‹ Episcopo et CieChapitre 5 sur 14 · LA BELLE-SŒUR · texte numérisé non relu

LA BELLE-SŒUR

— Bonne santé, Donna Clara I

Ce souhait matinal la faisait sourire tristement; car elle avait conscience que la santé l'abandonnait peu à peu, pour toujours peutêtre.

Elle essayait de rester encore debout, de maintenir debout sa grande machine osseuse contre la faiblesse croissante. Elle paraissait si forte, malgré le réseau serré des rides, malgré le beau diadème des neiges séniles! Et puis,

I. Ecrit en décembre i883; publié sous le titre: Nell' muenza di Lanciotto, dans II libro délie Vergini, Somnaaruga éditeur, Rome, i884.

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les délices du printemps venaient dé commencer, si douces en celle campagne où elle vivait depuis tant d'années ; elles venaient de commencer, ces bonnes tiédeurs attendues qui la guériraient, qui lu sauveraient sans doute. Il suffirait qu'elle eût l'énergie de ne pas céder à cette langueur, de ne pas se laisser abattre; il suffirait que la brise nouvelle lui entrât dans les poumons, lui accélérât le sang. Cette confiance lui revivifiait l'esprit, la rendait presque joyeuse, lui faisait aimer les clameurs enfantines dont Eve égayait les chambres, lui faisait aimer les roulades dont les chansons de sa. bru.emplissaient les voûtes.

Ce parfum d'humaine jeunesse qui montait autour d'elle, cette bénignité de la saison naissante l'excitaient, lui donnaient le ressort que donnent momentanément certaines liqueurs, le tumultueux, soulèvement de vie qu'éprouve un malade nuand il entend passer une joyeuse fanfare. Et pourtant, au fond de tout cela, il y avait quelque chose d'amer: l'aigreur qui naît immanquablement des conflits. Lorsque sa bru, en la voyant blême dan» la zone de soleil qui traversait les vitres, de la

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fenêtre, s'arrêtait de fredonner, prise de ce respect compatissant qu'ont les sains pour les malades, et lui demandait si vraiment elle se sentait bien. Donna Clara répondait :

— Oui, Françoise, je me sens bien. Vous pouvez chanter.

Mais le ton sourd de sa voix révélait une irritation contenue ; et Françoise s'en apercevait.

— Voulez-vous, mère, que je fasse préparer votre lit?

— Non, non.

— Vous n'avez besoin de rien?

— Mais non, de rien...

L'impatience la gagnait. Elle ouvrait les croisées et posait les coudes sur l'appui, avide de respirer à longs traits l'air et la santé. Ou encore elle appelait Eve, sa petite-filie, qui se jetait contre elle avec l'aveugle brusquerie des enfants ivres de tapage, rieuse, le visage rouge de chaleur dans une abondance de cheveux blonds.

— Oh! grand'mère! criait la rdlette, insouciante du mal que faisait aux genoux de la vieille femme le heurt de sa course.

Et, tandis qu'Eve se reposait, Donna Clara,

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aimait à plonger ses longs doigts aristocratiques dans la vitalité de cette chevelure qui exhalait le parfum naturel del'entance, comme dans un bain salutaire. Pendant un instant, celte expansion de tendresse lui faisait du bien ; pendant un instant, elle sentait se répercuter en elle-même, venue de ces petits membres tout vibrants encore des jeux antérieurs, une sensation de joie inconsciente ; ou, pour mieux dire, elle sentait qu'en ce petit corps quelque chose de son être propre revivait par transmission héréditaire, et cela lui était une jouissance. Elle relevait la tête de la fiUette; elle voulait regarder dans ces yeux purs et profonds qu'agrandissait un émerveillement presque continuel.

— Elle a les yeux et le front de Valère, n'est-ce pas, Françoise?

— Oui, mère; c'est-à-dire votre front et Tos yeux.

Alors, sur la figure de Donna Clara, les rides se groupaient comme des rayons, illuminées par la complaisance du sourire.

Ensuite, lorsque la fillette, reprise d'une frénésie de turbulence, glissait sous la caresse en fuyant, Donna Clara restait stupéiaite,

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comme quand on sent dans quelque partie de l'organisme s'évanouir une excitation agréable et qu'on appréhende de faire un mouvement qui dissiperait l'extrême ondulation du plaisir. Peu à peu, l'effort pour tenir bon contre l'alanguissement devenait pénible ; l'obstination à résister cédait petit à petit. Et d'abord, une inquiétude vague qui prenait par degrés la forme de la crainte ; puis une véritable terreur, la terreur de celui qui, ayant épuisé son courage, se voit sans ressource en face du péril, étreignit et paralysa sa vieille âme. Son corps avait besoin de s'étendre, de ne plus peser sur les muscles affaiblis ; en appuyant sa tête au dossier du fauteuil et en relâchant ses membres, elle éprouvait un soulagement. Mais ce grand lit sombre, clos tout autour par des rideaux de damas vert, ce grand lit qui occupait à lui seul toute la chambre et où son mari était mort cinq ans auparavant, ce lit la glaçait d'épouvante. Jamais maintenant elle ne consentirait à s'y coucher; il lui aurait semblé qu elle s'ensevelissait pouï toujours et qu'elle suffoquait. Au contraire, dans son effarement, elle gardait la soif dâ l'air libre et de la pleine lumière; et elle

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haïssait la solitude, parce qu'elle avait l'illusion que le contact et la vue des choses fortes, jeunes et gaies lui procureraient un lent renouveau.

Aussi, lorsque Gustave, son fils cadet, l'eût persuadée avec douceur, elle voulut qu'on lui dressât un petit lit dans la chambre d'angle, au-dessus du grand toit de l'orangerie, entre l'orient et le sud, là où le ciel se voyait et oij deux larges fenêtres s'ouvraient aux invasions du soleil.

A peine y fut-elle installée, à peine eut-elle conçu le pressentiment que peut-être elle ne se relèverait jamais plus, la terreiir fit place chez elle à un calme singulier. Maintenant, elle attendait; et rien n'était plus triste que cette longue attente, que ce lent dépérissement d'une créature humaine, que cette sûre consécration à la mort.

La nouvelle chambre avait les parois nues et l'aspect d'un lieu jusqu'alors inhabité. A travers les vitres de l'une des fenêtres, on apercevait l'extrême limite de la plaine ei la ligne sombre des collines, et, derrière les collines, sur le vif du ciel, le profil du Monlecorno, cette douce figure de déesse couchée qui, sous

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la neige, ressemble à une immense statue de marbre abattue le longdesAbruzzes, la protectrice de 1 antique patrie [que les matelots de la côte saluent avec une effusion d'amour, comme jadis les marins du Pirée saluaient la lance d'Athênê. Sous l'autre fenêtre, une fde d'orangers se chauffait aux bons soleils.

Et les jours passaient. Valère absent ne reviendrait que dans deux mois, dans trois mois peut-être. Du lit de la malade, le silence se propageait par toute la maison : c'était cet étouffement ou cet affaibKssement de tous les bruits et de toutes les voix qui se fait autour des malades pour n'en pas troubler le repos. Le médecin, un petit liomme à la face toute rasée, presque luisante, Amenait chaque soir à la même heure, un peu avant le cou— cher du soleil. Les ombres commençaient à envahir la chambre, coupées parfois d'une dernière lueur qui entrait par la fenêtre du milieu et venait effleurer le lit. Un domestique apportait une lampe couverte d'un grand abat- jour vert. Après le départ du médecin, Gustave et Françoise restaient dans la chambre, assis auprès du lit, silencieux, attristés par cette lumière égaie, attentifs aux voix affaiblies qui

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venaient jusqu'à eux du lointain des campagnes. Eve, pliant la tèle sous le poids du sommeil, inondait les genoux maternels d'un flot de cheveux à travers lesquels l'haleine s'exhalait sans qu'on vît la bouche. Et, sur ces genoux immobiles, ces cheveux formaient une soyeuse masse palpitante.

— Touchez-les, dit un jour Françoise à son beau-frère, en les caressant avec une complaisance de mère heureuse.

Sans se lever de sa chaise, Gustave se rapprocha par une inclinaison du corps et y plongea légèrement les doigts. Dans ce geste, leurs mains eurent une rencontre fugitive. Tous deux, au contact, les retirèrent par un mouvement instinctif. Puis ils se regardèrent avec la curiosité surprise de gens qui viennent de découvrir par hasard une chose jusqu'alors imprévue et occulte : auparavant, ni l'un ni l'autre ne se doutait qu'une étincelle pût jaillir de ce rapprochement d'épidermes. Et ils regardèrent en même temps la vieille femme. Donna Clara dormait ; elle fermait les yeux et devait dormir. Ils restèrent quelques instants à écouter cette respiration un peu rauque. qui aggravait le silence.

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— Oh ! maman I murmura la voix d'Eve, dont la petite face émergea d'entre la blondeur, boudeuse dans la confusion maussade du premier réveil.

Alors naquit en ces deux natures diflerentes un étrange sentiment mêlé de regret et de crainte, au fond duquel comincnçail à se préciser un vague émoi de convoitises. C'était comme dans le sommeil, lorsque, des régions internes où dorment les fantômes des sensations passées et les débris des images oubliées, commencent à surgir de confuses visions ; c'était comme dans une eau reposée et limpide, lorsque le heurt d'un corps soulève des dépôts accumulés depuis longtemps. Alors certains petits faits antérieurs réapparurent k leur mémoire sous un jour nouveau, prirent

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des significations qu'Qs n'avaient pas eues à l'origine, des aspects qu'ils n'avaient pas présentés à l'origine.

Françoise était arrivée depuis un peu plus d'un mois chez sa belle-mère, pour y demeurer durant 1 absence de son mari ; ses sept années de mariage, elle les avait passées presque entièrement à Naples avec Valcie. Elle se rappelait maintenant que, le jour de son arrivée, après avoir embrassé Donna Clau-a, elle avait offert son front à Gustave, et que Gustave y avait mis un baiser en rougissant dans sa sauvagerie d'ermite. Puis, un matin, comme elle était assise avec Gustave sous les orangers et que Gustave lui lisait dans un journal une tragique aventure d'amour, elle avait, en riant et en découvrant par ce rire le rose de sa gencive supérieure, commencé à réciter :

Nous étions seuls et sans aucun soupçon....

par simple badinage, en riant, avec sa belle insouciance transcendante ; et le rire donnait une expression fine à son visage, à ce j^ur ovale de miniature indienne oii la fente des yeux se relevait légèrement aux angles vers les tempes et oii les sourcils, peut-être trop

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arqués et trop écartés des paupières, donnaient * à la physionomie un air singulier d'enfance.

Un autre matin, Eve, prise d'une de ses coutumières ivresses de turbulence, avait voulu que Gustave la portât dans l'avenue sur ses épaules en courant sous les arbres qui commençaient à rebourgeonner; et ensuite, sitôt qu'elle avait vu sa mère apparaître au fond, un nouveau caprice lui était venu : elle avait voulu que Françoise entrelaçât ses mains à celles de Gustave, et, sur les mains entrelacées, elle s'était assise en entourant de ses petits bras le cou de l'un et de l'autre et en leur poussant des cris aigus dans les oreilles.

Tous ces faits insignifiants et d'autres encore se représentaient maintenant à la mémoire de Françoise, modifiés et avivés. Cette nuit-là, après le premier trouble et la première résistance aux tentations de rêverie malsaine, alléchée par le subtil parfum de faute qui montait du fond de toutes ces choses pour irriter sa sensibilité de femme jeune, elle s'abandonna peu à peu sur la pente. Et, au moment où elle cédait au sommeil, à cette minute où l'aclivilé de la conscience s'alTaiblit dans le relâ-

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chement des nerfs et n'a plus le pouvoir de diriger et de modérer les élans de l'imagination, une langueur la lit glisser par le désir jusqu'au bas de cette pente vers le doux péché de la fiUe de Guido.

D'ailleurs, ce n'aurait pas été le premier des péchés de Françoise. Elle était parvenue dans le mariage au point inévitable où la plupart des femmes, pour maintes joyeuses raisons que le médecin fiondibilis expose au bon Panurge, succombent. Déjà elle avait traversé passagèrement deux ou trois amours sans rien répandre sur son passage qu'une irradiation de jeunesse; et elle avait continué son chemin sans blessure. C'était une de ces natures féminines chez lesquelles la mobilité de l'esprit et la facilité des sensations soudaines tiennent la passion à l'écart, une de ces natures qui répugnent à souffrir par la même vertu intime qui préserve les métaux nobles contre la corrosion des oxydes. Elle apportait dans l'amour une sensualité fine et presque ingénuement curieuse de l'apparence ; et c'était cette curiosité même qui rendait singulier son caractère d'amoureuse. Lorsque les hommes — deux ou trois — étalèrent à ses genoux la banale éloquence de

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leur cœur, elle les regarda de ses beaux \eu,x en amande, attentivement, non sans une légère pointe d'ironie, avec l'air d écouter si, par hasard, ils ne trouveraient pas un jour quelque accent nouveau, quelque expression nouvelle. Ensuite elle sourit et céda, ou, pour mieux dire, elle s'octroya avec une sorte de condescendance nonchalante. Les grands élans et les grandes ardeurs la choquaient; elle ne voulait pas la fièvre, elle ne comprenait pas certaines brutalités du plaisir. EUe préférait la comédie gaie, de bon goût, pétillante et bien jouée, au grand drame déclamé maladroitement.

C'était la conséquence d'un tempérament heureux et aussi d'une éducation artistique peu commune ; car, chez les femmes saines, le goût sain de l'art engendie à la longue une sorte de scepticisme aimable et d'inconstance joyeuse qui les défend contre la passion.

Par contre, à vingt ans un peu passés, Gustave avait presque toujours vécu à la campagne près de Donna Clara, obsi""'''menl. sans autre amour que celui des cheNue..v fougueux et du grand lévrier blanc hérité de son père. 11 avait l'esprit inculte, irrésolu, traversé parfois de mélancolies vagues, secoué

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par des orages imprévus. Les âpres effervescences étouffées de la puberté revenaient paribis s'insurger en lui avec une obstination xildle pareille k celle des racines de chiendent qui tracent dans le sol. Aussi, lorsque l'étincelle jaillit, tout ce qu'il avait de forces latentes se déchaîna-t-il avec une violence insolite. La nuit, une angoisse énorme l'écrasa de tout son poids, une angoisse où déjà le remords aiguisait son dard, où déjà se faisait jour un sombre pressentiment de malheurs, où mille fantômes se dressaient, devenaient gigantesques, le poursuivaient sans répit. Il avait la sensation de suffoquer ; il entendait toute la chambre s'emplir des battements de son cœur et, dans ce fracas, passer comme des appels : les appels de sa mère. — Sa mère ne l'avait— elle pas appelé de la chambre voisine? Ne l'avait-elle pas senti souffrir? — Il se leva sur les coudes dans les ténèbres et tendit l'oreille, sans pouvoir distinguer aucun son parmi ce bourdonnement. Incertain, il alluma une ?ampe, franchit la porte, s'approcha du iii de la malade. Et elle, blessée aux yeux par cette lumière, se détourna vers la ruelle.

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— Que veux-tu, Gustave?

— Tu ne m'as pas appelé?

— Non, mon enfant.

— Je croyais, mère, avoir entendu...

— Non. Va dormir. Que Dieu te bénisse mon enfant I

Le lendemain matin, Gustave redescendail lentement par l'avenue en compagnie de Famulus, le grand chien de neige, qui le suivait avec ce balancement de danse si souple et si élégant qu'ont les lévriers. C'était une de ces matinées virginales du printemps renaissant, où la campagne qui s'éveille a comme une indo lence de convalescente. Quelque chose de laiteux, une clarté très claire circulait dans la verdure sous les arbres ; et, sur la masse feuillue, le soleil mettait un rayonnement blond et rose, un frémissement imperceptible. ho vieille terre des Abruzzes s'attendi'issait.

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Là-bas, au bout de l'avenue, sur le vert profond des orangers, Gustave apercevait une tache blanche semblable à celles que font les statues dans les parcs. Il braqua les yeux ; et au même moment le chien, comme s'il eût flairé une proie, le quitta d'un bond avec des élans prodigieux d'antilope en course.

— Famulus ! Ici, Famulus !

C'était la voix de Françoise à travers le bosquet. Droite, elle attendait que le lévrier la rejoignît, en faisant claquer les doigts, en jetant dans la brise ce vibrant appel. Gustave arriva près d'elle lorsque, déjà penchée vers I3 chien, elle en serrait le museau efTilé entre ses mains caressantes : toute belle dans sa robe du matin dont les plis opulents laissttient deviner la vivante souplesse de son corps, avec les cheveux de la nuque ramenés et noués au sommet de la tête comme dans certains portraits du temps de l'Empire, ainsi courbco vers l'animal qui, couché sur le dos, agitait ses pattes minces et nerveuses en lui montrant son maigre ventre couleur de chair.

— Bonjour, madame. '

— Bonjour, Gustave, répondit-elle en se redressant d'un mouvement vif.

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Elle avait une légère rongeur au visage, parce qu'elle s'était penchée. Et, tandis qu'elle lui tendait la main, elle le regarda curieusement de ses yeux mi-clos ; car, au sortir du lit, elle avait retrouvé sa belle sérénité habituelle. Puis, changeant par plaisanterie l'intonation de sa voix :

— D'où venez- vous, monsieur? reprit-elle. Gustave comprit et sourit. Par une timidité

d'enfant craintif, il l'avait saluée sans l'appeler pav son nom. Et il le regrettait maintenant; et il voulait parler avec assurance, dire beaucoup de choses.

— Je viens de loin, Françoise. Je suis sorti à l'aube; j'ai emmené Famulus avec moi. L'air piquait. Nous avons pris par les champs, nous avons traversé le bois de pins... Le bois est tout fleuri de violettes, et le parfum, de la résine s'y mêle au parfum des fleurs... Si vous sentiez! Nous y viendrons à cheval un de ces jours, quand il vous plaira... Nous avons aussi passé par la, ferme, sous les collines; la prairie est toute baignée de rosée. De toutes parts, des lapins s'échappaient; Famulus en a attrapé un par le cou, mais je le lui ai fait lâcher. Après un long tour, nous

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avons regagné l'avenue. Famulus vous adécouverle de loin et a couru au-devant de vous pour vous lécher les mains. Vous lui donnez trop de sucre, à ce vieux gourmand; vous le gâterez, Françoise...

Il parla encore, parce que Françoise l'écoutait. Tout à coup, Eve apparut en criant d'un air épouvanté .

— Viens vite, maman! Grand'mère va malî Ils accoururent ensemble. Ils trouvèrent Donna Clara sur son lit, en proie h une de ces crises edgides qui la faisaient trembler toute et qui lui secouaient ses pauvres os. EUe ne pouvait parler; une pâleur presque livide lui couvrait la face ; son menton battait rapidement; ses yeux semblaient perdus dans les orbites sous la paupière à demi fermée. 11 n'y avait rien à luire pour la secourir; il fallait attendre que cela passât. Gustave lui tenait sa main chaude sur le front glacé, avec une expression de crainte et de tendresse, suspendu à ce pauvre visage blêmi, mettant sur ce visage, la chaleur de son haleine; et, de temps h autre, il l'appelait tout bas en rapprochant sa bouche des oreilles de la malade. EUe devait entendre; car, dans le globe jaunâtre de ses yeux, l'iris

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