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homme il avait affaire, Oustaye se souciait peu d'una couronne, il était attaché à sa religion, plus encore peut-être à une maîtresse qu'il avait amenée en Russie. Cultiver les sciences en repos était son seul bonheur, son unique ambition. Les auteurs contempo» rains le représentent comme un homme bizarre, moitié foUy moitié philosophe, quelque chose comme le Jacques de Shakspeare* Il était impossible de te tirer de scm apathie et d'en faire un prétendant. dientât Boris s'en dégoûta, et Tayant relégué à Ou» glitch, il cessa de s'en occuper.
J'ai cité cette anecdote, non-seulement parce qu'elle montre Tambition de Boris toujours active, bien que timide, mais encore parce que le séjour de Gustave en Russie dut frapper les imaginations et les préparer aux aventures' romanesques de princes persécutés par des tyrans et miraculeusment sauvés par la Providence. Je ne isais si le nom du roi Sébastien de Portugal était alors connu en Russie, nuiis à la fin du xvi^ siècle il y en avait en Europe plusieurs imposteurs qui prétendaient tÂte ce prince échappé au désastre d'AlcazaT-Kébir ^ Gustave était un prince
1. La / /ataîile d*Aleazar-Kébir où disparut don Sébastien, fut livi^ d en 1578. Bn 1595, il y avait à Paris un faux don Sébastien, qui probablement reccvaU des secours de la France et faisait quelques dupes. Mémoires de Sully, III, 1752 (in-ia}«
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bien légitime, et son histoire remportait, pour le merveilleux, sur celle des faux don Sébastien. Il parlait le russe avec facilité, et se plaisait au récit des dangers qui avaient environné son enfance. Il contait qu'on l'avait enlevé de son berceau pour le mettre dans un sac et le noyer par Tordre de Tusurpateur ; qu^après la mort de son père Éric, des assassins, payés par son persécuteur, avaient à plusieurs reprises essayé de le faire périr. En vain Ton avait employé contre lui le fer et le poison. Dieu, disait-il, l'avait vingt fois arraché à une mort inévitable en apparence. Il racontait ses cruelles épreuves, les fortunes abjectes qui avaient été son pailage, les tra^ vaux grossiers auxquels il s'était soumis pour gagner son pain et s'instruire dans les sciences. Tous ces récits, commentés et embellis en passant de bouche en bouche, parvinrent sans doute enfin à un homme dont l'audace et l'ambition n'attendaient qu'une formepour se manifester. Le merveilleux est de tous les temps, mais chaque époque a son goût particulier : en le flattant à propos on frappe et l'on gagne la multitude. Un prince passait alors pour un être privilégié dont la destinée était rég^e par d'autres lois que le reste des mortels.
Les révolutions, comme les maladies, s'annoncent par un malaise vague dont on ne comprend rarement l'importance que lorsqu'on en a vu les suites. Jamais le gouvernement de Boris n'avait rencontré moins d'obstacles; jamais l'autorité d'un tsar ne sembla plus sûrement affermie. En paix au dehors, spectateur tranquille des luttes de ses voisins, il s^appliquait à civiliser son peuple, à faire fleurir le commerce, à établir dans toutes ses provinces une police exacte. Chacun de ses actes était reçu avec soumission , exécuté avec empressement , et néanmoins une inquiétude secrète agitait tous les esprits. Le tsar ne pouvait se dissimuler l'aversion qu'il inspirait aux Russes : nobles ou serfs le détestaient également, n voyait toutes ses intentions, tous ses décrets, travestis en attentats contre les lois du pays. A cette époque d'ignorance, les Russes, même d'une classe élevée avaient pour les étrangers une espèce
d'horreur superstitieuse. Us ne faisaient aucune différence entre un étranger et un infidèle , appliquant le môme nom de païen * au Tchérémisse idolâtre, au Tartare musulman, à TAllemand luthérien ou catholique. L'amour de la patrie, ou, plus exactement, du soi natal, se confondait pour eux avec leur attachement à la religion nationale. Us disaient le peuple orihodoxey la sainte Russie. AiUeurs que sur cette terre privilégiée on ne pouvait, croyaient-ils, faire son salut. Les premiers troubles de la Réforme en Allemagne avaient attiré en Russie un grand nombre d'aventuriers pauvres et cherchant à tirer parti de leurs connaissances. Le peuple s'apercevait bien de la supériorité de ces étrangers dans les arts et l'industrie^, mais ne les en détestait que davantage. GoRompre la foi nationale et s'approprier les richesses du pays, tels étaient les reproches contînnels que le vulgaire adressait aux Allemands. Boris les flattait et les attirait dans ses États, sentant qnll avait besoin d'eux pour guider ses sujets vers une
1. Bousourmèn et PogamafL — Eorol Fo^awÂ^ \^ roi païen, c*est ainsi que les Russes désignèrent longtemps le roi 4e Pologne.
9. De là cette expression popolaire : Niemetskata rabota , travail anemaod, pour tout onviage prédeai.
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civilisalion nouvelle. Les {MrivOéges et les facilités pour le comméfce qu'il accordait aux marchands livonîens et allemands ' servirent de prétexte à U plus terrible accusation qui puisse être portée contre un souverain, celle de trahir son pays et sa religion. Il envoya dix-huit jeunes gentitshonunes étudier en Allemagne, en France et en Angleterre; leurs familles les pleurèrent comme des victimes dévouées *. En deçà, au delà de la frontière, tout contact avec l'étranger semblait une souillure.
Des mesures fiscales, qui accompagnaient les tentatives dé réforme, les rendaient encore plus odieuses. L'ivrognerie, ce vice endémique des climats rigoureux, avait été souvent combattue, et toujours sans succès, par les instructions du clergé et les décrets des tsars. Boris voulut renchérir sur les règlements de ses prédécesseurs; mais il manqua le but, en attribuant à son gouvernement le monopole de l'eaude-vie. On continua de s'enivrer, maïs ce fut désormais dans des cabarets privilégiés. Il poursuivait la contrebande à outrance , et disait publiquement € qu'il pouvait pardonner à un voleur de grands