Karamzine, XI, p
péniblement élaborées pour donner quelque vraisem blance à une fable que ni Boris ni le patriarche Job ne purent accréditer parmi leurs contemporains. Le métropolitain Platon y auteur d'une Histoire estimée de l'église russe , a proposé l'hypothèse suivante, qui me paraît beaucoup plus spécieuse. Après avoir examiné le caractère et les habitudes du faux Démétrius , son mépris ou son aversion pour les usages moscovites, son admiration pour les coutumes étrangères, et particulièrement celles delà Pologne ; enfm ce qu'il appelle la haine de l'imposteur contre la religion orthodoxe et sa partialité pour Téglise latirie, le docte prélat se demande si cet homme extraordinaire n'était pas un agent des jésuites^ instruit par eux tout enfant à jouer le roi légitime, en un mot, une espèce de Joas catholique, élevé dans le sccretdu temple, pour détruire la religion nationale en Russie. A cette question le métropolitain répond par l'affirmative , et conclut que Démétrius était un Polonais ou bien un Russe enlevé fort jeune à sa famille et de longue main façonné par des maîtres habiles au métier de prétendant*. Je n'ai point à défendre les jésuites de tous les méfaits qu'on leur
f . Platon, nisloirt abrégée de CEglitê russe, chap. lxt«
298 LBS FAUX DÂHiTEIUS.
impute; je n'essaierai pas de cpntester le talent singulier de leur ordre à deviner dans l'enfance les qualités de Tftge viril, à décoovrir un grand homme dans un écolier intelligent; mais, à mon tour, je demanderai quel zèle si ardent montra Démétrius pour propager le catholicisme dans son empire, quelles mesures il a prises pour y implanter la foi latine? Dénué de ressources, mendiant son pain dans la maison d'un seigneur polonais, et n'9yant d'espoir que dauA la protection d'un prince zélé catholique, il flatte les ecclésiastiques chargés de l'examiner, il se convertit * à la première réquisition, mais il a grand soin de tenir son abjuration secrète, et il continue à professer publiquement le culte grec. U promet , à la vérité , d'abolir en Russie le culte national , mais il promet aussi de céder à la Pologne une de ses provinces , et rien n'indique qu'il ait songé à exécuter un seul de ces engagements. Tout en lui dénote un ambitieux sans scrupule pour le choix de ses moyens, et nullement un néophyte rempli de
1. Si l'on ne rejette pas absolument le témoignage de Cilli, présent à Tabjuration de Démétrius, il faut admettre tiuo féducation cathoHque de Démétrius ne commença que fort t»rd, c*e8t-à-dire lorsquMl se fut fait connaître au prince Wisznio* wiecki.
LES FAUX DÉMÉTAIUS. 399
fefrveor. Bien plus /il s'efforce <k persuader à ses sujets que la femme catholique qu'ii épouse professe la religion nationale, et il croit y parvenir par une espèce de comédie sacriiége offensante pour les deux croyances. Son sèle xjrétenda pour le catholicisme se réduit à donner des présents aux jésuites polonais compagnons de ses périls, à leur permettre, après sa victoire , de bâtir une chapelle prés de son palais^ mais il accorde une faveur semblable aux luthériens allemands , et à l'exemple de ses prédécesseurs , il donne toute liberté de conscience à ses sujets musulmans ^ ^si un mot, toute sa conduite montre une grande tolérance en matière de religion, ou plutôt rindifférence d'un ambitieux qui ne con* sidère en tout que ses intérêts temporels ^. Il faut
1. Gos, Gramoiyy II> p. SOI. Lettre de Démélriiis «uk Voié- Todes de Sibérie.
S. La lettre ci-joiate montrera quelle idée on avait à Rome de la piété de Démétrius. L'opinion expriaiée peut ètfe ooosidérée comme d^autanl plus sincère que Tauteur de la letti« croyait Démétrias viTast, mais dépourvu de ressources.
Le cardinal Borgbese à Hgr Bangoni , nonce^ du pape ea Pologne. «Rome, 9 décembre 1606. Gominciaroo a credere ehe DeMeUio viva, poiche vien scritto atferBaaUvameikte da più bande, raà fesser egii circondaio Je gli eretici, eome s'iiiteade, Qoa ci e da sperare che sia per «ontiouâr oet i)uon proposita; ehe professava prima. E la Maestà del Re di I^olonia rispcmdtf
300 LB8 FAUX dAmÉTBIUS.
avouer que si Démétrius fut un élève des jésuites, il reconnut mal leurs soins, car, depuis le commencement jusqu'à la fin de sa carrière aventureuse, il ne travailla que pour lui-même ^
Rien n'indique qu'il ait eu un conseiller, un confident intime , pas même cet Otrepief qui fut un de ses premiers agents, qu'il congédia si facilement, et qui cependant après la mort de l'imposteur persistait à dire qu'il était le fils divan le Terrible. Basmanof, qui lui donna le frêne en décidant la défection de Tarmée , n*était pas sa dupe , mais il cédait comme il semble à un ascendant supérieur et ne voulait rien approfondir. Un jour, le ministre Baer osa lui demander si le tsar très-glorieux et très-clément avait
prudentemente che non sia da fidarsene la seconda voila. Dovrebbono l« mUerie nelle quali si trava, moverli à moi^' trar segni di vera pietà, ma VamicUia degti eretici da indi» eio che non àbbia queito $en$o, etc. i> Turghenief, Monum. Mit par., II. 11 est évident, d*après ces paroles, qu*à Tépoque où Démélrius fut assassiné, le Saint-Siège était loin d*ètrc satisfait de sa conduite.
1. Enûn, on peut demander où les jésuites auraient pu l'élever si eecrètemeut que toute trace de ses premières années ait entièrement disparu? On sait par les lettres du Père Possevin que le collège des jésuites de Dorpat était à peu près abandonné vers la fin du xvi« siècle, et je ne vois pas d*autre lieu où Démétrius pût aoorendre le russe et étudier les aflkiret de Russie.
ea effet des droits légitimes à la couronne de Monomaque? Basmanof répondit : « Pour vous autres Allemands y le tsar est un frère y un père. Il vous aime plus que n'a fait aucun empereur avant lui. Priez Dieu pour le bonheur de son règne. S'il n'est pas lé vrai tsarévitch, qu'importe? Il est notre seigneur ; nous lui avons prêté serment^ et y d'ailleurs, où trouverions-nous son pareil * ? »
Plusieurs Polonais exprimaient leur incrédulité bien plus ouvertement que Basmanof. Le prince Léon Sapieha disait publiquement que Démétrius était un fils naturel d*Étienne Batthori ^ ; mais qui croira que le fils d'un si grand roi ait pu demeurer inconnu pendant plus de vingt ans, sans que lui-même ou ses amis essayassent de se prévaloir d'une si illustre origine. Au contraire y il est très-probable que les Polonais qui ne voulaient pas passer pour dupes d'un imposteur, ont cherché, par vanité nationale, à le rattacher à un de leurs héros.
A mon sentiment , tout se réunit pour faire croire que Démétrius était d'une basse extraction , car on ne pourrait expliquer autrement l'obscurité si com-