LE CHAT ET LA SOURIS
Tour plaire au jeune prince à qui la Renommée
Destine un temple en mes écrits, Comment composerai-je une fable nommée
Le Chat et la Souris?
Dois-je représenter dans ces vers une belle Qui, douce en apparence, et toutefois cruelle, Va se jouant des cœurs que ses charmes ont pris Comme le chat de la souris?
Prendrai-je pour sujet les jeux de la Fortune? Rien ne lui convient mieux : et c'est chose commun Que de lui voir traiter ceux qu'on croit ses amis Comme le chat fait la souris.
Introduirai-je un roi qu'entre ses favoris Elle respecte seul, roi qui fixe sa roue, Qui n'est point empêché d'un monde d'ennemis, Et qui des plus puissants, quand il lui plait, se joue Comme le chat de la souris?
Mais insensiblement, dans le tour que j'ai pris, Mon dessein se rencontre; et, si je ne m'abuse,
Je pourrais tout gâter par de plus longs récits : Le jeune prince alors se jouerait de ma musc Comme le chat de la souris.
Est-il possible d'imaginer rien de plus léger, de plus rempli de grâce piquante et d'imagination?
Mais nous arrivons à un fait plus curieux encore : Fénelon eut l'idée de faire composer ensemble l'enfant et le poète, oui, composer comme deux écoliers. Le même sujet leur fut donné à l'un et à l'autre; L'enfant dut le traiter en prose latine, le poète en vers français ; l'un en fit un thème, l'autre une fable, et le bonheur veut que les deux compositions aient été conservées : de façon que nous pouvons décider qui mérite le prix, dans le récit des Deux Chèvres.
Voici le thème latin du Duc de Bourgogne, corrigé par Fénelon, et portant sur le revers de la copie : Bonum thema1 :
Due capellse aberrantes a grege, arresperunt in rupes prœruptas, et ceperunt morsu dumela. Post îongos cireaitus, tandem sibi invicem obviœ factœ sunt, ad trajectum alti rivi, in quo tabula angustapons erat. Eis ex adverso positis. unaquœquc contendebat se nunquam cessuram locum socix : « Avia, inquit una, erat olim Polyphemo gratis- « sima. — Mca, vero, respondit altéra , erat Amal-
\. Thcma a deux sens : tantôt il veut dire version du français en latin ; tantôt, sujet, matière d'un devoir.
« tlirea quœ lactavit Jovem. » Sic, dum sese cxagitant, précipites ruunt in gurgitem.
Dans ce thème, les mots, si'xi inviccm, una, olim, vero, sont de la main du précepteur.
J'ai transcrit le texte en latin pour les parents; en voici la traduction pour les enfants :
« Deux chèvres, errant loin du troupeau, grimpèrent sur des roches abruptes pour y brouter les ronces. Après de longs circuits, elles se trouvèrent, allant à rencontre l'une de l'autre, au passage d'un profond ruisseau, sur lequel une planche étroite était jetée comme pont. Ainsi mises en présence, chacune soutenait qu'elle ne céderait pas la place à l'autre : « Mon aïeule, dit l'une, fut autrefois très aimée « de Polyphème. — La mienne, répondit l'autre, « était Amalthée, qui allaita Jupiter. » Tandis qu'elles se disputent le droit de passage, elles sont toutes deux précipitées dans le torrent. »
Les corrections de Fénelon sont à remarquer, parce qu'elles tendent toutes à donner plus de précision à la description. Sibi invicem marque bien qu'elles vont à l'encontre l'une de l'autre; olim, autrefois, recule ingénieusement les relations affectueuses de la nymphe et de Polyphème, de façon à donner comme des quartiers de noblesse à leur affection. Enfin, les deux mots una et vero établissent bien l'opposition des deux rivales.
Les commentateurs se partagent sur la question de savoir si c'est le thème de l'enfant qui a fourni
le sujet de sa fable au poète, ou si c'est la fable qui a servi de texte à l'enfant. Aucune de ces deux opinions ne me semble la vraie. Si la fable avait été d'abord montrée à l'enfant, il en aurait tiré autre cbose que ce petit récit, si sec et si peu pittoresque; et je pense que, de son côté, La Fontaine eût hésité h triompher d'une façon si éclatante de l'enfant. Mon sentiment est que c'est Fénelon qui leur a donné à tous deux le sujet trouvé par lui dans quelque conteur ancien, car il a été traité par plus d'un, entre autres par Pline, qui y a mis un dénouement bien inattendu. Les deux chèvres, après s'être disputé les honneurs du pas, prennent un parti fort spirituel : l'une d'elles se couche sur le pont, l'autre lui passe sur le dos, et voilà le pont franchi par toutes deux.
Voyons le second devoir, la fable de La Fontaine :
Dès que les chèvres ont brou lé,
Certain esprit de liberté Leur fait chercher fortune : elles vont en vovage
Vers les endroits du pâturage
Les moins fréquentés des humains.
Là, s'il est quelque lieu sans route et sans chemin?, Un rocher, quelque mont pendant en précipices, C'est où ces dames vont promener leurs caprices. Rien ne peut arrêter cet animal grimpant.
Deux chèvres donc s'émancipant,
Toutes deux ayant patte blanche, Quittèrent les bas prés, chacune de sa part : L'une vers l'autre allait pour quelque bon hasard, l'n ruisseau se rencontre, et pour pont une planche. Deux belettes à peine auraient passé de front
Sur ce pont :
D'ailleurs, l'onde rapide et le ruisseau profond Devaient faire trembler de peur ces amazones. Malgré tant de dangers, l'une de ces personnes Pose un pied sur la planche, et l'autre en fait autant. Je m'imagine voir, avec Louis le Grand
Philippe Quatre qui s'avance
Dans l'île de la Conférence :
Ainsi s'avançaient pas à pas,
Nez à nez, nos aventurières,
Qui, toutes deux étant fort hères, Vers le milieu du pont r.e se voulurent pas L'une a l'autre céder. Elles avaient la gloire De compter dans leur race, à ce que dit l'histoire, L'une, certaine chèvre, au mérite sans pair, Dont Polyphème fit présent à Galalhéc;
Et l'autre, la chèvre Amalthée,
Par qui fut nourri Jupiter.
Faute de reculer, leur chute fut commune :
Toutes deux tombèrent dans l'eau.
Cet accident n'est pas nouveau Dans le chemin de la Fortune.
La comparaison est impossible, le commentaire inutile. Tout, dans ce chef-d'œuvre, est si vivant, si pittoresque, les mots, les tours, les rythmes, les coupes des vers, tout s'y fond et y éclate dans une harmonie si pleine de contrastes, qu'on n'a qu'à lire pour comprendre.
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Ainsi s'avançaient pas à pas,
Kez à nez, nos aventurières. (P. 172.)
Mais un fait d'histoire littéraire bien intéressant se dégage de cette lecture.
Cette fable fut publiée d'abord à part dans le Mercure galant. Or voici quel en était le début :
Les chèvres ont une propriété,
C'est qu'ayant fort longtemps brouté, Elles prennent l'essor, et s'en vont en voyage,
Vers les endroits du pâturage
Inaccessibles aux humains.
Est-il quelque lieu sans chemins, Quelque rocher, un mont pendant en précipices, Nos dames s'en vont là promener leurs caprices.
Comparez ce début avec celui de la fable définitive. Quelle différence! quelles admirables corrections! Ces huit premiers vers, si lourds, et si impropres même d'expression (des chèvres qui prennent V essor), se métamorphosant en un commencement léger, brillant, pittoresque, prouvent, d'une façon irréfutable, que le plus naturel de nos poètes, le plus naïf, n'est arrivé à effacer dans son œuvre toute trace de travail qu'à force de travail. Lui-même nous l'a dit dans la fable du Loup et le Renard, dont il devait, dit-il, au duc de Bourgogne, le dialogue, le sujet, et la morale :
Ce qui m'étonne est qu'à huit ans Un Prince en fable ait mis la chose, Tandis que sous mes cheveux blancs Je fabrique à force de temps Des vers moins sensés que sa prose.
Je m'arrête. J'en ai assez dit pour prouver ce fait
le Duc de Bourgogne et Fénclon ont été
charmant
les collaborateurs de La Fontaine.
Sifw*»*
Sa,(f 7J5-