‹ Épisodes de l'histoire d'ItalieChapitre 11 sur 21 · I GH · texte numérisé non relu

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torité à Home et en Italie, tel était le but de sa mission ; et des pleins pouvoirs lui avaient été donnés pour l’accomplir. L’autre , plus jeune , et avec un visage empreint d’un charme tout particulier, malgré des traces visibles de fatigues et de chagrin, était Riçnzi lui-même. La lettre de recommandation qui lui avait été délivrée par le pape pour le vicaire de Rome était beaucoup moins explicite que la bulle du cardinal-légat Al-, bornoz : « Nous avons cru à propos, disait cette lettre, » de relever des censures ecclésiastiques notre bien-aimé » fds, le noble Nicolas Rienzi, chevalier romain, nous » l’avons fait absoudre et l’avons mis en liberté, et le » renvoyons diligemment à Rome. Nous espérons que » ce qu’il a souffert lui aura rendu la raison, et qu’ayant » déposé ses visions fanatiques, nous pourrons par son » influence et son industrie venir facilement à bout des » conseils des malintentionnés. » Cela n’était point trèsclair, mais en revanche l’ancien tribun était parti d’Avignon avec de grandes promesses. Pour prix des serv ices et de l’aide qu’on attendait de lui, dans l’œuvre de la restauration pontificale à Rome et en Italie, on lui destinait la dignité de sénateur , à la seule condition qu’il restât toujours fidèle à l’Église, et défendit ses droits jusqu'à la mort.

C’était le nouveau pape Innocent VI , élu le 18 décembre 1352, qui avait uni dans une entreprise commune, et avec des instructions aussi disparates, deux hommes si différents. Pontife vertueux , dans une ville où il était difficile de l’être, il s’était montré dès les premiers jours de son pontificat préoccupé de l’état de l’Italie et

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do Rome, et avait exprimé la conviction que le rétablissement de l’autorité pontificale était le seul moyen d’y porter remède. Vainement Pétrarque, qu’il avait consulté à ce sujet, lui avait-il répondu, plutôt en amateur de l’antiquité qu’en vrai politique, qu’il fallait partager le pouvoir entre la noblesse et le peuple , comme autrefois sous la république il l’avait été entre les patriciens et les plébéiens. Innocent VI savait de science certaine que les Colonna et les Orsini n’étaient point des Fabius, et que les Voléro n’étaient pas communs dans la populace romaine du quatorzième siècle.

Mais cette restauration de l’autorité du saint-siège à Rome était justement ce qu’il y avait de difficile. Depuis le départ de Rienzi, l’anarchie avait encore empiré, s’il est possible. Les vicaires pontificaux n’y avaient plus aucune espèce d’autorité ; le peuple et la noblesse d’une part, puis les nobles entre eux, les Colonna et les Orsini, se disputaient le pouvoir au milieu de scènes sanglantes. Un bourgeois , Giovanni Cerroni , qui avait été proclamé sénateur par le peuple, malgré les nobles, en avril 1352, avait été obligé de donner sa démission et de s’enfuir en septembre. Un Orsini et un Colonna, décorés du titre de « lieutenants du peuple romain » en 1353, avaient été ensuite, au milieu d'une émeute , et aux cris de : Popolo, popolo! l’un lapidé aux pieds d’une statue de la Vierge, l’autre chassé. Alors, au milieu d’un désordre sans nom, les JJavelli avaient tiré l’épée contre les Colonna ordinairement leurs alliés, les Orsini contre les Orsini ; le peuple avait poignardé à droite et à gauche , et le préfet de Vico avait broché sur

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le tout et excité les uns contre les autres pour s’emparer du pouvoir. Enfin, un bourgeois, un popolare, du nom de Baroncelli , notaire au sénat comme Rienzi , et autrefois grand partisan du tribun, s’était emparé du Capitole le jour de la fête de la Croix, 1/* septembre 1353, et y avait arboré le drapeau blanc au cri de liberté! Moins éloquent mais plus pratique que Rienzi, il avait remis en vigueur une partie de ses lois, pris le titre de « second tribun de la ville et illustre consul romain, » reçu le serment des capitaines de quartier ou caporioni, et il promettait de finir comme Rienzi avait commencé..

Le pape Innocent VI avait depuis longtemps deviné dans Albornoz l’homme dont il avait besoin pour dompter la noblesse romaine. Cet ancien archevêque de Tolède avait commandé à la bataille de Tarifa gagnée sur les Maures, et quitté les intrigues de la cour du roi de Castille pour offrir ses services au saint-siège ; il savait à fond tout ce que la vie des camps et la vie des cours, les batailles et les intrigues pouvaient apprendre à cette époque. 11 était bien fait pour dompter tous ces petits brigands du patrimoine de saint Pierre et de la Romagne , tous ces maîtres eu astuce et en violence qui faisaient des États de l’Église un vrai coupe-gorge. Mais il fallait quelqu’un pour gagner le peuple de Rome, plus indocile encore et plus inconstant ; car on craignait que l’entreprise de Baroncelli ne vînt à s’affermir. C’était pour prévenir justement cette éventualité qu’innocent VI avait tout à coup pensé à délivrer Rienzi et à l’envoyer à Rome. Le premier tribun, pensait-il, serait seul capable de renverser le second;

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Pauvre Rienzi ! sa joie et sa confiance furent sans mesure quand on le tira presque du tombeau pour le mettre sur la route de Rome. 11 ne comprit pas quelle froide cruauté il y avait à l’engager dans cette affaire avec un pareil compagnon. 11 croyait encore n’avoir qu’à paraître pour revoir Rome et l’Italie à ses pieds. A Florence seulement il commença à réfléchir. Les républicains de cette ville rendirent au légat dans leurs murs les honneurs d’un souverain. Les magistrats en personnes le reçurent sous un dais de soie brodé d’or, au bruit de toutes les cloches, et laissèrent Rienzi confondu dans la foule de ses serviteurs. Rien d’étonnant ! Albornoz marchait flanqué de trois vaillants chevaliers, ses parents; on savait que la petite armée pontificale était soldée par lui, et. par conséquent à sa disposition. Les Florentins au contraire voyaient Nicolas presque dénué de tout; ils n’étaient point disposés à relever maintenant celui dont ils avaient redouté pour leur indépendance la puissance tribunitienne. A mesure que la petite armée pontificale s’approchait de Rome, l’illusion de Rienzi se dissipait; les partisans de l’Église venaient se grouper autour d’ Albornoz , et lui restait toujours seul.

Quand on arriva dans la campagne romaine à Montefiascone, c’est-à-dire tout près du théâtre de ses succès, Rienzi reprit cependant courage. Baroncelli ne tenait guère ses promesses; revêtu d’un pouvoir presque absolu à Rome, il tyrannisait le peuple sans savoir le défendre de la noblesse. Le peuple romain , après avoir subi tant de fortunes contraires, en était encore venu à

désirer un changement quelconque. Qui saurait profiter de ces dispositions , Albornoz ou Rienzi? Le succès appartenait au plus habile. Albornoz, pour faire sa cour au peuple de Rome et contre-balancer le crédit du tribun , se mit en devoir d’attaquer la noblesse des environs; il s’en prit d’abord au préfet de Vico, qui occupait alors dix villes des États et des meilleures, comme Orviete , Corneto , Civita-Vecchia, Narni et Toscanella. Le préfet et Baroncelli crurent parer le coup en s’alliant contre le cardinal ; mais cette union perdit le second tribun de Rome sans sauver le préfet. Le peuple, en décembre 1353, accusa son tribun de trahison pour son alliance avec le plus dangereux des nobles, et le massacra au milieu d’une émeute. Le préfet , renfermé dans Viterbe , crut d’abord pouvoir braver le légat, qui était venu , disait-il , avec une cinquantaine de prêtres qu’un de ses hommes battrait aisément. Mais Albornoz lui montra bientôt que ses prêtres valaient mieux que ses truands ; avec les secours des milices de Florence et de Pérouse , il emporia Orviete et Toscanella en trois mois.

C’était plus que n’en avaient fait depuis longtemps tous les gouverneurs de Rome. Les Romains reconnaissants envoyèrent une ambassade à Albornoz pour faire leur soumission au saint-siège et demander un sénateur de sa main. Le vicaire du pape à Rome les avait poussés à cette démarche. La solution désirée par tous semblait donc s’offrir comme d’elle-même. Rienzi, qui avait servi dans les troupes d’Albornoz, espérait que celui-ci allait tenir ses promesses. Quelques Romains mêmes avaient

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exprimé le désir du retour de leur tribun. Mais tout s’était accompli sans Rienzi, qui n’avait guère servi que d’appât. Le cardinal félicita le peuple romain de son heureux retour à l’obéissance pontificale , et leur donna pour sénateur un certain Guidone dell’ Isola. Le futur sénateur éconduit n’était plus qu’un hôte dangereux. Le cardinal ordonna à Rienzi de se retirer à Pérouse, en lui assurant quelque argent pour son entretien; et, augmenté des milices romaines , il alla mettre le siège devant Orviele pour forcer le préfet de Yico dans son repaire.

L’amour-propre blessé jette souvent les gens faibles dans des extrêmes et hors de leur caractère. Trompé par l’habileté d’Albornoz, qui avait rendu inutile le prestige de son nom , Rienzi résolut de lutter avec lui sur le terrain de la politique et de la guerre. Il ignorait qu’on ne réussit qu’avec ses qualités et ses défauts , et qu’on ne fait jamais bien de forcer son talent. Il ne pensait manquer que de soldats et d’argent, et crut justement trouver ce dont il avait besoin , grâce à l’amitié de deux personnages dont il fit connaissance à Pérouse.

C’étaient deux frères du nom d’Arimbald et de Bretonne, l’un juriste et l’autre banquier. Rienzi avait conquis leur amitié et leur confiance par le charme qu’il savait exercer sur ceux qui l’approchaient et les couleurs dont il savait embellir tous ses projets. Ils avaient justement pour frère un des condottieri les plus redoutés alors de l’Italie, le célèbre Provençal Montreal ou Fra Moreale, comme l’appelaient les Italiens, parce qu’il avait été autrefois commandeur de l’ordre de Saint-Jean. Resté

ri deuxième Episode.

en Italie après l’expédition du roi Louis de Hongrie , il avait formé le noyau de cette célèbre grande compagnie, qui mit pendant assez longtemps toute la Péninsule à contribution. Déjà très-puissant, il avait levé sur des villes, telles que Sienne, Florence, Pérouse, de fortes sommes d’argent que ses deux frères faisaient valoir dans le commerce de banque. Tous les trois étaient à l’affût de toute avenLure qui pouvait leur assurer aisément quelque bonne aubaine.

La proposition que fit tout à coup Rienzi à Arimbald et à Bretonne de partager avec eux le pouvoir à Rome , s’ils voulaient l’aider à rentrer dans cette ville, leur plut singulièrement. Autorité et profits, l’ancien tribun leur promettait tout, et faisait encore plus briller à leurs yeux la gloire de relever la majesté du nom romain. Un peu d’argent et quelques soldats , disait - il , suffiraient. A celte époque, en Italie, on pouvait tout croire, parce que tout était possible , en effet , pour quelque temps. Arimbald et Bretonne écrivirent donc à leur frère la lettre suivante : « Très-honoré frère, nous avons plus » gagné en un jour que vous n’avez fait dans toute votre » vie. Nous avons acquis la seigneurie de Rome que » nous promet Nicolas Rienzi , chevalier, tribun et séna- » teur de Rome, que tout le peuple est venu visiter avec » adoration. Je crois que vous approuverez notre des- » sein. Nous avons besoin d’argent pour commencer, » et , sous votre bon plaisir, nous avons retiré des mar- » chands quatre mille ducats que nous emploierons à » lever une armée petite mais leste , avec laquelle nous » marcherons sur Rome. »

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Le condottiere était un homme plus pratique que ses deux frères; il n’approuva pas beaucoup l’entreprise; mais, accoutumé à beaucoup tenter, il laissa faire. « Votre projet me paraît grand , leur répondit-il , mais » je ne le comprends pas bien. Je le désapprouve sans » m’en. rendre parfaitement raison. Faites cependant, » mais faites bien ; surtout prenez garde que les quatre » mille ducats ne soient, perdus. Si vous rencontrez » quelque obstacle, écrivez -moi. Je volerai à votre se- » cours avec deux ou trois mille hommes. Gardez bien » le secret surtout, c’est le point le plus important de » votre affaire. » C’était bien là une de ces entreprises aventureuses comme l’Italie en voyait tous les jours. Elle réussit. 11 se trouvait justement en passage à Pérouse sept ou huit cents cavaliers sans emploi que Malatesla, seigneur de Rimini, venait de congédier. Rienzi les prit à sa solde pour deux mois, et leur paya un mois à l’avance. 11 pouvait maintenant parler haut au cardinal , il parla. « Guidone dell’ Isola était trop faible, disait-il, pour comprimer les factions des Orsini et des Colonna qui commençaient à remuer; lui, était encore au service du saint-siège , et avait seul les moyens de lui être utile. Mais il fallait lui donner un titre qui lui permît d’agir, et qui d’ailleurs lui était dû. » Albornoz venait d’achever la soumission du préfet de Viterbe ; il avait besoin de s’éloigner pour soumettre maintenant la Romagne; il remit à Rienzi le diplôme de sénateur, et lui donna carte blanche, sûr de pouvoir toujours reprendre Rome, puisqu’il était maître de la campagne, ou comptant même sur la dernière expérience de Rienzi pour assurer d’autant mieux la ville au saint-siège.

Ce fut le 1 er août , l’anniversaire du jour où il avait été fait chevalier du Saint-Esprit, que Rienzi choisit pour rentrer dans Rome. 11 ne négligea point, comme autrefois, la mise en scène. 11 s’équipa magnifiquement, ainsi que sa maison ; monté sur un beau cheval blanc , il était recouvert d’un manteau d’écarlate fourré d’hermine, broché d’or, et portait des éperons d’or. Ses partisans, car il en avait encore, coururent, au-devant de lui jusqu’au Monte- Mario ; des arcs de triomphe avaient été élevés, des tapis tendus, des Heurs jetées à profusion dans les rues par où il devait passer : « Béni soit le libé- » rateur qui vient à nous ! » criait le peuple. Arrivé au Capitole, Cola fit entendre au peuple cette voix jadis tant aimée. « Après sept ans d’exil , dit-il du haut du perron, » la volonté du Très-Haut me ramène dans ma patrie ; le » pape m’a nommé sénateur, mais je n’ignore pas que, » pour valider mon élection , le concours du peuple » m’est nécessaire, et je demande sa confirmation. Je » viens rétablir le bon ordre anéanti depuis mon départ; » je viens relever la majesté de la république , que les » seigneurs foulent aux pieds. » Après ce discours , qui n’était point complètement celui d’un serviteur trèsobéissant du saint-siège , il créa Bretonne général des milices, Arimbald grand gonfalonier, et envoya des messagers annoncer aux villes d’Italie cette prompte restauration.

Ce qu’il y avait de plus étonnant en Italie que la promptitude de pareils succès, c’était l’enthousiasme ou la terreur qu’ils faisaient naître. Le peuple romain célébra sa joie dans des fêtes pleines de délire; les

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nobles effrayés sortirent de la ville et se fortifièrent de nouveau dans leurs châteaux des environs. Le sénateur se laissa prendre aisément aussi à ces apparences de succès durable , quoique les avertissements ne lui aient point manqué : « Si vous réfléchissez, mon fils, lui écrivait » le pape , sur la dureté des temps passés et sur votre » bonheur présent, vous trouverez des motifs de vous » dévouer de plus en plus au service de Dieu, de le louer » et de le remercier de ses grâces. Né dans le plus bas » étage , il vous a donné le commandement sur les têtes » les plus élevées, et, ce qui doit vous toucher par- » dessus tout, lorsque la fumée de la grandeur vous » avait enivré au point de vous méconnaître vous-même, » il vous a châtié en vous tenant longtemps sous le fouet ; » il vous a préservé de la mort, et enfin, contre l’attente » de tout le monde, il vous a relevé au comble de la » grandeur sous les ailes de l’Église votre mère. Ayez tou- » jours ces réflexions sous les yeux. » Rienzi parut obtempérer à ces sages conseils en écartelant ses anciennes armes des clefs de Saint-Pierre mises au-dessus des lettres sacramentelles : S. P. Q. R. Malheureusement il n’avait pas gagné en expérience politique; l’exil ne lui avait rien appris , et il avait de moins la ferveur de la foi en lui-même, et l’attrait de la jeunesse et des débuts.

Le peuple avait remarqué que le sénateur était au physique bien différent du tribun. Sa longue captivité et le régime succulent de la cour d’Avignon l’avaient rendu gros et pesant; son visage était enflammé, sa parole plus lourde et plutôt colérique qu’entraînante ; un éclat tout sensuel remplaçait l’éclair autrefois fantastique de

ses yeux. Il avait conservé pour les plaisirs de la table un goût assez prononcé. Dans l’exercice du pouvoir, ses résolutions étaient comme autrefois variables, inconstantes, passant de l’exaltation au découragement. Seulement on remarquait que le malheur avait aigri son caractère, desséché ses sentiments généreux. Il aimait maintenant le pouvoir d’un amour égoïste, non point tant pour les autres que pour lui. Désenchanté de ses rêves, trompé par de plus habiles, il était disposé à prendre les sentiments droits et honnêtes pour de la faiblesse, la tromperie et l’ingratitude pour de l’habileté, la cruauté pour l’autorité, et, comme tous ceux qui forcent leur nature, il était déloyal, astucieux ou cruel , mal à propos et à contre-temps.

Trop fidèle à ses haines , ce fut contre les Colonna qu’il fit d'abord l’épreuve de son pouvoir ou plutôt de son impuissance. Deux messagers qu’il avait envoyés à leur château de Palestrine pour leur demander l’hommage, lui avaient été renvoyés cruellement mutilés, rançonnés. Rienzi, avec ses mercenaires et les milices romaines, marcha contre Palestrine. Arrivé à Tivoli, un premier embarras l’arrêta. Le premier mois des mercenaires était expiré; ils refusaient d’aller plus loin si Rienzi ne les payait point.

L’historien Tite-Live vint encore au secours du sénateur qui n’avait pas d’argent. Il prit à part Arimbald et bretonne : « Notre naissance et nos dignités, leur dit- » il en leur rappelant les paroles d’un consul romain » dans un semblable embarras, nous constituent les chefs » de la république ; c’est à nous de donner l’exemple; que

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» chacun se taxe selon ses facultés, et le soldat sera » payé. » Ce n’était point là-dessus que les deux frères avaient compté ; ils déboursèrent néanmoins cent florins. Entraînés par cet exemple, les habitants de Tivoli , ennemis des Colonna, se saignèrent aussi et s’armèrent. Rienzi arriva en vue de Palestrine, qui ne pouvait guère être forcée que par la faim. Mais là , Rienzi , qui n’était pas uh tacticien habile, ne put couper les vivres au château par les hauteurs ; les mercenaires et les milices de Tivoli se prirent de querelle. L’entreprise traînait en longueur, au grand désavantage du tribun, quand le soin de son autorité le rappela tout à coup à Rome.

Le condottiere Montreal n’avait pas prétendu prêter son argent sur la garantie de l’historien Tite-Live. Il était arrivé à Rome la menace à la bouche, et n’épargnait guère le sénateur. Ce Montreal était un personnage qu’il ne faisait pas bon avoir contre soi. La plupart des capitaines de ritalie s’étaient mis sous ses ordres; il se trouvait à la tête d’une sorte de république militaire et mobile ; toutes les villes de la Toscane tremblaient de* vant lui. Rançonner Rome, s’y emparer du pouvoir peut-être, eut bien fait son affaire. On ne sait si Albornoz , alors dans la Romagne , ne poussait point le redoutable homme de guerre à cette démarche. Rienzi, effrayé,” lit retenir prisonniers , avant de quitter son camp , Arimbald et Bretonne; et, arrivé à Rome, saisit Montreal encore sans défiance ainsi que quarante de ses officiers, et les jeta en prison. Les condottieri avaient plus d'un crime sur la conscience. Montreal fut mis en jugement pour ses méfaits sur les territoires des villes toscanes,

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et condamné à mort. Rienzi n’en lit pas celle Ibis une comédie comme avec les Colonna , sous son Iribunat. Du même coup, il se débarrassait d'un homme dangereux, payait sa dette, gagnait l’argent cpie son créancier avait apporté, et méritait la reconnaissance des villes de Toscane. Le condottiere obtint seulement , comme chevalier de Saint-Jean de Jérusalem, d'être dispensé de la question; et il marcha bravement au supplice. « Romains, » s’écria-t-il, devant le billot, c’est ma richesse et votre » pauvreté qui décident de mes jours. » Et comme l’exécuteur lui tâtait le cou, il ordonna à son chirurgien de faire une marque à la jointure des vertèbres; et la tête roula du premier coup.

Cette exécution déplut cependant à Rome. « Pouvez- » vous, citoyens, disait Rienzi au peuple le lendemain,

» regretter un scélérat qui ravageait les campagnes , pil- » lait les villes et vous traînait en esclavage? Il voulait » se saisir de l’autorité, et ne la souhaitait que pour vous » piller impunément. C’est la miséricorde de Dieu qui » l’a livré entre nos mains, et nous a rendus maîtres de » son argent , de ses armes et de ses chevaux , pour le » plus grand avantage de la république. » Néanmoins, il n’osa faire exécuter également Arimbald et Bretonne. Il sentait qu’il avait un crime sur la conscience, et un crime qui ne lui rapportait pas autant qu’il avait cru. Montreal, en effet, était loin d’avoir apporté avec lui tout ce qu’il possédait; et sur ce qu’il trouva, Rienzi fut obligé de dédommager les villes de Florence et de Sienne pillées par le condottiere , et de payer les mercenaires , qui ne voulaient pas rester â son service après celte

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trahison. Le sénateur, pour tout couvrir d’un succès, envoya au moins contre la forteresse de Palestrine , avec l’argent qui restait, un assez bon capitaine, Kiccardo, de la famille des Annibaleschi. Celui-ci connaissait parfaitement le pays ; il posta ses troupes à Castiglione , à

Frascati , à Tivoli , et occupa toutes les avenues du châ-

teau. Le temps seul cependant pouvait amener la reddition de Palestrine ; or , le temps était le plus grand ennemi de Rienzi. En attendant qu’un succès l’affermît, il lui fallait ménager le saint-siège et surtout lui assurer le recouvrement intégral des impôts ordinaires , comme signe de soumission. Rienzi rétablit d’abord l’impôt sur le vin. Cela^uflit pour démasquer le nouveau sénateur.

Quoi! c’est pour cela qu’était revenu celui qui avait autrefois promis l’assistance de l’État aux pauvres et aux orphelins? On murmura. L’un de ceux qui manifesta le plus haut son opinion fut exécuté sur-le-champ ; le reste paya, mais le mécontentement devenant plus intense, Rienzi fit succéder les exécutions aux exécutions. Rome n’avait plus un tribun ni un sénateur, mais un tyran. Cola , le bien-aimé des Romains , ne donnait plus au peuple pour spectacle que des supplices. Renfermé presque toujours au Capitole et soigneusement gardé par des sicaires , il oubliait ses craintes et ses embarras dans de longues orgies d’où il sortait plus craintif et plus cruel qu’auparavant. La nuit surtout, ses rêves étaient agités; le palais du Capitole commençait à trembler comme autrefois sous lui pendant son sommeil. Le jour, quand il osait sortir, c’était comme autrefois C. Gracchus, en habits de deuil , en faisant porter devant lui des emblè-

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mes d’un lugubre symbolisme. Et cependant le cardinal Albornoz était revenu près de Rome, à Montefiascone , comme le basilic qui a fasciné sa proie et n’a plus qu’à l’attendre.

Avant de tomber , Colà se rattacha encore à une de ces romanesques espérances ou de ces duperies bien faites pour tenter une imagination crédule et à bout. Un bourgeois de Sienne , natif de France , du nom de Jeannot, en italien Giannino, à la naissance duquel se rattachaient certaines circonstances mystérieuses, joua le principal rôle dans cette dernière mystification. C’était un honnête artisan , qui , après une jeunesse assez vagabonde, était venu s’établir de Châlons-sur-Marne à Sienne , et y avait fait une assez grosse fortune dans Y art de la laine, comme on s’exprimait en Italie. Quelque dupe ou quelque imposteur ût croire à Rienzi que ce Giannino n’était autre que Jean I er , fils posthume de Louis le Hutin, roi de France ; on l’avait cru mort quelques mois après sa naissance, assurait-on, mais ses'oncles l’avaient remplacé par un enfant mort et fait disparaître, par des motifs faciles à concevoir. 11 y avait là aux yeux du monde une injustice à réparer, aux yeux de Rienzi Une grande affaire à exploiter.

Le sénateur fit mander le bourgeois de Sienne le 2 octobre au Capitole. Giannino fut à peine arrivé au palais , que Rienzi se jeta à ses pieds et le salua du nom de roi de France. L’artisan déclina d’abord les honneurs et les avances que lui faisait le sénateur ; mais bientôt il se laissa persuader par l’éloquence de Rienzi et la perspective de remonter sur un trône usurpé. Bref, le

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fils bâtard de l’empereur Henri VH et le fils posthume du roi Louis le Hutin crurent bientôt tenir le monde. La petite fortune faite dans l’art de la laine fut consacrée à reconquérir un trône. Rienzi présenta le nouveau roi de France au peuple romain comme son allié, et, dans un aveuglement difficile à concevoir , l’adressa , avec une lettre qui contenait ses réclamations contre l’usurpateur Philippe VI de Valois, au légat Albornoz. La soumission des Colonna , auprès d’un trône à rendre à son légitime possesseur et de l’alliance du roi très-chrétien à s’assurer, ne paraissait plus à Rienzi que d’un intérêt médiocre. 11 lâcha la proie pour l’ombre et rappela son capitaine Riccardo , dont il était d’ailleurs jaloux. Ce fut sa fin.

Rienzi était devenu à Rome ridicule ou odieux. Le mécontentement ne demandait plus pour éclater qu’une occasion et un chef. L’augmentation de l’impôt du sel et la présence de Riccardo furieux de sa disgrâce suffirent. Le 8 octobre 135â, à la pointe du jour, Rienzi fut réveillé par des cris effrayants poussés sur le Capitole : « Vive le peuple ! mort au tribun ! » La foule était venue particulièrement des quartiers des Colonna , de Saint- Angelo et de la Grève ; les soldats chargés de garder la ville étaient à sa tête. On cherchait à enfoncer la porte d’entrée du palais. Rienzi espéra d’abord que les autres quartiers viendraient à son secours ; rien ne bougea. Il vit bientôt les juges, les notaires, les gardes, les serviteurs quitter la maison menacée, et se convainquit que toutes les issues étaient gardées. Dans cette extrémité , il parut sur le balcon tout armé et le drapeau de la ville à la main , demandant à parler ; les cris de

mort redoublèrent ; les pierres , les flèches , dont une le blessa à la main , le forcèrent à rentrer. Il n’avait plus qu’un serviteur, Lucciollo, qui songeait à le livrer. Pendant que la porte résistait encore, il résolut d’attendre les furieux l’épée à la main et de vendre chèrement sa vie. Mais, pour en finir plus vite, le peuple mit le feu à la porte , l’incendie gagna bientôt la galerie supérieure , qui tomba avec fracas, et au moment décisif Rienzi perdit tout son courage.

La foule se ruait avec furie sur le perron et dans les escaliers. Au lieu de l’attendre de pied ferme , Rienzi , dans un coin retiré du palais , déposa son armure , se noircit le visage, se coupa la barbe et se couvrit de haillons ; puis, chargeant un matelas sur son épaule pour mieux cacher encore son visage , il se précipita dans les escaliers au milieu de ceux qui montaient en criant : Sus au traître là-haut ! Suso a gliu traditore! Il parvint ainsi jusqu’au perron au milieu des brandons en flammés qui tombaient, lorsqu’un homme le saisit par le bras et lui cria d’une voix terrible : « Arrête , Rienzi ! » Un bracelet d’or qu’il avait gardé l’avait trahi. Il lâcha le matelas , et se livra sans proférer une parole. La foule furieuse l’entraîna jusqu’au bas du perron devant le lion de marbre, à la place où l’on exécutait les criminels. *Là cependant aucun de ces furieux n’osait porter la main sur lui. Ils le regardaient avec un stupide étonnement. Ces yeux d’où avaient jailli autrefois tant d’éclairs d’enthousiasme étaient fixes et hagards ; cette bouche d’où s’étaient échappés des flots d’éloquence était contractée par la terreur. C’était là leur ancienne idole. Enfin un

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certain Cecco del Vecchio lui donna de son épée au travers du corps; un Treja, notaire au sénat, lui coupa la tête, et chacun à l’envi trempa son épée ou son poignard dans son sang. De là on prit le tronc séparé de la tête, on le traîna jusqu’à la place Saint-Marcello, près de la demeure des Colonna, et on le pendit à un gibet. Le cadavre resta trois jours exposé à toutes les avanies; et le quatrième, dernière avanie à cette époque, on laissa les juifs le détacher et le brûler hors la ville, comme si ce n’était pas celui d’un chrétien !

Rienzi fit encore le malheur du pauvre artisan de Sienne , qui , après avoir été exploité comme un imposteur utile par quelques princes, finit prisonnier dans le royaume de Naples sous le nom du re Giannino. La dernière tentative du tribun ne servit qu’au cardinal Âlbornoz, qui rentra peu de temps après dans Rome lasse de ses agitations, et y prépara le retour du pape et la soumission des États de l’Église. Exemple frappant de la périlleuse impuissance de l’imagination toute seule en face de l’intelligence pratique et de la résolution dans les affaires humaines !

FIN DE NICOLAS RIENZI

PRISE DE ROME

PAR HOMI.4TH »V C044Î:T.tDLE I»K B0VBB04

OU

LA CHUTE DK l-’lTALIK AU SEIZIÈME SIÈCLK.

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