‹ Épis et bleuetsChapitre 20 sur 66 · L'HOMME ET LA COULEUVRE · texte numérisé non relu

L'HOMME ET LA COULEUVRE

Nous arrivons au dernier et au plus caractéristique de nos exemples, car aucun ne nous montre La Fontaine ayant autant rc^u des autres, et leur ayant autant ajouté.

C'est à Pilpay qu'il doit Y Homme et la Couleuvre.

Pilpay suppose qu'un brahme, allant en pèlerin nage sur les bords du Gange, rencontre un crocodile qui le supplie de le transporter au milieu de ces eaux sacrées, parce qu'elles sont très abondantes et très salutaires. Le brahme y consent, met le croco-

dile sur son clos, dans un sac, et va le déposer au plein milieu du fleuve. Mais tout à coup, au moment où il se relire, il se sent prendre à la jambe par le crocodile qui cherche à l'entraîner au fond de l'eau pour le dévorer. Saisi de frayeur et indigné de cette trahison :

« Perfide! scélérat! s'écric-t-il, est-ce donc ainsi que tu rends le mal pour le bien? Est-ce donc là la reconnaissance que j'avais le droit d'attendre de toi, après t'avoir rendu un tel service?

— Que veux-tu dire, reprend le crocodile, avec ton grand mot de reconnaissance? Aujourd'hui, chez les hommes, la reconnaissance c'est de dévorer ceux qui vous font du bien. »

Le brahme, prenant alors le ton de la supplication, demande au crocodile de suspendre son dessein.

« Soumettons l'affaire à des arbitres, lui dit-il. Si tu en trouves trois qui t'approuvent, je consens à ce que lu me dévores. »

Le crocodile accepte et l'arbitrage commence.

Yovons La Fontaine :

Un homme vit une coiil ouvre :

(! Ah! méchante, dit-il. je m'en vais faire une ouvre

Agréable à tout l'univers! »

A ces mois l'animal pervers

(C'est le serpent que je veux dire, Et non l'homme; on pourrait aisément s'y tromper), A ces mots le serpent, se laissant attraper, Est pris, mis en un sac; et, ce qui fut le pire, On résolut sa mort, fùt-il coupable ou non. Afin de le payer toutefois de raison,

L'autre lui fit cette harangue :

^ Symbole des ingrats ! être bon aux méchants, C'est être sot ; meurs donc : ta colère et tes dents Ne me nuiront jamais. » Le serpent, en sa langue, Reprit du mieux qu'il put : « S'il fallait condamner

Tous les ingrats qui sont au monde,

A qui pourait-on pardonner?

Quelle profondeur mélancolique dans ces trois derniers vers!

Toi-même tu te fais ton procès : je me fonde Sur tes propres leçons; jette les yeux sur toi. Mes jours sont en tes mains, tranche-les; ta justice, C'est ton utilité, ton plaisir, ton caprice.

Remarquer la progression de ces trois mots : utilité, — plaisir, — caprice.

Selon ces lois, condamne-moi ;

Mais trouve bon qu'avec franchisa

En mourant au moins je te dise

Que le symbole des ingrats

Ce n'est point le serpent, c'est l'homme. »

Quelle différence entre ces deux débuts! Comme le sujet, chez La Fontaine, se pose avec plus de netteté et plus de force! Comme la grande idée de l'ingratitude humaine s'y dessine! Notre poète s'est débarrassé de cet attirail de contes de fées de l'auteur indien. Il laisse là le grotesque tableau du brahme portant le crocodile sur son dos, dans un sac. Il n'a garde de nous montrer l'homme sous les traits d'une créature charitable, avant de le traduire à notre barre comme le symbole des ingrats. Nous

sommes en pleine réalité, en pleine humanité, en plein tribunal, et, à peine le procès commencé, les deux personnages se transforment. L'accusé devient accusateur, la victime se pose en juge. Jamais héroïque martyr, en face d'une condamnation certaine, n'a montré plus d'indifférence de la mort, n'a parlé un langage plus plein de tristesse hautaine et a mère :

... le symbole des ingrats Ce n'est point le serpent, c'est l'homme.

Puis, ce terrible vers lancé, il se tait, et sans implorer sa grâce, sans l'espérer, je dirais presque sans la désirer, il attend l'effet de sa harangue, en stoïque, à la façon du paysan du Danube. Il ne demande pas, comme dans la fable indienne, des témoins à décharge qui peut-être le sauveront; non! Son bourreau lui offre l'arbitrage, il l'accepte avec indifférence, également certain que tous les arbitres lui donneront gain de cause, et que sa cause n'en est pas moins perdue.

Dans le conte indien, les trois arbitres choisis sont la vache, le cheval et Y arbre.

« Les plaideurs virent une vieille vache qui paissait sans gardien sur le bord du fleuve. Ils l'appelèrent. Le brahme lui demande s'il était permis de faire du mal à ceux qui nous faisaient du bien, et si la reconnaissance n'était pas un devoir et une vertu. « Que parles-tu, répond la vache, de « reconnaissance? Ma cruelle expérience m'a appris

« ce que tout cela compte aujourd'hui dans le « monde. J'ai rendu à l'homme les plus importants « services, j'ai labouré ses champs. Je lui ai donné « des veaux. Je l'ai nourri de mon lait. Maintenant c que je suis devenue vieille, et qu'il n'a plus rien « à attendre de moi, il nie rebute, et je me vois ici « abandonnée aux bords du fleuve et exposée à « chaque instant à devenir la proie des bètes féroces. »

L'accusation est accablante, et celte dernière image de la pauvre vache errant sur les bords du fleuve donne une réelle grandeur au tableau.

Qu'y ajoute donc La Fontaine?

Le pathétique! Les plaintes de la vache dans le conteur indien sont justes, amères, sans réplique; mais elles vous convainquent plus qu'elles ne vous touchent. On lui donne raison plus qu'on ne s'apitoie sur elle. Ces petites phrases : J'ai labouré son champ, je lui ai donné des veaux, je Vai nourri de mon lait, ont toute la force, mais aussi toute la sécheresse d'un fait. En les lisant, on n'éprouve pas le trouble profond de la pitié; cela manque de larmes.

Que dit La Fontaine?

« Je nourris celui-ci depuis longues années; Il n'a sans mes bienfaits passé nulles journées; Tout n'est que pour lui seul; mon lait et mes enfants Le font à la maison revenir les mains pleines; Même j'ai rétabli sa santé que les ans

Avaient altérée; et mes peines Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin»

Comme nous voilà transportes dans un autre monde! Comme le beau déroulement de la phrase poétique ajoute à l'attendrissement! Comme l'harmonie devient de l'émotion !

Enfin me voilà vieille; il me laisse en un coin Sans herbe : s'il voulait encor me laisser paîlre! Mais je suis attachée : et si j'eusse eu pour maître Un serpent, eùt-il su jamais pousser si loin L'ingratitude? »

Les poètes du xixe siècle se vantent justement d'avoir assoupli le vers français, d'avoir ôté à l'alexandrin sa monotonie pédantesque par l'habile variété des tours, par la mobilité des césures, par l'emploi calculé des rejets et des enjambements. Ils ont raison. Mais La Fontaine n'a-t-il pas été leur maître? Où trouver, même dans Victor Hugo, rien de plus hardi et de plus expressif, comme coupe de vers, que ce sans herbe? Et ce grand mot, Y ingratitude, se dressant tout seul à la tête du dernier vers, n'y apparaît-il pas comme une sorte de monstre gigantesque?

Le second arbitre choisi, dans le récit du conteur indien, est un vieux cheval qui n'avait plus que la peau et les os. Interrogé, il rép'ond simplement : « J'ai consumé tout ce que j'avais de forces au « service de l'homme, et, pour récompense, il va me « tuer et m'écorcher. »

La Fontaine a substitué le bœuf au cheval, et voici les admirables vers qu'il a tirés de ces deux

lignes, saisissantes sans doute, mais bien froides dans leur brièveté :

... Le bœuf vient à pas lents.

Quand il eut ruminé tout le cas en sa tète,

Il dit que du labeur des ans Pour nous seuls il portait les soins les plus pesante, Parcourant sans cesser ce long cercle de peines Qui, revenant sur soi, ramenait dans nos plaines Ce que Cérès nous donne, et vend aux animaux;

Que cette suite de travaux Pour récompense avait, de tous tant que nous sommes, Force coups, peu de gré; puis, quand il était vieux, On croyait l'honorer chaque fois que les hommes Achetaient de son sang l'indulgence des dieux.

La Fontaine a une qualité suprême, il donne la vie. Tous les êtres qu'il met en scène sont des créatures réelles. Les paroles de ce bœuf ne sont-elles pas son portrait? Ne semble-t-il pas qu'on le voie? Ces vers n'ont-ils pas son allure? Ne marchent-ils pas comme il marche? Ne sont-ils pas graves, et un peu pesants, comme lui? Ce long cercle de peines qui, revenant sur soi, ne nous représente-t-il pas le bœuf qui, arrivé au bout du sillon, revient aussi sur soi, pour recreuser plus profondément? Enfin la dernière image, nous reportant à l'antiquité, complète la physionomie de ce grave philosophe du labourage.

Après le bœuf, l'arbre.

Yoici le récit indien :

« Ils s'adressèrent à un manguier planté sur le bord du fleuve. Le brahme lui demanda s'il était permis de faire du mal à ceux qui nous avaient fait

du bien. « Je ne sais pas si cela est permis ou non, « répondit le manguier, mais je sais bien que c'est « là précisément la conduite que les hommes, tes « semblables, tiennent envers moi. En effet, j'apaise « leur faim en les nourrissant de mes fruits « succulents ; je les garantis des ardeurs du soleil en « les couvrant de la fraîcheur de mon ombre ; mais « dès que la vieillesse ou quelque accident m'a « mis hors d'état de leur procurer ces biens, oubliant « aussitôt mes services passés, ils coupent d'abord « mes branches et finissent par m'ôter la vie en « m'arrachant avec mes racines : d'où je dois con- « dure que la vertu, de nos jours, parmi les hommes, « c'est de détruire ceux qui les nourrissent. »

Ce petit tableau est complet, et La Fontaine n'a guère eu, paraît-il, qu'à traduire; mais, pour lui, imiter c'est créer :

.... L'arbre étant pris pour juge, Ce fut bien pis encore. Il servait de refuge Contre le chaud, la pluie et la fureur des vents; Pour nous seuls il ornait les jardins et les champs. L'ombrage n'était pas le seul bien qu'il sût faire ; Il courbait sous les fruits. Cependant pour salaire Un rustre l'abattait : c'était là son loyer; Quoique, pendant tout l'an, libéral il nous donne Ou des fleurs au printemps, ou du fruit en automne, L'ombre l'été, l'hiver, les plaisirs du foyer. Que ne l'éinondait-on, sans prendre la cognée? De son tempérament, il eût encor vécu.

On voit tout ce que notre poète a ajouté de fleurs et de fruits à cet arbre.

Notre étude serait incomplète si je n'y joignais deux observations qui me viennent toujours à l'esprit quand je lis cette fable, et que je n'ai encore vues exprimées nulle part. La première, c'est que les trois discours de la vache, du bœuf et de Y arbre, si admirables qu'ils soient comme morceaux de poésie, ont un grand défaut comme acte d'accusation : ils manquent de vérité. Les reproches adressés à l'homme portent sur des faits auxquels il y a beaucoup à répondre, et, si j'étais à la place de l'homme, je ne passerais pas si facilement condamnation. « Où vois-tu, dirais-je à la vache, que quand tu deviens vieille on te mette à l'attache, sans te laisser paître? On te vend, mais on ne te laisse pas mourir de faim. » Je dirais au bœuf : a Ton :

Force coups, pou de gré,

est une calomnie. Quel laboureur bat ses bœufs? Tout au plus, quand la voix ne suffit pas pour t'exciter au travail, te pique-t-on parfois de l'aiguillon. Mais, dans le cours de ta vie, à l'étable, à la pâture, que de soins pour ta nourriture, pour ta litière, pour ta propreté, pour ta santé ! A ta moindre maladie, j'appelle celui qui peut te guérir... ce que je ne fais pas toujours pour moi. Que signifie ton mot :

Ce que Cérès nous donne et vend aux animaux?

« Est-ce que Cérès ne nous le vend pas plus cher qu'à toi? Tu travailles? Est-ce que je ne travaille pas

comme toi? Tu tires la charrue, moi je la dirige. Tu pèses sur le joug, moi sur le timon. Tu laboures le champ, moi je l'ensemence, je le fume, je le prépare. Quand vient la moisson, tu arrives dans le champ, vers le soir, avec une charrette vide, que tu remmènes pleine de gerbes; rien de plus vrai. Mais, ces gerbes, qui les a moissonnées? Qui les a rassemblées? Qui les a liées? Moi! moi, qui, courbé sur le sillon avant le jour, ai travaillé pendant quatorze heures pour te préparer deux ou trois heures de labeur. Nous sommes deux compagnons de peine, et je partage avec toi les fruits que nous avons récoltés ensemble. De quoi te plains-tu? »

Enfin, je répondrais à l'arbre : « Tu parles de mon ingratitude. Que dirais-je donc de la tienne? Jamais père a-t-il eu pour son enfant plus de sollicitude que je n'en ai montré pour toi? Tu me dois tout ce que tu es. La nature n'avait créé en toi qu'un sauvageon, destiné à porter des fruits amers ou insipides. C'est moi qui, insérant sous ton écorce une sève généreuse, t'ai rendu l'honneur du verger. Je t'ai planté dans une terre choisie, je t'ai arrosé de l'eau la plus salutaire. Une de tes branches meurtelle? Je t'en délivre pour qu'elle ne nuise pas aux autres. C'est grâce à mon art que s'établit, entre tes racines et tes rameaux, un équilibre qui fait la beauté, ta fécondité, ta richesse. Enfin je ne t'abats que quand la mort est près de t'abattre. Viens donc maintenant me parler de tes services et de mon ingratitude. »

Voilà, si j'étais à la place de l'homme, ce que je dirais à mes accusateurs, et je ne vois pas trop ce qu'ils pourraient me répondre.

D'où je conclus que le début de cette fable est admirable, que les quatre discours sont de la plus haute éloquence, que le sujet l'ingratitude humaine est grandiose, mais qu'il demandait des exemples plus vrais. L'humanité en offrait à foison. La Fontaine a été trompé par la fable indienne, il s'est trop astreint à la suivre. Il n'a fait qu'imiter, là où il eût fallu inventer.

Mon second reproche est plus sérieux encore, il porte sur l'affabulation.

L'homme, trouvant mauvais que l'on l'eût convaincu, Voulut à toute force avoir cause gagnée. « Je suis Lien Lon, dit-il, d'écouler ces gens-là! » Du sac et du serpent aussitôt il donna

Contre les murs, tant qu'il tua la bèle.

On en use ainsi chez les grands.

La raison les offense, ils se mettent en tète Que tout est né pour eux, quadrupèdes et gens, Et serpents.

Si quelqu'un desserre les dents, C'est un sot. J'en conviens : mais que faut-il donc faire?

Parler de loin, ou bien se taire.

Cette fin, je l'avoue, me déconcerte absolument. Elle n'a aucun lien avec le sujet. Il ne s'agit plus de l'ingratitude des hommes, mais de l'infatuation des courtisans, et ce petit conseil de prudence pusillanime termine mal celte fable; mais elle contient quelques-

uns des vers les plus puissants, les plus pittoresques de notre poète, et elle reste, en dépit de ses imperfections, un chef-d'œuvre. Ces imperfections, je n'ai pas craint de les signaler. L'étude des œuvres du génie n'est féconde qu'à la condition de s'appeler culte, et non pas fétichisme. Admirer, c'est juger.

On dernier mot. Ces quatre fables nous ont montré, sous quatre formes différentes, ce que La Fontaine doit aux autres; mais, du même coup, elles nous ont fait voir aussi ce que les autres lui doivent. Qu'étaient en effet, avant lui, les apologues d'Abstémius, d'Aulu- Gelle, de Pilpay? Des lettres mortes. La Fontaine les touche, et les voilà immortels! Son travail d'imitation est un travail de résurrection.

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