‹ Épis et bleuetsChapitre 11 sur 66 · DORINE · texte numérisé non relu

DORINE

De tous les personnages de Tartufe, quel est le plus important? Tartufe. Après Tartufe? Elinire. Après Elinire, ou plutôt avec Elinire? Dorine. C'est elle que Molière pose résolument dès la première

scène comme l'adversaire de l'ennemi commun. C'est elle qui l'attaque vis-à-vis de Mme Femelle, elle qui le démasque aux yeux de Cléante, elle enfin qui, perçant d'un coup d'oeil le fond de l'àme du scélérat, lance ces vers sur lesquels repose toute la pièce :

Je crois que de madame il est, ma foi! jaloux. 11 pourrait bien avoir douceur de cœur pour elle. Plaise à Dieu cm'il soit vrai! la chose serait belle!

L'action s'engage. Orgon veut marier Tartufe à sa fille. Qui prend feu la première contre ce monstrueux mariage? Dorine. Qui part en guerre avec ou contre tout le monde? Dorine. Elle ne craint rien, elle ne ménage personne, elle suffît à tout. Son maître exalte Tartufe devant elle; elle lui répond en criblant son idole de railleries et de lardons! Il lui ordonne de se taire; elle se moque de ses ordres! Il la menace de la chasser; elle éclate de rire!... La chasser! elle? Comme si elle pouvait s'en aller! Elle est immeuble par destination.

Après son maître, les amoureux. Valèrc se désespère; elle console Yalère. Mariane faiblit; elle soutient Mariane. Tous deux se brouillent au second acte; elle les réconcilie, elle les fiance, et tout cela avec un mélange de bon sens, de gaieté, d'esprit, d'éloquence, de tendresse, qui fait de ce second acte une pièce tout entière où elle joue le principal rôle.

Vient le troisième acte. Entre en scène, pour la première fois, le personnage depuis si longtemps

annoncé Tartufe parait. Qui trouve-t-il en face de

lui sur le seuil de la porte? Doiïne. Dès le premier mot, l'hypocrisie de Tartufe éclate, et, dès le premier mot aussi, Dorine lui arrache son masque et l'écrase sous des vers immortels, que je n'ai pas besoin de citer, car tout le monde les sait par cœur.

Ce qu'il y a d'admirable dans ce hardi sarcasme, c'est qu'il va droit au vice du misérable! Enfin, quand a lieu la demande du rendez-vous, c'est elle qui parle au nom d'Elmire, c'est elle qu'Ehnire a chargée de ce message .

Qu'est donc cette Dorine pour avoir une telle importance clans la maison? Comment y est-elle arrivée?

Je m'imagine volontiers qu'il y a quelque vingtcinq ou trente ans, la première femme d'Orgon l'a prise tout enfant; que, la voyant intelligente et honnête, elle s'est plu à la former; qu'atteinte par la maladie, elle a trouvé en elle une garde-malade filiale; qu'elle lui a recommandé ses enfants en mourant, que Mariane et Damis ont été élevés par elle, qu'elle a aidé Orgon veuf à tenir le ménage, et qu'enfin la jeune et aimable Elmire a, du premier jour, deviné et rencontré en elle la plus utile auxiliaire dans son rôle difficile de belle-mère. Ainsi, grandissant de devoirs en devoirs, Dorine est devenue, sous la plume de .Molière, le modèle accompli de la domesticité féminine. En elle se résument ces êtres impersonnels qui s'inféodent à la vie des autres,

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n'ont pour maison que la maison des autres, n'ont pour intérêts que les intérêts des autres. Dorinc n'a jamais songé à se marier quand elle était jeune, et elle y songera encore moins aujourd'hui. À quoi bon? Est-ce qu'après avoir élevé Mariane elle n'a pas les enfants de Mariane à élever?

Après Dorine, Nicole du Bourgeois Gentilhomme.

Dorme est une suivante, Nicole est une servante. Dorine est une vraie fdle de Paris, Nicole est une paysanne. Dorine a pour maître un riche bourgeois qui a eu rang dans l'armée, Nicole sert un simple marchand. Nous descendons du salon dans la boutique, et avec ce changement de lieu et de milieu, la familiarité entre les maîtres et les serviteurs s'accentue— Nicole ne s'escrime-t-elle pas avec son maître! Le langage s'empreint d'une vulgarité plus pittoresque; Nicole est encore plus forte en gueule que Dorine; mais toutes deux plaident la même cause et ont les mêmes clients, le bon sens et les amoureux.

Ce rôle de Nicole a un curieux point de départ. On se rappelle la première scène entre elle et M. Jourdain, son explosion de rire à la vue de l'accoutrement de son maître, ce formidable hi! hi! qui recommence toujours, fait tous les frais du dialogue, et stigmatise bien plus énergiquement le travers du bourgeois gentilhomme que tous les discours du inonde. C'est un

trait de génie que ce hi! hi! Or, ce trait de génie est un coup de hasard. Molière avait dans sa troupe une soubrette, Mlle Beauval, qui déplaisait souverainement à Louis XIV. « Votre Mlle Beauval est insupportable, disait-il au poète; comme elle a de belles dents, elle veut les montrer, et elle rit a tout propos. Congédiez-la, je n'en veux plus. » Le poète s'incline sans répondre. Il commençait à ce moment le Bourgeois Gentilhomme. Tout en rêvant, il se dit : « Congédier Mlle Beauval, je m'en garderai bien! Le roi trouve qu'elle rit trop : eh bien! je la ferai rire encore davantage. J'utiliserai son défaut, et son défaut, devenu une qualité, fera son succès et le mien. » Ainsi arriva-t-il. Ce fameux /if/ hi ! fut un des grands effets de la pièce, et Louis XIV, après la représentation, dit à Molière : « Je garde votre actrice, elle est excellente. » Cela me rappelle un joli mot de Scribe : « Mon ami, me dit-il un jour, il est bien plus sûr de travailler pour les défauts des acteurs que pour leurs qualités : leurs qualités les abandonnent quelquefois, leurs défauts jamais. »

Le rôle de Nicole, après cette scène du rire, n'en a plus qu'une, la leçon d'escrime et de grammaire. J'y veux relever un trait bien particulier, et qui rentre directement dans notre étude.

Dorine, dans Tartufe, soutient seule la lutte; Nicole a une auxiliaire. Qui? Sa maîtresse, Mme Jourdain. Elles combattent ensemble, côte à côte, et c'est de l'alliance de ces deux bons sens, bon sens de la bourgeoise et bon sens de la campagnarde, que partent

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les plus rudes assauts contre le ridicule de M. Jourdain .

Madame Jourdain.

Pour moi, je suis scandalisée de la vie que vous menez. Je ne sais plus ce que c'est que notre maison. On dirait qu'il est céans carême-prenant tous les jours; et, dès le matin, de peur d'y manquer, on entend des vacarmes de violons et de chanteurs, dont tout le voisinage se trouve incommodé. Nicole.

Madame parle bien. Je ne saurais plus voir mon ménage propre avec cet attirail de gens que vous faites venir chez vous. Ils ont des pieds qui vont chercher de la houe dans tous les quartiers de la ville pour l'apporter ici, et la pauvre Françoise est presque sur les dents, à frotter tous les planchers que vos biaux maîtres viennent crolter régulièrement tous les jours. Monsieur Jourdain.

Ouais! notre servante Nicole, vous avez le caquet bien affilé pour une paysanne !

Madame Jourdain.

Nicole a raison ; et son sens est meilleur que le vôtre. Je voudrais bien savoir ce que vous pensez faire d'un maître à danser, à l'âge que vous avez.

Nicole.

Et d'un grand maître tireur d'armes, qui vient, avec ses battements de pied, ébranler toute la maison, et me déraciner tous les carriaux de notre salle.

Monsieur Jourdain.

Taisez-vous, ma servante et ma femme.

Madame Jourdain.

Est-ce que vous voulez apprendre à danser pour quand vous n'aurez plus de jambes?

Nicole.

Est-ce que vous avez envie de tuer quelqu'un?

Je m'arrête, ma démonstration est faite; et puis, si je ne m'arrêtais pas, je citerais tout. Une fois en-

gagé dans la lecture de tels chefs-d'œuvre, on est pris comme dans un engrenage. 11 faut s'en arracher pour en sortir.

Un dernier mot. Le rôle de Nicole est un des plus brillants du répertoire de Molière. Il rayonne sur la pièce comme une sorte de météore, c'est un éblouissement. Or sait-on ce qu'il tient de place sur le papier? Quarante lignes à peine! il en tient plus de trois cents dans notre imagination. Preuve frappante que le théâtre est un art qui a ses lois d'optique particulières. Tout ce qui se produit sur la scène y change de proportions. Tel mot y vaut une page, telle page n'y vaut quelquefois pas un mot. Je ne puis mieux comparer ce rôle de Nicole qu'à une de ces fusées, dont la gaine de carton mesure à peine 5 ou 4 centimètres, contient au plus quelques milligrammes de poudre, et qui, une fois lancées dans le ciel, y éclatent en gerbes éblouissantes et remplissent tout l'horizon.

Après Nicole, Martine des Femmes Savantes.

Martine nous fait à la fois monter et descendre d'un degré. Sans doute, son maître Chrysale nous ramène dans la haute bourgeoisie, mais elle, elle nous jette en pleine rusticité. La paysannerie de Nicole s'était plus ou moins frottée au langage, aux habitudes de la ville. Martine est une pure tille de campagne, et avec elle entre dans la comédie en vers, le patois;

c'est-à-dire un vocabulaire de plus, une richesse de plus, une arme de plus dans la main du poète. Rien de plus saisissant comme contraste que la première rencontre entre Philaminte et Martine. C'est une véritable bataille! Jargon contre jargon! Cette grêle de solécismes, de barbarismes, de dictons populaires, de contresens qui sont des mots de bon sens, d'exclamations burlesques qui sont des cris de nature, tombant au milieu de ces afféteries de langage, en font ressortir le ridicule avec un relief incomparable. Les répliques de Martine cinglent chaque phrase de Philaminte comme autant , de coups de fouet, qui se répercutent dans la salle en éclats de rire. Ajoutez, chose merveilleuse! que ce patois s'exprime en vers excellents, frappés comme des médailles, où la poésie ne coûte rien à la vérité, et où la vérité n'enlève rien à la poésie. Je ne rappellerai que pour mémoire ces vers charmants :

Mon Dieu! Je n'avons pas étugué comme vous,

Et je parlons tout droit, comme on parie cheux nous!

Qui parle d'offenser grand-père ni grand'mère?

Qu'il vienne de Chaillot, d'Auteuil ou de Pontoise, Cela ne me fait rien !

Mais la fin de la scène appelle une remarque particulière.

Pihlaminte, à Chrysale, avec colère.

Vous ne voulez pas, vous, me la faire sortir?

Chrysale, avec crainte.

Si fait.

(.4 Martine, tout bas.)

Va! ne l'irrite point; retire-toi, Martine.

PlIlLAMINTE.

Comment! Vous avez peur d'oiïenser la coquine?

Chrysale.

Moi? point!

(A Martine, avec force.) Allons ! Sortez !

(Tout bas.)

Va-t'en, ma pauvre enfuit.

Ce dernier vers n'est-il pas délicieux? Le pauvre homme revit là tout entier, avec sa bonté et sa faiblesse. Molière excelle ainsi à refléter les principaux personnages dans des personnages secondaires, comme dans des miroirs convergents.

Celte fin a un autre avantage : elle prépare merveilleusement la seconde partie du rôle de Martine. Ce rôle est d'une conception très singulière. Il n'a que deux scènes, mais ces deux scènes forment une antithèse complète. On dirait presque deux personnages différents. Au second acte, Martine parle en paysanne, et sort en pleurant, humble, chassée. Au cinquième, elle rentre au bras de Chrysale, triomphante, soutenue par son maître et le soutenant ! auxiliaire de son maître, et adversaire de sa maîtresse! Nous avons bien toujours devant nous Martine, le bon sens de Martine, la verve prime-sautière de Martine, mais quelle métamorphose d'idées, de sentiments, de Ian-

gage! Molière l'élève au rang des Ariste, des Cléante. La raison parle par sa bouche. « Ne craignez rien, dit-elle tout bas à Chrysale,

l'aurai sain De vous encourager, s'il en est de besoin. »

La scène du contrat commence.

Philaminte ordonne au notaire d'inscrire le nom de Trissotin comme futur. Chrysale, soutenu du coude par Martine, ordonne d'inscrire le nom de Clitandre. Il parle ferme, il est au début de la scène; mais, au bout de quelques répliques, il commence à faiblir, il

est près de céder Martine le sent, elle voit tout

perdu. Alors, hardiment, elle prend le milieu du théâtre, et se jette dans la mêlée! C'est un général qui accourt sur le champ de bataille, avec des troupes fraîches.

Martine.

Ce n'est point à la femme à prescrire, et je sommes Pour céder le dessus en toute chose aux hommes.

Chrysale, avec énergie. C'est bien dit.

Martine.

Mon congé cent fois me fùt-il hoc, La poule ne doit point chanter devant le coq.

Chrysale.

Sans doute.

Martine.

Et nous voyons que d'un homme on se gausse Quand sa femme chez lui porte le haul-de-chausse.

Curysale.

11 est vrai.

Martine.

Si j'avais un mari, je le dis, Je voudrais qu'il se fit le maître du logis: Je ne l'aimerais point s'il faisait le jocrisse, Et si je contestais contre lui, par caprice, Si je parlais trop haut, je trouverais fort bon, Qu'avec quelques soufflets il rabaissât mon ton.

S'imagine-t-on la stupéfaction, l'indignation, la rage de Philaminte, en entendant ces paroles de bravade sortant de la bouche de sa servante, et en voyant Chrysale ajouter d'un air de triomphe :

C'est parler comme il faut.

La scène se poursuit, le débat s'accentue. Le rôle de Martine s'élève. Molière sait sans doute, avec un art infini, semer çà et là quelques termes de patois, pour rappeler la Martine du début, mais le fond du langage appartient à la haute comédie :

Il lui faut un mari, non pas un pédagogue; Et, ne voulant savoir le yrais ni le latin, Elle n'a pas besoin de monsieur Trissotin.

Chrysale. Fort bien !

Philaminte.

Il faut souffrir qu'elle jase à son aise! Martine.

Les savants ne sont bons que pour prêcher en chaise : Et pour mon mari, moi, mille fois je l'ai dit, Je ne voudrais jamais prendre un homme d'esprit. L'esprit n'est point du tout ce qu'il faut en ménage. Les livres cadrent mal avec le mariage;

Et je veux, si jamais on engage ma foi,

Un mari qui n'ait point d'autre livre que moi,

Qui ne sache À ne B, n'en déplaise à madame

Et ne soit, en un mot, docteur que pour sa femme.

On le voit, la dualité est complète. C'est toujours Martine, mais c'est aussi Molière.

Après Martine, Toinette du Malade Imaginaire.

Toinette a cela de particulier, qu'elle est, tout ensemble, plus gaie et plus pratique, plus vive et plus adroite, plus pétillante et plus calculée que les trois autres. C'est une diplomate de premier ordre. Je ne sais rien au théâtre de plus follement comique que la scène où son maître la poursuit à coups d'oreiller, si ce n'est la scène de son déguisement en médecin. Elle y pousse la bouffonnerie jusqu'à l'extravagance, et en môme temps elle mène l'action avec une habileté, et enlève le dénouement avec une audace qui la mettent, selon moi, au-dessus de Dorine ellemême.

Dorme ne fait que combattre l'ennemi commun, Toinette fait plus : elle tue le monstre ! Le monstre, c'est Béline. Béline est aussi hideuse que Tartufe, Argan est encore plus aveugle qu'Orgon, et Angélique plus menacée que Mariane Comment démasquer l'une? Comment ouvrir les yeux de l'autre? Comment sauver la jeune fille? Par une ruse que j'appellerais volontiers diabolique s'il ne s'agissait pa

de se débarrasser du diable. « Ne m'abandonne pas! lui dit Angélique. — Vous abandonner! répond Toinette avec énergie. Moi, vous abandonner! J'aimerais mieux: mourir. Laissez-moi faire, et ne vous étonnez de rien, j'ai un plan. »

Quel est ce plan? Au lieu de se poser en adversaire de Béline, elle se fait son alliée, presque sa complice. Elle entre dans ses calculs les plus sinistres. Elle la flatte. Elle l'exalte devant Argan; elle la défend contre Béralde.

Ah! monsieur, — lui dit-elle, — ■ ne parlez point mal de madame; c'est une femme sur laquelle il n'y a rien à dire, une femme sans artifice, et qui aime monsieur... qui l'aime... on ne peut pas dire cela!

Argan.

Demandez-lui un peu les caresses qu'elle me fait.

Toinette, à Béralde.

Voulez-vous que je vous en convainque et vous fasse voir, tout à l'heure, comme madame aime monsieur? (A Argan.) Monsieur, souffrez que je lui montre son béjaune, et le lire d'erreur.

Argan.

Comment?

Toinette.

Madame s'en va revenir. Mettez-vous tout étendu dans celle chaise, et contrefaites le mort. Vous verrez la douleur où elle sera quand je lui dirai la nouvelle.

Argan.

le le veux bien.

Toinette.

Oui; mais ne la laissez pas trop longtemps dans le désespoir, car elle en pourrait bien mourir !

Est-ce assez babile? assez féminin? assez étonnant

d'invention?... Et pouvait-on amener par un double coup de théâtre plus saisissant ce merveilleux dénouement, qui est un des chefs-d'œuvre de notre répertoire ?

Voilà ce que le génie de Molière a tiré de la domesticité féminine. Voilà ce qu'il doit à ses quatre fidèles servantes... j'en oublie une, qui lui a peutêtre inspiré les autres... Laforèt!

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