‹ Épilogue a lárt ChrétienChapitre 6 sur 8 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Je fis donc mes adieux à la Bretagne, sans le moindre pressentiment de mal du pays, et je m'acheminai joyeusement vers la capitale, bien persuadé que mon beau rêve allait enfin se réaliser. J'avais fais mon calcul de manière à m'y trouver pour la fête de Saint-Louis, doublement intéressante pour moi au point de vue dynastique et au point de vue personnel ; car c'était à pareil jour et à l'occasion de la même solennité que j'avais reçu, trois ans auparavant, au milieu des acclamations les plus enivrantes, cette décoration sur laquelle je comptais plus que jamais comme sur un infaillible talisman.

Dès le début de mon voyage, j'eus à subir une contrariété qui ne laissa pas de faire une certaine impression sur mon imagination superstitieuse. Au bout d'une demijournée, le roulis de la voiture m'avait réduit à un tel état de souffrance et d'épuisement, qu'on fut obligé de me déposer dans un champ, le long de la route, en at«

tendant que quelque âme charitable vînl m 'aider à gagner le village \oisin et à y trouver un gîte. Le lendemain j'étais sur pied dès le point du jour, et tous mes sombres pressentiments s'étant évanouis avec les ombres de la nuit, je ne vis plus dans mon voyage pédestre qu'une source de jouissances toutes nouvelles pour moi, auxquelles il ne manquait, pour être complètes, que la certitude de ne pas arriver trop tard pour la grande solennité qui m'intéressait plus que tout le reste.

En entrant en Normandie, je ne pus me défendre d'une vive émotion quand je vis le soin que prenaient les habitants de perpétuer le souvenir de la délivrance dont ils étaient redevables aux Bourbons. La paix, après laquelle ils avaient si longtemps soupiré, venait enfin de leur être rendue; et pour qu'on sût, dans le présent et dans l'avenir, le prix qu'ils attachaient à ce bienfait, ils en gravaient la commémoration sur toutes les constructions nouvelles, comme pour dire à la postérité que la paix seule, cette divinité si longtemps invoquée en vain, leur avait donné le courage de les entreprendre. Voilà pourquoi je lisais, au-dessus de tant de 'portes, cette inscription non moins touchante par sa brièveté que par son objet : Paci, et la glose que j'en faisais intérieurement m'attendrissait et me fascinait à tel point, que je croyais trouver sur les visages les plus insignifiants qui s'offraient à moi, quelque chose qui correspondait à mes préoccupations sympathiques. Aussi l'impression que j'emportai de la frontière normande et particulièrement de la petite ville de Vire, fut-elle une de celles qui se renouvelèrent le plus souvent dans les conversations avec mes coreligionnaires politiques, jusqu'au jour où un interlocuteur impitoyable, qui était au courant des

formules, encore mystérieuses pour moi, des compagnies d'assurance, me dit avec un sourire où la pitié se mêlait à Tironie, que ce que j'avais pris pour une inscription monumentale n'était autre chose que quatre lettres initiales P. A. C. I. qui voulaient dire tout simplement : Propriété assurée contre r incendie !

J'avais trop présumé de mes forces quand j'avais cru pouvoir franchir en huit jours, sans véhicule ni monture, la distance qui me séparait de la capitale, et j'aurais certainement manqué la fête qui me faisait tressaillir d'impatience, si je n'avais pas rencontré de loin en loin sur ma route, tantôt un cheval de selle, tantôt un chariot découvert, grâce auxquels je pus doubler mes étapes en approchant de Versailles. Là je montai tout éclopé sur le siège d'un coucou, en priant le cocher de me montrer, du plus loin qu'il lui serait possible, le dôme des Invalides; car mon camarade Léty devenu, depuis notre campagne de 1815, sergent dans la garde royale, m'avait fait de cet édifice et surtout de la dorure de sa coupole, une description si flamboyante, que je m'attendais à voir quelque chose qui surpasserait, par ses proportions gigantesques, non-seulement tout ce que j'avais vu moi-même, mais aussi tout ce que j'avais lu sur les constructions colossales de l'Inde et de l'Egypte. Mon imagination était trop exigeante, comme il arrive souvent à ceux qui sont habitués à repaître leurs yeux des spectacles grandioses de l'Océan. Aussi mon émotion fut-elle médiocre. Il me semblait qu'un vaisseau de ligne, avec ses agrès et ses canons, était plus beau que tout cela.

Mais si je fus froid en présence de cette majesté monumentale qui dépassait la portée, encore très-faible, de mon appréciation esthétique, je fus tout le contraire, le

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surlendemain 24 août, en présence de la majesté vivante qui se laissait voir ce jour-là, et devant laquelle j'aurais été si heureux de m'incliner de près, mais que je ne pus contempler qu'aune distance très-respectueuse &ur le balcon du palais des Tuileries. Cependant cette apparition, même lointaine, produisit sur moi une telle impression, que je nepus retenir mes larmeset que jeme serais volontiers agenouillé, non pas devant Louis XVIII, l'oi de France, mais devant le frère de Louis XVI, dont l'image était restée gravée dans mon cœur en traits ineffaçables, depuis ma lecture du printemps de 1815. Quelle eût donc été mon émotion, si l'orpheline du Temple avait paru en ce moment à côté de son oncle !

Cet enthousiasme naïf d'un enfant de la Bretagne pour le représentant d'une dynastie qui, aux yeux de ses compatriotes et aux siens, avait reçu la consécration du martyre, n'a rien qui doive surprendre ni surtout scandaliser le scepticisme politique le plus outré. Le culte des grandes infortunes, surtout des infortunes expiatoires infligées à rinnocence, est un ingrédient trop précieux dans l'éducation des générations appelées à en profiter, pour qu'il ait besoin de justification, quand il est spontané. De plus ce culte, qui n'avait pour nous que quelques années de date, avait jeté dans nos âmes des racines d'autant plus profondes, qu'il avait été, pour ainsi dire, improvisé sous le coup de la réaction politique et religieuse de 1814, au moment où les plus tristes pages des annales révolutionnaires nous étaient révélées pour la première fois. Heureusement pour nous, les intrigues politiques qui avaient gâté pour tant d'autres ce quej'appellerais volontiers la poésie de la Restauration, avaient passé inaperçues pour nous, et j'avais si bien profité,

pour ma part, de ce bénéfice négatif , que, sans croire précisément à l'infaillibilité de Louis XVIII, en matière de gouvernement, je le croyais incapable de désavouer, par des prédilections capricieuses ou autrement, les idées et W principes que mes oracles habituels avaient toujours regardés comme la base et la condition de son pouvoir. Le moment de commencer, pour mon propre compte, mon cours d'histoire rétrospective contemporaine, n'était pas encore venu.

Quel contraste entre ces deux premières journées et celles qui suivirent ! J'avais pris tellement au sérieux les paroles si décevantes prononcées par le comte d'Artois, à l'occasion de l'ordonnance de M. Laine, que je les portais dans ma mémoire ou* plutôt dans mon cœur, comme on porte dans sa poche un effet payable à vue chez le premier banquier de la première capitale du monde. J'écrivis donc à Son Altesse Royale une lettre qui n'était ni trop humble ni trop confiante, et dans laquelle je ne me bornais pas à faire appel à sa mémoire. Mes prétentions n'étaient assurément pas exorbitantes, puisqu'elles se bornaient à demander une chaire d'histoire dans un nouveau collège qu'on avait l'intention de fonder à Paris sous le nom de collège Saint-Louis, fondation que, par anticipation, j'appelais providentielle à cause de la perspective presque immédiate qu'elle semblait ouvrir à ma trop naïve ambition; car j'avais la folie d'espérer qu'on se souviendrait de mes petits services comme je m'en souvenais moi-même.

Après plusieurs jours d'attente pleine d'angoisses, je perdis enfin tout espoir, et je n'ai pas be.soin de dire que mon désappointement fut amer au delà de toute expression. C'était comme si l'on eût serré ma poitrine dans

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une courroie de métal, en môme temps qu'on ôtait un bandeau de dessus mes yeux. Mes seuls consolateurs, que je devais à la recommandation de Tabbé Mahé, étaient les jansénistes les plus renommés de cette époque, l'abbé Tabaraud et M. Sihy, le respectueux acquéreur de tout ce qui restait de Tancienne abbaye de Port- Royal, et l'appréciateur intelligent, bien qu'un peu trop enthousiaste, des souvenirs qui s'y rattachaient. Mais leurs consolations ressemblaient trop souvent à celles des amis de Job, en ce qu'elles avaient plutôt pour but et pour effet de me faire voir les causes de mon échec que d'y remédier. J'appris alors, à ma grande stupéfaction, ce qu'on avait vainement essayé de me faire croire, avaat mon départ de Rennes, savoir, que les royalistes de la Bretagne et de la Vendée étaient mis en état de suspicion par suite de l'ascendant que le nouveau favori du roi, M. Decaze, avait pris sur l'esprit de son maître, et que le plus sûr moyen de se faire refuser une demande, même la plus légitime, était de s'appuyer sur un titre comme le mien, c'est-à-dire sur des services rendus à la cause royale, soit dans le cours delà révolution, soit pendant les cent jours. A quoi mon interlocuteur ajoutait, avec un air de triomphe qui m'humiliait d'autant plus, qu'on aurait bientôt la preuve irrécusable et trèsdétaillée de cette ingratitude systématique, attendu que M. de Chateaubriand, qui en avait recueilli les traits les plus révoltants, se préparait à les consigner dans un ouvrage formidable qui aurait pour titre : Ce que les Vendéens ont fait pour les Bourbons^ et ce que les Bourbons ont fait pour les Vendéens.

J'avoue que je fus atterré par cette révélation qui me fut d'ailleurs confirmée par d'autres témoignages et qui

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ajournait indéfiniment l'accomplissement de mes naïves espérances. Je résolus dès lors de ne plus appuyer mes demandes d'avancement que sur mes titres universitaires, et je me résignai à faire encore une espèce de noviciat dans un collège de province avant de poser ma candidature comme professeur d'histoire dans ce sanctuaire, réputé inaccessible, qu'on appelait l'Académie de Paris, et où il arrivait aux plus favorisés de n'être admis qu'après dix et même vingt années d'attente.

Malgré les préventions qui continuaient de poursuivre, plus ou moins ouvertement, ceux qu'on appelait les chevaliers de 1815, ce fut cependant à ce souvenir dont une malveillance maladroite et brutale voulut me faiîe un crime, que je dus indirectement, après une année d'attente, l'accomplissement du plus cher de mes vœux, c'est-à-dire une chaire d'histoire à Paris. Mais auparavant je dus faire mes débuts en province et y accepter une chaire dans laquelle mon dénûment absolu, en fait de patronage, semblait me condamner à végéter indéfiniment.

Heureusement pour moi, il se trouva, parmi mes nonveaux collègues, un homme étrange qui avait été professeur au lycée de Pontivy, pendantlesCent-Jours et qui avait probablement quelque grief personnel contre les chouans qui avaient formé la garnison temporaire de cette ville, avant leur licenciement défînitiL Jamais cœur ne fut plus apte que le sien à nourrir à la fors des rancunes vivaces et des jalousies implacables, de sorte que mes antécédents politiques, joints à mes petits succès du moment, qui l'offusquaient «haque jour davantage, lai causèrent une sorte de fermentation cérébrale contre laquelle il ne sut pas trouver de dérivatif plus efficace que la calomnie ;

et il faut avouer que la dose était forle et que le genre de vie auquel je m'étais condamné lui donnait beau jeu ; car je passais mes jours et la plus grande partie de mes nuits à combler les immenses lacunes de mon éducation historique, et à remplir, autant qu'il était en moi, l'engagement très-sérieux que j*avais pris avec moi-même en osant aspirer à des fonctions auxquelles je n'étais pas préparé et qui se trouvèrent bientôt au-dessus de mes forces physiques. Il en était résulté, pour ma santé, une alléralion grave, dont je devais me ressentir pendant plusieurs années, et qui, jpour le moment, avait eu pour efiTet de rendre ma séquestration encore plus complète. A ma première sortie, je fis la connaissance d'un jeune homme dont la franchise et l'accent de cordialité me firent oublier ma réserve habituelle ; et plus je me laissais emporter par la verve de la conversation, plus je voyais la surprise se peindre sur son visage, en luttant contre un sentiment pénible qui semblait comprimer sa sympathie. « Non, c'est impos- « sible, » s'écria-t-il enfin, avec une explosion d'indignation et ungeste d'énergique incrédulité, «non, vous « n'êtes pas un monstre, comme on a voulu le faire « croire, et comme je l'ai cru moi-même. Vous avez un « collègue dont je vous conseille de vous défier. »

Or ce collègue avait raconté, devant mon interlocuteur et plusieurs autres témoins, un drame plus que tragique dans lequel je jouais le principal rôle et qui leur avait fait dresser les cheveux sur la tête. Suivant le narrateur, qui disait avoir vu la chose de ses propres yeux et dans sa propre maison, j'étais entré chez lui, au plus fort de la guerre civile, en brandissant un sabre encore tout dégoûtant du sang d'une femme que je venais d'assassiner

el j'avais appuyé le même sabre sur la poitrine de sa femme qui était enceinte I

J'écoulai mon interlocuteur jusqu'au bout avec sangfroid, et après avoir dit, pour toute réfutation, que je ne connaissais même pas la ville de Pontivy où je n'avais jamais mis les pieds, je lui demandai si je pouvais compter sur son assistance, soit en champ clos, soit devant la justice. Sur sa déclaration nettement affirmative, j'allai tout droit chez le calomniateur qui, au lieu de répondre à mon défi, se mit à battre la campagne pendant que sa femme, qui comprit au premier mot jusqu'où l'affaire pouvait aller, avait recours aux prières et aux larmes pour obtenir mon désistement. Mais après la publicité donnée à cette infâme calomnie par son auteur, je voulais absolument une réparation, et je la voulais éclatante.

Avant de la demander aux tribunaux, je m'adressai au recteur de l'Académie , et je lui proposai de m'en rapporter au jugement du conseil académique, s'il voulait le convoquer extraordinairement pour décider lequel, de mon adversaire ou de moi, expierait par une expulsion publique et clairemeut motivée, le scandale causé ou par lui comme calomniateur, ou par moi comme assassin. Le dilemme ayant été ainsi posé, le résultat légal était facile à prévoir; mais le résultat moral trompa mon attente, non pas qu'il s'élevât une seule voix pour justifier l'agression gratuite dont j'avais été l'objet ; mais il s'en éleva plusieurs pour vilipender la cause qui m'avait mis les armes à la m^ain, et je voyais venir le monxent où il me faudrait défendre, à mes risques et périls, l'honneur de ma décoration que je portais avec plus d'orgueil depuis qu'on avait voulu la flétrir. La partie n'était pas tenable. Outre que ce n'était pas là ma vocation, je sa-

vais que ce genre d'exploits ne constituait pas des titres universitaires; et comme je savais, d'un autre côté, que les pièces de mon procès, qui avait au moins l'intérêt de la nouveauté, avaient été envoyées au conseil royal d'instruction publique dont mon compatriote M. Corbière était devenu président, j'étais convaincu que j'allais trouver en lui un chaud appréciateur de mon dévouement, et qu'en demandant mon changement après l'épreuve que je venais de subir, je ne pouvais manquer d obtenir une récompense porporlionnée à l'outrage qu'on avait tenté de m'infliger. Et ma conviction était si bien partagée par le recteur de l'Académie et par les autres fonctionnaires qui m'avaient honoré de leur patronage, qu'ils me félicitaient de mon procès comme d'une bonne fortune à laquelle je devrais, grâce à la notoriété de mas antécédents, un avancement beaucoup plus rapide dans la carrière que je me proposais de parcourir. Le recteur de l'Académie était d'autant plus fondé dans son pronostic, que le rapport adressé par lui au chef de l'Université était conçu dans les termes les plus propres à faire ressortir les droits que me donnait à sa bienveillance ma position tout exceptionnelle ; de sorte que, malgré mon échec de Tannée précédente ou plutôt à cause de cet échec même, je me croyais à la veille de voir mon ambition satisfaite.

Enfin, dans les derniers jours de janvier, le recteur reçut une longue instruction signée par M. Corbière et provoquée en partie par certaines difficultés de forme auxquelles avait donné lieu le procès que j avais intenté à mon calomniateur définitivement expulsé. Le silence qu'on gardait sur moi et sur ma destination ultérieure prouvait assez que cette expulsion était regardée comme

une satisfaction suffisante et que je n'en recevrais point d'autre. Plus indigné que déconcerté de ce qui me paraissait un brutal déni de justice, je pris mon parti surle champ, et j'écrivis le jour même à la commission d'instruction publique pour lui faire savoir que ma chaire était vacante el que j'arriverais à Paris vingt-quatre heures après ma lettre. Une violation si flagrante de la discipline hiérarchique ne pouvait pas rester impunie, et Ton crut se montrer magnanime- envers moi en ne me privant que de mes fonctions et en me conservant le titre d'agrégé qui laissait la porte ouverte à un retour de fortune.

Ce retour eut lieu en effet, moins d*un an après, sans le concours d'aucun patronage politique, par suite de l'illusion qu'on s'était faite sur l'étendue de mes connaissances historiques que je n'avais pas encore eu le temps de puiser dans les auteurs originaux. A dire vrai, j^aurais pu m'en dispenser sans compromettre le genre de succès qu'on attendait de moi; car le programme des éludes historiques, telles que les avait comprises l'auteur ou l'inspirateur de l'étrange circulaire du 4 juillet 1820, prescrivait aux professeurs chargés de cet enseignement, de ne chercher d'autres ressources d'intérêt que dans ta seule exposition des faits ^ et de s'abstenir de tout commentaire . 11 était clair que, pour remplir une tâche si simple, l'érudition était plutôt un inconvénient qu'un avantage. Aussi je puis dire que pendant les trois années qui précédèrent mon émancipation intellectuelle, c'est-à-dire la liberté de mes mouvements dans le domaine de l'histoire, je ne cessai d'appelëi* de tous mes vœux le moment oîi, me trouvant en face d'un auditoire plus difficile à satisfaire, je pourrais bri-

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ser, sans aucune prévarication, les entraves officielles qui m'empêchaient de mesurer toute l'étendue de mon horizon historique.

Sur ces entrefaites, mon dernier patron de Bretagne, Tabbé le Priol, qui avait applaudi de loin aux résolutions que j'avais prises avant et après mon procès, fit un voyage à Paris et me trouva plongé dans l'étude des auteurs allemands, conformément au conseil qu'il m'avait donné trois ans auparavant, et dont je n appréciais pas encore la portée. Je lui dus alors un commencement d'initiation au mouvement philosophique de l'Allemagne et quelques notions élémentaires sur les rapports entre la philosophie et l'histoire, ce qui donna un tout autre intérêt à mes études historiques et redoubla mon impatience de sortir de l'ornière dans laquelle je me traînais sans aucun profit pour mon intelligence.

Deux hommes dont je fis alors la connaissance, contribuèrent, chacun dans la sphère qui lui était propre, à abréger mes épreuves, mais sans dissiper entièrement les ténèbres qui voilaient en partie la route que j'avais à parcourir. Le premier en date, mais non en importance, était Jouff'roy, qui en était encore à son fameux article sur la manière dont les dogmes finissent, et qui me faisait des exégèses curieuses et bien au-dessus de ma portée, sur la philosophie contenue virtuellement dans les épîtres de saint Paul. Malgré le charme que ses conversations avaient pour moi, je me laissai rebuter par la difficulté de les renouer aussi souvent que j'aurais voulu, et nos relations finirent par devenir trop stériles pour valoir la peine d'être cultivées.

Il n'en fut pas de même de celles que j'entretins, pendant plusieurs années consécutives, avec M. la Romi-

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guière^ cet infatigable démolisseur du lourd édifice construit par Gondillac^ dont la doctrine n'était pas moins antipathique aux instincts de son âme qu^aux exigences de son esprit. Les habitudes militantes qu'il avait contractées dans cette espèce de croisade contre un système philosophique qui était presque devenu une puissance, avaient donné à ce vieux champion du spiritualisme unevervequise proportionnait toujours au degré d'affinité qu'il y avait entre le sujet de la conversation et ses thèses favorites. La plus simple politesse eût exigé de moi qu'à défaut de ses cours que je n'avais pas suivis, je prisse au moins la peine, pour me mettre au courant de ses doctrines, de lire sonouvrageuniquequi n'était ni volumineux ni rebutant ; mais comme il me savait absorbé pard'autres lectures plus pressantes, il m'engageait lui-même à me renfermer provisoirement dans le cercle de mes attributions spéciales, au delà duquel il me faisait toutefois entrevoir les problèmes d'un autre genre que j'aurais à résoudre plus tard. Je lui savais gré assurément d'une pareille condescendance ; mais comme l'expérience ne m'avait pas encore appris la rareté de ce phénomène, même parmi les philosophes de second et de troisième ordre, aucun sentiment d'admiration ne se mêlait à celui de la reconnaissance.

Il n'en fut pas de même quand, par suite du progrès quej'avais fait dans son affection et peut-être aussi dans son estime, il déroula devant moi, comme leçon de philosophie expérimentale, la série des déceptions qui avaient attristé sa carrière depuis le commencement de la révolution française qu'il avait saluée avec tout l'enthousiasme dont sa nature ardente était capable; et, malgré son calme habituel, il ne pouvait se défendre d'une certaine

émotion en parlant de la première fête du Champ-de- Mars, aux préparatifs de laquelle il avait travaillé de ses mains avec des milliers de collaborateurs non moins enthousiastes que lui et qu'il partageait en trois groupes très-inégaux, suivant qu'ils avaient été ou détrompés, ou pervertis, ou immolés. Puis, après cette grande déception, à laquelle rien ne pouvait se comparer dans l'histoire des déceptions humaines, venaient ce qu'il appelait comparativement les petites déceptions du Consulat et de l'Empire et même de la Restauration, à laquelle il reprochait de n'avoir pas été fidèle à son mandat ; et comme il me faisait toutes ces confidences vers la fin du règne de Louis XYIIl. il trouvait dans l'histoire contemporaine la matière de prédictions d'autant plus sinistres qu'il les fondait sur l'affaissement progressif qui, selon lui, s'était opéré, depuis la fin du dernier siècle, dans le caractère national.

Les tristes observations qu'il avait eu occasion de faire, depuis qu'il avait eu la faculté d'observer, n'étaient pas demeurées inertes. Il en avait tiré des règles de conduite qui étaient pour lui une sorte de morale supplémentaire dans ses rapports avec les hommes et avec les choses. Je fus un jour témoin, et témoin très-ému, de l'application qu'il en fit dans une circonstance qui se présentait pour la seconde fois et qui lui avait déjà fourni l'occasion d'un triomphe sur une tentation d'amour-propre non-seulement innocente, mais, à raison de ses titres littéraires, plus que légitime. Un fauteuil était vacant à l'Académie française, et le double service rendu par M. la Romiguière comme professeur et comme écrivain, comptait assez d'appréciateurs parmi les membres de l'illustre compagnie pour assurer son

élection, s*il n'y mettait pas obstacle. Un académicien dont j'ai oublié le nom, vint de la part de ses confrères, renouveler la tentative qui avait échoué quelques années auparavant. Les motifs que M. la Romiguière avait eus alors pour décliner cet honneur, n*ayant pas changé, sa réponse ne changea pas non plus. Mais il ne les déduisit pas devant le négociateur, de la même manière qu*il les déduisit devant moi, quand nous fûmes seuls. L'idée de faire partie d'un corps littéraire quelconque, plus exposé, selon lui, qu'aucune autre association d'hommes, à tous les entraînements et à tous les vertiges, était pour lui un véritable cauchemar. Le rôle qu'avaient joué tant de plumes vénales dans l'exploitation de toutes les peurs et de tous les vices, au profit de tant d'usurpations successives, n'était pas sorti de sa mémoire, pas plus que les prodiges de servilité contagieuse par lesquels s'étaient signalés les corps politiques qui passaient pour représenter la France sous la Terreur et sous l'Empire. De tons ces scandales dont une grande partie s'était passée sous ses yeux, il concluait que la responsabilité collective, substituée à la responsabilité personnelle, était plutôt un piège qu'une sauvegarde pour les caractères timides ou indécis, surtout quand cette timidité ou cette indécision se trouvait alliée à une tournure d'esprit sophistique qui suggérait des réponses spécieuses à toutes les objections qu'on se faisait à soi-même. Rien n'était plus dangereux, selon lui, qu'une trop grande disproportion entre la culture intellectuelle et le caractère, quand cette disproportion est à l'avantage de l'intelligence et que le temps où l'on vit demande des résistances énergiques. Et là-dessus mon interlocuteur, ou plutôt mon prédicateur, donnant à sa parole un accent

de plus en plus pénétrant, faisait une revue rétrospective des grandes tentations et des grandes chutes dont il avait été témoin et dont le souvenir était trop vivace pour laisser en lui la moindre prise aux déceptions de Tamourpropre, surtout dans un moment où tout présageait, selon lui, une nouvelle catastrophe politique qui pourrait bien ne pas se montrer moins exigeante que les précédentes.

C'était la première fois que j'en tendais ce vétéran de nos luttes philosophiques parler avec toute sa verve méridionale, dissimulée jusqu'alors sous un calnie imperturbable, comme s'il avait voulu la tenir en réserve pour les grandes occasions. Si son but fut de laisser dans Tâme de son auditeur une impression inefiTaçable, il put se vanter de l'avoir atteint; car, toutes les fois qu'en lisant l'histoire de notre révolution ou toute autre histoire, j'ai tiouvé des exemples de ces scandaleux entraînements contre lesqueles la probité purement passive est impuissante à se défendre, je me suis souvenu de la thèse de M. la Romiguière, et j'en ai d'autant plus vénéré sa mémoire. Mais il restait toujours à remplir la grande condition que l'abbé le Priol avait assignée à mon progrès, dans la direction la mieux appropriée, selon lui, à mes aptitudes spéciales. Cette condition était, comme je l'ai dit, l'obligation de parler, à jour fixe, devant un auditoire composé de notabilités politiques, littéraires ou sociales qui, n'ayant pas besoin d'être initiées aux connaissances historiques proprement dites, me contraindraient à me placer à un point de vue plus élevé, pour substituer au simple exposé des faits des considérations qui ne fussent ni trop banales ni trop ambitieuses. Or je savais que le sentier qui conduisait aux sommités uni-

versitaires, ne serait jamais praticable pour moi. Il fallait donc, à défaut de la grande route qui m'était fermée, chercher quelque chemin de traverse à l'aide duquel je pusse, pour ainsi dire, tourner la position. Une circonstance tout à fait imprévue vint fort à propos, sur la fin de 1814, m'ouvrir une perspective éblouissante qui semblait me promettre un prompt dédommagement de tous mes désappointements passés, puisque j'allais être placé sous le patronago immédiat du comie d'Artois, en devenant membre de la Société des Bonnes-Lettres dont Son Altesse Royale était président honoraire et le vicomte de Chateaubriand président effectif. Quelle brillante destinée l'association de ces deux noms ne promettait-elle pas à un candidat qui réunissait dans sa personne les titres de chouan et de Breton! Malheureusement aucun de ces deux personnages ne fut instruit ni de ma position, ni de mes services, ni même de mes succès; et si plus tard je pus enfin satisfaire la curiosité que m'inspirait depuis longtemps l'illustre auteur du Génie du Christianisme^ je dus cette faveur, non pas aux relations que je m'étais flatté d'avoir avec lui, comme membre d'une association qu'il présidait, mais à une circonstance tout à fait étrangère au rôle que celte même association m'avait assigné et que je remplissais pourtant de manière à ne pas trop faire repentir de leur choix ceux qui m'y avaient fait entrer.

Quoi qu'il en soit, je compris, dès le premier jour, que cette épreuve était décisive pour moi, et je résolus d'agir en conséquence. Mon premier discours, qui fut fort applaudi, me donna immédiatement des patrons dans la presse et dans l'Institut; car la société des Bonnes-Lettres comptait parmi ses membres actifs presque tous les aca-

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démiciens dévoués à la dynastie régnante , Villemain , Auger, Roger, Michaud, Lacretelle, etc., sans compter ceux qui représentaient les autres classes de l'Institut ou même l'Université, comme Laurentie, Pariset, Saint- Martin et surtout le savant et spirituel Abel Rémusat qui avait le don de revêtir son érudition des formes les plus attrayantes, sans affaiblir en rien la portée de ses thèses philosophiques ou historiques.

Malheur au débutant que le programme, arrêté d'avance, obligeait à prendre la parole après lui ou après le docteur Pariset, le plus pétillant et le plus applaudi de tous les improvisateurs qui s'aventuraient devant cet auditoire d'élite, plus difficile à émouvoir qu'à contenter. Il y avait des jours où il était composé de manière à mériter la qualification de frivole, et alors l'épreuve était rude pour l'orateur inexpérimenté qui prenait son sujet trop au sérieux et qui ne savait pas se faire pardonner ce tort, alors bien rare, par des allusions aux controverses passionnées qui occupaient et divisaient les esprits.

Les séances étaient combinées de la manière la plus charitable pour les orateurs qui n'avaient pas encore fail leurs preuves et qui n'auraient pas pu attirer un auditoire suffisant, si leur nom n'avait pas été associé, sur le programme, à celui d'une notabilité littéraire ou scientifique dont le succès était assuré d'avance. Ce fut ainsi que l'annonce d'un réquisitoire de M. Laurentie contre Voltaire, me procura, pour mon discours d'ouverture, malgré tous les désavantages de la comparaison, un auditoire intelligent et sympathique dont les applaudissements me prouvèrent que je ne risquais rien en traitant sérieusement les sujets sérieux. Les encouragements de la presse, tant officielle qu'indépendante, ne me man-

quèrent pas non plus, et le joarnal le Globe ^ l'organe littéraire le plus accrédité de l'opinion libérale, n'en fut pas moins bienveillant dans Tappréciation qu'il fit de mes débuts.

Ce que je redoutais par-dessus tout, c'était d'être obligé de prononcer, à des interyalles déterminés, des discours qui n'auraient aucune liaison les uns avec les autres, et qui ne laisseraient dans l'esprit de mes auditeurs que des impressions fugitives qui ne seraient d'aucun profit ni pour eux, ni pour moi. D'un autre côté j'avais à craindre, si je me lançais dans les questions de doctrine, surfout dans celles qui étaient alors à l'ordre du jour, de me trouver en désaccord avec mes nouveaux patrons et de ne pas répondre à leur attente. Ce que j'aurais aimé par-dessus tout, c'eût été de faire un appel à mon auditoire en faveur des Hellènes dont la cause n'était pas moins sacrée à mes yeux que celle des Vendéens et des Bretons dans les jours de la terreur, et il me semblait que cette assimilation, dont l'idée n'était encore venue à personne, me fournirait des mouvements oratoires auxquels mes souvenirs personnels donneraient un accent doublement pathétique. Ma tête était si bien montée suf ce thème si fécond, qu'il me semblait n'avoir à me défier que de son abondance même, et je me livrais à toutes les illusions que peuvent enfanter les aspirations de Tamour-propre mis en fermentation par l'enthousiasme du cœur. Mais le moment n'était pas encore venu, et l'honneur de cette courageuse initiative, devant des auditeurs prévenus ou imparfaitement convertis , était réservé à une voix plus éloquente et plus autorisée que la mienne. Cette voix était celle de l'historien Lacretelle, laquelle s'était élevée plus d'une fois en faveur

d'autres victimes et avait acquis le droit de n'être pas récusée. Pour apprécier tout le mérite de cette manifestation regardée par la plupart de ses collègues comme intempestive, il ne faut pas oublier que, par suite du rôle important joué par certains réfugiés français dans l'insurrection grecque, les vœux pour les insurgés étaient bien rares ou bien timides dans les hautes régions du pouvoir et surtout à la cour. Un capitaine des gardes me disait un jour, en guise d'argument sans réplique, que faire des vœux pour les Grecs, c'était proclamer avec Lafayette que l'insurrection était le plus saint des devoirs, et il citait, à l'appui de son opinion, des autorités plus imposantes que la sienne. Il ne se doutait pas qu'en se faisant ainsi le champion de la légitimité musulmane, il travaillait à détruire le prestige de toutes les autres légitimités.

On comprend que ce point de vue ne pouvait pas être, d'une manière absolue, celui d'une société qui avait Chateaubriand pour président ; mais on comprend aussi que des motifs de haute convenance aient fait supprimer les manifestations trop éclatantes. Il y avait déjà quelque temps que cette suppression était à l'ordre du jour, quand Lacretelle, usant du droit que lui donnaient son âge, ses services et ses opinions bien connues, vint faire à son auditoire qui était aussi le mien^ la surprise dont je viens de parler. Son succès fut aussi complet qu'il pouvait l'être devant une assemblée qui n'osait pas se livrer à des manifestations trop fortement accentuées; mais le coup était porté, et l'on avait constaté qu'à peine quelques murmures s'étaient mêlés aux applaudissements qui avaient couvert à plusieurs reprises la voix de l'orateur. Il n'était donc pas tout à fait impossible de faire

valoir impunément les titres du peuple grec, sinon à ladmiralion, du moins à la sympathie progressive de mon auditoire. Pour écarter peu à peu les préjugés qui pouvaient faire obstacle à ma propagande, je résolus de faire Tessai d'un traitement préparatoire, en développant, sans la moindre allusion aux événements contemporains, une thèse historique qui était devenue ma thèse favorite, parce qu'elle était un plaidoyer indirect en faveur des victimes qui, depuis cinq ans, invoquaient en vain la sympathie active des nations chrétiennes ; cette thèse était, qu'après la race d'Abraham, la race hellénique était celle qui avait le plus de titres à la reconnaissance des peuples. La supériorité intellectuelle proprement dite, c'est-à-dire celle qui se constate par les génies poétique, philosophique et scientifique d'un peuple ne pouvant ici être la matière d'aucun doute , je n'eus pas la prétention d'être neuf dans le tableau que je traçai des conquêtes faites par les Grecs dans cette triple direction. Mais je fus un peu plus ambitieux quand j'abordai ce qui était dès lors mon sujet de prédilection, je veux dire l'appréciation des causes patentes et occultes du progrès et de la décadence des beaux -arts.

Je résolus donc d'aborder mon sujet par son côté le plus inoffensif et en même temps le plus intéressant au point de vue de la nouveauté; je veux dire par le côté esthétique, jusqu'alors peu accessible à mes recherches, tant à cause de mon inexpérience qu'à cause de l'extrême pénurie de notre littérature en productions de ce genre. Heureusement je trouvais un remède partiel à mon ignorance dans les indications du savant M. Letronne qui voulait bien me servir de guide dans ces ténèbres et me faisait lire, en guise d'initiation, les ouvrages les moins

classiques de l'antiquité grecque, comme Athénée, Diodore, Pausanias et plusieurs autres dont les noms mêmes m'avaient été jusqu'alors parfaitement inconnus.

Dans des circonstances ordinaires, tout cet étalage d'érudition superficielle aurait pu me porter malheur ; mais la controverse relative à la question grecque était tellement ardente que tout s'échauffait, même les thèses purement historiques, au contact des passions qui l'alimentaient. Le moment ne pouvait donc être mieux choisi pour se faire pardonner même par des auditeurs frivoles, l'appréciation des services rendus par la Grèce à la civilisation, en prenant ce mot dans son acception la plus élevée et en insistant plus spécialement sur les conquêtes du génie grec dans le domaine du beau, conquêtes d'autant plus glorieuses que nul autre peuple n'y avait même aspiré et qu'elles étaient le résultat d'une mission providentielle dont on ne pouvait pas dire que c'était un présent de nul prix.

Je laissai donc entrevoir ma thèse de prédilection et je terminai mon discours d'ouverture par ces paroles qui donnèrent lieu à des appréciations très-diverses :

D'ailleurs le témoignage des beaux-arts supplée soua vent au témoignage des peuples, et, comme on a fort a bien dit, si les hommes se taisent, les pierres mêmes « peuvent cesser d'être muettes. Ainsi les beaux -arts « deviennent les auxiliaires de l'histoire, ou plutôt ils a sont rhistoire même écrite en gros caractères. Ils cona servent les images vivantes de ce que la reconnaistt sance publique a de plus cher et ils peuvent servir à « inaugurer dans nos temples, une ère nouvelle pour les « libertés publiques. »

C'était une allusion assez peu transparente à la pein-

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ture plus politique que religieuse dont le pinceau de Gérard venait de décorer la coupole de Sainte-Geneviève. Cette espèce de consécration de la Charte constitutionnelle n'avait pas été du goût de tout le monde, et les opinions, sur ce point, s'étaient partagées, comme sur celui de l'insurrection des Hellènes.

Mais mon programme esthétique, quelque limité quMl fût, contenait des promesses que j'étais hors d'état dé remplir. La littérature française, comme je l'ai dit plus haut, était alors si pauvre en productions de ce genre, qu'on y aurait vainement cherché, je ne dis pas quelque chose de neuf^ mais quelque chose de systématique et de suivi sur cette branche des connaissances humaines, qui touche à la fois à la philosophie, à la poésie et à l'histoire, et qui avait occupé une si grande place dans les méditations de Platon et même dans celles d'Aristote. D'un autre côté, il y aurait eu de la témérité, avec les faibles ressources dont je disposais, à espérer vaincre l'indifférence d'un auditoire pour qui cet ordre d'idées ne se rattachait à rien. Je lui présentai donc, moins pour l'instruire que pour le distraire, un tableau assez animé des luttes héroïques soutenues par les Grecs contre le despotisme asiatique, et je réservai pour une autre destination le fruit de mon travail de prédilection, c'est-à-dire de celui que je commençai dès lors sur l'histoire de Part grec, dans ses diverses périodes, et sur ses rapports avec le génie et la religion nationale.

Là finit ma tâche de Tannée 1825 qui, en m'ouvrant des horizons nouveaux dans le domaine de la politique et dans celui de l'histoire, me remplit d'une nouvelle ardeur pour en continuer l'exploration , et j'attendis, avec une anxiété facile à comprendre, l'hiver de 1826.

%Zt ÉPILOGUE.

Bien qu'il restât encore beaucoup a dire sur le génie grec et la civilisation grecque, bien que mon auditoire m'eût donné les preuves les moins équivoques delà bonne inlelligence qui n'avait cessé de régner entre nous, je ne pouvais pas, malgré la richesse de la mine que j'avais commencé d'exploiter, revenir sur un sujet qu'on avait presque eu le droit de regarder comme épuisé. D'ailleurs mes nouveaux patrons m'avaient demandé d'appliquer à l'histoire du peuple romain et à l'appréciation de son génie, le même procédé que j'avais appliqué, sous ce double rapport, au peuple grec.

Ici les digressions dans le domaine des beaux-arts étaient à peu près impossibles. Il fallait se vouer presque exclusivement aux considérations politiques pour toute la période qui correspond au développement normal des institutions républicaines. M. Roger, qui avait pris, en quelque sorte, la responsabilité de mes succès et qui voulait les assurer en les variant, trouvait moyen de renforcer mon auditoire habituel par un auditoire accidentel qu'attirait l'importance politique ou la renommée littéraire de l'orateur auquel on me faisait l'honneur de m'associer ; et grâce aux encouragements que me procura cette association souvent répétée, j'osai aborder des problèmes que je n'avais envisagés de loin qu'avec une extrême défiance.

Que signifie, dans l'histoire romaine, cette scandaleuse coïncidence de la décadence des mœurs et des caractères avec la floraison de la littérature nationale ? Quelle est la valeur de cette apothéose traditionnelle décernée par les admirateurs de Virgile et d'Horace à l'heureux triumvir que ces deux poètes ont, en quelque sorte divinisé? Dans quel sens et avec quelles restrictions peut-

OU dire que ce qu'on appelle le siècle d'Auguste fut l'ouvrage de cel usurpateur en qui Timagination et la conscience n'étaient pas moins muettes quele cœur? Questions brûlantes et susceptibles de plus d'une application rétrospective qu'il n'était permis de faire, du moins les deux dernières, que par voie d'insinuation. Mais il y en avait une quatrième qui les dominait toutes et qui m'intéressait plus particulièrement à cause d'une circulaire inqualifiable émanée de la commission d'instruction publique, pour recommander aux professeurs d'histoire d'apprendre à leurs élèves à aimer par-dessus tout le gouvernement monarchique. Cette prescription impérieuse, qui ne faisait aucune distinction entre les temps anciens; et les temps modernes, m'avait laissé une secrète rancune que je trouvais enfin l'occasion de satisfaire. Après avoir appliqué le mot sacramentel de légitimité k la république romaine, j'osai faire de Brutus et de Caton des légitimistes et même des martyrs de ce dogme non moins respecté parles vrais républicains que par les vrais monarchistes. Puis, après avoir tracé un tableau très-sombre des misères intellectuelles du régime impérial, je remis à l'année suivante la continuation du même sujet, au point de vue de la décadence des beaux-arts, qui devenait chaque jour davantage mon point de vue de prédilection. Les patrons sous les auspices desquels j'étais entré dans la Société des Bonnes-Lettres, avaient essayé, à plusieurs reprises, de récompenser ce qu'ils appelaient mes services, en usant de leur influence pour me procurer une position qui fût comme un premier pas pour sortir de la carrière sans issue dans laquelle les circonstances, plus que mon choix, m'avaient fatalement engagé. Une mesure ministérielle, qui eut tout le retentissement

d'un événemeDl politique, vint enfin, en 1827, leur offrir le moyen de réaliser leurs intentions bienveillantes. L'impopularité croissante du ministère dont M. deVillèle était le chef, avait donné à la polémique de la presse périodique un caractère d'hostilité tellement alarmante, sinon pour la royauté, du moins pour les ministres, qu'ils crurent devoir recourir au rétablissement de la censure comme à un remède d'urgence contre les doctrines qu'ils accusaient de corrompre chaque jour davantage l'opinion publique.

// ne s'agissait de rien moins que de remettre à flot te vaisseau de la monarchie j me disait, pour exciter mon z^le, le négociateur qui s'était chargé de me faire accepter les fonctions de censeur, en y joignant la perspective d'une place de maître des requêtes au conseil d'Ëtat. La tentation était d'autant plus dangereuse, que je ne voyais dans la censure, si elle était consciencieusement exercée, rien de contraire aux exigences de l'honneur, surtout dans un temps oîi les journaux qui servaient d'organes aux passions révolutionnaires , n'étaient pas moins hostiles à l'autorité religieuse qu'à Tautorité politique. Mais en admettant la légitimité et même l'honorabilité des fonctions dont on voulait m'mvestir, il y avait une question préalable à résoudre, celle de la compétence; et la mienne était déjà si douteuse âmes propres yeux, qu'elle ne pouvait manquer de l'être bien davantage aux yeux des écrivains dont j'aurais à réprimer les écarts. S'il s'agissait de conférer une magistrature, il fallait choisir un homme dont l'expérience et la gravité pussent faire oublier qu'il n'était pas magistrat; si, au contraire, il s'agissait tout simplement d'une mesure de police, dirigée contre les abus possibles de la presse, ce

n'était pas dans la Société des Bonnes-Lettres qui, par suite des attaques dont elle avait été Tobjet, avait besoin, plus qu'aucune autre, de la considération qui s'attache à Timpartialité, ce n'était pas dans une pareille société, ouvertement patronée par le roi, qu'il fallait recruter des agents pour cette surveillance sournoisement préventive. D'ailleurs, l'ambition littéraire, qui commençait à poindre en moi et que mes petits succès semblaient justifier, ne me permettait pas d'entrer, sous des auspices trop impopulaires, dans la carrière encore très-hasardeuse qui s'ouvrait devant moi. Le résultat de mes délibérations fut donc un refus formel, bien que l'ordonnance royale, qui rétablissait la censure, eût déjà paru dans le Moniteur, avec le nom du baron Cuvier et le mien. Une telle notabilité, à la fois scientifique et politique, pouvait presque donner une sanction à une me* sure même illégale. Mais le grand homme ne dédaigna pas de suivre mon exemple, et on le vit, pour la première fois, se départir de ses habitudes de déférence vis-à-vis d'un pouvoir à la durée duquel il ne croyait plus. Adiré vrai, il y avait quelque chose de plus fort que notre répugnance personnelle, qui rendait notre acceptation impossible : c'étaient les symptômes d'opposition qui avaient éclaté simultanément dans plusieurs corps littéraires, tant à Paris qu'en province, à Toccasion des débats passionnés auxquels avait donné lieu la fameuse loi d'amour j qui menaçait d'entraver autre chose que la liberté de la presse périodique. L'Académie française avait été la première à sonner le tocsin d'alarme, et pour ôter à ses remontrances tout caractère d'opposition dynastique, elle avait choisi pour organes ceux de ses membres qui offraient le moins de prise à toute sus-

pîcion de ce genre, et elle les avait chargés de rédiger une adresse qu'ils iraient ensuite présenter au roi comme l'expression des sentiments qui animaient l'illustre compagnie.

Non-seulement la réponse royale avait été négative, mais les trois académiciens auxquels était échu le principal rôle dans cette manifestation moitié littéraire et moitié politique, avaient été frappés de destitution en vertu d'une décision du conseil, trop empreinte d'ingratitude et d'imprévoyance pour qu'il fût permis de supposer que le roi en eût pris l'initiative. Quoi qu'il en soit, M. Lacretelle avait été privé de ses fonctions de censeur dramatique, M. Yillemain de celles de maître des requêtes, et l'on avait, pour ainsi dire, fermé les portes du palais à M. Michaud, en ôtant son titre de lecteur du roi à ce vieux serviteur des plus mauvais jours- Bien qu'il n'y eût rien d'illégal dans ces mesures, l'opinion publique s'en était émue comme s'il s'était agi d'une violation delà Charte, et les manifestations sympathiques étaient venues de toute part, du camp des royalistes comme de celui des libéraux, aux trois victimes des rancunes ministérielles, et victimes d'autant plus intéressantes, que la sympathie dont elles avaient été l'objet, passait pour n*avoir pas été étrangère à l'échec essuyé par la loi (T amour dans la chambre des pairs. Or c'était pour réparer cet échec, ou du moins pour en atténuer les effets, que le ministère avait eu recours au remède désespéré de la censure, et c*était nous qu'on^ avait choisis de préférence pour l'administrer I

Dans cet état de choses, la conséquence de notre refus était facile à prévoir; c'était notre pailiripation ira-

médiate à la brillante popularité des trois académiciens qui avaient ouvert la lice, et dont la disgrâce était un avertissement pour moi beaucoup plus que pour M. Guvier à qui sa renommée européenne était une garantie d'inviolabilité. C'était donc à moi, dont la carrière était très-compromise, que revenait la meilleure part dans les éloges dont notre conduite était lobjet, et comme on ne pouvait insérer dans les journaux ni ces éloges ni les témoignages de bruyante sympathie qu'on donnait partout aux héros du jour, on suppléait au silence de la presse périodique par des brochures auxquelles des noms comme ceux de Yillemain, de Salvandy, de Kératry, de Chateaubriand, garantissaient d'avance un succès proportionné à l'impopularité de leurs adversaires.

Dans toutes ces brochures, mon nom figurait avec les accompagnements obligés d'une pareille distinction ; mais dans la brochure de Chateaubriand, il y avait quelque chose de plus; il y avait une mention affectueuse de nos prouesses enfantines de 1815, dont le souvenir, non moins stérile pour moi que pour mes compagnons d'armes, était resté enfoui dans les colonnes du Moniteur. Jamais ni eux ni moi n'avions eu la prétention d'élever ce souvenir à la hauteur d'un fait historique ; nous avions trop la conscience de la nullité de notre influence sur les événements des Cent-Jours; mais la question prenait un autre aspect sous un patronage comme celui de Chateaubriand qui, en sa qualité de poète et de Breton, fut le premier à nous révéler le côté poétique de cette naïve et généreuse insurrection. Le moment était on ne peut mieux choisi ; car la fusion entre les diverses nuances de l'opposition était alors si complète, qu'on passait tout à

notre panégyriste en faveur des services qu'il semblait vouloir rendre à la liberté.

Cette glorification toute gratuite, jointe au lien d'une patrie commune, ne pouvait manquer d'établir entré nous des relations que la vivacité de ma reconnaissance aurait dû rendre cordiales ; mais je ne parvins jamais à surmonter une certaine gêne que me causait son attention peu soutenue et pas assez manifestement bienveillante. Je trouvais plus de charmes dans le commerce des nouveaux amis qui n'avaient pas eu à descendre de si haut pour s'abaisser jusqu'à moi, ou qui avaient su me faire illusion sur la distance qui nous séparait.

Aux félicitations publiques se joignirent les félicitations privées, dont les plus précieuses pour moi sont consignées dans une lettre que m'écrivait, du collège de Sainte-Barbe:, un élève destiné à une précoce célébrité :

« Madame Davidoff vient de m'apprendre, mon cher a monsieur Rio, la générosité que vous avez montrée a dans cette dernière affaire. Permettez-moi, '^comme « ami, devons en féliciter; comme Français, de vousen c( témoigner toute ma reconnaissance.

« Pour quelques avantages du côté de la fortune que K vous auriez pu retirer de cette place dégradante, vous « avez acquis l'estime de la nation qui, heureusement, « fait bande à part de ceux qui la gouvernent. Je n'ai « jamais pu croire que vous eussiez définitivement ac- « cepté malgré la formidable autorité du Moniteur. . t( Votre acceptation eût été une véritable perversion.

« Ch . DE MoNTALfiaiBERT. »

Ma détermination n'était pas faite pour aplanir les

difficultés que je rencontrais au début de ma carrière. Peu importait aux dépositaires du pouvoir que j'eusse exposé ma vie pour les Bourbons en 1815- Ce souvenir, loin d'être un titre à une rémunération quelconque, constituait une circonstance aggravante, à cause du parti qu'en avaient su tirer les orateurs et les écrivains de l'opposition tant royaliste que libérale. C'était un beau patronage en perspective, mais qui pouvait se faire longtemps attendre. Il fallait donc parer à toutes les éventualités, et profiter de la faveur imprévue qui s'était attachée à mon nom, pour acquérir des titres plus durables à la notoriété littéraire que j'ambitionnais.

La manière dont j'avais étudié l'histoire ancienne et particulièrement l'histoire grecque, c'est-à-dire en y cherchant plutôt des idées que des faits, m'avait entr'ouvert un point de vue qui me causait une sorte d'éblouissement par la richesse des développements dont il était susceptible ; mais cette richesse ne s'étendait pas également à toutes les parties, et celles dans lesquelles je sentais le plus mon incompétence étaient malheureusement les plus importantes. Outre que mes études philosophiques avaient été très-superficielles, je n'avais découvert que lentement l'obstacle que cette lacune mettait à mon progrès intellectuel, et mes efforts tardifs pour la rempHr, avaient eu pour résultat, non pas de m'initier à la science philosophique, mais de me faire connaître la place que cette science occupe dans l'histoire de l'humanité. Mon initiation aux autres sciences, naturelles ou exactes, était encore moins avancée, et cependant je ne désespérai pas de pouvoir tracer un tableau synthétique dans lequel toutes les conquêtes de l'intelligence humaine trouveraient une place proportionnée, non pas à

leur importance intrinsèque, mais à mon appréciation personnelle.

Mon point de départ avait été cette grande pensée de Pascal : « Toute la suite des hommes pendant a tant de siècles, doit être considérée comme un même « homme qui subsiste toujours et qui apprend conti- « nuellement. » Il y avait dans ces paroles un certain air imposant par lequel je fus longtemps subjugué. Mais à mesure que j'avançais dans mon travail, j'étais de plus en plus frappé du démenti que les faits intellectuels, étudiés dans leurs phases diverses, semblaient donner à l'assertion de Pascal. En décomposant les facultés de rhomme telles qu'elles ressortent de ses conditions psychologiques et du milieu social dans lequel il vit, on arrive à ce résultat non moins instructif pour les législateurs que pour les philosophes : c'est que, dans la vie des peuples le plus favorablement constitués, il y a une période de décadence dans laquelle ce qu'ils apprennent est loin de faire équilibre à ce qu'ils désapprennent, comme on peut le voir, plus clairement que partout ailleurs, dans l'histoire du peuple grec, celui de tous les peuples de lantiquité dont la destinée intellectuelle avait été la plus complète et qui avait été le plus largement dédommagé de sa décadence par ses découvertes scientifiques.

Ici je me retrouvais sur mon terrain de prédilection, sur celui des beaux-arts, dont la floraison avait marché de pair avec celle de la poésie sous toutes ses formes, môme sous la forme philosophique dans certaines œuvres de Platon, et dont la décadence n'avait pu être arrêtée par le patronage des successeurs d'Alexandre, ni même par les prescriptions didactiques du clairvovant Aristotè;

comme si tous les remèdes élaieul venus échouer contre Tépuisement du génie national.

Rien ne pouvait être à la fois plus intéressant et plus instructif que ce contraste entre les deux périodes de la vie d'une même nation, surtout quand il s'agissait d'une nation dont la vitalité avait été si féconde. Il me semblait qu'à force d'étudier ses vicissitudes intellectuelles, on pourrait arriver à en déduire certaineslois dont on trouverait la sanction, au moins approximative, en les appliquant à d'autres peuples moins favorisés sous le rapport des dons qui ont élevé si haut le peuple grec. Mais ma vue était beaucoup trop faible pour mesurer un si vaste horizon. Tout ce que je pouvais faire en attendant que j'eusse complété mes acquisitions historiques, c'était de m'aider de celles d'autrui. Sous ce rapport, mon bonheur dépassa de beaucoup mes espérances.

Il était impossible d'apprécier complètement le génie grec sans faire entrer dans celte appréciation la part d'influence exercée par les traditions orientales et particulièrement par les traditions religieuses. C'était pour moi comme un abîme sans fond dans lequel je ne pouvais manquer de me perdre; car, à cette époque, l'érudition de nos orientalistes n'en avait pas encore sondé toutes les profondeurs, et )e nombre des initiés était'infiniment plus restreint qu'il ne l'est aujourd'hui. Heureusement pour moi, les deux initiateurs les plus compétents de cette époque, Abel Rémusat et Eugène Burnouf, comprirent la portée de la thèse que je me proposais de développer, et ce fut grâce à leur concours sympathique que je pus donnera la partie de ces développements qui concernait la civilisation orientale, un intérêt assez soutenu pour me faire pardonner ma témé-

raire excursion dans un domaine qui m'était coraplélement étranger.

La découverte que je rapportais ou que je croyais rapporter de cette excursion, faite sous des auspices si rassurants, c'était que les lois immuables qui règlent la marche de l'esprit humain, pouvaient désormais s'appuyer sur des exemples pris ailleurs que dans l'antiquité classique, ce qui donnerait aux preuves tirées de l'analogie une valeur à laquelle les études historiques et philologiques ajouteraient chaque jour quelque chose.

Tout contribuait donc à renforcer Tespoir que je fondais sur les communications importantes que j'avais à faire à mes lecteurs, et j'aurais presque cru faire injure âmes patrons, à la tête desquels élait Chateaubriand luimême, si j'avais douté de l'accueil que ce qu'on appelait, dans le jargon du temps, le public éclairé ferait à mon ouvrage. Je me décidai donc à ne pas attendre que la sympathie chaleureuse que m'avait value mon refus de censure, se fût refroidie, et je me décidai à publier le premier volume, non sans redouter les jugements sévères que m'attirerait la disproportion qu'il y avait entre son contenu et la promesse présomptueuse que je mettais en tête. Un livre qui s'intitulait : Essai sur f histoire de r esprit humain dans C antiquité y aurait paru, dans les circonstances ordinaires, fort étrange de la part d'un débutant, et aurait excité, pour le moins, autant de défiance que de curiosité ; mais, avec le nom de Chateaubriand auquel j'avais ambitieusement dédié mon œuvre, avec les noms plus sérieusement significatifs de MM. Abel Rémusat et Eugène Burnouf, que j'invoquais non-seulemenJt comme mes patrons, mais presque comme mes collaborateurs, avec ma récente popularité qui était

pour moi une sorte d'armure défensive contre la critique la plus légitime, mais surtout avec les dispositions bienveillantes dont les organes les plus accrédités de la presse périodique étaient animés à mon égard, je n'avais pas à craindre ce genre d'échec qui arrête tout court un écrivain au début de sa carrière. Je pouvais même compter hardiment sur quelque chose de plus qu'un succès d'estime. Seulement je courais risque de surfaire, au profit de ma vanité littéraire, mais au détriment de mon progrès futur, la valeur des éloges dont l'apparition de mon premier volume devait être le signal. A vrai dire, c'était bien plus une récompense qu'on me décernait qu'une justice qu'on me rendait; mais le public n'était pas à même de faire cette distinction, et la critique de mes juges, devenus presque tous mes coreligionnaires politiques, fut tellement indulgente, qu'au bout de quelques mois, la première édition du premier volume se trouva épuisée, mais sans exciter dans mes lecteurs l'impatience de voir paraître le second.

Il y eut cependant une exception bien flatteuse pour moi et bien propre à me donner le courage de poursuivre ma tâche jusqu'au bout. Depuis que par suite de l'ordonnance qui nous conférait les fonctions de censeur, mon nom avait été associé à celui du baron Cuvier dans les manifestations sympathiques auxquelles notre refus avait donné lieu, il s'était établi entre nous des relations dont je me croyais en droit d'être fier, tout en les cultivant avec une extrême discrétion. Quelles ne furent pas ma surprise et ma joie quand, quelques jours après celui où je lui avais fait hommage de mon livre, je reçus une lettre par laquelle il m'invitait à venir en causer avec lui, pour éclaircir certaines questions dont la solution l'intéressait

plus particulièremenl. Lui seul entre toutes les notabilités scientifiques et littéraires dont j'avais humblement ambitionné le suffrage, avait démêlé, à travers tout le fatras dont mon premier volume était rempli, la seule idée qui pût avoir quelque valeur à ses yeux à cause des développements dont elle était susceptible. Cette idée était aussi celle à laquelle j'avais attaché le plus d'importance, quoique je n'en eusse pas aperçu d'abord toute la portée. M. Cuvier n'avait eu besoin de lire que mon préambule pour comprendre le plan et la tendance de mon ouvrage. Le passage sur lequel il tenait le plus à se faire donner des explications, était celui-ci :

(( L'histoire s'accorde avec la psychologie pour re- « connaître que dans la jeunesse des sociétés l'imaginaa tion est la faculté dominante, que dans leur âge mûr a elle se combine avec l'observation, et que quand elles « vieillissent l'observation reste seule. »

À un homme qui devait ses plus beaux titres de gloire à ses travaux scientifiques, il devait coûter un peu d'avouer, je ne dis pas l'infériorité des sciences, mais l'incompatibilité^ au moins apparente, de leur floraison avec celle de la poésie et des beaux arts et de tout ce qui tient, de près ou de loin, au culte de l'idéal, sans lequel rimagination humaine n'avait plus d'issue pour sortir de sa prison terrestre.

Dans mon premier volume, que M. Cuvier tenait entre ses mains, je n'avais fait que poser ma thèse, sans être sûr de pouvoir en donner la démonstration dans le second, car il ne s'agissait de rien moins que de tracer un tableau de la décadence des plus précieuses facultés humaines à côté du tableau des grandes conquêtes scientifiques inaugurées par Aristote et continuées par ses suc-

cesseurs. Le problème à résoudre était celui-ci : ce contraste ou ce rapport inverse entre les produits d'imagination et les produits d'observation, est-il un accident ou est-il une loi ?

Mon interlocuteur trouvait ma phraséologie un peu trop vague, et je lui disais que mon éducation scientifique avait été trop élémentaire pour qu'il en fût autrement, d'où je concluais que la partie de ma tâche qui se rapportait au progrès des sciences depuis Aristote jusqu'à Père chrétienne, était beaucoup au-dessus de mes forces. Lui soutenait au contraire que six mois d'études bien dirigées suffiraient et ftu delà pour remplir cette lacune, et je répondis en lui demandant s'il voulait se charger lui-môme de cette direction. L'obligeance avec laquelle il accueillit celte première demande, me donna le courage d'en hasarder deux autres qui avaient pour but de m'absoudre du péché de présomption aux yeux de mes lecteurs, et je crus que le meilleur moyen d'obtenir d'eux cette absolution, était de faire peser toute la responsabilité sur M. Cuvier, en leur disant, dans la préface de mon second volume, qu'il s'était engagé, non-seulement à m'aider de ses conseils, mais encore à revoir mon manuscrit et même à corriger mes épreuves.

Avec des garanties si rassurantes, jointes à l'essor que venait de prendre mon ambition littéraire stimulée par la perspective du plus imposant patronage, il était impossible que je ne misse pas sur-le champ la main à l'œuvre avec toute l'ardeur dont j'étais capable. Un asile charmant que l'amitié m'avait ménagé dans la vallée de Montmorency, au-dessous des coteaux d'Andilly, devint mon cabinet d'étude pendant tout l'été de 1828, et je me disposais à y prolonger mon séjour jusqu'à la fin de

Taulomne, quand la fortune, par une faveur dont j'étais loin de soupçonner tout le prix, vint tout à coup rae placer sous le patronage d'un homme dont l'influence, prépondérante à plusieurs titres, devait dépasser de beaucoup, en ce qui me concernait, toutes les influences antérieures ou postérieures à la sienne. Cet homme, dont le nom est aujourd'hui familier à tous mes lecteurs, depuis la publication du Récit d'une sœur y était le comte de la Ferronnays.

Mon principal titre de recommandation à ses yeux n'était ni mon refus de censure qui pouvait être un calcul de ma part, ni ma récente notoriété littéraire qui pouvait être factice; c'était ma petite expédition de 1815 et surtout le rôle que j'y avais joué, rôle qu'il regardait comme incompatible avec le genre de faiblesse qu'il redoutait le plus dans ceux qui étaient investis de sa confiance. Aussi celle qu'il me témoigna, dès le premier jour, en me parlant des complications de son département qui était celui des affaires étrangères, fut-elle marquée par un degré d'abandon qui me causa presque autant d'embarras que d'émotion, tant je me trouvais audessous de la tâche qu'il me destinait et de l'opinion qu'il semblait avoir de moi. Comme je me bornais le plus souvent au simple rôle d'auditeur, ce fut seulement au bout de quelques semaines qu'il put se faire une juste idée de la profondeur de mon ignorance dans la plupart des matières qui avaient un rapport direct ou indirect au département dont il venait d'être chargé. Non-seuleraeut j'étais complètement étranger aux premiers éléments de la science diplomatique proprement dite, mais je n'étais même pas au courant des transactions postérieures à 1813, ni de nos relations avec les diverses puissances

qui avaient concouru à ces transactions. Or M. de la Ferronnays arrivait au ministère avec des idées très-arrêtées sur certaines questions de politique étrangère que ses prédécesseurs immédiats n'avaient pas eu le temps ou le courage, je ne dis pas de résoudre, mais même d'aborder franchement. Le caractère du nouveau ministre ne lui aurait pas permis d'adopter leur politique vacillante et dilatoire, lors même qu'il en aurait eu la tentation. D'ailleurs il avait sur eux l'immense avantage d'avoir pu suivre, pendant huit années consécutives, comme ambassadeur de France en Russie, les diverses phases de la politique européenne dans ses rapports avec la grande question du jour, je veux dire la question grecque qui réclamait impérieusement une solution, mais une solution compatible avec les divers intérêts qu'il nous importait de ménager.

L'opinion publique, qui avait été momentanément comprimée par la censure, était, par cela même, plus exigeante que jamais, et aussi plus aveugle dans ses exigences. L'influence des journaux qui lui servaient d^orgaues, venait souvent entraver les mesures les plus sages et même les plus libérales, sans parler des embarras qui en résultaient pour notre politique extérieure. Ce n'était donc plus avec la seule ressource des dépêches diplomatiques qu'on pouvait se défendre contre les interprétations fausses ou malveillantes; il fallait suppléer à leur insuffisance par une action directe sur la presse étrangère, au moyen de correspondances ou de brochures dont les matériaux seraient empruntés aux documents officiels. Telle était la tâche que j'avais en perspective, et dont le seul énoncé aurait suffi pour me mettre au désespoir, si l'inépuisable bienveillance de mon nouveau

patron n'avait pas trouvé moyen de remonter mon courage, en me mettant, pour ainsi dire, en apprentissage auprès de Thomme le plus propre à combler rapidement les lacunes les plus urgentes de mon éducation diplomatique.

Cet initiateur était le comte de Rayneval, envers lequel je contractai alors une dette de reconnaissance que sa mort prématurée ne me laissa pas le temps d'acquitter. L'idée qu'un homme habitué, comme lui, à mesurer du regard les plus vastes horizons politiques, pût porter l'abnégation jusqu'à descendre au niveau de mon ignorance, cette idée m'avait paru d'abord tellement exorbitante, que je ne m'y prêtai qu'avec défiance ; mais ce sentiment ne put pas tenir contre son indulgence compatissante qui ne se démentit pas un instant pendant tout le temps que dura mon initiation. Au bout d'un mois, on la jugea suffisante pour le genre de service auquel on me destinait, et je me trouvai, dès le premier jour, dans des rapports de confiance intime avec M. de la Ferronnays. Comme cette relation a joué un grand rôle dans mes déterminations subséquentes et dans l'emploi que j'ai fait de ma vie et de mes facultés, mon lecteur ne me saura pas mauvais gré de faire poser un instant devant lui cette noble et gracieuse figure qui attira peu les regards de ses contemporains, même de ceux qui se sont érigés, avec ou sans vocation, en dispensateurs de la renommée.

Le comte Auguste de la Ferronnays, descendant d'un compagnon d'armes de Bertrand du Guesclio, avait dans

sa personne, dans son âme et dans son caractère, tout ce qu'il fallait pour justifier cette descendance et son origine bretonne. Si quelques bouffées de l'air pestilentiel du xvm* siècle avaient pénétré jusqu'au foyer paternel, langélique piélé de sa mère l'en avait préservé assez longtemps, pour mettre en sûreté, dans les replis les plus inaccessibles de son cœur, des germes latents qui, après y avoir été préservés intacts à travers les vicissitudes les plus orageuses d'esprit, de cœur et de destinée personnelle, devaient enfin produire, pour Tédificalion de ceux qui étaient dignes de la comprendre, l'une des plus magnifiques floraisons spirituelles qu'on ait jamais vues.

Ses premières aventures dans Témigration ne furent favorables ni à son progrès intellectuel ni à son progrès moral. Ce fut seulement quand la vie rude des camps vint remplacer la vie trop oisive des châteaux, que le jeune émigré trouva l'emploi de ses qualités énergiques, mais sans pouvoir partager la satisfaction d'amourpropre que de rares succès, trop chèrement achetés, donnaient à ses compagnons d'armes. Que de fois ne lui avons-nous pas entendu raconter, avec son accent I3 plus ému, les angoisses patriotiques dont son cœur était saisi, quand il voyait les soldats français plier devant les Autrichiens ou les Russes, dans les rangs desquels le malheur des temps le condamnait à combattre ! car ilcomprenait mieux que la plupart des vétérans de l'émigration, le genre de fanatisme qui avait entraîné les populations à la défense des frontières envahies ou menacées, et il faisait remonter plus haut que 89, la responsabilité des maux auxquels la France était en proie et qui menaçaient de s'étendre à toute l'Europe. Mais son appréciation des

effets et des causes ne s'élevait pas encore à la notion de solidarité nationale ou de châtiment providentiel attiré par une longue série de prévarications sur les innocents aussi bien que sur les coupables.

Après les huit campagnes dont se composait l'état de services des émigrés depuis 1792 jusqu'au licenciement définitif de l'armée de Condé en 1801, rien ne manquait à l'éducation militaire du jeune comte de la Ferronnays, et son brillant courage n'avait pas été le seul genre de mérite qui l'eût signalé à l'estime de ses chefs et à l'émulation de ses camarades. 11 n'aurait même dépendu que de lui, s'il avait voulu imiter quelques-uns de ses frères d'armes, de conquérir aussi rapidement qu'eux, au service d'une puissance amie, une position digne de ses talents et de son nom ; mais celle que lui avait faite l'amitié toute chevaleresque du duc de Berry, à côté duquel il avait affronté tant de périls, lui réservait une autre destinée.

Au point de vue de l'honneur militaire, l'émigration française, en Allemagne, avait été pour lui une excellente école, et il en avait rapporté des aspirations belliqueuses qu'il fut, plus d'une fois, sur le point de satisfaire. Mais, sous tout autre rapport, l'influence qu'avait exercée sur lui la société de ses compagnons d'exil, lui avait été très-nuisible, et ce n'était pas parmi les émigrés d'Angleterre, du moins parmi les émigrés laïques, qu'il pouvait trouver l'exemple et les lumières dont il avait besoin pour lutter contre les conséquences des doctrines que beaucoup d'entre eux avaient emportées de la mère patrie. Son témoignage, à cet égard, était trop positif et trop corroboré par d'autres témoignages non moins positifs que le sien, pour qu'il soit possible de le révoquer en

doute. D*ailleurs, il esl parfaitement d'accord avec ceux que j'ai recueillis moi-même, tant à Londres que dans les provinces, il y a près dequaranteaus, c'est-à-direàuneépoque où les mauvaises impressions que les émigrés avaient laissées après eux, n'avaient pas encore eu le temps de s'effacer de la mémoire de leurs hôtes. Parmi ces témoignages, celui qui m*a paru le plus intéressant et surtout le plus compétent, est celui de Tamiral Sir Philip Durbam, qui n avait pas moins de quatre-vingts ans quand je fis sa connaissance à Londres en 1839, et qui, à cet âge, avait conservé un souvenir si vif et si précis de ses rapports avec la France, que le plaisir qu'il avait à les raconter égalait au moins celui que j'avais à l'entendre. Les trois années qu'il avait passées tant à Paris que dans les provinces, de 1786 à 1789, il les regardait comme les plus heureuses de sa vie, ce qui le disposait naturellement à être plutôt indulgent que sévère dans ses jugements sur nos émigrés. Mais à dater de l'expédition deQuiberon où il avait le commandement d'une frégate, les Français qu'il avait à son bord, et dont il comprenait parfaitement le langage, le scandalisèrent tellement par la licence et l'impiété de leurs propos que, malgré les quarante-six ans écoulés depuis ce scandale, Timpression de dégoût qu'il en avait reçue subsistait encore dans toute sa force. Hélas 1 qui de nous, plus ou moins septuagénaires, n'a pas connu quelqu'un de ces émigrés politiquement et religieusement incorrigibles sur l'esprit desquels, quand ils en avaient, le xvm' siècle avait laissé son empreinte et qui étaient tout fiers de n'avoir rien appris ni rien oublié?

Pendant les dix années qui s'écoulèrent depuis l'établissement de l'Empire jusqu'à 1814, les émigrés au-

raient pu puiser dans l'étude des révolutions politiques et religieuses du pays qui leur avait ouvert un asile, des enseignements utiles pour l'avenir. Chateaubriand dit dans ses mémoires : qu'il était épouvanté de l'ignorance où Ton était des principes du gouvernement représentatif, et que ce fut pour y remédier qu'il écrivit la Monarchie selon la Charte. L'occasion était belle pour obsiBrver de près le jeu de cette machine constitutionnelle si prônée par Montesquieu et si peu comprise par ceux-là mêmes qui avaient la prétention d'être ses disciples. Il y avait là matière à d'utiles considérations sur l'anglomanie superficielle des législateurs de 1789 et sur les emprunts qu'ils avaient cru ou prétendu faire à l'expérience séculaire de nos voisins.

Mais il y avait une autre étude encore plus intéressante et surtout plus susceptible d'une application immédiate pour ceux d'entre les réfugiés français qui avaient conservé, dans les misères de l'exil, quelque activité intellectuelle : c'était l'étude de la révolution puritaine de 1640 dans ses rapports avec l'émigration anglaise de cette époque, émigration très-honorable pour la France à cause de la préférence qu'on lui donna sur les autres pays, mais plus honorable encore pour les émigrés eux-mêmes, à cause du parti que beaucoup d'entre eux avaient su tirer de leurs loisirs forcés, tant pour leur instruction personnelle que pour celle de leurs contemporains et même de la postérité. On pourrait presque dire, en effet, qu'il y eut alors une littérature de réfugiés royalistes comme il y eut un peu plus tard une littérature de réfugiés protestants, et comme il y avait déjà eu, au xvr siècle, une littérature de réfugiés florentins bien plus riche que les deux autres pour la qualité

des produits, malgré riufériorité numérique de ceux qui prirent part à Témigration.

Maintenant si Ton demande de quoi se composait le bagage intellectuel de nos émigrés à leur retour enFrance, et qu'on veuille le comparer avec celui des émigrés anglais et italiens, dans des circonstances analogues, le résultat de cette comparaison sera bien mortifiant pour notre amour-propre national, surtout si Ton admet la prétention de ceux qui soutiennent que Télite de l'aristocratie française avait accepté le bénéfice de Thospitalité britannique.

Quoi qu'il en soit, ce n'était pas dans une société composée de tels éléments qu'un jeune homme pouvait puiser l'émulation nécessaire pour remplir les lacunes que le malheur des temps avait nécessairement causées dans son éducation. Les relations de plus en plus intimes qui s'étaient formées entre le duc de Berry et son jeune compagnon d'exil, avaient sans doute pour ce dernier des avantages qu'un courtisan aurait payés bien cher; mais elles avaient aussi des inconvénients de plus d'un genre, dont les moindres étaient ceux qui mettaient à de trop rudes épreuves la farouche susceptibilité du gentilhomme breton. De là de courtes incompatibilités d'humeur et des conflits d'opinion qui ne se passaient pas toujours à huis clos, et qui étaient parfois assez fortement accentués de la part du prince pour qu'il se crût ensuite obligé à faire réparation d'honneur devant les témoins que ses procédés ou ses propos avaient scandalisés, c'est-à-dire devant ses propres domestiques. Sous ce rapport, la noblesse d'âme du duc de Berry ne se démentit pas une seule fois pendant toute la durée de Témigration«

25i ÉPILOGUE.

Chateaubriand nous le représente goûtant toutes les jouissances de la vie privée, avec une société choisie qu'il charmait par son esprit et par son humeur caressante, se livrant tantôt à la science des médailles, tantôt à la pratique de la peinture ou de la musique, tantôt enfin à Tétude du gouvernement représentatif, tel qu'il le voyait fonctionner sous ses yeux. En supposant que cette énumération ne soit pas entachée de complaisance, comme le sont la plupart des notices nécrologiques, on serait obligé de convenir que, sous le rapport du progrès intellectuel, il y avait quelque chose à gagner dans le commerce intime d'un prince qui, malgré l'incurable frivolité de la plupart de ses compagnons d'exil, trouvait moyen de pousser ses explorations dans tant de directions à la fois, et c'est peut-être à l'influence que ce patronage exerça sur lui et aux études qui en furent le fruit immédiat, qu'il faut attribuer la supériorité politique du comte de la Ferronnays sur la plupart des personnages dont se composait la cour ou le conseil de Louis XVIII, dans sa résidence de Hartwell.

Quelque attrayantes que pussent être les occupations qu'on se donnait, il y avait des moments oti le pouls des braves battait plus fort : c'était quand les péripéties de la guerre continentale semblaient laisser entrevoir la possibilité d'un revers dans la fortune du dominateur de presque toute TEurope. L'insurrection des Espagnols, en 1809, fut la plus violente des tentations de ce genre. Le duc de Berry obséda, pendant six semaines, les bureaux de l'amirauté de Londres pour obtenir la permission d'aller joindre les insurgés. Mais toutes ses instances furent vaines. Ce fut alors qu'il écrivit d'Hartwell au comte de la Ferronnays non moins impatient que lui,

Ja lettre si chevaleresque que Chateaubriand a publiée dans ses Mélanges historiques. Dans cette lettre, écrite à l'occasion de la fausse nouvelle d*un soulèvement prêt à éclater dans la Vendée, le prince disait à son ami : « Tout ce que tu me dis, mon cher Auguste, je me le « dis à moi-même ; je crois fermement que nous mar- « chons à la mort, et c'est ce qui fait que je ne « veux pas m'arrêter. Tu sais trop les absurdités qui « ont été débitées sur notre compte; tu sais combien « on nous reproche de n'avoir pas combattu avec la « Vendée, de n'avoir pas mêlé notre sang à celui des « royalistes : il faut faire taire la calomnie, et tu es « trop mon ami pour me conseiller le contraire. Tu « connais mes opinions sur les guerres civiles et ceux « qui les fomentent; je me croirais traître au roi, a traître à la France, et le plus coupable des hommes, « si, pour ma propre gloire, ou pour mon intérêt per- (( sonnel, je cherchais à la rallumer et à ramener sur M cette fidèle Vendée les malheurs qui déjà furent le (c prix de son dévouement à notre cause. Mais puisque « l'on nous assure que, lassés d'être opprimés, les roya- « listes se décident d'eux-mêmes à reprendre les armes, « puisqu'ils nous le font dire et qu'ils demandent un (( prince, rien ne m'empêchera d'aller les rejoindre. Je « combattrai à leur tête, je mourrai au milieu d'eux, « et mon sang versé au champ d'honneur, abreuvant « le sol de la patrie, rappellera du moins à la France a qu'il existe des Bourbons et qu'ils sont encore dignes « d'elle. Mon vieux NantouiUet et toi, mon ami, vous « partagerez, mon sort : je ne vous plains pas. Tu seras « enterré à mes côtés ; c'est un moyen très-bon pour « couvrir ce que tu appelles ta responsabilité. Quant à

« ta proposition d'aller avant moi sonder le terrain et « vérifier les faits, ellen*a pas le sens commun, et tu me « connais assez pour être bien sûr que je ne consentirai a jamais à ce que mon ami s'expose pour moi à un (( danger que je ne partagerais pas avec lui. »

Cinq ans après la date de cette leltre, les deux amis débarquaient dans le port de Cherbourg, et M* de la Ferronnays, en qui la longue absence avait plutôt réchauffé que refroidi le patriotisme, put croire qu'il inaugurait, en ce moment, la phase la plus brillante et la plus heureuse de sa carrière. Rien en effet ne semblait manquer à son bonheur, ni comme Français, ni comme époux, ni comme père, ni même comme courtisan : car le prince dont il était Faide de camp et dont l'amitié lui était garantie par tant de souvenirs communs, était devenu l'héritier présomptif du trône, ce qui ouvrait au fidèle compagnon de son exil une perspective qui promettait une ample satisfaction à son ambition et à sa vanité, s'il avait été ambitieux ou vain; mais, comme il n'était ni l'un ni l'autre, et que déplus il n'était pas né flatteur, on pouvait prévoir que la fortune ne lui sourirait pas longtemps.

Ce fut en 1816, à l'occasion du mariage du duc de Berry, qu'elle sembla mettre le comble à ses faveurs. Madame de la Ferronnays, nommée dame d'atours de la future duchese, avait eu la première Thonneur de lui faire sa cour le jour où elle débarqua sur le quai de Marseille; et ce fut elle aussi qui réussit le mieux à gagner les bonnes grâces de la jeune princesse et qui eut avec elle les relations les plus cordiales depuis le moment de son débarquement jusqu'à celui de son arrivée dans la capitale; de sorte qu'il y eut bientôt, entre la du-

chesse de Berry et sa dame d'atours, des rapports non moins intimes que ceux du duc de Berry avec son aide de camp. Â quoi il faut ajouter, comme courotinement fatal de toutes ces prospérités domestiques, le titre de gouvernante des enfants de France donné, par anticipation, à madame la marquise de Montsoreau, belle-mère de M. de la Ferronnays ; de sorte que les faveurs les plus enviées de la fortune semblaient garanties d'avance à la famille au moins pour deux générations.

Château briand^ qui écrivait une sorte d'oraison funèbre, a usé du privilège attaché à ce genre de composition, quand il a dit qu'àTépoque dont il est ici question, « on s'apercevait d'un progrès sensible dans la « raison du duc de Berry, d'un adoucissement graduel « dans son caractère. i» Cela pouvait être vrai dans ses rapports avec les personnages officiels qui n'avaient à recevoir de lui que des ordres ou des bienfaits; mais, avec un ami dont la franchise, déjà importune dans les jours d'exil, le devenait chaque jour davantage à cause de la multiplication des fautes^ il était difficile qu*il n'y eût pas quelquefois des explosions d'humeur plus ou moins impérieuse, sauf ensuite à les réparer par des désaveux dont l'accent ne laissait aucune prise à la rancune, ni aucun doute sur la sincérité du repentir.

Il vint un jour cependant où la blessure fut trop profonde pour que celui qui Pavait faite essayât même de la fermer ; et d'un autre côté, la fierté toute bretonne du gentilhomme qui l'avait reçue, était trop exigeante pour lui permettre de faire des avances de réconciliation là où il avait droit à Une réparation, non*seulement pour lui-même, mais pour un autre membre de sa famille dont on avait paru mettre en doute le parfait désinté-

ressèment. Une parole imprudente avait été prononcée dans l'emportement de la colère, une parole doublement offensante à cause de rinviolabililé qui couvrait l'auteur de l'offense, une parole qui, d'après certaines lois non tombées en désuétude, aurait pu motiver, d'égal à égal, une expiation sanglante. Ce mode de redressement étant impossible, la rupture était inévitable malgré les conséquences désastreuses qu'elle entraînait pour l'offensé. L'honneur était sauf; mais la position du père de famille était affreuse ; car les ruines domestiques causées par les déprédations révolutionnaires n'avaient pas encore été réparées ou du moins allégées par la loi d'indemnité, de sorte que M. de la Ferronnays, tombé dans la disgrâce royale en même temps que dans celle du comte d'Artois et de son fils, renié par ses faux amis qui ne voulaient passe compromettre en plaidant sa cause, quelque juste qu'elle fût, se vit exposé avec ses cinq enfants, dont trois en bas âge, à recommencer en France l'amer apprentissage qu'il avait fait en terre étrangère.

Bien que son étoile polaire fût encore cachée ou du moins voilée par de gros nuages, un instinct irrésistible lui fit prendre le chemin de la Bretagne, pour chercher des consolations et surtout des conseils auprès d'une sœur devenue supérieure du couvent de la Visitation à Nantes, et avec laquelle j'eus, en 1837, une longue conversation que je n'aurais pas confiée à ma mémoire seule, si j'avais prévu l'usage que j'en pourrais faire un jour. Il va sans dire qu'elle me parla beaucoup de son frère et du contraste, si consolant pour elle, entre la date de 1817 et celle de 1 837. Ce fut alors que j'appris, pour la première fois, la persistance héroïque 'avec laquelle M. do la Ferronnaysj depuis son enfance, avait continué,

à travers toutes les distractions de la guerre et des plai<sirs, à dire chaque jour, en dépit de tous les obstacles, la courte prière à la Vierge que sa mère lui avait appris à balbutier sur ses genoux. Là se bornait probablement encore sa dévotion quotidienne, quand il alla chercher à Nantes un adoucissement à ses chagrins. Mais il y avait d'autres âmes plus familiarisées avec Dieu que ne Tétait alors la sienne, et auxquelles leur sublime résignation donnait presque le droit d*ètre exaucées.

Après plusieurs mois de cruelle incertitude, on apprit enfin, non pas que le duc de Berry se prêtait, comme jadis, à une réconciliation (la blessure faite à son amour* propre de prince.était encore trop récente), mais que son cœur avait parlé assez haut pour le déterminer à intervenir secrètement auprès du roi en faveur de son ami malheureux. Pour que cette intervention produisît des résultats qui fussent en rapport avec Tesprit et le caractère dé M. de la Ferronnays, il fallait un appréciateur compétent et sympathique qui Teût déjà étudié d'assez près pour savoir à quel rôle ses grandes qualités le rendaient plus particulièrement propre. Cet appréciateur, vraiment providentiel, se trouvait précisément alors à la tête du ministère des affaires étrangères : c'était le duc de Richelieu.

Entrer dans la carrière diplomatique sous les auspices d'un tel patron et lui inspirer une confiance illimitée, était une bonne fortune tellement inespérée, que M. de la Ferronnays eut, à cette occasion, un de ces violents accès de défiance de lui-même qui Tempêchèrent si souvent de jouir de ses succès les mieux mérités; à quoi il faut ajouter les prédictions sinistres des courtisans envieux, qui ne pouvaient pas se résoudre à admettre qu'il

eût employé mieux qu'eux les longs loisirs de rémigration. Mais une demi-heure de conversation avec le duc de Richelieu ou M. Laine, suffisait pour dissiper tous ces

nuages.

Yoilà pourquoi ces deux noms, mais surtout le premier, étaient si souvent dans sa bouche, quand il récapitulait, vingt ans plus tard, pendant nos longues promenades de Boury, ses souvenirs de la Restauration. Il trouvait que le duc de Richelieu n*avait pas été suffisamment apprécié par ses contemporains, pas même par ceux d'entre eux qui Pavaient vu de plus près^ pas même par son roi qui lui devait tant, et qui avait la faiblesse de lui en vouloir d'avoir préféré le séjour de la Russie à celui de TÂngleterre pendant tout le temps de l'émigration, comme si cette préférence et le crédit qu'elle lui donna auprès de Tempereur Alexandre, n*avaient pas tourné au profit de la France et contribué puissamment aux résolutions qui furent prises pour la délivrance de notre territoire, dans le mémorable congrès d'Aix-la- Chapelle.

C'était presque toujours avec un accent de profonde tristesse que mon interlocuteur rappelait tous ces souvenirs qui étaient pour moi comme des fragments d'oraison funèbre dont un auditeur plus habile et plus pénétré aurait pu tirer un autre parti que moi. En effet, il y avait là matière à une beille monographie avec des documents puisés à la plus pure et à la plus riche de toutes les sources, c'est-à-dire dans le cœur de celui qui me les fournissait, encore plus que dans sa mémoire. Tant de sentiments à la fois contribuaient à le rendre éloquent et presque diffus, quand il abordait ce sujet I Outre la supériorité» sinon de génie, du moins de carac-

tère, quMI attribuait à son héros sur tous les hommes d*Ëtat cootemporains et même sur tous ceux du xvm* siècle, il aidait, pour alimenter son enthousiasme, les élans combinés de la reconnaissance patriotique et de la reconnaissance personnelle ; car les service que le duc de Richelieu a^ait rendus à son ami dans l'humble sphère des intérêts privés n'aVaient pas été moins décisifs que ceux qu'il avait rendus à la France dans la haute sphère des intérêts publics.

Mais ce que M. de laFerronnays admirait par-dessus tout en lui, c'était Fespèce de violence qu'il avait fallu lui faire pour obtenir qu'il appliquât ses grandes qualités au gouvernement de son pays, et il aimait à rappeler une certaine lettre écrite en 1819, après les élections, et dans laquelle le noble duc, en réponse aux instances qu'on lui faisait pour renforcer le ministère, déclarait nettement qu'il tC avait aucune des qualités nécessaires pour conduire les affaires dans des circonstances aussi difficiles et aussi compliquées. Et après l'assassinat du duc de Berry, en 1820, son refus ou plutôt son effroi était encore plus péremptoire. Pour en triompher, il avait fallu recourir à des moyens analogues à ceux qui furent employés plus tard contre M. de la Ferronnays luimême, c'est-à-dire que, pour vaincre sa répugnance, le comte d'Artois dut faire au duc de Richelieu une visite en personne et lui promettre son loyal appui contre le parti dont les exigences toujours croissantes devaient être si fatales à la monarchie. Le prince oublia sa promesse, et Ton sait quels furent ceux qui profitèrent de cet oubli.

L'ingratitude dont furent payés les services de ce grand citoyen, était le grief le plus vivace de M. de la Ferron-

nays contre une certaine catégorie de royalistes auxquels il ne pardonnait pas de s'être donné un auxiliaire comme Talleyrand dans leur œuvre de dénigrement systématique. Il y en avait encore d'autres à qui il ne pouvait pas pardonner ce qu'ils avaient fait ou laissé faire, après la mort du noble duc, tant à l'occasion de ses funérailles où le grand aumônier ne voulut pas officier, qu'à l'occasion de la notice écrite par le cardinal de Bausset pour la chambre des pairs et mutilée par déférence pour un ministre à qui des éloges si peu mesurés avaient, disait-on, fait ombrage.

Quel contraste entre cette misérable réserve, qui trouva malheureusement tant de complices, et la noble éjaculation de l'empereur Alexandre en apprenant la perte que la France et lui venaient de faire : « Je le pleure, » disait-il, a comme le seul ami qui m'ait fait entendre la « vérité. » L'autocrate russe n'était pas le seul souverain auquelle duc de Richelieu eût rendu ce genre de service ; mais ses successeurs immédiats, comme conseillers de la couronne, l'avaient trop peu compris pour se croire obligés de rendre justice à sa mémoire (!)•

A défaut de cette justice-là, M. de la Ferronnays comptait, pour son ami, sur celle de l'histoire; seulement elle est venue trop tard pour qu'il pût en jouir. S'il avait vécu assez longtemps pour être témoin du succès

(1) Ce fat M. Villemaiii qai^ comme directeur de rAcadémie^ rendit le plus bel hommage public à la mémoire du duc de Richelieu^ à l'occasioii de la réception de M. Dacier qu'on Tenait de lui donner pour successeur. C'est peut-être le morceau le plus éloquent qui seit sorti de la plume ou plutôt du cœur de Tillustre écriTain. Quel éloge dans ce peu de mots : « En lui llionnéle homme a soutenait et agrandissait l'homme d'État. Son âme, naturellement haute et « modérée, était étrangère aux passions communes et Q'sidmettait que la justice et « le devoir. ?>

avec lequel les historiens les plus accrédités de la Restauration ont travaillé à rectifier, pour la postérité, certaines impressions que certains contemporains du duc de Richelieu avaient réussi à propager sur son compte, s'il avait pu voir à quel point les appréciations d'écrivains aussi compétents que Guizot, Nettement et Yieil- Castel, s'accordaient avec les siennes propres, d'une date beaucoup plus ancienne, quelle jouissance pour son cœur et peut-être aussi pour son amour-propre 1 Car quoique cet organe fût très-peu développé chez lui, la tentation eût été presque irrésistible (1).

La préférence que M. de laFerronnays donna toujours aux qualités du cœur et du caractère sur les qualités de l'esprit, quelque éblouissantes qu'elles pussent être, explique comment le duc de Richelieu devint pour lui l'objet d'un véritable culte, comme ayant réalisé seul, entre tous les hommes d'Etat contemporains, l'idéal que son imagination lui avait tracé. Beaucoup d'autres personnages politiques lui avaient inspiré de l'estime, quelques-uns même de l'admiration, oratoirement parlant ; mais le duc de Richelieu était à peu près le seul qui lui eût inspiré de l'enthousiasme. Je dis à peu près; caria manière dont je l'ai entendu plusieurs fois parler de M. Latné, prouvait qu'à la reconnaissance près, qui formait une note à part pour son bienfaiteur, il n'avait pasr cessé de nourrir des sentiments identiques pour ces deux

(1) L'appréciation de M. Guizot ne porte guère que sur l'homme politique et est par conséquent incomplète. Celle de M. Nettement est telle qu'on pouTait l'attendre d'une sympathie aussi bien motivée que la sienne. Mais i'api^réciation de M. Vieil-Castel se rapproche^ plus qu'aucune autre^ de celle que j'ai recueillie^ par fragments^ de la bouche de M. Uc ia Ferronnays.

hommes si supérieurs, selon lui, à leurs rivaux politiques, et pourtant si méconnus (l).

On a dit avec raison qu'étant données les sympathies d'un homme conséquent avec lui-même, on peut facilement deviner ses antipathies. Or rien n'était si opposé à la marche rectiligne et à la franchise toute chevaleresque du duc de Richelieu, que les combinaisons souvent trop habiles et la finesse parfois trop diplomatique de M. de Yillèle, qui ne représentait pas plus le beau côté de la nationalité française que son collègue, M. de Corbière, ne représentait le beau côté de la nationalité bretonne. Qu'on se figure donc, s'il est possible, le désespoir de M. de la Ferronnays quand, par suite de la révolution ministérielle du 12 décembre 1821, il vit son influence auprès de la cour de Russie, très-gravement compromise par l'attitude équivoque qu'il fut d'abord obligé d*y prendre, sans parler des soucis personnels que ne pouvait manquer de lui causer la perte d'un patronage aussi rassurant pour lui que Tavait été celui du duc de Kichelieu. Aussi ne se lassait-il pas de dire à ses enfants qu'il fallait vivre au jour le jour, comme des acteurs prêts à partir, et que pour lui qui avait à jouer le principal rôle, il était décidé à regarder le premier échec qu'il essuierait comme un signal de retraite. Mais Tascendant extraordinaire qu'il avait pris sur l'esprit de l'empereur Alexandre, et le^ complications auxquelles donnèrent lieu les affaires d'Espagne et d'Italie, ne permirent pas de songer sérieusement à lui donner un suc-

(1) En disant qae 2e duc de RicheUm était plus propre qtdm ne Va dit à présidir k$ cmtHU de 2a htstauration^ ^» GuÛEOt a voulu éyidemmeDt parler de Vautorité ntMile.

cesseur, malgré Tàpreté de certaines convoitises auxquelles la possibilité d*un prochain remaniement dans notre personnel diplomatique avait donné l'éveil.

Il y avait longtemps que la France n'avait eu une si belle occasion d'intervenir avec honneur et avec désintéressement dans le règlement des affaires de TËurope, et il était difficile de trouver un homme qui comprit mieux que M. de la Ferronnays le rôle que nous avions à jouer tant vis-à-vis des puissances disposées à nous prêter leur concours, que vis-à-vis de celles qu'offusquait notre intervention. Il faut dire aussi quMl était difficile de trouver un souverain mieux disposé qu'Alexandre envers la France en général et envers son négociateur en particulier.

Entre toutes les négociation qui occupèrent notre ambassadeur, pendant son séjour en Russie, celle qui se rapportait à la question grecque fut sans contredit la plus ardue, à cause de la longue lutte diplomatique qu'il fallut soutenir contre l'égoïsme des deux grandes puissances obstinément hostiles à la Grèce ; car, comme l'a fort bien remarqué M. Nettement, Alexandre était le seul souverain qui prît la sainte alliance au sérieux et qui y attachât une pensée généreuse et désintéressée. Ni TAngleterre ni l'Autriche ne voulaient entendre parler de l'émancipation des Hellènes.

Il fallait donc tous les jours livrer des batailles ou du moins des escarmouches diplomatiques dont le succès n'aurait pas été un instant douteux, si M. de la Ferronnays ne s'était pas trouvé dans une fausse position tant vis-à-vis du ministère qui lui avait délégué son mandat que vis-à«vis du parti politique qui le réclamait comme son adepte et presque comme son instrument. D'un

autre côté, outre les engagements que son invincible sympathie pour la cause des Grecs lui avait fait prendre avec lui-même, il en prenait d'autres, du moins tacitement, avec l'homme qui les représentait alors à Saint- Pétersbourg, et dont le noble caiactère rappelait trop celui du duc de Richelieu pour que le cœur de M. delà Ferronnays ne fût pas subjugué par cette ressemblance. En un mot le comte Capodistrias devint son ami, et cette amitié, cultivée avec une prédilection étrangère aux intérêts politiques, était encore assez vivace, quinze ans plus tard, pour nous fournir, dans nos promenades de Boury, des digressions que je trouvais toujours trop courtes ; car elles roulaient beaucoup moins sur la capacité politique de cet homme d'État que sur ses vertus foncièrement chrétiennes, restées intactes en dépit de tous les mauvais exemples et des faveurs les plus dangereuses de la fortune. Fidèle à sa maxime de répudier tout plaisir qui pouvait être suivi d'un remords, il en imposait à ceux-là mêmes qui proféraient la maxime contraire, surtout quand ils voyaient l'usage auquel il employait les économies de sa tempérance. Sa charité n'était pas moins admirable, et Ton peut dire que ses sacrifices pécuniaires pour ses malheureux compatriotes, ne connurent d'autre limite que l'épuisement total de ses ressources. Quant à son humilité, on peut dire aussi que jamais il ne manqua une occasion de la montrer, même dans l'exercice des fonctions les plus propres à développer le défaut contraire. Plus on le mettait en relief, plus il sentait le besoin de s'effacer. On en eut plus d'une preuve pendant le congrès d'Aix-la-Chapelle, et encore plus tard, à plusieurs reprises, quand, au lieu d'accepter le ministère des affaires étrangères que lui offrait leo)*

pereur Alexandre, il aima mieux laisser au comte de Nesselrode la jouissance du titre et ne garder pour luimême que le travail de la politique. A quoi il faut ajouter, pour compléter le portrait, sa renonciation à toute pension de retraite, quand il fut nommé président de la Grèce, et surtout sa belle proclamation, en guise d'acte de foi^ commençant par ces mots : « Hel- « lènes» si Dieu est pour nous, personne n'est contre a nous. »

Voilà rhomme au-dessus duquel M. de la Ferronnays ne mettait aucun de ses contemporains alors vivants, et qui a eu le rare privilège de lui inspirer un sentiment qui ressemblait beaucoup à l'enthousiasme. C'était sous l'empire des mêmes souvenirs ou de souvenirs analogues, que l'amiral de Rigny disait dans la chambre des dé-pûtes, en parlant de Capodislrias qu'il n'avait étudié que par le côté relatif à son caractère : « C'était un « homme taillé à l'antique. II avait toutes les vertus et a peut-être toutes les passions qui caractérisaient les (c anciens. »

M. de la Ferronnays avait ainsi trouvé fort à propos un auxiliaire précieux qui ne manquait aucune occasion de représenter à l'empereur Alexandre l'avantage qu'il y aurait pour lui à chercher son point d'appui du côté de la France, dont l'alliance le laisserait maître de faire contre la Turquie tout ce qui lui conviendrait. Malheureusement la question était complexe, et l'explosion presque simultanée des révolutions espagnole, piémontaise et napolitaine vint la compliquer encore davantage.

Qu'il y eût un élément révolutionnaire dans l'insurrection jB^recque, c'est ce qu'il était impossible de cou-

tester, surtout depuis que le colonel Fabvier, conspirateur contumace et non converti, avait élé si chaleureusement accueilli par les insurgés. Mais cet élément était presque imperceptible, et cet accueil était fait, non aux principes politiques, mais à l'expérience militaire et aux sympathies désintéressées de celui qui en était Tobjet. D'ailleurs, il était avéré que, dans toutes les manifestations populaires, Tenthousiasme religieux ne jouait pas un moindre rôle que Tenthousiasme politique, et que les ministres du culte national n'étaient pas les moins ardents à prêcher la croisade contre les infidèles. Tout cela était su partout où il y avait des Philhellènes, ce qui n'empêchait pas de dénigrer systématiquement et la cause et ses défenseurs. A Pétersbourg même, le corps diplomatique ne déguisait pas ses dispositions hostiles envers les Grecs^ et l'ambassadeur de France était le seul dont le langage laissât entrevoir quelque sympathie pour la politique du comte Capodistrias. Quant aux ministres d'Autriche et d'Angleterre, leurs instructions étaient en tout point conformes au point de vue dans lequel s'étaient placés leurs gouvernements respectifs vis-à-vis des puissances belligérantes. Le marquis de Londonderry, Torgane officiel d'un gouvernement libre, ne craignait pas d'insérer dans une dépêche ces étranges paroles :

« L'empereur ne doit pas ecdpêcher le gouvernement « ottoman d'éteindre la révolte qui menace la tranquQ-

« lité générale Quelles que puissent être les vues de

« la Turquie, elles sont au moins exemptes du danger « révolutionnaire. La cause des Grecs en est profondece ment imprégnée. Je me permets donc de dire que « l'empereur de Russie doit la désavouer, d

Le prince de Metternicb, Tinterprète acharné de la

malveillance autrichienne , se montrait encore plus hostile, comme je le ferai voir bientôt en parlant du congrès où il devait trouver^ dans le représentant de la France, un antagoniste très-capable de se mesurer avec lui.

Mais c'était du côté de la France que venaient à H. de la Ferronnays les inquiétudes les plus poignantes par suite de la divergence d'opinions qui se manifestait, même dans le parti royaliste, sur la question grecque, à cause des conséquences qu'impliquait sa solution, dans un sens ou dans l'autre. Les partisans de l'émancipation hellénique avaient trouvé dans M. de Bonald un allié à la fois énergique et imprévu qui, au risque de soulever contre lui la colère de ses coreligionnaires politiques, avait osé leur dire que les Turcs n'étaient pas et ne pouvaient pas être les souverains légitimes de la Grèce, et que la plus sacrée de toutes les légitimités était celle de la justice et de la vérité. Il y avait dans ces paroles de quoi faire jeter les hauts cris aux partisans forcenés du droit divin, et telle fut la peur faite par eux au ministère, que le Moniteur sortit de sa réserve ordinaire pour reprocher à M. de Bonald la haute inconvenance dont il s'était rendu coupable en méconnaissant, au profit de la souveraineté populaire, le dogme de la souveraineté du sultan.

Le plus intraitable champion de cette dernière souveraineté, n'était ni le gouvernement français ni même le gouvernement anglais ; c'était M. de Melternich qui était alors à Tapogée de sa puissance et qui n'en usait pas toujours pour le bonheur des peuples, ni surtout pour leur liberté. Il y avait longtemps que les tendances libérales de l'empereur Alexandre lui avaient causé

t70 ÉPILOGUE.

de sérieuses inquiétudes; mais ces inquiétudes s'étaient singulièrement aggravées, depuis que M. de Lebzeltern , ministre d'Autriche à la cour de Russie, l'avait mis au courant des relations intimes qui s'étaient établies entre le comte Capodistrias et le nouveau représentant de la France, ostensiblement encouragé par le souverain auprès duquel il avait été accrédité. Or ce nouveau représentant était M. de la Ferronnays, c'est-à-dire l'homme dont le caractère et les idées étaient le plus en opposition avec le caractère et les idées du prince de Metternich.

Cet antagonisme, qui s'était déjà fait sentir de loin dans les relations diplomatiques, devint un véritable drame en trois actes, quand les deux adversaires se trou* vèrent en présence l'un de l'autre dans les trois congrès qui se tinrent successivement à Troppau^ à Laybach et à Vérone. L'introduction du carbonarisme en France, les conspirations militaires qui en avaient été le fruit et par^ ticuliërement celle du 19 août, enfin les mouvements révolutionnaires bien caractérisés qui avaient . éclaté en Espagne et en Italie, avaient tellement renforcé la politique de compression et de répression, personnifiée dans M. de Metternich, que les partisans de la politique contraire désespéraient de pouvoir désormais lui tenir tète, surtout depuis qu'ils avaient vu cesser l'antagonisme diplomatique qui, jusqu'à la fin de 1820, avait existé entre TÂutriche et ia Russie dans leurs rapports avec les Ëtats secondaires de l'Allemagne. jCe changement, qui devait avoir des conséquences dont l'Europe se res* sent encore aujourd'hui, fut exploité ^ar le ministre autrichien avec un succès qui alla toujours croissaot, grâce à l'audace toujours croissante des perturbateurs

de Tordre européen; car, dans Tesprit d'Alexandre, ridée de libéralisme et l'idée de révolution étaient aussi opposées Tune à l'autre que les idées de paix et de guerre. Pour comble de malheur, un régiment de la garde impériale s'insurgeait à Varsovie au moment même où allait s'ouvrir le congrès de Troppau, de sorte que tout semblait conspirer à amener une entente plus cordiale que jamais entre les deux puissances les plus me* naçanles tant pour les libertés déjà conquises que pour les libertés à conquérir.

La question à résoudre immédiatement était celle de savoir si l'on donnerait carie blanche au prince de Metternich, non-seulement pour faire cesser, par une invasion armée, le scandale de la révolution napolitaine, mais aussi pour régler, selon son gré, c'est-à-dire sans aucun respect pour les aspirations même les plus légitimes des peuples, les conséquences de la victoire qu'il se croyait sûr de remporter. Si le duc de Richelieu, qui était alors président du Conseil, avait pu assister aux conférences de Troppau, comme le czar lui en avait exprimé le désir, les vues de l'Autriche auraient pu trouver en lui un contradicteur formidable ; car la confiance qu'Alexandre avait en lui, datait de bien loin et ne connaissait pas de bornes. Celle qu'il avait dans M. de la Ferronnays était aussi bien grande ; mais on ne pouvait pas nier que l'aspect de l'Europe en général et celui de Tltalie en particulier ne fût plus alarmant qu'il ne l'avait jamais été depuis la révolution française. On ne pouvait pas nier non plus la présence des conspirateurs français dans les rangs des rebelles napolitains, ni Torganisation des ventes du carbonarisme dans presque tous nos départements. Tous ces faits, joints à d'au*

très symptômes du même genre qui se manifestaient sur d'autres points plus rapprochés de la frontière russe^ donnaient aux arguments du prince de Metternich une prépondérance dont il était difficile qu'avec un caractère comme le sien, il ne fût pas tenté d'abuser.

Mais il était encore plus difficile qu'un homme du caractère de M. de la Ferronnays s'inclinât devant des prétentions dont la forme arrogante aurait suffi, indépendamment du fond, pour blesser ses susceptibilités patriotiques. De là un duel diplomatique, avec des chances très-diverses et des armes très-inégales, entre ces deux champions d'idées réputées incompatibles et qui semblaient l'être alors plus que jamais. M. de Metternich puisait surtout sa force dans la peur que les complots révolutionnaires faisaient à l'empereur Alexandre; M. de la Ferronnays puisait la sienne à une autre source. Dans un mémoire qui impressionna vivement les membres du corps diplomatique, non-seulement il combattit avec énergie les prétentions de l'Autriche, mais il contesta en principe le droit d'intervention armée* et alla jusqu'à déclarer que la France se retirerait de l'alliance, si ce système venait à prévaloir. Cette menace, qui ne pouvait être qu'une interprétation forcée d'instructions incomplètes ou ambiguës, ne fit que différer de quelques jours le triomphe de Metternich, et le protocole du 19 novembre 1820, signé seulement par les trois puissances du Nord, vint modifier l'attitude de la France et par conséquent celle de son représentant dans les négociations relatives à la question napolitaine.

A Laybach, les deux principaux acteurs du congrès de Troppau se retrouvèrent en présence l'un de l'autre, le diplomate français soutenu de loin par le duc de Riche-

lieu à qui le pouvoir allait bientôt échapper ; le diplomate autrichien soutenu de près par Tempereur Alexandre à qui parvenaient coup sur coup la nouvelle de l'insurrection des principautés sous Ypsilanti et la nouvelle, bien autrement alarmante, delà révolution du Piémont, issue, disait-oUy des complots qui avaient été tramés de l'autre côté des Alpes. Plus ce prince, jusque-là si favorable aux institutions libérales, se montrait indigné de l'abus qu'on faisait de la chose et du nom, plus il était obsédé et courtisé par M. de Metternich, qui n'était pas homme à négliger une si bonne fortune. De son côté, M. de laFerronnays la lui disputait pied à pied, et dans la ferveur de son zèle patriotique, il allait quelquefois jusqu'à exprimera l'empereur lui-même le chagrin que lui causait son refroidissement pour la France et son antipathie pour nos institutions qu'il avait tant admirées. «C'est vrai, dit l'empereur, et je les admire encore « comme une des plus belles conceptions deTesprilhu- « main, et je pense que tout homme de cœur doit les tt aimer. Mais pourquoi vouloir les appliquer indistinc- « tement à tous les peuples? y>

L'arrivée de M. de Blacas, qui n'était pas encore duc, mais qui ne s'en croyait pas moins un très-grand personnage, et qui l'était en effet, diplomatiquement parlant, procura au prince de Metternich un auxiliaire d'autant plus utile qu'il excellait à tirer parti du genre de faiblesse qui caractérisait le nouveau venu. Louis WIII, assez bon appréciateur des hommes, quand ils n'étaient que ses serviteurs, perdait une grande partie de sa clairvoyance quand il s'agissait de ses favoris, et il aurait cru restreindre sa prérogative royale, dont il était si jaloux, s'il n'en avait pas usé pour les investir des fonctions les

plus propres à donn.er une haute idée de leur crédit au* près de lui ou même de leur capacité intellectuelle. Ce fut à ce double titre que M* de Blacas fut envoyé à Laybach) muni d'une lettre secrète du roi, qui lui conférait des pleins pouvoirs en cas de divergence entre nos diplomates» Comme ses opinions sur les grandes questions soumises aux délibérations du congrès étaient connues d^avance, son arrivée causa une grande joie aux adversaires de Mk de la Ferronnays, particulièrement à M. de Metternich qui, pour satisfaire sa rancune, s'écria, en voyant entrer le favori : « Voici la France qui arrive (1) ! »

Gomme le rôle de M. de Blacas était plutôt de poser que de discuter, et qu'il l'avait étudié d'avance, il le joua avec toute la perfection qu'on pouvait attendre de cette étude préliminaire jointe à une certaine dignité naturelle qui dégénérait trop souvent en hauteur, surtout avec ceux qui n'étaient pas rigoureusement ses subordonnés, mais qu'il voulait traiter comme tels. Aussi sa présence au congrès ne fut-elle d'aucune utilité ni pour ses collègues ni pour la France» et si son influence se fit sentir dans la question grecque, soit à Laybach, soit à Vérone, ce ne fut pas dans le sens qu'on était en droit d'attendre d'un esprit aussi classiquement cultivé que le sien.

Quand les trois souverains d'Autriche, de Prusse et de Russie mirent fin aux conférences de Laybach par leur déclaration du 12 mai 1821, cette question rejetée d'fli^ora au second plan, venait de prendre des propor-

(1) Sir Hnnry Lytton fiulwer âans »oii opuscule intitulé : Èiitmaà dut'

facterSi

PARIS. 2Tft

tions formidables par suite de riDsurrection de la Morée et de la strangulation du patriarche grec de Constantinople avec trois évoques du même rite, réputés coupables, comme lui, de sympathie secrète pour les insurgés. En même temps, un hatischérif du sultan déchatnait partout contre ses sujets chrétiens la fureur de la populace musulmane. On massacrait les hommes, on violait les femmes et on gardait les enfants pour les vendre comme esclaves.

Les manifestations de Topinion publique varièrent, dans les différents États européens, suivant la liberté qu'on lui laissa ou la pression qu*on exerça sur elle. En Russie, elles furent impérieuses, en France embarrassantes, en Angleterre équivoques; en Autriche et partout oii cette puissance avait droit de remontrance, elles étaient dénoncées comme séditieuses, et le grand dénonciateur était M. de Metternich. C'était encore le même antagoniste qui se trouvait en face de lui dans cette honteuse propagande. M. de la Ferronnays, fort de l'appui que lui prêtait de loin le duc de Richelieu avec qui l'empereur Alexandre correspondait encore, soutenait contre le ministre autrichien une lutte d'autant plus méritoire, que celui-ci était alors à Tapogée de son infaillibilité politique. Et comment parvint-il à conquérir cette positiou? M. de Viel-Castel nous dit que ce fut « par la puissance de Tinsinuation et de « l'intrigue, par une rare habileté à se prévaloir des « faiblesses de la nature humaine, à exciter des inquiéa tudes pour troubler les esprits, à ménager et à met- « tre en jeu les amours-propres, à décrier et à rendre « suspects les hommes qu'il ne pouvait séduire et dont « il redoutait l'opposition. A partir de ce moment,

« ajoute le même historien, le nouveau chancelier fut

ridole et Toracle des salons (1). »

Cette idolâtrie n'empêcha pas M. de la Ferronnays de soutenir bravement son rôle contre le même personnage au congrès de Vérone, bien que le changement de ministère l'eût privé du patronage du duc de Richelieu, patronage plus nécessaire à lui qu'à aucun autre, à cause de son incurable défiance de ses propres lumières. Maintenant que ce grand homme d'Étal était rentré dans la vie privée, ceux qui lui gardaient rancune du rôle prépondérant qu'il avait fait jouer à la France vis-à-vis de TEurope, se dédommageaient de la contrainte qu'ils avaient dû s'imposer, et cette recrudescence d'hostilités contre celui d'entre nos ministres qui lui avait inspiré le plus d'aflTection el de respect, fut pour M. de la Ferronnays une source de souffrances d'autant plus vives, qu'il était à peu près seul contre le dictateur du congrès.

Ce dictateur avait contre notre représentant plusieurs griefs depuis les conférences de Laybach. Il ne lui pardonnait pas l'insistance avec laquelle il avait demandé que les mots de sages libertés fussent insérés dans la communication officielle adressée par les plénipotentiaires au roi de Naples, avant sa restauration. Aux yeux de M. de Metternich, tout voisinage d'un gouvernement non absolu était un danger pour l'Autriche, surtout en Italie; ce que son antagoniste ne niait pas, mais les conséquences qu'il en tirait n'étaient pas faites pour les rapprocher l'un de l'autre.

Des dissidences du même genre et môme encore plus graves ne pouvaient manquer d'éclater entre eux au

(1) Uitioin de la Restauration, vol. IX, p. il8.

cbhgrègdë Véfbhe, Dû Ife chancelier âUtrIclilen Se Indtitrâ }jlUs exigeant et |iUis inipériëux l)uë Jatiidis. M. de \à Fërrotliiajst, d'kccordàvfec seê déiix tdllë^Uëi, deilidHdàli que la ville deNaples ne fût pas occupée par les troupëS dutrlchiëhnes, et qu*etl ibtlt cas leur sbldë reâlât à la change dërAutrifchë. ÈattU sdrceS deiiï pbinU, il rédîgeail Une lettre de conciliation (\iïe le roi de NaiJlës atirait adressée à sort Ris, et M. de Mettertiiëli là fdlsàit Rejeter ^ârcë qu'il là ttou^àU Irdp libérale. Mais M. de la FëfrdiiilktS ëlit sa reVâriche, qudtid 11 fut ^uëêlidd de fbrthër uhécdhrédétalioii des États dltàlle, au ^vàhi dfe l'Autriclib. Ce hit lui qdi alla Ibou ver TerUfiërëur Àleîkiidré et lui lit douijjrëudt'e, ^Jar des hâisdtis pérëmptdires, les iricotivénients qui résUllëtâieut pdUr les adirés pdlâsâncfeâ d*tihe influeîlce slprépbddéràntë (1).

Ceci n'était (JaS seUlëihent Un échec diplbtiiàtiquë, c'était unie Wëssùrë |irdforidë ihfligée à rattiobr-ptoprë du tbUt-|J Hissant thalîceliët ij^i élail parbehu à se faire ùné position telle que les inintsires étrangère n'oiaient lut derààndèir séHeuééfneHt compte de èes procédés lés plus étrùnges (2). Aussi ne se faisait-il aucun scrUpUle d'etlipld^er coitlre M. de là f'ërroriliays là riiëtrie ihanœuvrë dont il avait déjà usé Sans èbtUpulë qUànd il dénonçait lesdâiigei'S du llbët-ali^ine du duc de Richelieu. 11 né lui manquait, l)bur cbmbier la taesllbe, que de signâlei^, cornnde 11 le fit bientôt après, le cbuitë Càpddlstriàs comrtië ùù carbonaro, àfih de lui ôler toute influence sur les déterminations du congrès; car stih antipathie pour la Grèce n'était pas tnoins prdnoncée que son ariti-

(1) Viel-Castel, EUtoin ctéla Restauration^ vol. IX^ p. il^, 4iO^ 427, 445 {%) Ibid.) p. it5.

pathie pour la France, et ce n'était pas une petite tâche d'avoir à efifacer ou à affaiblir les impressions que ce mauvais génie produisait sur l'esprit de Tempereur Alexandre.

La politique que devait adopter plus tard M. de la Ferronnays en devenant ministre des affaires étrangères, fut arrêtée dès lors dans son esprit : entente cordiale avec la Russie pour Témancipation des Grecs, attitude de défiance vis-à-vis de TAutriche et de TAngleterre son alliée, ou plutôt sa complice pour Tasservissemenl des chrétiens orientaux. Cette complicité, poussée jusqu'à l'impudence, avait été le grand grief de M. delà Ferronnays contre le gouvernement britannique. Il ne comprenait pas que les mêmes hommes qui, au congrès de Vienne, s'étaient montrés si ardents dans leur propagande pour l'abolition de la traite des noirs, pussent prendre sous leur patronage un gouvernement qui ne respectait pas plus les lois de l'humanité que celles delà pudeur, et qui, après avoir fait égorger, à la suite d'une victoire ou d'un assaut, tout ce qui avait atteint Fâge adulte, réservait les jeunes filles et les enfants en bas âge pour quelque chose de pis que la servitude. Il comprenait encore moins l'acharnement avec lequelM.de Metternich, non content d'appliquer aux Grecs la qualification de révolutionnaires, comme pour faire oublier que c'étaient des chrétiens, cherchait à leur aliéner les sympathies de l'empereur Alexandre en mettant sous ses yeux les rapports les plus effrayants sur la multiplication des sociétés philhelléniques en Allemagne et sur leur affiliation avec d'autres sociétés secrètes. En vain l'envoyé du gouvernement grec, Metaxa, écrivait-il au saint-père et aux plénipotentiaires réunis en congrès.

des lettres remplies des protestations les plus rassurantes; en vain leur demandait-il^ au nom de ses corn* patriotes, de fonder en Grèce un royaume chrétien, conservateur des intérêts sacrés qui leur avaient mis les armes à la main ; M. de Metternich écoutait tous ces plaidoyers avec l'incrédulité hautaine et l'aisance pré* somptueuse qu'avait développées en lui la longue série de ses bonnes fortunes diplomatiques, et les appels faits à sa conscience ne réussissaient pas mieux que les appels faits à sa pitié. Une seule voix s'élevait alors pour pro*^ tester contre ses prétentions, et cette voix était celle de M. de la Ferronnays qui, dans le cours du débat auquel cette question donna lieu, ne fut pas toujours assez maître de lui-même pour contenir son indignation (!)•

L'arrivée de M. de Chateaubriand partisan, comme lui, de ralliance russe et de Témancipation des Grecs, parut d'abord devoir être pour lui un puissant renfort ; mais autant M. de Metternich s'était évertué à donner du relief à la mission de M. de Blacas à Laybach, autant il s'évertuait maintenant à tourner en ridicule le nouveau venu, disant qu'il arrivait les poches pleines de constitutions, qu'il était la lumière de l'Europe, qu'il venait montrer, au congrès ce que c'est qu'un homme, et d'autres plaisanteries du même genre dont il était facile de deviner la source et le but.

Dès que les plénipotentaires, réunis à Vérone, eurent abordé sérieusement la question espagnole, le rôle de M. de la Ferronnays se trouva subordonné à celui du duc Matthieu de Montmorency à qui sa qualité de ministt^e

(1) Je fais ici allusion à une scène qu'il me raconta lui-même à Bome^ en 1850^ et c'est le seul souyenir qui me soit resté du long récit qu'il me fit alors des principaux incidents de ce congrès.

des affaires étrangères donnait nécessairement voix prépondérante. On sait que, par suite de TinterprétatioD forcée qu'il avait donnée à ses instructions, il encourut le désaveu du président du conseil et du roi, et qu'il en résulta une crise ministérielle par suite de laquelle M. de Chateaubriand, à la grande joie des Grecs et de leurs amis, devint son successeur. C'était un demi-retour à la politique du duc de Richelieu, comme le prouve cette instruction sommaire adressée par le nouveau ministre au comte de Talaru : « Dans votre politique, soyez Russe. « Notre ennemie naturelle, l'Autriche, est très-malveil- « lante ; l'Angleterre voudrait nous brouiller avec la « Russie surtout (1). »

Ce programme contenait, dans sa brusque brièveté, toutes les prescriptions nécessaires pour ceux d'entre nos diplomates qui occupaient les postes les plus importants, et l'on comprend que M. de la Ferronnays ne dut pas être le moins empressé à s'y conformer. Mais avant de le suivre de nouveau en Russie, sur le théâtre de ses débuts diplomatiques, nous avons à raconter d'autres exploits bien autrement périlleux pour lui, et par conséquent bien autrement méritoires.

Entre son départ de Vérone et son retour à Saint-Pétersbourg, se trouve placé un assez long séjour qu'il fit à Paris, et pendant leq^iel il fut initié, plus peut-être qu'il ne l'aurait voulu, à des intrigues très-compliquées dont le fil conducteur apparaissait rarement à la surface des événements politiques, mais n'en exerçait pas moins une influence très-sensible sur le choix des instruments.

Le congrès de Vérone avait eu aussi sa chronique scan-

(1) Nettement^ Histùirt de la B^tauraiiotij yol. VI, p. 595.

PARIS. m

daleuse, bien que sur une beaucoup moindre échelle que le congrès de Vienne. Les admirateurs enthousiastes de M. de Metternich (et il en avait beaucoup) disaient que, dans l'un et dans Tautre, il n'avait pas moins éclipsé tous ses rivaux par ses succès de boudoir que par ses succès de salon, et il fallait qu'il portât bien loin l'indiscrétion en pareille matière, puisqu'un des premiers renseignements que le bon Mathieu de Montmorency reçut de ses collèjjues, en arrivant à Vérone, fut que le chancelier autrichien parlait quelquefois en fanfaron d* immoralité publique (1). On devine facilement ce qu'un pareil exemple, venant de si haut, devait avoir de contagieux pour les serviles courtisans de cette puissance sans contrôle.

Il y avait là de quoi exciter le dégoût du noble duc ; mais ce qui dut blesser, au plus haut degré, son sentiment de loyauté monarchique, ce fut de trouver parmi les défenseurs officiels du dogme, déjà très-compromis, de la légitimité, des hommes dont l'esprit de dénigrement, loin d'épargner les tètes couronnées, s'exerçait de préférence à leurs dépens, surtout après l'arrivée du roi de Naples, doublement reconnaissant envers l'empereur Alexandre, d'abord parce qu'il s'était énergiquement prononcé pour une restauration immédiate, ensuite et surtout parce que, pour complaire à son royal protégé, Sa Majesté Impériale avait daigné fairo venir des ours du fond de la Russie, pour régénérer la race appauvrie des Âbruzzes. Malheureusement pour

(1) Nettement^ vol. VI^ p. 2i5. Menzel^ dans son Histoire des ItO dernières années, dit en parlant da prince de Matternich : Von jugend anf, ein aimable roué, mit weibQrn t^ndelud^ und ci^s çeld an sie yerschwendend.

luit ce n'étaient pas les ours seuls qui avaient besoin de régénération dans ses Ëlats, et Ton comprend sans peine jusqu'où pouvaient aller les plaisanteries dans cette direction, une fois que les bornes du respect étaient franchies.

Les plaisanteries qu*on se permettait sur le compte de Louis XYIII étaient plus graves^ et M. de la Ferronnays ne les entendit pas toujours de sang-froid. La crise ministérielle qui avait amené Téloignement du duc de Richelieu et l'élévation de M. de Yillèle, n'avait pas été accomplie, disait-on, par l'action normale des pouvoirs publics, mais par Finfluence peu régulière d*une femme astucieusement intrigante qui exploitait, au profit de son ambition et de sa cupidité/les faiblesses plus ou moins avérées de son royal protecteur. Voilà ce que mandaient aux pléaipotentiaires réunis à Laybach, les coprespondants qu'ils avaient à Paris et qui se faisaient à la fois un plaisir et un devoir d'assaisonner leurs dépêches d'anecdotes plus ou moins scandaleuses, selon la diversité des goûts qu'ils avaient l'intention de flatter.

C'était une des plus incurables faiblesses de Louis XYIII de croire qu'avec sa prérogative royale, il pouvait élever un favori, quelque impopulaire qu'il fût, au-dessus des atteintes de la malveillance, et braver impunément les interprétations fâcheuses dont ses faveurs étaient susceptibles. Peu difficile sur la valeur intrinsèque de ceux qu'il'honorait spécialement de ses bonnes grâces, il se déterminait par des considérations qui semblaient démentir l'idée qu'on s'était faite de sa faculté d'appréciation, et bien qu'il eût, à certains égards, un sentiment vrai de sa dignité, on est obligé de convenir qu'il l'oublia quelquefois dans ses rapports avec ceux ou celles qui

étaient les objets de ses préférences. Lui qui savait si bien tenir compte de Topinion publique, quand de grands intérêts politiques étaient enjeu, il avait Tair de la défier pour satisfaire un caprice, et ce fut ainsi qu'il affaiblit peu à peu, aux yeux mêmes de ses plus sincères partisans, le prestige dont ses premières années de popularisé avaient entouré son trône.

Son premier favori, après la Restauration, avait été M. de Blacas, beau-frère de M. de la Ferronnays, mais sans lui ressembler en rien. C'était un homme assez instruit auquel on ne pouvait pas refuser la qualification de grand seigneur^ et à qui son principal défaut, qui était Tarrogance, ne pouvait pas nuire dans Tesprit de son maître.

Son successeur, M. Decazes, doué de qualités politiques très-médiocres, n'en laissa pas moins des traces profondes de son passage au pouvoir, et Ton peut dire que ces traces ne se sont jamais effacées. L'engouement dont il fut l'objet, depuis 1816 jusqu'à 1 820, est une des énigmes les |>lus inexplicables du règne de Louis XYlIl; car ce ministre n'était ni un grand seigneur, ni un grand génie, ni môme un grand acteur. Néanmoins il l'emporta un jour, non sans scandaliser M. de la Ferronnays, sur le noble duc de Richelieu, et le roi crut lui donner un brevet d'immortalité, quand il lui dit, avec cette familiarité affectueuse qui faisait tant de jaloux : '< Je t'élè- « verdi si haut que tu feras envie aux plus grands sei- « gneurs* »

De M. de Blacas à M. Decazes, il y avait eu chute, aristocratiquement parlant. De M. Decazes à madame du Cayla, la chute fut encore plus forte, bien que l'avénement de cette favorite ne parût pas d'abord laisser près-

îU ËPiLbtïbE.

j^eniif les idcotlvfeniëHW qliiëH résultferëllt bietitbt. Mais les tîltiyëfas effipidyës par elle poîir arriver à ses fins élaient tellemeht eittadrdiriâirës qu'dti ne voudrait pas y c^oirë, si Son prlbcipsil cbtnplicë rie fe'étalt chargé luiinettië de les Révéler. 6^âce aux indiscpfiUotis étranges cdtiitriîsëS pstt M. goslhërie dé là RdëhëfbUcauld, nonseulement nous savons cOmuient les tôleâ étaient dislribtléâ et rempila^ iiiËiè riouâ télioiis; pour âitiû dire, le fil de la plupart dès intrigues qui abdutissaient au pied dll IrOnë, et quand ce fil hbus échappe* la Ihédrië des inductionâ nous aide à jf suppléer pât^ des fcohjectures.

Ces ititriguëi etnbfàssaient IbUtés les affaires qui rëlevâieriti ditectelhëtit dli indirebtement^ de là prérogative royale, et ce n'était pas toujours la volonté des ministres rii l'intérêt piiblië qui décidait de la nomination aux empldis ithportànts et Surtout &u% emplois lucratifs. A plus fbrle raisoh t avâit-il une tecdttimândallbn plus décisive que la lëUr» quand il s'agissait des fttveurs de cour dUxqUellës rbpinidn publique attachait lé plus de prix. Ndus skvbns ttiaitilëriatit âOuS quelle influence et dans quel but, tel pëtsbtinagë qui croyait tout devoif à sofl lîiérilé pebsortiiël, recevait le cbrdott bleu du toute autre dislinctidti(l); l^ous savons qui inspirait le discours proribhcé i5arlë roi à Touvertiire des chambre^; le 18 janviëir 18Ë3. Enflri nous savons la devise du plutôt le rtidt d'drdre dé ce ëbuple infatigable : C'est à nous à tout faire; ^h tienl faisons tôUt (2). Et ils faisaient tout en

(i) Ctiàqiie foU que le roi dônnàil àdfi favori te titre de dtic> les mécoDteilts de la Vendée et ceux qui leur seryaient d'écho à Paris, se demandaient commeet on pouvait oublier le nom dé la Rochejacquelein.

(S) Uttréè àmàme ik C«ylai \hl ii, ^: lâ0.

PAHIS. 295

effet, y compris des ministres, mais à cooditiou que ceux-ci seraient dociles et reconnaissants.

Que de manœuvres pour faire arriver M. de Villèle «l'abord au ministère et ensuite à la présidence du conseil! «C'est à vous, » écrivait le vicomte Sosthène à madame du Cayla, « c'est à vous de faire valoir les immenses « services rendus par M. de Villèle. Il a senti combien « votre influence est forle. S'il devient premier ministre, « faites comprendre au roi qu'un éclat durable serait « jeté sur son règne. Le succès est nécessaire. J'ai tou- « jours cru au fond du cœur que cela n'arriverait que « par vous (1). »

Mais il faut voir un peu plus tard le revers de la médaille. Villèle n'est plus qu'un méchant personnage, un homme sans foi dont il faut se défier. Mathieu de Montmorency et lui sont d'horribles gens. Ce sont les propres expressions de la toute-puissante comtesse; et elle ajoute avec un ton de confiance presque cynique :

« Il faut ruser et l'emporter Je secouerai le petit

M Villèle, Il me craint plus qu'il ne m'aime, cela m'est « %al. Le petit homme a peur; je vais continuer de (( lui montrer les dents... Ami, je suis bien aise que vous « lisiez dans mon cœur par le roi {2)*

Ce qu'on lisait dans ce cœur, ce n'était pas le désir de se débarrasser de M. de Villèle, mais le dépit de ne pas trouver en lui un instrument assez docile. Après bien des tracasseries du même genre, le ministre, qui n'osait probablement confier ses chagrins à personne, écrivait sur son carnet ces paroles significatives :

(1) Lettres de madame du Cayla, lei. b\). p. 142^ 1^5.

(2) Mémoires deM.deJa Uochefoucauld, p. 461, 474^ 475.

« J'ai eu la preuve qu'on avait travaillé auprès de Sa a Majesté pour faire remplacer Corbière en dépit de

« moi Ces intrigues de cour sont intolérables pour

« ceux qui ont le poids des affaires et ne les trouvent « pas assez attrayantes pour user de r utilité dont ils a sont^ afin d'imposer au maître Tobligation de les éloi- « gner de sa familiarité (1). »

Ainsi c'était alors le tour de M. Corbière, et Ton mettait d'autant plus de persistance à le décrier, que M. Sosthène de la Rochefoucauld était celui à qui Ton destinait sa dépouille. On disait pour justifier celte prétention, et Ton disait avec quelque raison que c'était lui qui avait été le véritable créateur du dernier ministère, et qu'il s'agissait tout simplement d'acquitter une dette qu'on avait contractée envers lui. De plus, il y avait des précédents en sa faveur, le Roi ayant déjà accepté des ministres de la main de madame duCayla. C'est le vicomte lui-même qui l'affirme à plusieurs reprises. Mais il importait, avant tout, de débusquer M. Corbière de sa position parlementaire.

Du reste on aurait tort de croire que le parti royaliste, pris dans son ensemble, ne vit pas avec chagrin le nom du roi mêlé à toutes ces intrigues. Plus d'une fois, le journal le Drapeau blanc les avait signalées à l'attention et même à l'animadversion de ses lecteurs. A plus forte raison, les organes de l'opinion hostile à la royauté, toujours prêts à exploiter tout ce qui pouvait la rendre ridicule ou odieuse, avaient-ils profité de cette bonne fortune pour satisfaire leurs rancunes. Leur imposer si-

(I) Cette phraséologie est étrange et semble faite pour voiler noe faiblesse que M. de Villèle n'osait pas s'ayouer à lui-même.

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lence ou leur intenter des procès, était impossible, à cause du scandale qui en résulterait, soit que les coupables fussent punis» soit qu'ils fussent absous. Le seul remède efficace, et ce remède pouvait s'appliquer à tous les genres d'indiscrétion, c'était d'acheter les journaux et de procéder contre eux par voie d'amortissement.

Cette opération scandaleuse, justement flétrie dans l'histoire de M. Nettement (1), occupe une place considérable dans les confidences que nous a laissées M. Sosthène de Larochefoucauld. Les félicitations échangées entre lui et madame du Cayla sur le succès croissant de leur insolente spéculation, seraient regardées comme des inventions de la haine, si elles provenaient d'une source moins authentique. M. de Yillèle lui-même semble en avoir rougi pour son maître, quand il écrivait dans son journal que, pour acheter des actions de jour^ naux, trois au quatre millions avaient été puisés à la liste civile par trop de condescendance du roi (2).

Vis-à-vis des pays étrangers, on employait plus volontiers le système des gratifications, et le sexe le plus insinuant avait naturellement la préférence. Dans les deux capitales où Ton craignait le plus les mauvaises langues, à Rome et à Pétersbourg, on en louait de bonnes qui ne coûtaient pas très-cher, comme le prouve ce passage d'une lettre du vicomte à sa correspondante :

« Deux cents francs et beaucoup de politesse seraient « bien placés chez une femme qui approche les impé- « ratrices, dans un pays où Ton a de vous une opinion « fausse (3). »

(1) Vol. Vi, p. 755-75S.

(8) Cité par M. Nettement, vol. VI, p. 7$Sj

(5) Cbftp. 2U, p. 552.

La plupart de ces manœuvres diplomatiques étaient connues de M. de la Ferronnays longtemps avant son arrivée à Paris. Mais quand il vit de près l'effet des trames qui avaient été ourdies par ces deux associés, au détriment de la dignité royale, il ne put contenir son indignation, non-seulement contre les deux coupables, mais contre tous ceux à qui leur position, officielle ou exceptionnelle, imposait des obligations que ni la conscience ni l'honneur ne leur permettaient d'éluder. Il ne comprenait pas que la chambre des députés, instruite, comme elle devait Têtre,. du guet-apens qui avait clos la vie politique du duc de Richelieu (1), eût subi sans répugnance une combinaison qui était, selon lui, en contradiction flagrante avec les exigences du régime constitutionnel. La résistance à la volonté apparente du !oi eût été un acte d'obéissance à sa volonté réelle et eût peut-être prévenu les funestes déviations qui amenèrent la catastrophe de 1830(2).

C'est ici que commence à poindre l'antipathie de M. de la Ferronnays pour M. de Villèle, antipathie qui avait sa source dans deux sentiments honorables, sa reconnaissance pour le duc de Richelieu et sa susceptibilité monarchique comme dévoué serviteur du roi et son représentant officiel au dehors. Celte fausse position visà-vis du premier ministre avait de graves inconvénients,

(1) Le duc de Richeliea exaspéré disait à cette occasion à M. Bavez: «Ce « D'est pas le roi^ ce n'est pas Monsieur^ ce ne sont pas même les chambres « qui me chassent. Une intrigue^ oui une pure intrigue dont j'ai été la dope, « me met à la porte. » (Mémoires de M, de la Bx>ckef(mc(mld, yol. Vn^ p. iS.)

(2) Voici ce qu'en dit le vicomte Sosthène lui-même : « Ce fut par des efforU « inouïs que vous parvîntes^ Madame, à faire accepter au roi ces nottveaax « ministres. Ils étaient bien loin d'avoir ga confiance. » {Mémcàns, etc , vol. VII, p. U.)

et bientôt elle en eut de plus graves encore, quand ce même ministre eut la faiblesse de se prêter à une intrigue tramée par les mêmes mains qui en avaient déjà tramé une à son profit, et dirigée contre celui de ses collègues dont les rancunes étaient le plus à craindre, c'est-à-dire contre M. de Chateaubriand. Entre lui et M. de Villèle, le choix de M. de la Ferronnays naj)ouvait pas être un instant douteux, ne fût-ce qu'à cause du rôle prépondérant joué par madame du Caylaetson complice dans cette funeste manœuvre dont le succès devait produire des conséquences si désastreuses.

Assurément M. de Chateaubriand était parfois un collègue bien incommode; mais Teùt-il été bien davantage, ce n'était pas une raison pour le livrer, en quelque sorte, pieds et poings liés, à des détracteurs qui s'autorisaient du patronage royal pour satisfaire bassement leurs rancunes. Il faut voir dans les félicitations et les encouragements que s'adressent les deux complices, comment ils se distribuent les rôles : « Ce sera un pre- « mier pas que le chat par terre (Chateaubriand); « après cela il faudra faire flèche de tous bois, « abreuver Corbière de dégoûts et le faire partir pour a Rennes (1). »

Voilà dans quels termes s'exprimait M"» du Cayla. Son noble correspondant veut bien accorder un sursis; mais il fait ses conditions en prenant des airs de supériorité tout à fait comiques. « M. de Chateaubriand, « dit-il, est un pauvre homme; mais c'est une sorte « de parure pour le parti avec lequel il marche, tf parure parfois un peu gênante, mais n'importe. 11

(1) Lettres de JÊf"» du Cayla, p. 46i,

290 EPILOGUK.

a faut travailler à lui éviter des sottises, etjle jour « où il en fera, le briser. Le Roi peut tout ce qu'il « veut (1). »

Tel était leur dogme fondamental, en sous-entendant toujours que la volonté du Roi serait nécessairement la leur. De là les empiétements les plus audacieux sur les pouvoirs constitutionnels. « II faut dans toutes les « ambassades des gens à nous » , écrivait le vicomte enivré de sa faveur croissante; et, comme prélude au remaniement diplomatique qu'il recommandait au zèle de son amie, il voulait que M. de la Ferrounays fût placé quelque part en Allemagne. « Il faut que nous « soyons partout et à tout», disait-il une autre fois, a c'est servir le Roi, et c'est aussi la volonté du ciel, « qui permet que je réussisse dans tout ce que j'en- • treprends, parce que, j'ose le dire, je fais tout par « amour du bien (2). »

Malgré de si édifiantes dispositions, le ciel ne l'aida pas cependant à débusquer M. de la Ferronnays qui était, aux yeux de Tempereur Alexandre, Tunique et véritable héritier de la politique du duc de Richelieu, tandis que M. de Villèle, de son propre aveu, n'y comprenait rien du tout ou n'y voulait rien comprendre. Cette indifférence fut, pour M. de la Ferronnays, une raison de plus d'éviter tous rapports avec le Président du Conseil, tandis que ceux qu'il n'avait cessé d'entretenir avec M. de Chateaubriand devenaient tous les jours plus marqués. De là un redoublement d'alarmes dans le camp de l'intrigue. « Villèle est ébranlé aux

(1) MimoireSj ete., chap. 124, p. 258.

(2) CUap. 171, p. 505; chap. 65, p. 152; chap. 83, p. 178<

« yeux de tous », écrivait le vicomte Sosthène, • il • faut le sauver, il faut qu'il vous voie, qu'il ne recule « pas plus que moi... si Villèle a le dessous, la France « est perdue. Quel dommage que moi seul aie du carac- € tère (1)!

Il y avait donc alors une véritable crise ministérielle dont nous pouvons entrevoir les péripéties, grâce aux révélations inappréciables, bien qu'incomplètes, de celui qui les suivait avec le plus d'anxiété. C'est lui-même, le vicomte Sosthène, qui nous apprend qu'il fut sérieusement question d'une combinaison ministérielle dans laquelle M. de la Ferronnays aurait figuré comme ministre des affaires étrangères. C'eût été une concession faite à l'empereur Alexandre, vu le besoin que nous avions alors de l'alliance russe, à cause de l'attitude suspecte de l'Angleterre. Le peu de zèle qu'avait mis M. de Villèle à cultiver cette alliance, était un des reproches les plus fondés que lui faisaient les hommes politiques de son parti. C'était aussi un des griefs de M. de la Ferronnays qui menaçait d'en faire la matière d'un discours qu'il prononcerait dans la Chambre des Pairs. On eut tellement peur des allusions qu'il pourrait y mêler, qu'on employa de grands moyens pour obtenir de lui la prdmesse de ne le prononcer qu'avec permission.

On devine sans peine les anxiétés que tout ceci devait causer en haut lieu. C'était toujours le même cri d'alarme :

« La France est perdue, si Villèle a le dessous ; il n'y a (t pas de temps à perdre, ni de ménagements à garder. »

(1) Voir ses Uttres ô AP»«(fti Cayh, 187-188.

Alors le vicomte Sosthène, pour éclairer le péril, sinon pour le conjurer, eut Tidée bizarre de chercher une entrevue avec l'homme qui était le plus en garde contre ses manœuvres, avec M. de la Ferronnays. Ce qui se passa entre ces deux interlocuteurs si dissemblables, ne tut pas aussi peu accentué que voudrait le faire croire l'auteur des mémoires déjà cités. Il avoue bien que la conversation avait été fort grave par ses résultats^ que la Ferronnays, comme il l'appelle, était tout à fait perdupour Viljèlej que ce dernier avait trop négligé l'empereur de Russie. Il avoue même que M. de la Ferronnays s'était écrié : « Que voulez-vous que je fasse, je ne vois partout que des intrigues. » Mais il supprime la note dominante, c'est-à-dire Tindignation avec laquelle ces paroles et d'autres qui leur servaient de commentaire, furent prononcées. Surtout il supprime certaines ouvertures qui furent timidement hasardées en vue d'une fête dont les préparatifs intéressaient, au dernier point, tous les courtisans qui savaient leur métier, et Louis XYIII plus qu'aucun d'eux.

Cette fête devait avoir lieu le 2 mai, avec toute la solennité possible, dans le château de Saint-Ouen devenu, par un don tout récent de la munificence royale, la propriété ou plutôt l'apanage de madame la comtesse du Cayla. L'occasion ou plutôt le prétexte de cette démonstration était la célébration d'un anniversaire auquel le roi tenait beaucoup, celui de la fameuse déclaration, premier gage de ses dispositions conciliantes envers la France nouvelle. Mais il y avait quelque chose à quoi il tenait encore davantage, c'était de procurer à la vanité de la Châtelaine toute la satisfaction à laquelle semblait lui donner droit le culte que professait pour elle son

PARIS. t93

royal admirateur. C'était lui qui avait voulu faire tous les frais de cette commémoration ; et Ton peut dire, je crois, sans exagération, que la pression qu'il exerça, de près ou de loin, pour y faire assister en grande pompe tous les dépositaires immédiats de son pouvoir ou de sa confiance, fat un des usages les plus doux qu'il fit de sa prérogative pendant toute la durée de son règne.

Ce n'était pas seulement la France, dans la personne de ses députés et de ses hauts fonctionnaires, qu'il s'agissait de mettre aux pieds de l'idole du jour, c'étaient aussi les puissances alliées dans la personne de leurs ambassadeurs (1), auxquels on adjoignait nécessairement toutes celles de nos illustrations diplomatiques qu'un congé temporaire ou toute autre circonstance fortuite rendait en ce moment disponibles. Le duc de Blacas, avec toute sa hauteur de ton et de manières, n'était pas assez fier pour se dispenser de faire comme les autres, et la conquête était trop flatteuse pour que l'historiographe de la conquérante n'en fit pas mention dans ses mémoires (2). Cependant il y avait une autre conquétn à laquelle on attachait encore plus de prix, mais qu'on n'osait pas regarder comme possible; c'était celle de M. de la Ferronnays aux yeux de qui l'exemple de son beau -frère n'était d'aucun poids, et qui s'obstinanl à voir dans M. de Villèle le protégé de madame du Cayla, n'avait voulu avoir de relations d'affaires qu'avec M. [du Chateaubriand qu'elle poursuivait de toute sa haine, et que personne, dans l'entourage du roi, n'avait le courage de défendre contre elle.

(1] Le Tîcomte Sosthène dit positivement dans ses Mémoires (p. 68) que le Hoi voulut qve tmt» Us amhaftsadeurs et loutes Us autorités fussent convoqués, (2) Voir la correspondance! let. 465.

Attaquer de front la position prise par M. de la Ferronnavs était inutile. Pour la tourner, on eut recours à une influence jadis plus puissante sur lui que celle du roi lui-même, à l'influence du comte d'Artois, dont les habitudes defamiliariléaffcclueuse avec lui avaient complètement cessé à dater du jour de cette fatale rupture que j'ai racontée plus haut. Contrairement à l'espoir de ceux qui avaient ménagé l'entrevue , ces habitudes ne furent pas reprises, et le prince, à qui les protecteurs de madame du Cayla avaient fait la leçon, eut la mortification de voir, quand ilparladeSaint-Ouen, qu'on faisait semblant de ne pas le comprendre. L*éloge pompeux qu il fit de M. de Villèle, et qui était dans sa bouche une leçon malapprise, ne produisit pas un efl'et beaucoup plus satisfaisant. Il eut beau vanter la sagesse et les talents du mù nistre qui, au milieu de tant d'ambitions et d'intrigues^ n'en était pas moins la cheville ouvrière de tout. Il eut beau dire qu il ferait tout pour augmenter encore son influence^ si cela était possible ; M. de la Ferronnays qui savait à quoi ce panégyrique devait servir de préambule, écoutait avec une attention respectueuse mais défiante. Il avait déjà prononcé le nom de Chateaubriand en guise d'objection à la démarche qu'on semblait attendre de lui Le prince lui dit pour toute réponse: Voyez M. de Villèle avant votre départ^ c'est avec lui que vous devez vous entendre de tout et sur tout (1).

Tout ce manège, et toutes ces intrigues ourdies en vue d'un grand triomphe d amour-propre que voulait se

(1) L'auteur des mémoires dit que M. de la Ferronnays sortit de cette entreTue avec les meilleures dispositions, ce qui n'est pas tout à fait conforme au récit qu'il m'en a fait lui-mômo.

faire décerner, à tout prix, une femme qui ne travaillait qu*à diminuer, pour le présent et pour Tayenir, le respect que le frère de Louis XVI inspirait à son peuple ; toutes ces évolutions, bassement ambitieuses, qui se croisaient en tout sens dans la sphère d'idées et d'intérêts dont elle formait le centre, nous offrent un spectacle d'autant plus humiliant et en même temps d'autant plus instructif, que ce furent souvent les familles auxquelles leurs traditions domestiques commandaient le plus impérieusement l'abstention, qui se prosternèrent avec le plus d'empressement devant l'idole. Cela rappelle le mot de Napoléon à une grande dame qui portait un beau nom : « Au « fond il n'y a que vous autres qui sachiez servir. »

Au milieu de cet abaissement universel, un serviteur plus dévoué que les autres, ou du moins plus chevaleresque dans son dévouement, le plus désintéressé, le plus hardi de tous et surtout le plus dénué en cas de disgrâce, osa risquer une manifestation qui ne pouvait manquer de blesser au vif la favorite et son royal patron. M, de la Ferrounays, que l'on croyait converti par sa conversation avec le couite d'Artois, surprit tout à coup le Roi par la demande d'une audience de congé, motivée sur son départ immédiat pour Saint-Pétersbourg.

Une pareille demande, faite presque à la veille de la fête deSaint-Ouen, après tant d'avances directes et indirectes auxquelles rien ne manquait pour être interprétées comme des sommations, n'était pas propre à assurer à celui qui la faisait, une réception bien gracieuse. Aussi le postulant trouva-t-il le front royal très-assombri, et les premières paroles qu'il prononça, Tassombrirent encore davantage. Le court dialogue qui s'ensuivit et qui m*a été raconté par celui des deux acteurs auquel était échu

le beau rôle dans celte scène plus que dramatique, m'est resté gravé, mot pour mot, dans la mémoire :

D. Ainsi vous voulez partir pour Saint-Pétersbourg?

R. Oui, sire, dès demain. Tous mes préparatifs de départ sont faits.

D. Pourquoi êtes-vous si pressé?

R. Les circonstances sont graves. C'est le service de Votre Majesté qui m'appelle à mon poste.

D. Moi, je vous dis que vous ne partez pas encore. Vous avez reçu une invitation pour aller à Saint-Ouen?

R. Oui, sire; mais mon intention n'est pas de m'y rendre.

D. Eh bien I moi je veux que vous y alliez et je vous ordonne de prendre vos mesures en conséquence.

R. Que Votre Majesté mette mon obéissance à toute autre épreuve; mais pour celle-là, c'est impossible.

D. Pourquoi donc imposssible?

R. Parce que madame la comtesse du Cayla n'est pour moi qu'une étrangère.

Cette réponse, la plus audacieuse que Louis XVIII eût entendue depuis quMl avait recouvré son trône, fit l'effet d'une étincelle tombant sur un baril de poudre. Son visage devint rouge de colère, et apostrophant son interlocuteur qu'il cherchait vainement à déconcerter par la fixité de son regard : « Comment, monsieur, lui dit-il avec un éclat de voix qu'on entendait du dehors, « étes- (c vous venu ici par hasard pour me donner une leçon? « Sortez à l'instant de ma présence. » Et cet ordre fut accompagné d'un geste qui ne laissait aucune chance à la réplique ni aucune place à l'espérance.

Les conséquences immédiates d'une pareille audace étaient faciles à prévoir, et elles avaient été prévues et ac-

ceptées d* avance. Uhonneur et la conscience étaient saufs, et M. de la Ferronnays connaissait, par expérience, la valeur des consolations puisées à cette double source. Sa digne compagne n'était pas moins résignée que lui ; seulement elle mêlait à sa résignation une petite lueur d'espérance fondée sur l'opinion plus favorable qu'elle avait du cœur du Roi. Pendant ce temps, les angoisses, non de Tépouse, mais de la mère, étaient indicibles. A chaque instant on pouvait recevoir un message sinistre. Car le bruit de la scène orageuse qui s'était passée aux Tuileries, s'était répandu parmi les habitués du palais, et Ton savait que, si une détermination fâcheuse était prise, ceux-là ne la tiendraient pas secrète. Il eût été cruel de retarder d'un instant le surcroît de réjouissance que la nouvelle d'une disgrâce, impatiemment attendue, ne pouvait manquer d'apporter aux dévots pèlerins de Saint-Ouen !

Leur attente fut cruellement trompée; celle de la divinité du lieu le fut encore davantage. Après quatre jours d'anxiété décroissante, M. de la Ferronnays fut obligé de rétracter ses prévisions peu charitables sur les rancunes royales, et il repartit pour Saint-Pétersbourg, emportant un titre de plus à sa propre estime et à celle de tous les hommes qui, dans leur appréciation des personnages historiques, s'éprennent plus particulièrement de la noblesse du caractère.

La conséquence immédiate de cette aventure fut raffermissement de son crédit auprès de l'empereur Alexandre et une entente plus cordiale que jamais avec M. de Chateaubriand, objet, comme lui, d'une sourde animiosité à laquelle il était impossible que le Roi ne donnât pas tôt ou tard pleine satisfaction. Un an après

la scène des Tuileries, que la favorite avait ressentie comme un affront personnel, le minisire qui, dans cette circonstance, s'était posé comme l'ami de M. de la Ferronnays, sévit enlever le portefeuille des affaires étrangères avec tout aussi peu de cérémonie que s'il en avait été le détenteur frauduleux. Cette faute, qui devait être payée si cher, ne produisit pas moins de sensation au dehors qu'au dedans. Les comités philhellènes adressèrent au ministre disgracié des témoignagnes de sympathie qui trouvèrent de Técho partout où elle pouvait se manifester librement, et l'empereur de Russie fut si prononcé dans son improbation, que M. de la Ferronnays dut mettre en œuvre toute l'influence qu'il avait acquise sur Tesprit de ce prince, pour l'empêcher de blesser, par des remontrances intempestives, une susceptibilité d'autant plus ombrageuse qu'elle n'était pas entièrement personnelle.

L'avènement de l'empereur Nicolas, tout en modifiant considérablement la politique russe dans ses rapports avec la question grecque, ne changea rien à la position diplomatique de M. de la Ferronnays, et s'il avait pu craindre une diminution de confiance de la part du nouveau souverain, il dut être pleinement rassuré par la scène vraiment dramatique qui se passa entre eux le lendemain même de l'insurrection par laquelle fut inauguré le nouveau règne.

Cette scène, dont le récit se trouve dans une dépêche qui me fut lue par l'auteur lui-même il y a trente ans(l), eut lieu à la suite des félicitations adressées par le corps diplomatique à l'empereur sur le succès de la répression

(1) Toutes mes démarches et toutes mes instances pour obtenir la permissioD de reproduire cette intéressante dépêche^ ont été infructueuses.

sanglante à laquelle il avait fallu recourir. Au moment cil M. de la Ferronnays, après avoir interprété d'une manière digne de lui et de la gravité des circonstances les sentiments de ses collègues et les siens, se disposait à sortir avec eux de l'audience impériale, il se vit tout à coup arrêté par le czar que dominait en ce moment le besoin de s'épancher dans un cœur sympathique, et qu'une impulsion instinctive portait à choisir celui-là plutôt qu'un autre pour la confidence bien imprévue qu'il avait à faire. A peine se furent-ils trouvés seuls en face l'un de l'autre, que Tempereur, oubliant les lois de l'étiquette pour mieux soulager sa douleur, s'abattit sur la table qui était devant lui, et tenant sa tête entre ses mains crispées, se mit à fondre en larmes. Les paroles entrecoupées qui s'échappaient de sa poitrine oppressée, n'avaient rien de cette amertume superbe qu'on aurait pu attendre de lui après une pareille épreuve. Au contraire, si mes lointains souvenirs ne me trompent pas, le cri qui sortait de son cœur était plutôt, disait la dépêche, pour déplorer la cruelle nécessité où il s'était trouvé de commencer son règne en faisant couler le sang de ses propres sujets.

C'était là un début très-encourageant pour notre ambassadeur, et s'il m'avait été permis de satisfaire ma curiosité sur la teneur et la tendance des communications diplomatiques qui suivirent celle-là, je n'aurais certainement pas manqué de procurer la même satisfaction à mes lecteurs. Au reste, il y eut un point sur lequel le zèle du gouvernement russe se refroidit un peu après l'avènement de l'empereur Nicolas. Pour lui, la question grecque se trouva, pour ainsi dire, absorbée par la question des Principautés danubiennes, tandis que M. de la

Ferronnays, toujours fidèle à la cause qu'il avait si chaleureusement défendue contre M. de Metternich dans les trois congrès, continua de parler et d'agir comme si le successeur qu'on avait donné à M. de Chateaubriand avait hérité de ses sentiments en héritant de son portefeuille.

Heureusement les exigences de Topinion publique, tant en France qu'en Angleterre et même en Russie, devinrent de plus en plus pressantes, et cette pression, jointe à des négociations habilement conduites, dans lesquelles le rôle de M. de la Ferronnays, sans être le plus apparent, n'en fut pas moins le plus efficace, cette pression, dis-je, aboutit enfin au traité de Londres du 6 juillet 1827, et à l'envoi des trois escadres de France, d'Angleterre et de Russie dans la Méditerranée pour délivrer la Grèce ou plutôt la Morée de la présence d'Ibrahim Pacha et de ses troupes. Cette délivrance, commencée par la bataille de Navarin, le 20 octobre 1827, sous le ministère de M. de Villèle, ne put être complétée que Tannée suivante, quand une expédition française, sous les ordres du général Maison, alla débarquer dans le golfe de Coron. C'était M. de la Ferronnays qui, à la grande joie des Hellènes et surtout deCapodistrias, remplissait alors les fonctions de ministre des affaires étrangères.

Ces fonctions lui avaient paru tellement redoutables, que toutes les instances de ses amis politiques et de ses futurs collègues étaient venues se briser contre sa détermination invariablement négative. On avait beau faire appel à son patriotisme et à la spécialité de ses services diplomatiques connus et appréciés de tous ceux qui, à des titres divers, avaient figuré dans la même carrière

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que lui, on avait beau lui répéter que les Grecs et leurs amis l'appelaient de tous leurs vœux et que son entrée au ministère serait le signal de leur affranchissement, rien ne pouvait vaincre son refus fondé, disait-il, sur Tinexpugnable conscience de son incapacité. La difficulté ou plutôt Timpossiblité de trouver un autre candidat réunissant, au même degré que lui, toutes les conditions requises pour rassurer à la fois la nouvelle majorité parlementaire et le Roi faisait qu'on avait recours à tous les artifices imaginables pour triompher de sa résistance, mais toujours en vain. Enfin, après avoir épuisé tous les moyens de persuasion, on eut Tidée de recourir à la contrainte morale en mettant la modestie ^ de M. de la Ferronnays aux prises avec la volonté îOyale.

Charles X ne s'était entretenu avec lui qu'une fois depuis dix ans, l'avant-veille de la fameuse fête de Saint- Ouen, et ce souvenir n'était guère propre à aplanir les dificultés. a Vous ne voulez donc pas être mon ministre, » dit le Roi, en continuant de supprimer le tutoiement familier dont il avait usé avec lui dans les jours d'exil et jusqu'à sa rupture avec le duc de Rerry, Ici la réponse négative de M. de la Ferronnays fut plus longuement motivée qu'elle ne l'avait été avec ses collègues. A ses yeux, ses services diplomatiques, quelle qu'en pût être la valeur, ne pouvaient être une garantie suffisante ni pour le Roi, ni pour les chambrés, ni surtout pour la France à laquelle son émigration d'abord et ensuite ses fonctions lointaines d'ambassadeur l'avaient rendu presque entièrement étranger. « Jamais, sire, » dit-il en terminant, a jamais la France n'eut plus besoin d'être « gouvernée par des hommes qui aient fait leurs preuves

« et dont les antécédents soient assez bien établis pour « aider Votre Majesté à conjurer les dangers qui nous « menacent. » A ces mois, la physionomie du Roi chan- « gea d'expression. « Eh bien I » reprit-il, d'un ton de voix que tout contribuait à rendre irrésistible, «eh bien! « s'il y a des dangers, refuseras-tu de les partager avec « ton ami? »

Ce n'était pas avec un cœur comme celui de M. de la Ferronnays qu'on pouvait résister à un coup si bien ajusté. Il fallut baisser la tête et subir, non sans marques de mauvaise humeur, les félicitations des amis et des collègues. Le lendemain de celte journée qu'il appelait la journée des dupes, le nouveau ministre adressait la lettre suivante à un correspondant dont la sympathie n'était pas douteuse :

a Mon ami, je suis bien triste et bien malheureux! « malgré toutes mes résolutions, j'ai accepté cette hor- « rible place. J'aurais résisté peut-être aux ordres du «Roi, j'ai cédé à sa tristesse, à sa bonté, et me voilà « enchaîné. Vous lirez ce malin ma sentence dans le « Moniteur, et vous pourrez vous dire que, dans ma « nouvelle position qui sera si enviée par tout le monde, « il n'y a pas d'homme en France qui se trouve plus à « plaindre et plus malheureux. C'est une singulière « chose que la destinée, et je ne comprends rien à la « mienne qui me pousse toujours du côté opposé à celui « où je voudrais aller. Jamais cependant je ne l'ai trou- « vée plus triste, plus contraire à mes vœux que dans « cette circonstance. Si jamais on vous dit que je suis « ambitieux, que j'aime ce qu'on nomme les honneurs, « l'importance des places, enfin toutes ces niaiseries « humaines pour lesquelles on se bat et l'on bouleverse

« les empires, pressez-vous bien vite de dire que l'on en « a menti ! »

Tel était Thomme sous les auspices duquel j'inaugurai une nouvelle carrière qui aurait été très-probablement ma carrière définitive, si j'avais pu jouir assez longtemps du même patronage, et si la révolution de Juillet n'était pas venue ouvrir à mon patron et à moi de tout autres perspectives.

J'ai déjà dit que M. de la Ferronnays arrivait au ministère avec des idées très-arrêtées sur certaines questions de politique étrangère, et particulièrement sur la question grecque. Le nouveau ministre de la marine, M.Hyde de Neuville, entrait complètement dans ses vues, et ce furent eux qui, soit dans le conseil du Roi, soit dans les chambres, prirent presque toujours l'initiative des résolutions généreuses qui aboutirent à l'expédition de Morée, sous le général Maison. Un emprunt de 80 millions, jugé nécessaire pour en couvrir les frais, donna lieu à une discussion dans laquelle le beau rôle échut à M. de la Ferronnays, non-seulement parce qu'il avait à parler devant une majorité sympathique à ses vues, mais encore parce qu'on était curieux de savoir à quoi s'en tenir sur sa popularité qui n'était encore que négative, et sur la réputation qu'on lui avait faite d'être, à plus juste titre qu'aucun autre, le représentant delà partie vraiment chevaleresque de l'émigration.

Cette impatience était naturellement plus vive dans la Chambre des députés où ses antécédents étaient complètement ignorés, que dans la Chambre des pairs où Ton se souvenait qu'il avait débuté, en 1816, par une attaque véhémente contre la fameuse ordonnance du 5 septembre qui, selon l'opinion de Chateaubriand qui

était aassi la sienne, avait dispersé le peu de royalistes rassemblés pour reconstruire la monarchie légitime.

Ceci n avait guère élé qu'une profession de foi politique. Sept ou huit ans plus tard, le même orateur, devenu notre premier diplomate, avait prononcé, devant la même chambre, un autre discours qui fut comme une révélation pour tous ceux qui ne l'avaient connu que dans l'exil ou à la cour. Rien n'y rappelait l'émigré ni le courtisan. L'accent en éiaii ferme et fier, mais de celte fierté de bon aloi qui, dans certaines âmes, n'est pas moins attrayante qu'une vertu.

Quand il reparut à la même tribune, le 1 5 février 1 828, ce fut moins à ses collègues de la pairie qu'à l'opinion publique du dehors et à ses organes, que furent adressées les déclarations énergiques par lesquelles le gouvernement préludait à une intervention plus décisive en faveur des Grecs. «Notre résolution est prise, » disait l'orateur avec un accent tout militaire, « nous sommes « décidés à arriver à une pacification, même par la « guerre, si la persuasion échoue. »

Mais ce fut surtout devant la Chambre des députés qu'il se montra le digne interprète des sentiments généreux dont les dispositions bien connues du nouveau cabinet favorisaient partout l'explosion. Dans le courant des mois de mai et de juin, M. de la Ferronuays, malgré son inexpérience parlementaire, prit la parole jusqu'à cinq fois pour justifier l'intervention armée que raéditail la France, et pour élever le débat sur l'insurrection grecque à une hauteur que le ministère précédent n'avait pas su lui donner. A ses yeux, l'expédition en vue de laquelle on demandait un crédit de 80 millions était avant ioni l'acquittement d'une dette contractit

par la politique envers la religion et F humanité. C'était à ces deux sentiments qu'il en appelait d'abord, même avant d'en appeler au sentiment national qui devait, selon lui, élever la question actuelle au-dessus des chances (Fune discussion ordinaire. Pour sa part, il n'admettait pas la possibilité d'un pas rétrograde ou même d'une hésitation en face d'un pareil devoir. « La France» » disait-il aux députés dans la séance du 15 mai, « la « France ne saurait contempler avec indifférence les « malheurs prolongés des Grecs auxquels l'imposante (( intervention de trois grandes puissances a donné « désormais le droit d'espérer un meilleur avenir. »

Ces paroles, comme toutes celles que prononça M. de la Ferronnays dans le cours de cette discussion, étaient comme un écho des traditions séculaires de la France dans ses rapports avec l'Orient chrétien, et ce rapprochement fut encore plus frappant, le jour où les Grecs de la Morée, à la première vue de nos vaisseaux libérateurs, se prosternèrent la face contre terre pour saluer notre pavillon et pour remercier Dieu de leur délivrance. Le 30 octobre 1828, le but de notre expédition était atteint.

Les difficultés militaires étaient vaincues, mais les difficultés diplomatiques ne l'étaient pas, à cause du mauvais vouloir de l'Angleterre qui allait jusqu'à désavouer, en plein Parlement, la victoire de Navarin et qui redoutait, par-dessus tout, l'agrandissement de la Russie aux dépens de la puissance ottomane. De là des complications sans cesse renaissantes qui, en lui rappelant celles que lui avaient suscitées pendant ses huit années d'ambassade à Saint-Pétersbourg, les agents plus ou moins accrédités du gouvernement britannique, avaient fini par

lui inspirer une invincible antipathie pour la politique anglaise, mais sans porter atteinte à son estime pour le caractère national, ni à sa prédilection pour la société anglaise, partout où il la trouvait.

Cette incompatibilité de vues et d'intérêts entre nos voisins d'outre-Manche et nous, était le thème sur lequel j'exerçais le plus souvent et le plus volontiers ma plume encore bien novice, et Ton comprend qu'avec un tel patronage joint aux angoisses patriotiques dont j'étais souvent témoin, je me sois identifié de cœur et d'âme, avec les sentiments de celui que je regardais, en pareille matière, comme le plus infaillible de tous les guides. Je n ai pas besoin d'ajouter qu'il en fut de même pour toutes les questions de politique extérieure ou intérieure dont la solution le préoccupa pendant la trop courte durée de son ministère.

Entre toutes les préoccupations qui se succédèrent dans son esprit, il y en eut une qui le tourmenta plus que les autres^ tant à cause du sentiment de sou incompétence, qu'à cause de la gravité des intérêts engagés. Il s'agissait du fameux débat auquel avait donné lieu l'illégalité prétendue de la position des jésuites en France devenus, grâce au surcroît de garanties qu'ils offraient aux familles, les dangereux rivaux de l'enseignement universitaire. Jamais la presse libérale ne s'était montrée si intolérante que dans cette occasion. Ses patrons, dans la Chambre des députés, signalaient les jésuites comme le plus grand fléau de la France, comme la cause de ses maux présents et futurs. C'était un spectacle scandaleux de voir des hommes qui ne parlaient que de constitution et de liberté, poursuivre avec un acharnement qu'on aurait bien pu qualifier de fanatisme, les auxi-

liaires désintéressés que les évoques s'étaient donnés pour Téduçation de la portion la plus pauvre de leur troupeau, destinée à remplir les vides que la mort faisait chaque jour dans les rangs du vieux clergé. Pour donner un commencement de satisfaction aux champions de la légalité, on avait nommé une commission de neuf membres chargés d'examiner les mesures qui devaient assurer l'exécution des lois du royaume dans toutes les écoles secondaires ecclésiastiques. Le résultat de cet examen fut que l'organisation de ces écoles n'avait rien de contraire aux lois du royaume, ni surtout aux principes de liberté consacrés par la Charte.

La voix prépondérante, dans cette commission, avait été celle de M. Laine, l'un des oracles de M. de la Ferronnays dans les questions de politique intérieure, surtout dans celles qu'il n'avait pas étudiées lui-môme. D'un autre côté, tous ses collègues n'avaient pas des opinions aussi indépendantes que les siennes. L'un, comme M, de Martignac, que Charles X appelait la Pasta, et sur le compte duquel on répétait ou on inventait mainte anecdote de coulisse, savait à peine ce que c'était qu'un petit séminaire; l'autre, comme M, Vatisménil qui voulait, à tout prix, se faire pardonner son ancienne affiliation à la congrégation, poussait aux mesures extrêmes et brûlait d'en devenir l'exécuteur en sa qualité de ministre de l'instruction publique; d'autres enfin gardaient une neutralité prudente, en attendant que le Conseil des ministres fût appelé à délibérer sur l'avis de la commission. Mais aucun n'était moins préparé que M. de la Ferronnays à se prononcer, avec connaissance de cause, dans un sens ou dans l'autre.

Avec une conscience aussi délicate que la sienne, il

était impossible qu'il ne cherchât pas autour de lui, dans les régions réputées les plus inaccessibles aux passions des partis, les lumières nécessaires pour suppléer à l'insuffisance des siennes. L'échange de lettres qui eut lieu entre lui et sa sœur, plus occupée que jamais de son frère dans ses prières, semblerait indiquer que la notion des privilèges de la sainteté, en matière de conseil, ne lui était pas complètement étrangère. Mais ce qui l'indique plus clairement encore, c'est l'appel qu'il fit, avant de prendre une détermination, à un homme que son caractère sacerdotal et ses antécédents bien connus mettaient à Tabri de tout soupçon de connivence avec ceux qui s'apprêtaient à frapper, dans quelques-uns de ses membres, la congrégation tout entière. En un mot, ce fut un prêtre et, qui plus est, un prêtre scrupuleux qui devint ainsi, malgré lui, l'arbitre du choix que M. de la Ferronnays était appelé à faire entre les deux opinions qui partageaient les chambres et le conseil des ministres.

Je regarderais comme une impardonnable témérité de ma part, d'essayer de reproduire ici, même approximativement, ce qui se passa entre ces deux interlocuteurs accablés l'un et l'autre, dans ce moment solennel, par le poids de leurs responsabilités respectives. Tout ce que je puis affirmer, c'est qu'il y eut, de la part de l'un, plusieurs appels consécutifs faits à la conscience et aux lumières supérieures de l'autre, et qu'il y eut parfois, entre les demandes et les réponses, des silences pleins d'angoisse auxquels une inspiration d'en haut semblait seule devoir mettre un terme. Plus M. de la Ferronnays s'humiliait devant l'arbitre qu'on lui avait envoyé, plus celui-ci sentait croître sa perplexité qui devint une véri-

table terreur, quand il s*entendit adresser une dernière sommation dictée parle besoin, de plus en plus urgent, qu'avait son interlocuteur d'éclaircir ses doutes, pour échapper au remords.

La mesure dont il s'agit, est-elle ou n'est-elle pas nuisible à la religion ?

En entendant cette dernière formule à laquelle il n'y avait plus moyen de faire une réponse évasive, le prêtre poussé dans son dernier retranchement, devint pâle comme la mort, et pour faire cesser le plus tôt possible l'embarras de la situation, il se hâta de répondre non, mais avec Taccent d'un désespéré qui aurait cru prononcer sa sentence de mort en prononçant cette syllabe. Pour le rassurer, on lui promit de ne jamais révéler son nom, et je puis affirmer, sur la parole de celui qui fît la promesse, qu'elle n'a jamais été violée (1).

A quelques jours de là, le conseil des ministre adoptait l'avis de la minorité de la commission, et le roi signait à contre-cœur les ordonnances de juin qui firent alors tant de bruit et qui sanctionnaient la violation la plus flagrante de la liberté des familles en matière d'éducation. On appelait cela rentrer dans tordre légal. C'était la formule favorite de la presse antireligieuse et antidynastique qui préludait ainsi à d'autres entreprises plus graves dont elle ne devait pas être seule à expier le succès.

Parmi les collègues de M. de la Ferronnays, il n'y en

(1) Tous ces détails farent notés dans mon journal^ le 2 août t857^ à la suite d'une longue conyersation que nous eûmes ensemble sur ce sujet. Des ecclésiastiques à qui Charles X avait posé la même question^ avaient répondu dans le même sens que celui qui figure dans cette sc^ne, et le Pape avait dit formellement à M. de Chateaubriand que U spiriiutl l^' était poi cfmprmis par Us ùrâonnancts, Mémoires d'outre-tombe^ vol. Yin^ p. 450.

avait pas un seul qui comprit aussi peu que lui le rôle compliqué de la presse périodique dans un gouvernement non encore affermi comme celui de la Restauration. Pendant ses huit années de séjour en Russie, il n'avait jamais eu occasion de populariser par cette voie les opinions qu'il lui importait de faire prévaloir. Non pas qu'il dédaignât les journalistes comme auxiliaires de sa politique, bien au contraire, et les premiers rapports qu'il eut avec cette puissance prouvèrent que la bonne intelligence n'était pas impossible. Mais il voulait, avant tout, des auxiliaires consciencieux, et comme la plupart de ceux qui s'offraient à lui n'étaient que des auxiliaires habiles et pourtant indispensables, il se vit bientôt en proie à un genre de perplexité qui n'avait probablement tourmenté aucun de ses prédécesseurs, du moins au môme degré. Cette différence ne tenait pas seulement à sa scrupuleuse délicatesse qui ne fut jamais surpassée; elle tenait aussi à certaines conditions déplorables de l'héritage politique qu'une haute intervention l'avait forcé d'accepter. La presse périodique, telle que l'avait constituée M. Sosthène de la Rochefoucauld par son opération d'amortissement, et telle qu'il l'avait laissée à son successeur, n'était plus ce qu'elle avait été sous l'influence immédiate du duc de Richelieu ou de M. Laine. Au lieu de jouer le rôle de sentinelle vigilante et volontaire dans les conditions que lui avaient faites les exigences du gouvernement représentatif, elle avait appris d'un homme qui tenait ses pouvoirs de bien haut, à mettre ses services à l'enchère, et quoique le grand tentateur et sa complice eussent, depuis quatre ans, disparu de la scène, les habitudes de la tentation n'avaient pas disparu avec eux.

Or rien n'était plus antipathique aux idées de M. de laFerronnays et à l'inflexible droiture de son caractère, que ce commerce clandestin entre les journalistes et leurs patrons, commerce d'autant plus compliqué que ces patrons eux-mêmes ne s'entendaient pas toujours entre eux et activaient la spéculation par leurs dissidences. Il fallait donc faire face à des hostilités multiples et soudoyer contre les hostilités latentes suscitées quelquefois par un collègue, les plumes les plus exercées à cette guerre de partisans, ce qui supposait dans celui qui voulait naviguer sur cette mer d'intrigues, un genre d'initiation ou plutôt de résignation peu compatible avec le respect qu'un homme d'honneur, en devenant homme d'État, ne cesse pas de se devoir à lui-même.

M. de la Ferronnays avait coutume de dire que les plus rudes moments de son ministère, les moments où il avait le plus de peine à se contenir, étaient ceux qu'il avait passés à écouter et à discuter des offres de service dont les auteurs ne semblaient même pas soupçonner le degré de répulsion qu'il éprouvait pour eux. L'un venait solliciter une gratification pour avoir supprimé, à Pinsu du directeur de son journal, un article hostile au gouvernement et particulièrement au ministre des affaires étrangères. Un autre s' avouant effrontément Fauteur d'une violente diatribe contre les tendances de notre politique extérieure, venait offrir, moyennant compensation, de se réfuter lui-même. Un troisième, poussant encore plus loin l'effronterie, osait proposer, au nom de ses collaborateurs et au sien, de passer, avec armes et bagage, du parti de l'opposition dans le parti ministériel, pourvu qu'on les dédommageât convenablement des risques pécuniaires et autres qu'une si brusque dé-

fection leur ferait nécessairement courir. Cette fois-ci M. de la Ferronnays trouva que la mesure était comble, et quand, au sortir de Tentrevue qu'il venait d'avoir avec ce Janus à deux faces, il rentra dans le cabinet où j'attendais les instructions qu'il devait me donner ce jour-là, je n'eus pas d'abord le courage de les lui demander, à cause de l'agitation dans laquelle je le vis et de l'indignation qu'exprimaient son geste et sa physionomie habituellement si calme.

Bien que mes relations avec lui ne fussent pas de nature à provoquer de sa part quelque chose qui ressemblât à un épanchement, le besoin qu'il avait de se soulager du poids qui l'oppressait, était tellement impérieux, qu'il ne put s'empêcher d'éclater en ma présence; et alors ce ne fut pas seulement sur le cas particulier dont il venait d'être le témoin indigné, que portèrent ses invectives, ce fut encore plus sur le journalisme même et sur ceux dont l'ambition et la convoitise avaient fait dégénérer cette institution de son but primitif. Le mal lui paraissait désormais sans remède. <( C'était, » disait-il, en s'animant toujours de plus en plus, « c'était une école publique de rébellion, de séance dale et de servilité. Si nous sommes destinés à voir ce s'écrouler la monarchie, ce sera par l'action incessante « de ces mineurs infatigables qui en sapent tous les jours les fondements, et si nous voyons la religion perdre de plus en plus son empire sur les âmes, c'est bien plus « aux articles de journaux qu'à la réimpression des « Œuvres de Voltaire qu'il faut imputer cette déca- « dence. » Et il citait, à l'appui de son opinion, des arguments qui avaient d'autant plus d'autorité dans sa bouche, que c'était peut-être la première fois de sa vie

qu'il éprouvait et témoignait une si vive sollicitude à cet égard.

Celle que lui inspirait l'inévitable décadence des caractères, sous un régime comme celui qu'avait inauguré rhomme qui naguère était l'arbitre de la presse gouvernementale, était pour le moins aussi vive. Un jeune homme du Poitou, issu de pauvres parents vendéens, et enrôlé, par besoin, parmi les rédacteurs d*un journal qui faisait une guerre systématique au nouveau cabinet, était venu un jour faire amende honorable auprès du ministre des affaires étrangères pour les articles que la peur et la faim l'avaient forcé d'écrire contre lui; et en guise d'expiation et de pacte avec sa propre conscience, il offrait à M. de la Ferronnays de mettre sa plume à son service; mais celui-ci refusa net. Seulement, pour adoucir la dureté de son refus, il usa de son crédit auprès de son collègue, M. Hyde de Neuville, pour mettre le jeune postulant à Tabri de toute tentative du même genre, et il ne lui demanda en retour que la promesse de s'abstenir de toute collaboration à quelque journal que ce fût.

Il y avait déjà quelque temps que ceci s'était passé entre eux deux, sans être communiqué à personne, lorsqu'eut lieu l'explosion d'indignation dont je fus témoin et qui se calma bientôt pour faire place à un sentiment d'ineffable bienveillance, dont je cueillis ce jour-là les délicieuses prémisses. Plus mon noble interlocuteur semblait attacher d'importance à ma conversion, plus je me sentais subjugué par lui. Depuis que je travaillais sous ses ordres, il m'avait fait rédiger quelques mémoires avec des matériaux empruntés à des dépêches diplomatiques venues de divers points de l'horizon, et dont

j'avais à signaler ou à concilier les divergences. Mais jamais il ne m'avait demandé un article de journal, bien qu'il n'ignorât pas mes relations avec la Quotidienne et son rédacteur en chef, M, Michaud, que personne n'estimait et ne vénérait plus que lui.

Malgré cette estime et cette vénération, il employa ce jour-là toute son éloquence pour me détacher, non pas de la personne de mon patron qui m'était cher à plus d'un titre, mais de toute collaboration à son journal, sans excepter la collaboration littéraire. « L'indépendance de « caractère était à ce prix, disait-il, pour un homme de « lettres. Il est impossible qu'ayant à juger des écri- « vains contemporains dont le suffrage peut vous être « utile ou même nécessaire un jour, pour la satisfaction « de quelque caprice ambitieux qui peut vous venir « comme à tout autre, il est impossible qu'avec une pa- « reille perspective, quelque lointaine qu'on la suppose, (( vous puissiez toujours être sincère avec vous-même et « faire abstraction des considérations personnelles par « lesquelles les hommes les plus intègres à leur début « finissent par se laisser dominer. Â. quoi il faut ajouter « l'inconvénient du parti pris en matière de critique ou « d'appréciation seit des livres, soit des hommes, incon- « vénient qui devient encore plus grave, quand il s'agit « de juger les principes ou les personnages politiques. « Il n'y a pas de tête dans laquelle l'idée d'une rétracta- (( tion entre plus difficilement que dans la tête d'un « journaliste, même quand elle est déjà entrée dans sa « conscience. Il sait que la trop minutieuse recherche « des vérités contingentes discréditerait son œuvre, et « que le public n'est pas habitué, comme le prêtre, à « remettre leurs péchés à ceux qui les confessent. » Et

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mon prédicateur, déjà riche de son expérience personnelle, depuis qu'il avait eu à traiter avec cette puissance dont les exigences l'inquiétaient chaque jour davantage, me citait, pour élucider sa thèse dont je ne donne ici que la substance, les exemples les plus propres à porter la conviction dans mon esprit déjà très-disposé à me prosterner devant le sien.

Ceux qui ont connu par expérience la fascination qu'exerçait la parole de M. de la Ferronnays, quand l'éloquence de l'imagination se combinait en lui avec Téloquence du cœur, comprendront sans peine l'espèce d'exaltation que dut produire dans mon âme, cet appel si cordial et si nouveau pour moi, à quelque chose de mieux que mon intérêt purement intellectuel. Entraîné par une sorte d'enthousiasme dont je n'étais pas maître, non-seulement je lui promis de rompre le faible lien qui m'attachait, depuis trois ans, à la presse périodique, mais je pris en outre avec lui, ou plutôt avec moi-même, l'engagement très-sérieux de ne jamais participer, sous quelque prétexte que ce fût, à la rédaction d'un journal quelconque. Quoique je ne puisse pas me vanter de n'avoir jamais regretté l'impuissance à laquelle je m'étais ainsi condamné, sans exclure les cas où je serais sûr de ma compétence et de mon impartialité, cependant l'autorité, de plus en plus respectée, de celui qui imposa ce sacrifice à ma vanité littéraire, finit par le rendre tellement léger, qu'on ne pouvait plus l'appeler de ce nom. Je crois que toutes mes prévarications se sont bornées à un ou deux articles nécrologiques, service qui ne lire pas à conséquence, et qui a de plus l'avantage d'être plus promptement oublié par ceux qui Font demandé que par ceux qui l'ont rendu.

Tout ceci se passait vers la fin de Tannée 1828, époque où mes relations personnelles avec le ministre étaient devenues beaucoup plus fréquentes par suite d'une tâche nouvelle qu'il m'avait imposée, celle d'exploiter pour lui les journaux étrangers en vue d'un tableau de notre situation politique, qu'il voulait adresser à tous nos ambassadeurs, y compris celui que nous avions à Londres et qui travaillait dans un sens entièrement opposé aux idées de M. de la Ferronnays, mais non pas à celles du Roi. Cet antagoniste secret qui aspirait dès lors au rôle fatal qu'il a joué depuis, était le prince dePolignac, qui avait son système de politique tant extérieure qu'intérieure, et qui se flattait plus que jamais de le mettre en œuvre à cause du désarroi dans lequel il trouva le nouveau ministère pendant un court séjour qu'il fit alors à Paris. L'antipathie du Roi pour quelques-uns de ses ministres, particulièrement pour MM. Hyde de Neuville et Martignac, était trop peu dissimulée pour ne pas. laisser prévoir un retour ou du moins une tentative de retour à la politique si énergiquement répudiée par la nouvelle chambre. Le prince de Polignac laissa trop percer ce fol espoir dans l'entretien qu'il eut avecM. de la Ferronnays qui, dans un moment d'impatience, lui jeta son portefeuille en disant : « Puisque vous en avez tant envie, <( prenez-le, ce sera tant pis pour la France, mais tant (i mieux pour moi. »

A quelques semaines de là, une attaque de paralysie que Ton crut d'abord mortelle, vint ouvrir la succession si ardemment convoitée, et je n'ai pas besoin dédire que je fus un de ceux à qui la nouvelle de cette catastrophe imprévue causa le plus de douleur et dé consternation. Je n'eus pas même la consolation de faire mes adieux à

celui qui, indépendamment de tous ses titres à l'estime de ceux qui Tavaient connu, venait d'acquérir tant de droits à ma reconnaissance personnelle, et je le pleurai comme si on l'avait emporté du ministère pour renfermer dans son cercueil.

Son successeur par intérim, M. le comte de Portalis, malgré son peu de goût pour ce qu'il appelait la politique sentimentale des champions outrés de l'indépendance hellénique, connaissait assez mon patron et appréciait assez la rectitude de ses vues pour ne désavouer aucun des travaux qui m'avaient été imposés par lui ; mais, en m'en demandant la continuation, il obéissait beaucoup moins à ses convictions intimes qu'à un sentiment de délicatesse envers son prédécesseur. Aussi m'aperçus-je bientôt de la différence qu'il y avait entre les inspirations que j'avais puisées à la première source et les renseignements que je puisais à la seconde. Mon travail avait été jusque-là trop peu mécanique pour que je ne me ressentisse pas de ce changement. Je devins chaque jour plus tiède dans l'accomplissement de ma tâche. On ne parut pas me savoir trop mauvais gré de ma tiédeur. Alors je me crus autorisé à transporter dans une autre sphère d'idées l'enthousiasme que je tenais, pour ainsi dire, en réserve. Je me souvins du baron Cuvier et du grand problème à la solution duquel il avait promis de travailler avec moi, dès que je serais en mesure de remplir toutes les conditions que m'imposait une si encourageante collaboration.

Tous mes loisirs de l'année 1829 furent consacrés à l'accomplissement de celte lâche, la plus attrayante de toutes celles qui m'étaient échues jusqu'alors, et aussi la plus profitable, grâce au vaste horizon scientifique qu'em-

brassait le génie de mon guide, et dont tous les rayons n'étaient pas perdus pour moi. Autrement mon sujet, touchant à tant de questions non résolues et à peine comprises, serait devenu pour mon intelligence encore peu exercée aux opérations synthétiques, un labyrinthe inextricable.

Je me suis souvent étonné depuis, que ce contraste si saisissant entre le progrès des sciences d'une part, et la décadence de la poésie, des arts et des croyances publiques de Tautre, chez le peuple qui, en dehors du christianisme, avait laissé le plus de traces et remué le plus d'idées dans chacune de ces trois sphères, je me suis étonné, dis-je, que ce. spectacle si instructif pour les peuples qui sont entrés dans la même phase de civilisation et ont à doubler le même promontoire, n'ait pas provoqué les méditations de quelque génie supérieur, ne fût-ce que pour donner aux générations deshéritées destinées à clore la série des prospérités intellectuelles, la seule consolation dont ce triste sort soit susceptible, celle de savoir en vertu de quelle loi elles sont condamnées à le subir.

Pendant que toutes mes facultés étaient absorbées par cet intéressant problème^ une révolution ministérielle que tous les spéculateurs politiques regardaient depuis longtemps comme imminente^ vint troubler le calme relatif dont me faisait jouir l'insouciance de M. Portalis. Non pas que j'eusse à craindre les dispositions personnelles du prince de Polignac ; bien au contraire, j'étais sûr d'avance qu'en ma double qualité de Breton et de volontaire des Cent jours, je trouverais en lui quelque chose de plus que de la bienveillance. Mais, d'un autre côté,je courais risque d'être, en quelque sorte, victime

de la confiance que je pourrais lui inspirer, et d'être surchargé de travaux qui finiraient par se trouver incompatibles avec Taccomplissement de ma tâche favorite qui n'avait jamais eu tant d'attraits pour moi. Comme il me tardait d'éclaircir mes doutes à cet égard, je demandai une audience au nouveau ministre et je l'obtins dans les premiers jours de septembre. L'importance de l'entretien que j'eus avec lui, en a gravé la date dans ma mémoire.

Son accueil ne fut pas seulement bienveillant, il fut cordial au delà de tout ce que j'aurais pu imaginer, et ce qui me flatta encore plus que sa cordialité, ce furent les longs détails dans lesquels il entra pour me faire comprendre les exigences de la politique nouvelle qu'il se proposait d'inaugurer. Le pivot de cette politique devait être l'alliance anglaise, bien préférable, selon lui, à l'alliance russe et plus en harmonie avec les institutions que Louis XVIII, disciple constitutionnel de l'Angleterre, avait données à la France. Quant à la question grecque que j'avais plus à cœur qu'aucune autre, il parut vouloir la subordonner à de vagues éventualités auxquelles je ne compris rien, sinon qu'elles laissaient pressentir une opposition complète entre les idées de M. delaFerronnays et celles de mon interlocuteur, « Maintenant, » ajouta-t-il de son ton de voix le plus caressant, « il ne « nous reste plus qu'à travailler ensemble à faire préva- « loir celte politique, en dissipant, par la voie de la « presse périodique et autre, les préventions qui ont « égaré, sur ce point, l'opinion publique. »

Avant que le prince eût achevé son allocution, j'avais entrevu la conclusion à laquelle il allait aboutir, et j'avais préparé ma réponse en conséquence. Cette ré-

ponse, que le lecteur a sans doute déjà devinée, fut aussi franche que respectueuse. Sans me permettre de rien préjuger sur le fond de la question, je me contentai de dire à son Excellence que son programme de politique extérieure étant en désaccord complet avec celui de son prédécesseur, auquel mes convictions étaient irrévocablement acquises, il m'était absolument impossible de faire ce qu'il me demandait.

Je m'étais bien douté que ma déclaration ne me nuirait pas dans son estime et qu'il trouverait moyen de concilier ma répugnauce avec mes intérêts; mais j'avoue que je ne m'étais pas attendu à l'exquise délicatesse dont il ne cessa plus d'user envers moi, tant que je fus dans sa dépendance. « Monsieur,» me dit-il, enmeserrant la main, «je suis heureux de trouver ici un homme cac( pable de me faire une pareille réponse. Si nous ne « nous comprenons pas maintenant, j'ai la ferme con- <x viction que nous nous comprendrons plus tard. En « attendant, poursuivez vos travaux historiques et si, « pour leur donner plus de valeur, vous jugez que des « voyages vous soient nécessaires, je vous autorise à vous a absenter aussi longtemps que le permettront certaines « convenances dont je suis obligé de tenir compte. »

Italiam^ Italiaml m'écriai-je avec transport au sortir de cet entretien qui venait de m'ouvrir des perspectives d'autant plus ravissantes qu'elles étaient plus imprévues. Pour mettre le comble à ma joie, le bruit courut, sur ces entrefaites, que M. de Chateaubriand se démettait de l'ambassade de Rome, et qu'il était question de lui donner M. de laFerronnays pour successeur. Je n'osais pas croire à tant de bonheur, et cependant ce n'était encore rien en comparaison de ce qui m'attendait.

PARIS. Zt\

Mais il fallait, avant tout, terminer la tâche doublement intéressante à laquelle m'astreignaient, outre les engagements pris avec moi-même, ceux que j'avais pris avec le baron Guvier qui continuait à remplir les siens avec un zèle dont le vrai mobile ne me fut révélé que plus tard. Il fallait enfin tracer, sous sa direction et presque sous son inspiration immédiate, ce tableau de progrès scientifique qui devait servir de contraste, dans la même période, au tableau de décadence de tous les produits d'imagination, sans en excepter un seul.

Cette dernière partie de mon travail, pour laquelle j'étais presque entièrement livré à moi-même, devait nécessairement se ressentir de mon inexpérience et de Tinsuffisance des documents que j'avais à ma disposition. C'était surtout en traitant du déclin des beaux-arts depuis Alexandre jusqu'à la conquête romaine, que cette insuffisance était désespérante. Des deux ouvrages composés par Aristote, l'un sur le beau^ l'autre sur la beauté^ il ne restait que quelques citations éparses qui ne servaient qu'à faire sentir combien cette perte était irréparable. J'interrogeais les gros volumes deWinckelmann, et je n'y trouvais de réponse à aucune de mes questions. Les littératures étrangères étaient, à cet égard, tout aussi stériles que la nôtre, excepté peut-être la littérature allemande plus riche qu'aucune autre en opuscules imperceptibles qui m'auraient été d'un grand secours, sij'avais connu leur existence. Il fallut donc, faute de mieux, procéder au dépouillement des auteurs les moins classiques de l'antiquité grecque, en y joignant ceux des écrivains latins qui avaient daigné donner quelque attention aux produits plastiques du génie hellénique, et de la fusion de ces divers éléments qui n'étaient pas parfaite-

ment homogènes, former un (ont qui ne fût pas trop indigne de servir de pendant au tableau qui intéressait plus spécialement mon illustre collaborateur et qui devait être bien plus son ouvrage que le mien.

Je m'étais d'abord imaginé que son zèle, qui se soutint merveilleusement jusqu*au bout, était Teffet d'une bienveillance personnelle que lui avait inspirée ma qudité de débutant, jointe à la naïveté de mes aspirations. Mais je m'aperçus bientôt que tout en s'intéressant à mon succès, il s'intéressait encore davantage à la thèse en elle-même et surtout aux coâséquences qu'elle impliquait. Aussi ne se lassait-il pas de me montrer l'enchaînement quMl y avait entre les diverses parties de mon sujet, m'apprenant à les subordonner les unes aux autres selon leur importance respective, retranchant ou ajoutant de sa propre main, quand j'étais prolixe ou obscur, en un mot procédant comme aurait pu le faire un auteur pénétré d'avance de sa part de responsabilité vis-à-vis des lecteurs habitués à respecter son nom et ses œuvres.

Quand mon second volume parut enfin au commencement de 1830, avec une préface dans laquelle la collaboration de M. Cuvier était bien nettement constatée, je m'attendais à un succès proportionné à l'importance scientifique de mon collaborateur. Mais ce succès ne vint pas assez vite pour que je me misse en peine de Texploiter. C'était pour ainsi dire à la veille de mon départ pour Rome, et il n'y avait pas d'intérêt littéraire ou pécuniaire qui pût, à me&jeux, balancer celui-là. Ensuite vint la catastrophe de juillet qui changea pour un temps la direction des divers courants intellectuels auxquels le gouvernement de la Restauration était accusé bien injustement de n'avoir pas ouvert une assez large issue, de

sorte que la portion du second volume sur laquelle l'un des plus illustres naturalistes de notre siècle avait apposé, pour ainsi dire, le cachet de son génie, passa presque aussi inaperçue que la portion à laquelle j'avais travaillé seul. Et cependant, quelque indigne que fût cette portion de figurer à côté de l'autre, leur réunion ou plutôt leur opposition constituait un problème qui avait déjà occupé des esprits sérieux, et dont la solution est devenue de nos jours plus urgente que jamais.

On sait que M. Cuvier était protestant; mais, cequ*on ne sait pas assez ou du moins ce qu'on fait semblant d'oublier, c'est Timportance qu'il attachait aux dogmes fondamentaux du christianisme et à l'autorité des livres saints. Il ne saurait y avoir aucun doute à cet égard pour quiconque a lu ses Recherches sur les ossements fossiles et son Discours sur les révolutions du globe. Ici la date est importante ; car ces deux protestations non équivoques contre les tendances anti-chrétiennes de la science contemporaine, sont de 1824, et on peut justement les regarder comme un acte de foi servant de couronnement à une carrière si utilement et si glorieusement remplie* Non pas qu'il fût resté oisif pendant les six années qu'il vécut encore ; mais ce fut la dernière de ses publications importantes, comme si un instinct secret l'avait averti qu'il était temps de faire quelque chose qui lui donnât le droit d'être placé, comme naturaliste et comme savant, à côté des Copernic, des Newton, des Euler et des Keppler dans l'estime de la postérité.

11 y avait donc eu un travail mystérieux dans le puissant cerveau de cet homme extraordinaire, quand il eut dépassé sa cinquantième année, et ce travail avait eu pour ^résultat de lui suggérer un désaveu, non pas de la science

elle-même qui fut son idole jusqu'à la fin, mais des interprétations arbitraires et saui^ages par lesquelles on avait, depuis un siècle, dénaturé son rôle. L'accueil fait à cette profession de foi par les philosophes du temps et par un grand nombre de ses collègues, ne pouvait manquer de remuer, dans un esprit comme le sien, des idées dont Tenchalnement devait aboutir à des problèmes soit historiques, soit psychologiques plus faciles à poser qu*à résoudre. Qu'il fût occupé de ces solutions à Tépoque où je fis sa connaissance, c'est ce qui ne saurait être pour moi la matière d'un doute, vu l'intérêt si gratuit et si persévérant qu'il prit à un travail aussi superficiel que le mien. Peut-être y trouvait-il de quoi suppléer, dans une certaine mesure, aux lacunes de son éducation esthétique qui n'était pas moins incomplète que mon éducation scientifique. Je m'en aperçus à la manière dont il me parla de mon chapitre sur la décadence des beaux-arts, lequel ne méritait certain«*ment pas de fixer son attention, s'il avait été plus au courant de la matière. Je me souviens plus particulièrement de l'impression que produisit sur lui l'anecdote du musicien Ântigénide qui, à l'époque où les modulations nationales commençaient à se gâter en Grèce par le mélange des modulations asiatiques, disait à un de ses disciples que déconcertait la froideur d'un auditoire déjà épris de ces innovations : « Eh bien, « si on ne t'écoute pas, chante pour moi et pour les « Muses. »

A la différence de presque tous les naturalistes de son siècle et du siècle précédent, Cuvier préférait les tendances de Platon à celles d'Aristote, tout en reconnaissant l'immense progrès que ce dernier fit faire à l'ensemble des connaissances humaines et à chacune des sciences

en particulier. Mais les inconvénients d'un système qui semblait prendre exclusivement son point d^appui dans la méthode expérimentale, ne pouvaient échapper à un œil aussi pénétrant et aussi exercé quele sien. Envoyant ce que devinrent les idées philosophiques d'Aristote entre les mains de ses disciples immédiats et plus encore entre celles de ses disciples éloignés, il était impossible, pour l'admirateur le plus enthousiaste, pour peu qu'il fût chrétien, de n'y pas soupçonner un germe latent de décadence qui avait dû nécessairement porter ses fruits. Que ne puis-je reproduire ici tous les développements que mon savant interlocuteur donnait à cette thèse dont j'étais loin de comprendre toute la portée! J'ai souvent pensé depuis qu'elle lui était peut-être suggérée par les prétentions dès lors exorbitantes de la science contemporaine, supposition d'autant plus vraisemblable qu'il avait souvent à la bouche, en y changeant un seul mot, cette belle pensée de Pascal :

« La dernière démarche delà science c'est de connaître « qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent. Il faut « savoir douter où il faut, assurer où il faut, se soumettre « où il faut. » (1)

Une autre de ses thèses favorites pour laquelle mon esprit était encore moins mûr que pour la précédente, était le rapport de la science hellénique avec la science hébraïque par l'entremise de l'école d'Alexandrie. Autant que je puis me souvenir du point de vue dans lequel il se plaçait pour résoudre cette question, l'Hellénisme était, à ses yeux, un dissolvant très-dangereux pour les croyances contenues dans l'Ancien Testament, et il aurait

(1) Dans Pascal^ il y a raison au lieu de science.

regardé Tintroduction de la science des Grecs dans le Sanhédrin, comme un malheur non-seulement pour les Juifs, mais pour Thumanilé tout entière. Ce qui était arrivé en Grèce où la science, telle qu'elle avait été comprise et propagée, avait miné peu à peu les croyances populaires et même les saines croyances philosophiques, n'aurait pu manquer, selon lui, d'arriver en Judée, quand les livres de Moïse et ceux des prophètes auraient été mis aux prises avec la dialectique d'Âristote. En un mot, il avait Tair de dire^ mais il le disait avec plus de chagrin que d'orgueil, que, dans l'histoire intellectuelle des peuples trop civihsés, il vient un moment où la science et la foi ne peuvent plus s'entendre et que cette rupture était plus particulièrement à craindre là où Tordre surnaturel jouait un rôle aussi prépondérant que dans la religion mosaïque (1). .

Tous ces souvenirs, relégués depuis près de quarante ans dans les plus profonds replis de ma mémoire, se sont réveillés au bruit des cris de triomphe poussés, d'un bout à l'autre de l'Europe, par la science contemporaine plus enivrée que jamais de ses découvertes et des perspectives indéfinies qui semblent s'ouvrir devant el|e. Une voix partie du camp ennemi, et cette voix était la plus autorisée de toutes, proclamait récemment encore, dans la capitale même de la civilisation moderne, Tincompatibilité définitive de la religion et de la science (2), et

(1) Pour expliquer la persistance de Cu?ier dans sa croyance à la réyélation^ le National disait^ en rendant compte de ses funérailles^ qu'ayant été éleyé dans le protestantisme^ il n'était pas étonnant qu'il eût conservé un respect superstitieux pour la Bible.

(2) Voir l'article de la Revue des Leux-Mmdes du l«r juillet 1869^ ob on lit le passage suiyant :

a II résulte de là que partout où la science est en progrès, lorthodoxie est en

rhommage séculaire que les compatriotes d'Alexandre Humboldt viennent de rendre à sa mémoire, a été pour beaucoup d'entre eux une occasion de blasphèmes scientifiques que la pressq périodique a largement exploitée. On est allé jusqu'à se féliciter d'avoir été débarrassé par ce grand homme, de la notion stupideet importune de la Providence ; et ces félicitations ont trouvé de l'écho nonseulement dans les sociétés savantes, mais aussi dans les sociétés populaires.

Voilà précisément le danger qu'entrevoyait le génie perspicace de Guvier, mais sans le croire aussi prochaiu* Un autre génie non moins peispicace, mais dans une autre direction, avait signalé encore plus hardiment que lui, recueil sur lequel un si grand nombre de notabilités intellectuelles de la fin du xvm* siècle avaient échoué.

« La physique, » disait Joubert, « a aujourd'hui une « telle étendue et occupe tant de place dans l'esprit qui « veut l'étudier, qu'elle en remplit toutes les capacités (( et en absorbe toutes les pensées. » Un peu plus loin, il affirme hardiment la disposition providentielle en vertu de laquelle « Dieu a laissé engendrer les sciences « physiques au temps, mais en se réservant à lui-même « les autres, la morale, la poésie et tout ce qui en dé- « rive. » Enfin il termine son réquisitoire par cette dénonciation foudroyante non moins frappante par son opportunité que par sa justesse :

« Les savants forgent les sciences, cyclopes laborieux,

« ardents , infatigables, mais qui n'ont qu'un œil. »

« décadence; elles marchent en sens contraire d'un pas égal. S'il venait un jour « où la science eût rallié à elle tous les éléments d'une société^ l'orthodoxie locale « disparaîtrait en même temps. — E. Burnouf^ p. 112. »

Voilà comment je fus initié, pour ainsi dire à mon insu, à la philosophie de la science. Maintenant il faut que je revienne à mon sujet et que je dise par quel concours de circonstances fortuites je fus initié à la science de la philosophie.

Le lecteur n'a pas sans doute oublié la lettre defélicitation que m'adressait^ à Toccasion de mon refus des fonctions de censeur, un élève du collège Sainte-Barbe qui traduisait avec amour les discours de Démosthène et puisait dès lors, dans cette étude, quelque chose de mieux que le goût de la littérature classique. Le jeune Monta* lembert (car c'est de lui que je veux parler ici) avait contracté, dès son enfance, des habitudes d'esprit sérieuses qu'il devait surtout à l'influence de son aïeul maternel pour qui la société de son petit-fils avait été non-seulement une joie, mais un véritable besoin dans ses vieux jours. Quand la mort les eut séparés, le survivant, bien qu'à peine âgé de douze ans, était trop avancé pour redevenir enfant, et quand je le rencontrai, pour la première fois, l'année suivante, je fus non moins émerveillé de ses acquisitions précoces que de son impatience d'en faire de nouvelles. Gomme les miennes étaient encore assez récentes, mon enthousiasme, qui n'était pas factice, n'avait pas eu le temps de se refroidir, et je me trouvai ainsi dans les conditions les plus heureuses pour faire aboutir une relation accidentelle à une liaison sérieuse et durable; car, aux yeux de mon jeune ami, l'enthousiasme était un ingrédient obligé de toute vraie jouissance d'esprit et de cœur; et ce fut sous l'empire de cette illusion ou de cette découverte que naquit entre nous, malgré la différence d'âge et d'opinions politiques, unesym-

pathie alimentée par des aspirations identiques en dehors de ces opinions. Cette identité, que je pus entrevoir dès le premier jour, devint de plus en plus manifestée mesure que notre confiance réciproque devenait plus intime.

Malgré l'attrait que ma conversation semblait avoir pour lui, je ne puis pas me flatter d'avoir influé sérieusement sur ses idées qui étaient dès lors très -arrêtées. Son éducation politique, encore plus précoce que son éducation littéraire, avait été faite beaucoup moins par les leçons du foyer domestique que par les livres anglais qui composaient le plus précieux bagage de son père au retour de l'émigration. Parmi ces livres il y en avait deux qui étaient faits pour enflammer à la fois son imagination et sou cœur. C'étaient les discours de Burke et ceux du grand patriote irlandais Grattan. Ce dernier surtout, comme champion infatigable de la plus noble cause qui fut jamais, prit bientôt les dimensions d'un héros de croisade aux yeux de son jeune admirateur dont l'enthousiasme, accru de jour en jour parle retentissement dês harangue? patriotiques d'O'Connell, devait aboutir un peu plus tard à une excursion pleine de charmes pour lui, dans la patrie de ces trois grands hommes.

C'était là comme un pressentiment de la lutte mémorable que le fils des croisés devait bientôt engager contre les fils de Voltaire tant dans la presse que dans les chambres, et il faut avouer qu'il ne pouvait puiser ses inspirations à une meilleure source. De tout ce que les Irlandais avaient tenté pour résister à l'oppression et pour reconquérir leur liberté religieuse, il ne désavouait absolument rien, et, à ce titre, il préconisait, avec non moins d'enthousiasme, l'insurrection armée des Vendéens

et des Bretons contre le despotisme révolutionnaire; seulement il ne tenait aucun compte du point de vue dynastique, et il répudiait la formule qui semblait comprendre dans le même culte et dans le même amour le trône et Tautel, ce qui ne rempéchait pas d'envier nos prouesses enfantines de 1815 et de me dire souvent qu'il aurait volontiers échangé sa pairie contre un pareil souvenir.

Ainsi nulle dissidence entre nous relativement à la question irlandaise ; mais j'étais moins rassuré que mon jeune coreligionnaire sur les conséquences que pourrait entraîner une alliance trop chanceuse et trop inégale avec un parti très-habile et très-fort dont les avances pouvaient couvrir un piège. Notre correspondance, de 1828 à 1829, roulait principalement sur cette question alors très-vivement débattue entre les deux fractions du parti royaliste. Je venais de faire un séjour de quelques semaines en Bretagne, parmi mes anciens compagnons d'armes, et j'y avais un peu retrempé ma foi monarchique qui en avait grand besoin, depuis que je m'étais trouvé enrôlé, presque à mon insu, sous la bannière un peu déteinte qu'avait levée Chateaubriand.

On jugera de la tournure qu'avait prise notre controverse par un fragment de lettre écrite, en mars 1829, sous l'empire des préoccupations auxquelles je viens de faire allusion. Elle était datée de Stockholm où le comte de Montalembert , alors ministre plénipotentiaire près la cour de Suède, avait fait venir son jeune fils enfin dégagé des entraves universitaires. Voici comment x^e dernier répondait à mes sinistres prévisions sur l'avenir de la France :

« N'allez pas, je vous en supplie, vous abandonner à

« ce découragement politique que Burke appelle si jus- (( tement la plus funeste des maladies. N'allez pas dés- « espérer de la cause que vous avez embrassée, et re- « noncer à des principes sacrés parce qu'une génération « sans croyances et sans élan semble les déshonorer par K le prétendu attachement qu'elle leur porte. Je le vois, « vous êtes consterné de ce manque absolu d'enthou- « siasme et de foi politique, de ce désolant individua- « lisme qui, depuis le triomphe du côté gauche, paraît « prendre chaque jour de nouvelles forces; mais, dites- « moi, mon cher ami, est-ce en reculant vers le passé « que vous pouvez remédier à ce triste état de choses? « Est-ce en vous associant à des gens dont le but, la « direction intellectuelle et les émotions politiques sont « toutes différentes des vôtres, que vous espérez pouvoir « rendre quelques services à votre pays ? Ne devez- vous « pas plutôt chercher à vous mettre à la tête du mou- « vement actuel, à le maîtriser, à le diriger dans la bonne « voie, à montrer que la foi religieuse n'est point une « puissance retardatrice, que sa marche est moins timide, « bien moins chancelante que celle d*une indépendance « purement rationnelle? Il n y a pas jusqu'à Tabbé de la « Mqanais qui ne voie dans le mouvement actuel de la « société une exécution des lois de la Providence. Nous « qui avons les mêmes croyances que lui, seulement « avec moins d'exclusivité, ne pouvons-nous pas espérer « comme lui? Pour moi, j'ai eu aussi des moments de «désespoir et de découragement, mais j'ai su vaincre « mes craintes. Ma propre carrière m'inspire bien peu « de, confiance, mais mon âme demeure inébranlable- « meijit attachée aux espérances qu'elle a conçues sur ff r^tméhoration graduelle de la société, sur la régéné-

a ration de l'Église. Pour que le catholicisme triomphe, « il faut qu'il ait pour alliée, pour tributaire la liberté. « Je suis persuadé qu'un jour viendra où cette grande « œuvre sera accomplie; nous ne verrons pas ce jour, a mais du moins ne le retardons pas. »

On voit que ses préoccupations politiques étaient plus ardentes que jamais. Heureusement pour moi, il ne se laissa point absorber par elles, ni par ses études sur la littérature et les institutions Scandinaves, ni même par son cher projet de voyage en Irlande. La rencontre fortuite d'un prêtre catholique initié au mouvement philosophique de l'Allemagne, vint contre-balancer, dans l'esprit de celui qui s'était fait momentanément son disciple, l'influence jusque-là trop exclusive des leçons de M. Cousin qui n'avait vu ce mouvement que par le côté analogue à ses propres tendances, et qui, dans son récent enivrement de ta raison pure^ aspirait. à se faire le prophète officiel de cette nouvelle religion. Voici ce que m'écrivait, à ce sujet, mon jeune correspondant :

« Je lis Kant que je trouve horriblement difficile. « M. Cousin m'avait recommandé de m'y livrer exclusi- A vement; mais je ne suivrai pas son conseil. J'ai fait « ici une découverte bien précieuse, celle d'un prêtre « catholique philosophe et qui croit que Ton peut arriver « à la foi par la science. Sa tolérance répond à sa science, « et plût à Dieu que notre clergé possédât seulement dix « membres comme lui. Il m'a révélé l'existence d'une « école nombreuse, qui règne dans les universités du « midi de l'Allemagne, Vienne, Munich, Landshut, et « qui a pour but de combiner la philosophie avec la « religion, pensée qui a toujours présidé jusqu^ici à mes

« études philosophiques. Elle a pour chefs Zimmer et « Baader, théologien catholique et disciple du grand « Schelling, si mal compris en France. »

Si la rencontre de l'abbé Studach (c'était le nom du prêtre dont il est ici question) fut providentielle pour M. de Montalembert, elle le fut bien autrement pour moi, grâce au soin qu'il prit de noter tout ce qu'il entendait, autant du moins que le permettaient les inconvénients de l'improvisation en pareille matière et les inconvénients encore plus graves d'une terminologie arbitraire; mais les nuages étaient assez transparents pour laisser entrevoir des solutions dont l'affinité avec la poésie était pour nous un charme de plus ; ou plutôt c'était le seul charme, car de la partie métaphysique nous ne pouvions guère apprécier que les tendances. Je dis nauSj parce que mon jeune initiateur, revenu de Stockholm à Paris dans l'automne de 1829, n'eut rien de plus pressé que de me lire son journal pour me mettre au courant des excursions aventureuses qu'il avait tentées dans une direction opposée à celle que lui avait tracée M. Cousin. Cette lecture fut un événement décisif dans ma vie intellectuelle. Non pas que je comprisse la portée des idées qui constituaient le système; mais j'en comprenais assez pour désirer passionnément d'en comprendre davantage, et ce fut alors que le confident très-sympaf hiqué de mes aspirations me parla, pour la première fois, de l'immense profit intellectuel qu'il y aurait pour moi à combiner un voyage d'Allemagne avec mon voyage d'Italie, de manière à cumuler les bénéfices des deux, c'est-à-dire à rapporter de l'un une moisson d'idées qui serait en harmonie avec la moisson d'impressions que je rapporterais de l'autre. C'était là une combinaison qui pouvait en

effet devenir féconde, si la fortune continuait à me sourire comme elle Tavait fait jusqu'alors.

En effet, non-seulement le prince de Polignac me mettait, pour ainsi dire, les rênes sur le cou, mais M. de la Ferronnays, devenu effectivement notre ambassadeur à Rome, renouait, de la manière la plus gracieuse, ses relations avec moi, en m'invitant à partir de Paris avec sa famille que je connus alors pour la première fois. Ce fut Albert qui voulut être le messager de cette bonne nouvelle. Ce fut lui qui m'introduisit auprès de sa mère et de ses sœurs pour lesquelles la perspective d'un voyage qui devait aboutir à la ville éternelle, n'élait pas moins enivrante que pour moi. En attendant, nous nous préparions de notre mieux à notre pieux pèlerinage par des lectures appropriées au genre de jouissances que nous avions en vue, et plus nos imaginations s'exaltaient, plus nous étions impatients de voir les objets et les lieux qui produisaient d'avance cette exaltation.

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