CHAPITRE PREMIER
DUE CONSPIRATION POCR ï/l N DÉPENDANCE ITALIENNE, — LE C1IANCE- HER MORONB ET LE MARQUIS DE PESCAIRE.
En l’année 1525, on pouvait prévoir'déjà que le seizième siècle , si avantageux à l’Italie pour les lettres et les arts, serait funeste à l’indépendance de ce beau pays. Incapables de protéger les frontières de la Péninsule contre les étrangers, les barbares, qu’ils avaient d’ailleurs introduits chez eux , les souverains italiens se contentaient depuis longtemps d’opposer l’un à l’autre leurs ennemis, Français, Allemands ou Espagnols, pour rester libres au milieu de leurs querelles, quand la célèbre bataille de Pavie, gagnée par Charles-Quint sur Franç )is I er , vint déranger brusquement ce système de bascule, fort savant et fort habile s’il n’avait été aussi dangereux.
La victoire du puissant souverain qui réunissait l’empire d’Allemagne à la royauté espagnole était si complète, l’humiliation de la France, dont le roi avait été
fait prisonnier, si profonde, que l’Italie semblait condamnée sans retour à passer bientôt tout entière sous la domination du premier, comme il était arrivé déjà au royaume de Naples. Les plus habiles généraux du vainqueur, le vice-roi de Naples, de Lannoy, le marquis de l’escaire et le connétable de Bourbon , occupaient nonseulement la Lombardie, mais plusieurs points du centre, dans la Toscane et dans les États de l’Église, et s’y conduisaient en maîtres absolus. Ils faisaient vivre leurs troupes, qu’ils ne payaient point, aux dépens du pays, arrachaient d’énormes sommes aux souverains par la promesse de les délivrer de ces garnisaires , et ne laissaient pas moins les villes et les campagnes à la discrétion du soldat. Qui pouvait conjurer maintenant celte catastrophe? François Sforza, descendant sans héritier de l’illustre condottiere du môme nom, n’avait à opposer à la prise de possession définitive de son duché de Milan par l’empereur qu’un âge avancé , une volonté faible et une santé fortement éprouvée. Rudement frappée par le bon roi Louis XII et plus encore par la merveilleuse fortune maritime du Portugal , la république de Venise demandait seulement, dans son égoïsme honteux, qu’on ne violât pas son territoire. Enfin le pape Clément VII , bien que maître de la république de Florence en même temps que des États romains, comme chef et héritier des Médicis, semblait lié sans retour, par la politique servile de ses prédécesseurs Léon X et Adrien VII , à la grandeur menaçante de la maison d’Autriche ; et c’était à un pape , descendant de Cosme , le Père de la patrie, qu’il paraissait réservé de conduire comme cha-
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pelain de l’empereur les obsèques de l’indépendance italienne.
La vive et intelligente nation qui venait de tirer du tombeau de l’antiquité entr’ouvert une nouvelle vie pour les lettres et les arts pouvait-elle cependant succomber sans tenter un dernier effort? Quoi 1 tant de magnifiques dons de l’intelligence aboutiraient à une fin si déplorable, et tout cet éclat servirait seulement à illuminer une chute ! Les facultés de l’esprit ne tiennent-elles donc point à celles du cœur, et le caractère est-il en raison inverse de l’intelligence? Déjà l’universel écrivain de Florence, Machiavel, abandonne les traces de Lucien pour étudier à la suite de Tite-Live comment les États grandissent et tombent ; celui qui avait amusé la cour des cardinaux avec ses comédies, essaye aujourd’hui de ramener ses compatriotes à la discipline militaire dans un traité sur l’art de la guerre , et l’auteur du Prince paraît renier même ces malheureuses doctrines , qui ont si mal réussi à sa patrie , dans les instructions graves et solides qu’il médite maintenant pour un ambassadeur italien. Le duc François-Marie d’Urbin, qui manie la plume et l’épée, qui pratique les livres et les fauconneaux, n’aura-t-il aussi rien retiré du commerce des héros romains ? Et la main puissante qui élève dans les airs le dôme de Saint-Pierre ne peut-elle pas entourer une ville de fortifications savantes et diriger la défense d’une place, comme le génie patriotique d’Archimède appliquait les problèmes de la mécanique à la destruction de ceux qui assiégeaient Syracuse sa oatrie ? Pour son salut enfin , l’Italie ne rencontrera-t elle point ce
TROISIEME ÉPISODF.
glorieux concours de génies et de dévouements qui sauve les nations en même temps qu’il les élève ?
Avant de disparaître pour trois siècles du nombre des nations libres, les- Italiens firent ce dernier retour sur eux-mêmes : ils eurent un instant l’intention d’égaler leur volonté à leur génie et d’arracher aux mains des soldats de Charles-Quint une reine déjà enchaînée. Malheureusement ils portèrent dans ce généreux mouvement leurs défauts de prédilection. Au lieu d’agir à ciel ouvert, ils conspirèrent. Quand ils se résolurent trop tard à la guerre , ils s’y jetèrent avec leurs préoccupations d’artistes. Au lieu d’un soulèvement national et d’une guerre à outrance , on eut donc une savante intrigue et une tactique de cabinet qui amenèrent au pied du Vatican ces soldats de toute nation enrôlés par les généraux de l’empereur : Espagnols, Allemands, Suisses, mercenaires sans foi et sans loi , avides avant tout de butin. Horrible catastrophe au milieu de laquelle fut saccagée à la fois la capitale des arts et celle de la religion chrétienne , comme s’il fallait que l’Italie succombât aussi au seizième siècle , comme autrefois l’empire romain , par les mains des hommes les plus barbares , dans ce qu’elle avait de plus accompli et de plus auguste !
L’auteur et l’âme de la conspiration qui fut tramée d’abord pour soustraire l’Italie aux conséquences désastreuses de la bataille de Pavie et l’arracher à l’oppression de la soldatesque de Charles-Quint, fut un certain Jérôme Morone, chancelier et ministre du duc de Milan, François II Sforza. C’était, dit l’historien Guicciardini , une
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vaste intelligence, un esprit fertile en ressources, un homme éloquent, actif, ferme et rompu aux affaires. Malheureusement il se plaisait aux voies détournées et souterraines ; il ne comptait que sur l’intrigue, il ne fuyait point la fraude; et, bien qu’il connût les hommes et les choses , il mettait à se servir des moyens et des personnages , qu’il avait une fois fait entrer dans ses dangereuses machinations , une promptitude et une confiance qui pouvaient faire échouer les plus habiles combinaisons.
Le chancelier Morone vit d’abord mieux que personne le parti qu’on pouvait tirer de la situation , si désavantageuse qu’elle parût au premier aspect. L’empereur, que sa victoire dispensait désormais de tout ménagement, retardait plus que jamais de délivrer à François Sforza le brevet d’investiture ducale qui devait légitimer son autorité ; et par là , il faisait craindre de plus en plus aux Lombards de passer, comme il en avait été déjà question , sous l’autorité directe de l’archiduc Ferdinand, son propre frère. Le pape Clément VU commençait à comprendre qu’il était dupe de son dévouement à l’empereur, et que le pape n’était pas moins menacé dans sa personne que le souverain. En Europe même, tous ceux qui tenaient encore à leur indépendance : Henri VIII, dont la politique consistait à conserver la balance égale entre les maisons de France et d’Autriche; les Suisses, effrayés à leur tour pour la liberté de leurs chères montagnes, sentaient que le moment était venu de mettre un terme à la puissance menaçante de Charles-Quint. Mais il fallait d’abord rele-
ver la France, pour avoir un appui contre un adversaire que tout le monde avait contribué à grandir.
Sur le conseil de son chancelier, François Sforza offrit à la reine mère Louise de Savoie, régente de France pendant la captivité de son fds, de recommencer en son nom la guerre contre les Impériaux si elle voulait s’engager à renoncer d’avance à toute prétention sur le Milanais et sur le royaume de Naples et à envoyer cinq cents lances et de l’argent au delà des Alpes. Encouragé par la réponse favorable de Louise de Savoie, le pape Clément VII commença à fermer ses oreilles aux conseils de Nicolas Schomberg, dominicain allemand tout dévoué à l’empereur, qui venait justement de lui faire signer avec les généraux espagnols un traité fort désavantageux. Il reporta toute sa confiance sur Jean-Matthieu Giberti , Génois fort attaché à la cause italienne , et sous son inspiration , il engagea le roi d’Angleterre à agir généreusement en faveur de François I* r , il poussa la régente de France à rejeter avec fermeté toute condition honteuse; assurant même celle-ci que l’accord do toute l’Europe et l’appui effectif des Italiens pourraient forcer l’empereur à remettre son fils en liberté , si elle voulait seulement de son côté reconnaître et garantir la liberté de l’Italie.
Il y avait là tous les éléments d’une ligue formidable contre l’empereur, et jusqu’alors la politique italienne se montrait habile et sage. Mais le plan ne parut point complet à Morone s’il ne s’y mêlait une belle et bonne trahison, et il se mit en devoir de machiner cette pièce essentielle de toute grande campagne diplomatique et
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militaire à cette époque. Or , il lui parut justement que le marquis de Pescaire , chef de la redoutable infanterie espagnole en Italie , était dans une position à lui offrir ce qu’il cherchait. Depuis la victoire de Pavie, à laquelle il avait le plus contribué par sa résolution et son sangfroid, Pescaire paraissait victime de l’ingratitude de son maître. De Lannoy lui avait subrepticement enlevé la mission de conduire le roi François I" h Madrid , et ravi ainsi tout l’honneur de la prise. Dans les négociations alors pendantes entre la France et l’Espagne, on ne parlait de rien moins à Madrid , pour récompenser les services du connétable de Bourbon , que de relever pour lui l’ancien royaume de Provence. L’empereur, au contraire, refusait de confirmer à Pescaire le comté de Carpi , dont il s’était emparé aussitôt après la bataille. Aussi ce général ne se faisait pas faute de montrer son dépit. 11 avait écrit à Charles-Quint pour lui dénoncer ce qu’il appelait l’enlèvement furtif du roi par de Lannoy, comme un manque de confiance offensant pour sa personne. Il accusait hautement auprès de lui ce personnage , non-seulement d’avoir fait dans la bataille les plus mauvaises dispositions, auxquelles lui seul avait porté remède , mais encore d’avoir perdu la tête et le cœur au milieu du combat, et d’avoir jeté deux fois le cri de : Sauve qui peut ! Il offrait de prouver ces allégations les armes à la main, selon les vieilles coutumes; et ce qu’il écrivait à Charles-Quint , il le répétait tout haut en Italie , avec des commentaires qui n’étaient pas toujours très-respectueux pour Sa Majesté Impériale.
Le chancelier Morone entra dans les sentiments de
cette âme ambitieuse et blessée, les envenima encore par ses condoléances et ses flatteries , et s’imagina bientôt pouvoir gagner ce caractère emporté et ces passions ardentes à la cause italienne. Il ne s’agissait que de lui offrir un prix digne de son ambition et du service qu’on songeait à lui demander. Or, si l’on voulait chasser aussi les Espagnols du royaume de Naples, il fallait mettre cette partie de l’Italie entre des mains sûres, nationales, s’il était possible , et capables de la défendre. Le dataire de la cour de Rome, Giberti , âme patriotique et ardente, mais esprit un peu chimérique, poussait, il est vrai, le pape à revendiquer ce royaume, comme un bénéfice du saint-siège, et en méditait la conquête pour former ainsi avec Rome et Florence un faisceau de puissance qui eût assuré l’indépendance et l’unité de l’Italie. Mais Morone sentait qu’un pareil rôle était au-dessus des forces de la papauté. Le marquis de Pescaire, au contraire, grand homme de guerre, avait une bonne armée qui lui appartenait plutôt qu’à l’empereur Charles-Quint. Il l’avait composée, dressée, disciplinée lui-même; il connaissait chaque soldat par son nom. 11 n’était heureux et fier que lorsqu’il marchait à la tête de ces redoutables fantassins, de larges chaussures aux pieds, la plume flottante sur son chapeau, et l’épée nue dans les deux mains. De leur côté, ceux-ci lui étaient complètement dévoués, parce qu’il leur permettait tout après la victoire, quand ils s’étaient bien comportés pendant l’action. Cet homme avait, il est vrai, le caractère et tous les préjugés d’un Espagnol ; il détestait les Italiens, qu’il regardait comme lâches et inconstants; il
affectait de ne jamais parler que le castillan , bien qu’il connût l’italien. Cependant il était né en Italie, où sa famille, celle des Avalos, était établie dans le royaume de Naples depuis près d’un siècle; il avait épousé une Italienne, Victoria Colonna, qui était alors une des muses les plus célèbres et les plus goûtées de l’Italie, et qui l’aimait passionnément, comme elle le lui prouva bien même après sa mort. On pouvait espérer que toutes ces circonstances ne seraient pas sans influence sur sa conduite. Enfin l’offre d’une couronne ne devait pas être une légère tentation pour un homme ambitieux et blessé qui avait demandé son congé à Charles-Quint afin de « pouvoir terminer ses jours dans un coin de la terre » loin de la guerre et de tout soupçon. »
Après avoir sondé le pape et Giberli , qui ne l’encouragea pas beaucoup, Morone se chargea de cette négociation délicate auprès du marquis de Pescaire. A la première occasion qu'il jugea favorable, il prit courage, lit promettre au marquis de tenir toujours secret ce qu’il allait lui confier, et commença, en guise de préambule, par une peinture assez fidèle de la situation politique de l’Europe.
L’empereur Charles-Quint, dit-il, en abusant de la victoire de Pescaire, en a compromis tous les résultats et tourné tout le monde contre lui. Le pape Clément VII , le premier, poussé à bout par les mépris et les. exigences de la cour de Madrid , comprend qu’il est de sa dignité de père de tous les chrétiens de reprendre son indépendance trop longtemps aliénée en Italie, et de poursuivre au dehors la délivrance d’un prince chré-
tien cher à l’Église. Le cardinal Wolsey, ministre du roi Henri VIII , que l’empereur croyait aussi ne plus devoir ménager, a tout à fait détaché son maître de l’alliance autrichienne, et est disposé à conclure avec la France une ligue destinée à assurer l’indépendance de l’Europe. La délivrance de l’Italie en est la première condition, et tout se prépare déjà pour atteindre ce but. Le pape , avec l’argent de Rome et de Florence , négocie pour prendre à sa solde la flotte du Génois André Doria, le premier marin de l’époque, et pour faire descendre des Alpes vingt mille Suisses , comme défenseurs du saint-siège. La république de Venise , lasse de payer les contributions de guerre exigées par Charles-Quint, peut à moins de frais s’attacher une armée bien disciplinée de mille lances, six cents chevau-légers et dix mille fantassins , sous le commandement de François-Marie , duc d’Urbin. Enfin , François Sforza , en possession de Milan et de sa citadelle , et n’ayant d’ailleurs affaire qu’à une armée affaiblie , trouverait des ressources dans l’amour des Lombards pour lui et dans leur haine contre l’étranger.
Le pape, cependant, l’àme de cette politique nouvelle, continua Morone, veut éviter une longue effusion de sang et assurer le bonheur de l’Italie en réconciliant tous ses enfants. Le marquis de Pescaire est Italien par naissance , Italien par mariage ; l’enchaînement seul des circonstances, et de funestes malentendus , lui ont fait traiter ses compatriotes en ennemis. Le pape veut récompenser dignement son mérite méconnu , et les services qu’il lui a personnellement rendus contre les Fran-
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çais ; il lui offre le royaume de Naples, où il trouvera pour lui-même une ample consolation de l’ingratitude de son maître , et un établissement solide pour ses soldats mal payés. Ce n’est point une trahison qu’on demande de son noble cœur, mais un retour à la fidélité qu’il doit à l’Italie, sa vraie maîtresse et souveraine. Ainsi , comme sa femme Victoria Colonna est l’ornement de la Péninsule , lui en fera le salut , et tous deux passeront à la postérité comme ils auront été sur le trône , couronnés d’une gloire pure et immortelle !
En écoutant la parole vive , insinuante , enflammée de Morone , mille pensées contraires traversèrent l’esprit du marquis de Pescaire. Les considérations politiques du chancelier étaient spécieuses, l’offre brillante et inattendue , la vengeance douce et avantageuse ; d’un autre côté, le mépris et la défiance de l’Espagnol pour l’Italien , la tentàtive faite sur son honneur et sa fidélité faisaient bouillonner son sang. Le désir de connaître à fond tout ce que pouvait cacher une pareille proposition, l’emporta dans le cœur du soldat, qui n’était pas dépourvu non plus de sa part d’astuce. « Cela est » bien grave, dit-il, ce que vous dites; et ce qui ne » l’est pas moins , c’est que vous le disiez à moi. » Puis il ajouta qu’il avait en effet sujet de se plaindre de l’empereur, mais que le plus légitime mécontentement ne lui ferait rien faire contre l’honneur. « Si je devais , dit-il , » me détacher de l’empereur, ce serait de telle sorte » que le meilleur chevalier ne trouvât rien h y redire ; » et je ne le ferais que pour montrer à Sa Majesté qu’elle » devait faire plus état de moi que de ceux qu’elle me
» préfère. » Ces mots appelaient une plus ample confidence; Morone se laissa entraîner. 11 fit observer à Pescaire que Sa Sainteté ne lui demandait rien contre l’honneur; suzeraine du royaume de Naples, elle pouvait en donner l’investiture à qui bon lui semblait. Pescaire, né Napolitain, relevait du pape avant de relever de Charles- Quint, qui n’était à Naples que le vassal du pape. N’était-ce point assez? Clément VII, comme pontife, le délierait de son serment de fidélité à l’empereur. Ce qu’on lui demandait était d’ailleurs fort peu de chose: qu’il partît pour Naples avec les troupes espagnoles les plus dévouées, et dispersât les autres, mercenaires allemands indignes de sa pitié, dans quelques places du Milanais où il serait facile de leur faire mettre bas les armes, cela suflirait; le pape, Venise et les Lombards se chargeaient du reste. Quoiqu’on ne sache pas tous les détails de l’entrevue, il paraît probable que Pescaire, après avoir tout entendu, ne laissa pas partir Morone sans lui laisser concevoir quelque espérance d’accord et de réussite.
11 est certain au moins que le chancelier crut avoir déjà cause gagnée. Sur les assurances qu’il donna, toute la diplomatie déjà dressée contre l’empereur fut mise en campagne. Les plénipotentiaires et les courriers se croisèrent de Rome et de Venise à Paris et à Londres. L’auditeur apostolique, Jérôme Ghinucci, fut échangé contre l’évêque de Bath, entre Henri VIII et Clément VIL La reine régente de France, Louise de Savoie, depuis longtemps pressentie , accrédita auprès de la république de Venise, le comte Louis de Canossa, évêque de Bayeux,
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un des plus habiles négociateurs parmi les Italiens attachés à la France, et auprès du saint-siège, Alberto Pio, comlc de Carpi, son frère. L’évêque de Veruli, Ennius Philonardus, nonce du pape en Suisse, fut chargé d’une manière explicite d’y lever des soldats. 11 y avait longtemps qu’on n’avait signalé une pareille activité en Italie. Un frisson électrique semblait courir tout le long de la Péninsule. Morone, qui tenait les fils de toute cette grande intrigue, se croyait au moment de réussir : Giberti lui-même, le conseiller du pape, prenant confiance, s’écriait qu’il voyait « le monde se changer , et l’Italie pas- » ser d’un abîme de misère au faîte de la gloire. » L’attitude du marquis de Pescaire laissait cependant quelque chose à désirer. Il avait de fréquentes entrevues avec Morone, et même avec le duc de Milan, François Sforza, mais il opposait toujours à leurs instances quelques nouveaux scrupules qui faisaient traîner les choses en longueur. Poussé enfin par le Romain Menteboni, confident de Giberti , il envoya à Rome le Génois Dominique Sauli prier le pape de consulter des jurisconsultes et des canonistes, pour décider entre ses devoirs envers l’empereur et ceux envers le pape , et mettre d’accord sa conscience avec son honneur; et il fallut, sous des noms supposés, saisir de la question le cardinal Accolti et le jurisconsulte Angelo Cési. L’ardent Morone perdait patience; croyant facile de venir about du petit nombre de soldats impériaux encore en Lombardie , il parlait de faire arrêter le marquis avec ses principaux capitaines, lorsqu’un incident vint tout à coup jeter la (erreur parmi les conjurés.
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Au commencement du mois de juillet, Sigismond Santio , secrétaire du comte de Carpi , expédié do Rome pour faire approuver les traités par la cour de France , fut attaqué sur le territoire de Brescia par des voleurs et tué. On pensa aussitôt à Rome que la cour de Madrid avait eu vent de ce qui se préparait en Italie, et avait fait faire le coup pour avoir les preuves de la conspiration. De quelle part venait la trahison? Le pape, le plus compromis, soupçonnait tout le monde. En première ligne , il accusait Pescaire ; mais Giberti n’y voulait point croire : « L’empereur, disait-il , ne pouvait donner au mar- » (juis un royaume pour prix de ce qu’il avait fait pour »> lui ; celui-ci voudrait-il saisir cetle occasion de rentrer » en grâce , mais ce serait un péché de supposer une si » basse pensée dans une âme aussi noble. » Tout au plus accordait-il qu’il avait été obligé, pour sa sûreté, de donner des avis à sa cour déjà avertie par d’autres. Cn aimait mieux accuser soit Antonio de Leyva, gouverneur de Pavie , qui surveillait Pescaire , soit la duchesse d’Alençon , qui , chargée de traiter en Espagne de la délivrance de son frère, François I er , aurait commis quelques indiscrétions pour obtenir, par la crainte du soulèvement de l’Italie, de meilleures conditions. ,
Le véritable traître était le marquis de Pescaire. cllui qui , à la prise d’nne ville , faisait passer au lil de l’épée tous les soldats italiens , et exprimait souvent le regret d’étre né dans la Péninsule, n’avait jamais oublié la haine qu’il nourrissait, en bon Espagnol, contre ses prétendus compatriotes. Bien qu’époux de la belle et poétique Victoria Colonna, il ne partageait point cet en-
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tbousiasme littéraire qui avait révélé aux Italiens le sentiment un peu factice encore , il est vrai , du patriotisme. S’il y avait place dans cette âme de soldat pour quelque idéal , c’était pour le vieux roman de la fidélité lière , inébranlable et résignée du Cid à son ingrat souverain. Le jeu d’ailleurs n’avait pas tardé à lui paraître dangereux; mis entre deux trahisons, il s’était décidé à donner une dernière preuve de fidélité à son souverain en lui sacrifiant son honneur. 11 avait donc instruit Charles- Quint de la conspiration par un certain Jean -Baptiste Castaldo ; et , sur l’ordre qu’il en avait reçu de Madrid , il continuait, en vassal obéissant, à conspirer avec les Italiens pour achever de les compromettre et pouvoir les convaincre tous.
Au mois d’août, l’arrivée d’un émissaire de l’empereur, Lopez de Hurtado , rendit pour leur malheur toute confiance aux conjurés. 11 remit au marquis de Pescaire le brevet de capitaine général, à François Sforza celui d’investiture, aux conditions convenues depuis longtemps, et au protonotaire Caraccioli l’ordre de traiter de la paix avec la république de Venise. La cour de Madrid craignait donc qu’un soulèvement en Italie ne vint compromettre le succès de ses négociations avec la France ; elle voulait désarmer par des concessions le ressentiment de son général , aussi bien que celui de ses ennemis. François Sforza , qui devait payer son brevet cinq cent mille ducats; le saint-siège, que la cour de Madrid semblait mettre en dehors de ses ménagements , n’étaient d’ailleurs poiut satisfaits de ces concessions. Le marquis de Pescaire, en feignant aussi de ne se point
contenter de soit brevet de capitaine général, acheva d’aveugler les Italiens.
Décidé à tout risquer, le chancelier Morone pressa Pescaire de disperser ses troupes dans différentes places de la Lombardie pour qu’on pût commencer. Une maladie de François Sforza , assez grave pour mettre sa vie en danger, fournit encore au marquis de Pescaire un prétexte de retard et les moyens même d’assurer le succès de sa trahison. F.n cas de mort de Sforza, le duché , selon la coutume , devait faire retour à son seigneur suzerain l’empereur. Comme capitaine général, Pescaire ne put se dispenser, sans se compromettre, non-seulement de tenir ses troupes rassemblées, mais d’en lever encore de nouvelles en vue de cet événement ; mais il promit à Morone d’employer ces nouveaux soldats pour la bonne cause, et parut donner un gage aux conjurés, en retirant des places du saint-siège les garnisons qui avaient excité les plaintes du pontife. Clément VII , de soir côté, tomba dans un autre piège; trompé par l’empereur, qui lui demanda une dispense pour épouser une princesse de Portugal , il retarda encore l’explosion , dans l’espoir d’obtenir en retour quelque chose de la cour de Madrid.
Au mois de septembre, François Sforza se rétablit et reprit tous ses projets. 11 n’y avait plus moyen de remettre un soulèvement qu’on préparait depuis six mois. Le marquis de Pescaire , tombé malade lui-même à son tour, ne pouvait objecter une circonstance qui , au contraire, lui permettait de se laisser surprendre au gré des conjurés. Il fallait d’ailleurs se hâter ; des officiers espa-
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gnols s’apercevaient des intrigues formées autour d’eux, et le plus menacé de tous, Antonio de Leyva, gouverneur de Pavie, menaçait publiquement de faire massacrer Morone, auquel ses compatriotes portaient une haine particulière. Le marquis de Pescaire avait reçu récemment de l’empereur de pleins pouvoirs pour agir selon les circonstances; il résolut d’en finir.
Retenu au lit à Novare, loin de ses troupes groupées autour de Pavie, il était dans une position assez désavantageuse pour frapper un coup décisif. 11 fit venir tout à coup quelques troupes du Piémont et du marquisat de Saluces , et manda auprès de lui le chancelier Morone pour aviser aux dernières mesures, et Antonio de Leyva en secret pour surprendre le premier. Tout dépendait de la confiance du chancelier Morone. A la cour de François Sforza, on s’opposa à son départ; lui-même balança ; il avait dit une fois à l’historien Guicciardini qu’il neconnaissial pas d’homme plus perfide et plus méchant que Pescaire. Mais le marquis avait promis à Morone toute sûreté dans la lettre qu’il lui avait écrite ; enfin la délivrance de l’Italie , préparée avec tant de peine et de si longue main , dépendait peut-être de cette visite. Morone arriva h Novare, le l/j octobre, auprès du malade; une conversation détaillée eut lieu entre eux sur la dispersion des soldats espagnols et le plan de campagne des alliés. Le chancelier se retirait plein d’espoir avec les dernières instructions du traître, lorsqu’il fut arrêté par Antonio de Leyva, placé par Pescaire derrière une tapisserie. Le lendemain on commençait avec éclat le procès du chancelier, et on arrachait de lui l’aveu de la culpabilité du duc de Milan.
C’était tout ce qu’avait voulu Pescaire. Il somma aussitôt Sforza , sous peine de le déclarer déchu comme traître de son fief, de lui livrer* Crémone et les citadelles de Lecco et de Pizzighittonc, pour s’assurer du passage de l’Adda. Le malheureux ,• frappé comme d’un coup de foudre et privé d’ailleurs du meilleur de ses conseillers , céda sur ce premier point sans résistance. Les exigences de Pescaire augmentèrent ; il demanda à entrer dans la ville de Milan , et l’obtint encore. Lorsqu’il exigea cependant la remise des châteaux de Crémone et de Milan, celle du secrétaire du duc, Riccio, et de celui de Morone , Sforza reprit courage. 11 refusa de se dessaisir sans l’ordre de son suzerain de ces deux châteaux , qu’il tenait au nom et par la volonté de l’empereur, et répondit qu’il gardait ses deux conseillers pour établir son innocence devant Charles-Quint. Pescaire , furieux , exigea le serment de fidélité à l’empereur des habitants de Milan , qui n’obéirent qu’avec répugnance , et fit commencer contre les deux châteaux les travaux de siège , avec défense au duc de les empêcher jusqu’au retour des instructions qu’il demandait à l’empereur.
François Sforza avait encore dans le château de Milan huit cents hommes d’élite ; il comprit qu’on vohlait porter le dernier coup à l’Italie dans sa personne. Le cœur du glorieux condottiere qui avait conquis au prix de son sang le duché de Milan , battit encore une fois dans son dernier descendant. 11 ne voulut pas que la Péninsule succombât sous une ignoble trahison ; elle méritait une plus digne fin. Il fit entrer en toute hâte autant de vivres
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qu’il put dans la citadelle, et, quand les Espagnols voulurent mettre la main aux tranchées, il ordonna de tirer le canon sur les travailleurs. L’Italie du moyen âge passait de sa dernière conspiration occulte à sa dernière guerre ouverte pour l’indépendance.