‹ Episcopo et CieChapitre 4 sur 14 · PREFACE DU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

PREFACE DU TRADUCTEUR

l'art s'est enrichi en se transformant. Notre recueil contribuera, croyons-nous, à mettre cette vérité en évidence.

Pour ce qui concerne la pureté et l'éclat de la forme, c'est un genre de mérite qu'une traduction ne permet guère au lecteur d'apprécier. 11 nous suffira de dire que M. d'Annunzio, après a^oir fait l'orfèvre et le ciseleur de mots, après s'êtie épris de toutes les opulences et de toutes les préciosités de la forme, est revenu ensuite à une manière plus calme, plus fine et plus noble. A cet égard, on constate déjà un changement manifeste lorsqu'on passe de la Belle-sœur aux Annales d'Anne, de Saint- Pantalëon à Episcopo et C®. Et aujourd'hui, ses adversaires les plus déclarés ne lui contestent pas du moins la maîtrise de la langue.

Quant au sentiment des choses extérieures, il apparaît très vif et très précis dès les premières pages que M. d'Annunzio ait écrites. Les Cloches ne sont, si l'on veut, qu'une « narration d'écolier ». Il nous a semblé cependant que cette narration était assez curieuse pour trouver place dans notre recueil, parce qu'elle atteste chez l'auteur encore enfant une singulière vision des contours et des couleurs, un vision de peintre qui serait aussi musicien. M. d'Annunzio n'a-t-il pas dit de lui-même : ce Toutes mes recherches d'art tendent à fondre parfaitement dans ma prose et dans ma poésie les éléments picturaux et musicaux qui ont ma prédilection? » En général, cette prédilection s'adresse aux peintres précurseurs de la Renaissance et aux

vni pr£fa.ce du traducteur

musiciens des xvii* et xviii* siècles; et ce qu'il aime par-dessus tout, c'est la Beauté simple et subtil»' qui caractérise les œuvres de ces anciens maîtres. Quelquefois néanmoins, par exception, il a décrit des scènes de brutalité et de violence, comme dans la Hache, les Sequins et Saint-Panlaleon. Cela s'explique sans doute par ce fait qu'il est « un voyant » et que l'image conçue lobsède comme ime sensation rôelle. Mais, al or?; même qu'il traite un sujet de ce genre, il reste fidèle à sa nature d'artiste. Un critique italien, en parlant de Saint-Pantaleon, a pu comparer cette nouvelle à « un bas-relie! ébauché par Michel-Ange adolescent »; et un critique fran.ais a pu dire que « tout ce que touche M. d'Annunzio est transîbrmé en beauté ».

« Il y a des gens qui marchent au milieu d'une foule comme au milieu d'une foret d'arbres pareils, avec indifférence; mais il y a quelrju'un qu'. sur tout visage, épie une muette réponse à up.e muette question. » M. d'Annunzio est aussi ce questionneur d'âmes ; et. dans la Belle-sœur, dans les Annales d'Anne, surtout dans Episcopo et C'*, on voit apparaître, remarquable déjà, ce goût des enquêtes psychologiques qui deviendra si pénétrant dans les grandes œuvres ultérieures. Que M. d'Annunzio ait d'abord exercé de préférence sa subtilité d'analyste iur des anomalies morales, sur des passions criminelles, sur des égarements imbéciles de stiperstilion idolâtrique, il n'y a pas lieu de s'en étonne» . l'clrangeté même de tels sujets leur donne un attrait •pé. ial pour un jeune romancier curieux de ce qui

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est rare et extraordinaire. Dans le Plaisir^, dans l'Intrus, dans le Triomphe de la Mort ^, on retrouve encore cette même recherche des cas singuliers, des exceptions eV des perversions, bien que l'auteur y ait déployé des qualités de pins en plus larges et profondes. Mais ces trois romans, réunis sous le titre commun de Romans de la Rose, forment une première série qui est close maintenant.

M. d'Annunzio vient d'entreprendre une seconde série de romans où, résolu à ne pas limiter Bin étude à certains états morbides de la conscience humaine, il exercera ses puissantes facultés de représentation sur des domaines nouveaux. « Les écrivains dont je suis, disait-il dans un article récent, acceptent la vie tout entière ; et ils estiment que larf doit plonger ses racines jusque dans les prof indeurs où pullulent les premières sources. Donc, nalle limitation. Mais, comme il n'est pas possible à ces écrivains de manifester d'un seul coup toute 1 ar force et toute leur pensée, il est naturel qu'ils cherchent à développer leurs facultés graduellement c! à monter de cercle en cercle, selon leur pouvoir, jusqu'à un sommet d'où il leur sera donné d'embrasser les plus larges espaces. » Que nous apportera cette évolution nouvelle de M. d'Annunzio? En pareille matière, il est toujours extrêmement périlleux de prophétiser. Cependant, à certains in-

I. La traduction de ce roman va paraître sous le titre : l'Enjanl de volupté.

a . Le Triomphe de la Mort sera aussi publié prochainement en français.

t PRéPACE DU TRADUCTKUS

.'lices, on pressent que la pensée du romancier tend h devenir plus profonde, plus éprise des grands jnoblèmes moraux, plus essentiellement « spirituelle ».

Quoi qu'il en soit, la généreuse ambition de cet iirtiste passionné n'est pas inférieure à l'attente de seux que son oeuvre intéresse. Et cette attente ne sera pas déçue.

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Vous voulez donc savoir... Que voulezvous savoir, monsieur.*^ Que faut-il vous dire? Quoi.**... Tout!... Eh bien 1 je vais vous raconter tout, depuis le commencement.

Tout, depuis le commencement! Gomment faire.»* Je ne sais plus rien; je vous assure que je ne me souviens de rien. Comment faire, monsieur.»* Comment faire.»*

Ah! mon Dieu! Voici... Attendez, s'il vous plaît. Un peu de patience; ayez, je vous prie, un peu de patience, parce que je ne sais pas parler. Quand même je me rappellerais

I. Écrit en janvier 1891; publié sous le litre de Giovann Epii9>po, Luigi Pierro éditeur, Naples, 1893.

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quelque chose, je ne saumis pas aous le dire. Au temps où je vivais parmi les hommes, j'étais taciturne; j'étais taciturne même après avoir bu, toujours.

Non, non, pas toujours. Avec lui je parlais, mais avec lui seulement. Certains soirs d'été, dans le faubourg, ou encore sur les places, dans les jardins publics... Il mett-ait son bras sous le mien, son pauvre bras maigre, si hèle que je le sentais à peine. Et nous nous promenions ensemble en raisonnant.

Onze ans, — j)ensez, monsieur, — il n'avait que onze ans; et il raisonnait comme r.n homme, il était triste comme un homme.

On aurait dit qu'il savait déjà la vie, toute la vie, et qu'il soulTrait toutes les soulTrances. Déjà sa bouche connaissait les mots amer?, ceux qui font tant de mal et qui ne s'oublient pasi

Mais y a-t-il des gens qui oublient jamais quelque chose? Y en a-t-il P

Je vous disais : je ne sais plus rien, je no me souviens plus de rien... Oh I cela n'est pas vrai.

Je me souviens de tout, de tout, de tout! Vous entendez? Je me rappelle ses paroles,

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3GS gestes, ses regards, ses larmes, ses soupirs, ses cris, les moindres particularités de son existence, tout, depuis 'l'heure où il est né jusqu'à l'heuie où ii*est mort.

Il est mort. Voilà seize jours déjà qu'il est mort. Et moi, je suis encore vivant. Mais je dois mourir; et, plus tôt je mourrai, mieux cela vaudra. Mon enfant veut que j'aille le rejoindre. Chaque nuit il A^ent, s'assoit, nie regarde. Il est nu-pieds, le pauvre Ciro! et j'ai besoin de tendre l'oreille pour distinguer ses pas. Dès que'la nuit tombe, je suis continuellement, continuellement aux écoutes; et, lorsqu'il met le pied sur le seuil, c'est comme s'il le mettait sur mon cœur, mais d'une façon si douce, si douce, sans me faire mal, léger comme une plume... Pauvre âme I

Toutes les nuits, maintenant, il est nupieds. Mais croyez-moi ; jamais, de son vivant, jamais il n'a marché nu-pieds; jamais, je vous le jure.

Je vais vous dire une chose. Faites bien attention.» S'il vous mourait une personne chère, prenez soin qu'il ne lui manque rien dans son cercueil. Habillez-la, si vous pouvez, de vos propres mains ; habillez-la coni-

plètement, minutieusement, comme si elle devait revivre, se lever, sortir. Rien ne doit manquer à celui qui s'en va du monde. Rien, souvenez-vous-en.

Eh bienl regardez ces petits souliers... Vous avez des enfants?... Non. Alors, vous ne pouvez pas savoir, vous ne pouvez pas comprendre ce qu'est pour moi cette mauvaise paire de petits souliers qui ont contenu ses pieds, qui ont conservé la forme de ses pieds. Je ne saurai jamais vous le due; jamais aucun père ne saura vous le dire,

aucun.

Au moment où ils entrèrent dans la chambre, où ils vinrent pour m'emmener, est-ce que tous ses vêtements n'étaient point là, sur la chaise, k côté du lit? Pourquoi donc ne me préoccupai-je que des souliers? Pourquoi les cherchai-je sous le lit, anxieusement, avec la sensation que mon cœur se tendrait si je ne les trouvais pas? Pourquoi les cachai-je, comme f'H y était resté un peu de sa vie? Oh! vous ne pouvez pas comprendre.

Certains matins, en hiver, à l'heure de l'école... Le pauvre enfant soutirait des engelures. L'hiver, ses pieds «'étaient qu'une plaie, tout

saignants. C'est moi qui lui mettais ses souliers, qui les lui mettais moi-même. Je savais si bien! Puis, pour les lacer, je me baissais et je sentais s'appuyer sur mes épaules ses mains déjà tremblantes de froid ; et je m'attardais... Mais vous ne pouvez pas comprendre.

Quand il est mort, il n'en avait qu'une paire, celle que vous voyez. Et je la lui ai prise. Et sûrement on l'a enseveli tel quel, comme un petit pauvre. Est-ce que personne l'aimait, excepté son père.^^

Maintenant, tous les soirs, je prends ces deux souliers et je les pose l'un près de l'autre sur le seuil, à son intention. S'il les voyait en passant.*^ Peut-être les voit-il, mais il n'y touche pas. Il sait peut-être que je deviendrais fou si, au matin, je ne les retrouvais plus à leur place, l'un près de l'autre...

Vous me croyez fou.** Non? Il me semblait lire dans vos yeux... Non, monsieur, je ne suis pas fou encore. Ce que je vous raconte, c'est la vérité. Tout est vrai. Les morts reviennent.

Il revient aussi, l'autre, quelquefois. Quelle horreur I Oh ! oh I quelle horreur I

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Vous voyez : pendant des nuits entières j'ai tremblé comme à présent, j'ai claqué des dents sans pouvoir m'en défendre, j'ai cru que la terreur allait me disloquer les os aux jointures ; j'ai senti sur mon front, jusqu'au matin, mes cheveux pareils à des aiguilles, raides, dressés. N'ai-je pas les cheveux tout blancs? Ils sont blancs, n'est-ce pas» monsieur?

Merci, monsieur. Vous voyez, je ne tremble plus. Je suis malade, très malade. Combien de jours de vie me donneriez-vous encore, h en juger sur ma mine? Vous savez, je dois mourir, et le plus tôt sera le mieux.

Mais oui, oui, je suis calme, parfaitement calme. Je vous raconterai tout, depuis l'origine, selon votre désir; tout, par» ordre. La raison ne m'a pas encore abandonné, croyezmoi.

Donc, voici 1 -affaire. C'était dans une maison des quartiers neufs, dans une espèce depension bourgeoise, il y a douze ou treize ans. Nous étions une vingtaine d'employés, tant jeunes que vieux. Nous y allions dîner le soir, ensemble, à la même heure, à la même table. Nous nous connaissions tous plus ou moins»

quoique nous ne fussions pas tous du mêmebureau. C'est là que j'ai connu Wanzer, GiuKo Wanzer, il y a douze ou treize ans.

Vous... vous avez vu... le cadavre?... Ne vous a-t-il point paru qu'il y avait quelque: chose d'extraordinaire dans ce A'isage, dan» ces yeux.^^... Ah.I j'oublie, les yeux étaient fermés... Pas tous les deux, cependant, pas. tous les deux. Gela, je le sais bien. 11 faut que je meure, ne serait-ce que pour m'ôter des doigts l'impression de cette paupière qui! résistait... Jala sens, je la sens ici, toujours;, comme si en cet endroit s'était attaché un peu de cette peau. Regardez ma main. N'est-ceî pas une main qui a déjà commencé de mourir 5, Regaidez-la. ,

Oui, c'est vrai. Il ne faut plus y penser., Je vous demande pardon. Je vais maintenant tout di-oit au but. Où en étions-nous? Le commencement allait si bienl Et puis, tout d'un coup, je me suis perdu. C'est sans doute parce que je suis à jeun, rien autre chose; non, rien autre chose. Depuis, bientôt deux jours je n'ai, pas mangé.

Je me souviens qu'autrefois, quand j'avais

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l'estomac vide, il me venait une espèce de délire léger, si étrange I II me semblait que je m'évanouissais; j , voyais des choses...

Ah 1 j'y suis. Vous avez raison. Je disais donc: c'est là que j'ai fait connaissance avec Wanzer.

Il dominait tout le monde là dedans, il opprimait tout le monde, il ne souffrait pas la contradiction. Toujours le verbe haut, et, quelquefois aussi, la main haute. Une soirée ne se passait pas sans qu'il eût quelque dispute. On le haïssait et on le redoYilait comme un tyran. Tout le monde parlait mal de lui, murmurait, complotait; mais à peine paraissait-il, que les plus enragés eux-mêmes faisaient silence. Les plus timides lui souriaient, le cajolaient. Qu'est-ce qu'il avait donc, cet homme ?

Je ne sais pas, moi. A table, j'étais presque en face de lui. Involontairement, mes yeux le regardaient sans cesse. J'éprouvais une sensation bizarre que je si^is incapable d'exprimer : un mélange de répulsion et d'attraction, quelcpie chose d'indéfinissable. Cela ressemblait à un magnétisme malfaisant, très malfaisant, que cet homme robuste, sanguin et brutal projetait

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sur moi, si faible dès lors, et maladif, et sans volonté, et, pour tout dire, un peu lâche.

Un soir vers la fin du repas, une di?cas— sion s'éleva entre Wanzer et un certain Ingletti, dont la place était à côté de la mienne. Selon son habitude, Wanzer haussait le ton et s'irritait. Ingletti, à qui le vin sans doute donnait de la hardiesse, lui tenait tête. Moi, je restais presque immobile, les yeux sur mon assiette, n'osant pas les relever ; et je sentais à l'estomac une horrible contraction. Soudain Wanzef saisit un verre et le lança contre son antagoniste. Le coup faillit et le verre vint se briser sur mon Iront, là où vous voyez une balafre.

Dès que je sentis le sang chaud sur ma figure, je perdis connaissance. Lorsque je revins à moi, j'avais déjà la tête bandée. Wanzer était à mon côté, la mine dolente; il m'adressa quelques mots d'excuse. Il me reconduisit à la maison avec le médecin; il assista au second pansement; il voulut rester dans ma chambre jusqu'à une heure avancée. Il revint la matinée d'après ; il revint souvent. Et ce tut le commencement de mon esclavage.

Il m'était impossible d'avoir à son égard

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uno aulrc attitude que celle d'un chien qui a peur. Quand il entrait chez moi, il prenait des airs de maître. Il ouvrait mee tiroirs, se peignait avec mon peigne, se lavait les ixiains dans ma cuvette, fumait ma pipe, fouillait dans mes papiers^ lisait mes lettres, emportait les ohjels à sa convenance. Chaque jour, son despotisme devenait plus insupportable; et, chaquejour, mon âme s'avilissait, se rapetissait davantage. Je n'eus plus ombre de volonté; je me soumis simplement, sans protostation. Il m'enleva tout sentiment de dignité humaine » comme ceci, d'un seul coup, avec autant de facilité cpi'il m'aurait arraché un cheveu.

Et pourtant, je n'étais pas devenu stupide. Non. J'avais conscience de tout ce que je faisais, une très claire conscience de tout: de ma faiblesse, de mon abjection et, spécialement, de l'impossibilité absolue où j'étais de me soustraire à l'ascendant de cet homme.

Je ne saurais vous définir, par exemple, le sentiment profond et obscur que ma cicatrice éveillait en moi; Et je ne saurais vous expliquer ie trouble extrême qui m'envfthil, un jour que mon bourroeni me prit la leèe daus- 868 mains pour examiner cette cicatrice encore

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fraîche et enflammée. Il passa le doigt deasuaà plusieurs reprises et dit :

— Elle est fermée parfaitement. Dans un< mois il n'y paraîtra plus. Tu peux remercier- Dieu.

Il me sembla au contraire, à partir de cette', minute, que je portais au front, non pas une' cicatrice, mais un sceau de servitude, une marque infamante qui sautait aux yeux et que je garderais toute ma rie.

Je le suivis partout où il voulut; je l'attendis des heui'es entières dans la rue, devant une porte ; je Aeillai la nuit pour lui recopier les papiers de son bureau ; j'allai porter ses lettres d'un bout de Rome à l'autre ; cent fois je gi'avis les escaliers du Mont-de -Piété, je courus d'usurier en usurier, hors d'haleine, pour lui trouver l'argent dont il attendait son salut; cent fois, dans un tripot, je restai derrière sa chaise jusqu'à l'aube, mourant de fatigue et de dégoût, tenu éveillé par l'explon' sion de ses blasphèmes et par l'acre fumée qui' me mordait la gorge; et ma toux l'impatientait, et il m'accusait de sa déveine; et puis, quand nous sortions, s'il avait perdu, il me. traînait avec lui comme une guenille, dans

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les rues désertes, sous le brouillard, jurant et gesticulant, jusqu'au moment où, h un détour, surgissait une ombre qui nous oflrait le petit verre d'eau-de-vie.

Ahl monsieur, qui me dévoilera ce mystère avant que je meure? Il y a donc sur terre des hommes qui, rencontrant d'autres hommes, peuvent en faire ce qu'ils veulent, peuvent en faire des esclaves? Il y a donc moyen d'ôter à quelqu'un sa volonté comme on lui retirerait d'entre les doigts un félu de paille? Cela est donc possible, monsieur? Mais pourquoi ?

Devant mon bourreau, je n'ai jamais pu vouloir. Et pourtant j'avais mon intelligence; pourtant j'avais le cerveau plein de pensées; j'avais lu beaucoup de livres, je savais beaucoup de choses, je comprenais beaucoup de choses. Il y a une chose, une surtout, que je comprenais bien : c'est que j'étais irrémissiblement perdu. Au fond de moi-même, sans trêve, j'avais un efiroi, une épouvante; et, depuis le soir de ma blessure, il m'était resté la peur du sang, la vision du sang. Les faits divers des journaux me troublaient, m'ôtaient le sommeil. Certaines nuits, lorsque, rentrant avec Wanzer,

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je passais par un couloir sombre, par un escalier obscur, si les allumettes tardaient à s'enflammer, je me sentais un frisson dans l'échiné et mes cheveux commençaient à devenir sensibles. Mon idée fixe était qu'une nuit ou l'autre cet homme m'assassinerait.

Cela n'arriva point. Ce qui arriva, c'est au contraire ce qui ne pouvait pas arriver. Je pensais: mourir de ces mains, une nuit, atrocement, voilà mon destin, à coup sûr. Et au contraire...

Mais écoutez. Si, ce soir-là, Wanzer n'était pas venu chercher dans la chambre de Ciro, si je n'avais pas aperçu le couteau sur la table, si quelqu'un n'était pas entré en moi à l'improvisle pour me donner la terrible poussée, si...

Ah! c'est vrai. Vous avez raison. Nous n'en sommes qu'au commencement, et je vous parle de la fin. Vous ne pourriez pas comprendre si je ne vous racontais pas d'abord toute l'histoire. Et pourtant je suis déjà fatigué; je m'embrouille. Je n'ai plus rien à vous dire,* monsieur. J'ai la tête légère, légère; on dirait une vessie pleine de vent. Je n'ai plus rien à vous dire. Amen I amen 1

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Allons, c'est passé. Merci. Vous êtes bien) bon; vous avez pitié de moi. Personne sur terre n'a eu pitié de moi, jamais.

Je me sens mieux; je puis continuer. Je vais vous parler d'elle, de Ginevra.

Après l'accident du verre, quelques-uns de nos camarades quittèrent la pension; d'autres déclarèrent qu'ils resteraient si Giulio Wanzer était exclu. Cela fit que AVanzer reçut de la patronne une espèce de congé. Après avoir, selon son habitude, tempêté contre tout le monde, il partit. Et, lorsque je fus en étal. de sortir, il voulut m'emmener avec lui, il exigeai que je le suivisse.

Nous errâmes longtemps de restaurant en restaurant, sans nous décider. Et il n'y avait rien de plus triste pour moi que l'heure des repas qui, pour les gens fatigués, est une heure de soulagement et quelquefois d'oubli. Je mangeais à peine, en me forçant, de plus en plus dégoûté par le bruit que faisaient les mâchoires de mes commensaux : des mâchoires de bouledogues, formidables, qui auraient broyé de l'acier. Et petit à petit commençaità s'allumer en moi la soij, cette soit qui, une»» fois allumée, dure jusqu'à la morti

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Maifr, un soir, Wanzer me laissa libre. Et le jour d'après, il m'annonça qu'il avait découvert un endroit très agréable où il voulait me conduire immédiatement .

— J'ai trouvé. Tu vasvoir. Cela te plaira.

En eflet, la nouvelle pension était peut-être meilleure que l'ancienne. Les conditions me convenaient. Il y avait là quelques-uns de mes camarades de bureau; plusieurs autres habitués ne m'étaient pas inconnus. Je restai donc. D'ailleurs, vous le savez bien, il m'aurait été impossible de ne pas rester.

Le premier soir, lorsqu'on apporta le potage sur la table, deux ou trois pensionnaires demandèrent en même temps, avec une vivacité singulière :

■ — Et Ginevra? Où est Ginevra?

On répondit que Ginevra était malade.

Alors tous s'informèrent de la maladie, tous manifestèrent beaucoup d'inqiiiétude. Mais il ne s'agissait que d'une légère indisposition! Dans la conversation, le nom de l'absente vint sur toutes les bouches, prononcé au milieu de phrases ambiguës qui trahissaient le désir sensuel dont tous ces hommes, vieux et jeunes, étaient troublés. Moi, je tâchais dé

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saisir les mots au vol d'un bout de la table à l'autre. Vis-à-vis de moi, un jeune libertin parla dt'ia bouche de Ginevra, longuement, avec chaleur; et il me regardait en parlant, parce que je l' écoutais avec une attention extraordinaire. Je me souviens qu'alors mon imagination se forma de l'absente une idée fort peu différente de la ligure réelle que je vis plus tard. Je me souviens toujours du geste significatif que fit Wanzer et de la moue gourmande de ses lèvres lorsqu'il prononça en dialecte une obscénité. Je me souviens aussi que, quand je sortis, je sentais déjà sur moi la contagion d'un désir pdiir cette femme inconnue, et en même temps une légère inquiétude, une certaine exaltation très étrange, presque prophétique.

Nous sortîmes ensemble, moi, Wanzer et un ami de Wanzer, un nommé Doberti, celui-là précisément qui avait parlé de la bouche. Chemin faisant, ils continuèrent à causer entre eux de grossières voluptés, et ils s'arrêtaient de temps à autre pour rire à leur aise. Moi, je restais un peu en arrière. Une mélancolie pareille à un chagrin, une surabondance de choses obscures et confuses gonflait mon cœur dcjàsi oppressé, si humilié.

Cette soirée, après douze ans, je me la rappelle encore. Je n'en ai rien oublié, pas même les plus insignifiants détails. El jo sais maintenant, comme alors je sentis, que cette soirée décida de mon sort. Qui m'envoyait donc cet avertissement ?

Est-ce possible.»^ Est-ce possible.^ Un simple nom de femme, trois syllabes sonores, ouvrent devant vous un abîme inévitable; et, vous aAez beau l'apercevoir, vous le savez inévitable. Est-ce possible, cela ?

Pressentiment , clairvoyance , vue intérieure... Des mots, rien que des mots I J'ai lu dans les livres, moi. Non, non, ce n'est pas ainsi que les choses se passent. Vous êtes-vous iamais regardé on dedans.^ Avez-vous jamais surveillé votre âme?

Vous souffrez, et votre souffrance vous paraît nouvelle, jamais éprouvée. Vous jouissez, et votre jouissance vous paraît nouvelle , jamais éprouvée. Erreur, illusion. Tout a été éprouvé, tout est arrivé. Votre âme ^e compose de mille, de cent mille fragments d'âmes qui ont vécu la vie tout entière, qui ont produit tous les phénpmènes, qui ont assisté à tous les phénomènes. Comprenez-vous où je

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veux en venir? Écoulez-moi bien; car ce que jo vous dis, c'est la vérité, la vérité découverte pai- quelqu'un qui a passé des années et! des années à regarder continuellement en lui-même, seul au milieu des hommes ^ toujours seul. Écoutez-moi bien ; car c'est une vérité beaucoup plus importante que les faits que vous voulez connaître. Lorsque..,

Une autre fois.*^ Demaiii.»* Pourquoi demain?' Vous ne voulez donc pas que je vous explique ma pensée ?

Aili! les; fails> les-fait&i toujotirs les- faits I Mais les faits ne sont rien, ne signifijent rien. Il y a au monde, monsieur, quelque chose qui vaut beaucoup davantage.

Eh bieni voici encore une autt-e énigme. Pourquoi la vraie Ginevra ressemblail-elle presque trait pour trait à l'image qui avait flamboyé dans- mon esprit? Mais laissons Ofla* Après trois ou quatre jours d'absent;e, elle réapparut dans la salle, portant une soupière dont la vapeur lui voilait le visage.

Oui, monsieur, c'était une servante, et elle servait une table d'employés.

ïi'avez-vous vue? L'avez-^ous connue? Lui

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avez- VOUS parlé? Vous a-t-elle parlé ? Alors, U n'y a pas de doute: vous avez, vous aussi, ressenti un trouble subit et inexplicable, s'il lui e&t arrivé de vous toucher la main.

Tous les hommes Font désirée; tous la désirent, la convoitent; ils la convoiteront toujours. Wanzer est mort; mais elle aura un autr.e amant, elle aura cent autres amants, jusqu'à l'heure de la vieillesse, jusqu'à l'heure où les dents lui tomberont de la bouche. Quand elle passait dans la^ ruej le prince se retournait dans son carrosse j le loqueteux s'arrêtait pour la regarder. Dans tous le& yeux j'ai surpris le même éclair, j'ai lu la même obsession.

Elle est changée maintenant, très changée. Alors elle avait vingt ans. J'ai souvent essayé, sans y réussir, de la revoir en moi-même telle ([u'elle était quand je la. vis pour la première fois. Il y a là un secret. N'avezrvous jamais fait cette remarque.!^ Un homme, un animal, une plante, un objet quelconque ne vous livre son aspect véritable qu'une seule fois, au moment fugitif de la première perception. C'est comme s'il vous donnait sa virginité. Aussitôt après, ce n'est plus cela, c'est autre chose.

20 EPISGOPO ET €'•

Votre esprit, vos nerfs lui ont fait subir une translormalion, une falsification, un obscurcissement. Et au diable la vérité 1

Eh bien ! j'ai toujours porté envie à l'homme qui poar la première Jois voyait cette créature. Me comprenez-vous? Non, sans doute, vous ne me comjDrenez pas. Vous croyez que je radote, que je m'embrouille, que je me contredis. Cela ne fait rien. Passons; revenons aux faits.

. . . Une chambre éclairée au gaz, surchauifée, d'une chaleur aride qui dessèche la peau; une odeur et une fumée de viandes ; un bruit confus de voix, et, par-dessus toutes les autres voix, la voix âpre de W^anzer, qui donne à chaque mot un accent brutal. Puis, de temps en temps, une interruption, un silence qui me semble effroyable. Et une main m'effleure, enlève l'assiette devant moi, en pose une autre, me communique le frisson que me donnerait une caresse. Ce frisson, chacun autour de la table l'éprouve h son tour; cela est visible. El la chaleur devient étouffante, les oreilles s'échautlent, les yeux luisent. Une expression basse, presque bestiale, apparaît sur les visages de ces hommes qui ont bu

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et mangé, qui ont atteint le but unique de leur existence journalière. L'étalage de leur impureté me donne un coup si cruel que je me sens près de défaillir. Je me ramasse sur ma chaise, je ramène mes coudes pour élargir l'intervalle entre mes voisins et moi. Une voix crie dans le vacarme :

— Episcopo a la colique I Une autre :

— Non 1 Episcopo fait du sentiment.

N'avez-vous pas vu la mine qu'il prend lorsque Ginevra lui change son assiette ?

f'cssaye de rire. Je lève les yeux et je rencontre ceux de Ginevra fixés sur moi avec une expression ambiguë.

Elle sort de la salle. Alors Filippo Doberti fait une proposition bouffonne :

— Mes amis, il n'y a pas d'autre solution. Il faut qu'un de nous l'épouse... pour le compte des autres.

Ce ne sont pas exactement les termes qu'il emploie. Il prononce le mot cru; il nomme la chose et le rôle que les autres joueront.

— Aux votes! Aux votes 1 II faut élire le mari.

Wanzer clame:

aa BPiscopo et c»»

— 'Episcopol

— Maison Episcopo et 'G'*!

Le vacarme augmente. Retour de Ginevra, qui peut-v?tre a tout eil tendu. Et elle sourît, d'un sourire calme et tranquille qui la iiait paraître intangible.

Wanzer clame :

— Episcopo, fais ta demande !

Deux pensionnaires, avec une gravité feinte, s'avancent pour demander en mon nom la main de Ginevra.

Elle répond ascc son sourire habituel:

— J'y penserai.

Et de nouveau je rencontre son regard. Et j'ignore vraiment si c'est de moi qu'il s'agit, si c'est de moi qu'on parle, si je suis cet Episcopo qu'on bafoue. Et je ne jmrviens pas à imaginer la physionomie que j'ai «n ce moment-là...

Un rêve, un rêve. Toute celte période de ma vie ressemble à un rêve. Vous no pourrez jamais comprendre ou imaginer quel sentiment j'avais alors de mon être, quelle conscienco j'avais de mes actes en voie d'exécution. Je

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revivais en rêve une phase de vre déjà vécue; j'assistais à la répétition inévitable d'une série d'événements déjà arrivés. Quand? Nul ne le sait. Au surplus, je n'étais pas bien sûr d'être moi-même. Souvent il me semblait que j'avais perdu ma personnalité; parfois, que j'en avais une artificielle. Quel mystère que les nerfs de l'homme I

J'abrège. Un soir, Ginevra prit congé de nous. Elle annonça qu'elle 'ne voulait plus servir et qu'elle nous quittait; elle dit qu'elle ne se sentait pas bien, qu'elle s'en allait à Tivoli, qu'elle y resterait quelques mois chez sa sœur. A l'instant des adieux, tout le monde lui tendit la main. Et, souriante, elle répétait à tout le monde :

— Au Tevoir, an revoir I

A moi, elle me dit en riant :

— Nous &omraes promis , monsieur Episcopo. Ne l'oubliez pas.

Ce fut la première fois que je la touchai, la première fois que je la regardai dans les yeux avec l'intention de pénétrer son cœur. Mais elle resta pour moi une énigme.

Le soir suivant, le souper fut presque lugubre. Tout le monde aA^ait l'air déçu.

2^ EPISGOPO ET G'»

\\ anzer dit :

— Pourtant, l'idée de Doberti n'était pas mauvaise.

Sur quoi, quelques pensionnaires se tournèrent de mon côté et prolongèrent stupidement les railleries.

La société de ces imbéciles me devenait insupportable; pourtant je ne clierchai pas à m'éloigner. Je continuai à fréquenter cette maison où, parmi les bavardages et les rires, je trouvais un aliment pour mes obscures et douces imaginations. Durant des semaines et des semaines, malgré les pires embarras matériels, malgré les humiliations, les inquiétudes et les terreurs de ma vie d'esclave, je goûtai tout ce qu'il y a de plus délicat et de plus violent dans les angoisses d'amour. A vingt-huit ans s'épanouissait dans mon âme une espèce d'adolescence inopinée et tardive, avec toutes les langueurs, avec toutes les tendresses, avec toutes les larmes de l'adolescence...

Ah 1 monsieur, figurez-vous ce miracle dans un être tel que moi, déjà vieilli, flétri, desséché jusqu'au fond. Figurez- vous une fleur ([ui poindrait, imprévue, au sommet d'une branche morte.

Un autre événement, extraordinaire, inattendu, vint me stupéfier et me bouleverser. Depuis plusieurs jours déjà Wanzer me faisait l'effet d'être plus dur, plus irritable que d'habitude, n avait passé les cinq ou six dernières nuits dans un tripot. Un matin, il était monté dans ma chambre, livide comme un cadavre, s'était jeté sur une chaise, avait à deux ou trois reprises lait celui qui va parler; puis, renonçant brusquement à rien dire, il était sorti sans m'adresser un seul mot, sans me répondre, sans me regarder.

Je ne le revis plus ce jour-là. Je ne le revis pas au dîner. Je ne le revis pas le jour suivant.

Gomme nous étions à table, Questori entra. C'était un collègue de Wanzer.

— Vous savez, dit-il, la nouvelle^ Wanzer est en fuite.

D'abord je ne compris pas bien, ou plutôt je fus incrédule ; mais le cœur me sauta à la gorge. Des voix demandèrent ;

— Que dis-tu.!^ Qui est en faite .^

— Wanzer, Giuiio Wanzer.

Je ne sais vraiment pas ce que j'éprouvai: mais ce qui est sûr, c'est que ma première émotion lut surtout de la joie. Je fis un effort

HQ EPISCOPO ET C**

pour la contenir. Et alors j'entendis l'éclat de tous les ressentiments, de toutes les rancunes, de toutes les haines accumulées contre cet homme qui avait été mon maître.

— Et toi? me cria l'un des plus acharnés. Tu ne dis rien, toi? Wanzer n'avait-il point fait de toi son domestique? C'est toi, sans doute, qui lui as porté ses valises à la gare?

Un autre me dit :

— Tu as été marqué au front par un voleur. Tu feras du chemin.

Et un autre :

— Au service de qui te mets-tu maintenant? Tu entres à la Questure?

Voilà comme ils m'insultaient, pour le plaisir de me faire du mal, parce qu'ils mo savaient poltron .

Je me levai, je sortis. J'allai par les rues, vagabondant à l'aventure. Libre, libre I J'étais libre cnfml

C'était ime nuit de mars, toute sereine, presque tiède. Je montai par les Quatrc- Fontaines, je tournai vers le Quirinal. Je cherchais les larges espaces; je voulais boiro d'un trait une immensité d'air, contempler les étoiles, écouter le murmure de l'eau, faire

quelque chose de poétique, rêver à l'avenir. Je me répétais sans cesse à moi-même : « Libre, libre! Je suis un homme libre!... » J'étais pris d'une sorte d'ivresse. Je ne pouvais^ pas encore réfléchir, recueillir mes pensées, examiner ma situation. Il me venait des envies puériles. J'aurais voulu accomplir mille actions à la lois, pour constater ma hberté. En passant devant un caié, je reçus une bouffée de musique qui me remua profondément. J'entrai la tête haute. Il me semblait que j'avais l'air brave. Je commandai un cognac; je fis laisser la bouteille sur la table, j'en bus deux ou trois petits verres.

On étouffait dans ce café. Le geste que je fi& pour ôter mon chapeau me rappela ma cicatrice, réveilla dans ma mémoire la phrase cruelle : « Tu as été marqué au front par un voleur. )) Comme je m'imaginais que tout le monde me regai'dait au front et remarquait ma balafre, je pensai : « Que vont-ils croire.»^ Ils croiront^ peut-être que c'est une blessure reçue en duel.»^ » Et moi, qui n'aurais jamais eu le courage de me battre, je me complus dans cette pensée. Si quelqu'un était venu s'asseoir auprès de moi et avait engagé la

conversation, j'aurais certainement trouvé un moyen de lui raconter mon duel. Mais personne ne vint.. Un peu plus tard, il entra un monsieur qui prit une chaise placée en face de moi, de l'autre côté de la table. 11 ne me regarda point, il ne me demanda point la permission, il ne prit point garde si j'y posais les pieds. Ce fut une impolitesse, n'est-ce ^as?

Je partis, je me remis à marcher dans les rues, à l'aventure. Mon ivresse tomba tout d'un coup. Je me sentis infiniment malheureux, sans trop savoir pourquoi. Petit à petit une vague inquiétude émergea de mon étourdissement; et celte inquiétude grandit, devint poignante, me suggéra une pensée : (( S'il était encore à Rome en cachette? S'ï7 parcourait les rues sous un travestissement .^^ S'/7 m'attendait devant ma porte, pour me parler? S'il m'attendait dans les ténèbres de mon escalier? )) J'eus peur; je me retournai deux ou trois fois pour m'assurer que je n'étais pas suivi; je rentrai dans un autre calé comme dans un refuge.

Tard, très tard, je me décidai à reprendre le chemin de mon domicile. Toutes les apparences, tous les bruits me faisaient tressailhr

d'effroi. Un homme étendu sur le trottoir, dans l'ombre, me donna une vision de cadavre. (( Olil pourquoi ne s'est-il pas suicidé? pensai-je. Pourquoi n'a-t-il pas eu le courage de se suicider? C'était cependant la seule chose qu'il eût à idire. » Et alors je m'aperçus que la nouvelle de sa mort m'aurait mieux tranquillisé que celle de sa fuite.

Je dormis peu et d'un sommeil agité. Mais, au matin, dès que les croisées lurent ouvertes, une sensation de soulagement commença de nouveau à se répandre par tout mon être : une sensation singulière que vous ne pouvez pas comprendre, parce que vous n'avez jamais été esclave.

Au bureau, j'eus des informations détaillées sur la iaite de Wanzer. Il s'agissait d'irrégularités très graves et d'une soustraction de valeurs à la Trésorerie centrale, oii il était employé depuis un an environ. Un mandat d'arrêt avait été lancé contre lui, mais sans résultat. Quelques-uns croyaient savoir qu'il avait déjà réussi à se mettre en lieu sûr.

Dès lors, certain d'être libre, je ne vécus plus que pour mon amour, pour mon secret. Il me semblait que j'étais comme en convales-

cence; j'avais de mon propre corps une sensation plus légère, moins déplaisante; ie pleurais avec autant de facilité qu'un entant. Les derniers jours de mars, les premiers jours d'avril eurent pour moi des douceurs et des tristesses dont le souvenir, maintenant que je meurs, me console d'être né.

Ce seul souvenir, m' Ssieur, suffît pour que je pardonne à la mère de Ciro, à la femme qui m'a fait tant de mal. Vous, monsieur, vous ne pouvez pas comprendi'e ce que c'est, pour un homme endurci et perverti par la souflrance et par l'injustice, que la révélation de sa propre bonté latente, la découverte d'une source de tendresse dans l'intimité de sa propre nature. Vous ne pouvez pas comprendi-e, peut-être même ne pouvez-vous pas croire ce que je dis. Eli bien, je le dis quand môme. Il y a des moments où, Dieu me pardonne I je sens en moi quelque chose de Jésus. J'ai été le plus vil et j'ai été le meilleur des hommes.

Allons, laissez-moi pleurer un peu. Vous voyez comment mes larmes coulent P Tant d'années de martyre m'ont appris à pleurer ainsi, sans sanglots, sans soupirs, pour n'être pas entendu, pour ne pas allliger l'être qui

EPISGOPO ET G'^ 3l

m'aimait, pour ne pas ennuyer l'être qui me faisait souflrir. Peu de gens au monde savent pleurer comme je pleure. Eh bien! monsieur, cela du moins est une chose dont je vous prie de vous souvenir et de me tenir compte. Après ma mort, vous diiez que toute sa vie le pauvre Giovanni Episcopo sut du moiijs pleurer en silence.

Comment se fit-il qu'un dimanche — le dimanche des Rameaux — je me trouvai en tramway sur la route de Tivoli.»^ En vérité, je n'en ai qu'un confus souvenir. Fut-ce un accès de démence? Fut-ce un acte de somnambulisme? En vérité, je ne sais pas.

J'allais vers l'inconnu, je me laissais attirer par l'inconnu. Encore une fois, j'avais perdu le sens du réel. Il me semblait que j'étais enveloppé d'une sorte d'atmosphère étrange qui m'isolait du monde extérieur. Cette sensation, je ne l'avais pas seulement dans les yeux, je l'avais aussi sur la peau. Je ne sais comnient m' expliquer. La campagne, par exemple, celte campagne que je traversais, me paraissait indéfiniment lointaine, séparée de moi par un intervalle incalculable...

Comment pouiriez-vous concevoir un état mental aussi extraordinaire? Tout ce que ie vous décris doit iiccessaircuicnt vous paraître absurde, inadmissible, contraire à la nature. Eh bien 1 songez que jusqu'à ce jour ma vie s'est passée dans ce désordre, dans ce désarroi, dans ces anomalies, presque sans interruption. Paresthésies, dysesthésies... On m'a bien dit le nom de mes maux, mais personne n'a su les guérir. Pendant toute ma vie je suis resté au bord de la démence, conscient de mon état, j^areil à un homme qui, penché sur un abîme, attendrait d'une minute à l'autre le vertige suprême, la grande obscurité.

Que vous en semble? Perdrai-je la raison avant de iermer les yeux? Y en a-t-il des symptômes sur mon visage, dans mes paroles? Répondez-moi sincèrement, cher monsieur ; répondez-moi.

Et si je ne devais pas mourir? Si je devais survivre longtemps encore, perdu d'esprit, dans un asile d'aliénés?

Non, je vous le coniesse, telle n'est pas ma' crainte véritable. Vous savez... qu'ils reviennent tous deux, la nuit. Une nuit, c'est sur, Ciro se rencontrera avec Vautre; je le sais, je

le prévois. Et... et alors? L'explosion de la lureur, la lolie furieuse dans les ténèbres... Mon Dieu, mon Dieul Est-ce ainsi que je dois finir?

Hallucinations, oui; pas autre chose. Vous dites bien. Oh! oui, oui, vous dites bien. Il suffira d'allumer une bougie pour que je reste tranquille, pour que je dorme proiondément. Oui, oui, une bougie, une simple bougie. Merci, cher monsieur.

Oii en étions-nous.»^ Ah ! oui, à Tivoli.

. . . Une puanteur pénétrante d'eau sulfureuse; et puis, tout à l'entour, des oliviers, des oHviers, des bois d'oliviers; et, en moimême, l'étrange sensation primitive, qui se dissipe peu à peu comme dans le vent du tr?^iet. Je descends. Les gens sont dans les rues; les rameaux luisent au soleil; les cloches carillonnent. Je sais que je la rencontrerai.

— Ah ! monsieur Episcopo I Vous ici ?

C'est la voix de Ginevra; c'est Ginevra devant moi, les mains tendues; et j'en suis bouleversé.

Elle me regarde et elle sourit, en attendant

34 " EPISCOrO ET €»•

que je réussisse à dire quelque chose. Est-ce la même femme qui tournait autour de la table, dans la salle pleine de i'uméc,«sous la lumière du gaz? Est-il possible que ce soit elle ?

Je finis pai- balbutier une phrase.

Elle insiste :

— Mais comment êtes-vous ici? Quelle surprise I

— Je viens pour vous voir

— Vous vous souvenez donc que nou»

sommes promis?

Elle ajoute en riant :

— Voici ma soeur. Accompagnez-nous à l'église. Vous passerez la journée avec nous, n'est-ce pas? Vous jouerez votre rôle de fiancé. Dites oui.

Elle est gaie, causeuse, pleine de grâces imprévues, pleine de séductions que je ne lui connaissais pas. Elle porte un vêtement simple, sans prétention mais non sans grâce, presque avec élégance. Elle me demande des nouvelles des camarades.

— Et ce Wanzer?

Un journal, par hasard, lui a tout appris.

— Vous étiez grands amis, n'est-ce pas? Non?

EPISGOPO ET C*« 35

Je ne réponds rien. 11 y a un court intervalle de silence, et elle paraît songeuse. Nous entrons dans l'église toute fleurie de rameaux bénits. Elle s'agenouille à côté de sa sœur et ouvre un livre de prières. Moi, debout derrière elle, je lui regarde le cou, et la découverte d'un petit signe brun me donne un indicible frisson. Au même instant, elle se retourne un peu et, du coin de l'œil, m'envoie une étincelle.

La mémoire du passé s'abolit, l'inquiétude de l'avenir s'endort. Il n'y a plus que l'heure présente; sur terre, il n'y a plus pour moi que cette femme. Sans elle, il ne me resterait qu'à mourir.

A la sortie, sans rien dire, elle m'offre un rameau. Et moi, sans rien dire, je la regarde et il me semble que ce regard lui a tout fait comprendre. Nous nous acheminons chez la sœur. On m'invite à monter. Ginevra s'approche du balcon en me disant :

— Venez un peu ; venez prendre un air de soleil.

Nous voici sur le balcon, l'un près de l'autre. Le soleil nous inonde; le bourdonnement des cloches passe sur nos têtes. Elle dit,

tout bas, comme en se parlant à elle-même :

— Qui l'aurait jamais pensé?

Mon cœur se gonfle d'une tendresse sans limites. Je ne me soutiens plus. Je lui demande d'une voix méconnaissable :

— Nous sommes donc joromis?

Pendant une seconde, elle se tait. Puis, tout bas, avec une imperceptible rougeur, en baissant les yeux, elle répond :

— Vous voulez.!^ Eh bien, oui, soit!

On nous rappelle de l'intérieur. C'est le beau-frère, ce sont d'autres parents, ce sont les fillettes. Et je prends au sérieux mon rôle de fiancé 1 A table, je suis placé près de Ginevra. Un moment, nous nous serrons la main sous la nappe; et je crois que je vais défaillir, tant cette volupté me semble poignante. De temps à autre, le beau-frère, la sœur, les parents me regardent avec une curiosité mclée de stupeur.

— Mais comment se peut-il que personne n'en ait rien su ?

— Mais comment ne nous en avais-tu point ■ parlé, Gincvra.»^

Nous sourions, embarrassés, confus, stupéfaits tout les premiers de révénemcnl qui s'accomplit avec la iacillté et l'absurdité d'un rêve.

' Oui, absurde, incroyable, ridicule; ridicule, surtout. Et pourtant cela s'est accompli en ce monde, entre moi Giovanni Episcopo et la nommée Ginevra (banale, comme je vous le dis, exactement comme je vous le conte.

Ah 1 monsieur, vous pouvez rire, si vous voulez. Je ne m'en offenserai pas.

La farce tragique... Oh donc ai-je lu ce mot-là? C'est bien vrai: il n'y a rien de plus ridicule, rien de plus ignoble et rien de plus atroce.

J'allai faire visite à la mère, dans une vieille maison de la rue Montanara; je grimpai un escalier étroit, humide, glissant, comme celui d'une citerne, et où s'infd trait par une lucarne une lumière douteuse, verdâtre, presque sépulcrale : quelque chose qu'on n'oublie pas. J'ai tout dans la mémoire !

En montant, je m'arrêtais presque à chaque marche, parce qu'il me semblait toujours que je perdais l'équilibre, comme si j'eusse posé le pied sur une glace mouvante Plus je montais et plus l'escalier, dans cette lumière, me faisait l'effet d'être fantastique, plein de mystère, plein d'un silence profond où veiuiiont

38 ETPtSGOrO ET g'*

mourir des voix très lointaines, incompréhensibles. Tout à coup, sur le palier supérieur, j'entendis une porte s'ouvrir avec violence, et une explosion d'injures hurlées par une voix de femme retentit dans l'escalier; puis la porte se referma pai- une poussée brusque, qui fit trembler la maison du haut en bas. Je tremblai aussi de frayeur, et je restai sur place, ne sachant que faire. Un homme descendait, lentement, lentement ; on aurait dit qu'il glissait le long du mur comme une chose flasque. Il grognait et geignait, sous un chapeau blanchâtre aux larges bords. Mais, en se heurtant à moi, il releva la tête. Et j'entrevis une paire de lunettes sombres, de celles qu'entoure un treilhs, des lunettes énormes qui faisaient saillie sur une face rougeâtre comme un morceau de viande crue.

L'homme, me prenant pour quelqu'un de sa connaissance, s'écria :

— Pietro 1

Et il me saisit le bras en m'envoyant au visage son haleine vineuse. Mais il s'aperçut de sa mcprise et recommença de dcscenth'e. Alors je me remis à monter, machinalement; et, sans savoir pourquoi, j'étais sûi* d'avoir

EPISCOPO ET c'* 3g

rencontré quelqu'un de la famille. Je me trouvai devant une porte où je lus : « Emilia Canale, courtière au Mont -de -Piété, avec autorisation de la Questure Royale. » Pour mettre fin au malaise de l'incertitude, je fis un effort et tii-ai le cordon de la sonnette ; mais, sans le vouloir, je tirai si fort que la sonnette se mit à sonner avec furie. Une voix ii-ritée répondit de l'intérieur, la même voix qui avait proféré les injures; la porte s'ouvrit; et moi, en proie à une sorte de panique, sans rien voir, sans rien attendre, hors d'haleine, je dis en mangeant les mots :

— Je suis Episcopo, Giovanni Episcopo, l'employé... Je suis venu, vous savez... pour votre fille... vous savez... Pardon, pardoii J'ai tiré trop fort.

J'étais devant la mère de Ginevra, une lemme encore belle et fleurie, devant la courtière parée d'un colHer d'or, de deux grosses boucles d'or, d'anneaux d'or à tous les doigts. Et je faisais timidement une demande en mariage, — vous vous souvenez ? — la fameuse demande proposée par Filippo Doberti !

Ah I monsieur, vous pouvez rire, si vous voulez. Je ne m'en offenserai pas.

40 EPISCOl'O ET G'«

Dois-je vous conter tout, minutieusement, jour par jour, heure par heure? Voulez-vous toutes les petites scènes, tous les menus faits, toute ma vie de ce temps -là, si hizarre, si extravagante, si comique et si misérable, tout, jusqu'au grand événement Voulez-vous rire? Voulez-vous pleurer? Rien de plus facile que de vous dire tout. Je lis dans mon passé comme dans un livre ouvert. C'est une grande clarté qui vient à ceux dont la fin est proche.

Mais je suis las, je suis faible. Et vous aussi, vous devez être un peu fatigué. Il vaut mieux que j'abrège.

J'abrège. J'obtins sans peine le consentement. La courtière paraissait déjà renseignée sur mon emploi, sur mes appointements, sur ma situation. Elle avait la voix sonore, le geste décidé, un regard méchant et presque rapace qui par instants se faisait enjôleur cl presque lascif, un peu semblable a celui de Ginevra. Qaand elle me parlait debout, elle m'approchait de trop près, elle me touchait sans cesse ; tantôt elle me donnait une petite bourrade, tantôt elle me tirait par un boulon de mon habit, tantôt clic secouait de mon épaule un grain de poussière, tantôt elle m'ôluit

KPISCOPO ET C'« 4l

du vêtement un fil, un cheveu. Et c'était pour moi une inquiétude de tous les nerls, une torture, l'incessante mainmise de celte femme que j'avais vu plus d'une lois lever le poing au visage de son mari.

Le mari, c'était justement l'homme de l'escalier, l'homme aux lunettes vertes, an pauvre idiot.

Il avait été typographe. Mais, maintenant, une maladie des yeux l'empêchait de travailler. Et il vivait à la charge de sa femme, de son fils et de sa helle-fille, maltraité par tout le monde, martyrisé, regardé comme un intrus. Il avait le vice de la boisson, l'habitude de l'ivresse, la soif, la terrible soif. Personne, chez lui, ne lui donnait un sou pour boire ; mais certainement, afin de gagner un peu de monnaie, il devait faire en cachette, dans on ne sait quelle rue, dans on ne sait quelle boutique, pour on ne sait quelles gens, un ignoble petit métier, une besogne basse et facile, au jour le jour. Quand l'occasion s'en présentait, il agrippait à la maison ce qui lui tombait sous la main et courait le vendre pour boire, pour se procurer le moyen de satisfaire son indomptable passion ; la peur

des "injures et des coups était impuissante h. le retenir. Une fois au moins par semaine, sa femme le chassait sans pitié. Pendant deux ou trois jours, il n'avait pas le courage de revenir, de frapper à la porte. Où allait-il? Où dormait-il .►^ Comment vivait-il?

Dès le premier jour, dès le jour où je fis sa connaissance, je lui plus. Tandis que j'étais assis et que j'endurais le bavardage de ma future belle-mère, il se tournait vers moi en souriant d'un sourire continuel qui faisait trembler sa lèvre inférieure un peu pendante, mais qui ne transparaissait pas sous les espèces de cages où ses pauvres yeux malades étaient emprisonnés. Lorsque je me levai pour paitir, il me dit à voix basse, avec une crainte manifeste :

— Je sors aussi.

Nous sortîmes ensemble. Il était mal d'aplomb sur ses jambes. En descendant r(^scalier, je vis qu'il hésitait, qu'il chantelait; et je lui dis .•

— Voulez-vous vous appuyer?

Il accepta, s'appuya. Quand nous (rtmes dans la rue, il ne relira point son btas de dessous le mien, malgré le mouvement que je

fis pour me dégager. D'abord il se tut: mais, de temps à autre, il se tournait vers moi et rapprochait si près son visage qu'il me tonchai t du rebord de son chapeau. Il continuait de sourire, et, pour rompre le silence, il accompagnait ce sourire d'un bruit guttural singulier.

Je me souviens: c'était à la brune, par une soirée très douce. Les gens étaient dans la rue. Deux musiciens, flûte et guitare, jouaient un air de Norma à la terrasse d'un café. Je me souviens: une voiture passa, qui emportait un blessé escorté de deux sergents de ville.

Il finit par dire, en me serrant le bras :

— Je suis content, tu sais. Vrai, je suis content. Quel bon fils tu dois être! J'ai déjà de la sympathie pour toi, tu sais.

Il dit cela presque convulsivement, absorbé par une idée unique, par un désir unique, mais qu'il avait honte d'exprimer. Et il se mit à rire comme un hébété. Le silence recommença. Puis il répéta encore :

— Je suis content.

Il se remit à rire, mais d'un rire spasmodique. Je m'aperçus qu'une crise nerveuse l'agitait, le faisait souffrir. Lorsque nous arri-

4A EnSCOPO ET G'«

vî\mes devant un vitrage garni de rideaux rouges que faisait flamboyer une lumière intérieure , il dit à l'improvisle , d'une voix rapide :

— Buvons-nous un verre ensemble?

Et il s'arrêta, me retint devant la porte, dans le reflet rougeâtre qui tachait le dallage. Je sentis qu'il tremblait, et la lumière me permit d'apercevoir à travers les lunettes ses pauvres yeux enflammés.

Je répondis :

— Entrons.

Nous entrâmes dans le cabaret. Le peu de buveurs qui s'y trouvaient, réunis en groupe, jouaient aux cartes. Nous prîmes place dans un coin. Canale commanda:

— Un litre, rouge.

On aurait dit qu'il avait été pris d'un enrouement subit. Il versa le vin dans les verres, d'une main qui tremblait comme celle d'un paralytique; il but d'un trait, et, pendant qu'il se passait la langue sur les lèvres, il se versa un second verre. Puis, posant la bouteille sur la table, il se mit à rire et déclara naïvement :

— Voilà trois jours que je n'avais pas bu.

EnSCOPO ET c'« l\Ô

— Trois jours?

— Oui, trois jours. Je n'ai pas le sou, moi. A la maison, personne ne me donne un sou. Tu comprends.»* Tu comprends.»* Et je ne puis plus travailler, avec ces yeux-là. Regarde, mon fils.

Il souleva ses lunettes; et ce fut comme s'il avait soulevé un masque, tant l'expression de son visage changea. Les paupières étaient ulcérées, bouffies, sans cils, chargées de pus, horribles ; et, sur ce fond rouge, dans ce bouffîssement, s'ouvraient avec peine deux yeux larmoyants, infiniment tristes, de cette tristesse profonde et incompréhensible qu'ont les regards des bêtes qui souffrent. Devant cette révélation, une répugnance mêlée de pitié m'émut. Je demandai :

— Cela vous fait mal? Beaucoup de mal?

— Ohl mon fils, figure-toi 1 Des aiguilles, des aiguilles, des échardes de bois, des morceaux de verre, des épines venimeuses... Si on me piquait tout cela dans les yeux, mon fils, ce ne serait rien en comparaison.

Peut-être exagéra-t-il sa souffrance parce qu'ilse voyait l'objet de mi pitié, de la pitié d'une créature humaine, après si longtemps!

Il6 EPISCOPO Eï g'*

Depuis si longtemps, il ne lui avait pas été <lonné d'entendre une voix compatissante! Il exagéra peul-elrc pour accroître ma commisération, pour cntendi'e une fois au moins les consolations d'un homme.

— Cela vous fait tant de mal?

— Oui, tant de mail

Il passa sur ses paupières, doucement, doucement, une espèce de chiffon qui n'avait plus ni forme ni couleur. Puis il rabaissa ses lunettes et vida le second verre, d'un trait. Je bus aussi. Il toucha la bouteille et dit ;

— Mon fils, il n'y a que cela au monde. Je l'observais. Véritablement, rien en lui ne

rappelait Ginevra : pas une ligne, pas une expression, pas un geste, rien. Je pensai :

— Ce n'est pas lui le père.

Il but encore; il commanda un autre Utre; puis il recommença à dire, sur un ton de lausset :

— Je suis content que tu épouses Ginevra. Et tu peux être content, toi aussi... Une honnête tumille, les Canalel Si nous n'avions pas été honnêtes... h. l'heure qu'il est...

El. on levant son verre, il eut un sourira ambigu qui m'inquiéta. Il reprit:

EPISCOPO ET g" 47

— Ehl Ginevra... Ginevra aurait pu faire notre fortune, si nous avions voulu. Tu comprends? Ce sont des choses qu'on peut te dire, à toi. Non pas une, ni deux, mais dix, mais vingt propositions... Et quelles propositions, mon filsl

Je me sentais devenir vert.

— Le prince Altini, par exemple... Depuis une éternité, il me persécute. De guerre lasse, il m'a fait venir dans son palais, un soir, l'autre mois, avant le dépai-t de Gine^Ta pour TiAoli. Tu comprends? Il donnait trois mille francs comptant, il lui ouvrait une boutique, etc., etc. ^f^h non, non. Emilia l'a toujours répété : « Ce n'est pas ce qu'il nous faut ; ce n'est pas ce qu'il nous faut. Nous avons marié l'aînée; nous marierons aussi la cadette. Un employé, avec un bel avenir, avec des appointements fixes... Nous le trouverons. » Et tu vois, tu vois ! C'est toi qui es venu. Tu t'appelles Episcopo, nest-ce pas? Quel nomi Madame Episcopo, alors; madame Episcopo...

Il était devenu loquace. Il se mit à rire.

— Où l'as-tu donc vue? Comment as-tu ^t «a connaissance? Là-bas, n'est-ce pas? à la pension. Raconte, raconte. Je t'écoute.

En ce moment entra un homme d'aspect équivoque, répulsif, moitié valet de chambre et moitié coiffeur, pâle, avec la face semée de pustules rougeâtres. Il salua Ganale.

— Bonjour, Battista!

BaUista l'appela, lui offrit un verre de vin.

— Buvez à notre santé, Teodoro. Je vous présente mon futur gendre, le fiancé de Ginevra.

L'inconnu, surpris, me regarda avec des yeux blanchâtres, qui me firent frissonner comme si j'avais senti sur ma peau un contact froid et visqueux ; et il murmura :

— Monsieur est donc. . .

— Oui, oui, répliqua le bavard en lui coupant la parole; c'est monsieur Episcopo.

— Ah! monsieur Episcopo 1 Enchanté...

Mes félicitations...

Je n'ouvris pas la bouche. Mais Battista riait, le menton sur la poitrine, en se donnant un air malin. L'autre ne tarda pas à prendre congé.

— Adieu, Battista. Au plaisir de vous revoir, monsieur Episcopo.

Et il me tendit la main. Et je lui donnai ma main.

Aussitôt qu'il se fut éloigné, Battista me dit tout bas :

EriSCOPO ET c'« Ao

Tu sais qui c'est? Teodoro. . . le. . . l'homme

de confiance du marquis Aguti, ce vieux qui est propriétaire du palais d'à côté. Depuis un an, il tourne autour de moi pour Ginevra. Tu comprends.î^ Le vieux la veut, la veut et la veut, il pleure, il crie, il trépigne comme un bambin, parce qu'il la veut. Le marquis Aguti, celui qui se taisait lier au fer de son lit et touetter jusqu'au sang par ses lemmes... Même nous entendions les hurlements de chez nous... Plus tard, la questure s'en est mêlée... Ah! ah! ah I le pauvre Teodoro I Quelle mine ! As-tu vu la mine qu'il a faite? Il ne s'y attendait guère, à cette aflaire-là, le pauvre Teodoro ; il ne s'y attendait guère !

Il continuait k rire stupidement, tandis que je mourais d'angoisse. Tout a coup il s'arrêta et poussa une imprécation. De dessous le treiUis de ses lunettes, il lui coulait sur les joues deux ruisseaux de larmes impures.

— Oh! ces yeux! Quand je bois, quel supplice !

Et de nouveau il souleva les terribles lunettes vertes ; et de nouveau je vis en plem cette face difforme qui avait l'apparence d'un écorché, rouge comme le derrière de certains

5o EPISCOPO ET g'«

singes, vous savez, dans les ménageries. Et je revis ces deux yeux douloureux au milieu dt ces deux plaies. Et je revis le geste dont il pressait ce chiffon sur ses pauDièrcs.

— Il faut que je parte, dis-je; je n'ai que le temps.

— Bien, partons. Attends un peu.

Et il se mit à fouiller dans ses poches, comme pour en tirer de la monnaie, grotesquement. Je payai. Nous nous levâmes et nous sortîmes. Il mit encore son bras sous le mien. On aurait dit qu'il ne voulait plus me lâcher de toute la soirée. A chaque instant il riait comme un idiot. Et je sentis renaître en lui la crise de tout k l'heure, l'agitation, l'affolement intérieur d'un homme qui veut dire quelque chose, et qui n'ose pas, et qui a honte.

— La belle soirée! dit-il.

Et il eut le même rire convulsii que la fois précédente.

Tout d'un coup, avec un effort pareil à celui du bègue qui demeure court, la tête basse, en se cachant sous le rebord de son chapeau, il ajouta :

— Prête-moi cinq h*ancs. Je te les rendrai. Nous nous arrêtâmes. Je mis les cinq francs

EPISCOPO ET G'* 5l

dans sa main tremblante. Et aussitôt il se retourna, s'enfait, se perdit dans l'ombre.

Alif monsieur, quelle pifcié! L'homme que dévore le vice, Fliomme qui se débat dans les grilles du vice, et qui se sent déAorer, et qui se voit perdu, et qui ne veut pas, qui ne peut pas se sauver . . . Quelle pitié , monsieur , quelle pitié! Connaissez- vous quelque chose de plus inconcevable, de plus fascinant, de plus obscur.!^ Dites, dites: entre toutes les choses humaines, y en a-t-il une plus triste que l'effarement qui saisit un homme devant l'objet de sa passion désespérée 1 Y en a-t-il une plus triste que ces mains qui tremblent, ces genoux qui vacillent, ces lèvres qui se crispent, tout cet être que torture l'implacable besoin d'une sensation unique? Dites, dites: y a-t-il rien de plus triste sur la teiTe? Y a-t-il rien?...

Eh bieni monsieur, depuis ce soir-là, je me suis senti lié à ce misérable, je suis devenu «on ami. Pourquoi? Par quelle affinité mystérieuse? Par quelle prévision instinctive ? Peutêtre par l'attraction de son vice qui commençait à me dominer irrésistiblement, moi aiissi Ou encore par l'attraction de son infortune,

inévitable et sans espérance comme la mienne?

Depuis ce soir-là, je le revis presque tous les soirs. Il venait me chercher n'importe où; il m'attendait k la porte de mon bureau; il m'attendait chez moi, la nuit, dans l'escalier. Il ne me demandait rien; il n'avait pas même la ressource de faire parler ses yeux, puisqu'ils étaient couverts. Mais il me suffisait de le regarder pour comprendre. Il souriait de son sourire habituel, de son sourire hébété et convulsit; et il attendait, sans demander rien. Je n'avais pas la force de lui résister, de le congédier, de l'humilier, de lui montrer un visage sévère, de lui adresser une parole dure. M'étais-je donc soumis à un nouveau tyran.^ Giulio Wanzer avait donc un successeur.^ Souvent sa présence m'était pénible, horriblement pénible; et pourtant je ne faisais rien pour m'en délivrer. Il avait parfois des efl'u— sions de tendresse ridicules et affligeantes qui me serraient le cœur. Un jour il me dit, en faisant la grimace que fait un bébé qui va se mettre à pleurer :

— Pourquoi ne m'appelles-tu point papa ?

Je savais qu'il n'était pas le père de Ginevra; je savais que les enfants de sa femrae

n'étaient pas ses enfants. Lui-même, sans doute, ne l'ignorait pas non plus. Mais je l'appelais papa lorsque personne ne nous entendait, lorsque nous étions seuls, lorsqu'il avait besoin de consolation. Pour m'émouvoir, il lui arrivait souvent de me montrer une meurtrissure, la marque d'un coup , avec le geste des mendiants quand ils étalent leur difiormité ou leur plaie pour arracher une aumône.

Le hasard me fit découvrir que certains soirs, il se postait dans la rue aux endroits les plus obscurs et demandait l'aumône à voix basse, adroitement, sans se faire remarquer, en marchant à côté des passants un bout de ehemin. A l'angle du Forum de Trajan, je me vis un soir accosté par un homme qui marmottait :

— Je suis un ouvrier sans travail. Je suis presque aveugle. J'ai cinq enfants qui n'ont pas mangé depuis quarante-huit heures.

Faites-moi une petite charité pour que j'achète un morceau de pain à ces pauvres créatures Ju bon Dieu...

Immédiatement, je reconnus sa voix. Mais lui, qui en eflct était presque aveugle, ne me

reconnut pas dans l'ombre. Et je m'éloignai en hâte, je m'enfuis, par crainte d'être reconnu. Il ne reculait devant aucune bassesse, pourvu qu'il eût de quoi satisfaire sa soit atroce. Une fois, il se trouvait dans ma chambre et ne tenait pas en place. Je venais de rentrer de mon bureau; j'étais en train de me laver; j'avais posé ma jaquette et mon gilet, etj'aA'ais laissé dans le gousset du gilet ma montre, une petite montre d'argent, un souA^enir de mon père, de mon père mort. Je me lavais donc derrière un paravent. Et j'entendais Batlisla remuer dans la chambre d'une manière iasolite, comme s'il eût été inquiet. Je demamlai :

— Que faites-vous?

Il répondit, avec trop de hâte, d'une voix un peu altérée :

— Rien. Pourquoi?

Et vite il accourut derrière le paravent, avec un empressement excessif.

Je tne rhabillai. Nous sortîmes. Au bas de l'escaiier, je cherchai ma montre dans mon gousset pour regarder l'heure. Je ne la trouvai pas.

— Diable I J'ai laissé ma montre en haut dans la chambre. Il faut que je remonte.

Atiendez-moi ici. Je reviens dans un instant. Je remontai; j'allumai une bougie; je cherchai la montre partout sans réussira la trouA^er. Après quelques minutes de recherche inutile, j'entendis la voix de Baltista qui demandait :

— Eh bieni Fas-tu trouvée?

Il m'aA^ait suivi en haut et s'était arrêté à la porte ; il chancelait un peu .

— Non. C'est étrange. Il me semblait pourtant que je l'avais laissée dans mon gousset. Vous ne l'avez pas vue?

— Non.

— Vraiment?

— Non.

Déjà un soupçon m'avait frappé. Battista «e tenait sur le seuil, debout, les mains dans ses poches. Je recommençai à chercher avec impatience, presque avec colère.

— Il est impossible que je l'aie perdue. Tout à l'heure, avant de me déshabiller, je l'avais; je suis certain que je l'avais. Elle est sûrement ici; il faut qu'elle se retrouve.

Battista avait fini par s'approcher. Je me retournai à l'improviste et je lus le péché sur son visage. Le cœur me failUt. Tout honteux, il balbutia :

— Elle est sûrement ici; il faut qu'elle se retrouve.

Et il prit la bougie, se pencha pour chercher autour du lit, s'agenouilla en trébuchant,, souleva les couvertures, regarda sous le lit. Il se tourmentait, il haletait; et la bougie dégouttait sur sa main mal assurée.

Cette comédie m'exaspéra. Je lui criai rudement :

— Assez I Levez-vous; ne vous donnez pas tant de peine. Je sais bien, moi, oii il faudrait chercher. . .

Il posa la bougie sur le parquet, resta un moment à genoux, tout courbé, craintif comme quelqu'un qui est sur le point de confesser une faute. Mais il ne confessa rien. Il se releva péniblement, sans mot dire. Pour la seconde lois je lus le péché sur son visage, et j'eus un accès de dépit. « Certainement, pensai-je, il a la montre dans sa poche. Il faut que je le contraigne à avouer, à rendre l'objet volé, à se repentir. Il faut que je le voie pleurer de re— . pentir. » Mais le courage me manqua. Je dis :

— Partons.

Nous sortîmes. Le coupable descendait l'escalier derrière moi lentement lentement.

appuyé à la rampe. Quelle pitié I Quelle tristesse !

Lorsque nous iûiiies dans la rue, il me demanda, d'une voix qui n'était qu'un souffle:

— Ainsi, tu crois que c'est moi qui l'ai prise?

— Non, non, répliquai-je. N'en parlons plus.

J'ajoutai un instant après :

— Cela m'ennuie , parce que c'était un souvenir de mon père mort.

Je remarquai qu'il réprima un petit mouvement, comme s'il avait eu l'intention de tirer quelque chose de sa poche. Mais il n'en fit rien. Nous poursuivîmes notre chemin.

Un peu plus tard il me dit, presque brusquement :

— Veux-tu me fouiller?

— Non, non. N'en parlons plus. Adieu; je vous laisse. J'ai à faire, ce soir.

Et je lui tournai le dos, sans le regarder. Quelle tristesse!

Les jours suivants, je ne le revis point. Mais, le soir du cinquième jour, il se présenta dans ma chambre. Je fis, d'un air sérieux :

— Alil c'est vous?

58 EPISGOl'O ET G

Et je me remis à mes écritures, sans un mot de plus. Après un silence, il osa me demander :

— L'as-tu retrouvée?

Je feignis de rire et jf eontinuai mes écritures.

Après un autre long silence, il dit encore :

— Ce n'est pas moi qui l'ai prise.

— Oui, oui, c'est bien. Je sais. Vous y pensez donc toujours.»^

Lorsqu'il vit que je restais assis à ma table, il me dit après un troisième silence :

— Bonsoir!

— Bonsoir 1 Bonsoir !

Je le laissai partir comme cela, sans le retenir.- Ensuite j'en eus regret. Je voulus le rappeler, maïs trop tard: il était déjà loin.

Pendant trois ou quatre jours encore, il demeura invisible. Puis, un soir, au moment de rentrer à la maison, un peu avant minuit, je le rencontrai sous un bec de gaz. Il pluvinait.

— Gomment, c'est vous? A cette heure I

Il ne tenait pas debout; je le crus ivre. Mais», en l'examinant mieux, je m'aperçus qu'il était dans un état pitoyable : couvert de boue comme

EPISGOPO Eï C'« 5<)!

s'il se fût roulé dans une ornière, amaigri, défait, avec une figiu-e presque violette.

— Que vous est-il arrivé? Dites?

Il éclata en pleurs et se rapprocha comm pour me iomber dans les bras; et, de tout près en sanglotant, il essayait de me conter la chose, suffoqué par les sanglots, par les larmes qui lui coulaient dans la bouche.

Ah! monsieur, sous ce bec de gaz, sous cette pluie, quelle terrible chose ! Quelle terrible chose que les sanglots de cet homme qui n'avait pas mangé depuis trois jours !

Connaissez-vous la faim? Avez-vous jamais regardé un homme à moitié mort de laim, qui s'assoit a une table, qui porte à sa bouche un morceau de pain, un morceau de viande, et qui mâche la première bouchée avec ses pauvres dents affaibhes et branlantes dans les gencives? L'avez -vous jamais regardé? Et votre cœur ne s'est-il pas fendu de tristesse et de tendresse?

C'est vrai, je ne voulais pas vous entretenir si longtemps de ce pauvre diable. Je me suis laissé entraîner; j'ai oublié tout le reste, je ne sais pourquoi. Mais, en vérité, ce pauvi'e diable a été mon unique ami et j'ai été son

"ÔO EPISCOPO ET C»

unique ami, au cours de notre existence. Je l'ai vu pleurer et il m'a vu pleurer plus d'une fois. Dans son vice, j'ai contemplé le reflet du mien. Nous avons aussi partagé des douleurs, nous avons souffert la même injure, nous avons porté la même honte.

Il n'était pas le père de Ginevra, non. Dans les veines de la créature qui m'a tait tant de mal, ce n'était pas son sang qui coulait.

Que de fois j'ai pensé, avec une curiosité inquiète et insatiable, au véritable père, à l'inconnu, à l'anonyme I Qui pouvait-il cire? Non pas, assurément, un homme du peuple. Certaines finesses physiques, certaines allures d'une élégance native, certaines cruaulés, certaines perfidies trop compliquées ; et puis l'instinct du luxe, le dégoût facile, une façon très particulière de blesser et de déchirer en riant ; toutes ces choses et d'autres encore révélaient quelques gouttes de sang aristocratique. Quel était donc le père? Peut-être un vieillard obscène comme le marquis Aguli? Peut-être un ecclésiastique, un de ces cardinaux galants qui semaient des enfants dans toutes les maisons de Rome ?

Que de fois j'y ai pensé I Et parfois aussi

EPISCOrO ET G'« 6l

mon imagination m'a représenté une figure d'homme, non pas vague et changeante mais bien déterminée, avec une physionomie spéciale, avec une expiession spéciale, et qui semblait vivre d'une vie extraordinairement intense.

Sans nul doute, Ginevra devait savoir, ou du moins sentir, qu'elle n'avait aucune communauté de sang avec le mari de sa mère. Le fait est que je n'ai jamais réussi a surprendre dans ses yeux, quand ils se tournaient vers cet infortuné, un éclair d'affection ou du moins de compassion.

Au contraire, c'était Findifférence, c'était souvent la répugnance, le mépris, l'aversion, c'était même la haine qui se montrait dans ses yeux, lorsqu'ils se tournaient vers cet infortuné.

Oh ! ces yeux I Ils disaient tout ; ils disaient trop de choses en un nîoment, trop de choses différentes; et je m'y perdais. Il leur arrivait de rencontrer les miens par hasard, et ils avaient un reflet d'acier, d'acier luisant et impénétrable. Et puis, soudain, ils se couvraient comme d'un voile pâle, ils perdaient leur dureté. Figurez-vous, monsieur, une lame ternie par une haleine.

6l EPISCOPO ET g'»

Mais non, il m'est impossible de vous parler de mon amour. Jamais personne ne saura combien je l'ai aimée, personne. Ellemême ne l'a jamais su; elle ne le sait pas. Mais ce que je sais bien, moi, c'est qu'elle ne m'a jamais aimé! Pas un seul jour, pas une seule heure, pas même un seul instant.

Je le savais dès le début; je le savais alors même qu'elle me regardait de ses yeux voilés. Je ne me faisais pas d'illusion. Jamais mes lèvres n'ont osé prononcer lia quieslion tendre, la question quie répètent tous les amants : « M'aimes-tu? » Et je me souviens que, quand j'étais à côté d'elle, quand je sentais en moi l'invasion du désir, j'ai pensé plus d'une fois : « Oh I si je pouvais lui baiser le visage, et qu'elle ne s'aperçût point de mon baiser I »

Non, non, je ne puis pas vous parler de mon amour. Je vais vous re.conter encore des iails, de petits faits ridicules, de petites misères, de petites hontes.

Le mariage fut décidé. Ginevra demeura quelques semaines encore à Tivoli; et moi, j'allais souvent à Tivoli en tramway, j'y passais

^ne demi-journée, j'y passais une heure ou deux . J'étais content de la savoir loin de iRome. Ma constante appréhension était qu'un de mes collègues du bureau n'arrivât à découvrir mon secret.. J'usais d'une quantité de précautions, de subterfuges, de prétextes, de m^enteiies pour dissimuler ce que j'avais fait, ce que je faisaiS; ce que j'allais faille. J'avais déser.té ies lieux où nous nous retrouvions d'habit vide ; je a^épondais évasivement à toutes les questions ; je me sauvais dans une boutique, sous une porte cochère, par une rue transversale, dès que je reconnaissais de loin quelqu'un de mes anciens commensaux.

Mais, un jour, je ne pus pas esquiver Pilippo Doberti. Il me rattrapa, jn'arrêta, ou plutôt m'empoigna.

— lié 1 comme il y a longtemps qu'on ne t'a vu, Episcopol Qu'as-'tu donc fait. î^ Tu .as été malade?

Je ne parvenais point à vaincre mon agitation involontaire. Je répondis :sans réfléchir :

— Oui, j'ai été malade.

— Gela se voit; tu es vert. Mais quelle vie mènes-tu inaintcnant? Où mangcs-tu? Où çasses-tu tes soirées?

64" EI'ISCOPO ET C*

Je répondis par un second mensonge, en évitant de le regarder au visage.

— On causait de toi l'autre nuit, reprit-il. C'était Elrati qui racontait t'avoir vu dans la rue Alexandrina, bras dessus bras dessous avec un ivrogne.

— Avec un ivrogne? fis-je. Mais Efrati rêve. Doberti éclata de rire.

— Ah I ah I ail I Voici que tu rougis I Décidément, tu recherches toujours la belle compagnie, toi. Et à propos, as-tu des nouvelles de Wanzer?

— Non, je ne sais rien.

— Comment? Tu ne sais pas qu'il est à Buenos-Ayres?

— Je ne sais rien.

— Mon pauvre Episcopo 1 Adieu; je te quitte. Soigne-toi, soigne-toi, tu sais. Je te vois très bas, extrêmement bas. Adieu.

Il tourna par une autre rue, en me laissant dans une agitation que je ne parvenais pas à maîtriser. Toutes les paroles de la soirée lointaine oiî il avait parlé de la bouche de Ginevra me revinrent à la mémoire, toutes, précises, vibrantes. El il me revint aussi à la mémoire d'autres paroles plus crues, plus

brutales. Et je revis, clans la salle éclairée au gaz, la longue table autour de laquelle étaient assis ces hommes repus, allumés par le vin, un peu engourdis, de connivence dans une même préoccupation obscène. Et j'entendis encore les rires, le vacarme, mon nom crié par Wanzer, acclamé par les autres ; et enfin le mot atroce : (( Maison Episcopo et G'® ». Et je pensai que cette horrible chose aurait pu devenir une réalité I

Une réalité, une réalité ! Mais une pareille ignominie est donc possible ? Mais il est donc possible qu'un homme qui, du moins en apparence, n'est ni un fou, ni un idiot, ni un insensé, se laisse entraîner k une pareille ignominie?

Ginevra revint k Rome. Le jour du mariage lut fixé.

Dans un fiacre, avec la courtière, nous fîmes le tour de Rome pour chercher un petit appartement, pour acheter le lit nuptiaî, pour acheter divers meubles indispensables, pour faire en un mot tous les préparatifs ordinaires . J'avais retiré un dépôt d'unequinzaine de mille francs, qui constituait toute ma fortune d orphelin.

vJB6 BP 1 s C; f ) P O ET G • "

Donc, dans un liacre, nous jfimes triom- (phalement le tour dt- Uome: moi anéanti sur te strapontin, et les deux femmes assises en ■face de moi, les genoux contre mes genoux, •Qui ne renconhânics-nous point? Tout le monde nous reconnut. Vingt lois, malgré ma tête baissée, j'aperçus du coin de l'œil queliqu'un qui, sur le ttoUoir, faisait des gestes ■vers nous. Ginevra s égayait, se penchait, se retournait, disait cliatjue lois:

— Regarde Qucsiori I Regarde Miclieli 1 'Regarde Palumbo avec Doberti!

Ce fiacre était un pilori pour moi.

Et la nouvelle courut. Et ce fut, pour mes collègues du bureau, pour mes anciens commensaux, pour toutes mes connaissances, un sujet d'allégresse sans fin. Je lisais dans tous les regards l'ironie, la dérision, l'hilarité maligne, parfois aussi une sorte de compassion insultante. Personne ne m'épargnait son ofïense ; et moi, pour faire quelt[ue chose, je souriais à chaque offense, avec une contraction toujours j»uieille, comme un impeccable automate. Avais-je autre chose à faire? Devais-je me fâcher? me mettre en colère? devenir menaçant? me livrer à la viol once ?

EPISGOPO ET C'* 67

donner un soufflet? lancer un encrier? brandir une chaise? me battre en duel? Mais tout cela, monsieur, n'aurait-il pas encore été ridicule?

Un jour, au bureau, deux « garçons d'es- ,prit » contrefirent un interrogatoire. Le dialogue s'engageait entre un juge et Giovanni Episcopo. A la question du juge : « Votre iprofession? » Giovanni Episcopo répondait : .«Homme à qui on manque de respect. »

Un autre jour, mon oreille surprit ces mots :

— Il n'a pas de sang dans les veines, pas une goutte de sang. Le peu qu'il en avait, Giulio Wanzer le luiaitiré par le front. Positivement, il est visible qu'il ne lui en reste plus une goutte...

C'était la vérité, c'était la vérité.

Commient advint-il que, tout d'un coup, je pris la résolution d'écrire à Ginevra pour me dégager de ma promesse? Oui, j'écrivis à Ginevra pour rompre le mariage; j'écri^ds moi-même, de la main que voici. Je portai moi-niême la lettre à la poste.

C'était le soir; je m'en souviens. Je passai et repassai devant la poste, ému comme un homme qui est sur le point de se résoudre au

68 EPISGOPO ET C'"

suicide. Enfin je m'arrêtai et je mis la lettre à l'ouverlure de la boîte ; mais il me sembla que mes doigts ne pouvaient point s'ouvrir. Combien de temps restai-je dans cette attitude? Je l'ignore. Un sergent de ville me demanda en me touchant l'épaule :

— Que faites-vous.^

J'écartai les doigts, je laissai tomber la lettre. Et peu s'en fallut que je ne défaillisse dans les bras du sergent de ville.

— Dites, balbutiai-je avec des larmes dans la voix, que faut-il faire pour la ravoir?

Et la nuit, les angoisses de la nuit! Et, le matin d'après, la visite au nouvel appartement, à l'appartement conjugal déjà préparé pour recevoir les époux et devenu subitement inutile, devenu un appartement mort F Ohl ce soleil, ces raies tranchantes de soleil sur tout ce mobilier neuf, luisant, intact, qui exhalait une odeur de magasin, une odeur intolérable I . . .

L'après-midi, vers les cinq heures, en sortant du bureau, je rencontrai dans la rue Ballisla qui me dit :

— Oo te demande à la maison, tout de •uilc.

EPiscoro ET c'* 69

Nous nous acheminâmes. Je tremblais comme un malfaiteur capturé. A un moment, pour me préparer, je demandai à Battista

— Que peut-on me vouloir .^^

Batlista ne savait rien. Il haussa les épaules. Lorsque nous fûmes ai-rivés à la porte, il me quitta. Je montai l'escalier, très lentement, avec le regret d'avoir obéi, en songeant aux mains de la courtière, à ces terribles mains qui me donnaient une peur folle. Et quand je levai les yeux vers le palier, ijuand je vis la porte ouverte et, sur le seuil, la courtière prête à bondir, je dis en hâte :

— C'était une plaisanterie, une simple plaisanterie.

Et la semaine suivante, on célébra le maiiage. Mes témoins furent Enrico Efrati et Filippo Doberti. Ginevra et sa mère voulurent qu'on invitât au dîner le plus grand nombre possible de mes collègues, pour éblouir la canaille de la rue Montanara et des environs. Aucun de mes commensaux de la pension, je crois, ne manquait.

J'ai un souvenir brouillé, vague et interrompu de la cérémonie, de la noce, de cette loule, de ces voix, de ces rumeurs. A un

cerlafn moment, il;me sembla qu'il passait sur Ja table quelque chose d'analogue au soulil 3 ardent et impur qui jadis passait sur Yauli a lahle. Ginevra avait la figure -en leu et les yeux d'un éclat extraordinaire. Aulour d'elle luisaient beaucoup d'autres yeux et beaucoup d'autres souiûres.

J'ai le souvenir d'une sorte de tristesse lourde qai s'abattit sur moi, m'envahit, m'obscurcit la conscience. Et ie vois encore, là-bas, au bout de la table, tout au bout, dans un incroyable éloignemeiit, ce pauvre BatLisla qui buvait, buvait, buvait.,.

Une semaine au moins I Je ne dis pas un an, un mois. Mais au moins une semaine, au moins la première semaine. — Non, rien; sans miséricorde. Elle n'attendit pas seulement un jour; tout de suite, la nuit même des noces, elle commença son œuvre de bourreau.

Quand je vivrais un siècle, je ne pourrais [>as oublier cet éclat de rire impi^vu qui. dans l'obscurité de la chambre, me glaça ei iuiniilia ma timidité et ma balourdise. Dans les frncbres, je ne voyais point son visage; mais pour ila première lois je sentis toute sa méchan-

EPISGOPO ET C'*

ceté clans ce rii'e mordanli, railleur, impudique, jamais entendu, non reconnaissable. Je sentis qu'une créature venimeuse respirait à mon côté.

Olil monsieur, elle avait le rire dans les dents comme les vipères y ont le venin.

Rien, rien n'eut le pouvoir de l'apitoyer: ni ma muette soumission, ni ma muette adoration, ni ma douleur, ni mes larmes; rien. J'essayai tout pour lui toucher le cœur; inutilement. Quelquefois elle m'écoutait, sérieuse, avec des yeux graves, comme si elle eût été sur le point de comprendre; et puis, tout d'un coup, elle se mettait à rire, de ce rire épouvantable, de ce rire inhumain qui luisait plus à ses dents qu'à ses yeux. Et moi, je restais anéanti.

Non, non, je ne puis pas. Permettez-moi, monsieur, de ne ri.en dire; permettez-moi de passer outre. Je ne puis pas vous parier d'elle. C'est comme si vous me forciez à mâcher une chose amère, d'une amertume intolérable et mortelle. Ne Aboyez- vous pas comme ma bouche se tord pendant que je parle.*^

Un soir, deux mois environ après le mariage, elle eut en ma présence un trouble,

une espèce de déraillance... Vous savez, la scène ordinaire... Et moi qui,^ tremblant d'espoir, attendais en secret cette révélation, cet indice, cet accomplissement de mon vœu suprême, cette immense joie dans ma détresse, je tombai à genoux comme devant un miracle. « Etait-ce vrai? Etait-ce vrai? » Oui; elle me le déclara, me le confirma. Elle portait en elle une seconde vie.

Vous ne pouvez pas comprendre. Même si vous étiez père, vous ne pourriez pas comprendre l'émotion extraordinaire qui s'empara de toute mon âme. Figurez-vous, monsieur, figurez-vous un homme qui a souffert tout ce qu'il est possible de souffrir sous le ciel, un homme sur qui s'est acharnée sans une minute de répit toute la férocité des autres hommes, un homme qui n'a jamais été aimé de personne et qui a pourtont au fond de son être des trésors de tendresse et de bonté, des trésors à répandre, inépuisables; figurez-vous, monsieur, l'espérance de cet homme qui attcuà une créature de son sang, un fils, un petit être délicat et doux, oh! d'une douceur infinie, dont il pourra se {aire aimer... s'^ faire aimer... comprenez-vous?... se faire aimer I

EPISCOI'O ET €'• 73

C'était en septembre; je me le rappelle. C'était une de ces journées calmes , dorées, un peu mélancoliques... vous savez bien, quand l'été se meurt. Toujours, toujom-s je ré vais de lai, de Giro, ineffablement.

Un dimanche, au Pincio, nous rencontrâmes Doberti et Questori. Tous deux firent grande fête à Gine-vTa et se joignirent à nous pour la promenade. Ginevra et Doberti prirent les devants; Questori et moi, nous restâmes en arrière. Mais on aurait dit que chaque pas du couple qui nous précédgdt me piétinaiit le cœur. Ils pai'laient avec animation, ils riaient ensemble; et les gens se retournaient pour les regarder. Leurs paroles m'arrivaient indistinctes parmi les flots de la musique, quoique je tendisse l'oreille pour en saisir au vol quelques-unes. Mon chagrin était si \âsible que Questori les rappela en disant :

— Pas^ si vite, pas si vite! Ne vous éloignez pas tant. Episcopo va crever de jalousie.

Ils plaisantèrent, se moquèrent de moi.

Doberti et Ginevra continuèrent de marcher en avant, de rire et de causer, au miheu du fracas de la musique qui peut-être les exaltait et les enivrait; et moi, je me sentais si

^4 BPISCOPO ET C'«

malheureux que, passant le long du parapet, j'eus la pensée folle de me précipiter en bas, d'un élan brusque, pour couper court instantanément à cette soufirance. Il y eut un moment oii Questori lui-même se tut; et je m'aperçus que ses regards attentifs suivaient la silhouette de Ginevra, que le désir le troublait. D'autres hommes qui venaient à notre rencontre se retournèrent deux ou trois fois pour la regarder, et ils avaient dans les yeux le même éclair. C'était toujours, toujours la même chose, quand elle passait à travei-s la foule comme en un sillon d'impureté. Il me sembla qu'autour de nous cette impureté souillait toute l'atmosphère; il me sembla que tout le monde convoitait cette femme, et jugeait facile de l'obtenir, et avait la même image obscène fichée dans le cerveau. La musique élargissait ses ondes dans une lumière inlenae: toutes les feuilles des arbres miroitaient; les roues des voitures faisaient à mes oreilles un bruit assourdissant. Et, au milieu de .cette lumière, de ce brouhaha, de cette foule, au milieu de ce spectacle confus, à l'aspect de cette femme qui, en ma présence, se laissait enjôler petit à petit par cetiiomme, envalii par la aen-

8ati€.n que l'impureté m'enveloppait de toutes parts, je pensai avec une terrible crise d'angoisse, avec une convulsion de tout ce que j'avais de fibres tendres, je pensai à la petite créature qui commençait à vivre , au petit être informe qui pâtissait peut-être en ce moment des émotions de cette chair oii il commençait à vivre...

Mon Dieu, mon Dieu, comme cette pensée me fit souffrir I Que de fois cette pensée me tortura avant sa naissance I Comprenez- vous.»* La pensée de la souillure... Comprenez-vous? L'infidélité, la faute m'affligeaient moins pour moi-même que pour le fils qui n'était pas né encore. Il me semblait que quelque chose de cette honte, de cette vilenie, devait s'attacher à lui, devait le salir. Comprenez-vous mon horreur ?

Et, un jour, j'eus un courage inouï. Un jour que mes soupçons me tourmentaient plus cruellement, j'eus le courage de parler.

Ginevra était à la fenêtre. Je me rappelle, c'était le jour de la Toussaint ; les cloches tintaient; le soleil frappait sur l'appui. En*véritc, le soleil est la plus triste chose qu'il y ait au monde. N'est-ce pas votre avisP Le soleil m'a

toujours mis de la souffrance au cœur. Dans tous mes souvenirs les plus douloureux, il y a un peu de soleil, une raie jaune, comme autour des draps mortuaires. Lorsque j'étais enfant, on me laissa seul quelques minutes dans la chambre où gisait le cadavre d'une sœur à moi, exposé sur un lit parmi les couronnes de fleurs. Il me semble que je le vois encore, ce pauvre visage blême tout creusé d'ombres bleuâtres, auquel devait plus tard, dans les derniers moments, ressembler si fort le visage de Ciro... l'

Ah! où en étais-je? Ma sœur, oui, ma sœur gisait sur le lit parmi les couronnes. Bien c'est cela que je disais. Mais où voulais-je en venir? Ledssez-moi réfléchir un peu... Voici. Je m'approchai de la fenêtre, saisi d'eflroi; c'était une petite fenêtre qui s'ouvrait sur une cour. La maison d'en face semblait inhabitée; on n'y entendait aucune voix humaine; le calme était complet. Mais, sur le toit, des multibades de moineaux faisaient «n ramage navrant, continu, sans fin; et, sous le toit, sous la gouttière, sur le mur gris, dans l'ombre grise, une bande de soleil, une raie jaune, rigide, aveuglante, rayonnait sinistrement avec

une incroyable intensité. Je n'osais plus me retourner; je regardais fixement la raie jaune, comme pris de fascination; et, derrière moi, je sentais, comprenez-vous? tandis que mes oreilles étaient pleines de l'immense ramage, je sentais derrière moi le silence épouvantable de la chambre, ce silence glacé qui règne autour des cadavres...

Ahl monsieur, combien de fois j'ai revu dans ma vie la tragique bande de soleil 1 Combien de fois I

Mais de quoi s'agissait-il? Je disais donc que Ginevra était à la fenêtre; les cloches tintaient; le soleil entrait dans la chambre. Il y avait aussi sur une chaise une couronne d'immortelles garnie d'un ruban noir, que Ginevra et sa mère devaient porter au Campo Verano sur la tombe d'un parent. — Quelle mémoire I pensez-vous. — Oui, maintenant j'ai une mémoire terrible.

Ecoutez. Elle mangeait un fruit, avec cette sensualité provocante qu'elle mettait dans tous ses actes. Elle ne faisait nulle attention à moi, ne s'apercevait ni que j'étais là ni que je la regardais. Jamais sa profonde insouciance ne m'avait affligé comme en ce jour; jamais je

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n'avais compris avec autant de clarté qu'elle ne m'appartenait point, quelle était à la disposition des premiers venus, qu'inévitablement elle se donnerait aux premiers venus,* et que jamais, moi, je ne saurais faire valoir ni le droit de l'amour ni le droit àe la force. Et je la regardais, je la regardais.

Ne vous arrive-t-il point , en regardant longuement une femme, de perdre soudain toute notion de son humanité, de son état social, des liens de cœur qui vous attachent à elle, et de voir, avec une évidence qui vous atterre, la bête, la femelle, la brutalité nue du sexe ?

C'est ce que je vis en la regardant; et je compris qu'elle n'était apte qu'à une œuvre charnelle, à une ignoble fonction. Et une autre vérité hideuse se présenta encore à mon esprit : le fond de l'existence humaine , le fond de toutes les préoccupations humaines, c'est une laideur. Hideuse, hideuse vérité I

Dites, que pouvais-je y faire? Rien. Mais cette femme portait dans ses entrailles une autre vie ; elle nourrissait de son sang la créa^ ture mystérieuse où s'incarnait mon rêve con» tinuel, ma suprême espérance, mon adoration ..

Kî»ISGOPO ET C'*- 79?

Oui, oui, avant qu'il ait vu la lumière, je l'ai adoré, j'ai pleuré pour lui de tendresse, je lui ai dit,dans mon cœur des paroles indicibles. Pensez, monsieur, pensez à ce martyre : ne pouvoir séparer d'une image ignoble une image innocente ; savoir que l'objet de votre adora^ tion idéale est lié à un être dont vous redoutez les intamies. Qu'éprouverait un dévot, s'il était forcé de voir sur l'autel le sacrement couvert d'une loque immonde? Qu'éprouve— rait-il, s'il lui était interdit de baiser la substance divine autrement qu'à travers un voile souillé?

Je ne sais pas m'exprimer. Nos paroles, nos actes restent toujours vulgaires, stupides, insignifiants, quelle que soit la grandeur des sentiments qui les inspirent. Ce jour-là, je portais en moi-même une immensité de clioses douloureuses, comprimées, qui se confondaient; et le tout n'aboutit qu'à un petit dialogue cynique, à unet scène ridicule, à une lâcheté- Voulez-vous le fait? Voulez-vous le dialogue? Les voici.

Elle, était donc à la fenêtre, et je m'approchai d'elle. Je restai un instant silencieux. Puis, avec un énorme eflort, je lui saisis lamain et lui demandai :

— Ginevra, m'as-tu déjà trompé?

Elle me regarda, stupéfaite, et répondit *

— Trompé? Que veux-tu dire?

Je lui demandai :

— As-tu déjà pris un amant? Peut-être... Doberti?

Elle me regarda encore, parce que je tremblais horriblement de tous mes membres.

— Mais quelle scène me ("ais-tu là? Qu'est-ce qpii te prend, à cette heure? Es-tu fou?

— Réponds, Ginevra!

— Es-tu fou?

Et, tandis que je cherchais à lui ressaisir la main, elle me cria en se dérobant :

— Ne m'ennuie plus. En voilà assez 1 Mais moi, comme un homme en démence,

je me jetai à genoux, je la retins par le bord de sa robe.

— Je t'en prie, je t'en supplie, Ginevral Aie pitié, aie un peu de pitié I Attends du moins la naissance... de la pauvre créature, de mon pauvre enfant I... C'est mon enfant, n'est-ce pas? Attends sa naissance. Après, tu teras tout ce que tu voudras ; je me tairai, je supporterai tout. Quand ils viendront, tes amants, ie m'en irai. Si tu me le commandes, je me

EPISCOPO ET g'« 8i

mettrai à cirer leurs chaussures dans l'autre chambre... Je serai ton domestique; je serai leur domestique; je supporterai tout. Mais attends, attends! Donne-moi d'abord mon fils I Aie pitié ! . . .

Rien, rien. Dans son regard, il n'y avait qu'une curiosité presque gaie. Elle répétait en reculant :

— Es-tu fou?

Puis, comme je poursuivais mes supplications, elle me tourna les épaules, sortit, ferma la porte derrière elle, me laissa là, agenouillé sur le plancher.

Sur le plancher, il y avait du soleil; et sur la chaise, il y avait cette couronne mortuaire; et mes sanglots ne changeaient rien à la fatalité des choses...

Mais pouvons-nous jamais changer rien aux choses? Quel poids pèsent nos larmes? Chaque homme n'est qu'un homme quelconque, à qui il arrive une chose quelconque. Yo'ûa. tout, et il n'y a rien de plus. Amen I

Nous sommes las, mon cher monsieur, moi de raconter et vous d'écouter. En somme, j'ai divagué un peu. J'ai divagué un peu trop,

82 RPISCOPO ET g'*

peut-être; car, vous le savez bien, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Le point est ailleurs. Pour arriver au point, il y a dix ans à passer : dix ans, dix siècles de douleurs, de misères, d'ignominies.

Et cependant le mal n'était pas encore sans remède. La nuit oii j'entendis les hurlements de celle femme en couches, hurlements qui n'avaient rien d'humain, hurlements de bote à l'abaltoir, je pensai avec une convulsion de tout mon être: <( Si elle mourait, oh! si elle mourait en me laissant mon fds vivant ! » Elle hurlait d'une manière si efïroyable que je pensai : (( Quand on hurle comme cela, on ne peut pas ne point mourir. » Oui, j'eus cette pensée, j'eus cette espérance. M:iiselle ne mourut pas; elle survécut, pour la damnation de mon fils et la mienne.

Mon fils, c'était vraiment mon fils, le fils de mon sang. Il avait sur Fépaule gauche le même signe particuUer que je porte depuis ma naissance ; et je bénis Dieu pour ce signe qui m'a permis de reconnaître mon fils.

Vous raconterai-je maintenant notre martyre de dix années? Vous dirai-je encore loiit? Non, cela est impossible Je ne parviendrais

jamais à finir. Et puis, peut-être ne me croiriez-vous pas; car ce que nous avons souffert est incroyable.

En peu de mots, voici les faits. Ma maison devint un mauvais lieu. Quelquefois je me rencontrais sur ma porte avec des hommes inconnus. Je n'en arrivai pas à faire ce que j'avais dit; je ne cirai pas leurs chaussures dans la chambric voisine ; mais, en ma propre maison, je ne fus bientôt plus qu'une espèce de domestique inférieur. Battista lui-même était moins malheureux que moi, moins humilié. Aucune humi— hation ne sera jamais rien en comparaison de la mienne. Jésus aurait pleuré sur moi toutes ses Wmes; car, entre tous les hommes, je suis celui qui a touché le fond, le dernier fond de l'humiliation. Vous entendez? Battista, le misérable Battista j pouvait me prendre en pitié.

Et dans les premières années, tant que Giro ne comprit pas encore, ce ne fut rien. Maisj lorsque je m'aperçus que son intelligence s'éveillait, lorsque je m'aperçus qu'en cet être débile et frêle Fintelligence se développait avec une prodigieuse rapidité, lorsque j'entendis sortir de ses lèvres la première question eruelle, ohl alors, je me vis perdu.

Comment faire? Gomment lui cacher la vérité? Quelle ressource dans cette détresse? Je me vis perdu.

Sa mère n'avait aucun soin de lui ; elle l'oubliait durant des jours entiers ; elle le laissait parfois manquer du nécessaire; parfois même elle le battait. Et moi, i 'étais contraint de m'absenter pendant de longues heures ; je ne pouvais l'entourer continuellement de ma tendresse protectrice; je ne pouvais lui rendre la vie aussi douce que je l'avais rêvé, que je l'aurais voulu. La pauvre créature passait presque tout son temps dans la cuisine, en compagnie d'une servante.

Je le mis à l'école. Le matin, c'était moi qui le conduisais; l'après-midi, sur les cinq heures, j'allais le reprendre; et ensuite je ne le quittais plus, tant qu'il n'était pas endormi. Très vite il sut lire, écrire; il distança tous ses camarades; il fit des progrès étonnants. L'intelligence brillait dans ses yeux. Quand il me regardait de ses grands yeux noirs qui lui illuminaient le visage, des yeux protonds et mélancoliques, j'éprouvais quelquefois une aorte d'inquiétude intérieure et je ne pouvais pas soutenir longtemps son regard. Ohl quel-

quefois, le soir, à table, quand la mère était là et que le silence s'appesantissait sur nous... Toute mon angoisse muette se reflétait dans ces yeux purs.

Mais les jours vraiment terribles étaient encore à venir. Ma honte était trop publique; le scandale était trop grave ; madame Episcopo était trop perdue de réputation. D'autre part, je négligeais mon travail de bureau; je commettais de fréquentes erreurs dans les pièces; certains jours, le poignet me tremblait si fort que je ne pouvais pas écrire. Mes collègues et mes supérieurs me tenaient pour un homme déshonoré, dégradé, abruti, abêti, ignoble. On me donna deux ou trois avertissements; puis on me suspendit de mes fonctions; et finalement on me destitua, au nom de la morale outragée.

Jusqu'alors, j'avais du moins représenté la valeur de mes appointements. Mais, depuis ce jour, je ne valus pas même une guenille, pas même une pelure jetée dans la rue. Rien ne peut vous donner l'idée de la férocité, de l'acharnement que ma femme et ma bellemère mirent à me torturer. Et pourtant elles m'avaient pris les quelques milliers de ix unes

86 EriSCOPO ET c'«

que j'avais de reste, el la courtière avait ouvert à mes dépens une boutique de mercerie, et ce petit commerce faisait encore vivre la famille.

On me considéra comme un odieux mangepain et on me mit au même niveau que Battista. A mon tour il m'arriva la nuit de trouver porte close; à mon tour j'endurai la faim. Je me pliai à tous les métiers, à toutes les fatigues, aux plus humbles et aux plus méprisables besognes. Je me démenai du matin au soir pour attraper un sou; je fis le copiste, je fis le saute-ruisseau, je fis le souffleur dans une troupe d'opérette, je fis l'huissier au bureau d'un journal, je fis le commis dans une; agence matrimoniale, je fis tout ce dont le hasard m'offrit l'occasion, je me fiottai a toutes sortes de gens, je récoltai toutes sortes d'avanies, je courbai le cou sous tous les jougs.

Et maintenant, dites-moi. Après les interminables journées d'un pareil labeur, ne méritais-je pas bien un peu de repos, un peu d'oubli.»^ Le soir, quand je pouvais, dès que Giro avait fermé les yeux, je sortais de chez moi. Battista m'attendait dans la rue, et nous allions ensemble boire au cabaret.

Du repos? De l'oubli? Qui a jamais com-r

pris le sens de l'expression : (( Noyer sa tristesse dans le vin? » Ahl monsieur, si j'ai toujours bu, c'est parce que j'ai toujours senti se rallumer en moi la soif inextinguible ; mais Ift vin ne m'a jamais procuré une seconde de jouissance. Nous nous asseyions l'un en face de l'autre, et nous n'avions pas envie de parler. D'ailleurs, là dedans, personne ne disait rien. Etes-vous jamais entré dans un de ces cabarets silencieux? Les buveurs s'isolent ; ils ont la figure lasse; ils soutiennent leur tempe avec la paume de la main ; devant eux il y a un verre, et leurs yeux fixent le verre, mais peut-être ne le voient pas. Est-ce du vin? Est-ce du sang? Oui, monsieur, c'est l'un et l'autre. Battista était devenu presque aveugle. Une nuit que nous cheminions ensemble, il s'arrêta sous un bec de gaz et me dit en se palpant le ventre :

— Vois-tu comme il est enflé ?

Puis, me prenant la main pour me faire tâter la dureté de l'enflure, il ajouta, d'une voix que la j)eur altérait : •

— Qu'est-ce que cela peut être?

Depuis plusieurs semaines il était dans cet état, et il n'avait révélé son mal à personne.

Quelques jours après, je le conduisis à l'hôpital pour la visite du médecin. C'était une tumeur ou plutôt un groupe de tumeurs qui grossissaient rapidement. On pouvait tenter une opération; mais Battista n'y consentit pas, bien qu'il ne fût nullement résigné à mourir.

Il traîna son mal pendant un mois ou deux encore; puis il fut contraint de se mettre au lit, et il ne se releva plus.

Quelle lente, quelle atroce morti La courtière avait relégué le malheureux dans une sorte de débarras, dans une niche obscure et étouffante, à l'écart, pour ne pas entendre les gémissements. J'y allais tous les jours; et Ciro voulait m'accompagner, voulait m'aider. . . Ah ! si vous l'aviez vu , le pauvre enfant I Comme il était courageux, dans cette œuvre de charité accomplie à côté de son père I

Pour y voir un peu mieux, j'allumais un bout de bougie et Ciro m'éclairait. Et nous découvrions ce grand corps déformé et geignant, qui ne voulait pas mourir. Non, ce n'était point un homme atteint de maladie; c'était plutôt, comment dire? c'était plutôt... les mots me manquent... c était une maladie personnifiée, une chose hors nature, un être mons-

EPISCOPO Eï C'* 89

trueux vivant de sa vie propre et auquel étaient soudés deux lamentables bras humains et deux lamentables jambes humaines avec une petite tête décharnée, rougeâtre, répugnante. Quelle horreur 1 Quelle horreur ! Et Ciro m'éclairait; et, sous cette peau tendue, luisante comme un marbre jaunâtre, j'injectais la morphine avec une seringue rouillée.

Mais assez, assez. Paix soit à cette pauvre âme ! Il s'agit maintenant d'arriver au point et de ne plus divaguer.

La Fatahté ! — Il s'était passé dix ans, dix ans de vie désespérée, dix siècles d'enfer. Et, un soir, à table, en présence de Ciro, Ginevra me dit inopinément •

— Tu sais, Wanzer est de retour.

Je ne pâlis point, cela est sûr. Car, voyezvous, depuis longtemps mon visage a pris une couleur invariable, que la mort même ne changera pas et que j'emporterai telle quelle sous la terre. Mais je me rappelle que ma langue immobile se refiïsa à prononcer une seule parole.

Elle me fixait de ce regard aigu, tranchant, qui m'inspirait toi^.jours la même appréhension que donne à un poltron la vue d une arme

go EPISCOPO ET g'*

affilée. Je m'aperçus qu'elle regardait mon front, ma cicatrice; et elle souriait d'un sourire exaspérant, intolérable. Elle me dit en désignant la balafre, avec la conscience de me faire mal .

— Tu l'as donc oublié, Wanzer? Pourtant il t'a laissé sur le front un joli souvenir.

Alors les yeux de Ciro se fixèrent à leur tour sur ma cicatrice, et je lus dans ses yeux les questions qu'il aurait voulu m'adresser; Il aurait voulu me dire :

— Comment? Ne m'as-tu point conté autrefois que tu t'étais blessé en tombant? Pourquoi ce mensonge? Et quel est cet homme qui t'a balafré ?

Mais il baissa les yeux et se tut.

Ginevra reprit:

— Je l'ai rencontré ce matin. Il m'a reconnue immédiatement. Moi, d'abord, je ne le reconnaissais pas, parce qu'il a laissé pousser toute sa barbe. Il ne savait rien sur notre compte. Il m'a dit qu'il te cherche depuis deux ou trois jours. Il veut te revoir, le cher anu. Sans doute il a fait fortune en Amérique, du moins à en juger par sa tenue...

En parlant, elle continuait de tenir les yeux

BPISCOPO ET c'* gj

sur moi, et elle avait toujours son sourire inexplicable. De temps à autre, Giro me jetait un regard; et je sentais quilme sentait soiiffrir.

Après une pause, Ginevra ajouta :

— Il va venir ce soir, tout à l'heure.

Dehors, la pluie tombait à flots. Et il me sembla que ce bruit continu et monotone se produisait, non pas au dehors, mais en moimême, comme si j'avais avalé une forte dose de qyiinine. Et soudain je perdis le sens du réel, je fus enveloppé de cette atmosphère isolante dont je vous ai déjà parlé, j eus à nouveau la sensation très profonde de l'antériorité de l'événement actuel et de V événement futur. Me comprenez-vous. î* D me semblait que j'assistais à l'inévitable répétition d'une série de laits déjà arrivés. Etait-ce nouveau, ce que disait Ginevra? Etait-ce nouveau, cette anxiété de l'attente.»^ Etait-ce nouveau, ce malaise que me donnaient les yeux de mon fils qui, par un mouvement sans doute involontaire, se tournaient trop souvent vers mon front, vers cette maudite cicatrice? Non, rien de tout cela n'était nouveau.

Tous trois, autour de la table, nous gardions le Silence. Le visage de Ciro exprimait une

^2 EPISCOPO ET g'*

inquiétude insolite. Ce silence avait en soi quelque chose d'extraordinaire : une signification profonde et très obscure, que mon âme ne parvenait pas à pénétrer.

Tout à coup, la sonnette sonna.

Mes regards et ceux de mon fils se croisèrent. Ginevra me dit :

— C'est Wanzer. Va donc ouvrir.

J'allai ouvrir. Mes membres accomplissaient l'acte, mais la volonté de l'acte n'était point en moi.

Wanzer entra.

Est-il besoin de vous décrire la scène, de v^ous répéter ses paroles? Mais, dans ce qu'il dit et dans ce qu'il fit, dans ce que nous dîmes et dans ce que nous fîmes, il n'y eut rien d'e.v traordinaire . Deux vieux amis se revoient, s'embrassent, échangent les questions d'usage et les réponses d'usage. Ce fut tout, en apparence.

Il portait un gremd manteau imperméable avec un capuchon, tout humide de pluie, luisant. Il paraissait plus grand, plus gros, plus impérieux. Il avait trois ou quatre bagues aux doigts, une épingle à la cravate, une chaîne d'or. Il parlait sans embarras, comme

EPISCOPO ET c'^ g3

un homme sûr de lui-même. Etait-ce bien là le voleur revenu dans son pays sous le couvert de la prescription?

Entre autres choses , il me dit en m'examinant •

— Tu as beaucoup vieilli. Madame Ginevra, au contraire, est plus fraîche que jamais...

Et il examina Ginevra en clignant un peu des paupières, avec un sourire sensuel. Déjà il la désirait, et il était certain de la posséder.

— Parle franchement, ajouta-t-il. N'est-ce pas moi qui ai arrangé ton mariage? C'est moi, positivement. Tu te rappelles? Ah! ahl ah! Tu te rappelles?

Il se mit à rire ; Ginevra aussi se mit à rire , et, moi aussi, j'essayai de rire. J'étais parfaitement entré dans le rôle de Battista, à ce qu'il paraît. Le pauvre Battista (que Dieu ait son âme !) m'avait laissé en héritage cette façon de rire convulsive et stupide. Que Dieu ait son âme!

Cependant Ciro regardait «ans cesse sa mère, l'étranger et moi. Et, lorsque son regard se posait sur Wanzer, il prenait une expression de dureté que je ne lui avais jamais vue.

— Cet enfant te ressemble beaucoup, conlinua-t-il. Il te ressemble plus qu'à sa mère.

g/l EPISGOPO ET C^«

Et il étendit la main pour lui caresser le« cheveux. Mais Giro fit un bond et évita cotte main par un écart de tête si violent et si farouche que Wanzer en demeura interdit.

— Tiens I cria la mère. Tiens, mal élevé! Et elle lui appliqua un soufflet retentissant.

— Emmène-le 1 Vite, emmène- le I m'ordonna-t-elle, pâle de colère.

Je me levai, j'obéis. Giro tenait le menton sur la poitrine, mais il ne pleurait pas. A peine, à peine entendis-je que ses dents serrées grinçaient.

Quand nous fûmes dans notre chambre, je lui relevai la tête du geste le plus caressant que je pus trouver; et je vis sur sa pauvre joue maigre l'empreinte des doigts, la tache rouge du soufflet. Les larmes m'aveuglèrent.

— Cela te fait mai? Dis, cela te fait 1res mal? Giro, Giro, réponds -moi. Gela te fait beaucoup de mal ? demandai-je, en me penchant avec un désespoir de tendresse sur cette pauvre joue outragée, que j'aurais voulu baigner, non pas de mes larmes, mais de je ne sais quel baume précieux.

Il ne répondait pas, il ne pleurait pas. Jamais, jamais je ne lui avais vu celte phy-

EPISGOPO ET g'« 95

sionomie dure, hostile, presque sauvage, ce fi ont plissé, cette bouche menaçante, ce teint livide.

— Giro, Cire, réponds, mon enlanti

Il ne répondait pas. Il s'écarta de moi, s'approcha de son lit, commença à se déshabiller en silence. Je me mis à l'aider avec des gestes presque timides, presque suppliants; et je me sentais mourir à la pensée qu'il avait aussi quelque chose contre moi. Je m'agenouillai devant lui pour délacer ses chaussures, et je m'attardai longtemps dans cette attitude, prosterné à ses pieds sur le plancher, mettant à ses pieds l'oflrande de mon cœur, d'un cœur lourd ccwnrae une masse de plomb et qu'il me semblait impossible de relever jamais.

— Papa, papa! éclata-t-il à ï'improviste en me saisissant aux tempes.

Et il avait aux lèvres l'angoissante question.

— Mais parle ! Mais parle doncl suppliai-je, toujours agenouillé à ses pieds.

Il s'arrêta, ne dit plus rien, monta sur son lit, se glissa sous les couvertures, enfonça la tête dans l'oreiller. Et, un instant après, il commença à claquer des dents, comme il laisait certains matins d'hiver lorsqu'il gelait. Mes

gC EPISGOPO ET G'*

caresses ne le calmaient pas, mes paroles ne lui faisaient aucun bien.

Ahl monsieur, il a mérité le ciel, celui qui a éprouvé ce que j 'éprouvai pendant cette heure-là .

Ne se passa-t-il qu'une heure? — A la fin, il me sembla que Ciro se tranquillisait. Il ferma les yeux comme pour dormir; son visage se recomposa petit à petit ; son tremblement cessa. Je restai à côté du lit, immobile.

Dehors, la pluie tombait toujours. Par intervalles, une rafale plus impétueuse secouait les vitres; et Ciro ouvrait les yeux tout grands puis les refermait.

Je lui répétais chaque fois :

— Dors, dors. Je suis là. Dors, mon cher enfant I

Mais moi, j'avais peur; j'étais incapable de réprimer ma peur. Autour de moi, sur moi, je sentais une menace terrible. Et je répétais chaque fois :

— Dors! dorsl

Un cri aigu, perçant, éclata sur nos têtes. Et Ciro se dressa d'un bond sur son lit, se cramponna à mon bras, haletant, terrifié.

— Papa, papa, tu as entendu?

Et tous deux, serrés l'un conkre l'autre,

EPISGOPO ET C*

oppressés par la même épouvante, nous écoutâmes, nous attendîmes.

Un autre cri, plus long, comme d'une personne assassinée, nous parvint à travers le plalbnd; et ensuite un autre cri, plus îong„ plus déchirant encore , un cri que je reconnus » que j'avais entendu déjà en une nuit lointaine. . .

— Calme-toi, calme-toi. N'aie pas peur.

C'est une femme qui accouche, à l'étage d'en haut; tu sais, madame Bedetti... Calme-toi, Ciro. Ce n'est rien.

Mais les hurlements continuaient, traversaient le mur, nous transperçaient le tympan, de plus en plus brutaux. C'était comme l'agonie d'une bête mal égorgée par le boucher. J'eus la vision du sang.

Alors, par instinct, nous nous bouchâmes tous deux les oreilles avec les mains, en attendant le terme de cette agonie.

Les hurlements cessèrent ; la rafale de pluie recommença. Ciro se blottit sous les couvertures, ferma de nouveau les yeux. Je répétai ;

— Dors, dors. Je ne bougerai pas.

Il s'écoula un temps que je ne saurais préciser. J'étais en la puissance de mon destin, comme un vaincu est en la puissance d'un

■glS EPiscopo ET c'«

vainqueur inexorable; Désormais j'étais perdu, inexorablement perdu.

— ^ Viens, Giovanni. Wahzer s'en va.

La voix de Ginev^al J'eus un sursaut; je remarquai que Ciro aussi avait tressailli, mais sans remuer les paupières. Il ne dormait donc pasP

Avant d'obéir, j'eus une hésitation. Ginevra ouvrit la porte de la chambre et répéta •

— Viens, Wanzer s'en va.

Je me levai; je sortis de la chambre, tout doucement; avec l'espérance que Cù'o ne s'en apercevrait pas.

Lorsque je reparus en présence de cet homme, je lus clairement dans ses yeux l'impression que je lui .fis. Je dus lui faire l'eflet' d'un mourant qu'une force surnaturelle maintiendrait encore sur ses jambes. Mais il n'eut point pitié de moi.

Il me regardait, il me parlait de la même façon que jadis. C'était un maître qui avait retrouvé son esclave. Moi, je pensai : « Pendant leur entretien, qu'auront-ils dit, qu'^uront-ils lait, qu'auront-ils comploté? » J'observai un changement chez l'un et chez l\utre. La vcix de Ginevra, quand elle lui adressait la parole,

JEPISCOPO ET C'« 99

n'avait plus le même accent qu auparavant. Quand l'œil de GineATa se posait sur lui, il se couvrait d'un voile, de ce voile...

— Il pleut trop fort, ditTclle. Tu devrais aller chercher une voiture.

Vous comprenez? C'était un ordre qu'elle me donnait. Wanzer ne protesta pas. Il lui semblait tout naturel que j'alliasse lui chercher une voiture. Ne venait-il pas de me reprendre à son service?... Et c'est à peine, à peine si je tenais sur mes pieds. Et certainement ils voyaient bien tous les deux que j'avais grand' peine à me soutenir.

Cruauté inconcevable I Mais que faire ? Refuser.»^ Choisir justement cette minute-là pour me révolter.^ J'aurais pu dire : « Je me sens malade, p Mais je me tus, je pris mon chapeau et mon parapluie, je sortis.

L'escaUer av^it déjà ses becs de gaz éteints. Mais, dans les ténèbres, je voyais une mullitude de lueurs; et, dans mon cerveau., se succédaient avec une rapidité d'éclairs des pensées étranges, absurdes, incohérentes. Je m'arrêtai un instant sur le palier, parce cpie, à travers les ténèbres, je croyais sentir l'approche de la fohe. Mais ce ne fut rien. J'en-

lOO EPISCOPO ET C'*

tendis distinctement le rire de Ginevra; i'entendis le bruit que faisaient les locataires d'en haut. J'allumai une allumette, je descendis.

Au moment où j'allais sortir dans la rue^ j'entendis la voix de Ciro quim'appelait. Comme pour le rire, comme pour les bruits, j'eus vraiment une sensation réelle. Je retournai en arrière, je remontai l'escalier rapidement, avec une facilité inexplicable.

— Déjà revenu? s'écria Ginevra en me voyant reparaître.

Le grand essoufflement m'empêchait de parler. Je balbutiai enfin avec désespoir :

— Impossible... Il faut que j'aille dans ma chambre... Je me sens malade.

Et je courus auprès de mon fils.

Tu m'as appelé? lui demandai-je bien

vite en ouvrant la porte.

Il était assis sur son lit et semblait aux écoutes. Il répondit:

— Non, je ne t'ai pas appelé.

Mais je crois qu'il ne dit point la vérité.

— Peut-être m'as-tu appelé en rêve? Est-ce que tu ne dormais pas, tout à l'heure?

— Non, je ne dormais pas.

Il me regardait, inquiet, soupçonneux.

EPISCOPO ET C* lOI

— Mais qu'as-tu toi-même? me demanda-t-il à son tour. Pourquoi es-tu essoufflé? Qu'as-tu fait?

— Sois donc tranquille, Ciro! suppliai-je, en évitant de répondre et en le couvrant de caresses. Me voici près de toi; je ne bouge plus. Dors, maintenant; dors.

Il se laissa retomber sur l'oreiller avec un soupir. Puis, pour me faire plaisir, il ferma les yeux et fit semblant de dormir. Mais, au bout de quelques minutes, il les rouvrit, me les fixa grands ouverts au visage, et dit avec un indéfinissable accent:

— Il n'est pas encore parti.

Depuis cette nuit-là, le pressentiment tragique ne me quitta plus. C'était une espèce d'horreur vague, très mystérieuse, qui se condensait au plus profond de mon êtt-e, ^à où la lumière de la conscience ne pouvait pas pénétrer. Parmi tant d'abîmes que j'avais découverts en moi, celui-ci demeurait inexplorable et apparaissait effrayant entre tous. Sans cesse j'avais l'œil sur lui, j'en sondais la profondeur avec une effroyable angoisse, avec l'espérance qu'un éclair subit l'illuminerait, me le rêvé-

ffi^ «piscoro ET G'«

ferait tout entier. Pariois il me semblait que, petit à petit, je sentais monter V objet inconnaissable, que je le sentais s'approcher des régions de la conscience, les toucher presque, les affleurer; puis, tout d'un coup, il se précipitait au fond et replongeait dans l'ombre, en me laissant un trouble extraordinaire et jl^paais éprouvé. Me comprejiez-vous? Pour me ^mprendre, imaginez, monsieur, imagine? que vous êtes au bord d'un puits dont vous ne pouvez mesurer la profondeur. Ce puits est j^clairé jusqu'à jin certain niveau par la lumière naturelle; mais vous savez que, plus bas, dans les ténèbres, il se cache une chose inconnue et terrible. Vous ne la voyez pas, mais vous ayez la sensation qu'elle se p^eut confuse ijient. Et, petit à petit, cette choçe monte; et e^eairive aux limites de la pénombre, où vous ne parvenez pas epicofe à la distinguer. Encore un peu, encore un pei^, et vous allez la voir. Mais U cljjose s'arrête, se recule, se dérobe, et elle «î vous laisse anxieux, déçu, atterré...

Non, non... Des enl'anlillages , des enfantillages... Vous ne pouvez p,^s compre-:ndre.

Les faits, les voici. Quelques jours plu» tard, Wanzer avait pris possession de mon apparte-

El'ïSCOl'O ET C'* I03

ment, s'était logé chez moi, s'y était installé comme pensionnaire. . . Et moi, par conséquent, je continuais à être esclave et à tremJjkr. Est-il besoin, dès lors, de vous exposer la suite des faits? Est-ilbesoiiî de vous les explir^uor? Vous parait-il qu'il y aàt là quelque chose d'étj'ange ? Dois-je aussi vous raconter les soulîrances de Ciro, ses colères muettes et rentrées, ses mots amers auxquels j'aurais préféré n'importe quel poison, ses cris et se? sanglots qui éclataient inopinéiïient dajis )la nuit et me faisaient dresser les cheveux, et les elTrayantes immobilités cadavériques que son corps avait dans le lit, et ses larmes, ses larmes, des larmes qui parfois se mettaient à couler sans cause, une à une, d'yeux qui restaient ouverts et purs, qui ne s'enflammaient pas, qui ne rougissaient pas... Ah! monsieur, il faut avoir vu cet enlaiit pleurer pour savoir comment l'âme pleure.

Nous avons mérité le ciel. O Jésus I Jésus I n'avons-nous pas mérité ton ciel ?

Merci, monsieur, merci. Je puis continuer. Laissez-moi continuer tout de suite ; autrement, je n'arriverai jamais à vous dire la fin*

Nous en approchons, vous savez. Nous en approchons; nous y sommes. Quel jour est-ce, aujourd'hui? Le 26 juillet? Eh bieni ce lut le 9 juillet, le 9 de ce mois. On dirait qu'il y a un siècle ; on dirait que ce fut hier.

Je me trouvais dans l'arrière-boutique d'une droguerie , courbé à mon pupitre sur un travail de comptabilité, épuisé de lassitude et de chaleur, dévoré par les mouches, écœuré par l'odeur des drogues. Il pouvait être trois heures de l'après-midi. Souvent j'interrompais mon travail pour penser à Giro qui, depuis quelques jours, allait plus mal qu'à l'ordinaire. Je contemplais en mon cœur sa figure amaigrie par la souffrance, allongée, pâle comme un cierge.

Notez, monsieur, une circonstance. D'un vasistas percé dans la muraille à laquelle je tournais le dos, par conséquent au-dessus de ma tête, il tombait cette raie de soleil.

Notez encore, monsieur, ces autres circonstances. Un garçon, un jeune homme corpulent, dormait couché sur des sacs, inerte, et des milliers de mouches bourdonnaient sur lui comme sur une charogne. Le patron, le droguiste, entra et se dirigea vers un angle où

était une cuvette. Il saignait du nez, et, comme il marchait en se penchant pour ne pas tacher sa chemise, le sang dégouttait par terre.

Quelques minutes s'écoulèrent dans un silence si profond qiie la vie semblait suspendue. Aucun client n'entrait; aucune voiture ne passait ; le garçon ne ronflait plus .

Tout à coup, j'entendis la voix de Giro :

— Oii est papa.»^

Et je le vis apparaître, — dans cette salle basse, parmi ces sacs, ces barils, ces tas de savon, lui si fin, presque diaphane, avec l'apparence d'un esprit ! — je le vis apparaître devant moi comme en une hallucination. Son front ruisselait de sueur, ses lèvres tremblaient ; mais il me semblait animé d'une énergie sauvage.

— Toi ici, à cette heure i» m'écriai-je. Qu' est-il arrivé .►^

— Viens, papa; viens.

— Mais qu'est-il arrivé?

— Viens, viens avec moi.

Il avait la voix sourde, mais résolue.

Je quittai tout en disant :

— Je reviens à la minute.

Et je sortis avec lui, bouleversé, vacillant sur mes jambes fléchissantes.

-ip6 PPI^COI^O ET ,C'«

Nous éliops dans la ryie du Tritoj^. Nous prîmes par en haut, vers la place Baiberini, un vrai lac de feu chauffé à blanc, déserte. ,Etail-elle déserte? Je ne sais pas, mai^ je ne vis que le feu. Ciro me sftisit la main.

— Eh bien! tu ne parler pas? Qu'est-il arrivé? Im4emand^- je pour la troisième foi?, malgré la peur q^je jV^f^s de ce qu'il allait dire.

— Viens, viens avec moi. Wanzer l'a 4>attue- . • il l'a battue. . .

J^dL fureur -lui étranglait la voix dan3 la goi,ge. Il paraissait être incapable d'en di^e d^vanttage. Il hâtait le pa§, m'eptraînait.

— Je l'ai vu, vu 4^ ?ni6s yeux, re;prit-il. De ma chambre, j'ai entendu qu'ils criaient, j'ai entendu fes paroles... Wanzer la couvrait d'injures, l'appelait de tous les noms... Ohl de tous les noms... Tu comprends? Et je l'ai vu, quand il s'est jeté sur elle, les pçijç^s levés, en hurlant : (( Attrape, attrape, attrape-I ï).Sur la figure, sur la poitrine, sur les épaules, partout, et si fort, si fortl... (( Attrape, alti^ipe! )) Et il l'appelait de tous les noms... Oh! tu sais ^ion lesquels.

Méconnaissable, celte voix : eni'ouée, aigre.

sifflante, coupée par des slifiocations de haine si furieuses que je pensai avec terreur: « Mais il va tomber! Mais, de rage il va s'abattre sur le pavé I »

Il ne tomba pas ; il continua de précipiter sa marche, de m* entraîner sous ce soleil cruel.

— Crois-tu que je me sois caché? Crois-tu que ie sois resté dans mon coin? Grôis-tu qtié j'aie eu petir? Non, non, je n'ai plas eu peur. J'ai aA^ancé sur lui, moi; je me suis mis à crier contre lui; je l'ai empoigné par les jambes, je l'ai mordu à la main... Je n'ai pas eu la force de faire autre chose... Il nï'a renversé par terre; puis il s'est de nouveau jeté sur maman, l'a prise par les cheveux... Ohl le lâche, le lâche!

La suflocation l'interrompit.

— Le lâche! Il l'a prise par les cheveux, il l'a traînée vers la fenêtre... Il voulait la jeter en bas... Enfin il l'a lâchée: « Je me sauve; sans quoi, je te tuerais. » Ce sont ses propres paroles. Et il s'est sauvé, il s'est évadé de la maison... Ahl si j'avais eu un couteau !

La suffocation l'interrompit encore. Nous étions dans la rue San Basilio, déserte. Par

Io8 EPISGOPO ET €'•

crainte de le voir tomber, de tomber moi-même» je suppliai :

— Arrête, arrête-toi une minute, Cirol Arrêtons-nous une minute ici, à l'ombre. Je n'en puis plus.

Non, il faut faire vite, il faut arriver

à temps... Si Wanzer revenait à la maison pour la tuer?... Elle avait peur, maman; elle avait peur de le voir revenir et d'être tuée. J'en entendu qu'elle disait à Marie de prendre la valise et d'y mettre ses afiaires, pour quitter Rome tout de suite.,, pour aller, je crois, à Tivoli... chez tante Amalia. Il faut arriver à temps. La laisseras-tu partir, toi?

Il s'arrêta, mais seulement pour me regarder bien en face et pour attendre ma réponse. Je balbutiai :

— Non... non...

— Et luij le laisseras-tu rentrer à la maison? Ne lui diras-tu rien? Ne lui leras-lu rien?

Je ne répondis pas. Et lui, il ne s'aperçut pas que j'étais sur le point de mourir de honte et de douleur. Il ne s'en aperçut pas, puisque, après un intervalle de silence, il me cria à l'iniproviste, d'une voix qui n'était plus

celle de tout à l'heure, d'une voix que rendait tremblante une émotion profonde :

— Papa, papa, tu n'as pas peur... tu n'as pas peur de lai, n'est-ce pas?

Je balbutiai :

— Non... non...

Et nous reprîmes notre marche sous le grand soleil, k travers les terrains dévastés de la villa Ludovisi, parmi les arbres abattus, les monceaux de briques, les fosses à chaux qui m'éblouissaient et m'attiraient. « Plutôt, plutôt mourir brûlé vif dans une de ces fosses, pensais-je, que d'affronter l'événement inconnu. » Mais Ciro m'avait repris par la main et m'entraînait aveuglément vers la Destinée.

Nous arrivâmes, nous montâmes.

— Tu as la ciel? demanda Ciro.

Je l'avais. J'ouvris la porte. Ciro entra le premier ; il appela :

— Maman, maman 1 Point de réponse.

— Marie I

Point de réponse. La maison était vide, pleine de lumière et d'un silence suspect.

— Déjà partiel dit Ciro. Que vas-M fair^lf Il entra dans la salle. Il dit :

HO' BfflSCOPO ET C}*

— Voici l'endroit.

Il y avait encore une chaise renversée. J'aperçus sur le parquet une épingle tordue et un nœud rouge. Cire, dont les regai-ds suivaient mes regards, se baissa, ramassa quelques cheveux très longs, nje les tendit :

— Vois-tu?

Ses doigts et ses lèvres frémissaient; mais son énergie était tombée, ses forces défaillaient. Je le vis chanceler, je le vis s'évunouir dans mes bras. Je l'appelai:

— Giro, Giro, mon cher fils!

11 était inerte. Je ne sais comment je fis pour vaincre la faiblesse qui allait me jjrendre à mon tour. Une pensée me frappa : « Si en ce moment Wanzer entrait? » Je ne sais comment je fis pour soutenir la pauvre créature, pour la porter jusqu'à son lit.

Il reprit connaissance. Je lui dis :

— Il fiât te reposer. Veux-lu que je te déshabille? Tu as la fièvre. J/e ferai venir le médecin. Veux-tu que je te déshabille, tout doucementi?. Veux-tu?

Ges mots, je le& prononçais,, ces actes, je les accomplisayais comme s'il ne devait riea arjriver de plus, comme si lûs banalités de la vie quoti-

dienne, comme si les soins que je donnais à mon enfant devaient pour ce jour-là être ma seule affaire. Mais je sentais, mais je savais, mais j'étais sûr que les choses iraient autrement, qu'elles ne pouvaient pas ne pas aller autrement ; mais une pensée , une pensée unique me martelait le cerveau; mais une attente unique, une attente angoissée me tordait vraiment les entrailles. L'horreur lentement accumulée au fond de mon être se propageait maintenant dans toute ma substance, faisait vivre mes cheveux depuis la racine jusqu'à la pointe.

Je répétai :

— Laisse que je te déshabille et que je te mette au lit.

U répliqua :

— Non. Je veux rester vêtm

Ni la nouveauté de son accent, ni la singularité de ses paroles, qui pourtant étaient graves, n'interrompirent en moi l'incessante réjDétition de cette question simple et terrible : « Que vas-iu Jaire? »

« Qae vas-tu faire? Que vas-tu faire? »

Pour moi, toute action était inconcevable.

Il m'était impossible d'arrêter un projet,

d'imaginer une solution, de préméditer une attaque ou une défense. Le temps passait; rien n'arrivait. — J'aurais dû aller chercher le médecin pour Ciro. Mais Giro aurait-il consenti à me laisser sortir? A. supposer qu'il eût consenti, il serait demeuré seul. Et puis, j'aurais pu rencontrer Wanzer dans l'escalier. Et alors ? Ou bien Wanzer aurait pu rentrer en mon absence. Et alors?

Selon les prescriptions de Giro, je ne devais pas permettre à Wanzer de rentrer; je devais lui dire, je devais lui faire quelque chose. Eh bienl j'avais la ressource de fermer la porte en dedans avec le verrou, et Wanzer n'aurait pas pu ouvrir avec la clef. Mais il aurait tiré la sonnette, il aurait frappé, il aurait fait un furieux tapage. Et alors?

Nous attendîmes.

Giro était couché sur son lit. Moi, j'étais assis à côté de lui et je tenais une de ses mains en lui tâtant le pouls. Les pulsations s'accéléraient avec une rapidité vertigineuse.

Nous ne parlions pas. Nous croyions entendre mille bruits, et nous n'entendions que le bruit de nos artères. Dans le vide de la fenêtre, il y avait un fond d'azur; les hiron-

EPISCOPO ET C'« Il5

délies volaient en rasant, comme pour entrer: on aurait dit qu'une respiration gonflait les rideaux; sur le carrelage, le soleil dessinait exactement le rectangle de la fenêtre, et les ombres des hirondelles s'y jouaient. Mais, pour moi, toutes ces choses n'avaient plus de réalité, semblaient n'être que des apparences ; ce n'était plus la vie, c'était le simulacre de la vie. Mon angoisse même était devenue fantastique. Combien s'écoula-t-il de temps?

Ciro dit :

— J'ai si soif I Donne-moi un peu d'eau. Je me levai pour lui donner à boire. Mais,

sur la table, la carafe était vide. Je la pris et je dis :

— Je vais la remplir à la cuisine.

Je sortis de la chambre, j'allai à la cuisine, je mis la carafe sous le robinet.

La cuisine était contiguë à l'antichambre. Mon oreille perçut distinctement le bruit d'une clef qui tournait dans la serrure. Je restai ]jétrifié, dans l'impossibilité absolue de me mouvoir. Ensuite j'entendis qu'on ouvrait la porte, et je reconnus le pas de Wanzer.

Wanzer appela :

— Ginevral

Il4 EPISCOPO ET C'«

Silence.

Il fit quelques pas en avant ; il appela encore :

— Ginevral ' Silence.

Nouveaux pas. Evidemment, Il la cherchait dans les chambres. Impossibilité absolue de me mouvoir.

Soudain, j'entendis un cri de mon fils, un cri sauvage qui dénoua instantanémertt mes membres rigides. Mes yeux coururent à un long cotiteau qui luisait sur le buffet, et aussitôt ma main le saisit. Et une force prodigieuse m'euA'^ahit le bras ; et je me sentis transpoi^té comme par nn tourbillon sur le seuil de la ebambre de mon fils; et je vis mon fils cramponné avec une furie féline au grand corps de AVanzer ; et je vis sur mon fils les mains de Wanzer. . .

Deux, trois, quatre fois je lui plongeai le couteau dans l'échiné, jusqu'au Tnanche.

Ah! monsieur, par charité, ne m-e quittez pas, ne me laissez pas seul! Avant ce soir, je mourrai; je a'Ous promets de mourir. Alors vous vous en irez; vous me fermerez les yeux et vous vous en irez. Mais non ; je ne vous demande pas même cela; c'est moi,

■BPIS^COPO "ET g" I15

moi-même qui, avant d'expirer, fermerai mes yeux.

Voyez im=a /main. Elle a 'tomihéles "paupières de cet homme, et elle en a jauni... Ces paupières, je voulais les baisser, parce que Ciro se dressait à tout instant sur sa couche et criait:

— Papa, papa, il me regarde!

Gomment pouvait-il le regarder, puisqu'il était recouvert? C'est donc que les morts regardent à travers les draps. ^*

Et la paupière gauche résistait, froide, froide...

Que de sangl Est-il possible qu'un homme contienne une mer de sang! C'est à peine si les Acines se voient: elles sont si fines qu'on les distingue à peine, à peine. Et pourtant... Je ne savais où mettre le pied ; mes chaussures se trempaient comme deux éponges — est-ce bizarre, ehl — comme deux éponges.

L'un, tant de sang; et l'autre, pas une goutte : — un lis...

Ohl mon Dieu, un lis I II y a donc encore des choses blanches au monde?

Il6 EPISCOPO BT C'«

Des lis I Que de lis I

Mais voyez, voyez, monsieur!... Qu'est-ce qui me prend? Quel est ce bien que j' éprouve j* Avant ce soir, ohl avant ce soir...

Une hirondelle entra...

Laissez... laissez entrer l'hirondelle.

Mars lui avait donné le mal d'amour, à Biascel Depuis deux ou trois nuits, il ne parvenait pas à fermer l'œil ; il éprouvait par tout le corps des fourmillements, des ardeurs, des piqûres, comme si d'un moment à l'autre allaient lui jaillir hors de la peau par milliers des bourgeons, des brindilles, des bouquets de roses sauvages. Au fond de son galetas entrait, on ne sait par où, une odeur nouvelle, une odeur fraîche et âpre de sèves en travail, déjeunes marrucas et d'amandiers en fleur... Par sainte Barbe protectrice 1 la dernière fois

I . Écrit en avril 1880 ; publié dans Terra Vergine. Sommaruga, éditeur, Rome, i88a.

! l8 LES CLOCHES

qu'il avilit vu Zolfina, c'était justement à un amandier qu'elle s'appuyait, et elle contemplait deux ailes de barque en haute mer; et, sur sa tète, il y avait une allégresse de blancheur embaumée qui chuchotait dans le soleil; et, autour d'elle, il y avait la floraison azurée d'une houle de lin; et, dans ses yeux, il y avait deux belles pervenches ouvertes ; et, sans doute, il y avait aussi des fleurs dans son cœur 1

Sur son grabat, Biasce affolé repensait à toute celte lumière, à tout ce débordement de printanière vie. Et déjà la ligne extrême de l'Adriatique, là-bas, s'éclairait des premiers regards timides de l'aube, lorsqu'il se leva et grimpa par l'escalier de bois jusqu'aux nids d'hirondelles, sur le faîte du clocher.

Dans l'air flottaient des voix étranges, indistinctes, pareilles à des halètements fugitifs, à des respirations de feuilles, à des fiolements de* pousses vertes, à des froufrous d'ailes. Les maisons accroupies dormaient encore; la plaine était encore dans un deuiisommeil sous son rideau de brouillards légers; çà et là, sur cet immense lac stagnant.

XEs CLOcn'E=s Ï19

les arbres se balançaient à la brise; au fond, les collines violâtres se dégradaient en tons très tendres, fondues avec 'l'horizou cendré; en face, c'était la mer, miroitaiit comme une bande d'acier, avec quelque voile obscure dans la pénombre; et puis, sur le tout, une fraîche et diaphane sérénité de firmament où les étoiles pâlissaient une à une.

Les trois cloches immobiles, avec leurs ventres creux de bronze orné d'arabesques, attendaient que le bras de Biasce lançât leurs vibrations triomphales dans les souffles du matin.

Et Biasce prit les cordes. Au premier branle, la plus grosse cloche, la Louve, eut un frémissement profond ; sa large bouche se dilata, se resserra, se dilata encore; une vague de sons métalliques, suivie d'une sorte de mugissement prolongé, déferla sur tous les toits, se propagea avec le vent par toute la plaine et par tout le rivage. Et les tintements se précipitaient, se précipitaient ; le bronze s'animait, ressemblait à un monstre fou de colère ou d'amour, oscillait épouvantablemenl à droite et à gauche, montrant sa gueule aux deux baies, jetant deux larges notes profondes

120 LES CLOcnns

reliées par un grondement continu, rompant tout à coup le rythme, accélérant le mouvement jusqu'à se fondre en un frisson d'harmonie cristalline, s'élargissant avec solennité dans l'espace. En has, les flots des sons et les flots de la lumière croissante chassaient le sommeil des campagnes ; les brouillards montaient en fumée, se doraient, se dissolvaient doucement dans la clarté matinale; les coteaux prenaient une couleur da cuivre. Et, soudain, c'était un autre timbre sonore: le carillon de la Strige, aigre, rauque, cassé, pareil à un aboi rageur contre le hurlement d'un fauve... Et puis, c'était le martellement rapide de la Chanteuse, un martellement gai, limpide, agile et mutin, pareil à une averse de grêle sur une coupole de cristal. Et c'étaient encordes échos lointains des autres campaniles réveillés: le campanile de San Rocco, là-bas, ce campanile roussâtre, blotti entre les chênes ; le campanile de Santa Teresa, cet énorme pain de sucre ajouré; le campanile de San Franco; ce campanile du couvent... dix, quinze bouches mélalliques qui déversaient sur les champs les variations joyeuses et saines de l'hymne dominical, dans un triomphe de lumière.

Biasce, ce tintamarre l'enivrait. Il fallait le voir, le gamin ossu et nerveux, avec sa grande cicatrice rougeâtre sur le front, démener les bras en haletant, s'accrocher aux cordes comme un singe, se faire enlever par la force irrésistible de sa chère Louve, grimper jusqu'à la logette pour donner les derniers branles à la Chanteuse dans le frémissement sourd des deux autres monstres domptés.

Là-haut, il était roi. Les lierres touffus escaladaient le vieux mur écaillé avec un élan de jeunesse , ils s'entortillaient aux poutres de la toiture comme à des troncs vivants ; ils revêtaient les briques vermeilles d'une tenture de petites feuilles coriacées, luisantes, pareilles à des plaquettes d'émail ; ils pendaient par les larges auvents comme une pullulation de fins reptiles ; ils donnaient l'assaut aux tuiles égayées par les nids, des nids vieux et i^ouveaux tout gazouillants déjà d'hirondelles en amour. On l'appelait fou,, le pauvre Biasce; mais, là-haut, il était roi et poète. Lorsque le ciel serein se courbait sur la campagne fleurie, lorsque l'Adriatique brasillait d'yeux de soleil et de voiles orangées, lorsque les rues grouillaient de travail ; il restait, lui, au

faîte de son clocher comme un faucon sauvage, sans rien faire, l'oreille appliquée contre le flanc de la Lou^e, de la bête terril^le et superbe qui un soir lui avait fendu le frorit ; et, de temps a autre, il la frappait avec le joint du doigt nour en écouter les ] jngues et délicieuses vibrations. Auprès de lui, la Chanteuse reluisait comme un joyau dans sa robe d'arabesques et de chiffres, arec l'image de saint Antoine en relief; plus loin, la Strige montrait son vieux ventre sillonné tout du long par une crevasse et ses lèvres ébréchées.

Quelles songeries sur ces trois cloches, quel vagabondage de rêves bizarres, quelles envolées lyriques de passion et de désirs I Et comme elle était belle et gentille, l'image de Zolfma, émergeant sur celte mer d'ondes sonores dans les midis enflammés, ou s'évanouissant dans les crépuscules alors que la Louve prenait son ton de mélancolie lasse et ralentissait son carillon jusqu'à mourir do. langueur.

Une après-midi d'avril, ils se rencontrèrent ^ans la prairie, derrière les noyers de la Monna, sous un ciel d'opale au zénith avec

'LES GLOCnES 123

des taclies violacées au couchant. Elle fredonnait en fauciilant de Iherbe pour Ja vache pleine. L'odeur du printemps lui nionlait à la tête et Im donnait le vertige, telle la vapeur du vin doux en octobre. Quand elle se penchait, son cotillon lui frôlait parfois la chair nue, légèrement, comme d'une caresse; et le plaisir lui faisait fermer les yeux à demi.

Biasce s'avançait en se dandinant, le héret en arrière et un boucjuet d'oeillets à l'oreilie. Il n'était pas vilain garçon, Biasce; il avait de grands yeux, noirs, pleins d'une tristesse sauvage, dune sorte de nostalgie, des yeux qui rappelaient ceux des bêtes en captivité; et puis, il avait dans la voix un charme, cjuelque chose de profond qui ne semblait pas humaiii ; il ne connaissait ni modulations, ni flexibilités, ni morbidesses ; Jà-Jhaait, en compagnie de ses cloches, dans le grand air, dans lia grande lumière, dans la grande solitude, le langage qu'il avait appris é(a.*t plein de sonorités, de notes métalliques, d'apretés imprévues, de profondeurs gutturales.

— Que faites- vous, Zolfma ?

— • Je fais du foin pour la vache du père

Michel ; voilà ce que je fais 1 répondit la blonde fille qui, le sein palpitant, restait courbée pour ramasser son herbe.

— O Zolfina, cette bonne odeur, la sentezvous? J'étais au faîte du campanile; je regardais les barques que le vent grec pousse en mer ; et vous avez passé au bas, et vous chantiez... vous chantiez Fleur d'herhette.

Il s'arrêta parce qu'il sentit sa gorge s'étrangler soudain. Et ils se turent tous les deux, ils se mirent à écouter le bruissement large des noyers et le murmure de la mer lointaine.

Biasce, tout pâle, finit par se pencher, lui aussi, sur l'herbe; et, parmi cette voluptueuse fraîcheur végétale, ses mains avides cherchaient les mains de Zolfma devenue rouge comme braise.

— Voulez-vous que je vous aide ? dit-il brusquement.

Deux beaux grands lézards amoureux traversèrent le pré comme des flèches et disparurent dans les marrucas de la haie.

Biasce lui saisit le poigi,»et.

— Laisse-moi 1 murmura la pauvre fille d'une voix défaillante. Laisse-moi, Biasce I

Puis elle se serra contre lui, se laissa embrasser, lui rendit ses baisers ; et elle disait : (( Non ! non ! » en lui tendant les lèvres, deux lèvres rouges et humides comme des baies de cornouiller.

Leur amour grandissait avec le foin ; et le foin montait, montait comme une vague; et, au milieu de cette marée verte, Zolfma, droite, avec un foulard rouge noué aux tempes, avait l'air d'un splendide coquelicot luxuriant. QueUe allégresse de ritournelles seus les files basses des pommiers et des mûriers blancs, le long des buissons chargés de nèfles et de chèvrefeuille, dans les champs jaunes de choux en fleur, tandis que là-bas, à Sant' Antonio, la Chanteuse faisait des variations si gaies qu'on aurait dit une pie énamourée !

Mais, un matin que Biasce attendait à la Fontaine avec un beau bouquet de giroflées fraîchement cueillies, Zolfina ne vint pas. Elle s'était alitée, malade de la variole noire.

Pauvre Biasce ! Quand il l'apprit, il sentit son sang se glacer et chancela plus fort que la nuit cil la Louve lui avait fendu le front.

126 LES GLOCHES

Et pourtant, il dut monter au campanile et se rompre les bras à tirer les cordes, lui qui avait le desespoir au cœur, dans le brouhaha *lu dimanche des Rameauac, dans une allégresse insultante de soleil, de branches d'olivier, de jolies étoffes, de nuages d'encens, de chansons et de prières, 'tandis que sa pauvre Zolfina souffrait Dieu sait quelles tortures, ô Vierge bénie, Dieu sait quelles stortures !

Il y eut des jours terribles. A la tombée des ténèbres, Biasce rôdait autour de la maison de la'malade comme un chacal autour d'un cimetière; il s'arrêtait par moments sous la fenêtre close, éclairée de l'intérieur, et, avec des yeux gonfles de larmes, il regardait les ombres passer sur les vitres en tendant l'oreille, en comprimant de la main sa poitrine que brisait la suffocation ; puis il continuait de tournoyer comme un fou, ou courait se réfugier dans la logelte. Il y passait les longues heures de la nuit, près des clochesimmobiles, terrassé par l'angoisse immense, plus blême qu'un cadavre. Sous lui, dans les rues inondées de lune et de silence, rien, pas ân\e qui vive; devant lui, la mer triste et moutonnante qui se brisait avec une rumeur mo-

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notone sur les rivages déserts; sur lui l'azur cruel.

El là-bas, sous ce toit qu'on entrevoyait à peine, Zolfina était à l'agonie, étendue sur sa couche, muette, avec sur son visage noirâtre des coulées grumeleuses de matières purulentes, muette toujours, tandis que la bougie pâlissait dans la blancheur crépusculaire et que le chuchotement des prières éclatait en une explosion de sanglots. Deux ou trois fois elle souleva sa tête blonde, péniblement, comme si elle eût voulu parler; mais les mots lui restaient dans la gorge, mais l'air lui manquait, mais la lumière l'abandonnait. Elle remua les lèvres avec des râlements étouflés, comme un agneau qu'on égorge, puis se glaça.

Biasce alla la voir, sa pauvre morte.

Hébété, les yeux vitreux, il regarda le cercueil tout embaumé de fleurs fraîches sous lesquelles s'allongeait cette pourriture de jeunes chairs, cette corruption d'humeurs déjà décomposées sous la neige du lin. Il regarda un instant, mêlé dans la foule; puis il sortit, revint au gîte, monta l'échelle de bois jusqu'à

moitié, prit la corde de la Chanteuse» fit un nœud coulant, y passa son cou, se laissa pendre dans le vide.

Les soubresauts du pendu firent que, à travers le silence du Vendredi-Saint, la Chanteuse lança dans un éclair de lumière cinq ou six carillons inattendus, argentins, joyeux; et un vol d'hirondelles jaillit du toit dans le soleil.

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