L'ALOUETTE ET SES PETITS AVEC LE MAITRE D'UN CHAMP
Nous venons de voir La Fontaine faisant sortir une merveille de poésie et d'émotion de quelques lignes sèches et sans couleur. Nous allons le voir aux prises avec une petite œuvre complète et achevée. Après le premier texte, nous nous disions : Que peut-il tirer de là? Après le second, nous dirons : Que pourra-t-il ajouter à cela?
Voici cet apologue, textuellement traduit d'Aulu- Gellc :
« Esope le Phrygien passe, non sans raison, pour fabuliste, parce qu'il savait présenter les sages conseils et les maximes utiles sous une forme agréable, et les faisait ainsi pénétrer dans l'esprit de ses lec-
tcurs. Sa fable V Alouette et ses Petits nous montre, par un aimable exemple, comment, dans les choses de la ¥Îc, il ne faut jamais se fier qu'à soi seul. Il s'agit d'un petit oiseau, dit-il; son nom est l'alouette. Elle habite et fait son nid au milieu des blés, à peu près au moment où les moissons commencent à poindre. Une alouette avait pondu par hasard dans des blés trop hâtifs; aussi, quand la moisson fui blonde, les .petits étaient encore sans plumes. L'alouette, partant pour leur aller chercher pâture, leur recommande de remarquer s'il se produit quelque chose de nouveau, afin de l'en avertir à son retour. Le maître de ce champ vient avec son fils, et lui dit : « Tu vois que ces blés sont murs et « appellent la main du moissonneur. Demain donc, « dès qu'il fera jour, va chez nos amis et prie-les c de venir nous prêter leur aide pour faire cette « moisson. »
« Le maître part, l'alouette revient. Les petits, tout tremblants, tout frémissants, supplient leur mère de se hâter et de se transporter dans un autre lieu. « Le maître, disent-ils, a envoyé son fils vers « ses amis pour qu'au lever du jour ils viennent « moissonner. » La mère leur répond de se calmer. « Si le maître, dit-elle, s'en remet à ses amis pour « moissonner, la moisson ne se fera pas demain, « et il n'est pas nécessaire que je vous emmène « aujourd'hui d'ici. »
« Le lendemain, la mère partie, le maître attend ceux qu'il avait convoqués. Le soleil se lève; rien
ne paraît, pas d'amis. Le maître dit alors h son fils : « Ces amis sont de grands paresseux. Ya donc prier « nos parents, nos alliés, nos voisins, de venir a moissonner demain avec nous. » Les petits, effrayes, annoncent cette nouvelle à leur mère. Elle les exhorte à rester sans crainte et sans souci. « Les parents, les voisins, leur dit-elle, ne sont « pas si serviables que de faire effort pour se « charger d'un travail et obéir ainsi à un mot « d'ordre. Vous, pourtant, écoutez bien ce qui se « dira. »
« Le jour levé, la mère part à l'essor. Les parents et voisins manquent à l'appel. Le maître dit à son fds : « Laissons là les parents et amis. Tu appor- « teras deux faucilles au point du jour. J'en prendrai « une, tu prendras l'autre, et nous ferons notre « moisson nous-mêmes.» Dès que la mère entendit ces paroles du maître : « Voici le moment de partir, '( dit-elle. Plus de doute! ce qu'il a annoncé se fera. « car il se fie, non aux autres, mais à lui. » L'alouette partit alors avec sa nichée, et la moisson fut faite pour le matin. »
On le voit, le tableau est complet. Rien n'y manque : ni l'action, ni les diverses phases de l'action, ni la mise en scène, ni les personnages, ni leur caractère. Le seul rôle qui reste à La Fontaine est, selon moi, celui de traducteur. Oui! traducteur, mais encore plus créateur. Nous allons le voir là, faisant son métier d'abeille. Le suc est dans les fleurs, mais c'est lui qui fait le miel :
Les alouettes font leur nid
Dans les Liés quand ils sont en herbe,
C'est-à-dire environ le temps Que tout aime et que tout pullule dans le monda,
Monstres marins au fond de l'onde, Tigres dans les forêts, alouettes aux champs.
Quelle admirable envolée poétique! Comme nous voilà loin de ce petit sillon! Comme le poète embrasse l'univers entier d'un coup d'aile! Et comme nous redescendons joliment sur la terre par le dernier hémistiche. La Fontaine seul a de telles trouvailles.
Les sept vers qui suivent ne sont pas moins caractéristiques :
Une pourtant de ces dernières Avait laissé passer la moitié du printemps Sans goûter le plaisir des amours printanières. A toute force enfin elle se résolut D'imiter la nature et d'être mère encore. Elle bâtit un nid, pond, couve, et fait éc'.oiv, A la hâte : le tout alla du mieux qu'il put.
Tout est à remarquer dans ce petit tableau. Ce vers délicieux :
Sans goûter le plaisir des amours printanières.
Et ce trait touchant :
D'imiter la nature et d'être mère encore.
Et celte hâte de la mère, si pittorosquement exprimée par cette succession précipitée de verbes entassés dans le même alexandrin :
Elle bâtit un nid, pond, couve et fait écloro.
iG2 Epis et bleuets.
Et ce rejet : à la hâte, qui achève de peindre la précipitation. Or, d'où tout cela est-il sorti? D'un pauvre et unique adjectif : lempeslioresl
Congesscrat in segetes tempestiorcs.
L'alouette avait pondu dans des blés trop hâtifs :
Les blés d'alentour mûrs avant que la nitéo
Se trouvât assez forte encor
Pour voler et prendre l'essor, De mille soins divers l'alouette agitée S'en va chercher pâture, avertit ses onfanîs D'être toujours au guet et faire sentinelle.
« Si le possesseur de ces champs Vient avecque son fils, comme il viendra, dit-elle,
Écoutez bien : selon ce qu'il dira,
Chacun de nous décampera. »
Sitôt que l'alouette eut quitté sa famille, Le possesseur du champ vint avecque son fils. « Ces blés sont mûrs, dit-il : allez chez nos amis Les prier que chacun, apportant sa faucille, Nous vienne aider demain à la pointe du jour. »
Rien à dire sur ces vers; le poète n'a guère ajouté au prosateur que ce que la versification ajoute à la prose. Même je trouve dans Aulu-Gelle une élégance d'expression que La Fontaine n'a pas reproduite. Les blés qui appellent la main du moissonneur. Ce n'est en somme qu'une prose agréable mise en jolis vers, rien de plus.
Notre alouette de retour
Trouve en alarme sa couvée. L'un commence : a 11 a dit que l'aurore levée, L'on fit venir demain ses amis pour l'aider.
— S'il n'a dit que cela, repartit l'alouette, Rien ne nous presse encor de changer de retraite; liais c'est demain qu'il faut tout de bon écouter. Cependant soyez gais ; voilà de quoi manger. » Eux repus, tout s'endort, les petits et la mère.
Comme La Fontaine prend ici sa revanche!
Certes, le récit d'Aulu-Gelle ne manque ni de vérité ni de finesse! J'y trouve même, pour peindre le bruyant émoi des petits, une image supérieure au vers de La Fontaine :
Avicitïi trepiduli obslrepcrc.
« Les petits tremblants, frémissent autour d'elle, » est plus expressif que :
Trouve en alarme sa couvée.
J'y relève encore ce trait spirituel :
« Si le maître s'en remet à ses amis pour moissonner, la moisson ne se fera pas demain. »
Mais quelle différence dans l'ensemble des deux passages! Comme la scène se pose plus vivement dans le poète!
L'un commence : « Il a dit.... ;)
Ce Y un commence donne à la terreur des petits je ne sais quoi de solennel, qui fait valoir par le contraste la brève réponse rieuse de l'alouette :
« S'il n'a dit que cela.... »
iU
Quant aux derniers vers, La Fontaine s'y trouve tout entier :
« Cependant soyez gais, voilà de quoi manger. » Eux repus, tout s'endort, les petits et la mère.
Le premier est charmant de vérité et de bonne humeur, et le suivant est un de ces tableaux complets, en un seul vers, comme il ne s'en trouve que dans notre poète. Il s'en exhale je ne sais quelle impres-
sion de bien-être, d'apaisement, de repos, do sommeil. On les "voit dormir, on a presque envie do dormir avec eux :
L'aube du jour arrive, et d'amis point du tout. L'alouette à l'essor, le maître s'en vient faire
Sa ronde ainsi qu'à l'ordinaire.
« Ces blés ne devraient pas, dit-il, être debout. Nos amis ont grand tort; et tort qui se repose Sur de tels paresseux, à servir aussi lents.
Mon fils, allez cbez nos parents
Les prier de la même ebose. »
Le conteur latin vaut ici le poète; mais les quatre vers qui suivent sont plus expressifs, plus vivants dans La Fontaine :
L'épouvante est au nid plus forte que jamais.
« 11 a dit ses parents, mère! c'est à celte heure...
— Non, mes enfants; dormez en paix :
Ne bougeons de notre demeure. »
Le : Il a dit ses parents, mère! peint d'un mot l'épouvante des petits, et le calme de la mère, l'apaisement subit qui découle de ses paroles se traduit délicieusement dans :
« Non, mes enfants; dormez en paix :
Ne bougeons de notre demeure. »
L'alouette eut raison, car personne ne vint. Tour la troisième fois, le maître se souvint De visiter ses blés : « Notre erreur est extrême, Dit-il, de nous attendre à d'autres gens que nous. Il n'est meilleur ami ni parent que soi-même. Retenez bien cela, mon lils. Et savez-vous
ÎGG ËPIS ET BLEUETS.
Ce qu'il faut l'aire? Il faut qu'avec notre familb Nous prenions dès demain chacun une faucille : C'est là notre plus court; et nous achèverons Notre moisson quand nous pourrons. »
Ici encore, j'hésiterais entre La Fontaine et Aulu- Gelle, si notre poète n'avait jeté au milieu de ce passage un vers devenu proverbe et où se résume toute la morale de cet apologue :
11 n'est meilleur ami ni parent que soi-même.
Mais courons à la fin, et voilà le génie du poète et du peintre qui reprend tous ses droits :
Dès lors que ce dessein fut su de l'alouette :
« C'est ce coup qu'il est bon de partir, mes enfants! »
Et les petits en même temps,
Voletants, se culebutants,
Délogèrent tous sans trompette.
Autant de vers, autant de tableaux ! Voletants, se culebutants, délogèrent tous sans trompette. Tout cela vit, remue, déménage. Le premier mot :
C'est ce coup qu'il est bon de partir!...
est comme un coup de clairon qui sonne le départ. Et rien de plus gai, rien de plus amusant que le dernier vers.
La part de La Fontaine dans cet apologue est donc à la fois restreinte et immense. Qu'y a-l-il apporté? La poésie.
Nous voici, avec notre troisième exemple, en face d'un collaborateur de La Fontaine, bien inattendu, et d'une collaboration bien singulière. C'est encore d'un fabuliste latin qu'il s'est inspiré; seulement, cet auteur latin est un Français; ce fabuliste est un enfant de huit ans; cet enfant est un prince... le Duc de Bourgogne; et cette collaboration est devenue une amitié.
Qui donc a rapproché le poète et le prince? Qui a donné à ce rapprochement le caractère d'un lien d'affection? On le devine : c'est Fénelon. Il établit entre eux les plus aimables commerces. Tantôt ce sont les fables du poète qui servent de sujet aux compositions latines de l'enfant, tantôt c'est l'enfant
qui indique des sujets au poète, qui lui inspire et même lui commande des fables. Quelle plus jolie preuve puis-je en donner que ces vers d'un tour si original, d'une si ingénieuse invention poétique et rythmique :
A Monseigneur le Duc de Bourgogne, qui ni avait demandé une fable nommée : le Chat et la Souris.