MOLIÈRE
Un premier fait me frappe : c'est la différence immense qui existe, dans Molière, entre les valets et les servantes. Ce ne sont pas seulement deux sexes, ce sont deux races. On dirait des gens appartenant à des époques, à des nations différentes. Tout chez les valets porte un caractère exotique, tout, même les noms : Crispin, Scapin, Mascarille, Sbrigani, Scaramouche, sont autant de dénominations de fantaisie, autant de fantoches de théâtre, que Molière a ramassés dans la comédie latine, dans la comédie italienne, dans la comédie de la foire; il leur a sans doute ajouté mille saillies, mille inventions comiques, mais, en réalité, ils ne sont pas nés de lui et ne représentent ni son génie ni son temps.
Une seule exception, vraiment admirahle, mérite de nous arrêter un instant. C'est un valet qui a une âme, une conscience, qui a même une minute d'héroïsme, c'est Sganarellc du Festin de Pierre. Quelle création! Il me rappelle Saneho Pançn. Cervantes a mis en regard et en lutte la chimère et le bon sens, l'idéal et le positif : Don Quichotte
passe sa vie à monter en ballon, et Sancho à tirer la ficelle pour le ramener à terre. Molière, à côte de Don Juan débauché, athée, cynique, hypocrite et méchant, a placé Sganarelle bon, honnête, naïf et poltron. Son honnêteté native se révolte contre les théories et les actions monstrueuses de son maître, et l'indignation le pousse en avant, mais sa poltronnerie le retient en arrière Les coups de bâton qu'il
voit planer au-dessus de sa tète arrêtent les paroles sur ses lèvres au moment où il va parler, et cependant il parle! mais avec quelles précautions, quelles circonlocutions! Ce sont les tiraillements les plus comiques entre sa couardise et sa conscience, les compromis les plus amusants entre ses terreurs et ses scrupules, jusqu'à ce qu'enfin son cœur éclate! Voyant Don Juan non seulement athée et hypocrite, mais fils impie, il n'y tient plus. Son indignation brise tout : « Oh! s'écrie-t-il, cette dernière abomination m'emporte, et je ne puis m'empècher de parler. Faites de moi ce qu'il vous plaira! Battezmoi, assommez-moi de coups, tuez-moi, il faut que je décharge mon cœur. » Et là-dessus, le voilà parti en une démonstration de l'existence de Dieu, de l'immortalité de l'àmc, de la damnation des scélérats comme Don Juan, où se mêlent d'une façon si étourdissante l'enthousiasme et le grotesque, la folie et l'éloquence, que j'entends encore le formidable éclat de rire qui secouait toute la salle quand M. Samson jouait cette scène et ce rôle. Molière n'en a pas écrit de plus original. Malheureusement
il se perd au milieu de cette cohue de coquins ténébreux qui ont pris pour devise :
Vivat Mascar'dlus, furbutn imperalor!
Changeons de sexe, quelle métamorphose! On dirait un monde nouveau. Voilà devant nous tout un peuple sensé, dévoué, spirituel, rieur, honnête. Pas une vertu dans les valets de Molière, sauf Sganar elle. Pas un vice dans ses servantes, et en même temps quel feu! quelle vie! quelle vérité! quelle individualité! Autant de personnages, autant de personnes. Les valets ne nous apprennent rien sur leur époque. Les servantes nous montrent en action un des traits les plus caractéristiques de la famille bourgeoise au xvnc siècle. Oh! elles font bien leur office de servantes, elles nous ouvrent la porte de la maison. Entrons-y donc avec elles, pénétrons dans cette familiarité familiale qui unissait alors maîtres et servantes, et, pour nous rendre compte du rôle considérable que joue la domesticité dans l'œuvre de Molière, prenons Dorine, Nicole, Martine et Toinette.