‹ Épis et bleuetsChapitre 17 sur 66 · LE VIEILLARD ET LES TROIS JEUNES HOMMES · texte numérisé non relu

LE VIEILLARD ET LES TROIS JEUNES HOMMES

Cette fable est l'avant-dcrnière du onzième livre. La Fontaine avait cinquante-huit ans quand il l'a publié, et là s'inaugure sa seconde manière. Un avertissement, mis en tète du recueil, nous apprend que le poète, s'alïïanchissant de l'imitation d'Esope et

G QUE LA FONTAINE DOIT AUX AUTRES. tù3

de Phèdre, a cherché des sujets nouveaux, qu'il a puisé à d'autres sources, qu'il a étendu les circonstances de ses récits, qu'il a tâché, ce sont ses propres termes, d'y mettre tous les enrichissements et toutes les diversités dont il est capable. Le volume s'ouvre par les Animaux malades de la peste, et l'on trouve, à la fin, le Vieillard et les trois Jeunes Hommes, que précède le Paysan du Danube; ces trois titres justifient bien l'avertissement.

La fable dont nous allons nous occuper lui a été inspirée par un apologue d'un fabuliste latin nommé Abstémius. En voici la traduction1 :

« Un vieillard décrépit était raillé, comme fou, par un jeune homme, parce qu'il greffait des arbres dont il ne devait pas voir les fruits. A quoi le vieillard répond : « Ni toi non plus, tu ne récolteras « peut-être pas les fruits de l'arbre que tu t'apprêtes « à greffer. » La preuve ne se fit pas attendre. Le jeune homme tomba de l'arbre dont il comptait recueillir les fruits et, précipité à terre, se rompit le cou. Cette fable montre que la mort est commune à tous les âges. »

Certainement ce court récit ne manque pas d'une certaine énergie saisissante. La concision des termes ajoute à l'impression. Le dénouement rapide et

1. Vir decrepitre seneclutis irridebatur a juvenc quodam, ut déliras, quod arbores insereret, quarum non esset pomma visuriis. Cui senex : « rv'ee tu, inquit, ex iis quas aune inserere paras, fructus fortassc decerpes. » Nec mora. Javcnis ex arbore, quam surculos decerpturus ascenderat, ruens, collum fregit. Fabula indicat mortem omni œtati esse commuiic:u.

inattendu fait coup de théâtre, et l'affabulation qui en sort, brève comme un arrêt, exprime fortement l'incertitude de la vie humaine. Mais combien tout cela est triste, décoloré, sec, dur!

La Fontaine arrive, et du premier mot tout change. Quel était le titre de l'auteur latin? Un Vieillai^d décrépit greffant des arbres.

La Fontaine écrit :

Le Vieillard et les trois Jeunes Hommes.

Ne sent-on pas soudain un flot de poésie qui entre dans cette sombre réalité? Il n'y a pas jusqu'au mot de trois jeunes hommes, mis au lieu de trois jeunes gens, qui n'ajoute à ce titre une sorte de grâce idéale.

Un octogénaire plantait.

« Passe encor de bâtir; mais planter à cet âge! » Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage :

Assurément il radotait.

« Car, au nom des dieux, je vous prie. Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir? Autant qu'un patriarche il vous faudrait vieillir.

A quoi bon charger votre vie Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous? Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées; Quittez le long espoir et les vastes pensées;

Tout cela ne convient qu'à nous. »

La substitution de trois jeunes hommes à un seul élargit le sujet, l'étoffe, lui donne la vie! Aucun des interlocuteurs n'est désigné, et cependant on entend les trois voix. C'est comme un chœur avec des répliques alternées. Le premier mot est un mot de

moquerie, le dernier un mot d'orgueil, avec ça et là des accents de compassion mêlée de mépris, qui caractérisent au vif la jeunesse arrogante, confiante, sûre d'elle-même et de l'avenir.

« Il ne convient pas à vous-mêmes, Repartit le vieillard. Tout établissement Vient tard, et dure peu. La main des Parques blêmes De vos jours et des miens se joue également. Nos termes sont pareils par leur courte duréo. Qui de nous des clartés de la voûte azurée Doit jouir le dernier? Est-il aucun moment Qui vous puisse assurer d'un second seulement? Mes arrière-neveux me devront cet ombrage :

Eh bien! défendez-vous au sage De se donner des soins pour le plaisir d'autrui? Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui; J'en puis jouir demain, et quelques jours encore;

Je puis enfin compter l'aurore

Plus d'une fois sur vos tombeaux. »

La mise en regard de la fable française et de la fable latine vous cause une sorte de stupéfaction. La métamorphose d'Abstémius en La Fontaine ressemble à un de ces contes de fées, où l'on voit, sous un coup de baguette, une vieille femme, sécha, [ ridée, aux traits durs, et maigrement vêtue, se métamorphoser soudain en une princesse noble de visage et riche de costume.

Chaque détail accentue le contraste. Comment s'expliquer que de cette petite maxime prosaïque et terne : la mort est commune à tous les âges, soient sortis des vers comme ceux-ci :

La main des Parques blêmes De vos jours et des miens se joue également.

Où La Fontaine a-t-il trouve, dans cet apologue de six lignes, ces nuances d'impressions, ces progressions de sentiments, et cette image de l'aurore qui éclate à la fin des deux passages, comme un rayon de soleil perçant tout à coup un nuage? Mais il est un vers qui appelle une remarque particulière :

Mes arriêre-ncveux me devront cet ombrage.

Presque tous les lecteurs font, je crois, un contresens à ce vers. Ils le disent comme une affirmation. Le vieillard, selon eux, se réjouit à l'idée de ce que lui devront ses arrière-neveux. Tel n'est pas le sens. Le vieillard suppose une objection, faite par les jeunes gens : « Mais, bonhomme, il s'écoulera des années avant que votre arbre ait assez de feuilles pour donner de l'ombrage. » Il faut donc lire ce vers comme s'il y avait : Vous me dites que mes arrière-neveux, et mettre un accent moqueur à arrière, pour bien marquer que ce sont les jeunes gens qui parlent. Une preuve évidente que tel est le sens, c'est le Eh bien! qui commence le vers suivant. Eh bien! est une réponse, et ne peut être qu'une réponse. J'engage fort nos jeunes lecteurs à chercher l'intonation caractéristique qu'il faut donner à la dernière syllabe du mot ombrage, pour exprimer l'idée de La Fontaine. Il . y a là un très joli exercice de diction.

La fin de la fable complète notre élude d'opposition entre les deux ailleurs.

Le miens, colhim fregit, et, précipité à terre, il se casse le cou, se transforme en ces vers touchants :

Le troisième tomba d'un arlire Que lui-même il voulut enter; Et pleures du vieillard, il grava sur leur marLre Ce que je viens de raconter.

Pleures du vieillard termine ce délicieux morceau par une note attendrie qui le poétise encore.

La Fontaine, dans aucune de ses fables, n'a peutêtre jamais mis autant de lui-même.

Son génie seul ne suffit pas pour nous en expliquer la beauté. Son âge y a sa part. Il ne l'aurait pas écrite à quarante ans, ni môme à cinquante. Il faut avoir longtemps vécu, il faut avoir souffert, avoir pleuré, s'être consolé, avoir pardonné, pour réunir en une seule page tant de trésors d'indulgence, de grâce, de gravité, de mélancolie souriante. Il y a dans ces vers un charme d'automne, indéfinissable. Le feuillage des arbres, à l'arrière-saison, est bien plus varié de couleurs, bien plus riche de nuances qu'au printemps ou à l'été, et les couchers de soleil y ont d'incomparables douceurs de rayons. La fable : le Vieillard et les trois Jeunes Hommes est un beau soir d'octobre.

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