MARIVAUX
Passer de Turcaret aux Fausses Confidences, c'est sortir d'un coupe-gorge pour entrer dans un boudoir de grande dame, et cependant on assiste presque à la même pièce.
La scène se passe toujours à Paris. C'est le même monde mêlé de bourgeoisie et de noblesse. L'action est toujours menée par deux valets : Lisette s'appelle Martbon, Frontin s'est changé en Dubois; et voici une transformation bien curieuse : Dubois n'est pas moins menteur que Frontin, pas moins intrigant que Frontin, pas moins fécond en artifices que tous les Frontin et tous les Scapin ses aïeux; seulement, au lieu de s'appliquer à capter un héritage, à exploiter un vieil oncle, à extorquer un testament, et à nous faire pénétrer dans les plus tristes recoins de la nature humaine, seulement, dis-je, l'industrie de ce valet, d'une espèce toute nouvelle, a pour but de nous initier aux plus délicats mystères de la tendresse, d'assurer le bonheur d'un maître qui ne lui paye même pas ses gages, enfin de faire, sans aucune sorte d'intérêt personnel, le siège d'un cœur de vingt ans.
C'est là, il faut l'avouer, une conception absolument originale, et où se peint tout le génie de Marivaux.
Le sujet est des plus simples.
Araminte est sur le point d'épouser un comte qu'elle n'aime qu'à moitié. Dorante, follement épris d'elle sans qu'elle le sache, est séparé d'elle par son manque de fortune et sa condition modeste. Dubois, qui a été son valet, et s'est attaché à lui, le présente chez Araminte comme intendant.
11 est accepté, le voilà dans la place. « Ne tremblez pas, lui dit Dubois. Je sais votre mérite, je sais vos talents; je vous conduis, et on vous aimera, toute raisonnable que l'on est, et on vous acceptera, toute fière que l'on est, et on vous épousera, tout ruiné que vous êtes. Entendez-vous? fierté, raison et richesse. il faudra que tout se rende. L'amour parle, il est le maître, il parlera. »
Là-dessus, le voilà en campagne. Coup sur coup éclatent les inventions les plus amusantes, les subterfuges les plus comiques : fausses confidences, lettres supposées, envoi de portrait, il se sert de tout, même de la vérité. Les autres domestiques de la maison ne sont que des instruments dans sa main, ses complices sans le savoir. 11 utilise la hauteur même de Mme Argante, et le dépit du comte, pour faire entrer de force dans l'âme de la jeune femme les preuves de la passion de son maître. Il l'en poursuit, il l'en accable, et quand il voit cette passion la saisir, elle aussi, à son tour, il l'attise, il l'irrite par le dépit, par la jalousie, par la fierté, par l'attendrissement, jusqu'à ce qu'enfin, vaincue, à bout de forces, Araminte laisse échapper son secret dans un cri d'amour que Dubois lui a arraché, et ce cri est sa
seule récompense. Et c'est pour arracher ce cri qu'il travaille pendant toute la pièce. Que nous voilà loin de Molière, de Regnard, de Le Sage!
Marthon, elle aussi, est une femme de chambre qui ne ressemble guère à aucune autre. Moitié demoiselle, moitié soubrette, ces deux personnages se mêlent et se succèdent si bien en elle que, quand on croit avoir affaire à l'un, on voit tout à coup apparaître l'autre. D'une bonne famille bourgeoise, et réduite par nécessité à se mettre en service, elle est traitée par Àramintc en compagne, presque en amie, et garde en son nouvel état quelque chose de la délicatesse de sentiments de son ancienne condition.
Mais une rivalité d'amour s'élève entre elles deux : adieu la demoiselle! la soubrette reprend le dessus! elle saisit au passage une lettre qui n'est pas pour elle, elle la décachette, elle y voit la preuve que Dorante aime Araminte, et, pour se venger, elle lit tout haut la lettre devant toute la famille assemblée, sans souci d'affliger, d'irriter ou de compromettre sa maîtresse. C'est bien là un vilain acte de femme de chambre! Ne vous indignez pas trop, et liez-vous à Marivaux pour faire reparaître la demoiselle.
La scène de son repentir est charmante.
Marthon.
AU! madame, pourquoi m'avez-vous exposée au malheur île vous déplaire? Pourquoi avez-vous eu la cruauté de m'abandonner au hasard d'aimer un homme qui n'est pas fait pour moi, qui est digne de vous et que j'ai jeté dans une douleur dont je suis pénétrée?
Araminte, d'un ion doux.
Tu Faiinais donc, Marthon?
Quel mot délicieux !
Marthon.
Laissons là mes sentiments. Rendez-moi votre amitié comme je l'avais, et je serai contente.
Araminte.
Ah! je te la rends tout entière.
Marthon, lui baisant la main.
Me voilà consolée.
Araminte.
Non, Marthon, tu ne l'es pas encore. Tu pleures et tu m'attendris.
Marthon.
N'y prenez point garde. Rien ne m'est si cher que vous.
N'est-ce pas charmant? On croit lire le dénouement de Y Etincelle. Marthon est comme la première ébauche de ce rôle exquis d'Antoinette. M. Pailleron s'est-il souvenu de Marivaux? Je ne le crois pas. Ce n'est pas de l'imitation, c'est de l'hérédité.
Je ne puis quitter Marivaux sans dire un mot du Jeu de V amour et du hasard. Ecrite d'abord pour le Théâtre-Italien, représentée par les acteurs italiens, créée par la fameuse Sylvia, et transportée en 1796 au Théâtre-Français par Mlle Contât, cette jolie comédie a un caractère singulier : c'est de tenir à la fois des deux théâtres où elle a paru. Sylvia a gardé son nom de Sylvia, mais Arlequin est devenu Pasquin, et Colombine s'est changée en Lisette. Seulement, Dieu merci! ils n'ont changé que de nom. Ils ont gardé leur folle gaieté, leurs lazzis, leur excentricité de
mimique, et de là un mélange charmant de la sentimentalité française et de la verve italienne. Le Jeu de Vamour et du hasard est la plus [tiquante des comédies de Marivaux, comme les Fausses Confidences en sont la plus touchante; et si, dans toutes deux, les valets et les souhrettes doivent beaucoup à l'auteur, l'auteur ne leur doit-il pas quelque chose à son tour? Dubois et Marthon, Lisette et Pasquin, n'ont-ils pas leur part dans la gloire de Marivaux?