AUJOURD'HUI
Aujourd'hui, dans le répertoire moderne, plus de grands rôles de valets. La dynastie de ce qu'on appelait les grandes casaques a disparu depuis le commencement du siècle. L'emploi existe cependant encore au Conservatoire; mais, à peine entrés dans la maison de Molière, les Scapins de la rue Bergère émigrent dans les autres emplois. M. Samson a été deux fois marquis, trois fois comte, une fois premier ministre, une fois pair de France, une fois même, empereur, et quel empereur! Charles-Quint! M. Régnier s'est approprié la bourgeoisie : les avocats, les avoués, les hommes d'affaires, sans compter les caractères comme Annihal de Y Aventurière , ou les premiers rôles comme Julien de Gabrielle. M. Got a trouvé quelquesuns de ses plus beaux succès dans un jeune premier, le Duc Job, dans le rabbin de Y Ami Fritz, dans un notaire, Maître Guérin, dans un industriel mil-
lionnaire, M. Poirier. Quant à M. Coquclin, nous l'avons vu duc, héros, dandy et le reste ; je dis le reste, car il, s'est crée en dehors du théâtre un emploi où. il a porté toutes ses qualités de théâtre : il s'est fait l'interprète de la poésie lyrique moderne.
Comment s'expliquer cette disparition des grands rôles de valets dans le répertoire moderne? Rien de plus simple.
Les domestiques sur la scène n'ont plus la même importance, parce qu'ils ne sont plus au même rang dans nos maisons.
Ils n'ont plus part dans nos grands intérêts, mariages, deuils, successions.
Ils se mêlent toujours de nos affaires, mais ils n'y sont plus mêlés.
Ils sont toujours dans la famille, mais ils ne sont plus de la famille.
Ainsi exclue du grand répertoire moderne, la domesticité s'est réfugiée dans la comédie de genre, et s'y éparpille en un grand nombre de rôles spirituels, piquants, mais épisodiques et secondaires Nous y relèverons seulement un fait important, caractéristique, et qui servira de conclusion à notre étude.
A en croire certains esprits chagrins, ce changement dans nos mœurs a détruit un des caractères les plus touchants de la domesticité d'autrefois. Les liens d'affection qui unissaient jadis les serviteurs aux maîtres sont détruits, et il faut regretter, comme un type à jamais perdu, le personnage légendaire du vieux domestique.
Est-ce juste?
Trois jolies comédies modernes vont nous répondre.
La Joie fait peur, de Mme de Girardin, est un petit chef-d'œuvre, et un des plus jolis rôles de la pièce est celui de Noël; or qu'est-ce que Noël, sinon un pendant de Caleb?
Scribe, vingt-cinq ans auparavant, a créé, dans le Mariage de raison, un type nouveau de domestique, le domestique soldat.
Bertrand, sergent, et amputé d'une jambe, est au service de son général, le comte de Brémont, qui l'a spécialement attaché à son fils, le capitaine Edouard.
Bertrand a donc deux maîtres — Voyons-le vis-àvis de l'un et de l'autre.
Edouard, un peu souffrant, entre, s'appuyant sur le bras de Bertrand.
Bertrand.
Ne craignez rien, mon capitaine, je suis là pour soutenir le corps d'armée.
SlZETTE.
ï pensez-vous, Bertrand, avec votre jambe?
Edouard, prenant le bras de Suzette.
Elle a raison. Tu aurais besoin toi-même de soutien.
Bertrand, frappant sur sa jambe de bois. Laissez donc, c'est aussi solide qu'une autre, et quand ça casse, on en a de rechange. Vous ne pourriez pas en dire autant. Suzette, conduisant Edouard à un fauteuil. Ne vous pressez pas, et appuyez-vous sur moi. Comment cela va-t-il ce malin?
Edouard.
Mal. Je soull're horriblement.
Bertrand.
Allons donc! mon capitaine, qu'esl-ce que c'est que de s'écouter comme une petite-maîtresse? Je vous ni vu marcher gaiement sous le feu du canon, et pour un misérable accès de lièvre, voilà que vous avez le frisson ! Edouard.
Tu en parles bien à ton aise; si tu avais dansé hier, comme moi, douze contredanses....
Bertrand.
Il est de fait que dans le moment je ne pourrais pas en faire autant, parce que chez moi les amours et les zéphyrs ne battent plus que d'une aile. Mais vous, morbleu!
Cette familiarité, cette camaraderie affectueusement grondeuse, cette goguenardise respectueuse et dévouée, n'ajoutcnt-elles pas quelque chose au type des vieux serviteurs d'autrefois?
Le général entre, voilà un autre Bertrand qui nous apparaît.
Le Générai,.
Tu as quelque chose à me demander? Tant mieux. Allons, ne tremble pas. Parle donc.
Bertrand.
C'est pour vous dire, mon général, que je suis fils d'un de vos fermiers, que je suis parti conscrit, que je ne vous ai jamais quitté, et que je vous dois tout. C'est vous qui m'avez mené au feu, c'est vous qui m'avez nomme caporal, puis sergent; c'est vous, mon général, qui, en Russie, et quand je tombais de froid, avez ôté votre manteau pour couvrir le corps de voire soldat.
Le Comte.
Où veux-tu en venir?
Bertrand.
J'en veux venir à vous apprendre que je suis chez vous, logé, nourri, hébergé, de l'argent dans ma poche, le verre de
vin à discrétion, et le cigare à volonté; c'est ce qui tait que n'ai besoin de rien, et que je n'ai rien à vous demandei
Et le rôle continue ainsi pendant les deux actes, tour à tour émouvant, comique, pittoresque, nous mettant à tout instant le rire aux lèvres et les larmes aux yeux, jusqu'au moment où nous apprenons, par un coup de théâtre très ingénieux, que si le pauvre Bertrand n'a plus qu'une jambe, c'est qu'il a perdu l'autre en se battant pour empêcher le fds de son général de se battre. Un tel personnage était-il possible dans l'ancien théâtre? Non! Pour le produire, il fallait cette longue communauté de dangers et de gloire, il fallait les vingt-cinq années de guerres de la Révolution et de l'Empire qui, mêlant toutes les classes, pouvaient seules faire du soldat le frère d'armes de son général.
Labiche, dans les Vivacités du capitaine Tic, a repris ce personnage en y ajoutant un trait de plus.
Les vivacités du capitaine Tic ne viennent pas de ce qu'il a la main leste, mais le coup de pied... facile. Son domestique Bernard a fait avec lui toutes les campagnes du second Empire.
Le Capitaine.
Te souviens-tu du joli coup de sabre que j'ai reçu à Montebcllo?
Bernard.
Oh ! une écorchure.
Le Capitaine.
Oui! une écorchure qui me prenait depuis le haut de la Icta
jusqu'au bas du nez..., et sans mon brave Bernard qui m'a
ramené à l'ambulance au milieu de la mitraille
Bernard, brusquement Je ne me souviens pas de ça du tout!... D'ailleurs, c'est recollé !
Le Capitaine.
Ce jour-là, le capitaine a dit à Bernard : « Mon viens quand on a vu ensemble la mort de si près, il ne faut plus se quitter ».
Bernard.
Vous avez eu la bonté de m'attacher h votre personne, pour la vie....
Le Capitaine.
Puisque tu n'as pas voulu que je te fasse des rentes imbécile!...
Voilà le ménage, et il vaut certes bien celui du général de Brémont et de Bertrand.
Quelques scènes après, éclate dans la coulisse un bruit épouvantable. C'est Bernard qui a fait je ne sais quelle maladresse, et Je capitaine qui entre dans une colère violente.
Le Capitaine.
Butor ! animal !
Bernard.
Capitaine, c'est que vous m'aviez dit.... Le Capitaine, lui donnant de son pied, à la place ordinaire. Tiens !
Bernard.
Ali!
Là-dessus le capitaine entre en scène.
Le Capitaine.
Sapristi! Je crois que je lui ai lancé... un coup de pied! Ça m'a échappé!... Je ne sais pas ce qu'il m'a dit.:.. Je n'ai pas
été maître de moi... et Ah! Je suis fâché de ça!... Mon
vieux Bernard... un ami... un soldat qui m'a sauvé la vie! Bernard, paraissant très pâle et très ému. Ah! capitaine....
Le Capitaine.
Voyons, Bernard... mon vieux Bernard!
Bernard Ah! capitaine!... (// s'essuie les yeux.)
Le Capitaine.
Il pleure!...
Bernard.
Oui... c'est de rage! C'est.... Je ne suis pas habitué à recevoir de ça!
Le Capitaine.
Voyons, Bernard... mon vieux Bernard....
Bernard.
Non!... Il fallait me tuer plutôt!...
Le Capitaine.
J'ai eu tort, là! Je le regrette.... Es-tu content?
Bernard, froidement.
Non, capitaine....
Le Capitaine.
Alors, que veux-tu?... Tu n'espères pas pourtant que je te fasse des excuses?
Bernard, vivement.
Oh! non, capitaine....
Le Capitaine.
Eh bien! alors.... Je ne vois pas
Bernard.
Mettez-vous à ma place.... Si quelqu'un vous avait.....
Le Capitaine, tout à coup.
Ah! je comprends!... Tu veux un coup de sabre?
Bernard.
Dame! Si c'était un effet de votre bonté....
Le Capitaine.
Diable! tu n'es pas dégoûté!... C'est que... un capitaine et un soldat....
140 LTIS ET BLEUETS.
Bernard.
Puisque nous ne sommes plus au service,
Le Capitaine.
C'est juste, nous ne sommes plus.... Mais tu es mon domestique !
Bernard.
Mettez-moi à la porte et je ne le serai plus.
Le Capitaine.
Oui... il y a encore ça!... Voyons!... Ça te ferait donc, là... bien plaisir?
Bernard.
Dame! Je ne peux pas rester avec ça dans mon sac:...
Le Capitaine, se décidant Eh bien, allons!
Bernard, avec joie.
Oh! capitaine !
Le Capitaine.
Bernard, je te chasse!... mais je te reprendrai après la chose....
Bernard.
Oui, capitaine!
Le Capitains.
Et lu m'aimeras toujours?
Bernard.
Oh ! plus qu'auparavant.
Le Capitaine.
Nous partirons dans un quart d'heure, va chercher les oulils!...
Quelle jolie scène ! C'est à la fois une trouvaille d'invention dramatique et un trait de mœurs. La pièce date de 1861. Labiche eût-il eu la pensée de mettre quarante ans plus tôt cet étrange duel sur le théâtre? Je ne sais. La marche des idées l'a peut-cire seule rendu possible. Égaux devant la loi, les domestiques sont devenus peu à peu égaux de leurs maîtres devant
l'honneur. Supposez donc aujourd'hui un maître battant son domestique ! Le domestique le lui rendrait.
Terminons cette courte étude sur la domesticité au xixe siècle par deux faits réels, dont l'un s'est produit quinze ans avant le Mariage de raison de Scribe.
Ce ne sont plus deux acteurs que nous allons avoir devant nous, ce sont deux hommes vivants, mais dans quel rôle! et sur quel théâtre! le champ de bataille de Wagram !
Masséna1 commanda à Wagram, comme le maréchal de Saxe à Fontenoy, porté dans une voiture. Blessé la veille, il ne voulut pas moins garder son poste de combat, et le 4 juillet au matin arrivait, devant sa tente, une calèche légère attelée de quatre chevaux de ses écuries et conduite par deux soldats du train. Mais à ce moment se présentent le cocher et le postillon du maréchal, qui déclarent que, puisque leur maître se servait de ses propres chevaux, c'était à eux seuls de les conduire. On se récrie, on leur représente les dangers auxquels ils s'exposent; pour toute réponse, le cocher monte sur son siège, le postillon saute à cheval, et les voilà, pendant huit jours que dura la série de combats qui précéda la bataille, promenant leur maître à travers les boulets et les obus. Le cocher eut sa redingote traversée d'une balle, le postillon eut son cheval tué sous lui, et Napoléon, dans une de ses fréquentes apparitions auprès de Masséna,