‹ Épisodes d'histoire musicaleChapitre 56 sur 60 · I. Lettres des 12 novembre et 25 décembre · texte numérisé non relu

I. Lettres des 12 novembre et 25 décembre

de sa femme étant proche. Le 6 juillet, Schumann annonçait à Rietz l'accouchement de Clara et son intention de se rendre bientôt à Leipsick. A ce moment il était question de jouer Genoveva en août; mais à la fin du mois, le compositeur était résolu à remettre la représentation à l'hiver suivant. A l'automne, il se croyait sûr d'être joué en février i85o à Leipsick; il en faisait part à plusieurs de ses amis. En même temps, il entrait en correspondance avec Henri Dorn, son ancien professeur de contrepoint, devenu directeur de la musique à l'Opéra de Berlin, et lui proposait sa partition. Cette négociation ne réussit pas mieu.x que celles entreprises avec les directions de Leipsick et de Francfort. La première berna l'artiste de faux-fuyants, d'atermoiements S si bien que l'hiver de 1849-50 passa sans que l'œuvre eût paru sur la scène. Schumann après avoir songé à intenter un procès à Wirseng, « pour violation de la foi jurée » (ses amis parvinrent à le faire renoncer à cette idée), fut donc réduit, au mois de mai i85o, à se faire son propre imprésario.

I. Au début de i85o, il écrivait à Haertel que son opéra serait joué au printemps : « Mais qui n'aime mieux, en mai, aller au grand air ? »

Le journal intime de Clara Schumann, publié par Litzmann S nous offre des renseignements sur la mise en scène de Genoveva. Les répétitions de chant commencèrent au théâtre le 22 mai. Clara accompagnait au piano. La première répétition d'orchestre eut lieu le 23, la première répétition avec les chœurs et les solistes le 7 juin, la répétition générale le 24. Des musiciens professionnels, des compositeurs célèbres y avaient été admis : Ferd. Hiller, Moscheles, Niels Gade, Hauptmann, Louis Spohr, qui était venu de Cassel dans le courant de juin. L'auteur de Faust avait assisté à plusieurs répétitions, mais il ne put rester jusqu'au jour de la première représentation, fixée au 25 juin. Ce jour-là cependant, le couple Schumann reçut la visite d'adieu de Spohr qui déclara Genoveva un ouvrage « rempli d'imagination et d'une vie splendide », rapporte la femme du compositeur.

Cette « première», bien que donnée en été, le 25 juin, avait attiré au théâtre de nombreux amis du compositeur, des artistes tels que Liszt, Meyerbeer, Ferd. Hiller. D'après Erler, on n'applaudit

I. Clara Schumann nach seinen Tagebiichernund Briefen, 2 vol. in-8°.

que Touverture^ et les fins d'actes. Selon Clara Schumann, les artistes firent efl^ort pour soutenir l'œuvre, mais il y eut un petit désarroi au 3" acte par suite d'un incident de mise en scène. Les deux derniers actes se ressentirent de cet incident. Les interprètes étaient Brassin, père du célèbre pianiste, dans le rôle de Siegfried ; le ténor Wiedemann (Golo); Mlle Caroline Meyer, qui avait une voix agréable, jouait le personnage de Geneviève et Mme Gunther-Bachmann se fit applaudir dans celui de Margarethe. L'exécution vocale fut convenable, les chœurs et l'orchestre, dirigés par Schumann bons, le succès modéré. Cependant, à la fin de la représentation, le compositeur fut rappelé deux fois et couronné de lauriers. Mais cet hommage à un artiste de talent, rendu par un ■public ami, n'avait en soi, pas grande signification.

A la seconde représentation, dit Clara Schumann, tout marcha mieux, le jeu des chanteurs fut plus assuré. Le soir de la troisième, donnée

I. Elle avait été exécutée sous la direction de l'auteur et applaudie le 25 février i85o, au Gewandhaus de Leipsick, dans un concert donné au profit de la Caisse des pensions.

SOUS la direction de J. Rietz. la salle était pleine. Les artistes furent rappelés deux fois; Schumann, réclamé par les cris des spectateurs, dut paraître en redingote, il n'avait pas endossé son frac. Dans leur ignorance des choses du théâtre, Schumann et sa femme prirent tout d'abord ces témoignages de sympathie pour un succès. Rentrés le lo juillet à Dresde, la lecture des articles de journaux vint les tirer de leur illusion.

L'insuccès de Genoveva s QxpliquQ par des raisons diverses ; les unes tiennent à l'absurdité du livret, les autres à- la nature même de la musique.

Le poème est traité avec une grande naïveté. L'invasion de la France par les Maures commande, au comte palatin Siegfried et à ses vassaux de prendre les armes pour la défense de la chrétienté. Au moment de partir, Siegfried confie sa femme à son écuyer Golo, qui aime en secret Geneviève. Celui-ci voudrait suivre son maître à l'armée, mais sa mère Margarethe, qui a été chassée du château par Siegfried, pour se venger du comte, conseille à Golo de séduire sa souveraine. Golo déclare son amour, il est repoussé, mais sa per-

fidie fait tomber les soupçons sur l'intendant Drago qui est tué par les valets. Ceux-ci emprisonnent Geneviève comme adultère.

Pendant ce temps, Margarethe s'est rendue à Strasbourg, auprès de Siegfried qui revient de la guerre, blessé, pour le soigner, en réalité avec l'intention de l'empoisonner. Elle n'y a pas réussi, mais par une autre perfidie, elle l'invite à regarder dans un miroir magique qui lui montre, faussement, sa femme infidèle. Furibond, Siegfried se rue contre le miroir et le brise d'un coup d'épée. Derrière le miroir mis en pièces, le spectre de Drago, injustement tué pour un crime qu'il n'a pas commis, apparaît à la sorcière et la menace du châtiment céleste. En effet, les flammes la poursuivent.

...Par l'ordre de Golo, Geneviève a été conduite dans un désert. Le hasard d'une chasse y amène Siegfried. Au moment où elle va être mise à mort, il a appris l'innocence de sa femme, implore son pardon et la ramène en triomphe au château.

Les biographes de Schumann les plus favorables à ce compositeur, sont d'accord pour censurer le livret qu'il a élaboré, mais la critique la plus acerbe est celle qu'exprime R. Wagner au tome X

l'unique opéra de ROBERT SCHUMANN 237

de ses Gesammelte Schriften (pp. 222-223). « Quand Schumann s'occupa du sujet de Genoveva, aucune représentation de ma part ne put le dissuader d'adopter la niaise disposition de son malheureux troisième acte, et cela par suite de la conviction que je voulais anéantir ses effets les plus grandioses. Car il avait comme but un opéra « allemand, chaste et pur, mélangé cependant de piquantes apparences d'impudicité sur lesquelles tranchaient les rudesses et les trivialités du second finale ». Il ajoute que la scène choquante et pénible par laquelle se termine le troisième acte du Bal masqué d'Auber lui a fait plus tard l'effet « d'une sanglante épigramme contre lalourde brutalité du chaste effet allemand. Et cependant la merveille, c'est que je n'ai jamais entendu à ce sujet la moindre plainte, tant l'Allemand sait énergiquement se rendre maître de son impression première lorsqu'il veut opposer un artiste — par exemple Schumann, — à un autre, c'est-à-dire moi 1 »

Wagner a raison. Rien n'est plus choquant que cette fin du second acte. On y voit Geneviève sommée par ses valets de laisser visiter sa chambre où Golo a fait entrer, par un stratagème, Drago,

dénoncé comme l'amant de la femme de Siegfried et aussitôt occis par Balthasar sans avoir pu dire un mot pour sa défense, puis la comtesse, supposée adultère, mise en prison par ses serviteurs, sans que Golo, qui est censé son chevalier, s'interpose. J'imagine qu'au moyen âge, une dame noble, gouvernante d'un domaine en l'absence de son mari, n'aurait pas toléré cette inquisition, ni cette émeute et que, sans un ordre formel du seigneur, ses vassaux n'auraient pas osé la faire enfermer dans un cachot.

Quant au troisième acte, je ne partage pas l'avis de Wagner. L'emploi du merveilleux étant admis, la scène du miroir magique était bien imaginée et prêtait à des tableaux pittoresques et favorables à la musique. Elle a d'ailleurs servi l'imagination du compositeur.

Le 14 juillet i85o,la Galette musicale annonçait en ces termes la première représentation de Genoveva à Leipsick: « Cet ouvrage, qu'on avait tant prôné d'avance, n'a pas répondu à l'attente du public; c'est de la musique de concert sans aucune force dramatique. »

Si brève et sommaire que soit cette appréciation tranchante, elle résume assez bien les critiques

l'unique opéra de ROBERT SCHUMANN 23'.)

qu'en Allemagne et en France a suscitées l'opéra de Schumann. Dans leur biographie, MM. Marcel Mareschal et Louis Schneider ont rapporté quelques-uns des jugements des biographes allemands du maître, Wasiliewsky et Reissmann i. Ils ne signalent pas le livre de Abert qui n'est pas moins sévère.

Le compositeur n'a pas su, dit ce dernier, créer des êtres vivants ; du couple pervers, c'est la femme, Margarethe, qui est la mieux caractérisée. Schumann a échoué en ce qui concerne Golo. Wasiliewsky^ reproche en outre à l'auteur le peu de diversité des rythmes, la prédominance de l'orchestre sur la voix, l'uniformité dans la sentimentalité, l'abandon de l'ancien récitatif. Par contre, cette manière de traiter le récitatif plut à Spohr, parce qu'elle était analogue à celle qu'il avait suivie dans son opéra : les Croisés^, « Schumann faisant progresser l'action sans y introduire des arrêts

1. Cependant celui-ci admet que l'artiste a réussi certaines parties de son œuvre. « Weber seul l'a surpassé dans l'expression d'un chaste amour et de l'héroïsme médiéval, dans le coloris de l'ardeur coupable de Golo. » Il apprécie également le réaliste chœur des guerriers et les scènes de magie au troisième acte.

Page 1