lectures avaient faits, sinon dans mes croyances fondamentales, du moins dans les croyances accessoires qui leur servaient , pour ainsi dire, d'ouvrages avancés contre les agressions de l'ennemi ! Pour comble de démence, je regardais ce pas rétrograde comme un progrès qui ne s'arrêterait pas là, et je substituais peu à peu à mes actes de foi et surtout à mes actes de contrition, les aspirations incohérentes de cette sentimentalité maladive que nous avaient léguée certains écrivains du xvni'' siècle, et qui n'avait pas été assez nettement répudiée par les écrivains plus ou moins orthodoxes venus après eux. Je venais de lire les Études de la nature^ de Bernardin de Saint-Pierre, et les MoT'* tyrSy de Chateaubriand.
Au reste, ees dispositions artificielles, provoquées mais noD alimentées par Tamitié, s'évanouissaient comme un songe, dès que je pouvais me livrer sans contrainte à mes tendances naturelles, tantôt avec mes compagnons d'enfance, tantôt avec mes compagnons d'armes, tantôt enfin avec ceux de mes collègues qui n'étaient pas plus sérieuxquemoiet qui aimaient mieux passer une journée de congé dans mon lie sauvage que dans leur cabinet d'étude; car chacune de ces catégories fournissait successivement son contingent pour notre table sobrement hospitalière ; et, quand il y avait assez de musiciens parmi nos hôtes, nous organisions un concert dont les mor* ceaux étaient choisis de manière à provoquer les assistants à exécuter devant nous quelques-unes de leurs danses nationales.
C*était ainsi que l'île d'Arx, malgré le peu de sympathie que j'y trouvais pour mes opinions politiques, était redevenue, après trois années d'infidélité de ma part, mon séjour de prédilection, dès que la saison était assez belle pour favoriser mes excursions maritimes. J'avais mon bateau que j'appelais ma péniche, j'avais pour matelots des élèves volontaires que j'appelais ma garde, et j'avais pour maison de plaisance la maison maternelle, où la chambre municipale avait été transformée, malgré ses étroites dimensions, d'abord en salle de théâtre pour amuser les enfants, puis en dortoir diminutif pour satisfaire aux exigences d'une passion nouvelle qui menaçait de dévorer notre modique revenu, je veux dire la passion de l'hospitalité. J'avais surtout le spectacle, bien doux pour mon cœur, de la charité intelligente du nouveau curé, l'abbé Gauder, pour soulager les misères du présent, et de sa charité prévoyante pour préparera certai-
nés familles des soutiens ou des consolateurs dans l'avenir, en même temps qu'il préparait des recrues au clergé diocésaii>; car ce fut lui qui donna le premier l'exemple de ce genre de dévouement, du moins dans la paroisse de rtie d'Arz, et je ne doute pas que le succès éclatant dont furent couronnés ses efforts, n'ait contribué à inspirer à quelques-uns de ses successeurs le courage de marcher sur ses traces. Ce ne furent pas les rangs du clergé inférieur que recrutèrent les deux enfants de chœur objets de sa sollicitude toute paternelle. Tous deux, après avoir reçu les ordres sacrés, furent jugés dignes d'enseigner à leur tour; puis ils renoncèrent à cette première vocation, Tun, Tabbé le Veux, pour devenir le modèle parfait du zèle pastoral dans la ville de Port-Louis où sa mémoire sera longtemps en vénération; l'autre, l'abbé le Joubioux, pour vaquer aux fonctions de grand vicaire et pour remplir, auprès du saint-siège, des missions de confiance, récompensées par la dignité de prélat romain, récompense d'autant plus flatteuse, qu'il n'y en a pas un autre exemple dans le diocèse de Vannes, ce qui absout les. habitants de Tile d'Arz de l'espèce d'orgueil que n'a pas encore cessé de leur inspirer cette distinction exceptionnelle accordée à leur compatriote. En même temps que Tabbé Gauder remplissait, autant qu'il était en lui, la grande lacune que la mort de mon bon curé Bouquet avait laissée dans ce pauvre pays, je croyais entrevoir, dans un brave capitaine sorti, depuis 1814, des prisons d'Angleterre, un digne successeur du capitaine Dréano, et je bâtissais sur cette succession éveutuelle, pour un avenir plus ou moins éloigné^ des espérances qui ne devaient pas tarder à s'évanouir aevant une mort prématurée. Celui qui les avait
fait naître, était le capitaine Guyot qui, en épousapt Tamie la plus intime de ma mère, quand j'étais encore enfant, avait donné d'avance une sorte de consécration domestique à Tamitié qui devait nous unir un jour. Les loisirs qui avaient été le fruit d'une longue captivité sut les pontons de Plymouth, il les avait mis à profit, non pas pour ses études professionnelles qui n'avaient pas besoin de complément, mais pour la culture désintéressée de son intelligence. A mon point de vue, la plus précieuse de ses acquisitions était celle qu'il avait faite de la langue anglaise, et j'étais fier, moi dont il n'avait connu que les espiègleries, d'être maintenant à même de profiter de sa conversation et de ses livres. Quand sa mort, qui suivit de près mon départ, vint flétrir les belles espérances que sa famille avait fondées sur son retour, sa veuve se souvint du noble exemple que lui avaient donné d'autres veuves éprouvées et dénuées comme elle, et l'on peut dire que son dévouement fut encore plus largement récompensé que le leur; car, outre que ses deux fils, alors en bas âge, devaient un jour acquitter, par leurs succès dans la carrière de l'enseignement universitaire, la dette contractée envers celle qui seule avait rendu ces succès possibles, cette mère admirable put voir pendant trente ans, sa fille encore plus admirable qu'elle, pratiquer avec sérénité les vertus du cloître, et y sanctifier les dons de sa belle intelligence en développant dans les jeunes âmes confiées à ses soins, les germes que la première éducation, celle du foyer domestique, se contente le plus souvent d'y déposer.
Peu d'années après l'émigration de la veuve Guyot avec ses trois enfants, partait pour la même destination, le cœur dilaté par les mêmes espérances, une autre
veuve, dont le sort devait être bien différent : c'était la veuve le Sant, fille unique du capitaine Dréano et mère d'un fils unique dont les dispositions précoces jointes à la ressemblance qu'on remarquait entre le caractère de «on aïeul et le sien, semblaient présager au cœur maternel des compensations à toutes ses souffrances. Une sympathie réciproque et facile à comprendre attirait ces deux familles Tune vers l'autre, et il n'était pas rare de les voir ensemble recevoir les félicitations de leurs cornpatriotes qui abordaient au quai de Vannes, pendant que les curieux, je veux dire les curieux de bon goût, fascinés par l'originalité du costume, s'arrêtaient pour contempler la beauté de la petite fille et la dignité des deux mères ; car celles-ci, pour la question du costume, ne furent pas moins intraitables que les autres veuves qui les avaient devancées, et rien ne put jamais les changer à cet égard, pas même l'exemple donné «par quelques femmes de l'île aux Moines qui crurent se préserver ainsi de la qualification de paysannes que leur donnaient parfois les marchands forains et les visiteurs étrangers.
Quoi qu'il en soit, la pauvre Thérèse Dréano, au bout de quelques années, se vit obligée de quitter son fils, pour aller à Tile d'Ârz soigner ses autres enfants. Grâce à la solidité de caractère dont ce fils avait fait preuve, grâce surtout à ses habitudes laborieuses renforcées par de brillants succès/ la mère avait droit d'être sans inquiétude et de laisser au temps le soin de mûrir la moisson que ses mains avaient semée; car ce temps ne pouvait être long, vu que son fils atteignait sa dix-huitième année* Tout à coup elle le vit arriver au logis maternel dans un état d'exaspération qui la troubla d'autant plus
que cet état contrastait davantage avec l'empire qu'il était habitué, dès son enfance, à exercer sur lui-même. Une préférence injuste dont le fils illégitime d'un puissant fonctionnaire avait été l'objet, à son préjudice (du moins c'était sa conviction), avait tellement révolté sa conscience et blessé sa fierté native qu'il avait résolu de rompre, sans retour, avec un ordre de choses qui n'offrait aucun recours contre de pareilles avanies; et il venait faire part à sa mère de cette brusque résolution, et de celle qu'il avait prise, en même temps, de monter à bord du premier navire venu,'afin de n'être à charge à personne. Et le pauvre jeune homme, peu familiarisé avec les périls de la navigation, mais jaloux de suppléer à l'expérience par le zèle, trouva, dès son premier voyage, une occasion malheureuse de déployer le sien. C'était au plus fort d'une tempête dont les violentes rafales menaçaient de faire sombrer le navire. Pour conjurer ce danger, il fallait un acte de dévouement dont les chances étaient si peu douteuses, qu'un seul marin de l'équipage en fut capable, et Ton devine que ce marin était lui. Il s'agissait de grimper au haut du mât, et de glisser sur une vergue pour couper un cordage. Mais avant que la victime, assaillie à la fois par les vents et par les vagues, eût achevé cette triple opération, elle avait perdu l'équilibre, et elle tombait sur le pont ou plutôt sur les ferrures dont il était encombré. Bien que les os et les chairs fussent disloqués et broyés par la chute, la mort fut assez lente pour qu'on pût chercher un prêtre et procurer au mourant les consolations religieuses ardemment désirées par lui. Ses dernières paroles, son dernier vœu tendrement et respectueusement filial donnèrent à la pieuse mère le seul adoucissement
SOO ÉPILOGUE.
dont sa douleur était susceptible. C'était une épreuve encore plus rude que celle qu'elle avait subie lors du naufrage de son mari; et cependant ce n'était ni la dernière ni la plus douloureuse ! Mais j'anticipe sur des événements qui ne devaient avoir lieu que longtemps après mon départ.
Ce départ, auquel j'avais déjà pensé dans le courant de l'année 1818, était devenu à la fois plus urgent et plus difficile en 1819. Ce qui en faisait l'urgence, c'était surtout l'absence totale de stimulant pour mon progrès intellectuel; car l'enseignement de la classe supérieure d'humanités, dont j'étais chargé, me faisait presque un devoir de ne pas dépasser, dans mes études préparatoires, un certain niveau au delà duquel je courais risque de n'être pas compris. Je n'avais donc d'autre parti à prendre que celui de chercher dans un autre collège ou dans une autre carrière, un débouché quelconque à l'activité qui me dévorait; et ce besoin avait été un moment tellement impérieux, que pour le satisfaire dans une certaine mesure, et aussi pour avoir une corde de plus à mon arc, j'avais fait un voyage clandestin à Rennes, pour y prendre une première inscription à la Faculté de droit.
Quant aux difficultés contre lesquelles j'aurais à lutter, elles étaient de plus d'un genre. Si, d'un côté, les difficultés extérieures ne me paraissaient pas insurmontables, surtout avec le patronage réputé infaillible du comte d'Artois, de l'autre, il y avait, outre le lien de famille, tant d'autres liens à briser; il y avait surtout l'île d'Arz, ce séjour devenu plus cher que jamais ; car les voyages que j'y faisais, et les récréations tantôt sérieuses et tantôt enfantines que j'y avais organisées pour
moi et pour mes amis, avaient si bien rajeuni mes impressions d'enfance, qu*unjour d'été, passé sous les plus frais ombrages des campagnes du continent, était pour moi un jour de pénitence, tant mon imagination était subjuguée par mes arides promontoires entre lesquels je partageais mes promenades, choisissant toujours de préférence celui où les \ents soufflaient avec le plus de violence et où les vagues, en se brisant, faisaient jaillir le plus d'écume. Cette espèce de jouissance sauvage que je n'avais pas connue jusqu'alors et que je devais peut-être à la lecture de la Tempête et de quelques autres drames de Shakespeare, qui avaient été pour moi une sorte de révélation, du moins au point de vue de ce que Kant appelle le sublime dynamique, cette jouissance despotique qui devait me subjuguer bien autrement sur les côtes de l'Océan et de la Méditerranée, et me contraindre, pour ainsi dire, à préférer la tragédie de Philoctète à toutes les autres tragédies de Sophocle, cette jouissance mystérieuse à laquelle je ne trouve rien d'analogue dans les émotions que font éprouver les autres grands spectacles de la nature, était devenue pour moi une sorte de besoin périodique que rien au monde ne pouvait m'empêcher de satisfaire, à moins qu'un devoir impérieux ou un ouragan plus impérieux encore ne retînt, ma barque prisonnière dans le port de Vannes. Je croyais cette distraction et toutes les autres du même genre si nécessaires à mon bien-être physique et moral, que l'idée d'en être privé me donnait des accès de tristesse dont j'avais honte d'avouer la cause. Je me rappelais, malgré moi, tout ce que j'avais entendu raconter sur les symptômes et les effets de la maladie si redoutée des Bretons, sous le nom de mal du pays, et encore plus
S02 ËP1L0G13E.
redoutée des marins, pour qui la terre-ferme, sans la vue et l'odeur de la mer, ne devenait jamais une patrie; et je me demandais, dans mes moments d'aberration indolente, pourquoi je ne partagerais pas ma vie, sans en changer les habitudes, entre les devoirs faciles de ma profession et les jouissances plus faciles encore de la vie domestique.
La crise à laquelle toutes ces oscillations donnèrent lieu, fut terminée par une volonté plus énergique que la mienne. On comprend que je veux parler de ma mère qui réunissait, à un degré bien rare, les trois conditions normales de la direction maternelle : tendresse, clairvoyance et fermeté. Jamais ces trois qualités ne furent plus judicieusement appliquées. Connaissant mon respect pour le recteur de TAcadémie de Rennes qui était à la fois mon supérieur hiérarchique et mon coreligionnaire politique, elle s'entendit avec lui pour me faire expédier l'ordre de me rendre immédiatement auprès de lui, pour recevoir une destination ultérieure, Trop sûr de son bon vouloir pour concevoir la moindre inquiétude sur mon avenir, je m'acheminai vers sa demeure avec une confiance toute filiale, et je ne tardai pas à découvrir que les trésors de son cœur égalaient au moins ceux de son intelligence.
Je crois pouvoir affirmer que parmi les ecclésiastiques qui cherchèrent en pays étranger un refuge contre les fureurs de la révolution, Tabbé le Priol fut celui qui sut tirer le meilleur parti des loisirs de l'émigration. Dès avant 1 789, il s'était distingué comme professeur de philosophie au collège de Vannes, et il avait si bien conquis Testime et la confiance de son évéque, M^' Amelot, qu'à dater du jour où fut donné le signal de la proscrip-
tion, le pasteur ne se sépara plus de sa chère Hrebis jusqu'à l'époque où la conclusion du concordat et le rétablissement du culte vinrent faire appel au zèle de ceux à qui il restait encore assez de forces pour travailler à réparer les ruines du sanctuaire. Uabbé le Priol fut un des premiers à répondre à cet appel, et comme le département de Tiustruction publique était celui où il y avait le plus de lacunes à remplir et le plus de luttes à (soutenir contre les traditions révolutionnaires, ce fut dans cette arène, encore ouverte à tous les conflits de doctrines, qu'il se fit le représentant de celles qui venaient de recevoir les honneurs de la persécution.
Un premier voyage en Allemagne^ immédiatement après sa sortie de France, lui avait donné un avant-^ goût des jouissances intellectuelles dont les produits du génie germanique pouvaient être la source, même pour un esprit qui tenait à l'orthodoxie plus qu'à la science, et malgré les liens qui l'attachaient à la Bretagne, je soupçonne que sa translation à Strasbourg, comme proviseur du lycée impérial, si elle fut un chagrin pour lui, ne le fut que très-passagèrement ; car il était là en contact presque immédiat avec le grand mouvement philosophique dont les premiers symptômes l'avaient si vivement intéressé, dixansauparavant: il pouvait maintenant observer de près les évolutions des systèmes nouvellement éclos et apprécier leurs tendances,, ce que lui seul peut-être, entre tous les membres du clergé français, pouvait alors tenter avec quelque compétence.
Ce fut au plus fort de ces préoccupations qu'il fit la connaissance de M. Royer-Gollard, à l'amitié duquel il dut plus tard l'accomplissement du vœu qu'il avait toujours formé pour ses. vieux jours, c'est-à-dire sa transla-
tion dans sa chère province de Bretagne, afin d'y mourir le plus près possible de son village natal. Dans les limites où son patriotisme voulait se renfermer, il n*y avait qu'une seule place qui fût digne à la fois de la noblesse de son caractère, de sa haute intelligence et surtout de ses services: c'était la place de recteur de l'Académie de Rennes, qui se trouva précisément vacante au moment où nous terminions notre campagne de 1 8 1 5, dont il était plus fier qu'aucun de nos professeurs. A ses yeux, ce qu'il voulait bien appeler notre héroïsme, n'avait été ni suffisamment compris ni suffisamment récompensé, et comme j'étais le seul des trois officiers qui fût à portée d'être dédommagé par lui, il avait paru vouloir concentrer sur moi seul toute Faffectueuse admiration qu'il aurait voulu répartir entre mes deux col-^ lègues et moi.
(les dispositions n'étaient pas refroidies quand je le revis à Rennes dans l'été de 1819, mais elles étaient un peu comprimées par l'inquiétude que lui avaient causée mes longues tergiversations qui semblaient démentir l'idée qu'il s'était faite de mon caractère. Dès le second jour, il reprit avec moi le ton paternel qui avait conquis mon cœur quatre ans auparavant et qui agissait sur moi avec d'autant plus de force qu'il contrastait davantage avec la sévérité, je dirais presque la dureté habituelle de sa physionomie; ce qui n'empêchait pas ses yeux bleus, voilés par d'épais sourcils, d'avoir habituellement l'expression la plus bienveillante, ni sa voix d'être douce et presque caressante, quand il voulait encourager ou consoler. Sa sévérité, dont ses subordonnés lui ont souvent fait un reproche, était une sévérité artificielle, dont l'expression était trop favorisée par la rudesse de sa fi-
gure anguleuse. Mais sous cet extérieur dur et parfois déconcertant se cachait un fonds de bonté inépuisable. Ceux qui avaient la prétention d'expliquer le caractère parles doctrines, disaient que l'abbé le Priol était sévère, parce qu'il était janséniste, et ils alléguaient, comme preuves de son jansénisme, ses relations intimes avec Royer-Gollard et surtout son zèle à faire valoir les titres que les trois professeurs chassés du séminaire de Vannes, comme suspects d'hérésie, avaient à la pitié de l'Université, en attendant qu'une vocation plus sainte les fit entrer dans la voie très-étroite tracée par le fondateur de la Trappe.
Que leur éloge ait été fréquemment dans la bouche de leur protecteur, rien n'était plus naturel; car il joignait la générosité du cœur à la clairvoyance de Tesprit; mais cette clairvoyance même, appliquée à la question des rapports entre TËglise et l'Ëtat, telle qu'elle avai t été posée depuis la révolution, l'aurait mis en garde contre le jansénisme gallican. Pour ce qui est du jansénisme dogmatique, il ne le repoussait pas moins énergiquement que Bossuet, qui était pour lui la grande autorité des temps modernes en matière théologique, mais non dans les matières mixtes à l'égard desquelles ses solutions, trop souvent influencées par des considérations particulières à son siècle, ne peuvent recevoir, de nos jours, que des applications restreintes et conditionnelles.
Quoi qu'il en soit, l'orthodoxie tant soit peu ombrageuse de ce temps-là, commit la faute impardonnable d'inscrire le nom de l'abbé le Priol sur la liste des suspects, à côté de ceux de l'abbé Mahé, de l'abbé Legal^ de l'abbé Hercelin, de l'abbé le Port et de l'abbé Guillôme ; c'est-à-dire qu'on enveloppait dans la même sus-
picion les trois prêtres les plus éminents du diocèse sous le rapport de la science et les trois prêtres les plus éminents sous le rapport de la sainteté. Je suis sûr que leurs adversaires mêmes, s'ils en ont encore, ne contesteront pas ce superlatif.
Quant à moi qui lésai connus tous et qui ai pu observer de près Tinfluence de leurs doctrines ou plutôt de leurs maximes sur quelques-uns de leurs disciples, je dirai que rimpression générale qui m'en est restée, a été que le jansénisme, tel que la plupart d'entre eux l'ont compris, a eu pour effet de renforcer en eux, quelquefois outre mesure, le sentiment de leur indignité vis-à-vis de Dieu, et le sentiment de leur dignité vis-à-vis des hommes.
Quoi qu'il en soit, j*eus le bonheur de regarder l'autorité de Tabbé le Priol comme infaillible sur les questions qui, en ce moment, m'intéressaient le plus, et que nul autre ne pouvait résoudre avec la même compétence; car, tout en se faisant des illusions étranges sur mes facultés qu'il supposait être proportionnées à mon ardeur, il me connaissait mieux que personne, et il savait que mon ignorance ne serait jamais un obstacle à mon progrès, non-seulement à cause de ma facilité d'assimilation, qui devançait en moi l'appréciation, mais aussi à cause du zèle dont il me voyait embrasé pour toutes les acquisitions intellectuelles dont il me signalait Turgence, comme première condition du genre de succès auquel j'aspirais vaguement , sans me mettre en peine de le définir.
Je le voyais sourire quelquefois de ma naïve confiance dans la promesse du comte d'Artois, qui avait déjà quatre ans de date, et à l'efficacité de laquelle je m'obstinais à croire, malgré le laps des années et malgré les défaillances de mémoire qui, tout en laissant la fidélité
intacte, ayaieDt rendu désormais l'enthousiasme impossible. Pour ne pas trop me scandaliser, mon généreux interlocuteur n'insistait pas sur la possibilité d'une dé^ ception^ et même il raisonnait avec moi dans l'hypo* thèse d'une réussite (;omplète auprès de Son Altesse Royale. Selon lui, le meilleur parti que je pouvais tirer de la faveur du prince, si je l'obtenais, était de me faire donner provisoirement une chaire d'histoire dans la capitale, moyennant l'engagement que je prendrais avec moi-même de travailler jour et nuit, s'il le fallait, à me mettre à la hauteur de mes fonctions. Que si je ne pouvais profiter ni de la vacance d'une chaire déjà existante, ni de la création d'une chaire nouvelle, il me conseillait de me contenter d'une promesse, pourvu qu'elle fût sérieuse et qu'on me permît d'aller en attendre l'accomplissement dans la ville de Strasbourg, où ses amis deviendraient les miens, et où je ferais, plus rapidement et plus organiquement qu'à Paris, la plus importante de toutes les acquisitions pour les études historiques, c'està-dire l'acquisition delà langue allemande, à laquelle il devait lui-niême, en grande partie, le genre de supériorité qui rendait sa conversation si attrayante pour Royer-Collard et qui finit par lui conquérir non-seulement l'estime, mais même l'amitié de ce dédaigneux personnage.
A cette recommandation il en joignait une autre tellement chimérique dans son objet, que je ne pouvais la prendre que pour l'expressiou d'un vœu dont l'accomplissement ne devait pas paraître moins impossible à ses yeux qu'aux miens. Selon lui, ce qu'il y avait de plus pressé pour mon progrès intellectuel, c'était d'être appelé à parler devant un auditoire plus instruit et plus intelligent que moi, qui me contraindrait, par ses exigences
sympathiques, sinon à m'élever jusqu'à son niveau, du moins à en approcher autant que le comporteraient mes propres facultés. Ce stiniulant lui semblait plus indispensable pour moi que pour d'autres^ et il me disait franchement que l'émulation froide et concentrée qui vivifie les travaux solitaires de l'érudition, n'était pas un mobile suffisant pour une imagination aussi expansive que la mienne- Telles furent ses dernières instructions, et Ton verra bientôt si elles portèrent leurs fruits.