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I. Juin

148 EPISODES DHISTOIRE MUSICALE

sique, il y avait déjà soixante-quatre ans qu'elle avait été offerte aux applaudissements des Parisiens, sous le travestissement des Mystères disis. Ce pasticcio avait en effet été représenté sur le Théâtre de la République et des Arts (tel était, à cette époque, le nom de l'Opéra) le 2 fructidor an IX, c'est-à-dire le 20 août 1801. A ce moment, Bonaparte, Premier Consul, gouvernait la France, et un sieur Bonet de Treiches, ancien conventionnel, dirigeait notre Académie de Musique, avec le titre de Commissaire du Gouvernement. La gestion de ce Bonet, parfaitement nul en matière théâtrale, fut courte. Nommé par le Directoire, le 12 septembre 1799, administrateur de l'Opéra, conjointement avec Devisme, il demeura seul, à partir de la révocation de ce dernier (23 décembre 1800), et il fut lui-même remplacé le i5 décembre i8oi, par Cellérier, l'agent comptable; mais il rentra à l'Opéra comme administrateur-comptable sous le règne de Morel, qui avait remplacé Cellérier le 26 novembre 1802.

Ce Morel, dit de Chédeville, était un singulier personnage. Né en 1747, il fut de bonne heure employé à Tlntendance des Menus-Plaisirs du Roi dont le titulaire était à cette époque son beau-frère.

Papillon de la Ferté, qui adespotiquemenl, de 1780 à 1790, régi l'Académie royale de musique et de danse. Fort de cet appui, Morel, qui s'ingéniait à tourner de mauvais vers, s'insinuait dans les coulisses de l'Opéra, pénétrait dans le cabinet du directeur, fourrageait dans les partitions et parvenait à s'imposer comme librettiste. Il fit ses débuts comme auteur le 28 février 1782, par un remaniement du Thésée de Quinault, avec musique de Gossec ; puis il donna en 1783 Alexandre aux Indes, 3 actes, dont un organiste, Méreaux, avait écrit la partition; il fut le collaborateur de Philidor pour Thémistocle (1786), de Grétry, pour la Caravane du Caire (1784), Panurge dans l'île des Lanternes (1787) et Aspasie{\']()\). Deux de ces sujets, la Caravane et Panurge, lui avaient été indiqués par le comte de Provence, frère du Roi, dont il avait su obtenir la protection.

A la Révolution, Morel se fit donner un emploi dans la loterie et le garda jusqu'à la suppression de celle-ci. Sous la Terreur, d'après Reichardt S

I. Vertraute Briefe ans Paris, i8o2-i8o3, 3 vol. in-8", chez Campe, Hambourg, 1804. Reichardt avait des motifs personnels de rancune contre Morel. En 1786, il avait mis en musique un livret : Tamcrlan, tiré par celui-ci de l'Orphelhi de la Chine, de Voltaire. Quand il revint à Paris,

Morel, endossant la « carmagnole », se serait fait marchand de bois. On n'a pas la preuve de l'exactitude de cette assertion. Mais il est certain que ce personnage insinuant avait su se faufiler de nouveau à rOpéra et assumer le rôle d'homme indispensable. C'est en cette qualité que le fécond librettiste sut s'imposer pour l'adaptation de la Flûte enchantée. 11 s'associa pour ce travail avec un musicien du nom de Lachnith, qui disposa à son gré la partition de Mozart ^

Mais, avant de parler des méfaits de l'arrangeur de la musique, il convient d'exposer le sujet de la pièce parodiée par Morel.

Au lever du rideau, la scène représente les portiques entourant l'enceinte habitée par les prêtres d'Isis ; d'un côté, l'entrée du palais de Myrrène, de

en 1792, Morel s'était éclipsé. Dix années plus tard, Morel faisait composer par Winter un Tamerlan qui fut joué à l'Opéra le 14 septembre 1802 et que Reichardt entendit à son arrivée à Paris. Il en parle dans sa deuxième lettre.

I. Morel profita de sa situation pour fournir à nouveau l'Opéra de livrets ; il y donna, en 1802, le Tamerlan de Winter ; en 1804, le Pavillon du Calife,, musique de Dalayrac ; en 1806, Castor et Pollux, de Winter ; en 181 i, Sophocle, musique de Fiocchi, et en i8i3, le Laboureur chinois, musique de plusieurs compositeurs ; il écrivit aussi les paroles des oratorios Saiil (i8o3) et la Prise de Jéricho (i8o5).

l'autre celle des souterrains qui conduisent à la demeure des prêtres et au temple d'Isis. Plus loin, un pont sur un canal du Nil. Vue de Memphis au loin. C'est la nuit.

Zarastro et les prêtres chantent une invocation à Isis. Le grand-prêtre annonce l'arrivée d'un héros qui recherche l'initiation. Après un trio des prêtresses, Zarastro révèle que Pamina, fiancée destinée à Isménor, languit dans cette enceinte. Pour remphrle vœu de son père, il a fallu la ravir à sa mère Myrrène. Or, Myrrène est la veuve de Zoroastre, qui régna sur Memphis. Le vœu du défunt qu'accomplit Zarastro, est donc ignoré d'elle, et naturellement, elle porte contre ce dernier les mêmes accusations que la Reine de la Nuit contre le Sarastro de Schickaneder. L'artisan de sa revanche sera le prince Isménor (Tamino) à qui elle expose ses griefs. Pour compagnon , il aura le berger Bocchoris, qui cherche une certaine Mona, tandis que lui-même soupire pour Pamina dont il possède le portrait. En cas de danger, ils pourront se servir d'un instrument magique, dont le nom n'est pas encore prononcé. Les trois femmes de Myrrène les escortent de leurs vœux comme les trois dames de la Reine de la Nuit saluaient Tamino et Papageno.

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Au second acte, on voit « une vaste avenue de sphynx, qui conduit de l'habitation des profanes au Temple et aux lieux réservés à la demeure des Prêtres, on découvre des terrasses sur lesquelles sont des plantations qui entourent ce monument ». La première scène, au lieu d'être entre Monostatos et Pamina, réunit Pamina et sa suivante Mona. La musique qui, dans l'original, exprimait le désespoir d'une femme soumise à la tyrannie d'un nègre concupiscent, dépeint ici la satisfaction de Pamina rendue à la liberté.

On ne pouvait fausser davantage le sens de la scène.

Arrive Bocchoris ; il débite ces deux vers saugrenus :

Mais je vois une belle; Une autre est avec elle.

Sa vue inspire la crainte aux deux femmes, bien que le berger Bocchoris ne porte pas le plumage de l'homme-oiseau Papageno, mais il s'efforce de les rassurer. Il témoigne sa joie d'avoir retrouvé Mona, puis tous les trois s'éloignent. Arrive à son tour Isménor, conduit par les trois prêtresses d'Isis qui lui recommandent : prudence, vaillance, silence. Isménos se heurte à l'opposition des

prêtres. Zarastro l'interpelle en personne. Que cherche-t-il céans? Isménos répond qu'il vient demander le « prix d'amour et de vertu », puis il s'informe si Pamina respire. On lui refuse l'accès; il s'indigne et chante un air de bravoure. Puis il sort. Les scènes suivantes sont à peu près conformes à celles qui se déroulent dans le finale du premier acte de Mozart. Je noterai les différences en analysant la partition.

Le 3^ acte nous conduit dans « une salle souterraine destinée aux assemblées des prêtres. » On y entre par différentes portes ; elles sont toutes fermées et gardées à l'arrivée des prêtres qui, au fond d'une galerie obscure, viennent prendre place suivant un ordre. « Mona, en habit de vieille, y introduit Myrrène ». Celle-ci exprime sa fureur contre Isménor. Elle l'accuse d'hésiter à punir Zarastro et s'indigne de ce que, grâce à ce dernier, il puisse devenir l'époux de sa fille. Mais alors pourquoi la lui destinait-elle comme femme? 11 est vrai que l'on peut adresser à la Reine de la Nuit le même reproche d'inconséquence. A partir de la scène iv se succèdent des scènes analogues aux scènes religieuses du temple, dans l'opéra de Mozart, avec cette différence que le parlé est remplacé par des

récits. L'acte se termine par une invocation à la Nuit. Les prêtres emmènent les deux aspirants pour leur faire subir les épreuves.

Au début du 4^ acte, il y avait une scène entre Pamina et les prétresses. D'après le livret, celles-ci devaient chanter :

Déjà la diligente aurore Ouvre les portes du jour.

Pamina espérait et les prêtresses lui taisaient espérer le succès d'Israénor.

Cette scène a été coupée dans la partition. Le dernier acte commence donc en réalité à la scène 11. Elle se passe dans un sombre ^et profond souterrain destiné aux épreuves du feu, de l'eau et de l'air. « Bocchoris sort du dédale, une lampe à la main et affecte une peur surnaturelle. » Pour se donner du cœur, il chante en s'accompagnant de son instrument. Arrivée de Mona, travestie en vieille comme la Papagena de Schickaneder ; elle essaie de séduire Bocchoris qui reste insensible à ses cajoleries ; elle sort en annonçant qu'elle se vengera sur Mona. Bocchoris, de désespoir, va se jeter dans un gouffre, lorsque reparaît Mona ; elle se fait reconnaître. Duo de badinage et querelle

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d'amoureux. Puis le couple heureux s'éloigne et nous assistons aux épreuves imposées à Isménor : celles de l'air, de l'eau et du feu. Isménor est conduit par deux ministres couverts d'armures flamboyantes et ces guerriers chantent : « Il faut lutter contre un terrible orage ». Ensuite viennent l'épreuve de l'eau et celle du feu. Les dernières scènes sont analogues comme sujet à celles de l'œuvre allemande.

On le voit, bien qu'il y ait dans ce texte de nombreux remaniements de la pièce de Schickaneder, il est exagéré de soutenir, comme le fait Reichardt, que les Mystères dlsis sont devenus une caricature de l'original entre les mains de Morel. Mais il lui reproche avec raison d'avoir transformé «en un drame sérieux et ridicule, le mélange de romanesque et de bouffon qui donne tant de piquant au texte original et d'avoir fait disparaître le côté comique du rôle de Papageno (Bocchoris)». Morel aurait pu se défendre en soutenant que le comique était proscrit par les traditions de la tragédie lyrique, mais sa défense aurait été mauvaise, puisque, sans parler des livrets plaisants qu'il avait donnés lui-même à l'Académie royale de Musique, il avait introduit au 4« acte une scène

parodiée sur le 4^ acte des Noces de Figaro et que cet opéra de Mozart avait été joué sur ce théâtre le 20 mars 1793, avec les scènes parlées de la comédie de Beaumarchais ^

En somme, bien que l'action soit insignifiante, obscure et languissante et que la versification en soit détestable, le libretto de Morel respectait beaucoup plus dans ses lignes générales, la donnée et le sens symbolique de l'opéra de Mozart que la version écrite en 1 865 pour le Théâtre-Lyrique par Nuitter et Beaumont. Il serait trop long d'énumérer ici toutes les absurdités de leur élucubration. Je n'en signalerai que quelques-unes : le serpent qui menace Tamino est remplacé par des gnomes malfaisants ; au lieu de s'éprendre de Pamina sur la vue du portrait, Tamino l'aimait d'un amour préalable. Ce n'est point, du reste, un prince, mais un pécheur de Memphis et il est aimé par la Reine de la Nuit, qui devient ainsi la rivale de sa fille. Pamina a été enlevée par un marchand d'esclaves et vendue à un personnage qui s'est voué aux divinités de la Nuit pour devenir riche; c'est le Maure Monostatos. Quant à Tamino, il doit se faire initier aux mystères d'Isis pour se délivrer du

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