On prononce Tséçar
soi-disant oncle du tsar^ eut la chaîne de grand écuyer, mais non les attributions immenses dont Boris avait joui sous le même titre. Basile Galitsine, dont on a dit la conduite à Rromy et à Moscou , fut grand maître d'hôtel; Bielski grand maître de Tartillerie; Skopine-Ghouiski porte-glaive; Pouchkine grand fauconnier; Sotoupof garde des sceaux; Vlasief trésorier et secrétaire du conseil. La plupart de ces offices étaient nouveaux en Russie. Démétrius modelait sa cour sur celle de Sigismond; évidemment il n'en connaissait pas d*autre. Afin de s'attacher les fonctionnaires publics ^ il augmenta leurs appointements. Il doubla la solde de l'armée; et^ ce qui sembla alors une munificence vraiment royale , il annonça qu'il paierait toutes les dettes contractées par son père Ivan IV. Ni Fêdor ni Boris n'y avaient songé. Obligé de professer du respect pour la mémoire d'Ivan, Démétrius acceptait les charges de son héritage*.
Les grandes calamités qui avaient pesé sur la Russie pendant les dernières années de Boris, la famine et la guerre civile, avaient jeté dans la société une perturbation profonde. Un nombre considérable de
1. Gos. fîramofy.LeUre de Jean Baczinski à Démétrius; II» p. 261.— Karamûne, XI, p. 283.
474 Lil^ WAtSX DÊMÉTRIUS.
paysans avaient abandonné leurs villages i les uns s'é* tamnt donné de nouveaux maîtres, d^autres se pretendaienthommes libres. En autorisant les poursuites des propriétaires contre les fugitifs , Mmétrius s'efforça d'adoucir autant qu'il était en lui la condition des paysans, et posa les bases de la législation qui, si je ne me trompe , régit encore le servage en Russie. Il voulut que la liberté fût présumée , et que le maître qui réclamerait un individu comme serf, fût obligé d^établir juridiquement son droit de propriété. En outre , partant de ce principe que le seigneur doit une protection efficace à son serf, et que faute d'exercer cette protection, il perd ses droits de maître, le tsar affranchit tous les paysans abandonnés par leurs seigneurs pendant les dernières années de famine. Knfin il institua des châtiments sévères pour les attentats contrôla liberté, assezfréquents à celte époqtie comme il semble. U arrivait souvent, en effet, que des hommes libres , qui d'abord avaient loué leurs bras pour un temps déterminé , fussent retenus ensuite comme serfs par les seigneurs qui les avaient englués. Alors la situation du travailleur volontaire n'était pas nettement distinguée de celle du paysan né serf; A l'avenir les titres des propriétaires durent être con-
statés sur des registres placés sous la surveillance da gouvernement*.
On a vu qu'à la suite de l'enquête sur les événements d'Ouglitch, la tsarine, veuve d'Ivan le Terrible , avait été contrainte de prendre le voile et reléguée par ordre de Boris dans un monastère éloigné de la capitale. Depuis près d'un mois Démétrius était reconnu dans tout Tempire sans la moindre opposi* tion, il était établi au Kremlin, et cependant sa mère n'était pas sortie de son humble retraite; il n'était pas accouru auprèti d'elle pour la ramener triomphante à Moscou, Quelques murmures s'élevèrent. Tant que Boris ou ses agents avaient publié que le prétendant était un imposteur, un moine fugitif, personne n'avait voulu ajouter foi à ce qui semblait une calomnie inventée par la haine et la terreur. Maintenant, l'é« trange insouciance de Démétrius donnait quelque consistance à l'accusation portée contre lui, et l'on commençait à dire que la tsarine religieuse, trop certaine de la mort de son fils, se refusait à reconnaître l'aventurier qui en prenait le nom. Les Nagoï, il est vrai, s'étaient empressés d'entourer le nouveau
I. KaramziBe, XI, S84. — Loi des Boyards de 1406, dans to Guide des Lois russes, I, p. 129.
176 LES PAt'X DÉMBTRIUS.
tsar et de se prévaloir de leur parenté ^ mais ils n*étaient ni aimés ni considérés par personne, tandis que les malheurs de la tsarine et le saint caractère qu'eUe avait revêtu en faisaient un témoin irréprochable.
Toutes ees sourdes accusations allaient être solen* nellement démenties. On sut que le tsar avait mandé sa mère du couvent de Yyksa qu'elle habitait, et que lui-même allait à sa rencontre jusqu'à Toïninsk. Selon toute apparence elle avait déjà reçu plus d'un message de son prétendu fils, et elle ne les avait pas mal accueillis; mais nulle explication n'avait encc^.e eu lieu ; Démétrius n*avait livré son secret à personne, et il ne s'en fiait qu'à lui-même pour obtenir la réception si nécessaire à ses projets. Le 18 juillet il sortit de Moscou en grande pompe, suivi par une foule immense dont la curiosité était excitée au plus haut degré et qui venait chercher dans la conte-nance de la mère et du fils la solution d'une énigme qui préoccupait tous les esprits *•
Le tsar se fit précéder par son porte-glaive, Michel
1. Selon toute apparence, les Nagol, frères de la tsarine, s'étaient chargés sponlanément de lu préparer à une entrevue et de Irji représenter tous les ivantages que leur famille gagnait à favoriser Timposture.
LES FAUX DÉHÉTRIUS. 177
Skopîne Chouiski , et le choix de ce messager était habile, car il appartenait à une fannille considérable, assurément mieux informée qu'aucune autre du sort du véritable Démétrius. LMmposteur voulait forcer les Chouiski à constater de toutes les manières son Identité avec le fils d'Ivan. D^ailleurs la mission était toute d'étiquette, et se bornait à annoncer à la tsarine l'arrivée de son fils qui venait lui demander sa bénédiction *.
Près du village de Tofninsk une riche tente avait été dressée; c'est là que Démétrius reçut la veuve d'Ivan ; ils y demeurèrent seuls quelques instants cachés à tous les yeux ; ce qu'ils se dirent personne ne put le savoir; puis ils sortirent de la tente, et se jetèrent dans les bras l'un de l'autre avec toutes les marques de la plus vive tendresse. A ce spectacle les acclamations de la multitude s'élevèrent de toutes parts; le doute avait disparu dans Tattendrissement général, si facile et si communicatif pour les grandes masses. Le respect du fils, l'émotion de la mère arrachèrent des larmes à la foule assemblée , et il ne se fût alors trouvé personne qui ne fût prêt
t. Cfr. Peyerle, p. 31. — Baer, p. 61. — Margeret, p. US — Karamzine, Xî, 889.
à jurer que le tsar était bien le fils de la veave d'Ivan ^, Démétrius donnant la main à la princesse, la conduisit jusqu'à la voiture qui devait l'amener à Moscou y et refusa obstinément d'y monter auprès d'elle. Pendant la plus grande partie de la route, il Taccom'* pagna à pied, marchant à sa portière et lui parlant sans cesse. Aux portes de la ville il monta à cheval et galopa en avant pour l'attendre à l'entrée du monastère de Saint-Cyrille, dans le Kremlin, qu'il lui avait assigné pour résidence en attendant qu'il fît bâtir un couvent magnifique exprès pour elle. Là ils se séparèrent après s'être de noiueau tendrement embrassés. Tout était préparé par son ordre pour qu'elle fût reçue avec Ias honneurs dus à la mère du souverain. Elle eut des revenus et un état de maison comme il appartenait à une tsarine douairière. Chaque jour il allait la visiter, et toujours avec les démonstrations du respect le plus profond et de l'affection la plus sincère ^. On dit qu'il la consultait sur les affaires d'État, et les oukases étaient rendus au nom de la princesse et au sien ^. Les incrédules étaient ré-