Baer, p. IS. — KaramzîDe, XI, p. lia
arrêter l'émigration générale vers les fertiles provinces da sud y qui menaçait de dépeupler celles du nord. Il fallait, d'ailleurs , dit-on, mettre un frein au goût du paysan russe pour la vie nomade, afin de donner aux villages une population fixe , intéressée à cultiver un territoire qu'elle ne pourrait plus quitter selon son caprice. L'événement trompa ces calculs. Au mépris de la loi nouvelle, quantité de paysans s'en fuirent pour échapper auservage,et trouvèrent facilement un asile auprès de gentilshommes propriétaires qui manquaient de bras pour cultiver leurs domaines. En 1597, Boris, par un nouvel édit, prescrivit les recherches les plus rigoureuses contre les serfs fugitifs. De là une inquisition insupportable , aussi odieuse aux gentilshommes qu'aux paysans euxmêmes. Les uns se plaignaient qu'on leur ôtftt les moyens de cultiver leurs terres ; les autres regrettaient la liberté ou la licence d'autrefois. D'ailleurs , personne n'était à l'abri des réclamations et des poursuites; il en résultait des fraudes et des violences, suivies bientôt de l'intervention du gouvernement , toujours suspect de partialité dans Texamen des titres des propriétaires. Le mécontentement en vint à ce point qu'en 1601 , Boris fut contraint de modifier l'édit précédent. Il permit aux paysans des
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nobles d*un rang inférieur de changer de matti*es , mais avec quelques restrictions, à des époques déterminées , en petit nombre , c'est-à-dire deux serb seulement k la fois, par propriétaire, le jour de Saint- George*.
Quant aux serfs de la couronne, du clergé, des boyards et de la haute noblesse , l'effet des édhs de 1593 et 1597 fut maintenu dans sa rigueur, et vraisemblablement leur exécution fut marquée par des injustices criantes. La petite noblesse s# fit humiliée; les boyards et les grands propriétaires se sentirent lésés dans leurs intérêts, ne pouvant plus, même avec de l'argent, trouver autant de laboureurs qu'ils en avaient autrefois. Enfin l'instabilité de la législation sur un point qui intéressait toutes les fortunes, causait une appréhension générale, et Ton s'attendait chaque jour à de nouvelles entreprises contre les usages nationaux, qu'un ordre du tsar pouvait changer en abus criminels^.
Bien qu'il ne se fit pas illusion sur les sentiments des Russes à son égard, Boris n'appréhendait pas
1. lourii den. Le privilège de la Saint-George est encore célèbre dans les traditions populaires.Voir la note B.
S. RousskaXa istoriia, U, p. 94. — Karamzine, X, p. 280; XI, p. ilO.
an soulèvement populaire. La punition si rigoureuse des haUtants d'Ouglitch avait laissé dans tous les esprits un souvenir durable, mais, depuis qu'il avait donné lui-même Texemple d'un particulier ceignant la couronne de Monomaque , il croyait voir dans tous les boyards des prétendants à Tempire. Sa méfiance éUut extrême, et il n'essayait plus de la dissimuler. Ivan m avait porté un coup terrible à Tantique noblesse : afin de détruire le prestige de la naissance aux yeux des peuples et de réduire le pouvoir des seigneurs féodaux , parmi lesquels plusieurs pouvaient avec raison se prétendre comme lui issus du sang de Rurik, il avait inventé une nouvelle noblesse personnelle qui primait la noblesse héréditaire. C'est dans cette vue qu'il institua des charges de cour, et qu'il établit des grades parmi les gentilshommes de tout l'empire^ Le grade attaché à un certain office s'appela tchin, mot d'origine chinoise, dit-on, la langue slave ne fouinissant aucun terme qui pût exprimer cette nouvelle manière de distinguer les hommes d'après la laveur du souverain. Ivan eut soin de placer quelques parvenus dans les rangs les plus élevés , et de changer à plaisir les v^éséances autorisées par rasage , espérant que le peuple s'habituerait à n'ac*
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corder son respect qu*aux hommes de son choix. Mais il faut un long temps pour effacer d'antiques préjugés. Boris, les trouvant encore pleins de force , s'appliquait à éteindre les grandes familles dont les noms demeuraient entourés d'une illustration popu* laire. Désormais pas un seigneur de vieille race ne put se marier sans l'expresse permission du tsar, et cette permission ne s'accordait pas facilement. Boris la refusa opiniâtrement aux princes Chouiski, au prince Mstislavski et à quelques autres boyards de noblesse antique et chéris du peuple. Il voulait que les seigneurs suspects par leur naissance ou par leurs richesses fussent assidus et empressés autour de sa personne, et à proportion que sa méfiance augmentait, il exigeait de plus grandes marques de dévouement , c'est-à-dire de plus éclatants aveux de servitude. S'éloigner de la cour sans ordre , était considéré comme un fait de rébellion, et toute assemblée de gentilshommes, fût-ce pour une chasse ou un banquet , passait pour un complot. Une police secrète dirigée par SemenGodounof , un des parents du tsar, pénétrait dans les réunions de l'intimité et dénonçait tout symptôme de désafTeotion. Chaque jour il fallait exagérer l'expression de son amour pour le souverain , renchérir sur la bassesse de ses
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égaux. Boris prétendit accoutumer la nation russe à le vénérer comme l'image d'un dieu sur la terre j et lui-même il composa une formule de prière qui devait être récitée dans chaque famille aux heures des repas : a Pour le salut du corps et de Tftme dé c Tunique monarque chrétien de Tunivers, que tout aies autres souverains servent en esclaves; don( « Fesprit est un abtme de sagesse , et le cœur rempli c d'amour et de longanimité ^l> En omettant ces vœux ridicules, on se tbX exposé à de graves dangers, à des châtiments terribles.
Au reste , bien que personne ne manquât à réciter ces prières hypocrites, Boris n'en était pas moins détesté; c'était toujours avec le même empressement qu'on accueillait les calomnies les plus absurdes contre son administration, et tout semblait probable du moment qu'on accusait le tsar. Boris , renonçaDt à se servir de Tapathique Gustave, avait voulu donner la main de sa fille Xénia au duc Je<m de Danemark. C'était encore se préparer un moyen d'action contre la Suède que de s'allier au fils d'un souverain ennemi naturel de ce royaume. D'abord ce fut un cri de réprobation poussé par tous les dévots.
1. T. dansKaramzine, Xr, p. 131, cette prière qui est fort longue et tout entière dans ce style emphatique.
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Le duc Jean 4tait luthérien! Son beau-frère fotur était donc hérétique. — Néamnoins la bonne mine du prince y ses flatteries adroites adressées à la vanité nationale , séduisirent les plus prévenus , et le duc Jean était devenu populaire , l(Mrsqu'à la suite d'un ^and festin, où il avait bu largement, suivant Tusage du Nord, il tomba dangereusement malade, et mourut presque subitement peu de jours avant la célébration du mariage. On dit aussitôt que le tsar l'avait empoisonné ; et comme preuve , on alléguidt que y contrairement à Tusage de son pays, le duc n'avait pas été embaumé , et qu*un ordre du tsar avait empêché les médecins de faire l'autopsie du cadavre ^ En réalité, Boris obéissait à un scrupule religieux qui voit une opposition aux volontés de la Providence dans la conservation prolongée par Fart de notre dépouille mortelle. Ainsi tournait contre lui, grâce à ringénieuse malice du peuple, et ses effets pour policer ses sujets et sa faiblesse à respecter leurs préjugés. Et cependant quel intérêt pouvait avoir Boris à la mort d'un prince que lui-même avait choisi pour gendre et qu'il voulait associer à ses plans politiques? —U était jaloux , répondait-on , dé