‹ Épis et bleuetsChapitre 12 sur 66 · REGNARD · texte numérisé non relu

REGNARD

Rcgnard et Molière se touchent : liegnard avait vingt ans quand Molière est mort. Le Joueur a paru vingt et un ans après le Malade imaginaire (1675-1696).

Ils sont donc du même siècle, leur gloire a la même date, et enfin, dernier rapprochement curieux, ils ont eu la même actrice... Mlle Beauval! La fameuse Mlle Beauval du kiï ht! a créé tous les rôles de suivantes chez Molière et chez Regnard.

Personne ne peut donc, mieux qu'elle, nous renseigner sur les différences qui les séparent. Interrogeons-la, sachons d'elle quel changement dans sa condition a produit son changement de maître. Qu'elle nous dise si elle était chez Regnard ce qu'elle était chez Molière. Oh! pas le moins du monde, nous répondrait-elle. J'étais de la famille chez Molière, il n'y avait pas de famille chez Regnard. Je logeais» chez Molière, sous le toit de mes maîtres, dans leur

intérieur; chez Regnard, j'étais presque toujours à l'hôtel, en camp volant. Chez Molière, je m'intéressais aux enfants, je me dévouais à mes maîtres, je m'alliais avec eux; chez Regnard, je pillais mes maîtres, je ne m'intéressais qu'à moi, et j'avais Crispin pour complice. J'étais certes encore une bonne fille sous Regnard, mais chez Molière j'étais une brave fille... je valais mille fois mieux Seulement, il faut en convenir, je me suis bien amusée chez Regnard!... Enfin, pour tout dire en un mot, j'étais une servante chez Molière; chez Regnard, j'étais une soubrette.

La soubrette, telle est, en effet, la vraie création de Regnard; la soubrette, c'est-à-dire je ne sais quoi de coquet, de coquin, de pétillant, de pétulant, d'insolent, et de charmant. Le type est écrit tout vivant, ce me semble, dans ces vers des Folles amoureuses :

Lisette.

Et comment, s'il vous plait, voulez-vous qu'on repose? Chez vous, toute la nuit, on n'entend autre chose. Qu'aller, venir, monter, fermer, descendre, ouvrir, Crier, tousser, cracher, éternuer, courir.

Je croyais que ces hrusques manières Venaient de quelque esprit qui voulait des prières; Et pour mieux m'éclaircir, dans ce fâcheux état, Si c'était âme ou corps qui faisait ce sabbat, Je mis, un certain soir, à travers la montée Une corde, aux deux houts fortement arrêtée; Cela fit tout l'effet que j'avais espéré. Sitôt que pour dormir chacun fut retiré,

En personne d'esprit, sans bruit et sans chandelle, J'allai dans certain coin me mettre en sentinelle. Je n'y fus pas longtemps qu'aussitôt, patatras! Avec un fort grand bruit, voilà l'esprit à bas! Ses deux jambes, à faux dans la corde arrêtées. Lui font avec le nez mesurer les montées. Soudain j'entends crier : « A l'aide! Je suis mort! » A ces cris redoublés, et dont je riais fort, J'accours, et je vous vois étendu sur la place Avec une apostrophe au milieu de la face ; Et votre nez cassé me fit voir par écrit Que vous étiez un corps, et non pas un esprit.

En somme, c'est une fort vilaine action qu'elle a faite là; elle pouvait casser le cou à son maître; mais quel feu! quel relief! quel pittoresque! Molière lui-même n'est jamais arrivé à cette verve jaillissante et mousseuse.

A côté de Lisette, Crispin. Us se valent.

Molière doit beaucoup à la domesticité. Rcgnard lui doit tout. Parcourez tout son répertoire. Pas un caractère! (sauf le joueur). Pas un amoureux, pas une jeune femme, pas un père, pas une jeune fille! Il n'y a de personnages vraiment vivants chez lui que Lisette et Crispin. Allons donc à la comédie où régnent nos deux maîtres fripons, au Légataire universel : nous nous trouverons du même coup devant le chefd'œuvre de Regnard.

Rcgnard, dans le Légataire, renouvelle le prodige

accompli par Molière dans le Tartufe. Si un sujet comme celui du Tartufe tombait aujourd'hui dans la tète d'un poète comique, et que ce poète allât consulter un ami, l'ami lui dirait : « Ça! un sujet de comédie! C'est impossible! Ce monstre qui, recueilli par un homme de bien, entre dans sa maison pour l'en chasser, pour dépouiller son fils, pour suborner sa femme, pour épouser sa fille, et dénoncer son bienfaiteur! Il n'y a là qu'un affreux mélodrame qui ne peut inspirer qu'horreur et dégoût. » Qu'a fait Molière? Il en a tiré la plus puissante de ses comédies.

Or, qu'est-ce que le sujet du Légataire? Un sujet de cour d'assises. Il ne s'y agit que de vols, de faux, de secrétaires forcés, de mort, d'apoplexie, de léthargie. C'est lugubre.... Et l'on y rit aux éclats, du commencement à la fin ! La dernière scène du troisième acte est une pure folie, mais une folie épique.

Crispin, surpris par la nouvelle de la mort de Géronte en plein costume de douairière, parcourt la scène à grands pas, à la façon d'un général sur un champ de bataille; il jette sa coiffe, il relève ses jupes, il monte sur la table, comme sur un promontoire, pour haranguer ses troupes :

Il n'est pas temps ici de répandre des pleurs. Faisons voir un courage au-dessus des malheurs.

Il faut, premièrement, d'une ardeur salutaire, Courir au cofl're-forl, sonder les cabinets,

Démeubier la maison, s'emparer des effets. Lisette, quelque temps tiens ta bouche cousue, Si tu peux....

Ce « si tu peux ». jeté là, n'cst-il pas bien joli? Et ces derniers vers :

Surtout, dans l'action gardons le jugement. Le sort conspire en vain contre le testament : Plutôt que tant de bien passe en des mains profanes, De Géronte défunt j'évoquerai les mânes: Et vous aurez pour vous, malgré les envieux, Et Lisette, et Crispin, et l'enfer, et les dieux.

On a dit quelquefois que, pour être un grand artiste, il suffit d'une seule qualité poussée jusqu'au génie : Regnard le prouve. Regnard n'est ni un penseur, ni un moraliste, ni un peintre de caractère, ni un grand écrivain, ni un inventeur de situations dramatiques, mais il a le génie de la gaieté! Et sa gaieté suffît à tout et supplée à tout : elle lui inspire des saillies d'un imprévu incroyable.

DoiUKTE.

Laissez-moi lui couper le nez.

Lisette.

Laissez-le aller.

Que feriez-vous, monsieur, du nez d'un marguillier?

Elle le rend poète :

J'aurais un beau carrosse, à ressorts bien liants. De ma rotondité j'emplirais le dedans.

Elle le rend peintre :

Lisette.

Ne verrons-nous jamais les femmes détrompées De ces colifichets, de ces fades poupées Qui n'ont pour imposer qu'un grand air débraillé, Un nez de tous côtés de tabac barbouillé, Une lèvre qu'on mord Dour rendre plus vermeille, etc., etc.

Sa gaieté est une magicienne qui transforme tout ce qu'elle touche. Regnard ne se contente pas de faire rire aux larmes, il tire le rire des larmes mêmes. L'idée du Légataire lui a été donnée par un fait réel. Mais qu'on se figure ce fait même. Qu'on se représente cette réalité, ce faux mourant, ce faux testament, cette voix éteinte sortant de derrière ces rideaux à demi tirés, cette chambre de malade. Rien de plus sinistre. Regnard arrive; il touche ces murailles de sa baguette, et soudain voilà la lumière qui entre à flots au milieu de ces ténèbres sépulcrales. Chacun des mots de Crispin, le legs qu'il se fait, ses dettes qu'il paye, la part de son maître qu'il écorne, la dot qu'il donne à Lisette, éclatent comme autant de rayons de soleil. Que dire de l'acte qui suit, où reparaît Géronte ressuscité? « C'est votre léthargie » est devenu proverbe.

« Comment! dit Géronte, j'ai fait mon testament! C'est impossible! »

Crispin.

On ne peut pas vous dire Qu'on vous l'ait vu tantôt absolument écrire; Mais je suis très certain qu'au lieu où vous voilà,

Un homme, a peu près mis comme vous êtes là,

Assis dans un fauteuil auprès de deux notaires,

A dicté mot à mot ses volontés dernières.

Je n'assurerai pas que ce fût vous. Pourquoi?

C'est qu'on peut se tromper! Mais c'était vous, ou moi.

Cet hémistiche est absolument sublime; jamais

l'impudence et l'audace n'ont été plus loin

Tromper avec la vérité! La race des valets se peint là tout entière.

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