‹ Épisodes d'histoire musicaleChapitre 18 sur 60 · Tit. IV, art. 4. Arch. Nat. O» iSj · texte numérisé non relu

Tit. IV, art. 4. Arch. Nat. O» iSj

(Mme Albert), des ténors Bouffet et Lebrun, et de la basse Chenard. Les solistes étaient Mme Albert (Déborah) et Laïs.

Ruth et Noémi offre un début d'un très joli sentiment mélancolique. Les paroles de compassion que le chœur adresse à Noémi sont touchantes. Noémi déplore ses malheurs dans un air en ut mineur auquel succède une lamentation des femmes. Ruth exprime son intention de rester près de Noémi dans un air agité très développé, pour lequel je ne partage pas l'admiration de Berlioz ^ Le milieu est d'une allure plus calme : Qubcumque perrexeris, dit Ruth, ego tecum pergam. Noémi ne la presse pas de rester, Ruth reprend la première période de l'air dans le mouvement initial. L'intervention des chœurs en fait beaucoup plutôt unjînale d'opéraqu'un aird'église. Enfin Noémi permet à Ruth de vivre auprès d'elle Alors c'est un concert d'actions de grâces qui se termine par ces mots : Eamus in Bethléem .Ml y a dans la disposition des voix de cette partition une particularité que Berlioz a remarquée : les chœurs sont écrits à 4 parties, mais sans partie de basse;

I. Journal des Débats du 21 décembre i835 (Les Musiciens et la Musique).

il n'y a que des voix de femmes et des ténors divisés ^

Ruth et Boo^, qui est la suite naturelle de Ruih et Noémi, débute par un chœur pastoral à cinq voix, ?noderato cantabile, qui est d'un tour mélodique bien banal. L'air de Ruth annonçant à Noémi qu'elle ira glaner dans les champs, est traité à l'italienne, avec de longues vocalises et de multiples répétitions de paroles. L'air de Booz s'adressant aux moissonneurs (à 3/4 en sol), s'efforce d'être affectueux et tourne assez bizarrement au rythme de polonaise. Une seconde période est traitée avec chœurs. En guise d'invitations à glaner adressées à Ruth, il y a des imitations dans les parties vocales qui ressemblent à d'assez puériles amusettes. Ruth formule ses remerciements dans un air agité : Domine, inveni graiiam apud oculos tuos. Cet air, dans lequel le chœur intervient, renferme beaucoup d'intentions dramatiques. Reprise de la pastorale en ut. Booz a pris la résolution d'épouser Ruth. Le peuple est témoin de son serment. L'oratorio se termine par

I. Au lieu d'écrire à quatre voix, Le Sueur divisait souvent les voix en six parties ou tout au moins en trois, doublées à l'octave {Ibid.).

un chœur prophétique des vieillards : De cette union naîtra un fils qui sera l'ancêtre du Christ annoncé par les Prophètes. Le peuple exulte et proclame son allégresse. Cet ouvrage est plein de bonnes intentions, mais l'originalité fait défaut.

Dans Rachel, l'accentuation est plus poignante ; le sujet, du reste, le comportait. Dans l'air du chef des Prophètes, en sol mineur, la déclamation est bonne, le mouvement agité de l'orchestre donne au morceau une valeur expressive. A cette lamentation succède un encouragement à l'espoir, sur un dessin d'orchestre obstiné qui a encore un caractère désolé. Le thème est repris par le chœur d'hommes et de femmes. Suit un air de soprano : Circumspice ad Orientem, qui fut souvent chanté isolément par la suite, à la chapelle royale. Une basse-taille prononce quelques phrase de récit, puis entonne un thème très rythmé : Uxo?' tua sicut vitis abundans, qui sert de début à un finale mouvementé dont les développements amènent des reprises un peu trop souvent répétées. Au milieu de cet allegretto, intervient un mouvement lent, avec un chœur mystérieux : In voce psalmi veneremur Chj'istum orné d'effets de « pédale » sur la

tonique ou sur la dominante', avec successions d'accords de sixte ou de septième diminuée ; puis des périodes d'allégresse : Cantate, exultate cum tiibis, des sonorités de fanfares, un crescendo joyeux qu'interrompt le mystérieux Veneremur Christum. Au Rorate cœli desuper, des effets descriptifs. L'ensemble se termine en finale d'opéra. Ce n'est pas tout. Ce finale a une péroraison : Psallite Deo, psallite in cymbalis ! grâce à laquelle il acquiert l'ampleur du finale de la Symphonie avec chœurs, sans aucune comparaison d'ailleurs, puisque l'oratorio de Le Sueur a précédé la symphonie de Beethoven que probablement l'auteur n'entendit jamais ^. J'entends parler seu-

1. Le Sueur affectionnait beaucoup les effets de pédale ; il a même écrit toute une longue Prière pour l'Empereur, « établie sur'plusieurs noëls languedociens et béarnais et sur un seul son, à la manière des anciens troubadours qu'ils tenaient des Bardes. /> Ce seul son est tout simplement une pédale sur la tonique : la, conservée aux basses tout le long du morceau.

Je ne serais pas surpris que ce fût dans la classe de Le Sueur que Gounod ait contracté ce goût des appels sur la tonique ou sur la dominante qu'il employait si fréquemment dans ses compositions religieuses.

2. Et qui l'eût effarouché s'il faut en croire l'effet que lui produisit, d'après Berlioz, l'audition au Conservatoire de la Symphonie en ut mineur. Toutefois, Le Sueur éprouvait-il tant d'effroi à l'égard de l'art de Beethoven ? Un passage

lement des dimensions inusitées du morceau et de la longueur des développements. Des allures vulgaires, des reprises trop fréquentes, des oppositions trop répétées d'effets et d'accords identiques '■ lasseraient aujourd'hui l'auditeur. Il y a, dans ces pages interminables, de très jolies nuances de pianissimo et de mystère, dont la saveur se dissipe aussitôt en des rythmes d'opéra-comique.

Le caractère de Déborah, dont le sujet est tiré du cantique de la Bible, c'est d'être une cantate guerrière. La description de l'orage qui protégea le combat des Israélites contre les soldats de leur ennemi Sisara, le récit de leur victoire, le chant d'imprécations sur la tombe du général vaincu : Sic pereant inimici tui, Domine ! qui forme un ensemble à 6 voix, animé, en mouvement de marche, l'air Stirge, Deborah, le chœur final : Siirge, Israël^ encadrant une scène sobrement émouvante en laquelle les Hébreux, passant devant

de la notice de R. Rochette indique au contraire qu'ill'admirait, puisque, consulté par Louis XVIII sur la valeur d'une médaille à envoyer à Beethoven, il aurait répondu : « Eh ! qu'ai-je à dire sur cette médaille si ce n'est qu'on n'en pourra jamais faire une assez grande pour le génie d'un tel homme ! »

I. L'accord de sous-dominante, par exemple, entendu après l'accord de dominante.

la fenêtre où la mère de Sisara attend son fils qu'elle croit voir revenir victorieux, répondent: Sisara est mort, tous ces airs belliqueux, tous ces vœux hostiles aux ennemis du peuple élu, devaient flatter la fibre militaire de l'empereur.

Napoléon en fut très satisfait, raconte Blangini dans ses Souvenirs^, et à cette occasion, il dit au compositeur : « Votre musique est grande, élevée, bien adaptée au sujet; elle est solennelle, religieuse. C'est ainsi que je comprends la musique d'église. Avez-vous composé d'autres oratorios ?

— Oui, sire ; celui que Votre Majesté a entendu est mon dix-huitième.

— Vous devez avoir barbouillé bien du papier ? C'est encore une dépense et je veux qu'elle soit à ma charge. Monsieur Le Sueur, je vous accorde 2. 400 francs de pension pour payer le papier que vous avez si bien employé ; c'est pour le papier, entendez-vous, car, pour un artiste de votre mérite, le mot de gratification ne doit pas être prononcé. »

Le caractère prophétique de ces oratorios tirés de

I. La même anecdote est racontée un peu différemment par Castil-Blaze et par la notice des Notabilités contemporaines, Paris, 1844.

LES ORATORIOS DE J.-F. LE SL'EUR 7i)

la Bible et particulièrement de Rachel suggère à l'auteur de multiples commentaires, religieux, littéraires ou musicaux. Parmi ces derniers, je signalerai la note de la page 56 : Syllabiquement et à Vunisson des Rythmes ou valeurs temporaires des voix, exécute^ avec le sentiment du grand goût de l'antique des anciens Hébreux, Égyptiens, Chaldéens, Grecs ^

Nous touchons là à une des manies de Le Sueur, la manie de l'antique. Elle lui joua parfois de mauvais tours, témoin cette « valse alsacienne bien vulgaire », qu'au dire de Weckerlin^, il introduisit dans son Oratorio de Noël « comme un chant des premiers chrétiens ». Il était de bonne foi sans doute, car sa nature semble avoir été celle d'un rêveur, d'un homme chez lequel la vivacité de l'imagination transformait complaisamment les fruits de recherches érudites peu éclairées. Fétis l'a dit brièvement, en une sentence qui restera sans appel : « Le Sueur s'est occupé toute sa vie de l'his-

1. On trouve des notes semblables dans ses opéras : Télétnaque, Ossian, la Mort d'Adam^ dans ses messes, dans VOratorio du sacre.

2. Dernier musiciana (préface) ; i vol. in-i8, Paris, Garnier, igoi. Voir la page 67 de la partition d'orchestre publiée chez Lafillé, 6, rue Vivienne.

toire de la musique ; mais il la faisait à son gré au lieu de l'étudier ^ »

Bien qu'il fût très attaché à Napoléon par des sentiments d'admiration et de reconnaissance dont Berlioz nous atteste la sincérité, à la Restauration, Le Sueur fut conservé comme surintendant de la chapelle royale ^; mais il dut partager ces fonctions

1. Son histoire de la musique dans l'antiquité, que X. Boisselot devait publier après la mort de son beau-père et qui n'a jamais été divulguée, aurait tourné à la confusion de Le Sueur, à en juger par le travail sur la musique au moyen âge inséré en iSSy dans la Galette musicale et dont les Archives de l'Opéra possèdent le manuscrit et par la notice placée à la fin de l'édition des Odes d'Anacréon par Gaii, I vol. in-4'', Didot, Paris, 1799.

2. Cette faveur paraît avoir été méritée par un acte de courtisanerie qui dément la légende de la fidélité de Le Sueur à Napoléon. D'après le catalogue de Grégoire, « le 3 may, jour de l'entrée des Bourbons », la chapelle royale aurait exécuté un Te Deum et un motet : Deus liberavit nos, adapté au chœur de l'entrée d'Alexandre à Babylone dans l'opéra qui porte ce titre, opéra que Le Sueur avait écrit sur la demande de l'Empereur.

Ch. Malherbe en possédait le manuscrit : c'est une marche en ré majeur, d'un mouvement un peu lent. En tête se trouvent ces mots : Chant populaire de délivrance, paroles latines mises sur la fanfare du 2° acte d'Alexandre à Babylone. Voici ces paroles : Deus liberavit nos ab inimicis ; Rex Salomon sit benedictus ; Thronus ejus erit stabilis, erit rex sapientiœ. Conjirmatum est igitur regnum in

avec Martini. Fort d'une promesse qui lui avait été faite, avant la Révolution, parle comte d'Artois, Martini avait invoqué ses droits auprès de Louis XVIII. Il obtint cette place en mai 1814, mais il n'en jouit pas longtemps, car la mort l'enleva le 10 février 18 16 et Cherubini eut sa succession. Les appointements de Le Sueur furent réduits de 10.000 francs à 6.000; son collègue en avait autant.

Les surintendants se réunissaient pour soumettre leurs vues sur les mesures de réorganisation ou pour adresser à l'intendant des Menus-Plaisirs^

manu Salomonis. In rege suo filiœ Libani exultent. Tempestas transiit super terrant, etc..

Une autre note manuscrite (de la main de Mme Le Sueur), à demi effacée, ajoute : « Ce morceau d'Alexandre avec paroles latines a été ainsi exécuté à Notre-Dame, Le Sueur voulant en connaître l'effet » ; et Berlioz précise dans son article nécrologique : cette audition à Notre-Dame aurait été donnée en 1828 pour la cérémonie de l'ouverture des Chambres. C'est possible, mais la première avait eu lieu le 3 mai 1814 et depuis lors, le Deus liberavit nos fut plusieurs fois chanté à la chapelle des Tuileries, notamment le 20 décembre 1818 (Arch. Nat. O' 291).

I. Ce service dépendait de la iVlaison de l'Empereur. A la Restauration, il fut rattaché à l'intendance des Menus- Plaisirs de la Maison du Roi, laquelle fut supprimée le 20 novembre 1820 (Arch. Nat. O' 290). Sur le budget des Menus-Plaisirs de i8i5, Cherubini et Persuis sont portés comme survivanciers de Martini et de Le Sueur.

leur rapport annuel sur l'exactitude' et les mérites de chaque artiste de la vocale ou de l'orchestre ; mais ils exerçaient leurs fonctions par quartiers, alternativemenl. Pendant un trimestre, ils dirigaient la chapelle sans partage, assuraient le service, composaient les programmes à leur gré.

Ainsi, durant le trimestre dévolu à Le Sueur, les programmes ne comportent pour ainsi dire que de la musique de Le Sueur. Le trimestre suivant, presque tous les morceaux inscrits sont de Cherubini.

En 1817, par exemple,LeSueur remplit ses fonctions dans les deuxième et quatrième trimestres. Dès le 6 avril pour le jour de Pâques, la messe est de Le Sueur et son O Filii est donné au Salut; de même le 7 et le 8 et pareillement les i3 et 27 avril, les 3, 18 et 25 mai ; le 22 juin, il fait chanter son Credidi et le 29, son Paratum cor ejus (solo par Mlle Regnault), qui avait été placé dans l'Épithalame religieux chanté au mariage du duc de Berry. Le 20 avril, la chapelle exécute Déborah, avec Mlle Leclerc pour soliste; elle la rejoue le 22 juin. Le 1 1 mai, ce sont de fragments de Rachel avec un

I. Ainsi, en 1817, Cherubini relève deux absences illégitimes d'Habeneck..

O Saluiaris et le 27 mai, c'est Ruth et Booz. Déborah reparaît au programme le 5 octobre. Le Sueur se réserve ceux des 12, 19, 26 octobre; les i3 novembre et 7 décembre, il fait chanter plusieurs morceux de lui, le 17 novembre un de ses Te Deum. A la messe du Saint-Esprit à Notre- Dame ^ il y a tout un programme varié : une

I. Voici une curieuse lettre autographe de Le Sueur relative à cette solennité et que j'ai retrouvée aux Archives nationales :

« Monsieur l'Intendant général, permettez-moi de vous rappeler combien, contre votre avis, l'an passé, la travée du milieu ôtée contre l'usage à l'exécution de la musique de la messe du Saint-Esprit, a nui à l'effet de l'orchestre et des chanteurs. Les coryphées mêmes, se trouvant sur les derrières des personnes du public placées en avant, D'ont pas été plus entendus que le reste des chœurs et morceaux d'ensemble.

« Veut-on, à cette cérémonie, une messe en plain-chant ou une messe en musique ? Celle en plain-chant serait plus entendue, mais il paraît qu'on la veut en musique. Tâchons donc que cette partie du service du Roi ne manque point.

« Aussitôt que vous aurez reçu l'avis de la Cour, servezmoi, je vous en conjure, d'entremise auprès de Monsieur le Grand-Maître des cérémonies pour que la musique soit placée selon l'usage et ne soit point rendue inutile à la cérémonie comme l'année dernière.

« J'ai cru de mon devoir, Monsieur l'Intendant général, de vous rappeler cet inconvénient qui a gêné et empêché une grande partie de notre service, persuadé que si vous avez la bonté de nous servir d'appui auprès de Monsieur le

dizaine de morceaux; quelques-uns sont de Le Sueur, mais on chante aussi du Cherubini, du Persuis et du Plantade. Noémi est entendue le 9 novembre et Déborah reparaît le i5 décembre. Le 2 1 décembre, c'est une œuvre nouvelle de Le Sueur, lequel fournit également la musique des fêtes de Noël les 25, 26, 27 et 28 décembre. Inutile de poursuivre ce relevé; les offices sont disposés de la même manière les années suivantes. Bien que les programmes manuscrits fassent défaut de 1823 à i83o, il est permis de supposer que ces errements furent continués.

Nommé membre, de Tlnstitut par ordonnance royale du 21 mars 18 16, Le Sueur continua à produire des compositions religieuses pour la chapelle royale; mais aucune indication précise ne

marquis de Brézé, tout sera prévu pour l'exécution musicale. Je vous prierai aussi de faire donner des ordres pour que, selon la coutume, des sentinelles soient aux portes de l'orchestre à l'effet de ne laisser entrer que les musiciens dans la tribune de la musique ; sans quoi le public s'emparerait forcément des places.

« J'ai l'honneur d'être, avec l'attachement respectueux et le dévouement que vous me connaissez, « Monsieur l'Intendant général,

« Votre très humble et très obéissant serviteur.

« Le Sueur, « Surintendant de la musique du Roi. >

distingue ses œuvres nouvelles de celles déjà inscrites au répertoire. Il dut se borner le plus souvent à remanier ses partitions, comme en i8i3 il avait remanié son Oratorio de Noël'-. C'est le cas du Super Jlumina composé en 1784, à Tours, et qui, agrandi et transformé, est inscrit au programme du 21 décembre 1817 avec la qualification de « messe nouvelle ». Ce psaume fut chanté en entier plusieurs fois à la chapelle royale^. De même pour le mariage du duc de Berry, célébré le 17 juin 1816, l'épithalame nouveau qu'annonce le Moniteur du 14, est formé surtout de la cantate religieuse composée en 18 10 pour celui de Marie- Louise ^. D'ailleurs, comme Le Sueur a été chargé d'une classe de composition au Conservatoire, en remplacement de MéhuP, et qu'il y apporte beaucoup de zèle, ses leçons lui prennent une grande partie de son temps. Il pourra s'y consacrer entièrement à partir de i83o, car la chapelle royale ne

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