Margeret
d. Letopis miatejakhf p. 18.
Rien n'était changé en Russie que le nom du tsar. Pendant les premières années de son règne , Boris Godounof s* appliqua , comme il Favait fait sous Fêdor, à étendre sur toutes les provinces de son empire la vigilance d'une administration éclairée sans doute, mais dominatrice. J'aurai bientôt occasion d'examiner le caractère de son gouvernement, mais avant d'exposer quelle était à la fin du xv!** siècle la situation intérieure de la Russie, il convient y je crois, d'indiquer en peu de mots ses rapports avec les peuples ses voisins , peu avant les événements qui font le sujet principal de mon récit.
Au midi les Tartares et les Turcs, à l'occident les Polonais, au nord les Suédois, tels étaient les peuples en relations avec les Moscovites, et qu'ils pouvaient nommer leurs ennemis naturels, cap, à cette époque, la guerre était l'état normal et ordinaire entre voisins. On ne faisait pas de paix^ mais seule*
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ment des trêves. Ce dernier mot suffit pour marquer toute la différence entre ce temps et le nôtre.
Depuis la vigoureuse répression de l'incursion du khan de Grimée, en 1591, la puissance des Tartares était sur son déclin. Maintenant encore on pouvait appréhender de leur pari des courses et des pillages désastreux, mais non plus une invasion. Ils commençaient à être tenus en bride par les colonies militaires, ou , comme on les appelait alors, les armées des Cosaques établies sur la frontière méridionale. Trop souvent ces colonies usaient de représailles contre les infidèles, et c'était pour le tsar une préoccupation constante que de contenir des milices indisciplinées, accoutumées à vivre de pillage et à ne respecter arcune autorité ^ Les envoyés russes auprès de la Porte Ottomane avaient d'ordinaire pour mission de désavouer les déprédations des Cosaques sur les rives de la mer Noire, d'arrêter par des menaces ou des promesses les velléités belliqueuses du khan , au besoin, de détourner ses irruptions sur les
I. Le roi de Pologne éprouvait le même embarras au sujet des Cosaques qui étaient ses sujets. Cosacorum licentia eotf«quecrevit ut ex libitu suo beîlum inférant ae prœda» agant, Varnam^ proximo anno (1605), nobile Turearum emporium àb eis direptum etse^ deeem turoicas trirèmes mercibuê %tiusla$ interceptas esse , etc. Lubienski op posth. 111.
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provinces polonaises \ D*autres émissaires du tsar intriguaient à la cour de Perse et auprès des princes géorgiens, pour occuper le sultan et le distraire des projets de conquête qu'il pouvait entretenir.
Depuis des siècles , entre la Pologne et la Russie régnait la guerre, interrompue à peine par des trêves rares et mal observées. On se transmettait de gé« nération en génération le souvenir de combats héroïques , de revers lamentables , de pillages con*^ tinuels. C'était une lutte sans cesse renouvelée, et qui y longtemps encore, devait demeurer indécise. Au commencement du xvii" siècle , un observateur peu attentif aurait pu facilement méconnaître les forces respectives des deux nations. La Pologne , par rétendue de ses provinces, le développement relatif de sa civilisation et les habitudes belliqueuses de ses peuples, semblait avoir une supériorité décidée sur la Russie. Ses invasions étaient irrésistibles, ses victoires éclatantes, mais Tinstabilité de son gouvernement, et surtout, il faut le dire, le caractère inconstant de la nation, lui faisaient perdre le fruit de ses exploits et rétablissaient
1. C'est ainsi qu*en 1589 Kass*>^ Ghereî fui complimenlé par Boris au nom de Fcdor pour les ravages qu'il venait d'exercer en Lilbuanie. Karamzine, X , 144.
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la balance entre les deux peuples au moment où on Faurait pu croire à jamais détruite. D*un côté, ardeur irréfléchie, de Fautre indomptable patience. Ici 7 le désordre institué par les lois, enraciné par la coutume, perpétué par des mœurs guerrières; là, Tobéissance et le respect pour Fautorité devenus un devoir religieux. Les Polonais prenaient pour roi un étranger qu'ils adoptaient, pour ûnsi dire; les Russes appelaient leur souverain leur père^ et se glorifiaient d'être des fils soumis. Les deux peuples ont eu les mêmes ancêtres, «mais les Polonais, en conservant leur indépendance nationale, avaient gardé la licence effrénée des anciens Slaves, tandis que les Russes, conquis par les Tartares, avaient profité des sévères leçons de l'adversité. Les hordes qui envahirent la Moscovie, avaient plié toute la nation sous un joug de fer, mais elles dédaignèrent d'exterminer ses chefs, qui leur parurent des instruments commodes pour leur empire. La servitude donna aux princes russes tous les instincts de Tesclave,la souplesse, la ruse, la patience qui ne se lasse point. Ils apprirent encore de leurs maîtres Tart de commander. Bientôt, ils chassèrent les barbares dont l'autorité tout entière passa entre leurs mains. Sous la domination musulmane, l'attache-
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ment des Russes à leur religion avait pris une force nouvelle ; c'était le lien qui avait conservé leur nationalité, et qui devait encore la défendre parmi des épreuves m a moins redoutables. Dans la république de Pologne , au contraire , il n'y avait ni unité de croyance, ni même unité nationale. Dans quelquesunes de ses provinces allemandes, la religion luthérienne commençait à prévaloir. Presque toute la Lithuanieet l'Ukraine professaient la religion grecque, qui) dans le reste de la république , avait encore de nombreux adhérents.^ Tout au contraire , chez les Moscovites y sauf quelques peuplades sauvages*, tous avaient un même culte comme ils parlaient une même langue.
Au point de vue politique, la religion des Russes leur prétait encore une force considérable , et Ton peut reconndtre, en e£fet, dans l'église grecque une partie des avantages temporels et pratiques que Montesquieu a signalés dans les institutions religieuses des Romains. Importée de Constantinople en Russie, elle y conservait le caractère de son origine, et se montra toujours soumise au pouvoir séculier. Dès l'introduction du christianisme , chaque prince
1. Comme les Tchérémisses et quelques tribus finnoises répandues çà et là au mitieu de populations slaves.
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nisse sur les domaines duquel était une éparcbie, possédait ou avait assumé le droit de nommer et de destituer son évoque. Le métropolitain luimême /bien que présenté par le patriarche de Con« stantinople , pouvait être refusé , ou même remplacé, par le grand-duc de Kîef. Jamais on ne vit en Russie cet antagonisme de Téglise et du trftne qui désola si souvent l'Europe occidentale. Il n'en fut pas de même dans la Pologne catholique. Ses rois, dans leurs démêlés avec la Russie , étaient animés autant par la ferveur religieuse que par l'ambition d'augmenter leur empire. Souvent ils proclamèrent le projet d'extirper le schisme d'Orient, et, sacrifiant leurs intérêts politiques à leur zèle de conversion, ils obligèrent les chrétiens du rite grec à se jeter dans les bras de la Russie. (7est de la sorte qu'ils s'aliénèrent les Lithuaniens et les peuples guerriers de rUkraine.
Presque seul parmi les rois de Pologne , Etienne Batthori ne paraît pas avoir partagé ces idées enthousiastes et chevaleresques. Son but était grand aussi, mais uniquement politique. Le premier il conçut le projet de rallier tous les peuples slaves dans une ligue commune et sous un même chef.
Après d'éclatantes victoires sur les Russes, après
avoir an'aché la Livonie à Ivan IV et Favoir obligé à demander une paix honteuse , il faisait dire aux ambassadeurs moscovites : a Abandonnons de vaines « querelles; nous sommes tous Slaves; Polonais ou a Russes ; ne sommesnaous pas frères? Qu'importent a quelques légères différences de culte? Pourquoi a n'aurions-nous pas le même drapeau, le même a chef? Que Dieu accorde une longue vie aux deux «souverains! mais ils sont mortels. •• Si le roi de a Pologne meurt le premier, que ses États soient a réunis à ceux du tsar; que Cracovie soit l'égale de « Moscou, Vilna de Novgorod. En revanche, en cas a de prédécès du tsar, engagez-vous à reconnaître a Etienne pour souverain de toute la Russie.»^ Cette proposition singulière était présentée aux plénipotentiaires russes par un ambassadeur lithuanien, peu après la mort divan le Terrible , à une époque où Fëdor semblait pouvoir se promettre de plus longues années que Batthori, atteint déjà de la maladie à laquelle il devait succomber. Peut-être Batthori ne pensait-il pas à lui-même; son génie était vaste, et, bien qu'il n'appartînt pas à la race slave, il avait compris ses hautes destinées. L'alliance fut rejetée