CHAPITRE DEUXIÈME
LA DIPLOMATIE ET I.A TACTIQUE ITALIE.T TES. — LE PAPE CLÉMEMT VII ET FBAXÇOIS-MARIE DUC d’URBCV.
Les détails du procès de Morone, qui compromettaient tous les ennemis de Charles-Quint, et le siège du château de Milan , poussé avec vigueur malgré la résistance de François Sforza, faisaient une nécessité aux Italiens de la guerre ouverte, s’ils ne voulaient point laisser périr l’Italie tout d'un coup. La mort du marquis de Pescaire, enlevé presque aussitôt après les derniers événements à la haine de l’Italie et à l’amour de sa femme, Victoria Colonna, était faite encore pour les encourager ; elle laissait les troupes impériales presque sans direction, et pouvait passer dans la Péninsule pour un châtiment du ciel. Malheureusement, après l’emprisonnement du chancelier Morone, toute la conduite politique de cette grande affaire retomba sur le pape Clément VII.
On avait beaucoup compté en Italie sur le caractère et l’habileté de ce pontife: c’était à ses conseils comme
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cardinal qu’on avait attribué tout ce qui avait été bien et résolument conduit sous le pontificat de Léon X. Mais on s’était déjà aperçu que Jules de Médicis était un de ces hommes du second rang, prudents et habiles sous une direction supérieure, mais qui perdent tous leurs moyens quand ils ont à supporter tout le poids de la responsabilité. Caractère très-faible et esprit fort délié, il avait les défauts et les qualités les plus propres à mettre à nu tout ce que la politique italienne avait alors de faux dans ses principes et de désastreux dans ses conséquences. Placé entre les deux partis que représentaient dans ses conseils l’Allemand Schomberg et l’Italien Giberti , et n’ayant jamais le courage de s’arrêter résolument et franchement à l’un d’eux et à en courir tous les risques, il mettait toute son habileté à se tenir toujours comme à la portée de l’un et de l’autre , afin , selon l’occurrence, d’en éviter les dangers ou d’en recueillir les bénéfices. Avait-il pris un parti , il s’effrayait au premier obstacle , et , sans l’abandonner complètement , reprenait en sous -œuvre la politique opposée, avec laquelle il n'avait jamais complètement rompu. Aussi , flottant sans cesse entre des projets opposés, défaisant d’un côté ce qu’il faisait de l’autre , inspirant de la méfiance à tous sans rassurer personne, n’offrant aucune garantie à ceux qu’il voulait favoriser et prêtant le flanc à ceux qu’il attaquait, on le vit donner, à force de subtilité, dans les pièges les plus grossiers, et, pour avoir voulu trop ralliner, tomber dans un abîme de maux.
Les deux points capitaux pour les États italiens étaient : 1° de conclure avec la France celte alliance longtemps
préparée , qui leur assurait le concours des Suisses ; 2° de rattacher à la ligue italienne le dernier des princes italiens, le duc de Ferrare, qui hésitait à cause de la revendication faite sur lui par le pape des villes de Reggio et de Rubbiera. La reine régente Louise de Savoie , pour en finir, promettait, outre les cinq cents lances, quarante mille ducats par mois pour solder les Suisses ; et Venise , qui mettait déjà ses flottes et ses armées' en mouvement, répondait du duc de Ferrare, si le pape voulait renoncer à Reggio. Clément VII n’avait qu’à vouloir. Mais sur ces entrefaites le commandeur de Herrera , arrivé d’Espagne récemment, promit, de la part de son maître , de laisser à Sforza son duché et de restituer au pape Reggio et Rubbiera s’ils consentaient à ne pas signer l’alliance française. Ces conditions n’étaient pas satisfaisantes, parce que le commandeur feignait de tenir ses instructions de Charles-Quint, avant l’arrivée de la nouvelle du complot de Morone. Le pape cependant prit prétexte de ces avances pour retarder la conclusion de la ligue , et s’engagea vis-à-vis de l’empereur à ne rien faire pendant l’espace de deux mois.
C’était tout ce que voulait Charles-Quint. 11 imposa pendant ce temps à François I er le désastreux traité de Madrid, en février 1526; puis, quand le pape voulut conclure , il ajouta aux propositions du commandeur de Herrera quelques restrictions qui en changeaient singulièrement la portée. Il ne consentit à conserver à François Sforza son duché que s’il n’était pas reconnu coupable ; et il désigna , en cas de mort ou de déchéance de celui-ci , le connétable de Bourbon pour son successeur.
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Quant à Reggio et à Rubbiera , il ne l’accorda an pape que si le duc de Ferrare était déchargé par lui de toutes amendes et peines encourues par sa conduite précédente. Mettre la Lombardie entre les mains du connétable de Bourbon , irréconciliable ennemi de François I", c’était la laisser entre les mains des Espagnols; décharger le duc de Ferrare des cent mille ducats auxquels il avait été condamné , c’était faire une proposition trèspeu agréable au pape , qui passait pour fort besogneux et fort avide. Clément VII, trompé, engagea François I er à ne point exécuter le traité de Madrid, et offrit enfin sans arrière-pensée au roi l’appui de toute l’Italie. Mais une bonne occasion avait été perdue.
Le 17 mai, à Cognac, fut signée, entre le roi do France, le pape , la république de Venise et le duc de Milan , cette sainte ligue , dont le but était la délivrance de l’Italie et la liberté des enfants de François I". 11 n’y avait plus qu’à agir. Le duc F rançois-Mario d’Urbin , à la tête de six mille hommes de troupes vénitiennes , était arrivé -déjà sur l’Adda; Guido de Rongoni , général du pape , avec un même nombre de soldats, s’approchait du Pô; Vilello- Vitelli , chef des troupes florentines , et le fameux Jean de Médicis , cousin du pape, sorte de condottiere fort habile, rassemblaient des troupes encore plus nombreuses. Un secours de dix mille Suisses, soldés par la cour de France, allait passer les monts. Sur mer André Doria avait enfin reçu du pape l’ordre, avec ses huit galères, treize galères de la république de Venise et douze vaisseaux que la F rance s’était engagée à appareiller à Marseille et à Toulon , de couper les communications entre l’Italie et l’Espagne.
Il y avait longtemps que l’Italie n’avait fait un effort aussi grand et aussi unanime. Les Italiens se prirent à espérer le retour de leurs beaux jours. Cette fois il ne s’agissait plus, croyaient - ils , de la rivalité de deux princes étrangers , mais des intérêts mêmes de l’Italie. Le roi de France se contentait en Italie de la possession de la ville d’Asti et de la suzeraineté sur la ville de Gênes. Le pape était convenu de nommer le nouveau souverain de Naples avec l’agrément des confédérés. « Si Venise , » disait son ambassadeur à Rome, Foscari, fait alliance » avec le roi François, c’est pour son propre bien et » pour celui de l’Italie, non parce qu’elle aime les Fran- » çais. » — « Cette fois , disait encore Giberti , en pleine » faveur alors auprès de Clément VII , il ne s’agit pas » d’une petite vengeance , d’un point d’honneur, d’une » seule ville; cette guerre va décider de la délivrance » ou de l’esclavage de l’Italie entière ; » et, plein d’espoir dans la réussite de ses projets , il ajoutait : « Nos des- » cendants regretteront de n’avoir pas vécu de notre » temps pour prendre part à une si grande entreprise, » et pour en recueillir l’honneur. Nous serons seuls » peut-être , mais la gloire n’en sera que plus grande et » le fruit d’autant plus doux. » Un nouvel envoyé de l’empereur, Hugues de Moncade, tomba à Rome au milieu de cette effervescence avec des propositions nouvelles. Assisté de l’ambassadeur espagnol duc de Sessa, il mit le pape en plein consistoire entre la paix et la guerre ; Clément VII se contenta d’exprimer le regret d’avoir été obligé , par la dureté des ministres de l’empereur, de prendre de nouveaux engagements pour son salut; et
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l’ambassadeur et l’envoyé espagnols sortirent de la capitale de la chrétienté.
C’était en Lombardie , et surtout à Milan , qu’il fallait frapper les Espagnols. Les habitants exaspérés n’attendaient que l’arrivée de l’armée de la ligue pour se déclarer. Outre les cinq mille ducats que le duché payait par jour, les Lombards étaient obligés de loger, d’héber- . ger, de nourrir tous les soldats et de leur fournir l’argent de poche qu’ils pouvaient désirer. Déjà à Milan les marchands et les artisans , organisés sous des capitaines de quartier, venaient de former une société secrète, par laquelle tous les voisins s’engageaient à se réunir au premier appel et à se défendre ouvertement les uns les autres. 11 en résultait presque chaque jour des rixes si sérieuses entre les soldats et les habitants, que les capitaines espagnols ne promettaient pas à Charles-Quint de tenir ainsi bien longtemps.
Malheureusement le commandement des forces de a ligue n’était pas en de très-bonnes mains. Avec François-Marie, duc d’Urbin, dont nous allons parler, le marquis de Mantoue, sans beaucoup d’expérience, Vitello- Vitelli, honnête bourgeois florentin, Jean de Médicis, homme de main résolu et hardi , vrai condottiere , à la tête de ses terribles bandes noires, étaient les principaux capitaines italiens. Mais on n’avait pas réglé la question de subordination entre eux; seulement tous cédaient par déférence le premier rang à François-Marie , duc d’Urbin, parce qu’il commandait l’armée la plus considérable; et tout reposait sur lui.
Or, ce général avait gagné sa réputation d’homme de
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guerre auprès des Italiens , moins par ses exploits que par un grand et fréquent étalage de savoir historique et de science militaire. 11 possédait parfaitement l’histoire des guerres de Tite-Live et savait sur le bout du doigt les détails stratégiques des dernières campagnes faites en Italie. Il avait étudié la castramétation, l’art de choisir un lieu, de s’y asseoir, de s’y fortifier dans la meilleure position pour attaquer et pour se défendre. Mais son talent ne consistait qu’à disposer les choses selon des règles apprises et des exemples autorisés. Espèce de pédant dans son métier, il s’arrêtait aux prolégomènes de la guerre, qu’il prenait pour la guerre même. Il ne se serait jamais laissé surprendre par l’ennemi , mais il l’aurait surpris moins encore par crainte d’enfreindre les règles; général merveilleusement approprié au génie politique de la république de Venise , attentive avant tout à ne rien compromettre , au risque de ne rien faire.
Établi sur l’Oglio, le savant capitaine ne voulut point passer l’Adda et marcher sur Milan avant que l’armée du pape eût elle-même passé le Pô au-dessous de Crémone pour appuyer son mouvement en avant. Il n’avait pas grande confiance dans les milices italiennes, qui avaient, il est vrai, depuis longtemps perdu l’esprit et les habitudes militaires. Cependant on aurait pu profiter d’un premier enthousiasme et des dispositions non équivoques des habitants de Milan. Antonio de Leyva et le marquis de Guasto , neveu de Pescaire qu’il avait remplacé, ne montrèrent point la même hésitation. Les dispositions hostiles des habitants de Milan étaient surtout à craindre. Le 1 7 juin , en faisant tuer trois hommes du
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