TURCARET
Turcaret a une tout autre portée que le Légataire. C'est la première comédie sociale de notre répertoire, c'est peut-être la seule. L'auteur ne s'attaque pas à un vice comme dans Y Avare ou le Joueur, à un ridicule comme dans le Bourgeois gentilhomme, à un travers comme dans le Misanthrope. 11 ne se borne pas à la satire d'une corporation comme dans le Malade imaginaire. C'est la société même qu'il prend à partie, c'est le pillage de la richesse publique et privée qu'il met en scène : on dirait le sac d'une ville. Des voleurs de tout étage, de toute provenance, passent devant nous, dévalisant à pleines mains tout ce qui est près d'eux, et pourchassant ce qui est loin. Or, quels sont les chefs de la bande? Qui est-ce qui mène toute celte bacchanale de rapine? Le valet et la, soubrette, Lisette et Frontin. C'est par la bouche de Frontin que l'auteur résume, à la fin du premier
acte, toute la conception de la pièce, dans les trois lignes suivantes :
J'admire le train de la vie humaine. Nous plumons une coquette, la coquette mange un homme d'affaires, l'homme d'affaires en pille d'autres; cela fait un ricochet le plus plaisant du inonde.
Le Sage fonde la dynastie des Frontin. Les Frontin sont aussi fripons que leurs prédécesseurs, mais ils le sont autrement. Les valets de Molière et de Regnard volent, soit, mais pas pour eux seuls. Ils volent pour leurs maîtres, ils partagent avec leurs maîtres, quelquefois même ils ne partagent pas. Ils ont de l'art pour l'art. L'imagination est de la partie. Ce qui les tente, ce qui les pousse au larcin, ce n'est pas seulement l'amour du gain, c'est le goût de l'aventure, c'est l'amour même du danger. Les galères ont pour eux je ne sais quel attrait de perspective comme le champ de bataille pour le soldat. Ce sont des artistes en friponnerie, comme le Dorante du Menteur est un artiste en mensonge.
Rien de pareil chez Lisette et Frontin de Turcaret. Ce sont des gens rangés, des industriels, des associés. Frontin, valet de Turcarct, fait entrer Lisette chez la baronne comme on introduit un espion dans la place, et, une fois installés là tous deux, lui chez la dupe, elle chez la dupeuse,' ils établissent leur petite maison de commerce. C'est vraiment admirable d'ordre.
Tout ce qu'ils volent, ils le placent. Sans doute le
mariage est leur but; mais, quoique Lisette soit jeune et fraîche, leur amour n'est qu'une association, une affaire.
FnoNTm.
Voilà soixante pistoles que nous pouvons mettre de côté. Serreles, ce sera le fondement de notre communauté. Lisette.
Oui! Mais il faut bâtir sur des fondements. Car je fais des réflexions morales, je t'en avertis. Ilàte-toi d'amasser du bien, autrement, quelque engagement que nous ayons ensemble, le premier riche faquin qui viendra peut m'épouser, Froxtin.
Donne-moi le temps de m'enrichir.
Lisette.
Je te donne trois ans! C'est assez pour un homme d'esprit.
Frontin.
Je ne t'en demande pas davantage.
Qu'on ne croie pas que ce soient là de purs jeux d'esprit. Ce qu'elle dit, elle le fait, et elle est fort résolue à le faire. Au cours de la pièce, une revendeuse à la toilette vient offrir à la baronne comme mari un gros commis qui a du bien, et cherche une petite femme sans fortune. La baronne refuse, un commis ne lui suffit pas.
« Voilà mon fait à moi, s'écrie Lisette, je le prends. »
Plus loin, la baronne se sent prise de pitié pour Turcaret.
« Ruinons-le d'abord, madame, pendant que nous le tenons, dit Lisette. Brusquons son coffre-fort, saisissons ses billets, mettons M. Turcaret à feu et
à sang, enfin rendons-le si misérable qu'il fasse pitié même à sa femme. »
C'est une harpie ; et elle a vingt ans ! Enfin arrive le dénouement. Turcaret est ruiné, et Frontin, ce semble, avec lui. On l'a arrêté! on l'a fouillé! on a saisi, à ce qu'on croit, sur lui des billets apportés a la baronne et qu'il avait escroqués. « Quel parti allons-nous prendre? » lui dit Lisette avec inquiétude, et toute prête à le quitter.
Frontin.
Vive l'esprit! mon enfant. Je viens de payer d'audace! Je n'ai pas été fouillé.
Lisette, avec un cri de joie.
Tu as les billets?
Frontin.
J'en ai touché l'argent. 11 est en sûreté. J'ai quarante mille francs. Si ton ambition veut se bornera cette petite fortune, nous allons former souche d'honnêtes gens.
Lisette.
J'y consens.
Frontin.
Voilà le règne de M. Turcaret fini, le mien commence.
Ainsi finit cette terrible pièce. Par un vol, par un mariage fondé sur un vol ! C'est la lie remontant à la surface. C'est le triomphe de la valetaille. La date de la pièce ajoute à notre étonnement, et je dirais presque à notre terreur : 14 février 1709. Sous le règne de Louis XIV! Ainsi la France en était déjà là six ans avant la Régence. Ainsi, en 1709, cette effroyable image de la société française était si ressemblante, qu'elle arrachait un cri d'admiration à cette société
loi CHS ET BLEUETS.
même qu'elle représentait si hideuse! On ne se demande pas, en face d'un tel spectacle, comment la Révolution de 1789 a éclaté, mais comment elle a éclaté si tard:
Un autre étonnement me frappe malgré moi. Comment un chef-d'œuvre comique a-t-il pu sortir d'un tel sujet? Le Tartufe n'est qu'un individu. Le Légataire n'est qu'une anecdote. Mais ce qu'on nous montre ici, c'est une partie de la société française en pourriture. Et Le Sage a fait rire avec une telle pièce! Faut-il donc le mettre au rang, de Molière et même de Re<mard? Non. D'ahord Turcaret est en prose, et la poésie ajoute à une œuvre de théâtre une difficulté et une valeur considérables. Puis une autre raison plus forte encore. Tartufe et le Légataire font encore rire. On ne rit plus à Turcaret. Depuis trente ans, trois ou quatre reprises successives n'ont rencontré qu'un public froid et ennuyé. Ce n' est certes pas que l'esprit et le talent manquent dans la pièce, ni la force du dialogue, ni la vérité des caractères, ni même, au cinquième acte, une très heureuse invention de situation! Mais l'ignominie du sujet pèse sur la pièce. Le Sage n'a pas pu en triompher comme Molière et comme Rcgnard. Il y fallait du génie, il n'a eu que du talent. Ses personnages y sont trop vils! Le vice y est trop cru! Cela fait froid. Le dégoût éteint le rire sur les lèvres. On se sent triste jusqu'à la mort. Turcaret n'en est pas moins un chef-d'œuvre, mais un chefd'œuvre de bibliothèque, et tant qu'on le lira,
Lisette et Frontin resteront les témoins les plus saisissants du talent de l'auteur et de l'esprit de son époque.